‹ Souvenirs d'un voyage dans le Thibet en 1844, 1845 et 1846Chapitre 8 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

ferment dans des sachets el portent suspendus à leur cou. Il est également faux que le talé-lama ait la tête et les bras entourés de serpents pour frapper l'imagination de ses adoraleurs. Ces assertions, qu'on lit dans certaines géographies, sont entièrement dénuées de fondement. Pendant notre séjour a Lha-Ssa, nous avons beaucoup interrogé à ce sujet, et tout le monde nous a ri au nez. A moins de dire que, depuis le régent jusqu'à notre marchand d'argots, tout le monde s'est entendu pour nous cacher la vérité, il faut convenir que les relations qui ont donné cours à de pareilles fables ont été écrites avec bien peu de circonspection.

Il nous a été impossible de voir le talé-lama; ce n'est pas qu'on soit très-difficile pour laisser pénétrer les curieux ou les dévots jusqu'à lui; mais nous en avons été empêchés par une circonstance assez bizarre. Le régent nous avait promis de nous conduire au Bouddha- La, et nous étions sur le point de faire celte fameuse visite, lorsqu'on s'imagina que nous donnerions la petite vérole au talé-lama. Cette maladie venait effectivement de se déclarer à Lha-Ssa, et on prétendait qu'elle avait été apportée de Péking par la grande caravane qui était arrivée depuis peu de jours. Comme nous avions fait partie de celte caravane, on nous demanda s'il ne serait pas mieux d'ajourner notre visite que d'exposer le talé-lama à gagner la petite vérole. L'observation était trop raisonnable pour que nous eussions quelque chose à objecter.

La crainte que les Thibétains ont de la petite vérole est inimaginable. Ils n'en parlent jamais qu'avec stupeur, et comme du plus grand fléau qui puisse désoler l'espèce humaine. Il n'est presque pas d'atince où cette

maladie ne fasse à Lha-Ssa des ravages épouvantables; les seuls remèdes préservatifs que le gouvernement sache employer pour soustraire les populations à celte affreuse épidémie, c'est de proscrire les malheureuses Ëimilles qui en sont atteintes. Aussitôt que la petite vérole s*est déclarée dans une maison, tous les habitants doivent déloger et se réfugier, bon gré, mal gré, loin de la ville, sur le sommet des montagnes ou dans les déserts. Personne ne peut avoir de communication avec ces malheureux, qui meurent bientôt de faim et de misère, ou deviennent la proie des bétes sauvages. Nous ne manquâmes pas de faire connaître au régent la méthode précieuse usitée parmi les nations européennes pour se préserver de la petite vérole. Un des motifs qui nous avaient valu la sympathie et la protection du régent, c'était l'espérance que nous pourrions un jour introduire la vaccine dans le Thibet. Le missionnaire qui aurait le bonheur de doter les Thibélains d'un bienfait si signalé acquerrait certainement sur leur esprit une influence capable de lutter avec celle du talé-lama lui-même. L'introduction de la vaccine dans le Thibet, par les missionnaires, serait peut-être le signal de la ruine du lamanisme, et de l'établissement de la religion chrétienne parmi ces tribus infidèles.

Les galeux et les lépreux sont en assez grand nombre à Lha-Ssa. Ces maladies cutanées sont engendrées par la malpropreté, qui règne surtout dans les basses classes de la population. Il n'est pas rare non plus de rencontrer parmi les Thibétains des cas d'hydrophobie. On est seulement étonné que cette maladie horrible n'exerce pas de plus grands ravages, quand on

songe à Teffrayanle muHiiude de chiens affamés qui rôdenl incessamment dans les rues de Lha-Ssa; ces animaux sont tellemenl nombreux dans cette ville, que les Chinois ont coutume de dire ironiquement que les Irois grands produits de la capitale du Thibet sont les lamas, les femmes et les chiens, lama, ya-Uou, keou.

Cette multitude étonnante de chiens vient du grand respect que les Thibétains ont pour ces animaux, et de Tusage qu*ils en font pour la sépulture des morts. Quatre espèces différentes de sépultures sont en vigueur dans le Thibet : la première est la combustion; la deuxième, Timmersion dans les fleuves et les lacs; la troisième, Texposilion sur le sommet des montagnes; et la quatrième, qui est la plus flatteuse de toutes, consiste a couper les cadavres par morceaux et à les faire manger aux chiens. Cette dernière méthode est la plus courue. Les pauvres ont tout simplement pour mausolée les chiens des faubourgs; mais pour les personnes distinguées, on y met un peu plus de façon ; il y a des lamaseries où Ton nourrit ad hoc des chiens sacrés, et c'est là que les riches Thibétains vont se faire enterrer'...

' Strabon, parlant des coutumes des Scythes nomades, conservées chez les Sogdiens et les Bactriens, dit : u Dans la capiu laie des Baclriens, Ton nourrit des chiens auxquels on donne a un nom particulier; et ce nom, rendu dans notre langue, vou- « drait dire enterreurs. Ces chiens sont chargés de dévorer tous u ceux qui commencent à s*atfaiblir par Tâge ou par la mala- « die. De là vient que les environs de cette capitale n'ofiFrent la « vue d^aucuu tombeau ; mais Tintérieur de ses murs est u tout rempli d'ossements. On dit qu'Alexandre a aboli celte « coutume. «

Cicéron attribue le même usage aux Hyrcanieiis, lorsquMl dit : « lii Hyrcania plebs publicos alil canes ; oplimates, domes> « ticos. Nobile autem genus canum illud scimus esse. Sed pro u sua quisque facultate parât, à quibus lanietur : eamque opli- « mam illi esse censent sepulturam. » (QuœsL TuscuL, lib. i, §45.)

Justin dit aussi des Parthes : « Sepullura vulgè aut avium aut canum lanialus est. Nuda demum ossa terra obruunt. »

(Note de Klaproth.)

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