LE CHIEN DE L'AVEUGLE
Mon gendre, M. de Prasly, a emmené mafîlle aînée à cent lieues d'ici. Diane ne m'a jamais quittée. Vous Faimez... ohl oui, j'en suis sûre. Vous avez perdu vos parents.., vous êtes libre comme Tair... nous aurions vécu ensemble... Ahl moi aussi, je vous aurais bien aimé... c'était le bonheur... j'aurais réhabilité les belles-mères 1...
•La bonne dame s'attendrissait ; en ce moment, Diane entra.
— Notre ami Edmond part pour un long voyage, lui dit sa mère d'une voix tremblante.
Diane pâlit ; pendant un instant, plus rapide que l'éclair, sa charmante figure exprima un ineffable mélange de douleur, d'hésitation, d'angoisse, d'amour peut-être ; mais elle garda le silence.
... Un mois plus tard, madame de Gureuil et sa fille furent frappées d'un véritable coup de foudre. Le consul de France, résidant à Manchester, adressait à la marquise un paquet renfermant deux lettres et une demi-douzaine de journaux anglais. Une des lettres, écrite par un ingénieur français, com-» pagnon de voyage d'Edmond, annonçait un grand malheur. En visitant une mine célèbre dans les environs de la ville, Edmond avait été victime d'une explosion ; pourtant sa vie ne courait aucun danger; ses yeux seuls avaient été atteints; il était
aveugle, et l'on pouvait craindre que sa cécité ne fût incurable. Il avait voulu dicter quelques lignes pour rassurer, disait-il, les personnes qui lui gardaient un peu d'affection. Cet accident, ajoutait le pauvre aveugle, abrégerait nécessairement son voyage ; il ne tarderait pas à revenir en France ; ses sentiments étaient toujours les mêmes; mais,hélas I il ne pouvait plus demander et obtenir que de ia pitié.
Les journaux contenaient force détails sur le sinistre, et déploraient le malheur du jeune et brave gentleman de high life, — « hier un élégant cavalier, aujourd'hui un infirme ».
Les premières paroles de Diane, en apprenant cette catastrophe, furent bizarres :
— Au moins, il n'ira pas en Amérique: il va nous revenir, dit-elle.
— Ahl tu l'aimais donc? fit la marquise; il est bien temps 1...
Edmond revint, en effet, mais pas tout de suite; il avait fallu passer par Munich^ où l'illustre docteur Forlenze opérait alors des cures merveilleuses ; il rapportait une consultation très-savante du fameux oculiste et des lunettes doublées de taffetas vert, qui le rendaient fort intéressant. Pourtant ses lunettes ne valaient pas son chien, un chien blanc^