‹ Souvenirs d'un voyage dans le Thibet en 1844, 1845 et 1846Chapitre 10 sur 23 · CYCLE SEXAGÉNAIRE · texte numérisé non relu

CYCLE SEXAGÉNAIRE

Souris.

Bœuf.

Tigre.

Lierre.

Dragon.

Serpent.

Cheyal.

Bélier.

Singe.

Poule.

Chien.

Poro.

premiers

i Moto khouloukhana.

2 SI oto oukiléré.

3€al bara.

4Gal loTé.

5 Ghéré Ion.

6 Ghéré mokhé.

7 Témur mori.

STémur khoui.

OOusftOU bcicbi.

lOOugiinu Iakia.

11 Mnio nnkhé.

12 Moto khakhé.

15 Gai khouloukhana.

14 Gai nukhern.

ISChéré bara

16 Ghéré to!é.

17 Témur li.u.

ISTémur mokhé.

190us8nu mori.

SOOnKsou khoui.

21 Malo betrbi.

22 Veto Iakia.

23<tnl nokbé 24 Gai khakhé.

25C^héré kbouloukbana.

26(''>(^rénukhérn.

27'''«Mnur bnra.

28 Témur tolé.

290ns»ou lou.

SOOussou makhé.

ir.

Souris de bois.

Bœuf de bois.

Tigre de feu.

Lièvre de feu Dragon de terre Sorpenl de terre Cheval de fer.

Bélier de fer.

Singe d^eau.

Poule dVau.

Chien de'bois.

Pore de bois Souris de fru Bœuf de feu.

Tigre Ao terre Lièvre de terre Dragon d« fer.

Serpent de fer.

Cheval dVau, Bélier dVau.

SinjTK rie bois.

Poule de bois.

Chien de feu.

Pore do feu.

Souris de trrre Bœuf de terre.

Tigre de fer.

Lièvre de fer.

Dragon d^eau.

Serpent d'^eau.

MOlfGOL.

31 Moto mori.

32 Moto khoui.

33 ftnl betchi.

34 Gai takia.

35 Ghéré nokhé.

56 Ghéré khakhé.

Cheval do bois.

Bélier de bois.

Singe de feu.

Poule de feu.

Chien de terre.

Porc de terre.

37 Témur khouloukhana.Souris de fer.

38 Temur oukhéré.

39 Oussou bara.

40 Ouxsou lolé.

41 !Uoto lou.

42 Slolo iuokhé.

45 Gai mori.

44 Gai khoui.

45 Ghéré betchi.

46 Ghéré Iakia.

47 Temur nokhé.

48 Témur khakhé.

Bœuf de fer.

Tigre dVau.

Lièvre d^eau.

Dragon deboia.

Serpent de bois Cheval de feu.

Bélier de feu.

Singe de terre.

Poule de terre.

Chien de fer.

Poro de fer.

49 Ous^ou khouloukliana. Souris dVau.

50 OuKsou oukhéré.

M iMoto bara.

52 Moto lolé.

55 Gai lou.

54 Gai mokhc.

55 Chéré mori.

56 Chéré khoui.

57 Témur betehi.

58 Temur tnkia.

59 Oussou nnkhé.

60 0USSOU khakhé.

Bœuf d^eau.

Tigre de bois.

Lièvre de bois.

Dragon de feu.

Serpent de fru, Cheyal de terre Bélier déterre.

Singe de fer.

Poule de fer.

Chien dVau.

Poro d^cau.

i50 VOYAGE DANS LE THIBET.

Comme ce cycle revient périodiquement tous les soixante ans, on comprend qu'il pourrait s'introduire une grande confusion dans la chronologie, si on n'avait une méthode sûre pour préciser les cycles sexagénaires déjà passés. Pour obvier à cet inconvénient, les souverains donnent aux années de leur règne un nom particulier ; et par ce moyen, les époques cycliques se trouvent fixées de manière à ne laisser aucune ambiguïté. Ainsi les Mongols disent : Lavingthuitième année Tao-Kouang, qui est celle du bélier de feu (1848). En Chine, le cycle sexagénaire actuel a commencé avec Tan 4805, et les années Tao-Kouang datent de 4820, époque où l'empereur aujourd'hui régnant est monté sur le trône. Il est à remarquer que Chun-Tchi, Khang-Hi, Young-Tching, Kien-Long, Kia-King, Tao-Kouang, ne sont nullement les noms des six premiers empereurs de la dynastie mantchoue, mais plutôt des dénominations spéciales pour désigner les années de leur règne.

Les Thibétains ont adopté l'usage des cycles dénaire et duodénaire. Mais, en leur faisant subir des combinaisons plus nombreuses que les Mongols, iU obtiennent un cycle de deux cent cinquante-deux ans. Les douze premières années portent simplement le nom de douze animaux; puis ces mêmes noms sont combinés avec ceux des cinq éléments, répétés deux fois jusqu'à l'année 72 du cycle. On ajoute ensuite à ces combinaisons le mot pô (mâle), qui conduit jusqu'à Tannée 432; puis le mol mô (femelle), qui fait aller jusqu'à l'année 492; enfin on fait alterner les motspô et mô jusqu'à la fin du cycle.

Ce système chronologique, trop compliqué pour

VOYAGE DAMS LE TUIBET. 131

l'usage du peuple, est relégué dans les lamaseries, où il est étudié et connu des lamas les plus instruits. Les masses vivent au jour le jour, sans se douter même de Texislence de celle méthode de combiner les cycles. A part le régent, nous n*avons (rouvé personne à Lha-Ssa qui sût nous dire dans quelle année nous étions; on paraissait, en général, ne pas comprendre du tout rimportance de désigner tes dates et les années par des noms particuliers. Un des plus hauts fonctionnaires de Lha-Ssa, un lama très-renommé, nous disait que la méthode chinoise pour compter les années était très-embarrassante, et ne valait pas la simplicité de la manière thibétaine; il Mouvait plus naturel de dire tout bonnement, pour désigner les dates : celte année-ci, Tannée dernière, il y a vingt ans, il y a cent ans, et ainsi de suite... Comme nous lui disions que celte méthode n'était bonne qu*à l'aire de rhistoire un gâchis inextricable: «Pourvu qu'on sache, nous répondait-il , ce qui s*esl passé dans les temps anciens, c'est l'essentiel. A quoi bon connaître la date précise des événements? Quelle utilité y a-t-il à cela?

Ce mépris, ou du moins cette indifférence pour la chronologie, se fait remarquer, en etfel, dans la plupart des ouvrages lamanesques ; ils sont souvent sans ordre, sans date, et n'offrent au lecteur qu'un ramassis d'anecdotes entassées les unes sur les autres, sans qu'on puisse avoir rien de bien précis, ni sur les personnages, ni sur les événements. Par bonheur, l'histoire des Thibétains se trouvant continuellement mêlée à celle des Chinois et des Tartares, on peut s'aider utilement de la littérature de ces derniers peuples

pour mettre un peu d'ordre et de précision dans la chronologie tliibélaine.

Pendant notre séjour à Lha-Ssa, nous avons eu occasion de remarquer que les Tliibétains sont trèsmauvais chronologistes, non-seulement pour ce qui concerne les grandes dates, mais encore pour la manière de supputer journellement le quantième de la lune. Leur almanach est d*une confusion vraiment désolante; et celle confusion vient uniquement des idées superstitieuses des bouddhistes au sujet des jours heureux et malheureux ; tous les jours réputés malheureux qui se rencontrent dans le courant de la lune sont retranchés et ne comptent pas. Ainsi, par exemple, si le quinzième de la lune est un jour néfaste, on compte deux fois le quatorzième, et on passe immédiatement au seizième. Quelquefois il se rencontre plusieurs jours néfastes à la (ile les uns des autres; mais on n*est pas plus embarrassé pour cela ; on les retranche tous également jusqu'à ce qu'on soit arrivé à un jour heureux. Les Thibétains ne paraissent pas trouver le moindre inconvénient à une pareille méthode.

Le renouvellement de l'année est pour les Thibétains, comme pour tous les peuples, une époque de fêtes et de réjouissances. Les derniers jours de la douzième lune sont consacrés à en faire les préparatifs; on s'approvisionne de thé, de beurre, de tsamba, de vin d'orge et de quelques quartiers de bœuf ou de mouton. Les beaux habits sont retirés de leurs armoires; on enlève la poussière dont les meubles sont ordinairement couverts; on fourbit, on nettoie, on balaye; on cherche, en un mot, à introduire dans

rintérieur de la maison un peu d*ordre et de propreté. La chose n'arrivant qu'une fois par an, tous les ménages prennent un nouvel aspect; les autels domestiques sont surtout Tobjet d'un soin tout particulier; on repeint à neuf les vieilles idoles; on façonne avec du beurre frais des pyramides, des fleurs, et divers ornements destinés à parer les petits sanctuaires où résident les bouddhas de la famille.

Le premier louk-so, ou rite de la fête, commence à minuit; aussi tout le monde veille, attendant avec impatience cette heure mystique et solennelle, qui doit clore la vieille année et ouvrir le cours de la nouvelle. Comme nous étions peu curieux de saisir ce point d'intersection qui sépare les deux années thibétaines, nous nous étions couchés à notre heure ordinaire. Nous dormions profondément, lorsque nous fûmes tout à coup réveillés par les cris de joie qui éclatèrent de toutes parts dans les quartiers de la ville. Les cloches, les cymbales, les conques marines, les tambourins, et tous les instruments de la musique tbibétaine, se firent bientôt entendre, et donnèrent naissance au tintamarre le plus atfreux qu'on puisse imaginer; on eût dit qu'on accueillait par un charivari l'année qui venait d'éclore. Nous eûmes un instant bonne envie de nous lever pour aller contempler le bonheur des heureux habitants de Lha-Ssa; mais le froid était si piquant, qu'après de mûres et sérieuses réflexions, nous opinâmes qu'il serait plus convenable de demeurer sous nos épaisses couvertures de laine, et de nous unir seulement de cœur à la félicité publique... Des coups redoublés, qui retentirent bientôt à la porte de notre demeure, et qui menaçaient de la

faire voler en éclats, nous avertirent qu*il iallaît renoncer à noire ^magniâque projet. Après quelques tergiversations, nous fûmes enûn contraints de sortir de notre chaude couchette; nous endossâmes nos robes, et la porte ayant été ouverte, quelques Thibétains de nos connaissances envahirent notre chambre, en nous conviant au régal de la nouvelle année. Us portaient tous entre leurs mains un petit pot en terre cuite, où flottaient, dans de Teau bouillante, des boulettes fabriquées avec du miel et de la farine de froment. Un de ces visiteurs nous oiTrit une longue aiguille en argent, terminée en crochet, et nous invita à pécher dans son vase. D'abord nous voulûmes nous excuser, en objectant que nous n'étions pas dans Thabilude de prendre de la nourriture pendant la nuit; mais on nous fit des instances si engageantes, on nous tira la langue de si bonne grâce, qu'il fallut bien se résigner au louk-so. Nous piquâmes chacun une boulette, que nous écrasâmes d'abord entre les dents pour en étudier la saveur... Nous nous regardâmes en faisant la grimace; cependant les convenances étaient là, et nous dûmes l'avaler par politesse. Si encore nous en avions été quittes pour ce premier acte de dévouement! Mais le louk-so était inexorable; les nombreux amis que nous avions à Lha-Ssa se succédèrent presque sans interruption, et force nous fut de croquer jusqu'au jour des dragées thibé-

taines.

l^ second louk-so consiste encore à faire des visites, mais avec un nouveau cérémonial. Aussitôt que l'aube parait, les thibélains parcourent les rues delà ville, portant d'une main un pot de thé beurré, el de

VOVAGË DAMS L£ THIUBT. 135

Taulre un large plal doré et vernissé, rempli de farine de tsamba amoncelée en pyramide el surmontée de Irois épis d'orge; en pareil jour, il n'esl pas permis de faire des visites sans avoir avec soi du tsamba et du Ihé beurré. Dès qu*on est entré dans la maison de ceux à qui on veut souhaiter la bonne année, on commeuce avant tout par se prosterner trois fois devant l'autel domestique, qui est solennellement paré et illuminé; ensuite, après avoir brûlé quelques feuilles de cèdre, ou d*aulres arbres aromatiques, dans une grande cassolette en cuivre, on offre aux assistants une écuellée de thé, et on leur présente le plat où chacun prend une pincée de tsamba. Les gens de la maison font aux visiteurs la même politesse. Les habitants de Lha-Lsa ont coutume de dire : Les Thibélains célèbrent les fêtes du nouvel an avec du tsamba et du thé beurré; les Chinois avec du papier rouge et des pétards; les Katchi avec des mets recherchés et du tabac; les Péboun avec des chansons et des gambades.

Quoique ce dicton populaire soit plein d'exactitude, cependant les Péboun n*ont pas tout à fait le monopole de la gaieté. Les Thibétains savent aussi animer leurs fêtes du nouvel an par des réjouissances bruyantes, et où les chants et les danses jouent toujours un grand rôle. Des groupes d'enfants, portant de nombreux grelots suspendus à leur robe verte, parcourent les rues, et vont, de maison en maison, donner des concerts qui ne sont pas dépourvus d*agrément. Le chant, ordinairement doux et mélancolique, est entrecoupé de refrains précipités et pleins de feu. Pendant la strophe, tons ces petits chanteurs

marquenl conlinuellemenl la mesure, en iroprimanl à leur corps un niouvemenl lenl et régulier, semblable au balancement (J*un pendule; mais, quand arrive le refrain, ils se mettent à trépigner, en frappant la terre en cadence et avec vigueur. Le bruit des grelots et de leur chaussure ferrée produit une espèce d'accompagnement sauvage qui ne laisse pas de frapper agréablement Toreille, surtout lorsqu'il est entendu d'une certaine distance. Ces jeunes dileiianii ayant achevé leur concert, il est d'usage que ceux pour lesquels ils ont chanté leur distribuent des gâteaux frits dans de l'huile de noix et quelques petites boules de beurre. Sur les places principales et devant les monuments publics, on rencontre, du matin au soir, des troupes de comédiens et de bateleurs qui amusent le peuple par leurs représentations. Les Thibélains n'ont pas, comme les Chinois, des répertoires de pièces de théâtre; leurs comédiens sont tous ensemble et continuellement sur la scène, tantôt chantant et dansant, tantôt faisant des tours de force et d'adresse. Le ballet est l'exercice dans lequel ils paraissent exceller le plus. Ils valsent, ils bondissent, ils pirouettent avec une agilité vraiment étonnante. Leur costume se compose d'une toque surmontée de longues plumes de faisan, d'un masque noir orné d'une barbe blanche d'une prodigieuse longueur, d'un large pantalon blanc et d'une tunique verte pendante jusqu'aux genoux, et serrée aux reins par une ceinture jaune. A cette tunique sont attachés, de distance en distance, de longs cordons au bout desquels pendent de gros flocons de laine blanche. Quand l'acteur se balance en cadence, toutes ces houppes accompagnent avec grâce les mou-

vetuenlsde son corps; et quand il se mcl à tournoyer, elles sedressenl borizonlaleroent, font la roue autour de Tindividu, et semblent en quelque sorte accélérer la rapidité de ses pirouettes.

On voit encore à Lha-Ssa une espèce d'exercice gymnastique, nommé danse des esprits. Une longue corde, faite avec des lanières de cuir solidement tressées ensemble, est attachée au sommet du Bouddha- La et descend jusqu'au pied de la montagne. Les esprits danseurs vont et viennent sur celte corde, avec une agilité qui ne peut être comparée qu'à celle des chats ou des singes. Quelquefois, quand ils sont arrivés au sommet, ils étendent les bras comme pour se jeter à la nage, el se laissent couler le long de la corde avec la rapidité d'une flèche. Les habitants de la province de Ssang sont réputés les pins habiles pour ce genre d'exercice.

La chose la plus étrange que nous ayons vue à Lha- Ssa pendant les fêtes du nouvel an, c'est ce que les Thibétains appellent le Iha-ssa^morou, c'est-à-dire l'invasion totale de la ville el de ses environs par des bandes innombrables de lamas. Le Iha-ssa-morou commence le troisième jour de la première lune. Tous les couvents bouddhiques de la province d*Oui ouvrent leurs portes à leurs nombreux habitants; et Ton voit arriver en tumulte, par tous les chemins qui conduisent à Lha-Ssa, de grandes troupes de lamas à pied, à cheval, montés sur des ânes et sur des bœufs grognants, et portant avec eux leurs livres de prières et leurs instruments de cuisine. La ville se trouve bientôt couverle, sur (ous les points, par ces avalanches de lamas, qui se précipitent de toutes les montagnes

138 VOYAGE DAMS LE THIBËT.

environnantes. Ceux qui ne trouvent pas à se caser dans les maisons des particuliers et dans les édifices publics forment des campements sur les places et dans les rues, ou dressent leurs petites lentes de voyage dans la campagne. Le Iha-ssa-morou dure six jours entiers. Pendant ce temps, les tribunaux sont fermés, le cours ordinaire de la justice est suspendu, les ministres et les fonctionnaires publics perdent en quelque sorte leur autorité, et toute la puissance du gouvernement est abandonnée à cette armée formidable de religieux bouddhistes. 11 règne alors dans la ville un désordre et une confusion inexprimables. Les lamas parcourent les rues par bandes désordonnées, poussent des cris affreux, chantent des prières, se heurtent, se querellent, et quelquefois se livrent à grands coups de poings des batailles sanglantes.

Quoique les lamas montrent, en général, peu de réserve et de modestie pendant ces jours de léte, il ne faudrait pas croire cependant qu'ils se rendent à Lha-Ssa pour se livrer à des divertissements profanes et peu conformes à leur état de religieux ; c'est la dévotion, au contraire, qui est le grand mobile de leur voyage. Leur but est d*implorer la bénédiction du talé-lama, et de faire un pèlerinage au célèbre couvent bouddhique appelé Morou, et qui occupe le centre de la ville. C'est de là qu'est venu le nom de Iha-ssa-morou, qui a été donné à ces six jours de fête.

Le couvent de Morou est remarquable par le luxe et les richesses qui sont élalés dans ses temples. L'ordre et la propreté qui y régnent continuellement, en font comme le modèle et la règle des autres couvents

de la province. A Touest du principal temple, on voit un vaste jardin enlouré d'un péristyle. C'est là que se trouvent les ateliers de typographie. De nombreux ouvriers, appartenant à la lamaserie, sont journellement occupés à graver des planches et à imprimer les livres bouddhiques. Les procédés dont ils se servent étant semblables à ceux des Chinois, qui sont suffisamment connus, nous nous dispenserons d'en parler. Les lamas qui se rendent annuellement à la fête du Iha-ssa-morou ont l'habitude de profiler de cette occasion pour faire leurs emplettes de livres.

Dans le seul district de Lha-Ssa, on compte plus de trente grands couvents bouddhiques '. Ceux de Khaldhan, de Préboung et de Sera, sont les plus célèbres et les plus nombreux. Chacun d'eux renferme à peu près quinze mille lamas. ^

Khaldhan,qui signifie en thibétain béalilude céleste, est le nom d'une montagne située à l'est de Lha-Ssa; elle en est éloignée de quatre lieues. C'est sur le sommet de cette montagne que s'élève la lamaserie de Khaldhan. Au rapport des livres lamanesques, elle fut fondée l'an 1409 de notre ère par le fameux Tsong- Kaba, réformateur du bouddhisme et instituteur de la secte du bonnet jaune. Tsong-Kaba y Gxa sa résidence, et c'est là qu'il laissa son enveloppe humaine, quand son âme alla s'absorber dans l'essence universelle. Les Thibélains prétendent qu'on y voit encore son corps merveilleux, frais, incorruptible, parlant quelquefois, et, par un prodige continuel, se tenant toujours en l'air sans que rien le soutienne. Nous ne

» La province à^Outen compte trois raille.

pouvons rien dire de cette croyance des bouddhistes, parce que le trop court séjour que nous avons fait à Lha-Ssa ne nous a pas permis d'aller visiter le couvent de Khaldhan.

La lamaserie de Préboung {Dix-Mitle-Fruils) est située à deux lieues à Touest de Lha-Ssa; elle est construite sur les flancs d'une haute montagne. Au centre du couvent s'élève une espèce de kiosque magnifiquement orné, et tout élincelant d'or et de pein» tures. Il est réservé pour le talé-lama, qui s'y rend une fois tous les ans pour expliquer aux religieux les livres sacrés. Les lamas mongols, qui viennent dans le Thibet pour se perfectionner dans la science des prières et obtenir les grades de la hiérarchie lanianesque, vont ordinairement se fixer à Préboung, qui, à cause de cela, est quelquefois appelé dans le pays Couvent défi Mongols.

Sera est situé au nord de Lha-Ssa, et tout au plus à une demi-lieue de distance de la ville. Les temples bouddhiques et les habitations des lamas sont adossés au versant d'une montagne plantée de houx et de cyprès. C'est par là que passe la route suivie par les pèlerins qui viennent de la Tartarie. De loin, tous ces monuments, rangés en amphithéâtre les uns au-dessus des autres, et se détachant sur le fond vert de la montagne, présentent 5 la vue un tableau attrayant et pittoresque. Çà et là, aux anfractuosités de la montagne, et bien au-dessus de la cité religieuse, on voit un grand nombre de cellules habitées par des lamas contemplatifs, et où l'on ne peut parvenir qu'avec une grande difficulté. Le couvent de Sera est remarquable par trois grands temples à plusieurs éfa-

VOYAGE DANS LE THIBET. 14i

geij, dont toules les salles sont entièrement dorées. Gmi àe là que vient à la lamaserie le nom de Sera, iNi mot Ihibétain ser, qui veut dire or. Dans le principal de ces trois temples, on conserve religieusement le fameux tortché , ou instrument sanctificateur, qui, selon la crovanee des bouddhistes, est venu de llnde, à travers les airs, se placer de lui-même dans le couvent de Sera. Cet instrument est en bronze; sa forme ressemble grossièrement à celle d'un pilon : le milieu par où on le tient est uni et cylindriqiie; les deux extrémités sont renflées, affectent la forme ovoïde et sont chargées de figures symboliques. Tous les lamas doivent avoir un petit tortché fabriqué sur le modèle de celui qui est venu merveilleusement de Tlnde. Quand ils récitent leurs prières, et pendant les céi*émonies religieuses, cet insirumenl leur est indispensable : ils doivent tantôt le prendre, tantôt le déposer sur leurs genoux, puis le reprendre et le faire tourner dans leur main^ suivant les règles marquées par le livre des rites. Le tortché de Sera est Tobjet d'une grande vénération. Les pèlerins ne manquent jamais d'aller se prosterner devant la niche où il repose. Aux fêtes du nouvel an, on le transporte processionnellement et en grande pompe à Lha-Ssa, pour l'offrir à l'adoration des habitants de la ville.

Pendant que les innombrables lamas du Lha-Ssa M orou célébraient avec transport leur bruyante fête, nous autres, le cœur navré de tristesse, nous étions occupés en silence des préparatifs de notre départ ; nous défaisions cette petite chapelle où nous avions goûté des consolations bien enivrantes, mais. hélas! de bien courte durée. Après avoir essayé de défricher

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