‹ Souvenirs d'un voyage dans le Thibet en 1844, 1845 et 1846Chapitre 12 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Notice chinoise sur le Thibet. — Organisation des oulah. — Représentation ttiéâtrale à Medchoukoung , — Montagne de Zouwwa-flt.— Arrivée à Ghiamda.—\ mie de deux mandarins militaires. — Accident sur un pont de bois.— Curieux détails sur la licorne.— Montagne des Esprits,— Passage d'un glacier. — Aspect de Lha-Ri. — Avarice du fournisseur des vivres. — Ascension du Chor-Kon-La. — Affreuse route de jilan-To. —Village de Zaïigr- Ai- T^owngr.- Fameuse montagne de Tanda, — Mort tragique et apothéose d'un ancien mandarin chinois. — Service des postes dans le Thibet. —Catastrophe de KichVU'Ktao. — Histoire du génie lutélaire du mont Wa-Ho. — Légende d'un crapaud divinisé. — Passage du célèbre plateau de /f^a-i/o.— Arrivée à Tsiamdo.

En sortant de Lha-Ssa, nous cheminâmes pendant plusieurs jours au milieu d'une large vallée entièrement livrée à la culture, et où Ton aperçoit de tous côlés de nombreuses fermes thibélaines, ordinairement entourées de grands arbres. Les travaux agricoles n'avaient pas encore commencé, car dans le Thibet les hivers sont toujours longs et rigoureux. Des troupeaux de chèvres et de bœufs grognants erraient tristement parmi les champs poudreux, et don-

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naienl de temps en lemps quelques coups de dénis aux dures tiges de tsing-kou dont le sol était hérissé : cette espèce d'orge est la récolte principale de ces pauvres contrées.

La vallée tout entière se compose d'une foule de petits champs, séparés les uns des autres par des clôtures basses et épaisses, formées avec de grosses pierres. Le défrichement de ce terrain rocailleux a sans doute coûté, aux premiers cultivateurs, beau* coup de fatigues et une grande patience. Ces pierres énormes ont dû être péniblement arrachées du sol, les unes après les autres, et roulées avec effort sur les limites des champs.

Au moment de notre passage, la campagne présentait en général un aspect morne et mélancolique. Cependant le tableau élait quelquefois animé par quelques caravanes de lamas , qui se rendaient en chantant et en folâtrant à la solennité du Iha-ssaniorou. Des cris de joie et des éclats de rire s'échappaient par intervalles des métairies qui bordaient la route, et nous annonçaient que les réjouissances du nouvel an n'étaient pas encore terminées.

Notre première étape ne fut pas longue. Nous nous arrêtâmes, bien avant le coucher du soleil, à Detsin- Dzoûg, gros village éloigné de Lha-Ssa de six lieues (soixante lis). Une grande maison avait été préparée à l'avance pour le repos de la caravane. Aussitôt que nous eûmes mis pied à terre, nous fûmes introduits, par le chef du village, dans une chambre au milieu de laquelle flambait un magnifique feu d'argols dans un grand bassin en terre cuite. On nous invita à nous asseoir sur d'épais coussins de pou-lou vert, et on

nousservil immédialemeDl du Uié beurré. Nous fûmes entourés de faut de soins et de prévenances, que nos cœurs unirent bientôt par s*épanouir. Celte manière de voyager nous parut merveilleuse. Quel contraste en effet avec la vie dure et pénible que nous avions menée dans le désert, où une halle n'élait pour nous qu'un surcroît de misères ! Voyager sans être obligés de dresser une tente et de soigner des animaux, sans se mettre en peine du chauffage et de la nourriture, c'était comme la réalisation d'une brillante utopie. Aussitôt qu'on est descendu de cheval, trouver une chambre bien chaude et une grande cruche de thé beurré, c'était pour nous du pur sybarilisme.

Peu après notre arrivée, nous reçûmes la visite officielle du grand lama que le régent avait chargé de nous accompagner jusqu'aux frontières de la Chine, et avec lequel nous n'avions encore échangé que quelques paroles de politesse, lors du passage de la rivière. Ce personnage, nommé Dsiamdchangj c'est-àdire le musicien, était un homme trapu et âgé d'une cinquantaine d'années; il avait rempli des fonctions administratives dans plusieurs contrées du Thibet. Avant d'être rappelé à Lha-Ssa, il occupait le poste de dhéba général, dans un canton peu éloigné de Ladak; une incomparable bonhomie était répandue sur sa figure large et un peu ridée. Son caractère tenait de la naïveté el de la candeur de l'enfant. Il nous dit que le régent l'avait chargé de faire ce voyage exprès pour nous, afin de veiller à ce que rien ne nous manquât durant tout le temps que nous serions dans les contrées §oumises au talé-lama. Ensuite il nous présenta deux jeunes Thibétains, dont il nous fit un long

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el pompeux éloge, c Ces deux hommes, nous dit-il, onl été spécialement désignés pour vous servir en route. Quand vous leur commanderez quelque chose, ils devront vous obéir ponctuellement. Pour ce qui est de vos repas, ajouta-t-il, comme vous êtes peu accoutumés à la cuisine thibétaine, il a été convenu que vous les prendriez avôc le mandarin chinois. >

Après avoir conversé pendant quelques instants avec le lama Dsiamdchang, nous eûmes en effet l'honneur de souper en la compagnie de Ly, le pacificateur des royaumes, qui logeait dans une chambre voisine de la nôtre. Ly-Kouo-Ngan fut très-aimable, et nous donna de nombreux détails sur la roule que nous allions faire, et qu'il parcourait lui-même pour la huitième fois. Afin que nous pussions avoir tous les jours des notions précises sur les contrées que nous traverserions, il nous prêta un ouvrage chinois, remfermant un itinéraire de Tching-Tou, capilale de Sse- Tchouen à Lha-Ssa. Cet ouvrage est intitulé : Ouï- Tsang-TlioU'Tchi, c'est-à-dire Description du lliibet, accompagnée de gravures. Cette compilation de plusieurs autres notices chinoises, concernant le Thibet, a été rédigée par un mandarin, nommé Lou-Hoiia- Tchou, qui, dans la cinquante-unième année de Kien- Long (1786), était chargé de la direction des vivres de Tarmée chinoise. Le P. Hyacinthe, archimandrite russe a Péking, a publié une traduction de cette espèce de géographie du Thibet. M. Klaproth, après avoir revu, corrigé et enrichi de notes le travail du traducteur russe. Ta fait insérer dans le Journal asiatique, de Paris '. La partie de cet ouvrage chinois qui

' Nouveau Journal Asiatique, Ire série, tom. 4 et 6.

concerne la roule de Lha-Ssa à la province do Sse- Tchouen, et que nous avons eue journoliemenl sous les yeux pendant notre voyage, esl d*une exactitude remarquable; mais cet itinéraire, sec et laconique, ne peut offrir de l'intérêt qu'aux personnes qui s'occupent spécialement de géographie, ou qui parcoure[)t les lieux dont il parle. Ce «n'est qu'une aride nomenclature, étape par étape, des lieux qu'on rencontre sur sa route. Pour en donner une idée, nous allons transcrire l'article qui concerne notre première journée de marche :

De Detsin-Dzoûg à la liai le de Tsaï-Li.

De Tsaï-Li au gîte de Lha-Ssa.

t k Deisin-Dzoûg il y a beaucoup d'hôtelleries, dans « lesquelles les voyageurs s'arrêlent ordinairement c pendant quelque temps; près de la route est une c maison de poste; de là une route de quarante lis « conduit au couvent de Tsaî-Li. 40 lis.

c A Tsaï-Li, il y a un dhéba qui fournit « aux voyageurs du bois et du foin : ce can- « ton n'est séparé que par une rivière du « territoire de Lha-Ssa; on atteint cette derc nière ville après vingt lis; il y a un com- < mandant militaire. > 20 lis.

Total. 60 lis.

Nous partîmes de Detsin-Dzoûg que le jour n'avait pas encore paru, car nous avions une longue traite à faire. Nous suivîmes la même vallée dans laquelle nous élions entrés en sortant de la ville de Lha-Ssa. Mais à mesure que nous avancions, les montagnes, dont celle

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large plaine est environnée, s'élevaient insensiblement à Thorizon, et semblaient se rapprocher de nous ; la vallée allait toujours se rétrécissant; le sol devenait plus rocailleux ; les fermes étaient moins nombreuses; et la population perdait peu à peu ces dehors d'élégance et de civilisation qu'on remarque toujours aux environs des grandes villes. Après qualre-vingls lis d'une marche précipitée et non interrompue, nous nous arrêtâmes pour prendre un peu de repos et de nourriture dans un grand couvent bouddhique tom* bant en ruine, et qui servait de résidence à quelques vieux lamas salement vêtus. La pauvreté dans laquelle ils vivaient ne leur permit d'offrir à l'état-major de la caravane que du thé au lait, un pot de bière et une petite boule de beurre. En joignant à ces provisions des galettes, et un gigot de mouton que le cuisinier de Ly-Kouo-Ngan avait eu l'attention de nous préparer la veille, nous eûmes une collation assez substantielle.

Aussitôt que nous eûmes amorti notre appétit, et rendu un peu de vigueur à nos membres, nous remerciâmes ces pauvres religieux bouddhistes, en leur offrant un khala, ou écharpe de félicité, puis nous remontâmes promptement sur nos chevaux. Il était déjà lard, etnous avions encore quarante Us ù faire avant d'atteindre le poste. Il était nuit close quand nous arrivâmes à Medehou-Kottng. Notre premier soin fut d'appeler nos grooms Ihibétains, et de leur recommander d'organiser nos lits le plus promptement possible; nous pensions qu'ayant eu pendant une longue journée un mauvais cheval entre les jambes, nous devions être dispensés de faije salon. Après avoir pris

un léger repas et terminé nos prières, nous souhaitâmes une bonne nuit au paci/icaleur des royaumes et au lama musicien ; puis nous allâmes nous ensevelir sous nos couvertures.

Le lendemain, quand nous mîmes la (été hors du lit, le soleil brillait déjà de toule sa splendeur. Cependant, lout était calme dans la cour de Thôtellerie; on n'entendait ni les grognemenls des yaks, ni les hennissements des chevaux; rien n'annonçait les tumultueux préparatifs du départ d'une caravane. Nous nous levâmes, et, après avoir passé nos pouces sur nos yeux, nous ouvrîmes la porte de notre chambre pour voir où en étaient les' affaires. Nous trouvâmes Ly-Kouo- Ngan et le lama Dsiamdchang, assis à un angle de la cour, et se chauffant tranquillement aux rayons du soleil. Aussitôt qu'ils nous eurent aperçus, ils vinrent à nous, et prirent de nombreux détours pour nous annoncer qu'on serait obligé de s'arrêter une journée, parce qu'il y avait des difficultés à se procurer les chevaux et les bœufs de rechange. « Cette nouvelle est bien mauvaise, nous dirent-ils; ce contre-temps est très-fâcheux ; mais nous n'y pouvons rien : la circonstance des fêles du nouvel an est la seule cause de ce retard. — Au contraire, leur répondtmes-nous, cette nouvelle est excellente; nous autres nous ne sommes nullement pressés d'arriver. Allons tout doucement, reposons-nous souvent en route, et tout ira bien. » Ces paroles tirèrent nos deux chefs d'escorte d'un grand embarras. Ces bonnes gens s'étaient imaginé que nous allions leur chercher querelle, parce qu'il fallait se reposer un jour; ils se trompaient énormément. Si, dans nos voyages précédents, des retards

avaient été pour nous des conlradictions quelquefois Irès-douloureuses, e*est que nous avions un but devant nous, el que nous avions hâte de l'atteindre. Mais pour le moment ce n'était pas le même cas, et nous désirions, autant que possible, voyager un peu en amateurs. Nous trouvions d'ailleurs qu'il n'était pas logique de nous en aller en courant d'un lieu dont on nous chassait.

Midchoukoung est un poste où Ton change les oulah, c'est-à-dire les chevaux, les bêles de somme et les liommes chargés de les conduire. Ces espèces de corvées sont organisées par le gouvernement thibélain, sur toute la route qui conduit de Lha-Ssa aux frontières de Chine. Les officiers publics chinois ou Ihibétains, qui voyagent officiellement sur cette route, ont seuls le droit d'user de ce genre de service. Le gouvernement de Lha-Ssa leur délivre un passe-port, sur lequel on indique clairement le nombre d'hommes el d'animaux que doivent fournir les villages soumis à la contribution des oïdah. La notice chinoise sur le Thibet s'exprime ainsi au sujet de ces corvées : « Pour 4 ce qui regarde le service local nommé oulah, tous « ceux qui ont quelque fortune, hommes ou femmes, « sont obligés de le remplir; ceux même qui arrivent « des contrées les plus éloignées, s'ils occupent une c maison entière, ne peuvent en être exempts. Le «t nombre des hommes qu'on doit fournir pour ce ser- « vice est réglé d'après la fortune de chacun. Les « anciens et les dhéba président au choix, el délermi- « nent, suivant la grandeur de la maison, le nombre a d'hommes qu'elle doit donner comme oulah. On « prend dans un hameau trois, quatre, et jusqu'à dix 11. 15

c hommes. Les familles peu nombreuses prennent des c pauvres comme remplaçants, moyennant un salaire» € ou payonl par jour, en commun, une demi-once « d*argent. Ceux qui ont passé I âge de soixante ans» f sont exempts de toute charge. Si le service public f I exige, on requiert des bœufs et des chevaux, des 1 ânes et des mulets dans les maisons riches; les pauf vres se réunissent, et trois ou quatre maisons donc nent une seule béte. >

Les mandarins chinois, qui cherchent toujours à faire argent de tout, ont trouvé moyen de spéculer sur les oulah que leur fournit le gouvernement thibétain. Avant de partir de Lha-Ssa, ils intriguent, par tous les moyens imaginables, afin d^obtenir qu'on inscrive sur leur feuille de route un grand nombre d'animaux; ils exigent ceux qui leur sont absolument nécessaires, et reçoivent pour l'excédant une compensation en argent, que les riches Thibétains aiment mieux leur donner que d'exposer les animaux aux. dangers de la route. Il en est d'autres qui réclament le oulah complet, et l'emploient à transporter en Chine des marchandises thibétaines. Ly-Kouo-Ngan, que nous avons vu prolester si énergiquement de son désintéressement, quand l'ambassadeur Ki-Chan lui offrit un cadeau de la part de l'empereur, avait montré des sentiments moins généreux à l'endroit des oulah. Pendant la journée que nous passâmes à Midchoukoung, la feuille de route nous tomba par hasard entre les mains, et nous fûmes fort surpris d'y lire qu'on nous avait alloué deux chevaux et douze IxBufs à long poil. Tout notre bagage se réduisait pourtant à deux malles et à quelques couvertures de lit. t A quoi bon tous

ces bœufs» demandâmes-nous au paciBcateur des royaumes? Comment s'y prennent-ils pour porter deux malles à douze? — Ah! c'est une erreur, nous répondît-il; le scribe s'est trompé... » Par politesse, nous dûmes avoir Tair de trouver cette explication excellente.

Il arrive pourtant assez souvent que les Chinois trouvent de grands mécomptes dans leurs spéculations sur les oulah; ils rencontrent sur la roule certaines peuplades thibétaines qui ne sont nullement apprivoisées à ce genre de contribution. On a beau montrer à ces rudes et fiers montagnards la feuille de route scellée du sceau du talé-lama et de celui de l'ambassadeur chinois, ils demeurent impassibles. A tous les discours qu'on leur adresse pour les engager à se soumettre à la loi, ils n'ont que celle réponse : Pour un conducteur vous donnerez lant ; pour un cheval, tant; pour un yak, tant... La diplomatie chinoise est enfin poussée à bout, et il faut payer les oulah.

Les habitants du district de Midchoukoung nous traitèrent avec beaucoup de politesse et de courtoisie : les chefs du village nous firent donner une représentation par une troupe de saltimbanques, qui se trouvaient réunis dans le pays pour les fêles du nouvel an. La vaste cour de l'hôtellerie où nous étions logés servit de théâtre : d'abord les artistes masqués, et bizarrement costumés, exécutèrent pendant longtemps une musique bruyante et sauvage pour appeler au spectacle les habitants de la contrée. Quand tout le monde fut réuni et rangé en cercle autour de la scène, le dhéba de Midchoukoung vint solennellement oflrir à nos deux conducteurs et à nous une écharpe de féli-

cUé, et nous invita à aller prendre place sur quatre épais coussins qu*on avait disposés au pied d'un grand arbre qui s*élevait à un angle de la cour. Aussitôt que nous nous fûmes assis, toute la troupe des saltimbanques se mit en mouvement, et exécuta au son de la musique une sorte de ronde satanique, dont la rapidité fut sur le point de nous donner le vertige. Ensuite il y eut des sauts, des gambades, des pirouettes, des tours de force, et des combats avec des sabres de bois : tout cela était accompagné tour à tour de chants, de dialogues, de musique, et de clameurs imitant les cris des bêtes féroces. Parmi cette troupe de comédiens il yen avait un plusgrotesquement masqué que les autres, qui jouait spécialement le rôle de farceur, et s*était réservé le monopole des plaisanteries et des réparties piquantes. Nous n'avions pas une habitude suffisante de la langue thibétaine pour apprécier le mérite de ses saillies; mais à en juger par les trépignements et les éclats de rire du public, il paraissait s'acquittera merveille de ses fonctions d'homme d'esprit. Kn somme, ces espèces de représentations théâtrales étaient assez amusantes; les Thibétains en étaient euthousi.ismés. Quand on eut bien dansé, sauté et chanté pendant plus de deux heures, tous les bateleurs vinrent se ranger en demi-cercle devant nous, détachèrent leur masque, et nous tirèrent la langue en s'inclinant profondément. Chacun de nous offrit au chef de la troupe une écharpe de félicité,... et la toile tomba.

Dans l'après-midi, nous invitâmes Ly-Rouo-Ngan à une petite promenade ; malgré le peu d'élasticité dont jouissaient ses jambes, il accueillit de bonne grâce

notre proposilion, et nous allâmes ensemble explorer le pays. Le village de Midchoukoung est assez populeux ; mais (oui y annonce que ses habilants ne vivent pas dans une grande aisance. Les maisons sont en général construites en cailloux grossièrement cimentés avec de la terre glaise. On en voit un assez grand nombre qui sont à moilié écroulées, et dont les ruines servent de retraite à des troupes de gros rais. Quelques petits autels bouddhiques, soigneusement peinls à Teaude chaux, sont les seules constructions qui présentent un peu de propreté, et dont la blancheur contraste avec la teinte grisâtre et enfumée du village. Midchoukoung a un corps de garde chinois, composé de quatre soldats et d*un sous-caporal. Ces hommes nourrissent quelques chevaux, et leur poste sert de relais aux courriers qui portent les dépêches de Taduiinistration chinoise.

En rentrant à Thôtellerie, nous rencontrâmes dans la vaste cour, qui le matin avait servi de théâtre, un tumultueux rassemblement d'hommes et d'animaux. On était occupé à recruter notre oulah, qui devait être de vingt-huit chevaux, de soixante et dix bœufs grognants et de douze conducteurs. A l'entrée de la nuit, le dhéba vint nous avertir que tout avait été organisé selon les saintes ordonnances du talé-lama, et que le lendemain nous pourrions nous mettre en route, tard ou de bonne heure, selon notre volonté.

Aussitôt que le jour parut, nous montâmes à cheval et nous dîmes adieu à Midchoukoung. Après quelques heures de marche, nous quittâmes, comme par l'extrémité d'un immense entonnoir, la grande vallée que nous avions suivie depuis Lha-Ssa, et nous entrâmes

dans un rude et sauvage pays. Pendant cinq jours, nous voyageâmes conthiuellemeutdans un labyrinthe, allant tantôt à droite, tantôt à gauche» quelquefois revenant en quelque sorte sur nos pas, pour éviter des gouffres et tourner des raontagues inaccessibles. Nous ne quittions jamais la profondeur des ravins ou les bords escarpés et rocailleux des torrents; nos chevaux bondissaient plutôt qu'ils ne marchaient. Des animaux vigoureux , mais qui seraient étrangers à ces affreuses contrées, ne pourraient résister longtemps aux fatigues d'une semblable route. Pendant une demi-journée seulement, nous pûmes voyager avec assez d'agrément et de sécurité. Nous retrouvâmes la rivière que nous avions déjà traversée en sortant de Lha-Ssa ; elle coulait tranquillement dans un lit légèrement incliné, et ses larges bords offraient aux voyageurs un chemin facile et uni. Au milieu de ces contrées sauvages, on ne rencontre, pour passer la nuit, que des masures froides, humides et ouvertes à tous les vents. Cependant on y arrive tellement brisé de fatigue, qu'on y dort toujours d'un sommeil profond.

Avant d'arriver à la ville de Ghiamda, nous traversâmes la montagne Loumma-Ri. « Cette montagne, c dit l'Itinéraire chinois, est haute et peu escarpée; « elle s'étend sur une largeur d'environ quarante lis. c Les neiges, les glaces, et les menaçantes sommités c que les voyageurs rencontrent en chemin , avant c d'arriver à cette montagne, et qui épouvantent le « cœur et offusquent les yeux, peuvent la faire regar* « der, par comparaison, comme une plaine aisée à t passer. > Le sommet du mont Loumma-Ri, quoi-

que Irès-élevé, est en effet d*un accès facile. Nous y arrivâmes par une pente douce , et sans être obligés de descendre une seule fois de cheval; circonstance très-remarquable, quand il s'agit des montagnes du Tbibet. Nous trouvâmes cependant, de Tautre côté de la montagne, une assez grande diflSculté, à cause de la neige, qui, ce jour-là, tombait en abondance. Les animaux glissaient souvent; quelquefois leurs pieds de den-ière venaient brusquement se réunir à ceux de devant ; mais ils ne s'abattaient jamais. Il en résultait seulement pour le cavalier comme un petit balancement d'escarpolette, auquel on s'habituait insensiblement.

Le pacificateur des royaumes voulut descendre la montagne à pied pour se réchauffer un peu; mais, après quelques pas mal assurés, il chancela un instant sur ses pauvres jambes, fit la culbute, et alla tracer dans la neige un large et profond sillon. Il se releva plein de colère, courut au soldat qui était le plus rapproché, et l'accabla de malédictions et de coups de fouets, parce qu'il n'était pas descendu de cheval pour le soutenir. Tous les soldats chinois sautèrent aussitôt en bas de leur monture, et vinrent se prosterner devant leur colonel et lui faire des excuses. Tous, en effet, avaient manqué à leur devoir; car, d'après l'urbanité chinoise, lorsqu'un chef met pied à terre, tous les subalternes doivent ù l'instant descendre de cheval.

Quand nous fùmesau bas de la montagne deLoumma- Ri, nous continuâmes notre route le long d'une petite rivière qui serpentait au milieu d'une forêt de sapins tellement touffus, que la clarté du jour y péné-

trail à peine. La neige s'arrêtait, par couches épaisses, sur les larges branches des arbres, d'où le veol la secouait quelquefois par gros flocons sur la caravane. Ces petites avalanches, tombant à Timproviste sur les cavaliers, les faisaient tressaillir et leur arrachaient des cris de surprise; mais les animaux, qui, sans doule, avaient traversé d'autres fois cette forêt avec un temps semblable, demeuraient impassibles. Ils allaient toujours leur pas ordinaire, sans s'effaroucher, se contentant de secouer nonchalamment leurs oreilles lorsque la neige les incommodait.

A peine sortis de la forêt, nous lûmes tous obligés de mettre pied a terre, pour escalader pendant une heure d'horribles entassements de rochers. Quand nous fûmes arrivés au sommet, on replia les brides sur le cou des chevaux, qu'on abandonna à la sagacité de leur instinct, pour se diriger sur cette pente rapide et semée de précipices. Les hommes descendirent, tantôt à reculons, comme le long d'une échelle, tantôt en s'asseyant et en se laissant glisser sur la neige; tout le monde se tira victorieusement de ce mauvais pas, et on arriva au bas, sans que personne se fût cassé ni bras ni jambes.

Nous fîmes encore cinq lis dans une étroite vallée, et nous aperçûmes enfin, au pied d'une haute montagne, une vaste agglomération de maisons, parmi lesquelles s'élevaient deux temples bouddhiques aux proportions colossales. C'était la station de Ghïamda, Un peu avant d'entrer dans la ville, nous rencontrâmes sur la route une compagnie de dix-huit soldats rangés en file, et ayant à leur tête deux petits mandarins décorés du globule blanc. Mandarins et soldats, tous

avaient le sabre nu à la main et un arc en bandoulière. C'était la garnison de Ghiamda, qui, sous les armes et en grand uniforme, attendait Ly, le paciticaleur des royaumes, pour lui rendre les honneurs militaires. Quand la cafavane se fut suflisamment rapprochée , les dix-huit soldats et les deux mandarins tombèrent à genoux, appuyèrent contre terre la pointe de leur sabre, et s'écrièrent tous ensemble : « Au tou sse Ly-Kouo-Ngau , la chélive garnison de Ghiamda, salut et prospérité... • A ces mots, Ly-Kouo-Ngan et les soldats de sa suite firent aussitôt arrêter leurs chevaux, mirent pied à terre, et coururent vers la garnison pour l'inviter à se relever. De part et d'autre, on se fit des inclinations interminables, pendant lesquelles nous continuâmes sans façon notre route. A l'entrée de la ville, nous eûmes, à notre tour, notre petite réception oflicielle. Deux Thibétains en habits de fête saisirent, pour nous faire honneur, la bride de notre cheval, et nous conduisirent à la maison qui nous avait été préparée. Là nous attendait le dhéba ou premier magistrat du district, qui nous offrit une écharpe de félicité, et nous introduisit dans une salle où était une table déjà servie de thé au lait, de beurre, de galettes et de fruits secs. Dans toutes ces marques de bienveillance et d'attention, nous ne pûmes nous empêcher de voir* un effet des ordres que le régent avait envoyés.

Pendant que nous faisions honneur à cette modeste collation, on vint nous annoncer que nous serions obligés de nous arrêter pendant deux jours à Ghiamda, parce que le dhéba du district, n'ayant reçu que dans la matinée la nouvelle de notre prochaine arrivée,

wor^

n'avail pas eu le iemps d'envoyer chercher les animaux, qui se trouvaient au pâturage, à une distance irès-éloignée de la ville. Cette nouvelle nous fut trèsagréable; mais elle plongea dans la désolation Ly- Kouo-Ngan et le lama Dsiamdchang. Nous essayâmes de les consoler, en leur disant que lorsqu'on n'était pas maître de diriger les événements, il fallait les subir avec calme et résignation. Nos deux conducteurs trouvaient notre doctrine magnlBque en théorie, mais la pratique était peu de leur goût. Cependant ils furent obligés de convenir, dans la suite, que ce retard était venu assez à propos; car, pendant les deux jours que nous restâmes à Ghiamda, le ciel fut si sombre, le vent du nord souffla avec tant de violence, et la neige tomba si abondamment, que, de Tavis des gens du pays, on n'eut pu se mettre en route impunément avec un temps si affreux. A en juger, en effet, d*après ce qui se passait dans la vallée, il était aisé de comprendre qu'un ouragan épouvantable devait désoler les montagnes.

Le lendemain de notre arrivée à Ghiamda, nous reçûmes la visite des deux officiers chinois résidant dans cette ville. L'un portait le titre de pa-lsoung, et l'autre celui de weï-wei. Le pa-lsoung était un bel homme, vigoureusement membre, ayant la parole vibrante et les mouvements brusques. Une large balafre, qui sillonnait sa figure, et de grandes moustaches noires, ne contribuaient pas peu à lui donner une magnifique tournure de soldai. Pendant quatre ans, il avait fait la guerre dans le Kachkhar, en qualité de simple soldat, et en était revenu avec le titre de pa-tsoung et la décoration de la plume de paon. Le

wei-wei, jeune homme de vingt-deux ans» élail aussi d'une taille avantageuse; mais son extérieur langou* renx et efféminé contrastait singulièrement avec la mâle allure de son collègue. Sa figure était blanche, nnotle, et d'une délicatesse extrême ; ses yeux étaient toujours humides et languissants. Nous lui demandâmes s'il était malade, c Non, nous répondit-il d'une voix presque éteinte, ma santé est excellente... » Et, en disant ces mots, ses joues se colorèrent d'une légère teinte de rougeur. Nous comprîmes que notre question avait été indiscrète, et nous entamâmes un antre sujet de conversation. Ce pauvre jeune homme était un forcené fumeur d'opium. Quand ils furent partis, Ly-Kouo-Ngan nous dit : c Le pa-tsoung est un homme qui est né sous une constellation très-favofl*able; il montera rapidement les degrés du mandarinat militaire : mais le wei-wei est né sous un mauvais brouillard ; depuis qu'il s'est passionné pour la fumée européenne, le ciel l'a abandonné. Avant qu'une année se soit écoulée, il aura salué le monde. »

La pluie torrentielle qui tomba presque sans interruption, pendant notre séjour à Ghîamda, ne nous permit pas de visiter en détail cette ville très-populeuse et assez commerçante. On y rencontre un grand nombre de Pébouns ou Indiens du Boutan, qui exploitent, comme à Lha-Ssa, tout ce qui tient aux arts et à l'industrie. Les produits agricoles du pays sont presque nuls. On cultive, dans la vallée, de l'orge noire en quantité à peine suffisante pour la consommation des habitants. La richesse du pays provient de la laine et du poil de chèvre, dont on fabrique des étoffes. Il parait que, parmi ces montagnes affreuses,

il existe des pâturages excellents, où les Thibétains nourrissent de nombreux troupeaux. Le lapis Inzuli, les cornes de cerf et la rhubarbe, sont Tobjet d'un assez grand commerce avec Lha-Ssa cl les provinces du Sse-Tchouen et du Yun-Nan. On prétend que c'est sur les montagnes qui environnent Ghiamda, qn*on recueille la meilleure qualité de rhubarbe. Ce district foisonne aussi en gibier de toute espèce. La forêt que nous traversâmes après avoir quitté le montLounima- Ri est particulièrement remplie de perdreaux, de faisans, et de plusieurs variétés de poules sauvages. Les Thibétains ne savent tirer aucun parti de ces mets si recherchés par les gourmets d'Europe. Ils les mangent bouillis et sans aucune espèce d'assaisonnement. Les Chinois sont sur ce point, comme surtout le reste, beaucoup plus avancés que leurs voisins. Le cuisinier de Ly-Kouo-Ngan savait nous préparer la venaison d'une façon qui ne laissait rien à désirer.

Le jour fixé pour le départ étant arrivé, les oulah se trouvèrent prêts de grand matin. Le vent avait complètement cessé, et la pluie ne tombait plus. Cependant il s'en fallait que le temps fût beau; une brune froide et épaisse remplissait la vallée, et dérobait à la vue les montagnes environnantes. Mous dûmes néanmoins partir, car les gens du pays s'accordaient à dire que, pour la saison, c'était tout ce qu'on pouvait désirer de mieux. « Tant que vous serez dans la vallée, nous disait-on, vous ne verrez pas très-clair; mais une fois arrivés sur les hauteurs, l'obscurité disparaîtra : règle générale, quand il y a de la brume dans la vallée, il tombe de la neige sur les montagnes. » Ces paroles étaient très-peu rassurantes; il

fallut pourtant se résigner, et s'aguerrir contre la neige, car tout le monde nous assurait que, depuis Ghiamda jusqu'aux frontièresdeChine, tous les jours, sans en excepter un seul, nous eu verrions sur notre route.

Au moment où nous montions à cheval, le dhéba de Ghiamda nous fit cadeau de deux paires de lunettes, pour mettre nos yeux à l'abri de la blancheur éblouissante de la neige. Nous ne pûmes d'abord nous empêcher de rire à la vue de ces appareils d'optique d'une façon toute nouvelle. La place que tiennent les verres dans les lunettes ordinaires élait occupée par un tissu en crin de cheval extrêmement bombé, et ressemblant assez par la forme à de grosses coques de noix. Pour teoir ces deux couvercles assujettis sur les yeux, il y avait, des dei}% côtés, deux longs cordons qu'on faisait passer derrière les oreilles, et qu'on nouait ensuite sous le menton. Nous remerciâmes cet excellent dhéba du plus profond de notre cœur; car, dans les circonstances où nous nous trouvions, ce cadeau était inappréciable. En traversant la montagne de Loumma- Ri, nous avions eu déjà beaucoup à souffrir de la réverbération de la neige.

En sortant de la ville, nous rencontrâmes, comme en y entrant, les soldats de la garnison, qui attendaient au passage Ly-Kouo«Ngan pour lui faire le salut militaire. Ces hommes, raugés en file au milieu d'un épais brouillard et tenant dans la main un sabre qui reluisait dans l'obscurité, avaient quelque chose de si fantastique, que presque tous les chevaux de la caravane en furent épouvantés. Ces saluts militaires se renouvelèrent, sur la route, partout où il y avait

des soldats chinois. Ly-Kouo-Ngan en était exaspéré. Comme il ne pouvait, à cause de ses jambes malades, descendre de cheval et y remonter qu'avec de grandes difficultés, ces cérémonies étaient pour lui un vérîlable supplice. Il avait beau envoyer en avant un de ses soldats pour avertir qu'on ne vint pas lui faire de réception, on n'y mettait que plus d'empressement et un plus grand appareil, car on s'imaginait que c'était par modestie qu'il voulait se soustraire aux honneurs qu'on devait rendre à sa dignité.

A quatre lis loin de Ghiamda, nous traversâmes un large et impétueux torrent sur un pont formé avec six énormes troncs de sapin non rabotés, et si mal unis ensemble, qu'on les sentait rouler sous les pieds. Personne n'osa passer à cheval, et ce fut un grand bonheur pour un des soldats de la troupe; son cheval ayant glissé sur le pont humide et tremblant, une de ses jambes de devant s'enfonça jusqu'au poitrail entre les jointures de deux arbres, où il demeura pris comme dans un étau. Si le cavalier se fût trouvé dessus, il eût été infailliblement précipité au fond du torrent et brisé sur les rochers. Après de longs et pénibles eCTorts, on finit par retirer ce pauvre animal de cette affreuse position. Au grand étonuement de tout le monde, il en sortit sans s'être cassé la jambe, sans même avoir reçu la moindre blessure.

Par delà ce misérable pont, nous reprîmes notre rude pèlerinage à travers des montagnes escarpées et encombrées de neige. Pendant quatre jours, nous ne rencontrâmes dans ces contrées sauvages aucun village thibétain. Tous les soirs, nous couchions dans les corps de garde chinois, auprès desquels se grou-

paient quelques cabanes de bergers, (onsiruiles avec des écorces d'arbres. Pendant ces quatre jours, nous changeâmes pourtant Irois fois les oulah, sans éprouver le moindre relard. Les ordres avaient été si bien donnés d'avance, qu'à noire arrivée au posle nous trouvions déjà tout disposé pour noire départ du lendemain. Si nous n'avions su que parmi ces contrées, désertes en apparence, il y avait cependant, dans les gorges des montagnes, de nombreux bergers vivant &0US des tentes, il nous eût été impossible de nous expliquer cette prompte organisation dos oulali. Eu général, ce n'a jamais été que dans les grands endroits que le service de la caravane a éprouvé des relards et des dillicullés.

Le quatrième jour depuis notre départ de Ghiamda, api'ès avoir traversé sur la glace un grand lac, nous nous arrélâmes au posle (.VAidza, petit village dont les habitants cultivent quelques lambeaux de terre, dans une petite vallée entourée de montagnes dont la cime est couronnée de houx et de pins. L'Itinéraire chinois dit au sujet du lac qu'on rencontre avant d'arriver à Aulza : « La licorne, animal très-curieux, se trouve dans le voisinage de ce lac, qui a quarante lis de longueur. >

La licorne, qu'on a longtemps regardée comme un étfe fabuleux, existe réellement dans le Thibel. On la trouve souvent représentée parmi les sculptures et les peintures des temples bouddiques. En Chine même, on la voit souvent dans les paysages qui décorent les auberges des provinces septentrionales '.

' Nous avons eu longtemps entre les mains un pelil traité

Les habitanis d'Adtza parlaient de cet animal, sans y attacher une plus grande importance qu'aux autres espèces d'antilopes qui abondent dans leurs montagnes. Nous n'avons pas eu la bonne fortune d'apercevoir de licorne durant nos voyages dans la Haute-Asie. Mais tout ce qu'on nous en a dit ne fait que confirmer les détails curieux que M. Klaprotli a publiés sur ce sujet dans le nouveau Journal asiatique. Nous avons pensé qu'il ne serait pas hors de propos de citer ici une note intéressante, que cet orientaliste, d'une immense érudition, a ajouté à la traduction de Vlùnéraire de Lou-Hoa^Tchou :

« La licorne du Thibet s'appelle, dans la langue de ce pays, sérou; en mongol, kéré, et en chinois, tou" kio'cheoUf c'est-ù-dire l'ayiimal à une corne, ou kio" touan, corne droite. Les Mongols confondent quelquefois la licorne avec le rhinocéros, nommé, en mantchou, boUi gonrgou, et en sanscrit, khadga, en appelant ce dernier également kéré.

« l^a licorne se trouve mentionnée pour la première fois, chez les Chinois, dans un de leurs ouvrages qui traite de l'histoire des deux premiers siècles de notre ère. Il y est dit que le cheval sauvage, l'argali et le kio' touan sont des animaux étrangers à la Chine» qu'ils vivent dans la Tartarie, et qu*on se servait des cornes du dernier pour fane les arcs appelés arcs de licorne.

« Les historiens chinois, mahomélans et mongols»

mongol d'hisloire nalurelle, à Tiisage des enfants, où l'on voyait une licorne représentée sur une des planches dont cet ouvrage classique était illustré.

rapportent unaDimeinent la tradition suivante, relative à un fait qui eut lieu en 1224, quand Tchinggiskhan se préparait à aller attaquer flndoustan. «Ce conquérant c ayant soumis le Thibet, dit Thisloire mongole, se c aiit en marche pour pénétrer dans VEnedkek{Vlndie), c Comme il gravissait le moni Djadanaring, il vit venir « à sa rencontre une bêle fauve, de Tespèce appelée

< sérou, qui n'a qu'une corne sur le sommet de la tête; « celte l)éle se mit trois fois à genoux devant le moc narque, comme pour lui témoigner son respect. « Tout le monde étant étonné de cet événement, le t monarque s'écria: L'empire de llndoustan est, à ce « qu'on assure, le pays oii naquirent les majestueux « bouddhas et bouddhisatvas, ainsi que les puissants « bogdas, ou princes de l'antiquité; que peut donc t signifier que cette bête privée de parole me salue c comme un homme? Après ces paroles, il retourna

< dans sa patrie. >

« Quoique ce fait soit fabuleux, il ne démontre pas moins l'existence d'un animal à une seule corne dans les hautes montagnes du Thibet. Il y a aussi, dans ce pays, des lieux qui tirent leur nom du grand nombre de ces animaux, qui y vivent par troupeaux, tels que le canton de Sérou-Dziong, c'est-à-dire village de la Rive des Licornes, situé dans la partie orientale de la province de Kham, vers la frontière de la Chine.

« Un manuscrit thibétain, que feu le major Lattre a eu l'occasion d'examiner, appelle la licorne h tsopoà une corne. Une corne de cet animal fut envoyée à Calcutta; elle avait cinquante centimètres de longueur et onze centimètres de circonférence; depuis la racine, elle allait en diminuant et se terminait en pointe. Elle

était presque droite, noire, et un peu aplatie des deux côtés; elle avait quinze anneaux, mais ils n'étaient proéminents que d*un côté.

c M . Hodgson, résident anglais dans le Népal , est enfin parvenu à se procurer une licorne, et a fixé indubitablement la question relative à Texistence de celte espèce d*antilope, appelée ichirou dans le Tbibet méridional qui confine au Népal. C'est le même mot que sérou, prononcé autrement suivant les dialectes différents du nord et du midi.

« La peau et la corne, envoyées à Calcutta par M. Hodgson, appartenaient à une licorne morte dans la ménagerie du radjah du Népal. Elle avait été présentée à ce prince par le lama de Digourichi {Jikazze)^ qui laimail beaucoup. Les gens qui amenèrent ranimai au Népal informèrent M. Hodgson que le tchirou se plaisait principalement dans la belle vallée ou plaine de Tingri, siluée dans la partie méridionale de la province thibétaine de Tsang, et qui est arrosée par VArroun. Pour se rendre du Népal dans celte vallée, on passe le défilé de Kouti ou Nialam, Les Népaliens appellent la vallée de TArroun T'ingrï-Meidam, de la ville de Tingri, qui se trouve sur la gauche de celte rivière; elle est remplie de couches de sel, autour desquelles les ichirom se rassemblent en troupeaux. On décrit ces animaux comme extrêmement farouches, quand ils sont dans Télat sauvage; ils ne se laissent approcher par personne, et s'enfuient au moindre bruit. Si on les attaque, ils résistent courageusement. Le maie et la femelle ont en général la même apparence.

« La forme du ichirou est gracieuse, comme celle

(le (ous les autres antilopes; il a aussi les yeux incomparables des animaux de cette espèce. Sa couleur est rougeâtre, comme celle du faon, à la partie supérieure du corps, et blanche à rinférieure. Ses caractères distinclifs sont: d'abord une corne noire, longue et pointue, ayant Irois légères courbures, avec des anneaux circulaires vers la base; ces anneaux sont plus saillants sur le devant que sur le derrière de la corne; puis deux touffes de crin qui sortent du côté extérieur de chaque narine; beaucoup de soie enloure le nez et la bouche, et donne à la tête de l'animal une apparence lourde. Le poil du ichirou est dur, et parait creux comme celui de tous les animaux qui habitent au nord de l'Himalaya, et que M. Hodgson a eu l'occasion d'examiner. Ce poil a environ cinq centimètres de longueur; il est si touffu, qu'il présente au toucher comme une masse solide. Au-dessous du poil, le corps du tchirou est couvert d'un duvet très-fin et doux, comme presque tous les quadrupèdes qui habitent les hautes régions des monts Himalaya, et spécialement comme les chèvres dites de Kachemir,

t Le docteur Abel a proposé de donner au tchirou le nom systématique à'antilope Hodgsonii, d'après celui du savant qui a mis son existence hors de doute '. »

• L'aiitilope-licorne du Thibet est probablement ro/ya?-capra des aiicieits. On le trouve encore dans les déserts de la llaule- Nubie, où on le nomme an'el. La licorne, en hébreu réem et en grec monoceros, telle qu'elle est représentée dans la Bible et dans Pline le naturaliste, ne peut être identifiée avec Vorxûi^capra. La licorne des livres saints parait être un pachyderme d'une force prodigieuse et d'une épouvantable férocité. Au rap-

A Atdze, nous changeâmes les oalah, quoique nous n'eussions que cinquante lis à parcourir avant d'arriver à la résidence de Lha-Ri. Il nous fallait des animaux frais et accoutumés à la route épouvantable que nous avions devant nous. Une seule montagne nous séparait de Lha-Ri, et pour la franchir, il était, disait-on, nécessaire de partir de grand matin si nous voulions arriver avant la nuit. Nous consultâmes lllinéraire, et nous y trouvâmes la jolie description que voici : c Plus loin, on passe par une grande montagne < dont les sommets s'élèvent à pic. Les glaces el les i neiges n'y fondent pas pendant les quatre saisons • de Tannée. Ses abîmes ressemblent aux l)ords es- € carpes de la mer; souvent le vent les comble de c neige ; les chemins y sont presque impi^aticàbles, c tant la descente est rapide et glissante... » Comme on le voit, ce court mais énergique aperçu ne nous promettait pas pour le lendemain une trop agréable partie de plaisir. Oh! comme nous eussions cédé volontiers notre place à quelques-uns de ces intrépides touristes, que l'amour de la neige et des glaces, des rochers et des précipices, conduit tous les ans, en cabriolet, au milieu des Alpes, ces miniatures des montagnes du Thibet.

Une chose peu propre à nous encourager, c'est que les gens de la caravane, les habitants mêmes du pays, tout le monde paraissait préoccupé et inquiet. On se demandait avec anxiété, si la neige, qui était tombée en abondance pendant cinq jours, el qui n'avait pas ( îi( ore eu le temps de s'affaisser, ne rendrait pas la

j'Orl <le5 voyageurs, elle existe dans TAfrique centrale, el les Arabes lui donrieiil le nom de aboukarn.

VOYAGE DAKS LE THIBET. i85

montagne infranchissable; si l'on n'avait pas à craindre de s'enfoncer dans des abîmes, ou d'être écrasé par des avalanches; si, enfin, il ne serait pas prudent d'attendre quelques jours, dans l'espoir que la neige serait dispersée parle vent, ou fondue en partie par le soleil, ou solidifiée par le froid. A toutes ces questions, on n'avait que des réponses fort peu rassurantes. Afin de nous mettre à l'abri de la pusillanimité et de la présomption, nous tînmes, avant de nous coucher, un conseil auquel nous appelâmes les vieux montagnards de la contrée. Après une longue délibération, on décida, premièrement, que si le lendemain le temps était calme et serein, on pourrait se mettre en roule sans témérité; secondement, que, dans l'hypolhèse du départ, les bœufs à long poil chargés des bagages, et conduits par les gens du pays, précéderaient les cavaliers, afin de leur tracer, dans la neige, un chemin plus facile. La chose étant ainsi arrêlée, nous essayâmes de prendre un peu de repos, comptant médiocrement sur les avantages de ce plan , et beaucoup sur la protection de la divine Providence.

Quand nous nous levâmes, quelques étoiles brillaient encore au ciel, et luttaient contre les premières blancheurs de l'aube; le temps était d'une beauté admirable. On fit donc promptement les préparatifs du départ, et aussilôt que les dernières obscurités de la nuit furent entièrement dissipées, nous commençâmes à gravir la formidable montagne des Esprits (Lha^Hi). Elles'élevait devant nous comme un immense bloc de neige, où les yeux n'apercevaient pas un seul arbre, pas un brin d'herbe, pas un point noir qui vînt rompre l'uniformité de cette blancheur éblouissante.

zVinsi qu*il avait élé réglé, les bœufs à long poil, suivis de leurs conducteurs, s'avancèrent les premiers, marchant les uns après les autres; puis tous les cavaliers se rangèrent en (ilesur leurs traces, et la longue caravane, semblable ù un gigantesque serpent, déroula lentement ses grandes spirales sur les flancs de la montagne. D*abord la pente fut peu rapide; mais nous trouvâmes une si affreuse quantité de neige, que nous étions menacés, à chaque instant, d*y demeurer ensevelis. On voyait les bœufs placés à la tête de la colonne, avançant par soubresauts, cherchant avec anxiété à droite et à gauche les endroits les moins périlleux, quelquefois disparaissant tout à fait dans des gouffres, et bondissant au milieu de ces amas de neige mouvants, comme de gros marsouins dans les flots de l'Océan. Les cavaliers qui fermaient la marche trouvaient un terrain plus solide. Nous avancions pas à pas dans un étroit et profond sillon entre deux murailles de neige qui s'élevaient au niveau de notre poitrine. Les bœufs à long poil faisaient entendre leur sourd grognement, les chevaux haletaient avec grand bruit, et les hommes, afin d'exciter le courage de la caravane, poussaient tous ensemble un cri cadencé, et semblable à celui des mariniers quand ils virent au cabestan. Peu à peu la route devint tellemeni roide et escarpée, que la caravane paraissait en quelque sorte suspendue à la montagne. Il ne fut plus possible de rester à cheval. Tout le monde descendit, et chacun se cramponnant à la queue de son coursier, on se remit en marche avec une nouvelle ardeur. Le soleil, brillant de tout son éclat, dardait ses rayons sur ces vastes entassements de neige, et en faisait jaillir d'innombra-

bles étincelles, donl le scintillement éblouissail la vue. Heureusement, nous avions les yeux abrités sous les inappréciables lunettes dont nous avait fait cadeau le dhéba de Ghiamda.

Après de longues et indicibles fatigues, nous arrivâmes ou plutôt nous fûmes hissés sur le sommet de la montagne. Le soleil était déjà sur son déclin. On s'arrêta un instant, soit pour rajuster les selles et consolider les bagages, soit pour détacher de la semelle des bottes ces insupportables blocs de neige, qui s*y étaient amassés et solidifiés en forme de cônes reversés. Tout le monde était transporté de joie; on éprouvait une sorte de fierté d*être monté si haut, et de se trouver debout sur ce gigantesque piédestal. On aimait à suivre des yeux cette profonde et tortueuse ornière qu*on avait creusée dans la neige, et dont la teinte roussàtre se dessinait sur le blanc immaculé de la montagne.

La descente était plus escarpée que la montée; mais elle était beaucoup moins longue, et ne demandait pas les efforts que nous avions été obligés de déployer de Tautre côté du mont. L'exiréme roideur de la pente était au contraire une facilité pour descendre; car il n'y avait qu'à se laisser aller; le seul danger était de rouler trop brusquement, de franchir le sentier battu, et d'aller s'engloutir pour toujours au fond de quelque abîme. Dans un semblable pays, des accidents de ce genre ne sont nullement chimériques. Nous descendîmes donc lestement, tantôt debout, tantôt assis, et sans autres mésaventures que des culbutes et de longues glissades, bien plus propres à exciter l'hilarité que la crainte des voyageurs.

Un peu avant d'arriver au bas de la monlagne, toute la caravane s*arréia sur un petit plateau où s'élevaii un obo, ou oionument bouddhique, en pierres amoncelées et surmontées de banderolles et d*osseaaents chargés de sentences thibétaines. Quelques énormes et majestueux sapins entouraient cet obo^ et l'abritaient sous un magnifique dôme de verdure. cNoiis voici arrivés au glacier de la montagne des Esprits, nous dit Ly-Kouo-Ngan ; nous allons rire un instant. • Nous regardâmes avec étonnement le pacificateur des royaumes, f Oui, voici le glacier, voyez de ce côté... • Nous nous dirigeâmes vers l'endroit qu'il nous indiquait; nous nous penchâmes sur le bord du plateau, et nous aperçûmes un immense glacier extrêmement bombé, et bordé des deux côtés par d'affreux précipices. On pouvait entrevoir, sous une légère couche de neige, la couleur verdâtre de la glace. Nous détachâmes une pierre du monument bouddhique et nous la jetâmes sur le glacier. Un bruit sonore se fit entendre, et la pierre glissant avec rapidité, laissa sur son passage un large ruban vert. Il n'y avait pas à en douter, c'était bien là un glacier; et nous comprimes une partie des paroles de Ly-Kouo-Ngan ; mais nous ne trouvions absolument rien de risible à être obligés de voyager sur une pareille route. Ly-Kouo-Ngan avait cependant raison en tout point, et nous pûmes bientôt nous en convaincre.

On fit passer les animaux les premiers, d'abord les bœufs et puis les chevaux. Un magnifique iKBuf a long poil ouvrit la marche : il avança gravement jusque sur le bord du plateau; là, après avoir allongé le cou, flairé un instant la glace, et soufflé par ses larges na-

VOYAGK DANS LE THlBIiT. 189

seaux quelques épaisses bouffées de vapeur, il appliqua avec courage ses deux pieds de devant sur le glacier, et parlit à Tinslant comme s*il eût élé poussé par un ressort. Il descendit les jambes écartées, mais aussi roides et immobiles que si elles eussent été de marbre. Arrivé au bout du glacier, il fit la culbute, et se sauva grognant et bondissant à travers des flols de neige. Tous les animaux, les uns après les autres, nous donnèrent ce spectacle, qui était réellement palpitant d*intérét. Les chevaux faisaient en général, avant de se lancer, un peu plus de façon que les bœufs; mais il était facile de voir que les uns et les autres étaient accoutumés depuis longtemps à ce genre d'exercice.

Les hommes s'embarquèrent à leur tour, avec non moins d'intrépidité et de succès que les animaux, quoique d'après une méthode toute différente. Nous nous assîmes avec précaution sur le bord du glacier; nous appuyâmes fortement sur la glace nos talons serrés l'un contre l'autre; puis, nous servant du manche de notre fouet en guise de gouvernail, nous nous mîmes à voguer sur ces eaux glacées avec la rapidité d'une locomotive. Un marin eût trouvé que nous filions au moins douze nœuds. Dans nos longs et nombreux voyages, nous n'avions encore jamais rencontré un moyen de transport à la fois si commode, si expéditif, et surtout si rafraîchissant.

Au bas du glacier, chacun rattrapa son cheval comme il put, et nous continuâmes notre route, selon la méthode vulgaire. Après une descente peu rapide, nous laissâmes derrière nous la moniatjne des Esprits, et nous entrâmes dans une vallée parsemée çà et là de larges plaques de neige qui avaient résisté aux rayons

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