‹ Souvenirs d'un voyage dans le Thibet en 1844, 1845 et 1846Chapitre 9 sur 23 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Notice sur Moorcroft, voyageur anglais.— Voies de communication de Lba-Ssa en Europe. — Discussion avec Pambassadeur chinois. — Lutte du régent et de Ki-Clian à notre sujet. — Notre expulsion deLha-Ssa est arrêtée.— Protestation contre cette mesure arbitraire. — Rapport de Ri-Cban à l'empereur de Chine. — Système de chronologie en usage dans le Thibet. — Nouvelle année thibétaine. — Fêtes et réjouissances. — Cou ven Is bouddhiques de la provinced'Oui . — Khaldhan .— Préboung.— Sera.— Adieux du régent. — Séparation de Samdadchiemba.-- Ly, le pacificateur des ro^awme*. —Triple allocution de l'ambassadeur chinois. — Adieux pittoresques de Ly-Kouo-Ngan et de son épouse. — Départ de Lha-Ssa pour Canton.— Passage d'une rivière dans une barque en cuir.

Nous avons déjà dit un mol du voyage de Moorcroft dans le Thibet, en parlant de la crainte excessive que les dessinateurs et les faiseurs de caries de géographie inspirent au gouvernement thibétain. Un jour, le gouverneur des Kachemiriens nous conduisit un de ses compatriotes nommé Nisan, et qui avait été pendant longtemps le domestique de Moorcroft à Lha- Ssa. Il nous parla longuement de son ancien mailre, et les détails qu*il nous donna vinrent confirmer tout

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ce qu'on nous avait déjà raconté. Les aventures de ce voyageur anglais nous paraissant trop étranges pour être passées entièrement sous silence, nous avons jugé à propos de faire, sur ce sujet, une courte Dolice.

Selon les témoignages recueillis dans la capitale même du Thibet, Moorcroft arriva de Ladakà Lha-Ssa dans Tannée 4826; il portait le costume musulman et parlait la langue farsie; il s'exprimait dans cet idiome avec une si grande facilité, que les Kachemiriens de Lha-Ssa le prirent pour un de leurs compatriotes. Il loua dans la ville une maison, où il séjourna pendant douze ans avec son domestique Misan, qu'il avait amené de Ladak et qui croyait lui-même avoir pour maître un Kachemirien. Moorcroft avait acheté quelques troupeaux de chèvres et de bœufs grognants, dont il avait confié la garde à des bergers thibétains qui stationnaient dans les gorges des montagnes, aux. environs de Lha-Ssa. Sous prétexte d'aller visiter ses troupeaux, le faux musulman parcourait librement le pays, et profitait de ces fréquentes excursions pour faire ses dessins et dresser ses cartes de géographie. On prétend que, n'ayant jamais appris la langue thibétaine, il s'abstenait d'avoir des rapports directs avec les gens de la contrée. Enfin, après avoir séjourné pendant douze ans à Lha-Ssa, Moorcroft reprit la route de Ladak; mais, pendant qu'il était dans la province de Ngari, il fut assailli par une troupe de brigands qui l'assassinèrent. Les auteurs de ce meurtre ayant été poursuivis et arrêtés par le gouvernement thibétain, on retrouva une partie des eifets du voyageur anglais, parmi lesquels était une collection de

dessins et de caries géographiques. Ce fui seulement en ce montent, et à la vue de ces objets, que les autorités de Lha-Ssa connurent que Moorcrofl était Anglais.

Avant de se séparer de son domestique, Moorcroft lui avail donné un billet, en lui disant de le montrer aux habitants de Calcutta, si jamais il allait dans celle ville, et que cela suffirait pour faire sa fortune. C'était sans doute une lettre de recommandation. La saisie des effets de Moorcroft lit si grand bruit dans le Tbibet, que Nisan, craignant de se trouver compromis, détruisit sa lettre de recommandation. Il nous a dit lui-même que ce billet était d'une écriture entièrement semblable à la nôtre.

Les faits que nous venons de raconter, nous les tenons du régent, du gouverneur kachemirien, de Nisan et de plusieurs autres habitants de Lha-Ssa. Avant d'arriver dans celte ville, nous n'avions jamais entendu parler de Moorcroft; c'est là que dous avons appris pour la première fois le nom de ce voyageur anglais. D'après ce que nous avons dit, il paraîtrait donc établi que Moorcroft est réellement allé à Lba- Ssa en 1826, qu'il y a séjourné pendant douze ans, et qu'ensuite il a été assassiné sur la route de Ladak à Lha-Ssa.

Maintenant, voici d'autres renseignements qui s'accordent bien peu avec ceux qui nous ont été donnés dans la capitale du Thibet. D'après la Géographie universelle de Charles Ritler ', Moorcroft fit d'abord, en 1812, un voyage qui dura deux mois; il fut ensuite

» Asie, vol. V, page 800. Édilion allemande de 1833 à 1837.

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chargé, par la compagnie, de se procurer des chevaux du Turkestan pour améliorer les races des haras de i*Itide. Dans ce but, il entreprit un second voyage en novembre 1819; il parvint jusqu'à Ladak, où il resta deux ans. Au mois d'octobre 1822, il quitta cette ville pour aller à Kachemir, et le 25 août 1825 il mourut à Andkou, sur le chemin d*Hérat à Balk. La mort de Moorcroft, à la date et au lieu indiqués par Charles Rilter, a été annoncée par son compagnon de voyage M. Tribeck, dans une lettre datée de Balk le 6 septembre 1825, et adressée au capitaine Wadé, résidant à Loudiana'.

Nous avouons qu'il nous est impossible d'accorder entre eux des documents si opposés. Si réellement Moorcroft n'a pas été à Lha-Ssa, comment se fait-il qu'il y soit si bien connu, et qu'on y parle de son séjour d'une manière si précise? Quel intérêt auraient pu avoir les Thibélains ù forger de semblables anecdotes?... D'autre part, si Moorcroft a été à Lha-Ssa, comoient expliquer cette lettre de M. Tribeck, qui annonce que son compagnon de voyage est mort en 1825, précisément à la même époque où, selon l'autre hypothèse, il aurait été en route pour se rendre dans la capitale du Thibet?

Sans prétendre concilier toutes ces contradictions, nous allons citer un fait qui nous concerne, et qui paraîtra peut-être avoir une certaine analogie avec l'aiTaire de Moorcroft. Quelque temps après notre

i Voir le Journal asiatique de Londres, vol. XXI, page 786, et vol. XXII, page 596. Une notice sur les manuscrits de Moorcroft a été insérée dans le Journal de la Société géographique de Londres, vol. de 1831, page 234.

arrivée à Macao, nous lûmes Tarlicle suivant dans le Bengal Caiholic Herald ', journal imprimé à Calcutta... c Canton, 12 septembre. — Les missionnaires c français de notre ville ont reçu dernièrement la c nouvelle de la mort lamentable de deux pères de t leur mission dans la Tartarie-Mongole... i Après un court aperçu sur les pays mongolo-chinois, Fauteur de l'article poursuit ainsi : c Un lazariste français, c nommé Hue, arriva, il y a environ trois ans, chez <K quelques familles chinoises qui s'étaient établies «dans la Vallée-des-Eaux-Noires, à environ deux « cents lieues de marche de la grande muraille. Un «autre lazariste, dont le nom m'est inconnu -', se « joignit à lui dans le dessein de former une mission « parmi les bouddhistes mongols. Us étudièrent la « langue mongole avec les lamas des monastères voi- « sins. 11 paraît qu'ils ont été pris pour des lamas

< étrangers, et qu'ils ont été traités avec amitié, sur- « tout par les bouddhistes, qui sont très-ignorants, et « qui prenaient le latin de leurs bréviaires pour du « sanscrit qu'ils ne comprennent pas, mais pour lequel « ils ont une vénération secrète, parce que les rites

< de leurs livres religieux, en mongol traduit du san- « scrit, sont imprimés en encre rouge.

« Quand les missionnaires se crurent suffisamment « instruits dans la langue, ils s'avancèrent dans Tinté- « rieur, avec l'intention de commencer leur œuvre de « conversion. Depuis cette époque, on ne reçut d'eux «que quelques nouvelles incertaines; mais en mai « dernier, du fond de la Tarlarie-Mongole, on apprit

' Bengal Catholic Herald y vol. XI l, no 9, page 120. ' M. Gabet.

c qu'ils avaient été attachés à la queue de chevaux et c traînés ainsi jusqu'à la mort. Les causes réelles de t cet événement ne sont pas encore connues. >

Pendant qu'on annonçait ainsi notre mort avec des termes si positifs, nous touchions à la (in de notre long voyage, et nous étions sur le point d'arriver à Canton, jouissant heureusement d'une santé capable de réfuter les nouvellesqui couraient sur notre compte. Mats si, par hasard, nous eussions péri parmi les montagnes du Thibet, si l'on nous y eut assassinés, on fût demeuré convaincu que nous avions été attachés à la queue de chevaux et que nous étions morts en Mongolie. Probablement on n'eût jamais cru que nous avions été jusqu'à la capitale du Thibet; et, plus tard , si quelque voyageur européen était arrivé à Lha-Ssa, et si on lui avait parlé de notre séjour dans cette ville, il eût été peut-être tout aussi difficile de concilier ces relations que celles qui concernent Moorcroft.

Quoique la mort du voyageur anglais soit pour nous un événement plein d'obscurité, nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de dire ce que nous en savions, sans prétendre infirmer, par les renseignements puisés à Lha-Ssa, les documents qui se trouvent consignés dans les journaux scientifiques de Londres.

11 y avait tout au plus un mois que nous étions à Lha-Ssa, et déjà les nombreux habitants de cette ville étaient accoutumés à parler avec respect et admiration de la sainte doctrine de Jéhovah et du grand royaume de France. La paix et la tranquillité dont nous jouissions, la protection éclatante que nous accordait le gouvernement thibélain, la sympathie dont

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le peuple semblait nous entourer, tout nous donnait l'espérance qu'avec l'aide de Dieu nous pourrions jeter, au sein même de la capitale du bouddhisme, les fondements d'une mission dont l'influence s'étendrait bientôt jusque chez les tribus nomades de la Mongolie. Le moment paraissait arrivé où les pèlerins tartares pourraient enfln venir s'instruire à Lha-Ssa de la seule doctrine qui puisse sauver les âmes et civiliser les nations.

Aussitôt que nous crûmes notre position assurée à Lha-Ssa, nous songeâmes aux moyens de renouer au plus tôt nos communications avec l'Europe. La voie du désert était impraticable. Nous avions bien pu traverser une fois, et comme miraculeusement, ces steppes infestées de brigands et de bétes sauvages, mais il n'était pas permis de s'arrêter à la pensée d'organiser un service de courriers sur cette route affreuse. En supposant, d'ailleurs, toute la sécurité désirable, le trajet eût été d'une longueur à faire frémir. La voie de l'Inde nous parut la seule praticable. De Lha-Ssa jusqu'aux premiers postes anglais, il n'y a guère qu'un mois de marche. En établissant un correspondant par delà les monts Himalaya et un autre à Calcutta, nos communications avec la France devenaient, sinon promptes et faciles, du moins réalisables. Comme ce plan ne pouvait s'exécuter qu'avec l'assentiment du gouvernement thibétain, nous le communiquâmes au régent, qui entra aussitôt dans nos vues. Il fut donc convenu qu'à la belle saison M. Gabet entreprendrait le voyage de Calcutta, avec une escorte thibétaine qui l'accompagnerait jusqu'au Boutan.

Tels élaienl les plans que nous formions pour rétablissement d*une mission à Lha-Ssa ; mais en ce moment même Tennemi de tout bien travaillait à ruiner nos projets et à nous éloigner d'un pays qu'il semble avoir choisi pour le siège de son empire. Ayant entendu çà et là quelques paroles de mauvais augure, nous comprimes que l'ambassadeur chinois tramait secrètement notre expulsion du Thibet. Le bruit vague de cette persécution n'avait, du reste, rien qui put nous étonner. Dès le commencement, nous avions prévu que, s'il nous survenait des difficultés, ce ne pourrait être que de la part des mandarins chinois. Ki-Chan, en effet, ne pouvait supporter de voir le gouvernement thibétain accueillir si favorablement une religion et des étrangers, que les absurdes préjugés de la Chine repoussent depuis si longtemps de ses frontières. Le christianisme et le nom français excitaient trop vivement la sympathie de la population de Lha-Ssa pour que les Chinois n'en fussent pas jaloux. Un agent de la cour de Péking ne pouvait penser, sans dépit, à la popularité dont des étrangers jouissaient dans le Thibet, et ù l'influence qu'ils exerceraient peut-être un jour dans un pays que la Chine a tout intérêt à tenir sous sa domination. Il fut donc arrêté qu'on chasserait de Lha-Ssa les prédicateurs de la religion du Seigneur du ciel.

Un jour, l'ambassadeur Ki-Chan nous fil appeler, et après maintes cajoleries, il finit par nous dire que le Thibet était un pays trop froid, trop pauvre pour nous, et qu'il fallait songer à retourner dans notre royaume de France. Ki-Chan nous adressa ces paroles avec une sorte de laisser-aller et d'abandon, II. 11

ronime s*il eù( supposé qu'il n'y avail pas la moindre objection à Faire. Nous lui demandâmes si, en parlant ainsi, il entendait nous donner un conseil ou un ordre. € L'un et l'autre, nous répondit-il froidement. — Puisqu'il en est ainsi, nous avons d'abord à te remercier pour l'intérêt que tu parais nous porter, en nous avertissant que ce pays est froid et misérable. Mais tu devrais savoir que des hommes comme nous ne recherchent pas les biens et les commodités de cette vie; s'il en était autrement, nous serions restés dans notre royaume de France. Car, ne l'ignore pas, il n'existe nulle part une contrée qui vaille notre patrie. Pour ce qu'il y a d'impératif dans les paroles, voici notre réponse : admis dans le Thibet par l'autorité du lieu, nous ne reconnaissons ni à toi ni à qui que ce soit le droit d'y troubler notre séjour.— Comment! vous êtes des étrangers et vous prétendez encore rester ici? — Oui, nous sommes étrangers, mais nous savons que les lois du Thibet ne ressemblent pas à celles de la Chine. Les Péboun, les Katchi, les Mongols, sont étrangers comme nous; et cependant on les laisse vivre en paix, nul ne les tourmente. Que signifie donc cet arbitraire de vouloir exclure les Français d'un pays ouvert à tous les peuples? Si les étrangers doivent partir de Lha-Ssa, pourquoi y restes-tu? Est-ce que ton titre de kintchaï (ambassadeur) ne dit pas clairement que toi-même tu n'es ici qu'un étranger? > A ces mots, Ki-Chan bondit sur son coussin cramoisi. « Moi, un étranger! s'écria-l-il, un étranger! moi qui porte la puissance du grand empereur! 11 n'y a encore que quelques mois, qui donc a jugé et envoyé eu exil le nomekhan? — Nous connaissons celte affaire. Il y a

celle diflerence enlre le nomekbaii et nous, c*est que le nomekhan est du Kan-Sou, province de l'empire, et que nous autres nous sommes de la France, où ton grand empereur n'a rien à voir; c'est que le nomekhan a assassiné trois talé-lama, et que nous autres nous n'avons fait de mal à personne. Est-ce que nous avons un autre but que celui de faire connaître aux hommes le véritable Dieu et de les instruire des moyens de sauver leurs âmes? — Oui, je vous l'ai déjà dit, je crois que vous êtes des gens honnêtes ; mais enfln la religion que vous prêchez a été déclarée mauvaise et a été prohibée par notre grand empereur. — Aux paroles que tu viens de prononcer, nous n'avons à répondre que ceci : c'est que la religion du Seigneur du ciel n'^ jamais eu besoin de la sanction de ton empereur pour être une religion sainte, pas plus que nous de sa mission pour la venir prêcher dans le Thibet. I L'ambassadeur chinois ne jugea pas à propos de continuer cette discussion ; il nous congédia sèchement, en nous déclarant que nous pouvions nous tenir assurés qu'il nous ferait partir du Thibet.

Nous nous hâtâmes de nous rendre chez le régent et de lui faire part de la déplorable entrevue que nous avions eue avec Ki-Chan. Le premier kalon avait eu connaissance des projets de persécution que les mandarins chinois tramaient contre nous. Il tâcha de nous rassurer, et nous dit que, protégeant dans le pays des milliers d'étrangers, il serait assez fort pour nous y faire jouir d'une protection que le gouvernement thibétain accordait à tout le monde. « Au reste, ajoutat-il, lors même que nos lois interdiraient aux étrangers l'entrée de notre pays, ces lois ne pourraient vous

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atteindre. Les religieux, les hommes de prières, étant de tous les pays, ne sonl étrangers nulle part; telle est la doctrine qui est enseignée dans nos saints livres. Il est écrit : La chèvre jaune est sans patrie, et le lama n'a pas de famille,.. Lha-Ssa étant le rendez-vous et le séjour spécial des hommes de prières, ce seul titre devrait toujours vous y faire trouver liberté et protection.

Celte opinion des bouddhistes, qui fait du religieux un homme cosmopolite, n'est pas simplement une pensée mystique écrite dans les livres , mais nous avons remarqué qu'elle était passée dans les mœurs et les habitudes des lamaseries. Aussitôt qu'un homme s'est rasé la tête et a revêtu le costume religieux, il renonce à son ancien nom pour en prendre un nouveî^. Si l'on demande à un lama de quel pays il est, il répond : Je n'ai pas de patrie, mais je passe mes jours dans telle lamaserie. Celte manière de penser et d'agir est même admise en Chine, parmi les bonzes et les autres espèces de religieux, qu'on a coutume de désigner par le nom générique de tchou-kia-jin, homme sorti de la famille.

Il s'engagea à notre sujet une lutte de plusieurs jours entre le gouvernement thibétain et l'ambassadeur chinois. Ki-Chan, afin de mieux réussir dans ses prétentions, se posa comme défenseur des intérêts du talé-lama. Voici quelle était son argumentation : Envoyé à Lha-Ssa par son empereur afin de protéger le bouddha vivant, il était de son devoir d'éloigner de lui tout ce qui pouvait lui être nuisible. Des prédicateurs de la religion du Seigneur du ciel, bien qu'auimés d'intentions excellentes, propageaient une

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doctrine qui, au fond, tendail à ruiner i'aulorité et la puissance du talé-lama. Leur but avoué était de substituer leurs croyances religieuses au bouddhisme, et de convertir tous les habitants du Thibel, de tout âge, de toutes conditions et de tout sexe. Que deviendrait le talé-lama lorsqu'il n'aurait plus d*adoraleurs? L'introduction de la religion du Seigneur du ciel dans le pays ne conduit-elle pas directement à la destruction du sanctuaire du Bouddha-La, et par conséquent à la ruine de la hiérarchie lamanesque et du gouvernement Ihibétain ? Moi, disait-il, qui suis ici pour défendre le talé-lama, puis-je laisser à Lha-Ssa des hommes qui sèment des doctrines si redoutables? Lorsqu'elles auront pris racine, et qu'il ne sera plus possiblelde les extirper, qui sera responsable d'un si grand mal ? Qu'aurai-je à répondre au grand empereur, lorsqu'il me reprochera ma négligence et ma lâcheté? Vous autres Thibétains, disait-il au régent, vous ne comprenez pas la gravité de celte affaire. Parce que ces hommes sont vertueux et irréprochables, vous pensez qu'ils ne sont pas dangereux... ; c'est une illusion. S'ils restent longtemps à Lha-Ssa, ils vous auront bientôt ensorcelés. Parmi vous, il n'est personne qui soit capable de lutter avec eux en matière de religion. Vous ne pourrez vous empêcher d'adopter leurs croyances, et dans ce cas le talé-lama est perdu.

Le régent n'entrait nullement dans ces appréhensions que l'ambassadeur chinois cherchait à lui inspirer. Il soutenait que notre présence à Lha-Ssa ne pouvait, en aucune façon, nuire au gouvernement thibétain. Si la doctrine que ces hommes apportent,

disait-il, est une doctrine fausse, les Thibétains ne

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Tembrasseront pas. Si au contraire elle est vraie, qu'avons-nous à craindre? Comment la vérité pourrait-elle être préjudiciable aux hommes? Ces deux lamas du royaume de France, ajoutait-il, n'ont fait aucun mal; ils sont animés des meilleures intentions à notre égard. Pouvons-nous, sans motif, les priver de la liberté et de la protection que nous accordons ici à tous les étrangers, et surtout aux hommes de prières? Nous est-il permis de nous rendre coupables d'une injustice actuelle et certaine, par la crainte imaginaire d'un malheur à venir?

Ki-Chan reprochait au régent de négliger les intérêts du talé-lama, et le régent de son côté accusait Ki-Chan de profiter de la minorité du souverain pour tyranniser le gouvernement Ihibétain. Quanbvà nous, au milieu de ce malheureux conflit, nous refusions de reconnaître i autorité du mandarin chinois, et nous déclarions que nous ne quitterions pas le pays sans un ordre formel du régent, qui nous assurait constamment qu'on ne lui arracherait jamais un acte seui> blable.

La querelle s'envenimant tous les jours de plus en plus, Ki-Chan se décida enfin à prendre sur lui de nous faire partir. Les choses en vinrent à un tel point, que la prudence nous fit une obligation de céder aux circonstances, et de ne pas opposer une plus longue résistance, de peur de compromettre le régent et de devenir, peut-être, la cause de fâcheuses dissensions entre la Chine et le Thibet. En nous roidissant contre cette injuste persécution, nous avions à craindre d'irriter trop vivement les Chinois, et de fournir des prétextes à leur projet d'usurpation sur le gouvernement

lliibélain. Si, à cause de nous, une rupture venait malheureusement à éclater entre Lha-SsaetPéking, on ne manquerait pas de nous en rendre responsables ; nous deviendrions odieux aux yeux des Thibétains ; et rintroduction du christianisme dans ces contrées souffrirait peut-être dans la suite de plus grandes difficultés. Nous pensâmes doncqu*il valait mieux courber la tète et accepter avec résignation le rôle de persécutés. Notre conduite prouverait du moins auxThibétains que nous étions venus au milieu d'eux avec des intentions pacifiques, et que nous n'entendions nullement nous y établir par la violence.

Une autre considération vint encore nous confirmer dans notre résolution. Il nous vint à la pensée que cette tyrannie même que les Chinois exerçaient contre nous serait peut-être cause que les missionnaires pourraient un jour s'établir dans le Thibet avec sécurité. Dans notre candeur, nous nous imaginions que le gouvernement français ne verrait pas avec indifférence celte prétention inouïe de la Chine, qui ose poursuivre de ses outrages le christianisme et le nom français jusque chez les peuples étrangers, et à plus de mille lieues loin de Péking. Nous étions persuadés que le représentant de la France à Canton ne pourrait s'empêcher de faire de vives réclamations auprès de l'autorité chinoise, et qu'il obtiendrait une juste réparation de la violence qui nous avait été faite. En pensant ainsi, nous pauvres et obscurs missionnaires, nous étions bien loin de vouloir nous donner à nos propres yeux la moindre importance personnelle; mais, nous ne le cachons pas, nous avions l'orgueil de croire que notre qualité de Français serait un

litre suffisant pour obtenir la protection du gouvernement de notre patrie.

Après avoir mûrement réfléchi aux motifs que nous venons d'indiquer, nous nous rendîmes chezlerégenf . En apprenant que nous avions résolu de partir de Lba-Ssa, il parut triste et embarrassé. Il nous dit qu'il eût vivement désiré de pouvoir nous assurer dans le Thibet un séjour libre et tranquille; mais que seul, et privé de Tappui de son souverain , il s'était trouvé trop faible pour réprimer la tyrannie des Chinois, qui, depuis plusieurs années, profitant de l'enfance du talé -lama, s'arrogeaient des droits inouïs dans le pays.,. Nous remerciâmes le régent de sa bonne volonté, et nous partîmes pour nous rendre chez l'ambassadeur chinois.

Nous dîmes à Ki-Chan que, loin de tout moyen de protection, nous étions décidés à nous éloigner de Lha-Ssa, puisqu'on voulait nous y contraindre; mais que nous prolestions contre cette violation de nos droits, «c Oui, c'est cela, nous répondit Ki-Chan; il n'y a rien de mieux à faire, il faut vous mettre en route; ce sera bien pour vous, bien pour moi, bien pour les Thibélains, bien pour tout le monde. > Il nous annonça ensuite qu'il avait déjà ordonné de faire tous les préparatifs nécessaires pour notre prochain départ, que déjà le mandarin et l'escorte qui devaient nous accompagner avaient été désignés. Il avait été même arrêté que nous partirions dans huit jours, et qu'on nous ferait suivre la route qui conduit aux frontières de Chine. Ces dernières dispositions excitèrent tout à la fois notre indignation et notre surprise ; nous ne concevions pas qu'on eût la cruauté de

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nous condamner à un voyage de huit mois, tandis qu^en nous dirigeant vers llnde, vingt-cinq jours de marche nous suffisaient pour arriver au premier poste européen , où nous ne pouvions manquer de trouver des moyens sûrs et faciles pour nous rendre à Calcutta. Nous fîmes là-dessus les plus instantes réclamations; mais elles ne furent pas écoulées, non plus que la demande d'un sursis de quelques jours pour nous reposer un peu de la longue route que nous venions de faire, et laisser se cicatriser de grandes plaies <u)usées par le froid du désert. Tout ce que nous pûmes dire pour adoucir la dureté de Tambassadeur chinois fut inutile.

Pour lors nous laissâmes là notre ton suppliant, et nous déclarâmes au délégué de la cour de Péking que nous cédions à la violence, mais que nous dénoncerions à notre gouvernement : premièrement, que lambassadeur chinois installé à Lha-Ssa nous en avait^arbilrairement et violemment chassés, sous le vain prétexte que nous étions étrangers et prédicateurs de la religion chrétienne, qu'il disait mauvaise et réprouvée par son empereur; secondement, que, contre tout droit et toute justice, il nous avait empêchés de suivre une route facile, directe, et de vingt-cinq jours seulement, pour nous traîner tyranniquement dans l'intérieur de la Chine, et nous faire subir les rigueurs d'un voyage de huit mois; enGn que nous dénoncerions à notre gouvernement la barbarie avec laquelle on nous forçait à nous mettre en route sans nous accorder un peu de repos; barbarie que, vu l'état où nous étions, nous avions droit de considérer comme un attentat à nos jours. Ki-Ghan nous répondit qu'il

n avail pas à s*occuper de ce que pouvail penser ou faire le gouvernemenl IVançais, que clans sa conduite il ne devait envisager que la volonté de son empereur, c Si n>on maître, dil-il, savail que j*ai laissé deux Européens prêcher librement la religion du Seigneur du ciel dans leTliibet, je serais perdu. 11 ne me serait pas possible pour celte t'ois d'échapper à la mort. > Le lendemain, Ki-Chan nous fit a4)peler pour nous communiquer un rapport qu*il avait rédigé au sujet de nos affaires, et qu*il devait adresser à l'empereur, c Je n'ai pas voulu, nous dit-il, le faire partir avant de vous le lire, de peur qu'il ne me soit échappé des paroles inexactes ou qui pourraient vous être désagréables. > Ayant obtenu son principal but, Ki-Clian reprenait à notre égard ses manières aimables et caressantes. Son rapport était assez insignifiant; ce qu'on y disait de nous n'était ni bien ni mal; on se contentait d'y donner une sèche nomenclature des pays que nous avions parcourus depuis noire départ de Macao. c Ce rapport va-t-il bien comme cela, dit Ki-Chan; y trouvez- vous quelque chose à redire?» M. Hue répondit qu'il aurait à faire une observation d'une grande importance, c Parle, j'écoute tes paroles. — Ce que j'ai à te dire ne nous intéresse nullement; mais cela le touche de très-près. — Voyons, qu'est-ce donc? — Ma communication doit-étre secrète; fais retirer tout ce monde. — Ces gens sont mes serviteurs, ils appartiennent tous à ma maison; ne crains rien. — Oh! nous autres, nous n'avons rien à craindre; tout le danger est pour toi! — Du danger pour moi!... M'importe, les gens de ma suite peuvent tout entendre. — Si tu veux, lu leur rapporteras ce que

J ai à le dire; mais je ne puis parler en leur présence.

— Les mandarins ne peuvent s'eiilrelenir en secret avec des étrangers ; cela nous est défendu par les lois.

— Dans ce cas, je n'ai rien à le dire, envoie le rapport tel qu'il est; mais s'il l'en arrive malheur, ne t'en prends qu'à loi... » L'ambassadeur chinois devint pensif; il aspira coup sur coup de nombreuses prises de tabac, et après avoir longtemps réfléchi, il dit aux gens de sa suile de se retirer, et de nous laisser seuls avec lui.

Quand tout le monde fut parti, M. Hue prit la parole, c Maintenant, dit-il à Ki-Chan, tu vas comprendre pourquoi j'ai voulu te parler en secret , et combien il t'imporle que personne n'entende ce que j'ai à te dire; tu vas juger si nous sommes des hommes dangereux, nous qui craignons même de nuire à nos persécuteurs. » Ki-Chan était pâle et décontenancé, t Voyons, dit-il, explique-toi; que tes paroles soient blanches et claires : que veux-tu dire? — Dans ton rapport, il y a une chose inexacte; lu me fais partir de Macao avec mon frère Joseph Gabet, pourtant je ne suis entré en Chine que quatre ans après lui. — Oh! si ce n'est que cela, c'est facile à corriger. — Oui, très-facile; ce rapport, dis-tu, est pour l'empereur, n'est-ce pas? — Certainement. — Dans ce cas, il faut dire à l'empereur la vérité et toute la vérité. — Oui, oui, toute la vérité; corrigeons le rapport... A quelle époque es-tu entré en Chine? — Dans la vinglièmeannéede TaoKauang {i640)., ,^ Ki-Chan prit son pinceau et écrivit à la marge : vingtième année de Tao-Kouang. t Quelle lune? — Deuxième lune. » Ki- Chan, entendant parler de la deuxième lune, posa son

pinceau el nous regarda fixement, c Oui, je suis entré dans Tempire chinois la vingtième année de Tao- Kouang, dans la deuxième lune; j*ai traversé la province de Canton, dont tu étais à cette époque le viceroi... Pourquoi n'écris-tu pas? est-ce qu'il ne faut pas dire toute la vérité à Fempereur?» La figure de Ki-Chan se contracta... c Comprends-tu maintenant pourquoi j*ai voulu te parler en secret? — Oui, je sais que les chrétiens ne sont pas méchants... Quelqu'un ici connaîi-il cette affaire?-— Non, personne. » Ki-Chan prit le rapport et le déchira; il en composa un nouveau, tout différent du premier; les dates de notre entrée en Chine n'y étaient pas précisées, et on y lisait un pompeux éloge de notre science et de notre sainteté. Ce pauvre homme avait eu la simplicité de croire que nous attacherions une grande importance à ce que l'empereur de Chine eût une bonne opinion de nous. D'après les ordres de Ki-Chan, nous devions nous mettre en route après la fête de la nouvelle année thibétaine. Il n'y avait pas encore deux mois que nous étions arrivés à Lha-Ssa, et nous y avions passé déjà deux fois le nouvel an, d'abord à l'européenne et ensuite à la chinoise; c'était maintenant le tour de la manière thibétaine. Quoique à Lha-Ssa on suppute l'année comme en Chine, d'après le système lunaire, cependant les calendriers de ces deux pays ne s'accordent pas; celui de l^ha-Ssa est toujours en arrière d'une lune sur celui de Péking. On sait que les Chinois, les Mongols, et la plupart des peuples de l'Asie orientale, se servent dans leurs calculs chronologiques d'un cycle sexagénaire composé de dix signes appelés troncs, el de douze qui portent le nom de

branches. Chez les Tarlares et les Thibétains, les signes dn cycle dénaire sont exprimés par les noms des cinq élémenls répétés deux fois, ou par les noms des cinq couleurs avec leurs nuances femelles. Les noms de douze animaux marquent le cycle duodénaire.

CYCLE DÉNAIRE. CYCLE DUODÉNAIRE.

■OHROL.

i Mnto.

2 Sfolo.

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4 6al.

5 Obéré.

6 Ghéré.

7 Témur.

8 Témur.

9 Ou>»ou.

10 OUSKOU.

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THIviTAI

Clieng.

BoÏK.

1 Khouloukhana.

Chi-wa.

Cheng.

Bois.

S Oukhere.

Lang.

Mé.

Feu.

5 Bnra.

Tak?

Mé.

Feu.

4 Tolé.

Yen.

Terra.

5 Lnn.

Dohnuk.

Sa.

Terre.

6 Hokhé.

Phroul.

Dchnk.

Frr.

7 Mori.

Dcbak.

Fer.

8 Khnui.

Lonk.

Tclino.

Eau.

9 Betchi.

Preou ,

Tchon.

Eau.

10 Takia.

Ciiia.

11 Ifokhé.

Dehi.

12 Khakhé.

Phak.

Pour former le cycle sexagénaire, les deux cycles se combinent de la manière suivante :

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