‹ Souvenirs d'un vieux mélomaneChapitre 4 sur 29 · CHUTES I · texte numérisé non relu

CHUTES I

M. P... essaya de plaisanter :

— Je regarde autour de moi, -s'écria-t-il, et je me demande si je suis dans im salon de la rue de Richelieu ou sur le sommet du Brocken ! Ah ! cher maître, voilà ce que c'est que de vivre, depuis deux ans, en intimité avec le diable ! Je comprendrais vos terreurs, si un personnage du Second Faust vous avait pris au collet en vous disant : « Tu tomberas I » Encore faudrait-il une certaine mise en scène... Le cor d'Oberon, ou la fonte des balles, du Freyschûtz! Une clairière dans la Forêt-Noire I La lune éclairant une nuit de Walpurgis. Une ronde de sorcières autour d'une chaudière ou sous les arceaux d'un cloître profané I... Mais, à Péuîs, soua

le règne bourgeois de Louis-Philippe, au milieu des fils de Voltaire 1 Allons donc I D'ailleurs, une chute, deux chutes, trois chutes, cela n'a pas de sens I c'est deux de trop ! Si deux négations valent une affirmation, pourquoi trois affirmations ne vaudraient-elles pas une négation?...

— Rien de plus clair, au contraire, répliqua Meyerbeer. Trois chutes, cela signifie que mon opéra tombera trois fois, ou, en d'autres termes, qu'on le donnera trois fois, pour se conformer h l'usage, pour que les abonnés du vendredi et dulundi n'aient rien h enviera ceux du mercredi... Après quoi, rayé de l'affiche... le gouffre, le néant, l'oubli...

— Non, non, le succès, la célébrité, la gloire, le tour du monde, l'immortalité !...

Nous nous levâmes pour sortir. Meyerbeer nous laissa aller jusqu'à la porte ; alors, d'une voix qui me sembla plus mélodieuse que celle de Rubini :

— Jeune homme, me dit-il ; et votre billet ?

Croyez-vous que je vous en tienne quitte ?...

— Moi! un billet ? mais je n'ai aucun droit., je ne le demandais pas...

— C'est pour cela peut-être que je vous le donne. Vous apporterez à mon œuvre la jeunesse, la franchise, la fraîcheur de vos impressions... N'est-ce donc rien ? Et croyez-vous que, si j'avais le choix,

je ne préférerais pas cent jeunes gens comme vous à un pareil nombre de dandys blasés ou de critiques malveillants?... Vous m'applaudirez bien fort, n'est-ce pas?... Voyons vos mains I Bien; longues et sèches... des mains de pianiste... Moi aussi, j'ai commencé par là ; j'étais un virtuose... j'aurais dû peut-être ne pas viser plus haut... A présent, il est trop tard.

11 tira de sa poche un billet ; puis, s* adressant au professeur :

— Je ne veux pas, lui dit-il, comme Robert, mqn héros, ne faire les choses qu'à demi.,. Voilà le billet de votre neveu ; vous avez le vôtre. Maintenant, voici ma carte... Vous allez traverser le boulevard et passer chez Leduc, le chef du contrôle ; vous le prierez, de ma part, de changer un de vos billets, de façon à vous placer l'un à côté de l'autre... Adieu... au revoir!... Si j'avais l'honneur d'être catholique, je vous dirais : Rriez pour moi !...

Nous sortîmes, après de nouveaux remercîments qu'il ne voulut pas entendre. Une fois dans la rue, mon compagnon me serra le bras avec un singulier mélange d'émotion et de joie.

— Cette tireuse de cartes a du bon, me dit-il ; c'est à elle peut-être que tu dois ton billet... Car, décidément, notre pauvre grand homme avait un peu

perdu la tête. Qui sait pourtant? On a vu, dans ce genre, des choses si extraordinaires I La part de rimprévu est si large en fait de premières représentations ! Les directeurs de théâtre et les artistes se sont si souvent trompés I J'ai plaisanté, et cependant le malaise de Meyerbeer commençait à me gagner.

Au coin du boulevard, devant le café Cardinal, nous rencontrâmes Chrétien Urhan, un des types les plus étranges de cette époque dont la légende serait peut-être plus curieuse- que Thistoire; Chrétien Urhan, premier alto de TOpéra, surnommé par ses camarades l'alto du bon Dieu. Peut-être figurera-t-il dans cette galerie. Aujould'hui, je me borne à vous dire : Évoquez en idée un moine de Zurbaran ; dépouillez-le de la robe de bure ou de laine brune pour Taffubler d'une longue lévite noire. Confondez sur ses traits le plus austère ascétisme et le plus pur amour de l'art; vous aurez Chrétien Urhan.

Le professeur le connaissait; qui ne connaissait-il pas, dans cette harmonieuse pléiade ? — Nous sortons de chez Meyerbeer, dit-il, — Robert-le-Dia-^ ble...

— ... Sera un immense succès, reprit vivement le chef de pupitre ; il n'y a pas de doute possible;

— Oui; on parle surtout d'un ballet de nonnes avec Taglioni pour abbesse...

- — Je ne puis en juger, répliqua Urhan avec une gravité monacale qui ne donnait aucune envie de rire.

— Ahl c'est vrai!... pardon, j'oubliais. Voilà des années que vous êtes premier alto de ce lieu de perdition... Vous tournez constamment le dos h la rampe, et vous n'avez pas vu, en dix ans, le bas d*) la jambe d'une danseuse... Ce qui ne vous empêche pas d'être un artiste incomparable... Et le potage au lait d'amandes du café Anglais, toujours excellent?

— Parfait.

— Allons, tant mieux I... mes amitiés à Habeneckl

Quand nous l'eûmes quitté, M. ?..► m'expliqua que Chrétien Urhan faisait maigre toute Tannée ; qu'il avait un abonnement au café Anglais, où on fui servait tous les jours un poisson, un légume et une compote, précédés d'un invariable lait d'a- 'mandes aux biscuits à la cuiller.

Le changement de billets s'opéra sans difficulté... Grâce à la carte de Meyerbeer, M. Leduc fut d'une politesse digne de son nom. Nous avions les numéros 95 et 97.

— A présent, bonsoir I me dit le professeur; si tu veux, pour être plus sûrs d'arriver exactement à rheure,nous dînerons ensemble chez Biffl, dont les fenêtres donnent sur le péristyle du théâtre... Rendez-vous à six heures très-précises... je n'ai pas besoin de te recommander d'être exact. Je t'attendrai galerie du Baromètre, devant les petits pâtés de madame RoUet.

Le surlendemain, à six heures cinq minutes, deux rîaqueurs fort émus, un étudiant et un professeur, s'attablaient chez BifB, le restaurateur italien de la rue Le Peletier, avec la certitude qu'il leur serait impossible de distinguer un faisan d'un geai et une truffe d'un navet. En revanche, mon compagnon s'était fait donner une table d'oîi nous apercevions tout ce qui se passait dans la rue. Le dîner fut silencieux et court. Nous regardions alternativement nos montres, la pendule du restaurateur, la façade illuminée du théâtre, les barrières qui avaient peine h contenir la foule grossissante. A la première voiture qui s'arrêta sous la marquise, M. P... se leva.

— C?est le moment, me dit-il.

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On a bien souvent décrit la physionomie des premières représentations; cette rumeur vague, insaisissable, qui s'exhale de deux mille poitrines, et qui va se changer, pour Tauteur tremblant, en applaudissements sympathiques, en murmures offensifs ou en silence de glace. Sans m'abandonner tout à fait à ces velléités descriptives, je dois rappeler un détail caractéristique. La premtèrè de Bobert-le- Diabk occupe une place ^ part dans Thistoire do l'Opéra et de la société parisienne. Après une lacune de seize mois, cette mémorable soirée du 21 novembre 1831 remettait en présence, sur un i&V" rain neutre^ le faubourg Saint-Germain et raristocratie du nouveau régime. On se boudait, on s'observait; vous auriez dit deux armées ennemies, un jour d'armistice, *

Les spectateurs de l'orchestre, en grande tenue, leur lorgnette à la main ou le monocle fixé dans l'arcade sourcilière, échangeaient les noms de ces belles guerrières qui étalaient dans les loges leurs

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élégances d'antique race ou leur luxe de fraîche date. Rarement on ayait vu, même dans cette salle brillante, autant de diamants et de dentelles, de perles et de velours, de beaux yenx et de blanches épaules. Ces reines d'un jour ou d'une saison, je pourrais les nommer; à quoi bon? il me semble que j'évoquerais des ombres. Quarante-sept ans ont passé sur ces fronts si purs, sur ces cheveux si noirs, sur ces tailles si sveltes et si souples ; de quoi feire de ces jeunes filles des grand'mères, de ces jeunes femmes des bisaïeules, de ces beautés des fantômes, de ces danseuses des Willis, de ces parures des reliques, de ces robes des suaires, de ces formes des images, de ces images des souvenirs, de ces souvenirs des oublis.

Ofl se montrait aussi dans la salle les célébrités d'alors, les hommes de la génération nouvelle, que la politique, l'art, le journalisme, la poésie, le roman, la littérature, désignaient à la curiosité publi-r que ; Eugène Delacroix et Paul Delaroche, Berlioz et Camille Rôqueplan, Balzac et Alfred de Musset, Vitet et Mérimée, Horace Vemet et Decamps, Jules Janin et Alexandre Dumas, Armand Garrel et Armand Bertin, Alfred de Vigny et Casimir Delavigne, Emile Deschamps, et Loëve-Weimars.., Ceux-là, dumoins,sesontsurvécudansleursœuvr^s.

Deux, que je n'ai pas nommés, vivent encore : Victor Hugo et M. Thiers *; pour eux et pour nous, faut-il s'en féliciter ou s'en plaindre ?

A sept heures 'quinze minutes, on frappa les trois coups.

— Je ne suis pas tranquille, dit tout bas le professeur,

— Ni moi non plus, répliquai-je.

Notre inquiétude dura peu. A peine le merveilleux orchestre^ conduit par Habeneck, eut-il fait entendre les premières mesures de l'introduction où s'annonce si clairement la lutte du bon et du mauvais ange ; à peine le rideau se fut-il levé sur le chœur si engageant et si vite populaire : « Yer^ sez à tasses pleines / n nou:B éprouvâmes un de ces pressentiments que connaissent tes habitués des premières représentations, et qui nous disent avant l'auteur, avant les acteurs, avant le public : « La bataille est gagnée ou perdue I » L'entrée de Robert et de Bertram fut saluée par des applaudissements unanimes. Mais aussi quels artistes I Nourrit et Levasseur paraissaient si profondément pénétrés de leurs rôles, qu'on se demandait s'ils pourraient redevenir,en sortant,les contemporains du Voltaire- Touquet et de la Charte constitutionnelle. Les scè-

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