SOUVENIRS DUN VOYAGE
bien autrement terrible que nos balles, la soif, rendait ces malheureux animaux insensibles à tout autre danger.
Cela dura ainsi plus d'une demi-heure. Ce ne fut qu'au moment où, après avoir bu longuement, les premières gazelles, poussées par les autres, commencèrent à regagner la plaine que nous nous décidâmes à faire feu. Une décharge générale en abattit encore cinq, qui toutes avaient la taille de nos plus gros moutons. Cela suffisait amplement à notre journée, et nous ne songeâmes plus qu'à jouir un instant encore de l'incroyable spectacle que nous avions sous les yeux.
Peu à peu, le troupeau, qui n'a d'autre pasteur ni d'autre maître que Dieu, s'écoula pour se perdre dans la brume, et, n'eussent été les six cadavres demeurés sur le sable, on eût pu croire à quelque hallucination de mirage.
M.D... et ses domestiques s'occupèrent de faire porter notre chasse à la tente, tandis que, pour m'y rendre, je faisais un détour par derrière les tamarix et les soudes qui bordent le lit du torrent.
A chaque pas, je tombais sur des centaines de pintades, de francolins, de gangas calhas, qui se roulaient sur le sable. Je ne songeai pas même à les inquiéter; j'espérais trouver des autruches.
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Mais, au bout d'une demi-heure, l'éclat de la lumière avait fait enfler mes paupières, mes poumons trouvaient à peine assez d'air dans l'atmosphère raréfiée, la soif me prenait à la gorge, et je sentais une douloureuse pulsation d'artères battre sur mes tempes comme un marteau.
Je devais être à peu près à la hauteur de la tente, de laquelle me séparait un espace couvert d'athels et de soudes ; par delà, la cime de quelques mimosas m'indiquait le lit du torrent. Je m'engageai dans ces fourrés.
D'abord, cette végétation rabougrie ne s'élevait guère qu'à hauteur de ma ceinture. Mais, à mesure que j'allais, le terrain s'abaissait rapidement, et bientôt je fus comme perdu dans un chaos sans issue de plantes qui atteignaient jusqu'à douze et quinze pieds de haut au milieu desquelles les phacochères et les bêtes fauves ont tracé de rares sentiers impraticables pour l'homme.
Tout cela était sombre; au sol humide et glissant on eût dit qu'il avait plu la veille. Des troncs de tamarix morts ou couchés par les eaux me barraient le passage à chaque instant, et à chaque instant je devais ou briser une branche ou écarter des deux mains la masse de feuillée qui m'entourait comme l'eau étreint le corps du nageur. Vingt fois je fus tenté de retourner en arrière; mais, outre que j'aurais eu, à rebrousser chemin, la même difficulté
que pour continuer, il eût encore fallu faire un immense détour. Je. me décidai à poursuivre à tout hasard.
J'atteignis ainsi une sorte de clairière qui n'était pas autre chose qu'un, repli du sol un peu plus élevé, grâce auquel ma tête dominait une fois encore la forêt rachi tique. Mais, à vingt pas de là, le sol s'abaissait de nouveau, et je me retrouvai à chercher mon chemin dans ce ténébreux dédale, où maintenant il me semblait ouïr passer des bruits étranges.
Certe dernière préoccupation devint un problème auquel ne tarda pas à donner une solution terrible la vue d'une sorte de spirale qui se roulait et se déroulait au bout d'un rameau, à quelques pouces de ma figure.
Ce n'était pas autre chose qu'un serpent de deux pieds de long, dont le corps grêle, d'un jaune de feuille morte, est marqué d'un filet noir sur l'épine dorsale ; en quelques heures sa morsure tue l'homme le plus vigoureux.
Je me rejetai vivement en arrière. Mais comment rendre la terreur qui s'empara de moi quand, audessus de ma tête, à mes pieds, sur chaque arbre, sur chaque rameau, je vis des centaines de ces reptiles, les uns enroulés sur les branches et immobiles, les autres promenant lentement toute la longueur de leur corps sous un rayon de soleil qui
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Gltrail dans le feuillage t De là les bruits que je m'étais surpris à écouter.
Je subissais quelque chose de reflet attribué à la tête de Méduse : la peur me gagnait; j'aurais donné tout au monde pour trouver un passage libre et pouvoir fuir. Et pourtant il me semblait que mes pieds prenaient racine sur ce sol où il y avait tant de danger à s'arrêter. Je n'osais faire un pas, de peur de me heurter à quelqu'un de ces horribles animaux. Vêtu du costume du pays, consistant en un caleçon et en un couari, mes pieds, mes jambes, ma poitrine et mes bras étaient à nu, ce qui ajoutait encore au péril.
Cependant, il fallait prendre un parti. Je me fis petit pour éviter de frôler le moindre rameau ; je ramassai lentement les plis de la longue toile jetée sur mes épaules, plis dans lesquels je tremblais de renfermer un serpent; puis, mesurant de l'œil toutes les issues ouvertes autour de moi, je me mis en route.
Tantôt j'allais à quatre pattes, tantôt il fallait nécessairement abattre avec la baguette de mon fusil un des reptiles qui me barraient le passage, ou bondir au-dessus de quelque tronc d'arbre couché sur le sol, et du creux du que? je voyais sortir des serpents. A chaque pas je devais m'arrêter à calculer le pas suivant. Ces anneaux fauves jouant les uns sur les autres avecun frémissement sinistre,
et le sifflement par lequel les reptiles semblaient témoigner le plaisir qu'ils éprouvaient à se chauffer au soleil, faisaient courir sur tout mon corps un frisson d'horreur indicible.
Gela dura ainsi cinq minutes, qui me parurent avoir la longueur d'un siècle. Puis, le terrain étant devenu plus libre, je me mis à courtr comme un un fou à travers les halllers que j'avais tant de peine à franchir tout à l'heure, et, en quelques bonds, je me trouvai sur le sable du torrent, à dix pas de la tente.
J'eus assez de In chasse pour tout le reste du jour.
L'après-midi se passa > non point à faire la sieste, — il fallut y renoncer à cause des moustiques, — mais à mouiller sans cesse un linge que l'on appuyait à chaque instant sur le front, et duquel, au seul contact de la peau, le liquide s'échappait en fumée. Le thermomètre marquait 37 degrés à l'ombre.
La grosse chaleur passée, afin d'échapper aux moustiques, nous transportâmes nos pénates plus loin, c'est-à-dire dans la plaine, à quelques pas
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du Ras-cl-Mâ (la Tête-de-1'Eau), comme parlent les Arabes.
Il restait deux heures de jour, à peu près : j'en profitai pour faire une reconnaissance des environs.
Le torrent était toujours bordé d'arbres. Mais ici les mimosas avaient remplacé les soudes, et les lamarix atteignaient des dimensions gigantesques. Je m'opiniâlrai à poursuivre d'arhre en arbre de beaux oiseaux qui semblaient prendre à tâche de m'éloigner de la tente. D'ailleurs, sans avoir la richesse de végétation des montagnes, si je les comparais à la chétive forêt du matin, ces arbres pouvaient passer pour magnifiques.
Les troncs des tamarix étaient recouverts comme d'une sorte de fourreau par une plante parasite dont les longues feuilles, élégantes comme celle de nos fougères, retombaient sous leur propre poids, et jouaient au moindre souffle d'air, ainsi que des banderoles de gaze verte.
Un autre parasite, un loranthus, habitait aussi les mimosas ; mais celui-ci est un arbuste dont les feuilles ressemblent à celles de l'olivier, et dont les racines percent de part en j>art les branches des gommiers, sur lesquelles elles se greffent. Les feuilles des mimosas, grillées par un ciel torride, étaient remplacées par le feuillage argenté du parasite, et, aux boutons d'or dont les parent les
pluies d'hiver, avaient succédé les chatons de fleurs pourpres, garnis d'étamines comme un épi de barbes, par lesquels se termine chaque rameau de l'arbuste.
Autour de moi, les béni-israïi pâturaient, ou se poursuivaient, complètement insoucieux de ma présence. Des volées de pintades gagnaient leur perchoir sur les plus hautes cimes. Au-dessus de ma tête, à travers le feuillage glauque des tamarix, à travers les branches grises des mimosas, s'étendait un ciel écarlate dans lequel tournoyaient avec des clameurs discordantes des nuées de guêpiers verts et bleus. Chaque bouffée de vent Taisait courir dans ces bois une rumeur pareille au bruit monotone d'une eau lointaine; les engoulevents et les œdicnèmes commençaient à siffler leur plainte si triste, et l'on entendait les autruches rugir dans les profondeurs de l'horizon.
A la lisière de cette forêt s'élève un grand quadrilatère formé de quatre murs en ruine, contre lesquels le vent a accumulé, en bien des endroits, des buttes de sables errants. Je grimpai jusqu'au sommet de ces vieilles murailles.
De là je voyais la plaine se dérouler vers lé nord en un plan sans limites, rouge, ardent. L'air avait repris toute sa transparence, toute sa limpidité, ainsi que les pics de la grande chaîne de l'ouest leur robe d'azur. De longues files d'autruches, cherchant
un gîle, faisaient lever çà et là des traînées de poussière qui étaient comme leur sillage. A ces traînées de poudre succéda un nuage plus dense, qui venait du sud et allait vers le nord : c'était une troupe d'onagres, dont la croupe fauve est rayée de noir comme la robe du tigre,. qui parcouraient leur immense domaine. Comme si l'odorat leur eût révélé ma présence, je vis ces superbes animaux tourner vers moi leurs têtes : leurs prunelles de feu me jetèrent un regard étincelant comme un éclair, et tout le troupeau me salua d'une tempête de hennissements sauvages.
Lorsque je fus de retour à la tente, les feux de bivac brillaient déjà tout àl'entour; le repas du soir se fit, et l'on ne songea à dormir qu'assez avant dans la nuit.
Mais, en quittant Anakhli pour le lieu sur lequel nous campions, nous étions tombés de Charybde en Scylla : un ennemi bien autrement terrible que les maringouins nous empêcha de fermer l'œil ; c'étaient les cont-cont.
On appelle ainsi le parasite qui vit sur le cuir des bestiaux, des chameaux surtout. Tourmentés par cet hôte importun, les chameaux s'en débarrassent en se roulant sur le sable, où l'insecte se multiplie avec une effrayante rapidité. La privation de nourriture ne le tue point; seulement, son énorme abdomen se vide, et alors le hideux insecte
devient presque invisible dans le gravier, avec lequel le confond sa couleur terne; mais qu'un homme ou un animal s'arrête sur cette place, et la vie revient à ce sac desséché la tête, par laquelle il se termine, s'enfonce dans l'épiderme, et dépose dans la plaie par laquelle il boit le sang de sa victime une gouttelette de venin qui, en quelques minutes, donne naissance à une tumeur grosse comme une noix. Après quelques jours d'un insupportable prurit, cette tumeur finit bien souvent par une ulcération d'un caractère grave.
Diodore de Sicile et Pline l'Ancien semblent avoir eu le cont-cont en vue quand ils affirment que, chez les Troglodytes, certaines contrées deviennent subitement inhabitables par suite de la multiplication des scorpions, selon le premier; des fourmis, selon ie naturaliste latin.
Pour mon compte, en un clin d'oeil, je sentis mes jambes criblées de piqûres contre lesquelles il n'y a d'autre soulagement que des frictions de beurre ou d'huile.
Cela me rappela la terrible histoire de Konolly et de Stoddard, malheureux officiers anglais qui, jetés dans la fameuse prison de Bokhara, y furent livrés pendant un mois aux morsures des cont-cont, dont leurs bourreaux avaient le soin de recouvrir chaque jour le soi du cachot.
Je me relevai pour aller m'asseoir près du feu.
Quelques minutes plus tard, chacun se plaignit du même supplice et se résigna à veiller comme moi. il est vrai que nous avions la ressource du cliibouk pour accourcir les longues heures qui nous séparaient du jour...
Dès que finit cette longue nuit sans sommeil, on sella les mules; les chameaux furent chargés, et nous nous mîmes en route en marchant toujours vers le nord. On chemina jusque vers les neuf heures, à travers le morne plateau de IaKolla, sans autre incident qu'une autruche tuée par M. D...
Quant à nous, nous n'eûmes à tirer que des francolins, des pintades, des beni-israïl et un a rabat, ce qui, joint aux filets et aux pieds de l'autruche, nous promettait une chère exquise. En arrivant, les Abyssins s'occupèrent des apprêts du déjeuner, pendant que les chameliers cherchaient, pour dresser notre tente, une place saine des horribles cont-cont qui nous avaient valu une nuit blanche.
Nous nous étions arrêtés dans le lit d'un torrent, sous les immenses rameaux de lamarix qui bordaient une berge haute de quatre à cinq pieds. Mais les Bédouins eurent beau fouiller tous les puits creusés dans le sable par les pasteurs nomades, tous étaient complètement à sec, et deux d'entre eux durent retourner à l'eau que nous avions quittée le matin, y remplir toutes nos ou-
très. Ils ne furent de retour qu'à la tombée de la nuit.
À cette heure, le soleil se couchait à i'occident derrière un banc de nuages noirs, zébrés de lueurs cuivrées, qui se traînaient lentement sur les croupes de la grande chaîne. L'air était chargé d'électricité; pas un souffle de vent ne traversait l'espace, et sur la nature entière pesait ce calme lourd, avànt-coureur de ia tempête.
La nuit succéda rapidement aux clartés livides qui s'éteignaient dans le ciel , et chacun s'endormit de bonne heure. Un homme, que Ton relevait de loin en loin, était chargé d'attiser les feux qui nous gardaient des bêtes fauves.
Vers les deux heures après minuit, un de nos Bédouins veillait, lorsque, à son oreille familiarisée dès l'enfance avec toutes les voix de la solitude, arriva de l'ouest un bruit pareil au bruit lointain des vagues que le vent du large brise sur les dunes. Le chamelier se hâta de réveiller tout le monde, en ajoutant quelques mots dans le patois du pays, que nous ne comprîmes pas d'abord, mais qui devaient dénoncer un péril imminent. Aussitôt, sans même répondre à nos questions, Abyssins et chameliers abattirent notre tente, la jetèrent, ainsi que nos bagages, par-dessus la berge, nous y poussèrent nous-mêmes, et forcèrent les mules et les chameaux à la gravir à leur tour.
Il ne restait qu'un homme et une dernière mule sur le sabie du torrent, quand à la rumeur lointaine succéda, pour ainsi dire sans transition, un fracas effrayant. A un cri du Bédouin demeuré en arrière, ses camarades le saisirent et l'enlevèrent à la hauteur de la berge, tandis que (a mule disparaissait, emportée comme un atome par une masse noire qui venait de remplir tout à coup le lit du torrent. Terminée à pic vers l'aval, présentant en amont une surface sombre, striée de sillons d'écume blanche, celle masse n'était rien de plus que les eaux versées par l'orage sur les montagnes, et roulant sur la pente rapide du terrain avec la vélocité du boulet de canon.
Ces crues et leur arrivée subite dans le lit des torrents sont ici des incidents peu rares, et, en nous obstinant à camper sur un sol aussi bas, malgré les indices qui, au coucher du soleil, annonçaient un orage prochain, nous avions commis une imprudence grave. Heureusement elle n'avait pas eu d'autres suites que la perte d'une mule.
Une fois en sûreté, nous trouvâmes au milieu des arbres une place libre sur laquelle on dressa la tente : en un clin d'œil , les chameliers eurent rallumé nos feux, et chacun lit de son mieux pour reprendre son somme interrompu : ce fut impossible.
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