FREYSCHUTZ EN BOHÊME
Il y a longues années, je vis à Prague, à Thospice des aliénés, un homme encore jeune, dont les traits, quoique dévastés par son état habituel de souffrance, avaient conservé des traces d'intelligence et de distinction. Sa folie était douce, et les gardiens le laissaient jouer librement dans le préau et les jardins, oh il passent son temps à cueillir des fleurs et à chanter d'une voix expressive quelques lambeaux de vieilles ballades.
Au moment où il s'approcha de nous, j'étais avec le niédecin de l'hospice, qu'accompagnait Gaspard de Riotors, Parisien naturalisé en Allemagne, et mon camarade de collège. Or, comme il m' arriva, dans cet instant même, d'appeler Gaspard par son nom de baptême, nous vîmes tout à couple fou pâlir et s'arrêter; ses yeux devinrent plus hagards, un frisson subit s'empara de lui. On eût dit qu'il poursuivait dans les mystérieux replis de sa mémoire un souvenir insaisissable et terrible. — Gaspard I Gaspard I répéta-t-il d'une voix stridente, en nous examinant tour à tour avec une expression de menace. Maïs le médecin fixa sur lui ce regard impérieux et sévère qui donne aux gens de l'art tant de puissance sur ces pauvres malades. Le fou baissa tristement la tête, se détourna de nous et s'enfuit, avec des gémissements lamentables, jusque dans sa cellule, oîi il s'enferma.
Une heure après, j'étais dans la salle conamune de l'hôtel des Deux Archers, avec Riotors et le docteur. La fumée des cigares nous disposait à la rêverie. L'aspect des figures allemandes, épanouies autour de nous, nous communiquait quelque chose de la crédulité bénévole qui respirait dans leur physionomie. Le thé et la bière blanche élevaient nos imaginations vers ces régions .vapo-
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reuses où l'esprit accepte aisément les visions et les fantômes. Nous songeâmes que nous étions dans la vieille et fantastique Bohême, patrie des légendes et des traditions merveilleuses. En même temps, nous revint à tous trois le souvenir du fou de l'hospice et du singulier effet produit sur lui par ce nom de Gaspard que j'avais prononcé. Tout cela valait bien une histoire. Le docteur ne se fît pas prier et nous raconta à peu près ce qui suit :
Vers 1837, Albert de P... était un jeune homme de vingt-cinq ans, élégant cavalier, tireur habile, musicien enthousiaste, et, de plus, passionnément amoureux de la belle Louise de Rosenheim, à laquelle il allait être fiancé. Le baron de Rosenheim, père de Louise, offrait le type respectable et complet des braves Allemands de la vieille roche*; hospitalier comme un patriarche, infatigable comme sa casaque de buffle, buvant sec, chantant haut, naïf, confiant, et soumis en aveugle aux volontés de sa fille.
Chaque année, en automne, il réunissait dans son château de bons et francs gentilshommes, ses compagnons de chasse. Louise invitait quelques élégantes jeunes femmes et quelques jeunes filles du voisinage. Albert amenait ses amis, étudiants, artistes ou poètes. Bref, pendant deux mois, lema-