TONTE FANTASTIQUE
Il 8*est assis là, grand*mère, Il s'est assis là I
(bkramoer)
Un vieux bonhomme qui se grise, ce n'est ni intéressant ni rare. Permettez-moi cependant de plaider les circonstances atténuantes.
Nous avons à Cannes une excellente circulating /2Ïrary,<îontla souveraine, la charmante mademoiselle Robaudy, semble douée de seconde vue. Elle devine d'instinct la lecture qui convient le mieux
à chacun de ses clients. Elle sait, par exemple, que les Anglais prisent fort les romans d'Alexandre Dumas père, que les Russes ne dédaignent pas Paul de Kock et que les Allemands font leurs délices de Consuelo et de la Comtesse de Budolstadt, probablement parce que les Français n'ont jamais réussi à les bien comprendre.
Ce j oup-là, j'étais triste comme les cyprès que l'on a remplacés par des eucalyptus .Lamort de notre Saint- Père le Pape, les bruits de guerre au dehors, nos humiliations et nos hontes au dedans, le scandale des invalidations, le cynisme de cette majorité à la fois juge et partie, la certitude de voir invalider mes chftTS députés de Vaucluse — et au profit de qui, grand Dieul — tout cet ensemble de douloureuses ou irritantes images avait fini par prévaloir contre ce beau ciel, cette balsamique atmosphère, cette mer si bleue, ces horizons si purs, cette plage si hospitalière, ces paysages si magnifiques, dont je ne vous parlerai pas, de peur de tomber dans les redites. En proie à un vague malaise, les nerfs agacés, le cerveau malade, je pris au hasard, au rayon des vieux livres de la bibliothèque Robaudy, les Contes fantastiques d^ Hoffmann; puis je hélai une voiture découverte ; je dis au cocher de me conduire au golfe Jouan sans fouetter une seule fois son mai*
gre cheval, et me voilà partageant mes jouissances littéraires et pittoresques entre ces sites délicieux que je revoyais après quatre ans d'absence, et ces étranges histoires que je relisais après une lacune d'un demi-siècle.
Lorsque j'arrivai à l'auberge du golfe, séparée de la route par un massif d'oliviers séculaires, le soleil des Alpes maritimes, aussi chaud en février que le nôtre en mai, la blancheur mate des villas, le miroitement de leurs vitrages, l'arôme des pins et des herbes marines, le cahotement de la voiture, la lecture du Majorât, de V Église des Jésuites, de Don
Juan, du Bonheur au jeu, du Chat Murr, m'avaient plongé dans cet état bizarre où l'idée, le raisonnement, le rêve, l'hallucination, le cauchemar, se ressemblent comme des enfants de la même famille. Je me réveillai de cette somnolence hantée par de fantasques visions, pour sauter à bas de mon véhicule et demander à Jacques Borel, l'aubergiste, si le vieux Pierre Cairol vivait toujours.
— Touj ours , me répondit Jacques ; mais le pauvre homme a bien baissé depuis la mort de sa femme, de sa chère Madeleine... Songez donc, monsieur! des chagrins, de la misère, et quatre-vingt-sept ans par-dessus le marché! Il passe quelquefois des
journées à se chauffer au soleil, sans dire un mot,
lui qui nous racontait jadis de si belles choses I... Pour recouvrer la mémoire et la parole, le bcave homme n'a plus qu'un moyen...
— Lequel?
— Ohl monsieur, il ne faut pas lui en vouloir!... Un vieux soldat et un vieux veufl...
Jacques leva le coude^ approcha ses doigts de sa bouche, -^t fit entendre un léger glouglou^ de manière à ne me laisser aucun doute sur le moyen employé par Pierre.
— Je lui en veux si peu, que je vous demande un servicQ...
— Tout à vos ordres, monsieur...
— Vous savez que, lors de mes précédents séjours à Cannes, je n'ai jamais pu réussir à rencontrer Pierre Cairol, malgré mon envie de le voir et de l'interroger... Une série de malencontreux hasards a constamment déjoué ma curiosité... Eh bien, aujourd'hui je suis décidé... je ne m'en irai pas sans l'avoir vu. Pierre est à Vallaurîs ; d'ici à Vallauris, il n'y a pas un demi-kilomètre... Voilà Simonet, votre garçon, qui a de bonnes jambes.». Il ira, si vous le voulez bien, dire au vieil invalide qu'un étranger désire le connaître, et l'invite à souper avec lui... La soirée est merveilleusement belle.., l'air de la plage ouvre l'appétit... Vous nous
ferez porter une table, là, sur votre terrasse, sous votre treille... Quant au menu, vous aurez bien une omelette?...
— Oui, monsieur, une omelette au lard, aux champignons ou au cerfeuil, une friture de poissons, du jambon, des sardines fraîches, du gigot, des tourdres, de la salade, de la crème et du fromage de gruyère I... répliqua l'hôtelier justement offensé de ma phrase dubitative.
— Bravo l mais n'oublions pas le plus essentiel... deux bouteilles de votre vin de Cassis, deux boueilles de lamalgue et un flacon de âne cham-
, pagne I . . .
Une heure après, Pierre Cairol arrivait, accompagné, presque soutenu par le jeune messager... L'aubergiste du golfe Jouan n'avait rien exagéré en me parlant de la décrépitude de ce vétéran d'un autre âge; je crus voir marcher un spectre. Sa tête branlante semblait prête à laisser échapper le peu ^d'intelligence qui lui restait encore; ses épaules s'étaient voûtées au point de lui faire perdre cinq ou six pouces de sa haute taille. Son extrême maigreur* donnait un caractère sinistre aux lignes aiguës de son profil. Ses joues hâlées, ridées, tannées, creusées, émaciées, faisaient encore plus ressortir la saillie de son menton de galoche et de son
nez d'épervier. Sous son chapeau rougi de vétusté, on devinait quelques mèches de cheveux jaunes à force d'être blancs. Sa mise était celle d'un pauvre qui ne veut pas être pris pour un mendiant. Toute la vie s'était réfugiée dans ses yeux qui jetaient quelques lueurs au milieu de ces ombres, et paraissaient tour à tour s'étonner de mon appel et s'attendre à mes questions.
— Quel personnage pour Hoffmann I me disais-je tout bas, tandis que Jacques apportait les bouteilles de cassis et servait l'omelette fumante.
A la vue de ces apprêts, mon convive octogénaire se ranima. Il s'assit ou plutôt se laissa choir sur sa chaise, et ses os craquèrent si bruyamment, que je crus qu'il allait tomber en morceaux. Je me trompais; une fois assis, il fit bonne contenance, dévora les trois quarts de l'omelette et but la moitié de la première bouteille, en exigeant que je lui fisse l'honneur de trinquer avec lui ; honneur dont je ne me méfiai pas assez, ainsi que le prouvera la: suite de ce véridique récit.
Lorsque apparurent le jambon et la friture do poissons, lorsque je débouchai la seconde bouteille, le vieillard ragaillardi posa crânement seg coudes sur la table, et fixant sur moi ses petits yeux gris qui devenaient presque vifs :
— Vous voulez donc connaître toute cette vieille histoire? me dit-il.
— Oui, Pierre I répliquai-je ; dans ce pays où tout se renouvelle, depuis les passants qui se changent en Anglais jusqu'aux oliviers qui se métamorphosent en hôtels, vous êtes peut-être le seul survivant de cette époque fatale, le seul témoin de cette date ftineste — l*' mars 18151 — je sais vaguement la part que vous y avez prise... On m'a dit qu'il s'en était fallu de bien peu...
— Que mon fusil ne forçât cette terrible aventure définir avant d'avoir commencé... Rien de plus vrai; je m'en souviens maintenant comme si c'était d'hier... Je vais vous conter cela... Encore un petit coup de ce bon vin de Cassis qui me rend toute ma mémoire...
n me tendit son verre, et il but; je bus aussi; j'ignore ce que lui rendait ce diable de cassis ; mais je sais bien ce qu'il m'ôtait.
— A la fin de 1811, me dit-il, j'avais vingt ans, et j'aimais... — Ici une petite larme que Pierre noya dans son verre, en me conjurant d'en faire autant, moi qui n'avais pas envie de pleurer. — J'aimais avec passion Madeleine Aubert, fille d'un de nos voisins. La conscription me prit et ne me lâcha plue' jusqu'en 1814. C'était justice. Tous les
jeunes gens d'alors, excepté les bossus et les aveugles, buvaient à la même tasse... je n'avais pas espéré me dérober à la loi commune. Pourtant, monsieur, ce que je souffris pendant ces trois ans, je vous le dirais, que vous ne pourriez pas le croire. Vous figurez-vous un enfant de Vallauris, de cette plage ensoleillée, transféré à Moscou, échappé de la Bérésina, égaré au milieu des neiges, tremblant la fièvre, grelottant de froid et de faim, en haillons, sans linge, sans chaussures, marchant nu-pieds dans la glace?... Toutes ces batailles de la fin furent des défaites ; toutes ces retraites furent des débâcles... jamais, non, jamais on ne reverra rien de pareil I...
— Pardon, mon ami, on a vu pire... On a vu, dans l'hiver de 1870 à 1871, notre armée de l'Est se croyant comprise dans l'armistice, et livrée aux mômes souffrances, aux mômes horreurs, par une aimable distraction de nos dictateurs républicains...
Pierre me regarda d'un air effaré, puis continua :
. — J'étais un peu moins ignorant que mes camarades de chambrée t Le curé de Vallauris m'avait appris à lire, à écrire et à compter. Quelquefois, me voyant ou me croyant perdu, je songeais, et je me
disais : « Pauvre Madeleine I je ne la reverraî plus I » Je nereveirai plus mon golfe, ni mes oliviers,nima » maison, ni la barque du père Boulard que j'accom- » pagnais à la pèche. » Il m* arriva souvent, pendant ces jours néfastes, d'apercevoir l'empereur. Nos anciens s'attendrissaient eh le regardant. Ils nous assuraient que, dans aucun temps et dans aucun pays, on n'avait rencontré ua génie comparable au sien, un homme de guerre digne de lui cirer ses bottes. Ils en parlaient comme d'un dieu. Mais nous, pauvres conscrits, nous étions forcés de les croire ' sur parole. A mesure que sa fortune l'abandonnait, on eût dit qu'il s'abandonnait lui-môme. A le voir sombre, morne, courbé sur son cheval, alourdi par un embonpoint maladif, nous comprenions qu'il avait perdu son étoile. Nous ne pouvions le juger que par tout ce qu'il nous faisait souffrir. Ce qui me révoltait aussi, c'était son égoïsme. Au moment où nos misères dépassaient toute lingtite, nous apprenions qu'il venait de monter en chaise de poste, et qu'il était parti pour Paris. Huit jours après, le caporal Remy, un malin qui était brosseur chez le colonel, me disait que l'empereur avait paru dans^la loge impériale, au Théâtre-Français ou à l'Opéra... Tenez, ce souvenir m'étouffe, il faut que je boive encore un verre de vin...
Nous venions de déboucher la seconde bouteiHe de lamalgue ; j'en demandai une troisième; et, comme le coucher du soleil refroidissait la température, je crus devoir, par- hygiène, imiter l'exemple de Pierre Cairol. Il reprit :
— Pourtant, je m'en tirai. Un vrai miracle du bon Dieu, que j'ai toujours attribué aux prières de Madeleine! Un soir, en avril 1814, je rentrai à Vallauris, mais dans un état si pitoyable, que les amis refusèrent d'abord de me reconnaître. Madeleine seule me reconnut. Ah! monsieur, quelle femme! Et dire qu'elle est morte avant moi!... Ah! j'en pleurerais jusqu'à demain!
Et, pour prévenir ce déluge, il se versa une nouvelle rasade de lamalgue.
— Ici, poursuivit-il et dans toute la contrée, c'était un spectacle de désolation. Pas un pêcheur dans le port; pas un travailleur dans les champs... Les terres en friche, le village désert... La guerre avait tout pris... Pas un de ceux qui étaient partis avec moi ou avant moi n'était revenu... ils ne revinrent jamais... Le grand Claude, Dominique le roux, le gros Joseph, Jean le cagneux, Marius le beau danseur, et Louiset, et Mathieu, et André, le fiancé de la belle Rosette, et beaucoup d'autres que j'oublie, morts, tombés on ne sait où, sans
que jamais nous ayons eu de leurs nouvelles... Mais Madeleine me restait... un trésor I... H fut convenu entre nos parents et nous, que je me remettrais au travail, que nous tâcherions de ramasseï quelque argent, et que notre mariage aurait lieu, à un an de date, à la fin d'avril 1815... Cinquante jours après le !•' mars...
En prononçant. ces derniers mots, Pierre tressaillit... Une rougeur subite colora le parchemin de ses joues et de son front. Un moment, il cacha sa tête dans ses mains calleuses et murmura à deux reprises :
. — Le !•' mars! le !•' mars!
Cette date valait bien un verre" de vin; Pierre en but deux.
-^ J'étais presque heureux, reprit-il, je reprenais mes forces en travaillant. Le pays se ranimait. Je voyais Madeleine tous les jours. Nous nous aimions, que c'était une bénédiction! Nous parlions de notre prochain .mariage. Rien ne pouvait plus nous séparer. Nous savions que, de bien longtemps, il n'y aurait plus de guerre... Tout à coup... regardez autour de vous, monsieur, pour vous rendre bien compte de l'événement. D'abord, cet olivier quatre ou cinq fois centenaire, dont le tronc énorme s'appuie sur le remblai de la route... A travers ses
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branches, vous apercevez la plage et le port. La route n^était alors qu'un sentier. Maintenant, retournez-vous I Là où vous voyez cette maison blanche et ce jardinet, il y avait une haie assez touffue de cognassiers, de genévriers et d'aubépines. Le sentier côtoyait cette haie... Ohl cher monsieur! encore un verre pour nous donner du courage!
Les extrêmes se touchent; je craignais que, à force d'humecter le fil de ses souvenirs, Pierre ne finît par le perdre. Un instant, mes craintes semblèrent justifiées, n y avait, daïis l'attitude et la physionomie du vieillard, un mélange alarmant de surexcitation et de prostration, d'affaissemeni et d'égarement. Après deux minutes de silence, il s'écria :
— Monsieur! monsieur! qu'auriez-vous fait à ma place?
— Quoi donc? que voulez-vous dire?
— Ne Favez-vous pas deviné ? repritril avec une émotion profonde. Là, là, sous cet olivier, il s'était assis, et il sommeillait, lui qui allait réveiller en sursaut tous les rois de l'Europe... Je le reconnus aussitôt et aussitôt je fus frappé d'un de ces pressentiments prophétiques qui inspirent parfois les ignorants et les simples. Ce fut comme une vision où m' apparurent toutes les calamités qui allaient
fondre sur nous à la suite de ce terrible revenant. Puis je fis un retour sur moi-même ; j'avais vingttrois ans à peine... Bonaparte ne pourrait se passer de soldats. Les dernières guerres et les levées en masse avaient épuisé la France... j'allais être repris, c'était sûr, et cela six semaines avant mon m£iriage avec Madeleine!... Mon premier mouvement — (était-ce le meilleur? était-ce le pire ?) — fut de courir h la maison, de décrocher mon fusil de chasse, chargé à balles à l'adresse des sangliei;^ de TEstérel; aprës quoi, toiyoùrs en courant, je redescendis le sentier, je me cachai derrière la haie... Pour gagner la montagne, Sisteron,'6ap et Grenoble, Napoléon n'avait pas d'autre itinéraire. Il fallait qu'il suivît ce sentier et qu'il s'acheminât le long de cette haie. Dès lors son affaire était claire... Trois mois auparavant, dans une battue, tous mes coups avaient porté. Avec du plomb, du quatre, je n'avais pas manqué un seul coq de bruyère, et, quand je m'amusais sur la plage à tirer les gabians (goélands), j'en tuais généralement onze sur douze. J'étais, en un mot, le plus habile tireur de la commune.
La situation était trop tendue pour ne pas exiger encore un bon verre de vin. Pierre s'interromr pit, but, me força d'en faire autant, et continua :
— Je ne m'étais pas trompé; j'avais alors des yeux de lynx; au bout d'un quart d'heure, je vis une douzaine d'officiers ou de soldats qui s'étaient dispersés sur la plage, monter et se grouper autour du dormeur. Il se leva brusquement, dit quelques mots, donna sans doute quelques instructions à ses compagnons d'aventure, puis se détacha du groupe, prit le sentier et s'avança vers le bois. A chaque pas qui le rapprochait de moi, je sentais mon cœur battre un peu plus fort. H n'était plus qu'à une portée de fusil; j'allais le coucher enjoué, lorsque j'entendis derrière moi un léger bruit, quel que chose comme le frôlement d'une jupe. Une petite main saisit la crosse de mon arme, et une douce voix murmura à mon oreille :
« — Pierre, tu n'as pas le droit de tuer cet homme S'il vit, îl nous séparera peut-être; si tu tires, je ne répouserai jamais I...
» C'était Madeleine.
» Je relevai mon fusil. Bonaparte passa si près de moi, qu'il aurait pu entendre le bruit du chien que je désarmais.
» Vous savez la suite. Les événements se précipitèrent avec une telle rapidité, que l'on n'eut pas le temps de me reprendre. Je n'eus pas môme à me cacher dans les bois de l'Estérel, qui étaient, à
cette époque, bien plus vastes et plus épais qu'aujourd'hui. Seulement, mon mariage avec Madeleine fut retardé de trois mois!...
... Il n'y avait plus de vin dans les bouteilles, plus une goutte dans le flacon d'eau-de-vie ; mais il y en avait beaucoup trop dans nos cervelles, et ce qui avait délié la langue de Pierre Cairol produisait sur mes vieilles jambes un effet diamétralement contraire. J'essayai pourtant de me lever, et, dopin-clopant, je me dirigeai vers l'olivier légendaire. Rien ne saurait peindre la beauté de cette nuit. — « Ce n'était pas la nuit, aurait dit Chateaubriand; c'était seulement l'absence du jour. » — La lune montait à l'horizon et jetait sur le golfe endormi uuq nappe argentée. Ses rayons, glissant à travers le. feuillage grêle des oliviers, parsemaient de plaques lumineuses ce sentier où avait passé le grand homme. J'ignore comment je pus arriver jusqu'au pied de l'arbre pacifique dont l'histoire se liait à celle de Pierre Cairol et de Napoléon Bonaparte. Hélas I ce que je sais mieux, c'est que, après avoir marché comme un somnambule, je sen^ tis tout à coup la terre manquer sous mes pas. Je tombai lourdement et je m'endormis d'un sommeil encore plus lourd que ma chute, la tète appuyée sur le tronc rugueux de l'olivier. Ce ne fut pourtant
pas un sonimeil sans rêve; car, à peine endormi, il me sembla que Tarbre prenait des aspects de fantôme. Ses longues branches s'agitaient comme les draperies d'un suaire. Les plus basses me frôlaient le visage comme des ailes de chauves-souris, et, du fond de ce tronc creusé parles siècles, sortit une voix étrange qui disait:
« — Je suis l'arbre de la paix, et cependant c'est sous mon ombre que se reposa l'homme de la guerre ; c'est d'ici qu'il partit pour rallumer l'incendie à peine éteint.
» Pierre Cairol a bien fait de ne pas tirer... et cependant, si l'homme qu'il tenait au bout de son fusil était tombé sur le sentier que voilà... Veux-tu, pauvre vieux critique désabusé, que je te raconte cette histoire? 1814 fut une délivrance ; 1815 fut une réaction hérissée de vengeances et de représailles... La délivrance restait; la réaction n'existait pas. Point de haines, point de récriminations furieuses, point d'exécutions sanglantes... Il n'y avait pas deux nations, deux patries dans une France; le libéralisme, n'ayant plus le bonapartisme pour appui, se rattachait au seul gouvernement qui M capable d'unir le principe d'autorité h l'esprit de liberté. La monarchie, n'ayant plus de sujet de méfiance ou de rancune, acceptait franchement
toutes les aspirations de Tavenir sans renier une seule des grandeurs du passé... Charles X- continuait Louis XVin, et, avant de descendre dans les caveaux de SaintrDenis, nous donnait la frontière du Rhin comme il nous a donné TAlgérie... La révolution de juillet n'avait plus aucune raison d'être; en la supprimant, je supprime toutes celles qu'elle portait dans ses flancs sinistres, et qui sont écloses sous le feu de ses trois soleils. Henri V serait votre roi depuis quarante ans, et, avec lui, régneraient la sagesse, l,e droit, l'honneur, la prospérité, l'économie, la vérité, la liberté, la paix, la justice. Non-seulement il vous aurait assuré les alliances qui vous manquent ou que M. Gambetta est forcé de traduire en vasselage, mais par l'éclat de son nom, par le prestige de sa descendance royale, parla loyauté de son caractère, par sa physionomie providentielle, il devenait l'arbitre suprême des différends ou des conflits entre les puissances étrangères; elles s'inclinaient devant lu et devant vous. Il avait le privilège de parler, de GonseiJler ou d'ordonner, là oîi vous avez l'humiliation de vous taire, de vous effacer, d'obéir et de subir... Le xix* siècle, au lieu de dévorer son double héritage et d'être livré aux passions^ misérables des partis, devenait une des plus belles
pages de votre histoire... Le légende napoléonienne^ au lieu de se dresser menaçante entre une royauté fragile et un pays inquiet, se fondait peu à peu dans Tensemble de vos antiques gloires nationales. La France épargnait tous les milliards, tous les flots de sang, tous les jours de détresse, de folie et de crime, que lui ont coûtés quatre Révolutions, un second Empire et deux Républiques... Point d'émeutes, point de journées de juin, point de meurtres de généraux et d'archevêques, pas de massacres d'otages, pas de troisième invasion, pas de Commune. L'Alsace et la Lorraine restaient éternellement francises ; pas un fleuron ne se détachait de votre couronne séculaire ; et aujourd'hui, à l'heure oîi je parle,le titre de Français serait le plus grand honneur que l'on pût revendiquer en ce monde ; pauvres et riches ne seraient pets divisés par d'égoïstes frayeurs et de criminelles espérances. Le bien-être, se répandant partout, aurait rapproché toutes les distances et adouci toutes les amertumes... Le pouvoir, le crédit, l'influence seraient entre les mains les plus honnêtes, les plus dignes, les plus capables, les plus pures, au lieu de tomber sous la griffe des Gamb...., en attendant les Naq.... » Ici, la voix s'éteignit, où ne prononça plus que
des syllabes inintelligibles. Combien de temps dura mon sommeil? Depuis combien de minutes ou d'heures le soleil avait-il remplacé la lune? Dans quel état me surprit ce réveil matinal au pied d'un arbre? A quelle somme s'éleva mon compte avec l'hôtelier et le cocher? Soyez généreux, ne me le demandez pas I... C'est déjàbien assez cruel, le contraste entre l'histoire vraie et l'histoire racontée par
l'olivier QUI PARLE I...
— Non, mon cher comte, vous aurez beau dire, votre tir aux pigeons est une cruauté, et je protesterai par mon • absence ...
— Voyons, cher monsieur l raisonnons. Ne vous estril jamais arrivé, à la campagne, en avril, dans la saison de détresse des gastronomes et des cuisinières, de voir tout à coup surgir à la grille de votre
château...?
— Je n'ai ni château ni grille...
— Eh bien, au bout de votre légendaire allée de
marronniers...?
— Ils sont morts de vieillesse...
— Ou, tout simplement, au seuil de votre maison... un ami aussi délicieux qu'inattendu?... Vous voilà causant de vos belles années, du temps où vous étiez jeunes, où vous applaudissiez Hemani^ où la reine Berthe IBilait et où les rois ne filaient pas, où Alfred de Musset vous lisait ses premiers vers, où Rubini chantait, où Hoffmann rêvait, où Nodier contait, où le cor à'Ohéron et de Freyschûtz vous mettait en contact avec les, esprits invisibles, où... Mais, au moment le plus intéressant, vous apercevez, derrière la porte, votre fidèle Mariette, qui vous fait des signes...
— « Monsieur, le dîner est bien court... la ville est bien loin... Je n'ai sous la main ni poulets ni canards... D'ailleurs lisseraient trop durs... Que faire ? — Hélas I oui, que faire ?
» — D nous reste une ressource... Deux pigeons tout jeunes qui sortent àpeine du nid... Au moins, . ceux-là seront tendres I . . .
» — Ainsi donc, Mariette, vous voulez les punir de leur tendresse?
» — Oui, monsieur, à la crapaudine.
» — Allons, faites I mais ne m'en dites rien... car les pigeons, voye25-vous, ce sont de douces et innocentes créatures... « Deux pigeons s'aimaient
d'amour tendre...» — « De quoi gémit la tourterelle?... L'amour fait palpiter son ailel »
» Pendant vos effusions poétiques, Mariette, qui ne connaît ni La Fontaine, ni Lamartine, a brusquement battu en retraite... Elle tord le cou aux deux jolies bétes,et,trois heures après,vou3 offrez à votre nmi une de ces ailes qui ne palpitent plus... Dites, n'estr^e pas plus cruel que notre tir où notre victime a toiy' ours chance de noua échapper?
— Vous voulez donc que votre tir colombieide figure dans le feuilleton de la Gazette de France?...
— Pourquoi pas?...
— SoitI Je m'y résigne d'autant plus volontiers que j'y trouve une occasion de reconnaître la charmante hospitalité hyéroise et de seconder, dans la trop faible mesure de ma publicité trop restreinte, vos courageux efforts pour élever enfin votre ville au niveau de ses superbes voisines, de ses brillfmtes rivales... Seulement, j'y mets une condition... j'ai, moi aussi, des .ailes de pigeon, ou du moins je pourrais en avoir, vu mon grand âge... Les vieux sont conteurs et bavards... ,Je n'aurai pas perdu ma journée, si vos pigeons peuvent me suggérer une histoirel...
Dans l'après-midi, sous un magnifique rayon de soleil, un peu trop enjolivé de bise et de poussiôre.
nous nous dirigions vers le chalet de M. Godillot^ le riche et actif organisateur de ce sport hebdomadaire. Le tir d'Hyères ne ressemble pas à celui de Paris: il est plus maritime et plus pittoresque; il a Tavantage de ne pew sentir le renfermé et d'offrir aux pigeons quelques probabilités de salut. Une barque longue, effilée «t pointue, s'avance, à angles droits, dans la mer; elle est recouverte de planches. Le groupe des tireurs, entremêlé parfois de femmes élégantes qui n'ont jamais, j'en suis sûr, blessé le moindre pigeon,, occupe une des deux extrémités de la barq^ie, du côté de la plage. Le pigeon, renfermé dans une boîte de fer-blanc, est placé àTautre bout, presque en pleine mer. Au signal donné, un paysan soulève à l'aide d'une longue corde le couvercle de la boîte, qui retombe assez bruyamment pour faire partir l'oiseau; mais il arrive souvent que, au lieu de s'envoler droit devant lui, il s'effraye de cette mer immense, de cet horizon sans bornes, do cette nappe d'eau étincelante au soleil, et, retournant en arrière, passe sur la tête des tireurs et des spectateurs ; ce qui rend le tirt très difficile. C'est dnsi que se sauvèrent, ce jourlà, huit ou dix pigeons, sans que l'on puisse rien en conclure contre l'adresse de leurs persécuteurs. Aux approches du soir, je revenais à pied, m'a«
cheminant vers la ville et suivant un sentier qui eôtoie les beaux pins parasols de M. Godillot. Naturellement, la rêverie reprenait ses droits et rat* trapàit le temps perdu. Je songeais à ce mot ht^ mam'té, dont nous avons fait le synonyme de bonté et de douceur, le contraire de férocité et de barbarie, et qui nous permet de rester htmiams en attirant par mille moyens ingénieux des grives que nous fusillons, en faisant frire dans la poôle des
poissons encore frétillants, en aveuglant des rossignols et des cailles pour rendre kurs chants plus irrésistibles, en vouant à la broche des canards et des poulets qui se croyaient nos amis, en donnant toute licence à nos appétits carnivores; sans compter les mitrailleuses, les r^vofoers, les canons Krupp, les obus, les balles explosibles et autres engins do destruction, qui deviennent plus meurtriers, c'est-àdire plus parfaits, à mesure que nos mœurs s'humanùent et s'adoucissent. J'en étais là, lorsque j'entendis, sur un des grands pins qui me prêtaient leur ombre, un bruit vague, quelque chose comme un frémissement d'ailes dans le feuillage; je levai les yeux ; au môme instant, le bruit çievint plus distinct, et un pigeon tomba à mes pieds.
G' était évidemment un de ceux qui avaient échappé au carnage. Je le crus blessé; il n'était qu'é-
tourdi et brisé de fatigue. Aussitôt je ressentis pour lui tout un arriéré de sympathie et de pitié. Je le ramassai, ou plutôt je le cueillis avec des précautions infinies; je le pris dans mes mains, je le réchauffai sous mon paletot ; je réussis à le dégourdir. Il me sembla qu'il me regardait avec une expression d'intelligente gratitude. C'est charmant, un pigeon à qui il ne manque que la parole pour vous remercier de ne pas le manger! Rentré à l'hôtel, je portai mon nouvel ami dans ma chambre; j'allai acheter pour lui une collection de graines variées > je lui donnai à boire l'eau la plus limpide de ma carafe. Puis,îe laissant méditer sur les inconséquences du cœur humain dans ses rapports avec le pigeon, je descendis à la table d'hôte.
Ce soir-là, nous avions en visite, à l'hôtel du Parc^ une jeune Anglaise, miss Fanny B..>, douée d'un fluide magnétique vraiment extraordinaire. A Hyères, les soirées sont ravissantes mais monotones. On cause, on fait unpeu de musique, on baragouine dans les deux langues ; après quoi, on va se coucher à l'heure où les Parisiennes commencent à peine leur toilette. Aussi, quelle aubaine, quel régal, une séance où la curiosité se combine avec le surnaturel pour frapper l'imagination, évoquer des visions fantastiques, nous jeter en face de l'inconnu, reçu-
1er les limites du possible, et nous adjuger des facultés nouvelles qu'il suffirait d'exercer pour découvrir tout un monde au delà du monde réel, toute une science au delà des sciences authentiques! J'avais toujours été un sujet réfractaîre au magnétisme. En 1853, lors de la plus grande vogue des tables tournantes, chapeaux et guéridons redoublaient d'immobilité sous mes prosaïques mains. Ce fut donc avec un sourire d'incrédulité, en homme sûr de sa force de résistance, que je me livrai aux passes magnétiques de miss Fanny. Je me trompais. Au bout de cinq minutes, j'éprouvai une sorte de torpeur qui n'était pas sans charme; ce fut'd' abord comme ain désistement complet de ma volonté, abdiquant au profit d'une mystérieuse puissance qui s'assimilait peu à peu tout mon être et créait en dehors de mon moi un autre moi^ mille fois plus libre, plus immatériel, prêt à planer à tire-d'aile dans les régions habitées par les sylphes, les lutins et les fées. Puis je fermai les yeux et je m'endormis, de ce sonmieil ludde oîi la vie, la pensée, la vue, ont plus d'intensité que pendant les veilles les plus clairvoyantes. C'est le moment qu'attendait miss Fanny.
— Qu'apercevez-vous? me dit-elle.
— J'aperçois... Joseph Balsamo magnétisant Andrée de Tayerney. Les chroniqueurs et les lundis-
tes ont commis une erreur en attribuant à Tannée 1847 la publication de ce roman. Les premiers feuilletons parurent en août 1846.
— ' Et que voyez-vous encore ?
— La 366^ édition du Nababy avec une nouvelle préface, excessivement spirituelle, qui prouve que le duc de Mora est, en réalité, le grand vizir Giaffai et Bernard Jansoulet le surintendant Fouquet...
— Ensuite?
— Le saint évècpie de Digne M. Miollis, odieu*^ sèment défiguré dans le mélodrame des Mùérabks. Cet apôtre de nos Alpes, ce pasteur si bon, si doux, si simple, si charitable, si pieux, si ferme dans sa foi, tombant aux genoux d'un conventionnel régicide, ne peut être qu'un évoque de convention, et...
-^ Assez I assez I si vous faites des calembours, tout est perdu; c*est que vous allez vous réveiller... Maintenant, que voyez-vous?
— Je vois un essai de gouvernement parlemen* taire... chez les Muscogulges...Ils ont eu des éleo tiens... Il était impossible que le parti d'Outouga* miz eût exactement le même nombre de voix que le parti de Mama-Jumbo. J*en compte 340 d'un côté et de l'autre 210. Armés deleurs tomahawks et de la raison du plus fort, les trois cent quarante sont en train de scalper les deux cent dix... On en
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est, en ce moment, à la cent vingi>-cinquième chevelure...
— Heureux les chguvesl Et que voyez-vous encore?
— Une ère inouïe de prospérité qui s'ouvre... chez les Algonquins^.. Seulement, cette prospérité imite les princesses qui gardent, en voyageant, le plus strict incognito,.. Toutes les industries, toutes les cultures ont à subir de telles souffrances, qu'elles préféreraient une adversité décente à cette prospérité phénoménale... La noix de coco abaissé de 80 pour 100 ; la corne de rhinocéros, qui se vendait jadis au poids de l'or, ne trouve plus d'acheteurs... La graisse d'ours donne des résultats si maigres, que les fabricants y ont renoncé. On n'écorche plus les bisons, parce que leur peau ne payait plus le prix de la journée... La canne à sucre est pleine d'amertume pour ses propriétaires... La plupart des hommes valides se croisent les bras faute de travail. L'huile de requin et le chou-palmiste sont à vingt degrés au-dessous du pair... Le renard bleu n'est plus coté... La stagnation des affaires est si eomplète, que je n'aperçois plus une seule pirogue sur le lac Michîgan, oîi s'opéraient autrefois des échanges si lucratifs entre les naturels du pays et 'jle opmmerce européen...
J2i52 SOUVENIRS D'UN VIEUX MÉLOMANE
»... La misère est si affreuse que les Sachems de la tribu ont été forcés de voter une ration de farine de mais et une côtelette de kangourou pour chaque tète d* ouvrier sans ouvrage... Dans toute la partie méridionale de cette contrée, jadis si fertile, la sécheresse est si effroyable, que chaque habitant est venu, & tour de rôle, suspendre un anneau au bout du nez de son Manitou; ce qui marque, chez les Algonquins, le paroxysme du désespoir et de la prière. Le Manitou a répondu que la sécheresse et la misère persisteraient tant qu* on ne rappellerait pas le Grand-Chef injustement banni depuis des années...
— Et encore?
— Je vois, dans une vaste salle pavoisée de drapaux allemands, russes, italiens et britanniques, un congrès donations représentées par leurs diplomates et occupées à refondre la carte de l'Europe. La France est mise àPécart, en pénitence, dans un coin, comme un écolier qui n'a pas été sage. On ne la compte plus que pour mémoire. Amoindrie déjà par de récents désastres, elle se fait petite, elle s'humilie, elle s'efface, pour mieux se conformer auprogranune du patriotisme républicain. De temps & autre , un homme gros , mal vêtu , borgne , débraillé ^ {lux allures vulgaires, aux gestes de charlatan ei de
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hâbleur, que je prendrais pour un'commis voyageur si la race n'en était pas perdue, s'approche, chapeau bas, du président de l'assemblée. Celui-ci, fier, hautain, impérieux, superbe, lui signifie brièvement ses volontés et ses ordres. Notre homme s'incline jusqu'à terre en signe d'obéissance, et se retire dans son coin, oîi son attitude obséquieuse contraste avec les souvenirs de HenrilV, de LouisXIV et de Napoléon. Gomme aucun des assistants ne lui accorde la moindre attention, il en profite pour tirer de sa poche un calepin où il crayonne les mots suivants : « Faire chanter la Marseillaise,,, la proclamer chant national... Célébrer en grande pompe le centenaire de Voltaire... Faire demander par la République' française l'expulsion des jésuites.... Faire payer par les cléricaux et les monarchistes les affronts. que m'inflige M. de Bis »
— Oh I par grâce I refusons-lui les honneurs du bis... Que voyez-vous encore?...
— Le Trocadéro, le Champ de Mars, une immensité remarquable par beaucoup de vides... une Exposition à peu près ratée*... Plus d'exposés que d'exposants... Les produits de la paix sous les griffas de la guerre... un paquet d'allumettes dans un bazar... une foule compacte, effarée, ahurie, trop