‹ Souvenirs d'un voyage à Rome: quelques mots sur la papautéChapitre 8 sur 13 · DES PAPES · texte numérisé non relu

DES PAPES

La liberté religieuse des catholiques a pour condition sine quà non la liberté du Pape; car si le Pape, juge suprême, tribunal en dernier ressort, organe vivant de la foi, et de la foi des catholiques, n'est pas libre, nous cessons de

rêlre. (MONTALEMBERT.)

Nous avons vu que la souveraineté des Papes est entre toutes la plus légitime ; il faut démontrer maintenant qu'elle est nécessaire, indispensable à la religion; et en effet la papauté ne peut exercer son empire sur les consciences qu'à ces seules conditions :

V Que le Pape sera libre et indépendant ;

2** Que son indépendance sera souveraine ;

3" Que le Pape sera libre et qu'il le paraîtra ;

4" Qu'il sera libre et indépendant au dedans comme au dehors.

Les plus grands hommes de notre temps et des temps passés sont presque tous tombés d'accord à cet égard, il suffira donc de rassembler ici leurs opinions.

Le Pape, dont le rôle ne se borne pas à prier, étant obligé de gouverner l'Eglise de Jésus-Christ, il faut quil puisse agir librement et indépendamment de tous les pouvoirs politiques. Napoléon 1", qui, plus tard surtout, lorsqu'il tenta en vain défaire servir la papauté à ses projets ambitieux, dut reconnaître au fond de l'âme tout le prix de cette liberté, n'avait pas hésité dans un noble et généreux élan à s'en faire un des meilleurs avocats : a L'institution de la foi, c'est-à-dire le Pape gardien de l'unité catholique, est une institution admirable. On reproche à ce chef d'être un souverain étranger; ce chef est étranger, en effet, et il faut en remercier le Ciel. Le Pape est hors de Paris, et cela est bien: il n'est ni à Madrid, ni à Vienne, et c'est pourquoi nous suppor-

— cotons son autorité spirituelle. A Vienne , à Madrid, on est forcé d'en dire autant :

Croit-on que s il était à Paris, les Viennois, les Espagnols consentiraient à recevoir ses décisions? »

« On est donc trop heureux qu'il réside hors de chez soi , et qu en résidant hors de chez soi il ne réside pas chez des rivaux, qu'il habite cette vieille Rome, loin de la main des empereurs d'Allemagne, loin de celles des rois de France, ou des rois d'Espagne, tenant la balance entre les nations catholiques, penchant toujours un peu vers le plus fort et se relevant bientôt, si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens pas cela par entêtement de dévot, mais par raison. (1) »

Qui eût pu croire alors que le persécuteur le plus violent de la papauté, serait précisé-

(1) Hist, du Cons. et deVEmp. (Tiiiers).

ment celui qui s exprimait en de semblables termes? Ce n'est certes pas Pie VII lui-même, qui disait en parlant de Bonaparte (1) : « Le premier consul a fait bien plus que ne serait la restitution d'une province, il m'a rendu la religion , il l'a rendueà la France et au monde . » Et pourtant déjà à cette époque combien de désillusions n'avait pas dû éprouver le saint Pontife !

S'il est une chose qui mieux que toutes les discussions ,. plaide énergiquement en faveur de la liberté pontificale, en même temps qu'elle peut servir d'enseignement pour l'avenir, c'est certes bien l'histoire navrante des rapports du premier empirè avec la cour de Rome. On trouvera quelques pages plus loin, au sujet de ces tristes

(1) Quelques années plus tard, Napoléon disait, dans une conversation avec M. Ëmcry qui défendait le pouvoir temporel et appuyait son opinion sur des citations de Bossuet : («Tout cela était vrai de son,tenips,où FËuropc reconnaissait plusieurs maîtres; il n'était pas convenable que le Pape fût -assujetti à un souveran particulier. Mais quel inconvénient y a-t-il que le Pape me soil assujetti à moi, maintenant que TEuropc ne connaît d'autre maître que moi seul. »

(Artaud de Momor. Hist. de Pie VII.)

démêlés, d'intéressants détails extraits pour la plupart du remarquable ouvrage de M. Crétineau Joly : L'Eglise romaine en face de la révolution.

Un grand génie, un grand politique, M. Thiers, dominant de son éloquente parole une Chambre où l'opinion du pays trouvait sa libre expression, s*écriait un jour : « L'indépendance de la papauté est dans la souveraineté même, » et cette belle parole parcourait Funivers, rencontrant un sympathique écho au fond de tous les cœurs catholiques. Oui ! la souveraineté est bien la seule condition de liberté, d'indépendance pour le Saint-Siège ; sujet ou souverain , telle est Falter native en ce monde. Or, le Pape ayant à répondre sur terre à tous ceux qui y commandent, aucun ne doit lui commander, il ne peut par conséquent être sujet, il faut donc qu'il soit souverain.

Si le Vicaire de Jésus-Christ était sujet d'un souverain quelconque, « les autres potentats de l'Europe refusant de le reconnaître, se créeraient un patirarche, chacun

dans ses propres Etats... Ainsi, peu à peu, chacun s'éloignerait de Tunité de TEglise et finirait par avoir dans son royaume une religion comm^ une langue à part. (1) »

Cest encore lavis de Fleury : a Depuis que TEurope se trouve divisée entre plusieurs princes, dit-il, si le Pape eût été sujet de l'un d*eux, il eût été à craindre que les autres n'eussent eu peine à le reconnaître pour le père commun, et que les schismes n'eussent été fréquents. On peut donc croire que c'est par un effet particulier de la Providence que le Pape s'est trouvé indépendant et maître d'un État assez puissant pour n'être plus aisément opprimé par les autres souverains, afin qu'il fût plus libre dans l'exercice de sa puissance spirituelle, et qu'il pût contenir plus facilement tous les autres évoques dans leurs devoirs. »

N'a-t-on pas vu les patriarches de Constautinople servir honteusement de jouet aux empereurs dont ils étaient en quelque

(i) Fréderic-lc-Grand, à Voltaire.

sorte devenus les esclaves. « Si le Pape était resté à Avignon, dit quelque part un auteur protestant, J. de Millier, il n'eût bientôt plus été qu'un grand aumônier de France , qu'aucune autre nation n'eût reconnu à l'exception de la France, » il eût par cela même cessé d être le père commun des fidèles, et la même chose se serait produite en quelqu endroit que se trouvât le Pape, sauf chez lui. Le Pape ne peut être Pape qu'en tant que souverain, et les ennemis de la foi le comprennent bien, u On n'attaque mon pouvoir temporel que parce que je suis Pape, disait quelquefois Pie IX. » Ils savent bien que diminuer ce pouvoir, c'est diminuer le pouvoir spirituel. Ecoutons Mazzini : «L'abolition du pouvoir temporel, écrit-il quelque part, entraînerait nécessairement dans l'esprit de ceux qui comprennent le secret de l'autorité papale, l'émancipation du genre humain de l'autorité spirituelle. » Veut-on plus de franchise? et ces paroles à elles seules n'auraient-elles pas suffi pour lever le voile, si le doute avait été possible?

On sait ce que peut un gouvernement contre les che& de son clergé, on sait comment une circulaire ministérielle, exagérée le plus souvent dans ses conséquences par le zèle des fonctionnaires subalternes, peut étouffer la voix des prêtres jusque sous les voûtes sacrées. On a vu avec quelle irrespectueuse audace des feuilles éhontées ne craignent pas de s'attaquer à la personne des princes de FEglise avec un prétendu respect ironique pour la dignité dont ils sont revêtus, et on oserait espérer que la papauté, plus que répiscopat, pût être libre dans un Etat quelconque. Prenez le plus libre de tous les pays, l'Angleterre; mais là, personne ne

rignore, la liberté s'arrête où Tintolérance religieuse commence ; croyez- vous au reste que nous serions bien disposés à reconnaître un Pape résidant en Angleterre?

Dans un siècle enfin où Ton n'est pas encore arrivé à renoncer à la guerre, supposez la nation à laquelle appartiendrait l'honneur d'avoir chez elle le Saint-Père, en lutte armée avec une autre nation. Le Pape pri-

— ào

sonnier se verrait forcé de bénir rentreprise, d excommunier peut-être le souverain ennemi, la nation ennemie même, et pour ceuxci dès lors le Pape aurait perdu son caractère paternel, il severrait abandonné d'une partie de son troupeau qui se choisirait un autre pasteur suprême. Qu'on se souvienne de cette parole d'un des membres du parlement anglais en 1805 : « I thing, nay, I am certain, that Ihe Pope is the misérable puppet of the usuper of the throne of the Bourbons, that he dare not move but by Napoléon's command. » (Je pense, non je suis certain, que le Pape est une misérable marionette entre les mains de l'usurpateur du trône des Bourbons, et qu'il ne fait rien que par les ordres de Napoléon). Cependant, quoique presque déjà captif, Pie VII était moralement libre, en ce sens que sa grandeur d'âme le mettait au-dessus de toutes les pressions, de toutes les menaces quelque brutales qu'elles fussent. Témoin sa sublime réponse à l'indigne représentant de l'empereur : « Dites à votre souverain que si jamais

il veut nous faire déporter, il n'a besoin que de donner un ordre, maisqu il sache bienquc nous ne serons plus alors qu*un simple moine bénédictin, Grégoire Ghiaramonti. Dites-lui que, dans ce cas, le véritable Pape est élu, c est lui-même qui le proclamera. Allez ! (1 ) » Néanmoins quelque confiance que le Pontife persécuté fût digne d inspirer au monde catholique, il pouvait être accusé de condes-

cendance, ses actes pouvaient paraître entachés de servilité.

11 est donc indispensable que le Pape jouisse d une liberté complète, et il faut que les fidèles ne puissent même pas le suspecter de subir des influences fatales à cette liberté. Il y va de la dignité de l'Eglise, de la tranquillité de plusieurs centaines de millions de consciences. C'est pourquoi Pie IX, obligé de quitter Rome, s'écriait en face de l'univers : « Parmi les motifs qui nous ont déterminé à cette séparation, celui dont Timportance est la plus grande, c'est d'avoir la

(1) Discours de Pie VÎI à Alquier, ambassadeur de Napoléon I'' près la cour de Rome. Voir à Tappendice.

pleine liberté dans l'exercice de la puissance suprême du Saint-Siège, exercice que l'univers catholique pourrait supposer, à bon droit, dans les circonstances actuelles, n'être plus libre dans nos mains. (1 ) »

La France en particulier a toujours si bien senti combien il lui importait, de quel intérêt il était pour elle que le Pape fût indépendant au dehors de toute domination étrangère, que , lorsque les Autrichiens envahirent les légations, le gouvernement de Lt)uis-Philippe, et c'est une de ses gloires, n'hésita pas à envoyer planter le drapeau français sur les murs d'Ancône. Si le Saint-Siège était dépouillé de sa souveraineté, qui le représenterait , qui prendrait sa défense , qui maintiendrait ses droits près des cours étrangères?

Les ambassadeurs de l'Etat, dont le Pape serait sujet?. . . Belle garantie en réalité ! Ce

(l)i( Tenez- vous bien pour avertis, disuit le comte de Rossi <, que nous ne laisserons pas décapiter la chrétienté et réduire le Pape fugitif à demander un abri qu'on pourrait faire payer cher à sa liberté.»

seraient sans doute aussi ces mêmes envoyés qui se chargeraient de transmettre au monde catholique les décrets de son Chef spirituel !

Rêves et utopies, sinon lâches complots et machinations infâmes contre la religion elle-même! Il faut que le Pape soit souverain, qu'il ait ses ambassadeurs, et il faut en outre que ses Etats soient assez vastes pour pouvoir compter dans le système général de la pondération des forces politiques, assez étendus pour qu'il ne sente pas trop immédiatement près de lui la pression étirangère, assez importants pour que les revenus dé sa souveraineté mettent le Saint-Pontife à l'abri d'une subvention que le caprice d'un prince pourrait lui marchander et qui serait incompatible avec sa liberté, sa sûreté, sa dignité et le respect que lui doit le mondé.

Une dernière citation terminera ce chapitre : c'est une profession de foi dont l'honneur revient à Louis-Napoléon Bonaparte, un aveu d'autant plus généreux de sa part

qoe pendant sa jeunesse il avait fait avec son frère ses premières armes contre le pouvoir pontifical dans les sociétés secrètes. (1)

Quelques jours avant son élection, le candidat à la présidence adressait la lettre suivante à S. E. le nonce du Saint-Père à Paris :

« Monseigneur,

« Je ne veux pas laisser accréditer auprès de vous les bruits qui tendent à me rendre complice de la conduite que tient à Rome le prince de Canino.

«Depuis longtemps, je n'ai plus aucune relation avec le fils aîné de Lucien Bonaparte, et je déplore de toute mon âme qu'il n'ait point senti que le maintien de la souveraineté temporelle du Chef vénérable de TEglise est intimement lié à l'éclat du catholicisme, comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. »

(I) « Mon fils Louis, dit la reine Hortense, dans le Récit de êon passeige en France, était près de Civita Caslellana, il se disposait à Tassant et se croyait sûr de réussir, parce que tous les moyens de défense n'avaient pas encore été pris. »

Puisse cette assurance publique de dérvouement et de respect donnée par le prince prétendant n'être jamais oubliée de l'Empereur !

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