II
nimilé des Français qui ne font pas travailler le peuple gratis.
Tout le monde étant parti, nous rentrâmes dans notre solitude accoutumée, et la solitTkde amenant la réflexion, nous nous avisâmes de deux choses très-importantes : la première, que nous n'avions pas encore dîné, et la seconde, que nos deux coursiers n'étaient plus à leur râtelier. Pendant que nous songions aux moyens de faire proniptement notre cuisine, et de découvrir ce qu'étaient devenus nos chevaux, nous vîmes apparaître au seuil de notre porte le gouverneur des Katchi qui nous tira de ce double embarras. Cet excellent homme, ayant prévu que notre séance à la cour d'assises ne nous avait pas permis de faire bouillir notre marmite, arrivait suivi de deux domestiques portant une corbeille remplie de provisions. C'était un festin d'ovation qu'il nous avait préparé, c Et nos chevaux, pourrais-tu nous en donner des nouvelles? nous ne les voyons plus dans la cour. — J'allais vous en parler; ils sont depuis hier soir dans les écuries du régent. Pendant votre absence, ils n'ont enduré ni la faim ni la soif. J'ai ouï dire que vous étiez dans l'intention de les vendre;... la chose est-elle vraie? — O oui, c'est vrai; ces animaux nous ruinent; mais ils sont si maigres! qui voudrait les acheter à cette heure? — Le régent désire les acheter. — Le régent? — Oui, lui-même ; ne riez pas, ce n'est pas une plaisanterie... Combien en voulez-vous? — Oh ! ce qu'on voudra! — Hé bien, vos chevaux sont achetés. • El à ces mots, le Kachemirien déploya un petit paquet qu'il portait sous son bras, et posa sur le plancher deux lingots d'argent dupoids de dix onces chaque, t Voilà, dit-il,
le prix de vos deux chevaux, i Nous pensâmes que nos animaux, maigres et éreintés comme ils étaient, ne valaient pas cela, et nous le dîmes consciencieuse^ ment au gouverneur desKatchi; mais il fut impossible de rien changera cette affaire, qui avait été déjà conclue et arrêtée d'avance. Le régent prétendait que nos chevaux, quoique maigres, étaient d excellente race, puisqu'ils n avaient pas succombé aux fatigues de notre long voyage. De plus, ils avaient à ses yeux une valeur exceptionnelle, parce qu'ils avaient parcouru de nombreuses contrées, et surtout parce qu'ils avaient brouté les pâturages de Koitnboum, patrie de Tsong-Kaba.
Vingt onces d'argent de plus dans notre maigre bourse, c'était une bonne fortune; nous avions de quoi faire les généreux. Aussi, sans désemparer, nous primes un de ces lingots, et nous le plaçâmes sur les genoux de Samdadchiemba. « Voilà pour toi, lui dimes-nous;tu en auras pour t'endimancher des pieds à la tête. » Samdadchiemba remercia froidement et maussadement ; puis, les muscles de sa figure se détendirent, ses narines se gonflèrent, et sa large bouche se mit à sourire. Enfin il ne lui fut plus possible de comprimer sa joie; il se leva, et fit deux ou trois fois sauter en l'air son lingot, en s'écriant : c Voilà un fameux jour!... » Au fait, Samdadchiemba avait raison ; cette journée, si tristement commencée, avait été bonne au delà de ce que nous pouvions espérer. Nous avions maintenant à Lha-Ssa une position honorable, et il allait enfin nous être permis de travailler librement à la propagation de l'Evangile.
La journée du lendemain fut encore plus heureuse
que la précédente, et vint en quelque sorte meltre le comble à notre prospérité. Dans la matinée, nous nous rendîmes, accompagnés du gouverneur kachemirien, chez le régent, auquel nous désirions exprimer notre gratitude pour les témoignages d'intérêt qu'il nous avait donnés. Nous fumes accueillis avec bienveillance et cordialité. Le régent nous dit, comme en confidence, que les Chinois étaient jaloux de nous voir à Lha-Ssa, mais que nous pouvions compter sur sa protection, et séjourner librement dans le pays, sans que personne eût le droit de s'immiscer dans nos affaires. « Vous êtes très-mal logés , ajouta-t-il, votre chambre m'a paru sale, étroite et incommode; je prétends que des étrangers comme vous , des hommes venus de si loin, se trouvent bien à Lha-Ssa. Est-ce que dans votre pays de France, on ne traite pas bien les étrangers?
— On les traite à merveille. 0! si un jour tu pouvais y aller, tu verrais comme notre empereur te recevrait!
— Les étrangers, ce sont des hôtes; il vous faut donc abandonner la demeure que vous vous êtes choisie. J'ai donné ordre de vous préparer une demeure convenable dans une de mes maisons... » Nous acceptâmes avec empressement et reconnaissance une offre si bienveillante. Être logés commodément et gratis n'était pas chose à dédaigner dans notre position ; mais nous appréciâmes surtout l'avantage de pouvoir fixer notre résidence dans une maison même du régent. Une faveur si signalée, une protection si éclatante de l'autorité thibétaine, ne pouvait manquer de nous donner, auprès des habitants de Lha-Ssa, une grande influence morale, et de faciliter notre mission apostolique.
En sortanl du palais, nous allâmes, sans perdre de temps, visiter la maison qui nous avait été assignée ; c'était superbe, c'était ravissant! Le soir même nous opérâmes notre déménagement, et nous prîmes possession de notre nouvelle demeure.
Notre premier soin fut d'ériger dans notre maison une petite chapelle. Nous choisîmes l'appartement le plus vaste et le plus beau ; nous le tapissâmes aussi proprement qu'il nous fut possible, et ensuite nous l'ornâmes de saintes images. 0! comme notre âme fut inondée de joie, quand il nous fut enfin permis de prier publiquement au pied de la croix, au sein même de la capitale du bouddhisme, qui, peut-être, n'avait jamais encore vu briller à ses yeux le signe de notre rédemption! Quelle consolation pour nous de pouvoir enfin faire retentir des paroles de vie aux oreilles de ces pauvres populations, assises depuis tant de siècles aux ombres de la mort! Cette petite chapelle était à la vérité bien pauvre, mais pour nous elle était ce centuple que Dieu a promis à ceux qui renoncent à tout pour son service. Notre cœur était si plein, que nous crûmes n'avoir pas acheté trop cher le bonheur que nous goûtions par deux années de soufi*rances et de tribulations à travers le désert.
Tout le monde, à Lha-Ssa, voulut visiter la chapelle des lamas français; plusieurs, après s'être contentés de nous demander quelques éclaircissements sur la signification des images qu'ils voyaient, s'en retournaient en remettant à une autre époque de s'instruire de la sainte doctrine de Jéhovah; mais plusieurs aussi se sentaient intérieurement frappés, et paraissaient
attacher une grande importance à l'étude des vérités
que nous étions venus leur annoncer. Tous les jours, ils se rendaient auprès de nous avec assiduité; ils lisaient avec application le résumé de la doctrine chrétienne, que nous avions composé à la lamaserie de Kounboum, et nous priaient de leur enseigner les véritables prières.
Les Thibétains n'étaient pas les seuls à montrer du zèle pour Tétude de notre sainte religion. Parmi les Chinois, les secrétaires de l'ambassadeur Ki-Cban venaient souvent nous visiter pour s'entretenir de la grande doctrine de l'occident; l'un d'entre eux, à qui nous avions prêté plusieurs ouvrages chrétiens écrits en tartare-mantchou, s'était convaincu de la vérité du christianisme et de la nécessité de l'embrasser; mais il n'avait pas le courage de faire publiquement profession de la foi , tant qu'il serait attaché à l'ambassade; il voulait attendre le moment où il serait libre de rentrer dans son pays. Dieu veuille que ses dispositions ne se soient pas évanouies !
Un médecin, originaire de la province du Yun-Nan, montra plus de générosité. Ce jeune homme, depuis son arrivée à Lha-Ssa, menait une vie si étrange, que tout le monde le nommait VEt^iite chinois. Il ne sortait jamais que pour aller voir ses malades, et ordinairement il ne se rendait que chez les pauvres. Les riches avaient beau le solliciter^ il dédaignait de répondre à leurs invitations, à moins qu'il n'y fût forcé par la nécessité d'obtenir quelque secours; car il ne recevait jamais rien des pauvres au service desquels il s'était voué. Le temps qui n'était pas absorbé par la visite des malades, il le consacrait a l'étude; il passait même la majeure partie de la nuit sur ses livres. Il dormait
peu, et ne prenait par jour qu'un seul repas de farine d'orge, sans qu'il lui arrivât jamais d'user de viande. Il n'y avait, au reste, qu'à le voir pour se convaincre qu'il menait une vie rude et pénible : sa figure élait d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes; et quoiqu'il fût âgé tout au plus d'une trentaine d'années, il avait les cheveux presque entièrement blancs.
Un jour, il vint nous voir pendant que nous récitions fe bréviaire dans notre petile chapelle; il s'arrêta à quelques pas de la porte, et attendit gravement et en silence. Une grande image coloriée, représentant le crucifiement, avait sans doute fixé son attention; car, aussitôt que nous eûmes terminé nos prières, il nous demanda brusquement, et sans s'arrêter à nous faire les politesses d'usage, de lui expliquer ce que signifiait cette image. Quand nous eûmes satisfait à sa demande, il croisa les bras sur sa poitrine, et sans dire un seul mot, il demeura immobile et les yeux fixés sur l'image du crucifiement; il garda cette position pendant près d'une demi-heure; ses yeiix enfin se mouillèrent de larmes; il étendit ses bras vers le Christ, puis tomba à genoux, frappa trois fois la terre de son front, et se releva en s'écriant : t Voilà le seul Bouddha que les hommes doivent adorer! » Ensuite il se tourna vers nous, et, après nous avoir fait une profonde inclination, il ajouta : c Vous êtes mes maîtres, prenez-moi pour votre disciple. >
Tout ce que venait de faire cet homme nous frappa étrangement; nous ne pûmes nous empêcher de croire qu'un puissant mouvement de la grâce venait d'ébranler son cœur. Nous lui exposâmes brièvement les principaux points de la doctrine chrétienne; et à tout ce
que nous lui disions, il se contentait de répondre, avec une expression de foi vraiment étonnante : Je crois! Nous lui présentâmes un petit crucifix en cuivre doré, et nous lui demandâmes s'il voudrait Taccepler. Pour toute réponse, il nous fit avec empressement une profonde inclination ; aussitôt qu'il eut le crucifix entre ses mains, il nous pria de lui donner un cordon, et immédiatement il le suspendit à son cou; il voulut ensuite savoir quelle prière il pourrait réciter devant la croix, c Nous te prêterons, lui dîmesnous, quelques livres chinois, où tu trouveras des explications de la doctrine et de nombreux formulaires de prières. — Mes maîtres, c'est bien;,., mais je voudrais avoir une prière courle, facile, que je pusse apprendre à l'instant, et répéter souvent et partout. > Nous lui apprîmes à dire : Jésus, sauveur du monde, ayez pitié de moi. De peur d'oublier ces paroles, il les écrivit sur un morceau de papier, qu'il plaça dans une petite bourse suspendue à sa ceinture; il nous quitta en nous assurant que le souvenir de cette journée ne s'efl'acerait jamais de sa mémoire.
Ce jeune médecin mit beaucoup d'ardeur à s'instruire des vérités de la religion chrétienne; mais ce qu'il y eut en lui de remarquable, c'est qu'il ne chercha nullement à cacher la foi qu'il avait dans le cœur. Quand il venait nous visiter, ou quand nous le renconlrions dans les rues, il avait toujours son crucifix qui brillait sur sa poitrine, et il ne manquait jamais de nous aborder en disant : Jésus, sauveur du monde, ayez pitié de moi. C'était la formule qu'il avait adoptée pour nous saluer.
Pendant que nous faisions quelques eflforts pour ré-
pandre le grain évangélique parmi la population de Lha-Ssa, nous ne négligeâmes pas de faire pénétrer cette divine semence jusque dans le palais du régent, et ce ne fut pas sans l'espérance d*y recueillir un jour une précieuse moisson. Depuis l'espèce de jugement qu'on nous avait fait subir, nos relations avec le régent étaient devenues fréquentes, et en quelque sorte pleines d'intimité. Presque tous les soirs , quand il avait terminé ses travaux de haute administration, il nous faisait inviter à venir partager avec lui son repas thibétain, auquel il avait soin de faire ajouter, à notre intention, quelques mets préparés à la chinoise. Nos entretiens se prolongeaient ordinairement bien avant dans la nuit.
Le régent était un homme d'une capacité remarquable; issu d'une humble extraction, il s'était élevé graduellement et par son propre mérite jusqu'à la dignité de premier kalon. Depuis trois ans seulement, il était parvenu à celte charge éminente; jusque-là, il avait toujours rempli des fonctions pénibles et laborieuses; il avait souvent parcouru, dans tous les sens, les immenses contrées du Thibet, soit pour faire la guerre ou négocier avec les États voisins, soit pour surveiller la conduite des houtouktou placés au gouvernement des diverses provinces. Une vie si active, si agitée, et en quelque sorte incompatible avec l'étude, ne l'avait pas empêché d'acquérir une connaissance approfondie des livres lamanesques. Tout le monde s'accordait à dire que la science des lamas les plus renommés était inférieure à celle du régent. On admirait surtout l'aisance avec laquelle il expédiait les affaires. Un jour, nous nous trouvions chez lui, quand
on lui apporta un grand nombre de rouleaux de papier; c'étaient les dépêches des provinces; une espèce de secrétaire les déroulait les unes après les autres, et les lui présentait à lire, en tenant un genou en terre. Le régent les parcourait rapidemeut des yeux, sans pourtant interrompre la conversation qu'il avait engagée avec nous. Au fur et ù mesure qu'il avait pris connaissance d'une dépêche, il saisissait son style de bambou, et écrivait ses ordres au bas du rouleau ; il expédia ainsi toutes ses affaires avec promptitude, el comme en se jouant. Nous ne sommes nullement compétents pour nous faire juges du mérilelitlérairequ'on attribuait au premier kalon ; il nous est seulement permis de dire que nous n'avons jamais vu d'écriture thibélaine aussi belle que la sienne.
Le régent aimait beaucoup à s'occuper de questions religieuses, et le plus souvent elles faisaient la principale matière de nos entretiens. Au commencement, il nous dit ces paroles remarquables : c Tous vos longs voyages, vous les avez entrepris uniquement dans un but religieux ;... vous avez raison, car la religion est l'affaire importante des hommes; je vois que les Français et les Thibétains pensent de même à ce sujet. Nous ne ressemblons nullement aux Chinois qui comptent pour rien les affaires de l'âme. Cependant, votre religion n'est pas la même que la nôtre;... il importe de savoir quelle est la véritable. Nous les examinerons donc toutes les deux attentivement et avec sincérité; si la vôtre est la bonne, nous l'adopterons; comment pourrions- nous nous y refuser? Si, au contraire, c'est la nôtre, je crois que vous serez assez raisonnables pour la suivre. » Ces dispo-
silions nous parurent excellenles; nous ne pouvions, pour le moment, en désirer de meilleures.
Nous commençâmes par le christianisme. Le régent, toujours aimable et poli dans les rapports qu'il avait avec nous, prétendit que, puisque nous étions ses hôtes, nos croyances devaient avoir Thonneur de la priorité. Nous passâmes successivement en revue les vérités dogmatiques et morales. A notre grand étonnemenl, le régent ne paraissait surpris de rien, t Votre religion, nous répétait-il sans cesse, est conforme à la nôtre ; les vérités sont les mêmes, nous ne différons que dans les explications. Parmi toul ce que vous avez vu et entendu dans la Tarlarie et dans le Thibet, vous avez dû, sans doute, trouver beaucoup à redire; mais il ne faut pas oublier que les erreurs et les superstitions nombreuses que vous avez remarquées ont été introduites par les lamas ignorants, et qu'elles sont rejelées par les bouddhistes instruits. > Il n'admettait entre lui et nous que deux points de dissidence, l'origine du monde et la transmigration des âmes. Les croyances du régent, bien qu'elles parussent quelquefois se rapprocher de la doctrine catholique, finissaient néanmoins par aboutir à un vaste panthéisme ; mais il prétendait que nous arrivions aussi aux mêmes conséquences, et il se faisait fort de nous en convaincre.
La langue thibétaine, essentiellement religieuse et mystique, exprime avec beaucoup de clarté et de précision toutes les idées qui touchent à l'âme humaine et à la divinité. Malheureusement, nous n'avions pas un usage suffisant de cette langue, et nous étions forcés, dans nos entretiens avec le régent, d'avoir recours
au gouverneur kachemirien pour nous servir d^interprèle; mais comme il n'élait pas lui-même très-habile à rendre en chinois des idées métaphysiques, il nous était très-souvent difficile de bien nous entendre. Un jour, le régent nous dit : t La vérité est claire par elle-même; mais si on Tenveloppe de mots obscurs, on ne Taperçoit pas. Tant que nous serons obligés d'avoir le chinois pour intermédiaire, il nous sera impossible de nous comprendre. Nous ne discuterons avec fruit qu'autant que vous parlerez clairement le thibétain. > Personne plus que nous n'était persuadé de la justesse de cette observation. Nous répondîmes au régent que Tétude de la langue tliibétaine était l'objet de notre sollicitude, et que nous y travaillions tous les jours avec ardeur. « Si vous voulez, nous ditil, je vous faciliterai les moyens de l'apprendre...» Au même instant, il appela un domestique, et lui dit quelques mots que nous ne comprîmes pas. Un tout jeune homme, élégamment vêtu, parut aussitôt, et nous salua avec beaucoup de grûce. « Voilà mon neveu, nous dit le régent; je vous le donne pour élève et pour maître; il passera toute la journée avec vous, et vous aurez ainsi occasion de vous exercer dans la langue thibétaine; en retour, vous lui donnerez quelques leçons de chinois et de mantchou. •» Nous acceptûnies cette proposition avec reconnaissance, et nous pûmes, en effet, par ce moyen, faire des progrès rapides dans la langue du pays.
Le régent aimait beaucoup à s'entretenir de la France. Durant nos longues visites, il nous adressait une foule de questions sur les mœurs, les habitudes et les productions de notre pays. Tout ce que nous
VOYàGB dans le THIBET. 93
lui racontions des bateaux à vapeur, des chemins de fer, des aérostats, de Téclairage au gaz, des télégraphes, du daguerréotype, et de tous nos produits industriels, le jetait comme hors de lui, et lui donnait une haute idée de la grandeur et de la puissance de la France. *
Un jour que nous lui parlions des observatoires et des instruments astronomiques, il nous demanda s'il ne lui serait pas permis d'examiner de près cette machine étrange et curieuse que nous tenions dans une boîte. H voulait parler du microscope. Gomme nous étions de meilleure humeur, et infiniment plus aimables qu'au moment où Ton faisait la visite de nos effets, nous nous empressâmes de satisfaire la curiosité du régent. Un de nous courut à notre résidence, et revint à rinstant avec le merveilleux instrument. Tout en l'ajustant, nous essayâmes de donner, comme nous pûmes, quelques notions d'optique à notre auditoire; mais nous étant aperçus que la théorie excitait fort peu d'enthousiasme, nous en vînmes tout de suite à l'expérience. Mous demandâmes si dans la société quelqu'un serait assez bon pour nous procurer un pou. La chose était plus facile à trouver qu'un papillon. Un noble lama, secrétaire de Son Excellence le premier kalon, n'eut qu'à porter sa main à son aisselle par-dessous sa robe de soie, et il nous offrit un pou extrêmement bien membre. Mous le saisîmes immédiatement aux flancs avec la pointe de nos brucelles; mais le lama se mil aussitôt à faire de l'opposition ; il voulut empêcher l'expérience, sous prétexte que nous allions procurer la mort d'un être vivant, c Sois sans crainte, lui dîmes-nous; ton pou n'est pris que II. 9
par répiderme ; d'ailleurs, il parait assez vigoureux pour se tirer victorieusement de ce mauvais pas. » Le régent, qui, comme nous l'avons dit, avait un symbolisme plus épuré que celui du vulgaire, dit au laroa de garder le silence et de nous laisser faire." Nous continuâmes donc l'expérience, et nous fixâmes à l'objectif cette pauvre petite bêle, qui se dépitait de toutes ses forces à Textrémité^.des brucelles. Nous invitâmes ensuite le régent à appliquer Tœil droit, en clignant le gauche, au verre qui se trouvait au haut de la machine, c Tsong-Kaba! s'écria le régent, ce pou est gros comme un rat... » Après l'avoir considéré un instant, il leva la tête et cacha sa figure dans ses deux mains, en disant que c'était horrible à voir... Il voulut dissuader les autres de regarder, mais son influence échoua complètement. Tout le monde, à tonr de rôle, alla se pencher sur le microscope, et se releva en poussant des cris d'horreur. Le lama secrétaire, s*élant avisé que son petit animal ne remuait plus guère, réclama en sa faveur. Nous enlevâmes les brucelles, et nous fîmes tomber le pou dans la main de son propriétaire. Mais hélas ! la pauvre victime était sans mouvement. Le régent dit en riant à son secrétaire : t Je crois que ton pou est indisposé;... va, tâche de lui faire prendre une médecine; autrement, il n'en reviendra pas. i
Personne ne voulant plus voir des êtres vivants, nous continuâmes la séance, en faisant passer sous les yeux des spectateurs une petite collection de tableaux microscopiques. Tout le monde était dans le ravissement, et on ne parlait qu'avec admiration de la prodigieuse capacité des Français. Le régent
nous dil : c Vos chemins de fer et vos navires aériens ne melonnenl plus tant; des hommes qui peuvent inventer une machine comme celle-ci sont capables de tout. >
Le premier kalon était tellement engoué des choses de notre patrie, qu*il lui prit fantaisie d'étudier la langue française. Un soir, nous lui apportâmes, selon ses désirs, un ^ £ C français, dont chaque lettre avait la prononciation écrite, au-dessous, avec des caractères Ihibétains. Il y jeta un coup d*œil; et comme nous voulions lui donner quelques explications, il nous répondit que cela n'était pas né<îessaire, que ce que nous avions écrit était très-clair.
Le lendemain, aussitôt que nous parûmes en sa présence, il nous demanda quel était le nom de notre empereur? t Notre empereur s'appelle Louis-Philippe. — Louis -Philippe! Louis -Philippe!... C'est bien, i Puis il prit son poinçon, et se mit à écrire. Un instant après, il nous présenta un morceau de papier, où l'on voyait écrit, en caractères très-bien formés : LOUY FILIPE.
Pendant la courte période de notre prospérité à Lba-Ssa, nous eûmes aussi des relations assez familières avec l'ambassadeur chinois Ki-Chan. 11 nous fit appeler deux ou trois fois pour parler politique, ou, selon l'expression chinoise, pour dire des paroles oiseuses. Nous fûmes fort surpris de le trouver si au courant des affaires d'Europe. H nous parla beaucoup des Anglais et de la reine Victoria. ( 11 parait, dit-il, que celte femme a une grande capacité; mais son mari, selon mei, joue un rôle fort ridicule : elle ne le laisse se mêler de rien. Elle lui a fait arranger un
jardin magnifique rempli d'arbres fruitiers ^l de fleurs de toute espèce, et c'est là qu'il est toujours enfermé, passant toute sa vie à se promener... On prétend qu'en Europe il y a encore d'autres royaumes où les femmes gouvernent. Est-ce vrai? Est-ce que leurs maris sont également enfermés dans des jardins? Estce que dans le royaume de France vous avez aussi cet usage? — Non, en France les femmes sont dans les jardins, et les hommes se mêlent des affaires. — Voilà qui est la raison ; agir autrement, c'est du désordre, i Ki-Chan nous demanda des nouvelles de Palmerston, s'il était toujours chargé des afl*aires étrangers... c Et Ilu ', qu'est-il devenu ? le savez-vous ? — Il a été rappelé; la chute a entraîné la sienne. — C'est dommage; lia avait un cœur excellent, mais il ne savait pas prendre une résolution. A-l-il été mis à mort ou exilé? — Ni l'un ni l'autre. En Europe, on n'y va pas si rondement qu'à Péking. — Oui, c'est vrai; vos mandarins sont bien plus heureux que nous. Votre gouvernement vaut mieux que le nôtre : notre empereur ne peut tout savoir, et cependant c'est lui qui juge tout, sans que personne ose jamais trouver à redire à ses acies. Notre empereur nous dit : Voilà qui est blanc... Nous nous prosternons, et nous répondons : Oui, voilà qui est blanc. Il nous montre ensuite le même objet, et nous dit : Voilà qui est noir... Nous nous prosternons de nouveau, et nous répondons : Oui, voilà qui est noir. — Mais enfin si vous disiez qu'un objet ne saurait être à la fois blanc
' Nom chinoise de M. Elliol, plénipotentiaffe anglais à Canton, au commencement de la guerre anglo-chinoise.
et noir? — L'empereur dirait peut-élre à celui qui aurait ce courage : Tu as raison;... mais en même temps il le ferait étrangler ou décapiter. Oli! nous n'avons pas comme vous une assemblée de tous les chefs {tchoung-teou-y ; c'est ainsi que Ki-Chan désignait la chambre des députés). Si votre empereur voulait agir contrairement à la justice, votre tchoungteou-y serait là pour arrêter sa volonté. »
Ki-Chan nous raconta de quelle manière étrange on avait traité à Péking la grande affaire des Anglais en 1859. L'empereur convoqua les huit ichoung-tang qui composent son conseil intime, et leur parla des événements survenus dans le midi. 11 leur dit que des aventuriers des mers occidentales s'étaient montrés rebelles et insoumis, qu'il fallait les prendre et les châtier sévèrement, afin de donner un exemple à tous ceux qui seraient tentés d'imiter leur inconduite... Après avoir ainsi manifesté son opinion , l'empereur demanda l'avis de son conseil. Les quatre ichoungtang mantchous se prosternèrent, et dirent : Tché, tché, iché, ichou'dze-li, fan-fou ; Oui, oui, oui, voilà l'ordre du maître. Les quatre tchoung-tang chinois se prosternèrent à leur tour et dirent : Ché, ché, ché, hoang-chang-tï, tïenngen; Oui, oui, oui, c'est le bienfait céleste de l'empereur... Après cela il n'y eut rien à ajouter, et le conseil fut congédié.
Cette anecdote est très-authentique, car Ki-Chan est un des huit tchoung-iang de l'empire. Il ajouta que, pour son compte, il était persuadé que les Chinois étaient incapables de lutter contre les Européens, à moii^le modifier leurs armes et de changer leurs vieilles habitudes; mais qu'il se garderait bien
de jamais le dire à Tempereur, parce que, outre que le conseil sérail inutile, il lui en coûterait peut-être la vie.
Nos relations fréquentes avec Tambassadeur chinois, le régent et le gouverneur kachemirien, ne contribuaient pas à nous attirer la confiance et la considération de la population de Lha-Ssa. En voyant augmenter de jour en jour le nombre de ceux qui venaient nous visiter et s*instruire de notre sainte religion, nous sentions nos espérances grandir et notre courage se fortifier. Cependant, au milieu de ces consolations, une pensée venait incessamment nous navrer le cœur; nous souffrions de ne pouvoir offrir aux Thibétains le ravissant spectacle des fêtes pompeuses et touchantes du catholicisme. 11 nous semblait toujours que la beauté de nos cérémonies eût agi puissamment sur ce peuple, si avide de tout ce qui tient au culte extérieur.
Les Thibétains, nous Tavons déjà dit, sont éminemment religieux ; mais à part quelques lamas contemplatifs, qui se retirent au sommet des montagnes et passent leur vie dans le creux des rochers, ils sont très-peu portés au mysticisme. Au lieu de renfermer leur dévotion au fond de leur cœur, ils aiment au contraire à la manifester par des actes extérieurs. Ainsi les pèlerinages, les cérémonies bruyantes dans les lamaseries, les prostrations sur les plates-formes de leurs maisons, sont des pratiques extrêmement de leur goût. Ils ont continuellement à la main le chapelet bouddhique, qu'ils agitent avec bruit; et ils ne cessent de murmurer des prières, loi^ même qu'ils vaquent à leurs affaires.
Il existe à Lha-Ssa une coutume bien touchante, el que nous avons été en quelque sorte jaloux de rencontrer parmi les infidèles. Sur le soir, au moment où le jour touche à son déclin, tous les Thibélains cessent de se mêler d'affaires, et se réunissent, hommes, femmes et enfants, conformément à leur sexe et à leur âge, dans les principaux quartiers de la ville et sur les places publiques. Aussitôt que les groupes se sont formés, tout le monde s accroupit par terre, et on commence à chanter des prières lentement et à demi voix. Les concerts religieux qui s'élèvent du sein de ces réunions nombreuses produisent dans la ville une harmonie immense, solennelle, et qui agit fortement sur Tâme. La première fois que nous fûmes témoins de ce spectacle, nous ne pûmes nous empêcher de faire un douloureux rapprochement entre celte ville païenne où tout le monde priait en commun, et les cités de TEurope où Ton rougirait de faire en public le signe de la croix.
La prière que les Thibélains chantent dans les réunions du soir varie suivant les saisons de Tannée : celle au contraire qu'ils récitent sur leur chapelet est toujours la même , et ne se compose que des six syllabes : Om, niani padmé houm. Celte formule, que les bouddhistes nomment par abréviation le mani, se trouve non-seulement dans toutes les bouches, maison la rencontre encore écritede toutes parts, dans les rues, sur les places publiques et dans l'intérieur des maisons. Sur toutes les banderoles qu'on voit flotter audessus des portes ou au sommet des édifices , il y a toujours un i0ni imprimé en caractères landza, tartarcs el thibélains. Certains bouddhistes riches et
zélés ealrelieoDenl à leurs frais des compagnies de lamas sculpteurs, qui onl pour mission de propager le mani. Ces étranges missionnaires s'en vonl, un ciseau el un marteau à la main, parcourant les campagnes, les montagnes et les déserts, el gravant la formule sacrée sur les pierres el les rochers qu'ils rencontrent
Selon Topinion du célèbre orientaliste Klaproth, Om, mani padmé houm n'est que la transcription thibélaine d'une formule sanscrite apportée de l'Inde dans le Thibet. Vers le milieu du septième siècle de notre ère, le célèbre Hindou Tonmi-Sambhodha inlroduisit l'usage de l'écriture dans le Thibet ; mais comme l'alphabet landza, qu'il avait d'abord adopté, parut au roi Srang-Bàzan-Gombo trop compliqué el trop difficile à apprendre, il l'invita à en rédiger un nouveau plus aisé et mieux adapté à la langue Ihibélaine. En conséquence , Tonmi-Sambhodlia s'enferma pendant quelque temps el composa l'écriture thibétaine dont on se sert encore aujourd'hui, et qui n'est qu'une modification des caractères sanscrits. Il initia aussi le roi aux secrets du bouddhisme, et lui transmit la formule sacrée, Om, mani padmé houm, qui se répandit avec rapidité dans toutes les contrées du Thibet et de la Mongolie. ,
Cette formule a , dans la langue sanscrite, un sens complet el indubitable qu'on chercherait vainement dans l'idiome thibétain. Om est, chez les Hindous, le nom mystique de la divinité, par lequel toutes les prières commencent. Il est composé de A, le nom de Vichnou; de 0, celui de Siva; et tt M, celui de Brahma. Cette particule mystique équivaut aussi à
VOYAGE DANS LE TIllBET. 401
l'inlerjeclion ô! et exprime une profonde conviclion religieuse; c*esl en quelque sorte une forauile d'acte de foi... Mani signifie joyau, chose précieuse; padma, le lotus; padmé est le vocatif du même mol... Enfin, houm est une particule qui exprime le vœu, le désir, et équivaut à notre Amen. Le sens littéral de cette phrase est donc celui-ci :
Om, mani padmé houm !
! le joyau dans le lotus, Amen !
Les bouddhistes du Thibel et de la Mongolie ne se sont pas contentés de (!e sens clair et précis. Ils se sont torturé l'imagination pour chercher une interprétation mystique à chacune des six syllabes qui composent cette phrase. Ils ont écrit une infinité d'ouvrages extrêmement volumineux, où ils ont entassé extravagances sur extravagances pour expliquer leur fameux mani. Les lamas sont dans Thabilude de dire que la doctrine renfermée dans ces paroles merveilleuses est immense , et que la vie tout entière d'un homme est insufiisante pour en mesurer rétendue et la profondeur.
Nous avons été curieux de savoir ce que le régent pensait de cette formule. Voici ce qu'il nous dit à ce sujet : Les êtres animés, en thibétain semdchan, et en mongol amitan, sont divisés en six classes : les anges, les démons, les hommes, les quadrupèdes, les volatiles et les reptiles *. Ces six classes d'êtres animés cor-
' La classe des reptiles comprend les poissons, les mollusques, et tous le^nimaux qui ne sont ni quadrupèdes ni volatiles.
responcJenl aux six syllabes de la formule Om, mani padmé houm. Les êtres animés rouleul, par de codUnuelles IranslormalioDS el suivant leur mérite ou leur démérite, dans ces six classes, jusqu'à ce qu'ils aient atteint le comble de la perfection ; alors ils sont absorbés et perdus dans la grande essence de Bouddha, c'est-à-dire dans Tàme éternelle et universelle, d'où émanent toutes lésâmes, et où toutes lésâmes, après leurs évolutions temporaires, doivent se réunir et se confondre. Les être animés ont, suivant la classe à laquelle ils appartiennent, des moyens particuliers pour se sanctifier, monter dans une classe supérieure, obtenir la perfection et arriver enfin au terme de leur absorption. Les hommes qui récitent très-souvent et très-dévotement Om, mani padmé houm, évitent de retomber, après leur mort, dans les six classes des êtres animés correspondant aux six syllabes de la formule, et obtiennent la plénitude de Têtre par leur absorption dans Tâme éternelle et universelle de Bouddha.
Nous ne savons si cette explication, qui nous a été donnée par le régent lui-même, est généralement adoptée par les bouddhistes instruits du Thibet et de la Mongolie. On pourrait cependant remarquer, ce nous semble, qu'elle a une certaine analogie avec le sens littéral : Olil le joyau dans le lotus , Amen, Le joyau étant Temblème de la perfection, et le lotus celui de Bouddha, on pourrait dire peut-être que ces paroles expriment le vœu d'acquérir la perfection pour être réuni à Bouddha, être absorbé dans l'âme universelle. La formule symbolique i 0/ le joyau dans le lotus. Amen! pouirait aussi se paraphraser
ainsi : 0! que f obtienne la perfection , et que je sois absorbé dans Bouddha, Amen !
D'après rexplicalion du régent, le mani serait en quelque sorte le résumé d*un vaste panthéisme, hase de toutes les croyances des bouddhistes. Les lamas instruits disent que Bouddha est i*élre nécessaire, indépendant, principe et fin de toute chose. La terre, les astres, les hommes, tout ce qui existe est une manifestation partielle et temporaire de Bouddha. Tout a été créé par Bouddha, en ce sens que tout vient de lui, comme la lumière vient du soleil. Tous les êtres émanés de Bouddha ont eu un commencement et auront une fin ; mais de même qu'ils sont sortis nécessairement de l'essence universelle, ils y rentreront aussi nécessairement. C'est comme les fleuves et les torrents produits par les eaux de la mer, et qui, après un cours plus ou moins long, vont de nouveau se perdre dans son immensité. Ainsi Bouddha est éternel; ses manifestations aussi sont éternelles, mais en sens qu'il y en a eu et qu'il y en aura toujours, quoique, prises à part, toutes doivent avoir un commencement et une fin.
Sans trop se mettre en peine si cela s'accorde ou non avec ce qui précède , les bouddhistes admettent en outre un nombre illimité d'incarnations divines. Ils disent que Bouddha prend un corps humain et vient habiter parmi les hommes, afin de les aider à acquérir la perfection, et de leur faciliter la réunion de Pâme universelle. Ces bouddha vivants composent la classe nombreuse des chaberons, dont nous avons déjà souvent parlé. Les bouddha vivants les pins célèbres sont : a Lha-Ssa, le talé-lama; à Djachr-Loumbo, le bandchan remboutchi; au Grand-Kou-
ren, le guison-lamba; à Péking, le Ichang-kia-fo, espèce de grand aumônier de la cour impériale; et dans le pays des Ssamba, au pied des monts Himalaya» le sa-dcha-fo. Ce dernier a, dit-on, une mission passablement singulière. Il est nuit et jour en prière, afin de faire tomber continuellement de la neige sur la cime des Himalaya. Car, selon une tradition tbibétaine, il existe, derrière ces monts élevés, un peuple sauvage et cruel, qui n attend que la fonte des neiges pour venir massacrer les tribus thibétaines et s'emparer du pays.
Quoique tous les chaberons indistinctement soient des bouddha vivants, il y a néanmoins parmi eux UHfre hiérarchie dont le (alé-iama occupe le sommet. Tous les autres reconnaissent ou doivent reconnaître sa suprématie. Le talé-lama actuel, nous Tavons déjà dit, est un enfant de neuf ans. Il y en a déjà six qu'il occupe le palais du Bouddha-La. H est Si-Fan d'origine, et a été pris dans une famille pauvre et inconnue de la principauté de Ming-Tchen-Tou-Sse.
Quand le talé-lama est mort, ou, pour parler bouddhiquement, quand il s'est dépouillé de son enveloppe humaine, on procède à l'élection de son successeur de la manière suivante. On prescrit des prières et des jeûnes dans toutes les lamaseries. Les habitants de Lha-Ssa surtout, comme étant les plus intéressés à l'affaire, redoublent de zèle et de dévotion. Tout le monde se met en pèlerinage autour du Bouddha-La et de la Cité des Esprits; les tchu-kor tournent dans toutes les mains, la formule sacrée du mani retentit jour et nuit dans tous les quartiers de la ville, et les parfums brûlent de toutes parts avec profusion. Ceux
qui croient posséder le lalé-lama dans leur famille en donnent avis à Tautorilé de Lha-Ssa, afin qu'on puisse constater, dans les enfants désignés, leur qualité de chaberons. Pour pouvoir procéder à Tëlection du talé-lama, il faut avoir découvert trois chaberons, authentiquement reconnus pour tels. On les fait venir à Lha-Ssa, et les houtouktou des Etats lamanesques se constituent en assemblée. Ils s'enferment dans un temple du Bouddha-La, et passent six jours dans la retraite, le jeûne et la prière. Le septième jour, on prend une urne en or, contenant Irois fiches également en or, sur lesquelles sont gravés les noms des trois petits candidats aux fonctions de divinité du Bouddha-La. On agite l'urne, le doyen des houtouktou en tire une fiche, et le marmot dont le nom a été désigné par le sort est immédiatement proclamé talélama. On le promène en grande pompe dans la rue de la Cité des Esprits, pendant que tout le monde se prosterne dévotement sur son passage, et on le colloque enfin dans son sanctuaire.
Les deux chaberons en maillot, qui ont concouru pour la place de talé-lama, sont rapportés par leurs nourrices dans leurs familles respectives; mais pour les dédommager de n'avoir pas eu bonne chance, le gouvernemeot leur fait un petit cadeau de cinq cents onces d'argent.
Le talé-lama est vénéré par les Thibétains et les Mongols comme une divinité. Le prestige qu'il exerce sur les populations bouddhistes est vraiment étonnant ; cependant, on a été beaucoup trop loin, quand on a avancéque ses excréments sont recueillis avec respect, et servent à fabriquer des amulettes que les dévots en-