‹ Souvenirs d'un voyage à Rome: quelques mots sur la papautéChapitre 7 sur 13 · PAPAUTÉ · texte numérisé non relu

PAPAUTÉ

£n général, quand la liberté a manqué aux hommes, c'est la religion qui s'est chargée de la remplacer. Au X* siècle les peuples n'étaient pas en état de se défendre, de faire valoir leurs droits contre la violence civile ; la rejigion intervenait au nom du Ciel. (Guizor.)

Dès les premiers siècles de son existence , la papauté était le seul pouvoir assQz grand , assez fort, assez saint, pour résister, pour servir de digue au déluge de la barbarie qui menaçait d'engloutir l'Europe. C'est FEglise, dit le plus grand écrivain de notre époque, monsieur Guizot, (1) que Ion est toujours heureux de citer, « c'est l'Eglise avec ses institutions, ses magistrats, son pouvoir, qui s'est défendue vigoureusement contre la

(I ) Hist, de la civilisation en Europe.

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dissolution intérieure de l'empire, contre la barbarie, qui a conquis les Barbares, qui est devenue le lien, le moyen, le principe de la civilisation entre le monde Romain et le monde Barbare, » et Tillustre auteur protestant ne craint pas d'afl5rmer qu'à la fin du !¥• et duV* siècle, «c'est TEglise chrétienne qui a sauvé le christianisme,* alors qu'il n'y avait aucun des moyens par lesquels aujourd'hui les influences morales s'établissent ou résistent indépendamment des institutions, aucun des moyens par lesquels une pure vérité, une pure idée acquiert un grand empire sur les esprits, gouverne lès actions, détermine des événements. »

Ce que la puissance pontificale avait fait pour l'Europe menacée de la barbarie, elle le fit encore pour la société menacée au moyen-âge de succomber sous la force matérielle et brutale, sous la féodalité. Placée là comme « pour faire équilibre à la puissance temporelle et la rendre supportable aux hommes, elle tâchait d'inspirer aux puissants du monde des sentiments plus

doux, plus de justice dans leurs relations avec les faibles; elle entretenait dans les faibles la vie morale, des sentiments et des espérances d'un ordre plus élevé que ceux auxquels les condamnait leur destinée de tous les jours, » elle s'adressait aux consciences, elle établissait une influence morale, une force morale, une force qui reposait uniquement sur les convictions, les croyances et les sentiments moraux... elle faisait plus, elle entretenait, elle répandait l'idée d'une règle, dune loi supérieure à toutes les lois humaines, elle professait cette croyance fondamentale pour le salut de 4'humanité, qu'il y a au-dessus de toutes les lois humaines, une loi appelée selon le temps et les mœurs, tantôt la raison, tantôt le droit divin, mais qui toujours et partout est la même loi sous des noms divers (1 ). »

Malheureusement, « l'état épouvantable de l'ordre temporel, la violence, l'iniquité qui présidaient au gouvernement temporel des sociétés » ne lui permirent pas toujours

(i) M. GuizoT. Histoire de ta civilisation en Europe.

de remplir son rôle de pacification et de conciliation par de sages remontrances et de paternels avertissements. Il lui fallut quelquefois sévir et elle ne le fît jamais que dans les cas les plus graves, avec les plus grands ménagements et après avoir épuisé tous les autres moyens de persuasion; encore les armes dont elle se servait n'étaient-elles que des armes essentiellement spirituelles, la terrible punition qu'elle infligeait, un châtiment purement religieux, je veux dire l'excommunication qui déliait les sujets du serment de fidélité envers leur souverain, (1) si celui-ci persistait dans sa faute et ne se réconciliait pas avec le Saint*-. Siège dans l'espace d'une année. Cette autorité contre laquelle on s'est tant soulevé

(1) a Quand M. de Maistre, dit M. do Valori, prétend que le Pape peut délier les sujets des serments de fidélité envers leurs souverains, il devient le meilleur avocat de la révolution. Les sujets, dit-il,- peuvent se plaindre au Pape ! Mais si les Romagnols ont à se plaindre du Pape, pourquoi, d'après le principe de Joseph de Maistre,ne s'adresseraient-ils pas au Piémont ? » Uniquement parce que le roi de Piémont nVst pas Pape ; M. de Valori n'y aura pas réfléchi. Quand le Sour

depuis quelques années surtout, c< les Papes ne interposaient jamais, dit M. de Maistre, que lorsqu'il y avait grand abus, grand crime ou grand doute ; ils ont réprimé les souverains, protégé les peuples, apaisé les querelles temporelles par une sage intervention, averti les rois et les peuples de leurs devoirs et frappé d'anathème les grands attentats qu'ils n*avaient pu prévenir. »

Si dans ces temps de brutalité, les princes n'avaient pas été obligés de reconnaître une sorte de contrôle supérieur, de tribunal suprême, si leurs colères et leurs passions n'eussent été soumises à un frein dont le caractère divin leur imposait le respect, c'en eût été fait des idées de morale, de famille, c'en eût été fait des peuples incapables alors de secouer un joug quelqu'indigne, quelqu'insoutenable qu'il fût devenu.

« Et du reste, dit Seckenberg (1), on

verain Pontife délie des sujets du serinent de fidélité, ce n*est pas en sa qualité de souverain, mais bien comme représentant de Dieu.

(1) M. Ch. Seckenberg. Meth. jtirisp, odtL IV

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peut assurer qu'il n y a pas dans l'histoire un seul exemple d'un Pape ayant procédé contre les souverains qui, se contentant de leurs droits, ne songeaient pas à les outrepasser. » Les princes contre lesquels l'Eglise lançait ses foudres, étaient «des princes coupables des excès les plus notoires et les plus funestes au bien de la religion et des Etats, c'étaient des princes concubinaires, simmoniaques, parjures, fauteurs duschisme et de l'hérésie , oppresseurs des peuples et peFsévérant opiniâtrement dans leurs désordres , malgré les remontrances et les avis réitérés du Souverain Pontife. (1) »

Le tableau lamentable que saint Pierre Damien nous retrace des désordres de son

époque, prouve mieux que tous les raisonnements de quelle importance, de quelle nécessité était la présence d'un pouvoir audessus de tous les autres et à l'abri des corruptions du siècle. Partout la rapine et le larcin! les guerres, les armées, les irruptions d'ennemis se multiplient, s'écrie-t-il,

(1) JurU Alernan seu Suevici. Cap. 29.

avec douleur, à un tel point, que Tépée fait périr un plus grand nombre d'hommes que les maladies et les infirmités attachées à la <îondition humaine. L'aflFreux homicide pénètre partout, et semble parcourir tous les pays du monde pour les réduire à une affreuse stérilité. Les princesse pillent les uns 4es autres. . . puis ils s'en vont incendier les chaumières des pauvres villageois, et verser sur ces malheureux la bile qu'ils n'ont pu décharger sur leurs ennemis ; le monde entier n'est plus qu'un théâtre d'intempérance, d'avarice et de libertinage... L'ordre légitime des mariages est confondu , et à la iionte du nom chrétien on vit comme des Juifs. »

C'était la contagion de l'exemple venu d'en haut : quand un roi veut le crime, il n'est que trop obéi. Si les Souverains Pontifes n'avaient pas eu les moyens d'arrôter les licences anticonjugales des princes , le divorce et la polygamie eussent fini par s'implanter en Europe; au reste, l'opinion de Luther en cette matière laisse à penser

quelle eût été la conséquence de cq manque absolu d'entraves. Dans son Clonpnentaire sur la Genèse, il dit que <c sur la question de savoir si on peut avoir plusieurs fei^mes» l'autorité des patriarches laisse libre; que Ja chose n'est ni permise, ni défendue, et que pour lui il ne dé(Hde rien. (1) »

Outre les idées d'immoralité qu'encourageaient ces désordres princiem» Us avaient encore de tristes suites au point de vue politique, car, dit Voltaire, le$ mariages des princes font dans l'Europe le destin des peuples, et jamais il n y a eu de cour entièrement livrée à la débauche, sans qu'il y ait eu des révolutions et môme des séditions. Ainsi ce fut surtout pour protéger la sainteté des mariages que les Papes eurent

(1) Le sermon obscène prononcé par le Réformateur, en i522, à Wittemberg, devant des milliers de personnes, ne permet pas de douter de quelle façon cynique il considérait le sacrement du mariage qui faisait le sujet de son discours : « Si les épouses sont opiniâtres, il est à propos que leurs maris leur disent: si vous ne voulez pas, une autre le voudra ; si la maîtresse ne veut pas, que la servante approche. (Ed. de léna, t. V.) Voir rappcndicc.

à faire usage de leur autorité ; les prélats sujets manquaieat souvent de force, d'énergie et toujours de liberté pour pouvoir condamner les actes de leurs souverains et -opposer une barrière suffisante à leurs passions.

C'est ainsi que Lothaire avait trouvé deux conciles pour approuver son double mariage; c'est ainsi que Philippe 11, roi de France, après avoir répudié sa première femme, avait obtenu des évéquesde Rouen, de Senlis et de Bayeux, l'approbation de ^on mariage avec une femme mariée. Il est dans l'histoire d'Angleterre une page honteuse et sanglante, c'est celle du règne de Henri VIII et de la scandaleuse séparation de l'Eglise d'Angleterre ; (1 ) cette page, tout le monde l'a lue avec horreur ; et le divorce de Napoléon 1 "', date encore d'hier ! (2)

Quel admirable spectacle que celui où le Pape (1 077), tenant entre ses mains l'Hostie

(1) Voir Tappendice.

(2) Voir Tappendicc.

sainte, sommait Henri IV de jurer qu'il n avait jamais agi qu'avec une parfaite pureté d'intention, pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples !

Quel spectacle non moins grand que celui du serment qu'Adrien exigea de Lothaire venu chercher à Rome labsolution de son crime ! {1 )

Quoi de plus touchant que cette sublime réponse de Pie VII à Bonaparte, lorsqu'il était sommé par l'empereur de déclarer la guerre à l'Angleterre : « Comme père commun des mortels, je ne puis avoir d'ennemis parmi eux. » N'y avait-il pas là de quoi faire verser des larmes de repentir et de reconnaissance par tout le peuple anglican ?

(1) «Sachez, ô grand empereur, disait Grégoire l^Megrsuid à Tempereur Maurice, sachez que la souveraine puissance vous est donnée d*en-haut, aûn que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies et que Tempire de la terre serve Tempire du ciel. » Nobles paroles dont Bossuet s'est servi dans Toraison funèbre de la reine d'Angleterre.

Personne n*a oublié la généreuse hospitalité donnée à Tautocrate de toutes les Russics , Tempcrcur Nicolas, par

Que de profonds enseigneinenls enfin ne renferme pas cette parole <3chappée à la rage et à l'impuissance de celui qui avait pu croire sa puissance sans limite : « Alexandre a pu se faire passer pour le fils de Jupiter, César a pu se faire nommer Souverain pontife, et un misérable moine, nommé Chiaramonti , me résiste. » Ne semble-t -il pas entendre le mugissement de la vague venant se briser écumante contre un roc inébranlable de granit?

Après avoir tout renversé sur son passage, après avoir foulé aux pieds toutes les nations, le conquérant est obligé de s'arrêter devant la résistance d'un vieillard à cheveux blancs, armé du symbole de la rédemption. Courbe la tête, fier Sicam-

Grégoire XVI. Les ennemis de la papauté s'en souvenaient bien, quand il ont fait un crime au pontife chrétien d'avoir reçu chez lui Toppresseur de la catholique Pologne. Mais ce qu'ils ne savaient sans doute pas c'est que le Pape avait profité de cette audience : qu^'ils ne croient pas trop pouvoir fiétrir.eux les apôtres de la tolérance,pour rappeler au souverain le plus despotique de toute TËurope qu^'il était mortel, etquci Dieu ne tarderait pas à lui demander compte de sa conduite.

bre ! . . . Les neigea de la Russie ne sont qu une faible barrière à l'ambition toujours croissante du conquérant, à côté de cette calme et toute puissante opposition. C'est la lutte entre la foi et la violence, entre l'arbitraire et le droit, entre la force et la fiiiblesse, lutte édifiante dans laquelle la faiblesse reste victorieuse, parce qu'elle a Dieu pour elle.

c< Je sens de la satisfaction et de la joie dans ma faiblesse, disait saint Paul aux Corinthiens... car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. (1) »

Le droit d'excommunication, (2)^ contre lequel s'élèvent (aiyourd'hui) avec tant de fureur la révolution et ses complices; les unitaires de 48 ne le contestaient pas quand ils espéraient pouvoir le

(1) Ch. xu, V. 10.

(2) Le grand Constantin, s'adressaut au concile cecuménique de Nicée, présidé, au nom du Pape, parOssiusde Cordoue, disait : « Dieu vous a donné la plénitude du sacerdoce, Il votM a donné le pouvoir de nous juger ^ou$'^mêm€$, et c'est avec rcûson que nous sommes jugés par vouSy tandis que nous ne pouvons vous juger. » (Eusèbe.)

faire servir au triomphe de leur cause.

« Que le Saint-Père, disait avec une emphase théâtrale la presse romaine, que le Saint-Père frappe de ses armes spirituelles les envahisseurs de ses Etats, qu'il se rende dans la basilique de saint Pierre tendue de noir et encore assombrie par les cierges éteints, et qu'il lance Fanathème sur ceux qui viennent d'attenter aux droits temporels du Chef de l'Eglise ! »

Ces armes semblaient bonnes alors contre l'Autriche, mais aujourd'hui que ceuxlà même qui en réclamaient l'usage à cor et à cris sont devenus les envahisseurs et les spoliateurs, les traits sont émoussés, le moyen vieilli et sans force, bon tout au plus à faire trembler des cœurs de femmes, et à exciter chez les hommes un rire de dédain !

Il serait inutile de dire ce qu'après avoir fondé en quelque sorte notre civilisation, la papauté fit pour la science et pour les arts.

N'est-ce pas, sous l'intelligente impulsion des Souverains Pontifes, que se

fondèrent, à l'ombre des voûtes silencieuses des couvents , ces bases immenses sur lesquelles s'édifient encore de nos jours, tous les travaux historiques et scientifiques ? Nesont-ce pasles moines qui sauvèrent, pour nous les transmettre, les chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et latine? et les splendeurs de la Rome chrétienne ne parlentelles pas assez haut pour les protecteurs des Torquato Tasso, des Michel- Ange-Buanarotti, des Raphaël Sanzio, etc., etc.?

Cette prodigieuse et intelligente influence que ne cessèrent d'exercer le christianisme et la papauté, personne n'ose guère la contester de nos jours. Mais ce que l'on ignore plus généralement, c'est l'influence que ces deux grandes institutions divines exercèrent dans le sens du mouvement national italien.

Les. Papes, dit M. de Maistre, étaient les chefs naturels de l'association italienne, et comme tels ils devaient s'opposer aux prétentions de l'Empire. « S'ils n'avaient secoué le joug des empereurs Germains, ils n'eussent été que leurs chapelains, et l'Italie eût

été esclave, lis devaient craindre avant tout l'aggrandissement des empereurs en Italie et s opposer de toutes leurs forces aux empiétements de ce pouvoir : Saint-Empire Romain qui, dit Voltaire, n'était ni saint, ni empire, ni romain. »

Entre l'Allemagne et Tltalie, la guerre ne fut jamais qu une guerre « entre lusurpation et la liberté, entre le maître qui apporte des chaîneset l'esclavequi les repousse, guerre dans laquelle les Papes firent leur devoir de princes italiens et de politiques sages, en prenant part pour lltalie, puisqu'ils ne pouvaient ni favoriser les empereurs sans se déshonorer, ni essayer même la neutralité sans se perdre. (1) » C'est à eux que l'Ilalie doit d'avoir conservé son indépendance et d'être restée pendant tout le moyen-âge un foyer de lumière et de civilisation. Aujourd'hui, il est vrai, elle paraît peu se souvenir de ce qu'elle doit au Saint -Siège, et le traité de Villafranca, qui

(1) J. DE Maistre {du Pape).

attribuait au Pape la présidence d'une confédération italienne, est déjà lettre morte.

Qui sait cependant si ce n*était pas pour la Péninsule, en même temps le plus digne et le plus efficace moyen d'assurer son unité et son indépendance !

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