Écrit en
nés d'exposition, où l'exquise ciselure des récitatifs supplée à la mélodie retardataire, furent enlevées avec une verve inouïe ; Lafont chanta parfaitement la ballade : « Jadis vivait m Normandie... » Puis Ton vit apparaître le délicieux personnage d'Alice, sous les traits de mademoiselle Dorus, actrice médiocre, mais cantatrice excellente; qui détailla son premier air : « Fa, dit-elle l » avec une admirable justesse dé nuances. Dès le début, le sujet se dessinait avec une netteté que le public français préférera toujours aux profondeurs germaniques ; et pouvait-il en exister de plus émouvant, de plus humain ? L'homme entre l'ange et le démon.
La scène dû jeu, les rentrées si piquantes de Bertram après chaque coup perdu, la Sicilienne, que Ton a signalée depuis comme vulgaire, mais qui, ce soir-là, parut charmante, tout ce finale éleva le succès à un tel degré de chaleur, que, lorsque la toile tomba, je ne pus retenir un effroyable calembour :
— Il me semble que la Normande en sait plus que Lenormand.
— Le fait est, me répondit le professeur,que,s'ily achute,jevaisledire...àlapatrie du droit romain...
Le second acte est peutrêtre le plus faible de la
partition. Meyerbeer, on le sait, conciliateur
avant d'être niaître, y a fait un dernier sacrifice
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aux formules italiennes. Mois le talent de madame Damoreau, l'ardeur chevaleresque de Nourrit, le joli ballet où Perrot servait de partenaire à mademoiselle Noblet et à sa sœur, ne laissèrent^|as Tenthousiasme se refroidir un seul moment. Isabelle, assez peu dramatique d'ordinaire, mit un tel accent dans la cavatine : « La trompette guerrière », eUe tint si vaillamment tête à Torchestre et au chœur, que les bravos redoublèrent. DansFentr'aole, nous allâmes faire un tour au foyer. M. P... y rencontra une foule de ses amis et connaissances. — Quand môme les trois derniers actes seraient faibles, leur dit-il, le succès est lancé...
— Et, quand même les deux premiers actes seraient tombés h plat, répondit Cicéri, le troisième suffirait à faire dix mille^francs de recette pendant deux cents représentations.
Je me garderai bien d'analyser ce troisième acte,
que vous savez tous par cœur et dont un railleur
impitoyable a dit : « que Meyerbeer avait mis le
fantastique à la portée des bourgeois de la rue
Saint-Denis ». Ce soir-là, lame Saint-Denis compta beaucoup de bourgeois, ou plutôt l'émotion universelle infligea d'avance un démenti au sarcasme de Henri Heine. Après le duo bouffe, Levasseur, resté seul en scène, dit avec un irrésistible mé-
lange de diabolique amertume et de mélancolie hu^ maine son monologue coupé par le célèbre chœur des démons. de chœur, chanté dans des porte-voix ou des cornets à bouquin, a fkd par tomber dans le domaine de la parodie; mais, à cette première représentation, l'effet fut prodigieux. Écoutez! écoutez ! Quel contraste ! La ronde infernale a passé comme une tempête. Une suave ritournelle dissipe ce nuage de feu, fait taire ces ricanements sinistres. Le calme succède à Torage, Tange du pardon au Maudit. Mais il faut que le drame fasse un pas de plus ; la romance d'Alice : « Quand je quittai ma Normandie... » ramène Bertram sur le théâtre, et nous assistons auxpremières phases de la lutte. Ivre de désespoir et de colère, le tentateur trahit son incognito. Après avoir épouvanté la jeune fille, il s'efforce de la séduire ; il ose porter ses mains sacrilèges — ses griffes mal déguisées — sur la mes- ^ sagère de salut. Elle le repousse avec horreur, s'élance vers la croix plantée au fond de ce sauvage décor, l'enlace énergiquement de son bras gauche, et... patatras I '
La croix, mal fixée au plancher, vacille, s'ébranle et tombe. Heureusement, mademoiselle Dorus sauta à bas du piédestal avec une agilité de danseuse et disparut un moment dans la coulisse ; sans
quoi la gentille Alice aurait été gravement contusionnée. Le public était déjà empoigné d'une telle façon que cet accident passa presque inaperçu. Quelques spectateurs crurent même qu'il étaiiTdans la pièce et que cette chute résultait des maléfices de Bertram. D'ailleurs, Nourrit entrait en scène. Le trio sans accompagnement, le duo des Chevaliers dé ma patrie,,, furent applaudis avec enthousiasme. Cet enthousiasme devint presque du délire lorsque, à Taide d'un changement à vue masqué par un immense nuage d'oil Satan s'engouffrait dans les abîmes de l'enfer, le théâtre nous montra le merveilleux cloître de Sainte-Rosalie, copié d'après les arceaux intérieurs de Saint- Trophime. Un frémissement de plaisir, mêlé de ce vague effroi qui est une volupté de plus, parcourut la salle, pendant que les feux follets voltigeaient dans l'espace, pendant que la voix cuivrée de Levasseur entonnait la fameuse évocation : ~
Nonnes qui reposez sous cette froide pierre I
Tout ce que rêvaient, depuis cinq ou six ans, les imaginations éprises de romantisme, tout ce que nous avions entrevu dans les Ballades de Victor Hugo, dans les traductions de Btirger, de Schiller et de Gœthe, se réalisait sous nos yeux,
embelli de tous les enchantements de la musique, du décor et du drame. Bientôt l'émotion redoubla. Bertram s'était caché dans les profondeurs du cloître. Nous vîmes les pierres tumulaires se soulever peu à peu, tandis que l'orchestre nous préparait, par une mélopée fantastique, à cette nouvelle ronde (du sabbat. Le tombeau de l'abbesse, placé en avant des autres, nous avait déjà laissé reconnaître mademoiselle Taglioni. Tous les regards étaient fixés sur cette espèce de couvercle funèbre qui fnontait, montait par saccades, et se rapprochait de la ligne perpendiculaire, afin que le gracieux fantôme pût se trouver debout sur ses pieds. Tout à coup une des charnières se rompit; le couvercle retomba lourd ejpent; mais, pendant cet instant plus rapide que l'éclair, mademoiselle Taglioni avait deviné le péril. Préludant à son rôle de sylphide, elle s'était rapidement détachée, comme un bas-relief vivant, de cette pierre sépulcrale — qui était une planche, — et, d'un bond prodigieux, elle alla tomber ou rebondir dans le groupe de ses compagnes, les étoiles de ce temps-là ; mesdemoiselles Duvernay, Legallois, Julia etMontessu. L'épisode ne dura pas plus de vingt secondes, et, loin de compromettre le succès, y ajouta je ne sais quelle sensation de réalité qui le rendit plus
ardent. Mais ce fut assez pour le professeur et pour moi. Au moment où la croix était tombée, nous nous étions seulement regardés. Après la chute triomphale de mademoiselle Taglioni, M. P... let se pencha à mon oreille et me dit à demi-voix :
— Et de deuxl je commence à comprendre.
Le quatrième acte est très-court. L'air : aGrâcet grâce I » chanté par madame Damoreau avec une perfection passionnée — la plus rare de toutes, — maintint l'atmosphère à ce degré de chaleur sénégalienne qui semblait près de faire éclater la salle. Puis, le rideau se leva sur le chœur des moines : « Malheureux ou coupable l » digne de Bach ou de Hœndel. Le génie du compositeur, l'inspiration des artistes, la beauté du sujet, s'étaient si puissamment emparés de l'auditoire, que nous éprouvions une impression bizarre. Alice cessa d'être à nos yeux une humble pèlerine. Elle prit des proportions surnaturelles; volontiers, nous l'aurions suivie dans cette croisade des esprits célestes contre l'esprit de l'abîme. Aussi, qucind le sublime trio commença, lorsque Bertram, dans son égoïsme paternel, tira de sa poitrine bronzée par les flammes infernales des accents merveilleusement pathétiques, lorsque Alice, grandissant avec sa
LES TROIS CHUTES DE ROBERT-LB-DIABLE SI mission, fit face à son terrible adversaire et déploya sur la tête de Robert le testament de sa mère, quand Robert partagé, déchiré entre la voix qui l'entraîne et la voix qui le rappelle, ne sut plus .exhaler que ce cri de désespoir : inAyez pitié de moi h nous eûmes tous notre enjeu dans cette lutte suprême. Ce qu'il y a d'un peu factice dans toute action théâtrale s'absorba dans l'angoisse commune; ou plutôt ce ne fut plus une représentation dramatique avec orchestre, décors, personnages et costumes. Nous crûmes voir, résumée'dans cette scène, l'âme du moyen âge tout entier, la grande cause de l'humanité suspendue, depuis des siècles, sous la main divine qui l'arrache au démon et la griffe du démon qui le dispute à la miséricorde divine.
Ici M. P... me poussa le coude :
— Nourrit est trop dans son rôle ; la situation l'emporte, me dit-il tout bas; j'ai peur...
Au même instant, un cri, de surprise chez les uns, d'épouvante chez les autres, répondit aux dernières notes dutrio.Bertram et Robert avaient disparu tous deux dans la trappe.
Voici ce qui était arrivé.
Le grand artiste, par un geste dont mademoiselle Falcon devait tirer plus tard un admirable parti, avait abandonné une de ses mains à Bertram, et
^t SOUVENIRS D'UN VIEUX MÉLOMANE
de Tautre, ramenée derrière son dos, il appelait au, secours de sa détresse T étreinte de sa chère Alice, qui, en se cramponnant à cette main, devait retenir Robert au bord du gouffre. Mademoiselle Dorus ne comprit pas ou fut en retard d'une seconde. Faute de ce point d'appui, Nourrit perdit l'équilibre, et, avant que 4a trappe fût fermée, il suivit Bertram dans sa chute.
. Par bonheur, le fond de cale du grand vaisseau de l'Opéra avait été largement rembourré de matelas et de couvertures. Nourrit tomba h côté de son camarade Levasseur, qui ne s'était pas encore relevé, et qui lui dit sans bouger de place :
— On a donc changé le dénoûment ?
— Non; c'est moi qui suis fou... la situation... l'émotion... le vertige...
— Rien de cassé ?...
— Rien... Mais que vapenser le public?... Pourvu que le succès ne soit pas compromis I
Le succès n'en fut que plus éclatant. Seulement, une agitation extraordinaire régnait dans toute la salle. Les musiciens de l'orchestre, les spectateurs qui avaient assisté à la répétition générale et qui connaissaient le vrai dénoûment, étaient encore plus inquiets que les autres. Le rideau, qui s'était brusquement baissé, se releva presque aussitôt. Un
monsieur, cravaté de blanc, vêtu de noir, nous dit que Nourrit n'avait aucun mal; qu'il demandait une minute pour se remettre, et que le dénoûmeût de Robert-k-Diable allait être rétabli.
Nourrit repeirut. D était pâJe, mais soutenu par cette fièvre du succès qui fait vivre ou qui tue. Quelle ovation I On comprend que l'artiste, après avoir passé par de tels moments, perde le sentiment des proportions entre le vrai et le faux, la réalité et l'idéal, le bien et le mal, la vie et la mort. Robert se jeta dan^les bras d'Alice, plus tremblante que lui; après quoi, une figurante, ajustée et voilée de manière à doubler la princesse Isabelle, s'empara du pécheur repentant et le conduisit à l'autel. Heureuse époque, où le contrat, les publications, les affiches et le mariage civil eussent été traités de formalités inutiles I
Tandis que retentissait et se prolongeait un tonnerre d'applaudissements à faire crouler la salle, tandis qu'on nommait les auteurs et qu'on rappelait les acteurs, le professeur me dit :
— Je n'y tiens plus I j'étouffe I il faut absolument que je voie Meyerbeer ce soir! Viens I
D avait ses entrées dans le foyer des artistes, et on me permit de le suivre. Nous nous fîmes jour, à grand'peine, jusqu'à Meyerbeer. Encore plus
pâle que son interprète, il était entouré de ses quinze amis de la ville et de ses quinze cents amis du lendemain qui le saluaient de leurs cris enthousiastes. Il nous aperçut; perçant la foule, il courut au professeur, lui prit les mains, et les serra avec effusion.
— Eh bien I nous dit-il d'une voix entrecoupée, vous aviez redson, et mademoiselle Lenormand n'avait pas tort... Brave Nourrit I j'en frémi? encore I... Ah! jamais, jamais on ne reverra de pareils artistes l Le compte y est... Bne chute... deux