‹ Souvenirs d'un voyage dans le Thibet en 1844, 1845 et 1846Chapitre 5 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

prétendre. On ne compte que huit ulioung-iang dans Tempire : quatre Mantchous et quatre Chinois; ils composent le conseil intime de l'empereur, et ont le droit de correspondre directement avec lui.

Vers la 6n de 1839» Ki-Chan fut envoyé a Canton, en qualité de vice-roi de la province et avec le titre de commissaire impérial; il avait tout pouvoir pour traiter, au nom de son gouvernement, avec les Anglais, et rétablir la paix qui avait été troublée par les mesures folles et violentes de Lin, son prédécesseur. Ce qui fait le plus grand éloge de la capacité de Ei- Chan, c'est qu'à son arrivée à Canton il reconnut l'immense supériorité des Européens sur les Chinois, et comprit qu'une guerre était impossible. Il entra donc sur-le-champ en négociations avec H. Elliot, plénipotentiaire anglais, et la paix fut conclue, moyennant la cession de la petite île de Hong-Kong. Pour cimenter la bonne harmonie qui venait de s'établir entre l'empereur Tào-Kouang et la reine Victoria, Ki-Chan donna aux autorités anglaises un magniCque festin, auquel eut l'honneur d'assister M. de Rosamel, commandant de la corvette la Danaïde, arrivée depuis peu de jours dans la rade de Macao. Tout le monde fut enchanté des bonnes grâces et de l'amabilité du commissaire impérial.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés que les intrigues ourdies à Péking, par l'ancien commissaire impérial Lin, réussirent à faire casser, par l'empereur, le trailé qu'on venait de conclure à Canton. Ki-Chan fut accusé de s'êlre laissé corrompre par l'or des Anglais, et d'avoir vendu aux diables marins le territoire du céleste empire. L'empereur lui envoya une lettre

foudroyante, qui le déclarail digne de mort et lui donnait ordre de se rendre immédiatement à Péking. Le pauvre commissaire impérial n*eut pas la tête Iranchée, comme tout le monde s'y attendait; l'empereur, dans sa paternelle mansuétude, lui fit grâce de la vie, el se contenta de le dégrader de tous ses litres, de lui retirer toutes ses décorations, de confisquer ses biens, de raser sa maison, de faire vendre ses femmes à Tencan, et de Tenvover en exil au fond de la Tartarie.

Les amis nombreux et influents que Ki-Chan avait à la cour ne l'abandonnèrent pas dans son malheur; ils travaillèrent avec courage el persévérance à le faire renlrer dans les bonnes grâces de Tempereur. En 1844, il fui enfin rappelé de son exil, et envoyé à Lha-Ssa, en qualité de délégué extraordinaire, pour traiter l'affaire du nomekhan. Il partit décoré du globule bleu, au lieu du rouge, qu'il portait avant sa chute; on lui rendit la plume de paon, mais le privilège de porter la tunique jaune lui fut encore interdit. Ses amis de Péking se cotisèrent, et lui firent bâiir, à leurs frais, une magnifique maison. Le poste du Kin- Tchaï, au milieu des montagnes du Thibet, était encore considéré comme un exil; mais c'était un acheminement vers une glorieuse et complète réhabilitation.

Aussitôt après son arrivée à Lha-Ssa, Ki-Chan se concerta avec le bandchan-remboutchi et les quatre kalons, et fit arrêter le nomekhan. Ensuite, il fit subir on interrogatoire à toutes les personnes attachées au service de l'accusé, et, afin de les aider à déclarer la vérité, il leur fit enfoncer sous les ongles de longues aiguilles en bambou. Par ce moyen, comme disent les

Chinois, la vérité fut séparée de V erreur^ et la conduite du nomekhan fut manifestée au grand jour. Ce malheureux avoua lui-méfue ses crimes, sans qu*il fût besoin de le soumellre à la question; il se reconnut coupable d'avoir arraché trois vies au talé-lama, et de l'avoir fait transmigrer violemment : la première fois, par strangulation; la deuxième, par suffocation; et la troisième, par empoisonnement. Un procès-verbal fut dressé en chinois, en (artare et en (hibétain. Le nomekhan et ses complices le signèrent. Le bandchanremboutchi, les quatre kalons et l'ambassadeur chinois y apposèrent leur «ceau, et il fut immédiatement envoyé à Péking par un courrier extraordinaire. Tout cela se 6t à huit-clos et dans le plus grand secret.

Trois mois après, la capitale du Thibetélait plongée dans uneaffreuseagitation; on voyait placardé au grand portail du palais du nomekhan, et dans les rues principales de la ville, un édit impérial, en trois langues, sur papier jaune, et avec des bordures représentant des dragons ailés. Après de hautes considérations sur les devoirs des rois et des souverains grands et petits; après avoir exhorté les potentats, les monarques, les princes, les magistrats et les peuples des quatre mers à marcher dans les sentiers de la justice et de la vertu, ' sous peine d'encourir la colère du ciel et l'indignation du grand khan..., l'empereur rappelait les crimes du nomekhan, et le condamnait à un exil perpétuel sur les bords du Sakhalien-Oula, au fond de la Mantchourie... A la fin était la formule d'usage : Qu'on tremble et qu'on obéisse!!!

Les habitants de Lha-Ssa se portèrent avec empressement vers ces placards étranges, qu'ils n'étaient pas

accoutumés de voir sur les murs de leur ville. I^ nouvelle de la condamnation du nomekhan se répandit avec rapidité parmi la multitude; des groupes nombreux se formèrent, où Ton discutait avec feu, maïs à voix basse. Les figures étaient animées, et de tous côtés s*élevait un frémissement sourd et presque silencieux. L'agitation qui régnait parmi le peuple thibétain avait moins pour objet la chute méritée du nomekhan que Tintervention de Tautorité chinoise, intervention dont tout le monde se sentait froissé et humilié.

A la lamaserie de Sera, l'opposition se manifesta avec une tout autre énergie. Aussitôt qu'on y eut connaissance de l'édit impérial, l'insurrection fut spontanée et générale. Ces quinze mille lamas, qui étaient tous dévoués à la cause du nomekhan, s'armèrent précipitamment de lances, de fusils, de bâtons, de tout ce qu'ils purent rencontrer, et se précipitèrent sur Lha-Ssa, dont ils n'étaient éloignés que d'une demilieue. Les épais nuages de poussière qu'ils soulevaient dans leur course désordonnée, et les épouvantables clameurs qu'ils faisaient entendre, annoncèrent leur arrivée aux habitants de Lha-Ssa. Les lamas de Sera ! voici les lamas de Sera ! tel fut le cri qui retentit presque en même temps dans la ville entière, et qui porta l'effroi dans tous les cœurs. Les lamas fondirent comme une avalanche sur la résidence de l'ambassadeur chinois, et en firent voler les portes en éclats, aux cris mille fois répétés de : Mort à Ki- Ghan! mort aux Chinois! Mais ils ne trouvèrent personne sur qui ils pussent faire tomber leur colère.

L'ambassadeur, prévenu à temps de leur arrivée, avait

couru se cacher chez un kalon, et les gens de sa suite s'étaient dispersés dans la ville. La multitude des lamas se divisa alors en plusieurs troupes; les uns se portèrent au palais du nomekhan, et les autres envahirent la demeure des kalons, demandant à grands cris qu'on leur livrât l'ambassadeur chinois. 11 y eut, sur ce point, une lulle longue et acharnée, dans laquelle un des quatre ministres thit>étains fut mis en lambeaux; les autres reçurent des blessures plus ou moins dangereuses.

Pendant qu'on se battait chez les kalons pour s'emparer de la- personne de Ki-Ghan, la troupe la plus nombreuse des lamas avait enfoncé les portes de la prison où était enfermé le nomekhan, et voulait le porter en triomphe jusqu'à la lamaserie de Sera. Le nomekhan s'oppo.sa vivement à ce projet, et usa de toute son influence pour calmer l'exaltation des lamas... Il leur dit que leur révolte inconsidérée aggravait sa position au lieu de l'améliorer, c Je suis, leur dit-il, victime d'une conspiration; j'irai à Péking, j'éclairerai l'empereur, et je reviendrai triomphant au milieu de vous. Maintenant, nous n'avons qu'à obéir au décret impérial... Je partirai selon qu'il m'a été ordonné... Vous autres, rentrez en paix dans votre lamaserie. » Ces paroles ne changèrent pas la résolution des lamas; mais la nuit venant à tomber, ils reprirent lumultuairement le chemin de Sera, se promettant bien de mieux organiser leur plan pour le lendemain.

Quand le jour parut, les lamas commencèrent à s'agiter dans leur immense couvent, et se préparèrent à envahir de nouveau la ville de Lha-Ssa; mais, à leur

grand étonnement, ils aperçurent dans la plaine» aux environs de la lamaserie, des lentes nombreuses et une multitude de soldats tbibétains et chinois, armés jusqu'aux dents, et qui leur barraient le passage. A ceUe vue, tous les courages s'évanouirent; la conque marine se fit entendre, et ces soldats improvisés, jetant bas les armes, rentrèrent dans leurs cellules, prirent leur livre sous le bras, et se rendirent tranquillement au chœur, pour réciter, selon l'usage, les prières du matin.

Quelques jours après, le nomekhan, accompagné d'une bonne escorte, prit la route du Ssé-Tchouen, et s'achemina comme un mouton vers l'exil qui lui avait été assigné. On n'a jamais bien compris à Lha-Ssa comment cet homme, qui n'avait pas reculé devant ie meurtre de trois talé-lama, n'avait pas voulu profiter de l'insurrection des lamas de Sera. Il est certain que, d'un seul mot, il eut pu anéantir tous les Chinois qui se trouvaient à Lha-Ssa, et peut-être mettre en feu le Thibet tout entier; mais le nomekhan n'était pas trempé pour un pareil rôle; il avait la lâche énergie d'un assassin, et non l'audace d'un séditieux.

Ki-Chan, enivré de son triomphe, voulut étendre son pouvoir jusque sur les Thibétains complices du nomekhan. Cette prétention ne fut pas du goût des kalons, qui lui déclarèrent qu'à eux seuls appartenait le droit de juger des gens qui ne dépendaient en rien de la Chine, et contre lesquels on n'avait pas demandé la protection de l'empereur. Le kin-tchai n'insista point; mais pour ne pas avoir l'air de céder aux autorités thibélaines, il leur répondit officiellement qu'il leur abandonnait ces assassins de bas étage, parce

qu*ils ne valaient pas la peine qu'un représentant du grand empereur se mêlât de leur affaire.

Un nouveau nomekhan a été mis à la place de Texilé : on a choisi, pour cette charge éminente, le chaberon de la lamaserie de Ran-Tchan, jeune homme de dix-huit ans. Le (alé-lama et le nouveau nomekbao étant mineurs à Fépoque où nous arrivâmes à Lba- Ssa, la régence était conGée au premier kalon. Toute la sollicitude du régent consistait à élever des digues contre les empiétements et les usurpations de Tarnbassadeur chinois, qui cherchait, par tous les moyens, à profiter de la faiblesse dans laquelle se trouvait le gouvernement thibélain.

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