‹ Souvenirs d'un voyage dans le Thibet en 1844, 1845 et 1846Chapitre 6 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Visite de cinq mouchards. — Comparution devant le régent. — Ri-Chaii nous fait subir un interrogatoire.— Souper aux frais du gouvernement. — Une nuit de prison chez le régent. — Confidences du gouverneur des Ratchi.— Visite domiciliaire. — Scellé apposé sur tous nos e£Fets.— Tribunal sinico-thibétain . — Question des cartes de géographie. — Hommage rendu au christianisme et au nom français. — Le régent nous alloue une de ses maisons.— Érection d'une chapelle. — Prédication de PÊvangile. — Conversion d'un médecin chinois. —Conférences religieuses avec le régent. — Récréation avec un microscope. — Entretiens avecRi-Chan. — Caractère religieux des Thibétains. — Célèbre formule des bouddhistes. — Panthéisme bouddhique. ~ Élection du talé-lama. — La petite vérole à Lha-Ssa.— Sépultures en usage dans le Thibet.

Aussitôt après que nous nous fûmes présentés aux aulorilés thibétaines, en leur déclarant qui nous étions, et le but qui nous avait amenés à Lha-Ssa, nous profilâmes de la position semi-ofBcielle que nous venions de nous faire pour entrer en rapport avec les lamas thibétains et lartares, et commencer enfin notre œuvre de missionnaires. Un jour que nous étions assis à côté de notre modeste foyer, nous entretenant de questions religieuses avec un lama très-versé dans la

scieuce bouddhique, voilà qu'un Chinois vêtu d'une manière assez recherchée se présente inopinément à nous : il se dit commerçant, et témoigne un vif désir d'acheter de nos marchandises. Nous lui répondîmes que nous n'avions rien a vendre, c Comment rien à vendre? — Non, rien ; si ce n'est ces deux vieilles selles de cheval dont nous n'avons plus besoin. — Bon, bon! c'est précisément ce qu'il me faut; j'ai besoin de selles;... » et tout en examinant notre pauvre marchandise, il nous adresse mille questions sur notre pays et sur les lieux que nous avons visités avant d'arriver à Lha-Ssa... Bientôt arrive un deuxième Chinois, puis un troisième, puis enfin deux lamas enveloppés de magnifiques écharpes de soie. Tous ces visiteurs veulent nous acheter quelque chose; ils nous accablent de questions, et paraissent en même temps scruter avec inquiétude tous les recoins de notre chambre. Nous avons beau dire que nous ne sommes pas marchands, ils insistent. . . A défaut de soieries, de draperies ou de quincailleries, ils s'accommoderont volontiers de nos selles; ils les tournent et les retournent dans tous les sens; ils les trouvent tantôt magnifiques et tantôt abominables; enfin, après de longues tergiversations, ils partent en nous promettant de revenir.

La visite de ces cinq individus était faite pour nous donner à penser : leur façon d'agir et de parler n'avait rien de naturel. Quoique venus les uns après les autres, ils paraissaient s'entendre parfaitement, et marcher de concert vers un même bul. Leur envie de nous acheter quelque chose n'éïait évidemment qu'un prétexte pour déguiser leurs intentions : ces gens étaient plutôt des escrocs ou des mouchards que de vérita'

bles marchands. « Allendons, dîmes-nous; demeurons en paix ; plus tard, peut-élre, nous verrons clair dans cette affaire. »

L'heure de dîner étant venue, nous nous mimes à table, ou plutôt nous demeurâmes accroupis à côté de noire foyer, et nous découvrîmes la marmite, où bouillait depuis quelques heures une bonne tranche de bœuf grognant. Samdadchiemba, en sa qualité de majordome, la fit monter à la surface du liquide au moyen d'une large spatule en bois, puis la saisit avec ses ongles et la jeta précipitamment sur un bout de planche, où il la dépeça en trois portions égales : cha* cun prit une ration dans son écuelle, et à l'aide de quelques petits pains cuits sous la cendre, nous commençâmes tranquillement notre repas, sans trop nous préoccuper ni des escrocs ni des mouchards. Nous en étions au dessert, c'est-à-dire que nous en étions à rincer nos écuelles avec du thé beurré, lorsque les deux lamas, prétendus marchands, reparurent, c Le régent, dirent-ils, vous attend à son palais; il veut vous parler. — Bon ! est-ce que le régent, lui aussi, voudrait, par hasard, nous acheter nos vieilles selles? ~- 11 n'est question ni de selles, ni de marchandises... Levez- vous promptement, et suivez -nous chez le régent. » Notre affaire n'était plus douteuse; le gouvernement avait envie de se mêler de nous; mais dans quel but ? Était-ce pour nous faire du bien ou du mal ? pour nous donner la liberté, ou pour nous enchaîner? pour nous laisser vivre, ou pour nous faire mourir? C'était ce que nous ne savions pas , ce que nous ne pouvions prévoir. « Allons voir le régent, dîmes-nous, et pour tout le reste, a la volonté du bon Dieu ! >

Après nous être revêtus de nos plus belles robes, et nous être coiffés de uos majestueux bonnets en peau de renard, nous dîmes à notre estafier : c Allons! — Et ce jeune homme, fit -il en nous montrant du doigt Samdadchiemba, qui lui tournait les yeux d'une manière fort peu galante? — Ce jeune homme! c'est notre domestique ; il gardera la maison pendant notre absence. — Ce n'est pas cela ; il faut qu'il vienne aussi ; le régent veut vous voir tous les trois. > Samdadchiemba secoua, en guise de toilette, sa grosse robe de peau de mouton , posa d'une façon très-insolente une petite loque noire sur son oreille, et nous partîmes tous ensemble après avoir cadenassé la porte de notre logis.

Nous allâmes au pas de charge pendant cinq ou six minutes, et nous arrivâmes au palais du premier kalon, régent du Thibet. Après avoir traversé une grande cour, où se trouvaient réunis un grand nombre de lamas et de Chinois, qui se mirent à chuchoter en nous voyant paraître, on nous fit arrêter devant une porte dorée dont les battants étaient entr'ouverls : l'introducteur passa par un petit corridor à gauche, et un instant après la porte s'ouvril. Au fond d'un appartement orné avec simplicité, nous aperçûmes un personnage assis, les jambes croisées, sur un épais coussin recouvert d'une peau de tigre : c'était le régent. Delà main droite, il nous fil signe d'approcher. Nous avançâmes jusqu'à lui, et nous le saluâmes en mettant notre bonnet sous le bras. Un banc recouvert d'un tapis rouge était placé ù notre droite; nous fûmes invités à nous y asseoir, ce que nous fîmes immédiatement. Pendant ce temps, la porte dorée avait été

refermée, el il n'était resté dans la salle que le régent et sept individus qui se tenaient debout derrière lui, savoir : quatre lamas au maintien modeste et composé ; deux Chinois dont le regard était plein de finesse et de malice, el un personnage qu'ù sa grande barbe, à son turban et à sa contenance grave, nous reconnûmes être un musulman. Le régent était un homme d'une cinquantaine d'années; sa 6gure large, épanouie et d'une blancheur remarquable, respirait une majesté vraiment royale; ses yeux noirs, ombragés de longs cils, étaient intelligents et pleins de douceur. Il était vêtu d'une robe jaune doublée de martre-zibeline; une boucle ornée de diamants était suspendue à son oreille gauche, et ses longs cheveux, d'un noir d'ébène, étaient ramassés au sommet de la tête, et retenus par trois petits peignes en or. Son large bonnet rouge, entouré de perles et surmonté d'une boule en corail, était déposé à côté de lui sur un coussin vert.

Aussitôt que nous fûmes assis, le régent se mit à nous considérer longtemps en silence et avec une attention minutieuse. Il penchait sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche, et nous souriait d'une façon moitié moqueuse et moitié bienveillante. Cette espèce de pantomime nous parut, à la fin, si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire, c Bon! dîmes-nous en français et à voix basse, ce monsieur paraît assez bon enfant ; notre affaire ira bien. — Ah ! dit le régent, d'un ton plein d'affabilité, quel langage parlezvous? Je n'ai pas compris ce que vous avez dit. — Nous parlons le langage de notre pays. — Voyons, répétez à haute voix ce que vous avez prononcé tout bas. — Nous disions : Ce monsieur paraît assez bon II. 6

enfant. — Vous autres, comprenez-vous ce langage, ajouta-t-îl en se tournant vers ceux qui se tenaient debout derrière lui? » Ils s'inclinèrent tous ensemble, et répondirent qu'ils ne comprenaient pas. t Vous voyez, personne ici n'entend le langage de votre pays; traduisez vos paroles en thibétain. — Nous disions que, dans la physionomie du premier kalon, il y avait beaucoup de bonté. — Ah! oui, vous trouvez que j'ai de la bonté? Cependant je suis très-méchant. N'est-ce pas que je suis très-raéchanl? > demanda-t-il à ses gens. Ceux-ci se mirent à sourire, et ne répondirent pas. « Vous avez raison, continua le régent, je suis bon. car la bonté est le devoir d'un kalon. Je dois être bon envers mon peuple, et aussi envers les étrangers... > Puis il nous fit un long discours auquel nous ne comprîmes que fort peu de chose. Quand il eut fini, nous lui dîmes que, n'ayant pas assez d'habitude delà langue thibétaine, nous n'avions pas entièrement pénétré le sens de ses paroles. Le régent fit signe à un Chinois, qui avança d'un pas et nous traduisit sa harangue dont voici le lésumé : t On nous avait fait appeler, sans avoir la moindre intention de nous molester. Les bruits contradictoires qui, depuis notre arrivée à Lha-Ssa, circulaient sur notre compte avaient déterminé le régent à nous interroger luimême, pour savoir d'où nous étions. — Nous sommes du ciel d'occident, dîmes- nous au régent. — De Calcutta? — Non, notre pays s'appelle la France, — Vous êtes, sans doute, du Péling? — Non, nous sommes Français? — Savez- vous écrire? — Mieux que parler... » Le régent se détourna, adressa quelques mois à un lama, qui disparut et revint un instant après £ivec

du papier, de l'encre et un poinçon en bambou, t Voilà du papier, nous dit le régent; écrivez quelque chose. — Dans quelle langue? en thibélain? — Non, écrivez des caractères de votre pays. » L'un de nous prit le papier sur ses genoux, et écrivit cette sentence : Que sert à L* homme de conquérir le monde entier, s* il vient à perdre &on âmel c Ah! voilà des caractères de votre pays, je n'en avais jamais vu de semblables; et quel est le sens de cela?» Nous écrivîmes la traduction en thibélain, en tartare et en chinois, et nous la lui fîmes passer, c On ne m'avait pas trompé, nous dit-il ; vous êtes des hommes d'un grand savoir. Voilà que vous pouvez écriie dans toutes les langues, et vous exprimez des pensées aussi profondes que celles qu'on trouve dans les livres de prières. » Puis il répétait, en branlant lentement la léte : Que sertàTliomme de conquérir le monde entier, s*il vient à perdre son âme!

Pendant que le régent et les personnages dont il était entouré s'extasiaient sur notre merveilleuse science, on entendit tout à coup retentir, dans la cour du palais, les cris de la multitude et le bruit sonore du tamtam chinois, c Voici l'ambassadeur de Péking, nous dit le régent; il veut lui-même vous interroger. Dites-lui franchement ce qui vous concerne, et comptez sur ma protection ; c'est moi qui gouverne le pays. > Gela dit, il sortit avec les gens de sa suite par une petite porte dérobée, et nous laissa seuls au milieu de cette espèce de prétoire.

L'idée de tomber entre les mains des Chinois nous fil d'abord une impression désagréable, et l'image de ces horribles persécutions, qui, à diverses époques.

ont désolé les chrélienlés de Chine, s'empara loul à coup de notre imagination; mais nous fûmes bientôt rassurés en réQéchissant que, seuls et isolés comme nous Tétions au milieu du Thibet, nous ne pouvions compromettre personne. Cette pensée nous donna du courage, c Samdadchiemba, dîmes-nous à notre jeune néophyte, c'est maintenant qu'il faut montrer que nous sommes des braves, que nous sommes des chrétiens. Cette affaire ira peut-être loin; mais ne perdons jamais de vue Téternité. Si on nous traile bien, nous remercierons le bon Dieu; si on nous traite mal, nous le remercierons encore, car noi^s aurons le bonheur de souffrir pour la foi. Si on nous fait mourir, le martyre sera un beau couronnement de nos fùtigues. Après seulement dix-huit mois de marche arriver au ciel, n'est-ce pas là un bon voyage? n'est-ce pas avoir du bonheur? Qu'en dis-tu, Samdadchiemba? — Moi, je n'ai jamais eu peur de la mort; si on me demande si je suis chrétien, vous verrez si je tremble! >

Ces excellentes dispositions de Samdadchiemba nous remplirent le cœur de joie, et dissipèrent complètement l'impression fâcheuse que cette mésaventure nous avait occasionnée. Nous fûmes un instant sur le point de prévoir les questions qu'on nous adresserait, et les réponses que nous aurions à y faire; mais nous repoussâmes ce conseil de la prudence humaine. Mous pensâmes que le moment était venu de nous en tenir strictement à ces paroles que Notre-Seigneur adressait à ses disciples : Quand on vous conduira aux synagogues, aux magistrats et aux puissances, ne soyez point en peine de quelle manière vous répondrez, etc. Il fut seulement convenu qu'on

saluerait le maDdaiin à ia française, et qu'on ne se mettrait pas à genoux en sa présence. Nous pensâmes que, lorsqu'on a Thonneur d'élre chrétien, missionnaire et Français, on peut sans orgueil se tenir debout devant un Chinois quelconque.

Après quelques moments d'anlichambre, un jeune Chinois, élégamment velu et plein de gracieuses manières, vint nous annoncer que Ki-Chan , grand ambassadeur du grand empereur de la Chine, nous attendait pour nous interroger. Nous suivîmes cet aimable appariteur, et nous fûmes introduits dans une salle ornée à la chinoise, où Ki-Chan était assis sur une estrade haute de trois pieds et recouverte de drap rouge. Devant lui était une petite table en laque noire, ou Ton voyait une écritoii^, des pinceaux, quelques feuilles de papier, et un vase en argent rempli de tabac à priser. Au-dessous de l'estrade, étaient quatre scribes, deux à droite et deux à gauche; le reste de la salle était occupé par un grand nombre de Chinois et de Thibétains, qui avaient mis leurs beaux habits pour assister à la représentation.

Ki-Chau , quoique âgé d'une soixantaine d'années, nous parut plein de force et de vigueur. Sa figure est, sans contredit, la plus noble, la plus gracieuse et la plus spirituelle que nous ayons jamais rencontrée parmi les Chinois. Aussitôt que nous lui eûmes tiré notre chapeau, en lui faisant une courbette de la meilleure façon qu'il nous fût possible: c C'est bien, c'est bien, nous dit-il, suivez vos usages; on m'a dit que vous parlez correctement le langage de Péking, je désire causer un instant avec vous. — Nous commettons beaucoup de fautes en parlant; mais ta mer-

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veilleuse intelligence saura suppléer à 1 obscurité de notre parole. — En vérité, voilà du pur pékinois! Vous autres Français, vous avez une grande faciliié pour toutes les sciences ; vous êtes Français, n esl-ce pas ? — Oui , nous sommes Français. — Ob ! je connais les Français; autrefois il y en avait beaucoup à Péking, j*en voyais quelques-uns. — Tu as dû en connaître aussi à Canton, quand (u étais commissaire impérial... » Ce souvenir iil froncer le sourcil à notre juge; il puisa dans sa tabatière une al)ondanle prise de tabac, et la reniQa de très - mauvaise humeur. «Oui, c'est vrai, j*ai vu l)eaucoup d'Européens à Canton... Vous êtes de la religion du Seigneur du ciel, n'est-ce pas? — Certainement; nous sommes même prédicateurs de cette religion. — Je le sais, je le sais; vous êtes sans doute venus ici pour prêcher cette religion?— Nous n'avons pas d'autre but. — Avez-vous déjà parcouru un grand nombre de pays? — Nous avons parcouru toute la Chine, toute la Tartarie, et maintenant nous voici dans la capitale du Thibet. — Chez qui avez-vous logé quand vous étiez en Chine? — Nous ne répondons pas à des questions de ce genre. — Et si je vous le commande? — Nous ne pourrons pas obéir... > Ici, le juge dépité frappa un rude coup de poing sur la table, c Tu sais, lui dîmes-nous, que les chrétiens n ont pas peur; pourquoi donc cherchera nous intimider? — Où avezvous appris le chinois? — En Chine. — Dans quel endroit? — Un peu partout. — Et le tartare, le savezvous? où Tavez-vous appris? — En Mongolie, dans la Terre des herbes. »

Après quelques autres questions insignifiantes, Kl-

Chan nous dil que nous devions être fatigués, et nous invita à nous asseoir. Changeant ensuite brusquement de ton et de manière, il s'adressa à Samdadehiemba, qui, le poing sur la hanche, s'était tenu debout un peu derrière nous, c Et toi, lui dit-il d'une voix sèche et courroucée, d'où cs-lu? — Je suis du Kï-Tou-Sse, — Qu'est-ce que c'est que ce Ki-Tou-Sse? qui est-ce qui connait cela? — Ki-Tou-Sse est dans le San- Tchouen. — Ah! tu es du San-Tchouen, dans la profince du KanSou!,., Entant de la nation centrale, ù genoux! > Samdadehiemba pâlit, son poing sedélacha de la hanche, et son bras glissa modestement le long de la cuisse, c A genoux ! > répéta le mandarin d'une voix vibrante. Samdadehiemba tomba à genoux en disant : c A genoux, debout ou assis, ces positions me sont à peu près indifférentes ; un homme de peine et de fatigue comme moi n'est pas accoutumé à ses aises. — Ah ! tu es du Kan-Sou, dit le juge en aspirant de grosses prises de tabac; ah! tu es du Kan- Sou, tu es un enfant de la nation centrale! C'est bien... Dans ce cas, c'est moi qui vais te traiter; ton affaire me regarde. Enfant de la nation centrale, réponds à ton père et mère, et garde-loi d'éparpiller des mensonges. Où as-tu rencontré ces deux étrangers? comment t'es*tu attaché ù leur service? » Samdad<!hiemba fit avec beaucoup d'aplomb une longue histoire de sa vie, qui parut assez intéresser l'auditoire; puis il raconta comment il nous avait connus enTartarie, et quels avaient été les motifs qui l'avaient porté à nous suivre. Notre jeune néophyte parla avec dignité, mais surtout avec une prudence à laquelle nous nous attendions peu. « Pourquoi cs-tu entré

dans la religion du Seigneur du ciel? Ne sais*lu pas que le grand empereur le défend ? — Le tout petit * est enlré dans celle religion, parce qu'elle est la seule véritable. Comment aurais-je pu croire que le grand empereur proscrivait une religion qui ordonne de faire le bien et d'éviter le mal? — C'est vrai, la religion du Seigneur du ciel est sainte; je la connais. Pourquoi t'es -tu mis au service des étrangers? Ne sais-tu pas que les lois le défendent? — Est-ce qu'un ignorant comme moi peut savoir qui est étranger, ou qui ne l'est pas ? Ces hommes ne m'ont jamais fait que du bien, ils m'ont toujours exhorté ù la pratique de la vertu; pourquoi ne les aurais-je pas suivis? — Combien te donnent-ils pour ton salaire? — Si je les accompagne, c'est pour sauver mon âme, et nou pas pour gagner de l'argent. Mes maîtres ne m'ont laissé jamais manquer ni de riz, ni de vêtements; cela me suffit. — Es-tu marié? — Ayant été lama avant d'entrer dans la religion du Seigneur du ciel, je n'ai jamais été marié... i Le juge adressa ensuite, en riant, une question inconvenante ù Samdadcbiemba, qui baissa la tête et garda le silence. L'un de nous se leva alors, et dit à Ki-Chan : c Notre religion défend non-seulement de commettre des actions impures, mais encore d'y penser et d'en parler ; il ne nous est pas même permis de prêter l'oreille aux propos déshonnêtes. » Ces paroles, prononcées avec calme et gravité, firent monter à la figure de Son Excellence l'ambassadeur de Chine une légère teinte de rougeur. « Je le sais,

• SiaO'ti, expression dont se servent les Chinois, lorsqu'il parlent d'eux-mêmes en présence des mandarins.

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dil-il, je le sais; la religioo du Seigneur du ciel esl sainte; je la connais, j'ai lu ses livres de doctrine; celui qui suivrait fidèlement tous s^s enseignements serait un homme irréprochable... > Il fit signe à Samdadcliiemba de se lever ; puis, se tournant vers nous: I II esl déjà nuit, dit-il ; vous devez être fatigués; il est temps de prendre le repas du soir. Allez; demain, si j'ai besoin de vous, je vous ferai appeler, i

L'ambassadeur Ki-Chan avait parfaitement raison ; il était fort tard, et les diverses émotions qui nous avaient été ménagées pendant la soirée n'avaient été capables, en aucune façon, de nous tenir lieu de souper. En sortant du prétoire sinico-thibélaia, nous fûmes accostés par un vénérable lama, qui nous donna avis que le premier kalon nous attendait. Mous traversâmes la cour, illuminée par quelques lanternes rouges; nous allâmes prendie à droite un escalier périlleux, dont nous montâmes les degrés en nous tenant prudemment accrochés à la robe de notre conducteur ; puis, après avoir longé une longue terrasse, en marchant à la lueur douteuse des étoiles du firmament, nous fûmes introduits chez le régent. L'appartement, vaste cl élevé, était splendidement éclairé au beurre; les murs, le plafond, le plancher même, tout était chargé de dorures et de couleurs éblouissantes. Le régent était seul ; il nous fit asseoir tout près de lui sur un riche tapis, et essaya de nous exprimer par ses paroles, et plus encore par ses gestes, combien il s'intéressait à nous. Nous comprimes surtout trèsclairement qu'on s'occupait de ne pas nous laisser mourir de faim. Notre pantomime fut interrompue par l'arrivée d'un personnage qui laissa en entrant

ses souliers à la porle; c'était le gouverneur des musulmans kachemiriens. Après avoir salué la compagnie, en portant la main au front et en prononçant la formule c salamalek » , il alla s'appuyer contre une colonne qui s'élevait au milieu de la salle, et paraissait en soutenir la charpente. Le gouverneur musulman parlait très-bien la langue chinoise; le régent l'avait fait appeler pour servir d'interprète. Aussitôt après son arrivée, un domestique plaça devant nous une petite table, et on nous servit à souper aux frais du gouvernement thibétain. Nous ne dirons rien pour le moment de la cuisine du régent; d'abord, parce que le grand appétit dont nous étions dévorés ne nous permit pas de faire une attention suflSsante a la qualité des mets; en second lieu, parce que ce jour-là nous avions l'esprit beaucoup plus tourné à la politique qu'à la gastronomie. Nous nous aperçûmes cependant que Samdadchiemba n'était pas là, et nous demandâmes ce qu'où en avait fait, c 11 est avec mes domestiques, nous répondit le régent; soyez sans inquiétude sur son compte, rien ne lui manquera. >

Pendant et après le repas, il fut beaucoup question de la France el des pays que nous avions parcourus. Le régent nous fit ensuite admirer les tableaux de peinture qui décoraient son appartement, et nous demanda si nous serions capables d'en faire autant. < Nous ne savons pas peindre, lui répondîmes-nous; l'élude et la prédication de la doctrine de Jéhovah est la seule chose qui nous occupe. — Oh! ne dites pas que vous ne savez pas peindre; je sais que les hommes de votre pays sont très-habiles dans cet art. — Oui, ceux qui en font un état; mais les ministres de la

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leligion ne sonl pas dans l'usage de s'en occuper. —Quoique vous ne soyez pas spécialement adonnés à cet art, cependant vous ne l'ignorez pas lout à fait;... vous savez bien, sans doute, tracer des cartes de géo* graphie?-^ Non, nous ne le savons pas. — Comment? dans vos voyages vous n'avez jamais dessiné, vous n'avez fait aucune carte? — Jamais. — Oh! c'est impossible!... » La persistance du régent à nous questionner sur un semblable sujet nous donna à penser. Nous lui exprimâmes Tétonnement que nous causaient toutes ces demandes, c Je vois, dit-il, que vous êtes des hommes pleins de droiture, je vais donc vous parler franchement. Vous savez que les Chinois sont soupçonneux ; puisque vous êtes restés longtemps en Chine, vous devez les connaître aussi bien que moi; ils sont persuadés que vous parcourez les royaumes étrangers pour tracer des cartes et explorer tous les pays. Si vous dessinez, si vous faites des cartes de géographie, vous pouvez me Tavouer sans crainte; comptez sur ma protection... » Évidemment, le régent avait peur d*un envahissement; il se figurait, peut-être, que nous étions chargés de préparer les voies à quelques armée formidable, prêle à fondre sur le Thibet. Nous tâchâmes de dissiper ses craintes, et de l'assurer des dispositions extrêmement pacifiques du gouvernement français. Nous lui avouâmes que, cependant, parmi nos effets, il se trouvait un grand nombre de dessins et de cartes géographiques, que nous avions même une carte du Thibet... A ces mots, la figure du régent se contracta subitement... Mais nous nous hâtâmes d'ajouter, pour le rassurer, que tous nos dessins et cartes de géographie étaient im-

primés, et que nous n'en étions pas les auteurs. Nous primes de là occasion de parler au régent et au gouverneur kachemirien des connaissances géographiques des Européens. Ils furent fort étonnés quand nous leur dîmes que, parmi nous, les enfants de dix ou douze ans avaient une idée exacte et complète de tous les rovaumes de la lerre.

La conversation se prolongea bien avant dans la nuit. Le régent se leva enfin, et nous demanda si nous n'éprouvions pas le besoin de prendre un peu de repos, t Nous n'attendions, lui répondîmes-nous, pour rejoindre notre demeure, que la permission du kalon. — Votre demeure ? mais j'ai donné ordre de vous préparer une chambre dans mon palais, vous coucherez ici cette nuit; demain, vous retournerez à votre maison... » Nous voulûmes nous excuser, et remercier le régent de sa bienveillante attention ; mais nous nous aperçûmes bientôt que nous n'étions pas libres de refuser ce que nous avions eu la bonhomie de prendre pour une politesse. Nous étions tout bonnement prisonniers. Nous saluâmes le régent un peu froidemeni, et nous suivîmes un individu, qui, après nous avoir fait traverser un grand nombre de chambres et de <'orridors, nous introduisit dans une espèce de cabinet, auquel nous avions bien le droit de donner le nom de prison, puisqu'il ne nous était pas permis d'en sortir pour aller ailleurs.

On nous avait préparé deux couchettes, qui, sans contredit, valaient infiniment mieux que les nôtres. Cependant nous regiettâmes nos pauvres grabats, où nous avions goûté si longtemps un sommeil libre et indépendant durant nos grandes courses à travers le

désert. Des lamas et des serviteurs du régent ari'ivèreot en foule pour nous visiter. Ceux qui étaient déjà couctiés se relevèrent, et on entendit bientôt dans ce vaste palais, naguère si silencieux et si calme, les portes s'ouvrir et se fermer, et les pas précipités des curieux retentir dans tous les corridors. On se pressait autour de nous, et on nous examinait avec une insupportable avidité. Dans tous ces regards, qui se croisaient sur nous de tous côtés, il n'y avait ni sympathie, ni malveillance; ils exprimaient seulement une plate curiosité. Pour tous ces individus qui nous entouraient, nous n'étions rien de plus qu'une sorle de phénomène zoologique. qu'il est dur d'être ainsi donné en spectacle à une multitude indifférente!

Lorsque nous jugeâmes que ces importuns avaient sufGsamment regardé et chuchoté, et qu'ils devaient se trouver satisfaits, nous les avertîmes que nous allions nous mettre au lit, et qu'ils nous feraient un plaisir extrême s'ils voulaient bien se retirer. Tout le monde nous fit une inclination de lête, quelques-uns même nous tirèrent la langue; mais personne ne bougea. Il était évident qu'on avait envie de savoir comment nous allions nous y prendre pour nous coucher. Ce désir nous parut quelque peu déplacé; cependant, nous crûmes devoir le tolérer jusqu'à un certain point. Nous nous mîmes donc à genoux, nous fîmes le signe de la croix , et nous récitâmes à haute voix notre prière du soir. Aussitôt que nous eûmes commencé, les chuchotements cessèrent, et on garda un silence religieux. Quand la prière fut terminée, nous invitâmes de nouveau les assistants à nous laisser seuls, et afin de donner un peu d'effî(-acité à nos pair 7

rôles, nous soufflâmes imiDéclialement le luminaire de noire chambre. Le public, plongé lout à coup dans une obscurité profonde, prit le parti de rire et de se retirer à tâtons. Nous poussâmes la porte de notre prison, et nous nous couchâmes.

Aussitôt que nous fûmes étendus sur les lits du premier kalon, nous nous trouvâmes beaucoup mieux disposés ù causer qu'à dormir. Mous éprouvâmes un certain plaisir à récapiluler les aventures de la journée. Les préfendus commerçants qui voulaient nous acheter nos selles de cheval, notre comparution devant le régent, Tinterrogatoire que nous avait fait subir Tambassadeur Ki-Chan, notre souper aux frais du trésor public, nos longs entretiens avec le régent: tout cela nous paraissait une fantasmagorie. Il nous semblait que noire journée tout entière n'avait été qu'un long cauchemar. Notre voyage même, notre arrivée à Lha Ssa, tout nous semblait incroyable. Nous nous demandions s'il était bien vrai que nous, missionnaires, nous Français, nous fussions réellement dans les États du talé-lama, dans la capitale du Thibet, couchés dans le palais même du régent! Tous ces événements, passés et présents, se heurtèrent dans notre tête. L'avenir surtout nous apparaissait enveloppé de noirs et épais nuages. Comment tout cela va-t-il finir? Nous dira-t-on : Vous êtes libres; allez où il vous plaira? Nous laissera-t-on croupir dans cette prison? ou bien va-l-on nous y étrangler? Ces réflexions étaient bien faites pour froisser le cœur, et donner un peu de migraine. Mais que la confiance en Dieu est une bonne chose au milieu des épreuves! Comme on est heureux de pouvoir s'appuyer sur la

Providence, alors qu'on se trouve seul, abandonné et privé de tout secours ! Oh ! nous disions-nous l*un à l'aulre, soyons résignés à tout, et comptons sur la protection du bon Dieu. Pas un cheveu ne tombera de notre tète sans sa permission.

Nous nous endormîmes, dans ces pensées, d*un sommeil peu profond et souvent interrompu. Aussitôt que les premières lueurs du jour commencèrent à paraître, la porte de notre cellule s'ouvrit tout doucement, et nous vîmes entrer le gouverneur des Kàtchi. Il vint s'asseoir à côté de nous, entre nos deux couchettes, et nous demanda, d'un ton bienveillant et affectueux, si nous avions passé une assez bonne nuit. 11 nous offrit ensuite une petite corbeille de gâteaux faits dans sa famille, et de fruits secs venus de Ladak. Celte attention nous toucha profondément; ce fut comme si nous venions de faire la rencontre d'un ami sincère et dévoué.

Le gouverneur des Katchi était âgé de trente-deux ans; sa figure, pleine de noblesse et de majesté, respirait en même temps une bonté et une franchise bien capables d'attirer notre confiance. Son regard, ses paroles, ses manières, tout en lui semblait nous exprimer combien vivement il s'intéressait à nous. Il était venu pour nous mettre au courant de ce qui aurait lieu pendant la journée à notre sujet. « Dans la mutinée, nous dit-il, l'autorité thibétaine se rendra avec vous dans votre demeure. On mettra le scellé sur tous vos effets, puis on les transportera au tribunal, où ils seront examinés, en votre présence, par le régent et l'ambassadeur chinois. Si vous n'avez pas dans vos malles des cartes de géographie autographes, vous

pouvez être tranquilles; on vous laissera en paix. Si au contraire vous en avez, vous feriez bien de me prévenir d'avance, parce que nous pourrions, dans ce cas, trouver quelque moyen d'arranger l'affaire. Je suis très-lié avec le régent (il nous avait été, en effet, facile de le remarquer la veille pendant notre souper); c'est lui-même qui m'a chargé de venir vous faire cette confldence... * Et il ajouta ensuite, en baissant la voix, que toules ces tracasseries nous étaient suscitées par les Chinois, contre la volonté du gouvernement thibétain. Nous répondîmes au gouverneur des Katchi que nous n'avions aucune carte de géographie autographe. Puis, nous lui parlâmes en détail de tous les objets qui étaient renfermés dans nos deux malles. « Puisqu'on doitaujourd'hui en faire la visite, tu jugeras par toi-même si nous sommes des gens qu'on peut croire quand ils avancent quelque chose. > La figure du musulman s'épanouit. < Vos paroles, nous dit-il, me rassurent complètement. Parmi les objets dont vous m'avez parlé, il n'y a rien qui puisse vous compromettre. Les cartes de géographie sont très-redoutées dans ce pays. On en a une peur extrême, surtout depuis l'affaire d'un certain Anglais nommé Moorcroft, qui s'était introduit à Lha-Ssa, où il se faisait passer pour Kachemirien. Après y avoir séjourné pendant douze ans, il est reparti; mais il a été assassiné sur la route de Ladak. Parmi ses effets, on a trouvé une nombreuse collection de cartes de géographie et de dessins qu'il avait composés pendant son séjour à Lha- Ssa. Cet événement a rendu les autorités chinoises très-soupçonneuses à ce sujet. Puisque vous autres vous ne faites pas de cartes de géographie, c'est bien.

Je vais rapporter au régent ce que vous m'avez dit. » Nous profitâmes du départ du gouverneur des Katchi pour nous lever, car nous étions restés couchés, sans façon, pendant sa longue visite. Après avoir fait notre prière du matin, et avoir, de notre mieux, préparé nos cœurs ù la patience et à la résignation, nous dégustâmes le déjeuner que le régent venait de nous faire servir. C'était un plat de petits pains farcis de cassonade et de viande hachée, puis un pot de thé richement beurré. Nous fîmes honneur, plus volontiers, aux gâteaux et aux fruits secs que nous avait apportés le gouverneur des Katchi.

Trois lamas huissiers ne tardèrent pas à venir nous signifier Tordre du jour, portant qu'on allait procéder à la visite de notre bagage. Nous nous inclinâmes respectueusement devant les ordres de l'autorité thibétaine, et nous nous dirigeâmes vers notre domicile, accompagnés d'une nombreuse escorte. Depuis le palais du régent jusqu'à notre habitation, nous remarquâmes sur notre passage une grande agitation. On balayait les rues, on enlevait les immodices avec empressement, et on tapissait le devant des maisons avec de grandes bandes de pou-lou, jaune et rouge. Nous nous demandions ce que signifiait tout cela, pour qui toutes ces démonstrations d'honneur et de respect;... lorsque nous entendîmes retentir derrière nous de vives acclamations. Nous tournâmes la tête, et nous reconnûmes le régent. Il arrivait monté sur un magnifique cheval blanc, et entouré de nombreux cavaliers. Nous arrivâmes presque en même temps que lui à notre logis. Nous ouvrîmes le cadenas qui en fermait la porte, et nous priâmes le régent de vouloir bien

nous faire Thonneur d'entrer dans les appartements des missionnaires français.

Samdadciiiemba, que nous n'avions pas revu depuis Taudience de l'ambassadeur chinois, se trouvait aussi au rendez- vous. Il était complètement stupéfait; car il ne comprenait rien du tout à ces opérations. Les domestiques du régent, avec lesquels il avait passé la nuit, n'avaient pu le mettre au courant des affaires. Mous lui dîmes un mot pour le rassurer, et lui donner à entendre qu'on n'allait pas tout de suite nous martyriser.

Le régent s'assit, au milieu de notre chambre, sur un siège doré, qu'on avait eu soin de prendre au palais ; puis il nous demanda si ce qu'il voyait dans notre demeure était tout notre avoir, c Oui, voilà tout ce que nous possédons, ni plus, ni moins. Voilà toutes nos ressources pour nous emparer du Thibet. — 11 y a de la malice dans vos paroles , dit le régent. Je n'ai jamais pensé que vous fussiez des gens si redoutables... Qu'est-ce que c'est que cet objet? ajoula-t-il en nous montrant un crucifix que nous avions placé au mur. — Ah ! si tu connaissais bien cet objet, tu ne dirais pas que nous sommes peu redoutables. C'est avec cela que nous voulons nous rendre maîtres de la Chine, de la ïartarie et du Thibet. • Le régent se mit à rire; car il ne vit qu'une plaisanterie dans nos paroles, pourtant si vraies et si sérieuses.

Un scribe s'accroupit aux pieds du régent, et fit l'inventaire de nos malles, de nos guenilles et de notre batterie de cuisine. On apporta une lampe allumée; le régent tira d'une petite bourse, suspendue à son cou, un sceau en or, qu'on apposa sur tout notre bagage.

Rieo ne fut épargné; nos vieilles bottes, les clous mêmes de notre tente de voyage, tout fut barbouillé de cire rousse, et marqué solennellement au cachet du talé-lama.

Quand cette longue cérémonie fut terminée, le régent nous avertit qu'il fallait se rendre au tribunal. On alla donc aussitôt chercher des portefaix, ce qui demanda fort peu de temps. Un lama de la police n*eut qu'à se présenter dans la rue, et sommer, au nom de la loi, les passants, hommes, femmes ou enfants, d'entrer immédiatement dans la maison pour prendre part à un labeur gouvernemental. A Lha-Ssa, le système des corvées est dans un étal prospère et Oorissant. Les Thibétains s'y prêtent gaiement, et de la meilleure grâce du monde.

Lorsque la gent corvéable fut arrivée en nombre suffisant, on lui distribua toutes nos possessions; on fit dans nos appartements un vide complet, et on se mit ensuite pompeusement en route pour le tribunal. Un cavalier thibétain, le sabre au poing et un fusil en bandoulière, ouvrait la marche; venait ensuite la troupe des portefaix, s'avançant entre deux lignes de lamas satellites, le régent, monté sur son cheval blanc, et entouré de quelques cavaliers d'honneur, suivait nos bagages; enfin, derrière le régent marchaient les deux pauvres missionnaires français, auxquels une grande multitude de curieux formait un cortège peu agréable. Notre allure n'était pas fière. Conduits comme des malf^ûteurs, ou du moins comme des gens suspects, nous n'avions qu'à baisser les yeux, et qu'à traverser modestement la foule nombreuse qui se précipitait sur notre passage. Une pa-

reille position était, sans doute, bien pénible el bien humiliante; mais la pensée de notre divin Sauveur, traîné au prétoire à travers les rues de Jérusalem, était bien capable d'adoucir Tamertume dont nous étions abreuvés. Nous le priâmes de sanctifier nos humiliations par les siennes, et de les accepter en souvenir de sa douloureuse passion.

Quand nous arrivâmes au tribunal, l'ambassadeur chinois, entouré de son état-major, était déjà à son poste. Le régent lui dit : c Tu veux examiner les effets de ces étrangers; les voici, examine. Ces hommes ne sont ni si riches, ni si puissants que tu le prétends... » Il y avait du dépit dans les paroles du régent, et, au fond, il devait être un peu confus du rôle de gendarme qu'il venait déjouer. Ki-Ghan nous demanda si nous n'avions que deux malles, c Deux seulement, on a tout apporté ici; dans notre maison, il ne reste plus un chiffon, plus un morceau de papier. — Qu'avez-vous dans ces deux malles? — Tiens, voilà les clefs; ouvre-les, vide-les, examine à ton aise. » Ki-Chan rougit et fit un mouvement en arrière. Sa délicatesse de Chinois parut s'indigner, c Est-ce que ces malles m'appartiennent, nous dit-il avec émotion?... Est-ce que j'ai le droit de les ouvrir? Si ensuite il vous manquait quelque chose, que diriez-vous? — Ne crains rien , notre religion nous défend de juger témérairement le prochain. — Ouvrez vous-mêmes vos malles... Je veux savoir ce qu'il y a; c'est mon devoir. Mais vous seuls avez le droit de toucher à ce qui vous appartient. »

Nous fîmes sauter le sceau du talé-lama; le cadenas fut enlevé, et ces deux malles, que tout le monde

perçail des yeux depuis longtemps, furent enfin ouvertes à tous les regards. Nous retirâmes tous les objets les uns après les autres, et nous les étalâmes sur une grande table. D'abord parurent quelques volumes français et latins, puis des livres chinois et tartares, des linges d'église, des ornements, des vases sacrés, des chapelets, des croix, des médailles et une magnifique collection de lithographies. Tout le monde était en contemplation devant ce petit musée euro- [>éen. On ouvrait de grands yeux, on se poussait du coude, on faisait claquer les langues en signe d'admiration. Jamais personne n'avait rien vu de si beau, de si riche, de si merveilleux. Tout ce qui brillait blanc était de l'argent, tout ce qui brillait jaune était de l'or. Toutes les physionomies s'épanouirent , el on parut oublier complètement que nous étions des gens suspects et dangereux. Les Thibélains nous tiraient la langue en se grattant l'oreille, et les Chinois nous faisaient les courbettes les plus sentimentales. Notre sac de médailles principalement faisait tournoyer les yeux dans toutes les têtes. On avait l'air d'espérer qu'avant de quitter le prétoire nous ferions au public une large distribution de ces brillantes pièces d'or. Le régent et Ki-Ghan, dont les âmes étaient plus élevées que celles du vulgaire, et qui certainement ne convoitaient pas notre trésor, n'en avaient pas moins oublié leur rôle de juges. La vue de nos belles images coloriées les mettait tout hors d'eux-mêmes. Le régent tenait les mains jointes et regardait fixement et la bouche entr'ouverte, pendant que Ki<Chan pérorait, faisait le savant, et démontrait à l'auditoire comme quoi les Français étaient les artistes les plus

distingués qu'il y eût au monde. Autrefois, disait-il, Il avait connu à Péking un missionnaire français qui tirait des portraits dont la ressemblance faisait peur. Il tenait son papier caché dans la manche de sa robe, saisissait les traits comme à la dérobée, et dans l'espace d'une pipe de tabac tout était terminé. Ki-Ohan nous demanda si nous n'avions pas des montres, des longues- vues, des lanternes magiques, etc., etc.. Nous ouvrîmes alors une petite boite que personne n'avait encore remarquée, et qui contenait un microscope. Nous en ajustâmes les diverses parties, et chacun n'eut plus d'yeux que pour cette singulière machine en or pur, et qui, sans contredit, allait opérer des choses étonnantes. Ki-Chan était le seul qui comprît ce que c'était qu'un microscope. Il en donna l'explication au public avec beaucoup de prétention et de vanité. Puis il nous pria de placer quelque animalcule à l'objectif... Nous regardâmes Son Excellence du coin de l'œil, puis nous démontâmes le microscope pièce à pièce, et nous le casâmes dans sa boite, c Nous pensions, dîmes-nous à Ki-Chan sur un ton tout à fait parlementaire, nous pensions être venus ici pour subir un jugement, et non pas pour jouer la comédie. — Quel jugement a-t-on ù faire, dit-il, eo se redressant vivement? Nous avons voulu visiter vos effets, savoir au juste qui vous êtes, et voilà tout. — Et les cartes de géographie, tu n'en parles pas? — Oui, oui, c'est le point important; où sont vos caries de géographie? — Les voilà ; » et nous déployâmes les trois cartes que nous avions, savoir : une mappemonde, une terre-plane d'après la projection de Mercator et un empire chinois. L'apparition de ces cartes

fut pour le régent connue un coup de foudre. Le pauvre homme changea de couleur trois ou quatre fois dans l*espace d*une minute, comme si nous eussions déployé notre arrêt de mort, c Nous sommes heureux, dimes-nous à Ki-Chan, de te rencontrer dans ce pays. Si par malheur lu n'étais pas ici, il nous serait impossible de convaincre les autorités thibétaines que nous n'avons pas nous-mêmes tracé ces cartes. Mais pour un homme instruit comme toi, pour un homme si bien au courant des choses de FËurope, il est facile de voir que ces cartes ne sont pas notre ouvrage. > Ki*Chan parut extrêmement flatté du compliment, c C'est évident, dit-il; au premier coup d'œil, on voit que ces cartes sont imprimées. Tiens, regarde, dit-il au régent ; ces cartes n'ont pas été faites par ces hommes; elles ont été imprimées dans le royaume de France. Toi, tu ne sais pas distinguer cela ; mais moi je suis accoutumé depuis longtemps aux objets venus du ciel d'occident. • Ces paroles produisirent sur le régent un effet magique; sa figure se dilata; il nous regarda avec des yeux où brillait le contentement, et il nous fit gracieusement un signe de tête, comme pour nous dire : C'est bien, vous êtes de braves gens.

11 était impossible de passer outre sans faire un peu de géographie. Nous nous prêtâmes charitablement aux désirs que nous manifestèrent le régent et l'ambassadeur chinois. Nous leur indiquâmes du doigt, sur la terre-plate de Mercator, la Chine, la Tartarie, le Thibet et toutes les autres contrées du globe. Le régent fut anéanti en voyant combien nous étions éloignés de notre patrie, et quelle longue roule nous

avions été obligés de faire, sur mer et sur (erre, pour venir lui faire une visite dans la capitale du Thibet. Il nous regardait avec stupéfaction; puis il levait le pouce de la main droite, en nous disant : c Vous êtes des hommes comme cela... • Ce qui voulait dire, dans la langue figurée des Thibétains : Vous êtes des hommes au superlatif. Après avoir reconnu les points principaux du Thibet, le régent nous demanda où était Calcutta, c Voilà, lui dîmes-nous en lui indiquant un petit rond sur les bords de la mer. — Et Lha-Ssa, où est donc Lha-Ssa? — Le voici... » Les yeux et le doigt du régent se promenèrent un instant de Lha-Ssa à Calcutta, et de Calcutta à Lha-Ssa. < Les Pélins de Calcutta sont bien près de nos frontières, dit-il en faisant la grimace et en branlant la tête... Peu importe, ajouta-t-il ensuite, voici les monts Himalaya! >

Le cours de géographie étant terminé, les cartes furent repliées et mises dans leurs étuis respectifs, et ou passa aux objets de religion. Ki-Chan en savait assez long là-dessus. Lorsqu*il était vice-roi de la province du Pé-Tche-Ly, il avait suffisamment persécuté les chrétiens pour avoir eu de nombreuses occasions de se familiariser avec tout ce qui a rapport au culte catholique; aussi, ne manqua-1-il pas de faire le connaisseur. Il expliqua les images, les vases sacrés, les ornements; il sut même dire que, dans la boite aux saintes huiles, il y avait un remède fameux pour les moribonds. Pendant toutes ces explications, le régent était préoccupé et distrait; ses yeux se tournaient incessamment vers un grand fer à hosties. Ces longues pinces, terminées par deux larges lèvres, pa-

VOYAGE DANS LK THIBET. 8i

raissâienl agir forlement sur son imagination ; il nous interrogeail des yeux, et semblait nous demander si cet affreux instrument n'était pas quelque chose comme une machine infernale. Il ne fut rassuré qu'après avoir vu quelques hosties que nous tenions renfermées dans une boite. Alors, seulement, il comprit l'usage de cette étrange machine.

Le bonhomme de régent élait tout rayonnant de joie et tout triomphant de voir que, parmi nos effets, on n'avait rien trouvé qui pût nous compromettre. cHé bien, dit-il à l'ambassadeur chinois avec un ton plein de malice, que penses-tu de ces hommes? que faut-il en faire? — Ces hommes sont Français, ils sont ministres de la religion du Seigneur du ciel, ce sont de braves gens ; il faut les laisser en paix... » Ces paroles flatteuses furent accueillies dans la salle par un léger murmure d'approbation, et les deux missionnaires répondirent au fond du cœur : Deo gratias!

La gent corvéable s'empara de notre bagage, et nous retournâmes ù notre logis avec une démarche sans doute plus alerte et plus dégagée que lorsque nous en étions partis. La nouvelle de notre réhabilitation s'était promptement répandue dans la ville, et le peuple thibétain accourait de toutes parts pour nous faire fête. On nous saluait avec empressement, et le nom français était dans toutes les bouches. Dès ce moment, les Azaras blancs furent complètement oubliés.

Aussitôt que nous eûmes regarni nosappartements,

nous distribuâmes quelque tchang-ka aux porteurs de

nos effets, afin qu'ils pussent boire à notre santé un

pot de petite bière~ thibétaine, et apprécier la magna-

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