‹ Souvenirs d'un voyage dans le Thibet en 1844, 1845 et 1846Chapitre 11 sur 23 · II · texte numérisé non relu

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et d*ensemencer un pauvre petit coin de cet immense désert, il fallait Tabandonner, en nous disant que bientôt, sans doute, les ronces et les épines viendraient repousser en abondance, et étouffer ces précieux germes de salut qui déjà commençaient à poindre. 0! comme ces pensées étaient a mères et désolantes! Nous sentions nos cœurs se briser, et nous n'avions de force que pour supplier le Seigneur d'envoyer à ces pauvres enfants des ténèbres des missionnaires plus dignes de leur porter le flambeau de la foi.

La veille de notre dépari, un des secrétaires du régent entra chez nous et nous remit, de sa part, deux gros lingots d'argent. Cette attention du premier kalon nous toucha profondément; mais nous crûmes ne pas devoir accepter cette somme. Sur le soir, en nous rendant à son palais pour lui faire nos adieux, nous lui rapportâmes les deux lingots. Nous les déposâmes devant lui sur une petite table, en lui protestant que cette démarche n'était nullement un signe de mécontentement de notre part; qu'au contraire, nous nous souviendrions toujours avec reconnaissance des bons traitements que nous avions reçus du gouvernement thibétain pendant le court séjour que nous avions fait à Lha-Ssa ; que nous étions persuadés que, s'il eût dépendu du régent, nous eussions toujours joui dans le Thibet du séjour le plus tranquille et le plus honorable; mais que, pour cet argent, nous ne pouvions le recevoir sans compromettre notre conscience de missionnaires et l'honneur de notre nation. Le régent ne se montra nullement choqué de notre procédé. Il nous dit qu'il comprenait notre dé-

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marche , et savait apprécier la répugnance que nous lui exprimions; qu'il n*insisterait donc pas pour nous faire accepter cet argent, mais que pourtant il serait bien aise de nous offrir quelque chose au moment de se séparer de nous... Alors, nous indiquant un dictionnaire en quatre langues, qu'il nous avait souvent vus feuilleter avec intérêt, il nous demanda si cet ouvrage pourrait nous être agréable. Nous crûmes pouvoir recevoir ce présent sans compromettre en aucune manière la dignité de notre caractère. Nous exprimâmes ensuite au régent combien nous serions heureux s'il daignait accepter, comme un souvenir de la France, le microscope qui avait lanl excilé sa curiosité : noire offre fut accueillie avec bienveilllance.

Au moment de nous séparer, le régent se leva et nous adressa ces paroles : « Vous parlez;... mais qui peut connaîlre les choses à venir?... Vous êtes des hommes d'un courage élonnanl, puisque vous avez pu venir jusqu'ici... Je sais que vous avez dans le cœur une grande et sainte religion. Je pense que vous ne l'oublierez jamais; pour moi, je m'en souviendrai toujours... Vous u)e comprenez assez; les circonstances ne me permettent pas d'en dire davantage. — Nous comprenons, répondîmes-nous au régent, toute la portée de tes paroles... Nous prierons beaucoup noire Dieu de réaliser un jour le vœu qu'elles expriment. » Nous nous séparâmes ensuile, le cœur gros d'affliction, de cet homme qui avait été pour nous si plein de bonté, et sur lequel nous avions fondé l'espérance de faire connaître, avec l'aide de Dieu, les vérités du christianisme à ces pauvres peuplades du Thibet.

Quand nous rentrâmes à notre habitalion, nous

trouvâmes le gouverneur kachemirien qui nous attendait : il nous avait apporté quelques provisions de voyage, d*excellenls fruits secs de Ladak et des gâteaux faits avec de la farine de froment, du beurre et des œufs. Il voulut passer toute la soirée avec nous, et nous aider à confectionner nos malles. Comme il avait le projet de faire prochainement le voyage de Calcutta, nous le chargeâmes de donner de nos nouvelles au premier Français qu'il rencontrerait dans les possessions anglaises de Tlnde. Nous lui remîmes même une lettre, que nous le priâmes de faire parvenir au représentant du gouvernement français à Calcutta. Dans celte lettre, nous exposions sommairement les circonstances de notre séjour dans la capitale du Thibet et les causes de notre départ. Il nous parut bon de prendre cette mesure de prudence, au moment où nous allions nous engager dans un voyage de mille lieues, à travers des routes affreuses et continuellement bordées de précipices. Nous pensâmes que si telle était la volonté de Dieu que nous fussions ensevelis au milieu des montagnes du Thibet, nos amis de France pourraient du moins savoir ce que nous serions devenus.

Ce soir même, Samdadchiemba vint nous faire ses adieux. Depuis le jour où lambassadeur chinois avait arrêté de nous faire partir du Thibet, notre cher néophyte nous avait été arraché. Il est inutile de dire combien cette épreuve nous fut dure et pénible; mais à cette mesure nous ne pouvions, ni le régent ni nous, opposer aucune réclamation. Samdadchiemba, étant originaire de la province du Kan-Sou, dépendait directement de l'autorité chinoise. Quoique notre in-

flueoce aupi'ès de Ki-Chun ne fut pas très-grande, nous obtînmes de lui pourtant qu'on ne lui ferait subir aucun mauvais traitement, et qu'on le renverrait en paix dans sa famille. KiChan nous le promit, et nous avons su depuis qu'il avait été assez fidèle à sa parole. Le régent fut plein de bonté pour notre néophyte. Aussitôt qu'il fut séparé de nous, il pourvut à ce que rien ne lui manquât; il lui fit même donner une assez forte somme d'argent pour faire les préparatifs de son voyage. Avec ce que les circonstances nous permirent d'y ajouter, Samdadchiemba put se faire une petite fortune, et se mettre en état de rentrer convenablement dans sa maison paternelle. Nous lui recommandâmes d'aller auprès de sa vieille mère remplir les devoirs qu'impose la piété filiale, de l'instruire des mystères de la foi, et de la faire jouir à sa dernière heure du bienfait de la régénération baptismale; puis, quand il lui aurait fermé les yeux, de retourner passer ses jours parmi les chrétiens.

Pour dire vrai, Samdadchiemba n'était pas un jeune homme aimable; son caractère âpre, sauvage, et quelquefois Insolent, en faisait un assez mauvais compagiiOB de voyage. Cependant il y avait en lui un fonds de droiture et de dévouement, bien capable de compenser à nos yeux les travers de son naturel. Nous éprouvâmes en nous séparant de lui une douleur profonde, et qui nous fut d'autant plus sensible que nous n'eussions jamais soupçonné avoir au fond du cœur un si vif attachement pour ce jeune homme. Mais nous avions fait ensemble un voyage si long et si pénible, nous avions enduré ensemble tant de privations et

supporté tant de misères, qu'insensiblement , et comme

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à notre insu, notre existence s'était, pour ainsi dire» soudée à la sienne. La loi d'affinité qui unit les hommes entre eux agit au milieu des souffrances bien plus puissamment que dans un état de prospérité.

Le jour fixé pour notre départ, deux soldats chinois vinrent, de grand matin, nous avertir que le talao^yé Ly-Kouo-Ngan, c'est-à-dire Son Excellence Ly, pacificateur des royaumes, nous attendait pour déjeuner. Ce personnage était le mandarin que l'ambassadeur Ki-Cban avait désigné pour nous accompagner jusqu'en Chine. Nous nous rendîmes à son invitation; et comme le convoi devait s'organiser chez lui, nous y fîmes transporter nos effets.

Ly, pacificateur des royaumes, était originaire de Tchang-ToU'Fou, capitale de la province du Sse- Tchouen; il appartenait à la hiérarchie des mandarins militaires. Pendant douze ans, il avait servi dans le Gorkha, province du Boutan, où il avait obtenu un avancement rapide, et était parvenu jusqu'à la dignité de lotisse, avec le commandement général des troupes qui surveillent les frontières voisines des possessions anglaises. Il était décoré du globule bleu, et jouissait du privilège de porter à son bonnet sept queues de martre-zibeline. Ly-Kouo-Ngan n'était âgé que de quarante-cinq ans, mais on lui en eût bien donné soixante et dix, tant il était cassé et délabré; il n'avait presque plus de dents, ses rares cheveux étaient gris, et ses yeux, ternes et vitrés, supportaient avec peine une lumière trop vive; sa figure molle et plissée, ses mains entièrement desséchées, et ses jambes épaisses, sur lesquelles il pouvait à peine se soutenir, tout indiquait un homme épuisé par de grands excès. Nous

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crûmes d'abord que celle vieillesse précoce élalL le résultat d'un usage immodéré de Fopium; mais il nous apprit lui-même» el dès noire première entrevue, que c'était Teau-de-vie qui l'avait réduit en cet élat. Avant demandé el obtenu sa retraite, il allait, au sein de sa famille, essayer de réparer, par un régime sage el sévère, le délabrement de sa santé. L'ambassadeur Ki-Chan n'avait tant pressé notre départ que pour nous faire aller de compagnie avec ce mandarin, qui, en sa qualité de lou-sse, devait avoir une escorte de quinze soldats.

Ly-Kouo-Ngan était très-inslruit pour un mandarin militaire; les connaissances qu'il avait de la littérature chinoise, et surtout son caractère éminemment observateur, rendaient sa conversation piquante et pleine d'intérêt. Il parlait lentement, d'une manière même traînante; mais il savait admirablement donner à ses récits une tournure dramatique et pilloresque. Il ai* mail beaucoup à s'occuper de questions philosophiques et religieuses; il avait même, disait-il, de magnifiques projets de perfection pour le temps où, libre et tranquille dans sa famille, il n'aurait plus à s'occuper qu'à jouer aux échecs avec ses amis, ou à aller voir la comédie. Il ne croyait ni aux bonzes, ni aux lamas; quant à la doctrine du Seigneur du ciel, il ne savait pas trop ce que t^'élait; il avait besoin de s'en instruire avant de l'embrasser. En attendant, toute sa religion consistait en une fervente dévotion pour la Grande Ourse; il affectait des manières aristocratiques et d'une politesse exquise; malheureusement, il lui arrivait parfois de s'oublier et de laisser percer son origine tout à fait plébéienne. Il est inutile d'ajouter que

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Son Excellence le pacificateur des royaunjes élaît amateur et exlrêmement amoureux des lingots d'argent; sans cela, il eût élé difficile de reconnaître en lui un Chinois, et surtout un mandarin.

Ly-Kouo-Ngan nous fit servir un déjeuner de luxe; sa table nous parut d*autant mieux servie que, depuis deux ans, nous étions accoutumés à vivre un peu comme des sauvages, l/habitude de manger avec les doigts nous avait fait presque oublier de nous servir des bâtonnets chinois. Quand nous eûmes fini, Ly- Kouo-Ngan nous avertit que tout était préparé pour le départ ; mais qu'avant de se mettre en route, H était de son devoir de se rendre, avec sa compagnie de soldats, au palais de ramL>assadeur pour prendre congé de lui. Il nous demanda si nous ne désirerions pas raccompagner. «Volontiers, lui répondîmes-nous; allons ensemble chez l'ambassadeur; nous remplirons, toi, un devoir, et nous, une politesse.

Nous entrâmes, notre conducteur et nous, dans rappartem(3nt où était Ki-Ghan. Les quinze soldats s'arrêtèrent au seuil de la porte, et se rangèrent en file après s'être prosternés et avoir frappé trois fois la terre de leur front. Le pacificateur des royaumes en fit autant; mais le pauvre malheureux ne put se relever qu'avec notre secours. Selon notre habitude, nous saluâmes en mettant notre bonnet sous le bras. Ki-Chan prit la parole, et nous fit à chacun une petite harangue.

S'adressanl d'abord à nous, il prit un ton patelin et maniéré. «Voilà, nous dit-il, que vous allez retourner dans votre royaume; je pense que vous n'aurez pas à vous plaindre de moi, ma conduite à voire égard e^st

irréprochable. Je ne vous permets pas de rester ici, mais c*est la volonté du grand empereur, et non la mienne; je ne vous permets pas de suivre la roule de rinde, parce que les lois de l'empire s'y opposent; s'il en était autrement, tout vieux que je suis, je vous accompagnerais moi-même jusqu'aux frontières. La route que vous allez suivre n'est pas si affreuse qu'on le prétend; vous aurez, il est vrai, un peu de neige; vous trouverez quelques montagnes élevées; il y aura des journées froides... Vous voyez que je ne vous cache pas la vérité; pourquoi vous tromper? Mais au moins vous aurez des hommes pour vous servir, et tous les soirs vous trouverez un gîte préparé; vous n'aurez pas besoin de dresser la tente. Est-ce que celle route ne vaut pas mieux que celle que vous avez suivie pour venir? Vous serez obligés d'aller à cheval; je ne puis pas vous donner un palanquin, on n'en trouve pas dans ce pays. Le rapport que je dois adresser au grand empereur partira dans quelques jours; comme mes estafeltes courent jour et nuit, il vous précédera. Quand vous serez arrivés en paix ù la capitale du Sse-ï('houen, le vice-roi, Pao, aura soin de vous, et ma responsabililé cessera. Vous pouvez partir avec confiance, et en dilatant vos cœurs. J'ai déjà envoyé des ordres, afin que vous soyez bien traités partout où vous passerez. Que l'astre de la félicité vous guide dans votre voyage, depuis le commencement jusqu'à la fin! — Quoique nous nous sentions opprimés, répondimes-nous à Ki-Chan, nous n'en faisons pas moins des vœux pour ta prospérité. Puisque c'est aux dignités que tu aspires, puisses-tu rentrer dans toutes celles que tu as perdues, et en

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obtenir encore de plus grandes! — Oh! mon éloiie esl mauvaise ! mon éloiie esl mauvaise ! > s'écria Ki- Chan, en puisant dans son godet d'argent une forte prise de tabac.

S'adressant ensuite au pacificateur des royaumes, sa voix prit tout à coup une intonation grave et solennelle, c Ly-Kouo-Ngan y lui dit-il, puisque le grand empereur te permet de rentrer dans ta famille, lu vas partir. Tu auras ces deux compagnons de voyage, et ce doit être pour toi un grand sujet de joie; car la route, lu le sais, est longue et ennuyeuse. Le caractère de ces hommes est |)lein de justice et de miséricorde; tu vivras donc avec eux dans une grande concorde. Garde-loi de jamais conlrisler leur cœur, soit par parole, soit par action... Voici encore une chose importante que j*ai à le dire : comme tu as servi Tempire pendant douze ans sur les frontières du Gorkha, j'ai donné ordre au fournisseur de l'envoyer cinq cenls onces d'argent; c'est un cadeau du grand empereur. > A ces mots, Ly-Kouo-Ngan, trouvant tout à coup dans ses jambes une souplesse inusitée, se précipita à genoux avec impétuosité, c Les bienfaits célestes du grand empereur, dit-il, m'ont toujours environné de toutes parts; mais, mauvais serviteur que je suis, comment pourrais-je encore recevoir, sans rougir, une faveur si signalée? J'adresse de vives supplications à l'ambassadeur, afin qu'il me soit permis de me cacher la face et de me soustraire à cette grâce imméritée. » Ki-Ghan lui répondit : c Est-ce que lu l'imagines que le grand empereur va le savoir beaucoup de gré de ton désintéressement? Qu'est-ce que c'est que quelques onces d'argent? Va, reçois ce

peu d'argenl, puisqu'on le l'offre; tu en auras pour boire une tasse de thé avec tes amis; mais quand lu seras là-bas, garde-toi bien de recommencer avec ton eau-de-vie. Si tu es désireux de vivre encore quelques années, tu dois t'interdire l'eau-de-vie. Je te dis celte parole, parce qu'un père et une mère doivent donner de bons conseils à leurs enfanls. » Ly-Kouo- Ngan frappa Irois fois la terre du front, puis se releva et vint se placer à côté de nous.

Ki-Cban harangua enfin les soldats, et changea de ton pour la troisième fois. Sa voix fut brusque, saccadée, et frisant quelquefois la colère et l'emportement, c Et vous autres soldats... » Â ces mots, les quinze militaires, comme poussés par un ressort unique, tombèrent ensemble à genoux, et gardèrent cette posture pendant tout le temps que dura Tallocutîon... «Voyons, combien éles-vous? vous êtes quinze, je crois;... » et en même temps, il les compta du doigt... « Oui, c'est cela, quinze hommes. Vous autres quinze soldats, vous allez rentrer dans votre province, votre service est fini; vous escorterez jusqu'au Sse- Tchouen votre tou-sse, ainsi que ces deux étrangers; en route, vous les servirez fidèlement, et soyez attentifs à être toujours respectueux et obéissants. Comprenez-vous clairement ces paroles? — Oui, nous comprenons. — Quand vous passerez dans les villages des Poba (Thibétains), gare à vous, si vous opprimez le peuple; dans les relais, gardez-vous bien de piller et de dérober le bien d*autrui. Comprenez- vous clairement? — Oui, nous comprenons. — Ne nuisez pas aux troupeaux, respectez les cliamps ensemencés, n'incendiez pas les forêts. Comprenez-vous claire-

menl? — Oui, nous comprenons. — Entre vous antres, qu'il y ait toujours paix et concorde. Est-ce que vous n'êtes pas tous des soldats de l'empire? N'allez donc pas vous maudire et vous quereller. Comprenez-vous clairement? — Oui, nous comprenons. — Quiconque aura une mauvaise conduite, qu'il n'espère pas échapper au châtiment; son péché sera examiné attentivement et puni avec sévérité. Comprenez-vous clairement? — Oui, nous comprenons. — Puisque vous comprenez, obéissez et tremblez!... > Aussitôt après cette courte mais énergique péroraison, les quinze soldais frappèrent trois fois la terre du front et se relevèrent.

Au moment où nous quittions la résidence de l'ambassadeur, Ki-Chan nous tira à l'écart pour nous dire quelques mots en particulier, c Dans peu de temps, nous dit-il, je dois quitter le Thibet * et rentrer en Chine. Pour ne pas être trop chargé de bagage à mon départ, je fais partir deux grosses caisses par cette occasion; elles sont recouverles en peau de bœuf à long poil... > Il nous indiqua ensuite les caractères dont elles étaient marquées, c Ces deux caisses, ajouta- t-il, je vous les recommande. Tous les soirs, quand vous arriverez au relais, failes-les déposer dans l'endroit même où vous devez passer la nuit. A Tching-Tou-Fou, capitale du Sse-Tchouen, vous les remettrez à Pao-Tchoung-Tang, vice-roi de la province. Veillez aussi avec soin sur vos effets; car dans la route que vous allez suivre, il y a beaucoup de

' Ki-GIian est en effet acluelleinent vice-roi de la province du Sse-Tchouen.

pelils voleurs. » Après avoir donné à Kî-Chan l'assurance que nous nous souviendrions de sa recommandation, nous allâmes rejoindre Ly-Kouo-Ngan , qui nous atlendail au seuil de la grande porte d'entrée.

C'est une chose assez curieuse que l'ambassadeur chinois se soit avisé de nous confier son trésor, tandis qu'il avait à sa disposition un grand mandarin, qui naturellement était appelé par sa position à lui rendre ce service. Mais la jalousie dont Ki-Chan était animé à l'égard des étrangers n'allait pas jusqu'à lui faire oublier ses intérêts. Il trouva, sans doute, qu'il serait plus sûr de confier ses caisses ù des missionnaires qu'à un Chinois, même mandarin. Cette marque de confiance nous fit plaisir; c'était un hommage rendu à la probité des chrétiens, et en même temps une satire bien amère du caractère chinois.

Nous nous rendîmes à la maison de Ly-Kouo-Ngan, où dix-huit chevaux, déjà tout sellés, nous attendaient dans la cour. Les trois qui avaient meilleure mine étaient à pari; on les avait réservés pour le tou-sse et pour nous. Les quinze autres étaient pour les soldats, et chacun dut prendre celui qui lui fut désigné par le sort.

Avant de monter à cheval, une Thibétaine, vigoureusement membrée et assez proprement vêtue, se présenta : c'était la femme de Ly-Kouo-Ngan. Il l'avait épousée depuis six ans, et il allait l'abandonner pour toujours; il n'en avait eu qu'un enfant qui était mort en bas âge. Ces deux conjugales moitiés ne devant plus se revoir, il était bien juste qu'an moment d'une si déchirante séparation il y eût quelques mots d'adieu. La chose se fit en public, et de la manière II. 14

suivante, c Voilà que nous parlons, dit le mari; toi, demeure ici, assise en paix dans la chambre. - Vat'en tout doucement, répondit Tépouse; va-t'en tout doucement, et prends bien garde aux enflures de tes jambes... > Elle mit ensuite une main devant ses yeux, comme pour faire croire qu'elle pleurait, c Tiens, dit le pacificateur des royaumes, en se tournant vers nous, elles sont drôles ces femmes thibétaines; je lui laisse une maison solidement bâtie, et puis une foule de meubles presque tout neufs ; et voilà qu'elle s'avise de pleurer! Est-ce qu'elle n'est pas contente comme cela?... » Après ces adieux si pleins d'onction et de tendresse, tout le monde monta à cheval, et l'escadron se mit en marche à travers les rues de Lha-Ssa, ayant soin de choisir les endroits les moins encombrés de lamas.

Quand nous fûmes hors de la ville, nous aperçûmes un groupe assez nombreux qui paraissait nous attendre; c'étaient des habitants de Lha-Ssa, avec lesquels nous avions eu des relations assez intimes pendant notre séjour dans cette ville. La plupart d'entre eux avaient commencé à s'instruire des vérités du christianisme, et nous avaient paru sincèrement disposés à embrasser noire sainte religion ; ils s'étaient rassemblés sur notre passage, pour nous saluer et nous off'rir un khata d'adieu. Nous remarquâmes au milieu d'eux le jeune médecin, portant toujours sur sa poitrine la croix que nous lui avions donnée. Nous descendîmes de cheval pour adresser à ces cœurs chrétiens quelques paroles de consolation; nous les cxhorlâmes à renoncer courageusement au culte superstitieux de Bouddha pour adorer le Dieu des chréliens, et à élre

VOYAGE DANS LE TUIBET. JSo

toujours pleins de couGaoce en sa miséricorde infinie. O! qu'il fut cruel le momenl où nous fumes obligés de nous séparer de ces bien-aimés catéchumènes, auxquels nous n'avions fait qu'indiquer la voie du salut éternel, sans pouvoir y diriger leurs premiers pas! Hélas! nous ne pouvions plus rien pour eux, rien, si ce n*est de prier la divine Providence d'avoir compassion de ces âmes rachetées par le sang de Jésus- Christ.

Au moment où nous remontions à cheval pour continuer notre route, nous aperçûmes un cavalier qui se dirigeait vers nous au grand galop; c'était le gouverneur desKachemiriens, qui avait eu la pensée de nous accompagner jusqu'à la rivière Bo-Tclwu, Nous fûmes extrêmement touchés d'une attention si aimable, et qui n'avait rien qui dût nous surprendre de la part d'un ami sincère, dévoué, et qui nous avait donné des marques si nombreuses d'attachement durant notre séjour à Lha-Ssa.

L'arrivée du gouverneur desKachemiriens fut cause que nous chevauchâmes très-lentement, car nous avions beaucoup d^ choses à nous dire; enfin, après une heure de marche, nous arrivâmes sur les bords du Bo-Tchou. Nous y trouvâmes une escorte thibétaine, que le régent avait fait organiser pour nous conduire j usqu'aux frontières de la Chine ; elle se composait de sept hommes et d'un grand lama, portant le titre de dhéba, gouverneur de canton; avec l'escorte chinoise, nous formions une caravane de vingtsix cavaliers, sans parler des conducteurs d'un grand troupeau de bœufs grognants qui portaient nos bagages.

Deux grands bacs étaient disposés pour recevoir les cavaliers et les chevaux; ceux-ci v sautèrent d'un seul bond et allèrent ensuite s aligner tout tranquillement les uns à côté des autres : on voyait que ce n'était pas la première fois qu'ils faisaient ce métier. Les hommes entrèrent ensuite, à l'exception du dhéba, de Ly-Kouo-Ngan et de nous deux. Nous comprîmes qu'on allait nous faire passer la rivière d'une façon un peu plus aristocratique; mais nous avions beau regarder de tous côtés, nous n'apercevions pas d'embarcation, c Comment donc allons-nous faire pour passer, nous autres? — Voilà là-bas, nous réponditon, la barque qui arrive. > Nous levâmes les yeux du côté qu'on nous indiquait : nous aperçûmes en e£Pet une barque, et un homme qui s'avançait à travers champs; mais, à l'opposé de ce qui se pratique ordinairement, c'était la barque qui était portée par l'homme, et non l'homme par la barque. Ce batelier, qui courait le dos chargé d'une grande embarcation, était une chose monstrueuse à voir. Aussitôt qu'il fut arrivé sur le rivage, il déposa tranquillement son fardeau, et poussa la barque à l'eau sans le moindre effort. Il n'y avait pas de milieu : ou l'homme était d'une force prodigieuse, ou la barque d'une légèreté extrême. Nous regardâmes l'homme, et nous n'aperçûmes en lui rien d*extraordinaire; nous approchâmes de la barque, nous l'examinâmes, nous la touchâmes, et le problème fut aussitôt résolu. Celte grande embarcation était fabriquée avec des cuirs de bœuf solidement cousus les uns aux autres; dans l'intérieur, quelques légères tringles en bambou servaient à lui maintenir sa forme.

Après avoir serré affectueusement la main au gouverneur kachemirien, nous entrâmes dans l'embarcation; mais nous faillîmes la crever du premier pas que nous fîmes. On avait oublié de nous avertir qu'on devait seulement appuyer les pieds sur les tringles de bambou. Quand nous fûmes tous embarqués, le batelier se mit à pousser avec une longue perche, et dans un clin d'œil nous fûmes de Tautre côlé de la rivière ; nous saulâmes à terre, et le patron, prenant la barque sur son dos, se sauva à travers champs.

Ces barques en cuir ont l'inconvénient de ne pouvoir rester longtemps dans l'eau sans se pourrir. Aussitôt qu'on s'en est servi, on a soin de les renverser sur la plage pour les faire sécher : peut-être qu'en les enduisant d'un bon vernis, on pourrait les préserver de l'action de l'eau, et les rendre propres à supporter une plus longue navigation.

Quand nous fûmes à cheval, nous jetâmes un dernier regard sur la ville de Lha-Ssa qu'on apercevait encore dans le lointain ; nous dîmes au fond du cœur : mon Dieu, que votre volonté soit faite!... Et nous suivîmes en silence les pas de la caravane. C'était le 15 mars 1846.

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