Vieux type aboli depuis
noir de Rosenheim retentissait, soir et matin, de joyeuse fanfares, de douces voix féminines et de mélodieux accents.
La position du château était pittoresque et sauvage. Sa façade donnait sur une immense forêt qui s'étageait en pentes inégales dans un espace de près de dix lieues, jusqu'à la rivière du Drank. Derrière, la vue s'étendait sur des collines nues et grises, sillonnées et coupées par des ravins profonds où le pied le plus agile avait peine à trouver un sentier. Ce site, par son caractère d'isolement et de grandeur, parlait puissamment à l'imagination. Aussi Louise, qui ne l'avait jamais quitté, et qui, depuis seize ans, s'était étroitement initiée à ses aspects et à ses bruits, y avait contracté une exaltation rêveuse, une soif d'idéal, que ses lectures surexcitaient encore, et qui faisaient d'elle la plus poétique, la plus attrayante, mais aussi la moins sensée des jeunes filles de Bohême.
Parfois cette disposition d'esprit inquiétait Albert. Quoiqu'il fût lui-même passionné, son amour profond et vrai pour Louise, en donnant un but à son enthousiasme, l'avait, pour ainsi dire, régularisé- Louise l'aimait aussi; mais, même en se fixant sur lui, ses yeux bleus et un peu vagues sem-
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blaient chercher en d'autres régions je ne sais quelle chimère entrevue et désirée. Souvent, lorsque Albert lui parlait d'amour, elle essayait en vain de lui répondre ; ou bien cette réponse lui paraissait sans doute peu digne de tous deux ; car elle tressaillait tout à coup, portait sa main à son front, et quittait brusquement son fiancé.
. Or il advint, cette année-là, que la société réunie en automne au château de Rosenheim fut plus nombreuse et plus brillante encore que de coutume. Le mariage d'Albert et de Louise devait être célébré dans la semaine qui va de Noël au jour de l'An, et tous les amis des deux familles étaient venus fêter ces heureux préliminaires.
Ce fut le signal d'admirables chasses, où le baron fit goûter à ses compagnons toutes les jouissances de ce noble et martial exercice. Le soir, les ^ femmes se groupaient autour du piano, et on faisait de la musique. Le Freyschûtz de Weber absorbait toutes les préférences. Ce sujet fantastique, ce poëme bizarre, cette musique d'une couleur si sincèrement germanique, tout cela s'appropriait si biennaux beautés romantiques du château de Rosenheim et au penchant de ses hôtes I Es imaginèrent de jouer et de chanter l'opéra en entier. Il y avait un théâtre au château. Presque tous les amis
d'Albert étaient bons musiciens; les compagnes de Louise chantaient à ravir, et les deux fiancés furent chargés, par acclamation, des rôles de Max et d'Agathe.
On sait tout ce que les répétitions musicales et dramatiques amènent de mouvement et d*entrain dans la vie de château. Aussi, tous les autres passe-temps furent-ils bientôt négligés. On ne rencontrait plus, dans les allées, que maestri graves et impérieux, chanteurs murmurant une cavatine, choristes étudiant une partie. Les musiciens qui devaient composer l'orchestre travaillaient sans relâche. Tout allait au mieux, et le jour de la représentation pouvait déjà se prévoir, lorsqu'un matin LudwigG..., jeune artiste, possesseur d'une belle voix de basse et chargé du rôle de Gaspard, tomba de cheval en courant le daim et se cassa la jambe.
Ce fut une désolation générale. Cet accident rendait impossible l'exécution du Freyschûtz. Les 'autres acteurs avaient beau chercher au fond de leur gosier les notes graves et cuivrées, nécessaires pour chanter ce rôle diabolique; ils reconnaissaient leur insuffisance. Toute la société était donc mélancoliquement réunie au salon, maudissant la chasse et les chutes de cheval.
Pour surcroît de tristesse, un orage aflreux, tel
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qu'il en éclate en automne dans les pays de montagnes, venait de fondre sur le château. Le bruit du tonnerre et du vent mugissait dans les corridors; les portes battaient avec un fracas lugubre. A.U loin les grands sapins et les vieux chênes s'agitaient comme des spectres sous le souffle de la tempête. Louise, toujours enthousiaste, s'était approchée d'une petite fenêtre qui donnait sur 'les collines échelonnées derrière le château ; de là, elle contemplait avec un mélange d'admiration et d'effroi le déchaînement de l'orage.
Tout h coup elle poussa un cri de surprise qui attira auprès d'elle ceux qui se trouvdent dans le salon. A quelques centaines de pas du château, h travers les torrents de pluie, ils virent un cavalier accourant au grand galop. Il semblait laisser aller son cheval au hasard. Il suivait hardiment l'étroit sentier frayé au milieu des vastes fondrières et des escarpements de rochers, sans dévier d'une ligne, sans qu'aucun obstacle arrêtât sa course effrénée.
— Le malheureux I il va se tuerl dit Albert.
— C'est le cavalier noir de Bttrgerl murmura Louise.
Chacun s'apprêtait à dire son mot; mais on n'en eut pas le temps. Déjà l'inconnu touchait au per-
pon. Le cheval s'arrêta court, et un grand coup retentit à la porte.
Alors tous les assistants se regardèrent avec stupeur, comme si cette apparition avait quelque chose de surnaturel; mais le baron, rappelé le premier aux devoirs de l'hospitalité, se hâta de descendre pour recevoir et introduire cet hôte inattendu. Quelques minutes après, il reparut, suivi de l'étranger.
Lorsque celui-ci eut ôté son manteau trempé par l'orage, on vit un beau jeune homme d'environ vingt ans, aux cheveux blonds et à l'œil noir, vêtu de la façon la plus élégante, et dont les m«mières jetaient celles de la meilleure compagnie. Il remit au baron une lettre dont celui-ci reconnut parfaitement l'écriture, et qui lui était adressée par son ami intime, le comte de Wilberg.
Le comte lui recommandait dans les termes les plus pressants le jeune Wilhelm Werner, fils aîné d'une des plus riches familles de Dresde, et voya-