‹ Souvenirs d'un voyage en Abyssinie (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · S1 SOUVENIRS D UN VOYAGE · texte numérisé non relu

S1 SOUVENIRS D UN VOYAGE

le cercle éclairé par les flammes, le factionnaire voyait passer des formes indécises, et le frisson de terreur qui courait sur la croupe de nos bêtes de somme, le mouvement qui les poussait jusque sous la tente ou au milieu du cercle formé par nos gens, eussent suffit pour nous expliquer la naiure de ces apparitions.

Le terrain sur lequel nous venions de nous réfugier formait une île au milieu des eaux débordées que nous entendions gronder de toutes parts.

Nous n'étions pas seuls sur cette île. Surpris par les eaux et prisonniers comme nous, des hyènes, quelques panthères et au moins un lion, tournaient autour de notre bivac, et la frayeur que le danger leur inspirait se traduisit bientôt en lamentables hurlements, en cris rauques, en mugissements qui ajoutaient quelque chose de plus effrayant aux sombres horreurs de celte nuit.

Parfois, au-dessus de la voix des eaux, au-dessus des cris des bêtes fauves, retentissait un autre bruit : celui de larges pans de la berge qui, minés par le torrent, s'abîmaient dans le gouffre avec les grands arbres qui les couvraient. Ces bruits, dominant tous les autres pendant quelques secondes, se répétaient plus fréquents , et bientôt il devint difficile de saisir l'intervalle qui les séparait. Alors, une autre appréhension vint ajouter à notre inquiétude : rîle, dévorée par la violence des eaux,

et diminuant à chaque minute, avait-elle une grande étendue et résisterait-elle longtemps?

Il était à peine trois heures , qu'il fallut transporter notre tente plus loin : l'espace laissé entre elle et les eaux avait disparu, et la débâcle refoulait sur nous les bêtes fauves. Les feux se multiplièrent; on chargea les jrmes; l'effroi des Bédouins les fit chanter, et nous attendîmes dans une anxiété que le lecteur comprendra facilement.

Le jour se leva enfin, et nous pûmes mesurer de l'œil l'étendue des désastres de la nuit.

La veille , une portée de pistolet au plus nous séparait de la rive opposée ; elle était maintenant à plus de six cents pas de nous. Tout ce vide était rempli par une eau d'un rouge de sang, sur laquelle passaient des forêts déracinées, des amas d'herbes, et çà et là des cadavres d'animaux, parmi lesquels il nous sembla reconnaître un corps humain. L'île avait encore plus d'un quart de lieue de tour, et, si elle avait diminué d'un côté, de l'autre il s'était formé un .atterrissement qui la reliait presque à l'autre rive, C'est par cet atterrissement que s'étaient échappées les bêtes fauves enfermées comme nous, et qui ne nous inquiétaient plus depuis quelque temps. D'ailleurs, les eaux diminuaient, et, vers les huit heures, elles s'étaient complètement écoulées

Nous nous arrêtâmes cinq jours entiers sur ce

point, que les Bédouins appellent Gat-Gat, du nom de la Kolla, dont les arides solitudes s'étendent à plus d'une journée de marche vers le nord. Les puits que nous avions trouvés à sec étaient remplis maintenant, et nous n'avions plus besoin de recourir à la source saumâtre d'Anakhli.

Ce ne fut que le sixième jour que l'on reprit la route de Massouali. Arrivés à l'eau d'Abhan, l'on déjeuna, et chacun s'endormit.

Sur le coup de midi, nous fûmes réveillés par un cri bizarre, aigu et prolongé longtemps sur le ton de fausset.

A ce cris, les chameliers sautèrent sur leurs zagaies, les Abyssins sur leurs fusils; puis tous s'élancèrent vers une gorge voisine, en nous jetant comme clef de l'énigme ce seul mot:

— Harami (les voleurs) î

Les Bédouins du littoral, et surtout les Abyssins, ont tout un système de signaux, consistant en cris familiers à tout le monde, et dont l'intonation a un sens invariable pour tous. L'approche de l'ennemi, la présence du lion, un cadavre humain que l'on trouve sur une roule, l'incendie qui dévore un village , le voleur qui détourne un troupeau , tout cela se transmet de montagne en montagne par un cri que chacun répète et que l'écho porte au loin, et la nouvelle circule avec la vitesse du télégraphe.

Nous nous trouvions seuls avec 'M. D... et le

petit Gabrio, qui prétendit que le cri d'alarme avait été poussé par le Bédouin chargé de veiller à nos mules. Il ne pouvait donc être question d'elles et nous commencions à trouver peu agréable la nécessité de rentrer à Massouah à pied par la chaleur intense qu'il Taisait, lorsque, du côté opposé à la gorge par laquelle nos gens avaient disparu, nous vîmes revenir nos montures, qu'un nègre chassait devant lui. M. D... tira un coup de fusil en l'air pour rappeler notre monde, et bientôt tout s'expliqua : le chamelier préposé à la garde des mules s'était endormi comme tous les autres; ne les voyant plus à son réveil, et ne doutant pas qu'elles n'eussent été emmenées par des voleurs, il s'était hâté de donner l'alerte. Les lazzi de ses camarades furent sa seule punition.

Quant au nègre, il nous avait vus arriver, et, retrouvant nos bêtes à plus d'une lieue de là , il nous les ramenait. Comme remercîment, les Abyssins lui abandonnèrent les restes de notre déjeuner, ainsi que la moitié d'une gazelle tuée ce malin-là même. C'était un grand vieillard maigre, décharné comme le saint Jérôme des peintres espagnols, nu comme lui, et, comme lui, plié sous le poids de l'âge; ses cheveux et sa barbe étaient d'un blanc de neige; sa peau avait subi aussi l'influence de la vieillesse; et, de noire, était devenue d'un bistre pâle; enfin , un bâton d'ébénier soute-

naît sa marche chancelante. Les chameliers le connaissaient et le traitaient avec un mélange de familiarité et de respect, non pas seulement à cause de son grand âge, mais aussi parce qu'il était fils de roi. Le vieillard n'avait pas d'autres nom que Sultan.

— Il y a quelque part, bien loin, bien loin vers le sud-ouest, nous dit-il tout en mangeant, une mer intérieure dont l'eau est pourtant douce comme celle qui tombe du ciel. Au milieu de cette mer, couverte des canots de vingt peuples, il est un archipel dont l'île principale est dominée par une montagne qui jette des flammes par son sommet. Cette île, celles qui l'entourent, étaient le royaume de mes ancêtres , et ce royaume devait être mon héritage.

Ici le vieillard s'arrêta. II était évident que les années, en passant sur sa tête, ne l'avaient point encore habitué à ce contraste entre le sort que lui promettait sa naissance et celui que lui avait fait le hasard; puis, après une minute donnée à des regrets inutiles, le pauvre noir, reporté par nos questions aux souvenirs qui avaient fait le désespoir de sa vie, et qu'il caressait encore avec l'amour qu'a l'avare pour son trésor, continua :

— Quelques-uns de ces îlots ne sont que des pics qui s'élancent au-dessus du lac à une trèsgrande hauteur, couverts de forêts depuis leur

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base jusqu'à leur cime et habités seulement par les oiseaux du ciel ; mais les autres sont fertiles et peuplés, le plus grand, surtout, avec ses vallées tapissées de rizières et rie champs de coton, avec ses mille bourgades de cases coniques, avec ses cent ports, dans lesquels des flottilles de pirogues jouent au milieu des hippopotames, qui pullulent sur ces côtes. Le palais de mon père, entouré d'une enceinte impénétrable formée par deux rangées de cierges aux tiges droites comme des colonnes hérissées d'épines, longues d'un empan, parées de grandes fleurs en toute saison, occupait le sommet d'un promontoire ; cent huttes ej>arses dans cette enceinte suffisaient à peine à contenir les femmes, les esclaves et les trésors du roi. Une fois par jour, le peuple venait se prosterner devant cette enceinte. Une fois par. an, une vieille femme venait jeter sur ma tête quelques gouttes d'une liqueur rouge: c'était le sang des esclaves que l'on immolait ce jour-là aux Esprits. Bien qu'enfant, quand je dépassais le seuil de l'enceinte, tout le peuple se prosternait la face contre terre. Ah ! j'étais grand parmi les hommes en ce temps î...

Mais, un jour, l'enfant se réveilla au bruit des tamtams et des crotales de fer. Les hommes qui parlent aux dieux déchiraient lentement le corps d'une jeune fille : il s'agissait de se rendre les Esprits propices pour une expédition militaire qui se pré-

parait. La victime s'éteignit au milieu d'épouvantables tortures, sans pousser le moindre cri de douleur, ce qui était un présage de succès, et, ce même jour, le roi de cet archipel inconnu réunit ses troupes et partit avec elles sur de grandes pirogues, laissant son jeune Gis dans l'île.

L'abîme dévora-t-il sa flotte? Tut-il vainqueur et revint-il plus tard ? Sultan ne le sut jamais. Son père était absent depuis plusieurs lunes, quand d'autres barques entrèrent dans les ports de l'île et vomirent des torrents d'hommes, devant lesquels le peuple tremblant s'enfuit vers la montagne qui brûle. L'enceinte du palais fut forcée, ses défenseurs mis à mort, et les femmes, les esclaves, les richesses du roi tombèrent au pouvoir des forbans.

Ainsi que les autres prisonniers, l'enfant fut traîné à bord des barques ennemies, qui s'éloignèrent chargées de butin, et, le soir venu, c'était à peine si les captifs pouvaient distinguer la terre natale : elle n'apparaissait plus que comme une vapeur bleuâtre à l'extrême limite de l'horizon.

Pourtant les femmes qui entouraient le fils du roi ne cessaient d'invoquer tout bas l'Esprit de la montagne qui jette du feu : la montagne elle-même avait disparu dans l'éloignement; mais le panache de flamme qui la surmonte était toujoure visible dans les ténèbres. C'était comme un phare dont

les yeux de l'enfant ne se détournèrent point de toute la nuit.

— L'Esprit protecteur de tes pères nous délivrera, disait-on autour de lui : cette lumière est son regard !

— Mais l'Esprit ne vint pas à notre secours, ajoutait Sultan, et, quand l'aube parut, l'île, la montagne, le jet de flamme et la colonne de fumée qui s'échappe de son sein s'étaient effacés dans l'espace, mais non dans ma mémoire; car c'était la dernière image de ma patrie, que je quittais pour toujours ! Bien des mois après cette nuit où tant de désespoir succéda à un rayon de trompeuse espérance, j'arrivai esclave à Massouah...

Vendu à un bomme d'Àrkeeko, Sultan avait servi son maître pendant plus de cinquante ans, et, celui-ci mort, ses héritiers, trouvant que l'esclave n'était plus bon à aucun service, lui avaient donné sa liberté, afin de n'avoir point à le nourrir.

Depuis lors, le vieillard habitait le creux d'un rocher, non loin de la source d'Abhan. Pour vivre, il tendait aux gazelles des pièges consistant en deux cercles concentriques, sur lesquels sont fixées, en forme de rayons, des baguettes de bois élastiques et pointues par le bout, qui se dirigent vers le centre, sans l'atteindre tout à fait. Comme autant, de dents, ces baguettes viennent mordre le pied de la gazelle, qui -glisse sur cette sorte d'assiette

creuse, pour s'engager dans le vide étroit laissé au centre. Un chapelet de ces pièges , fixés à une corde solidement amarrée par ses deux bouts, recouvre toute la largeur des chemins que prennent les gazelles pour aller à l'eau.

Quand sa chasse était malheureuse, ou que les hyènes visitaient ses lacets avant lui, le noir se rabattait sur les baies de certains arbres ou sur les œufs d'oiseaux, de francolins surtout. Quelquefois aussi le hasard amenait un chasseur dont il méritait la bienveillance par des renseignements sur les lieux hantés par les autruches.

Du reste, le vieillard ne se plaignait jamais, et, que sa journée eût été bonne ou mauvaise, le soir, au coucher du soleil, il descendait vers la source, faisait ses ablutions religieuses et se prosternait devant le Dieu qui lui avait donné une longue vie pleine de tant de misères; puis il regagnait la hutte de ramée qu'il s'était faite entre deux quartiers de roc et dont l'entrée était défendue des bêtes fauves par un peu de feu, et tâchait d'oublier que toute sa vie il avait dû se courber devant un maître, baiser la main qui le frappait, dévorer un pain trempé d'amertume, n'avoir point d'amour à l'âge où dans les veines circule une surabondance de forces dont on ne sait que faire, pour ne trouver que le plus impitoyable abandon quand se lève l'heure où la vie se décolore et où l'homme cherche

aolour de lui les affections du foyer qui en adoucissent le déclin.

Pour dormir, le vieillard avait besoin d'oublier tout cela, aussi bien que la lente agonie qui l'attendait au fond de ce désert, dans les horreurs de la faim , lui auquel appartenait un royaume , et devant qui tout un peuple se prosternait jadis, lui qui eût eu des armées sans nombre à conduire à la bataille , ou que tant de femmes eussent rassasié d'amour et d'ardentes caresses, et qui eût pu mourir dans un palais, plein de jours, pleuré de tous, au milieu de la pompe royale, comme le soleil se couché dans les splendeurs d'un ciel radieux î

Pauvre fils de roi dont le père portait une couronne d'or, et à qui la destinée en avait donné une plus lourde encore, mais celle-ci était une couronne d'épines î

Nous quittâmes Abhan vers les deux heures de l'après-midi, comptant aller coucher seulement aux ruines près desquelles nous avions bivaqué en venant.

Mais à peine étions-nous en marche, qu'audessus de la crête des coltines entre lesquelles pas-

sait notre route, nous vîmes apparaître, du côté du nord, une lueur fauve qui semblait traîner à terre comme la flamme d'un incendie. Cette lueur envahissait lentement les régions les plus basses de l'atmosphère, gagnant vers l'est et l'ouest à la fois, et dessinant ainsi un immense croissant entre les cornes duquel nous nous trouvions.

On eût dit que le ciel était une vaste cloche de cristal dont la partie inférieure, mise en contact avec une masse en ignition, serait devenue incandescente à son tour.

Plus tard, de cette bande ardente montèrent de légères fumées rousses qui s'élevaient verticalement dans l'air, et s'y éteignaient comme des fusées. Puis ces colonnes de vapeurs se multiplièrent; la bande fauve de laquelle elles paraissaient se détacher augmenta d'épaisseur, et, d'un jaune d'ocre, passa à une teinte d'un rouge de cuivre de l'effet le plus lugubre. Les chameliers suivaient ce changement d'un œil consterné, et, comme s'ils eussent pressenti le danger qui s'amassait derrière nous, les chameaux tournaient à chaque instant la tête vers ce point, en poussant de longues clameurs.

Pas un insecte ne se montrait sur le sol, pas un oiseau ne chantait dans les buissons de gommiers, dont les petites feuilles s'étaient repliées sur leur pétiole comme aux approches de la nuit. On eût

cru qu'il n'y avait pas sur toute la surface de la Kolia d'autres êtres animés que nous.

Un peu plus tard encore, la partie du ciel à laquelle nous tournions le dos prit une couleur terne, livide, dont les tons violacés semblaient déteindre sur tous les objets. En nous regardant mutuellement, nous nous trouvions les teintes plombées des cadavres. L'air était devenu presque opaque, sauf vers le sud, où brillait encore un coin du Arma ment du bleu le plus pur. Les fumées rousses montaient à des hauteurs incommensurables ; atteignant ensuite une couche atmosphérique mue par un violent courant d'air, elles s'abattaient en s'ouvra nt ainsi qu'un éventail, en se recourbant à peu près comme les draperies qui tombent des bords d'un dais. Involontairement nos yeux se portaient vers le coin de ciel bleu qui diminuait à vue d'œil, et s'éteignit bientôt comme une lueur d'étoile qui s'éclipse.

Nos mules frissonnaient d'une terreur instinctive ; les plaintes bizarres des chameaux se répétaient sans cesse, et sans cesse il fallait les frapper pour les empêcher de se coucher. Il était évident que la crise approchait.

Les chameliers se décidèrent à s'arrêter, firent accroupir leurs bêtes et se blottirent sagement derrière leurs charges.

Quant à nous, l'agent consulaire insista pour presser notre marche; nous mîmes nos montures

m SOUVENIRS d'un voyage

au galop et partîmes ventre à terre, au milieu des Abyssins, qui suivaient de leur mieux. Mais, si rapide que fût notre course, le météore nous gagnait de-vitesse.

Il s'annonça bientôt par un bruit étrange, presque métallique. Du ciel tomba une obscurité effrayante, dans laquelle on pouvait voir toutefois des tourbillons se mouvoir en tous sens, monter comme des colonnes, se tordre en spirales et éclater ainsi que les pétards d'un feu d'artifice, avec un sifflement funèbre. C'était toute une mer qui grondait derrière nous et qui nous talonnait, mais une mer, dont les vagues charriaient une poudre impalpable, tenue en dissolution dans Pair. Sous l'impulsion d'un vent furieux, ces vagues se précipitaient avec une impétuosité .prodigieuse, par courants irréguliers, qui enveloppaient des espaces encore calmes, de même que les flots roulent autour d'un écueil qui leur fait obstacle.

Un de ces courants se rua sur nous, et en un clin d'oeil je me trouvai couché sur le cou de ma mule, tandis que M. D... roulait sous le ventre de la sienne; deux de nos hommes avaient été tomber i dix pas de là.

Je me jetai à bas de ma monture et me suspendis à la bride pour contenir ses écarts. Mes mains suffisaient à peine à préserver mes yeux du sable que le vent emportait, et dont chaque grain laissait sur

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mes joues l'impression d'un coup d'épingle. Les narines, la bouche, les oreilles, tout fut plein en un instant de cette poussière menue, presque brûlante; le souffle manquait à mes poumons, et je me sentais suffoquer. Bien que séparés par quelques pas seulement, on s'appelait pour né point se perdre, tant la nuit était profonde autour de nous; mars la voix, emportée par l'orage, s'éteignait comme dans le vide, sans que celui qui criait de toutes ses forces pût s'entendre lui-même. La rafale nous emportait malgré nous, et il était aussi impossible de demeurer stationnaire sur ce sol uni cfu'il le serait de s'arrêter dans une chute suivant un plan vertical. Par bonheur, la même force irrésistible à laquelle il fallait obéir nous poussait les ans contre les autres et nous faisait pirouetter tous ensemble au caprice du tourbillon ambiant.

Une demi-heure se passa ainsi. Alors des gouttes d'eau rares, mais grosses comme des œufs de pigeon, commencèrent à passer dans cette brume de sable et s'écrasèrent sur le sol avec un cliquetis pareil à celui des étincelles électriques. C'était un orage qui succédait à un autre orage ; mais au moins celui-ci s'annonçait sous des formes moins terribles.

Nous restâmes en selle et repartîmes à fond de train sous les cataractes que le ciel versait sur nous.

En quelques minutes, une mare s'amassa dans chaque creux ou ruissela sur chaque pente. Le vent hurlait h la surface du sol ras et plane; la pluie traversait l'espace en jets continus pareils à des cordes tendues horizontalement et se découpant en gris sur un fond noir. À chaque seconde, le chaos de nuages qui nous enveloppait se déchirait comme le cratère d'un volcan, et de cette masse sombre jaillissaient avec fracas des traînées d'une lumière bleuâtre qui remplissait l'air d'une odeur sulfureuse.

Une caravane qui allait vers le nord, c'est-à-dire du côté d'où nous venions, passa à côté de nous, louvoyant péniblement pour vaincre l'effort de la tempête qui nous poussait. Elle se composait de deux ou trois cents chameaux chargés de femmes et d'enfants; tout à l'entour, des cavaliers, montés sur des dromadaires, galopaient comme un cordon de tirailleurs. Tout cela, vu aux lueurs blafardes du tonnerre, ressemblait à une longue file de fantômes.

Un éclair plus vif que les autres, et la détonation qui le suivit, ayant fait cabrer ma mule, la bride cassa : je dus mettre pied à terre pour réparer cet accident. Cela me prit quelques minutes, pendant lesquelles l'agent consulaire disparut dans le brouillard épandu sur la plaine. Quand je pus songer à le rejoindre, je ne le vis plus, et me trouvai seul avec

un de dos Abyssins, nouvellement arrivé des montagnes, et aussi peu familier que moi avec le pays que nous avions à parcourir.

Incertain de la route à suivre, je pestai contre If. D..., et, comptant bien plus sur l'instinct de la mule que sur mes souvenirs, je lui abandonnai entièrement la bride.

Comme si elle m'eût su gré de cette marque de confiance, la pauvre bête fut admirable. Quelquefois le sol se composait d'argile détrempée où elle enfonçait jusqu'au ventre; alors elle tâtait le terrain, n'avançait que lentement, et ne posait son sabot à terre qu'avec les plus minutieuses précautions. Mais, ces mauvais passages francbis, dès que le sol redevenait ferme, sans que j'eusse besoin de jouer du talon, elle repartait d'elle-même au galop, pour ne s'arrêter que lorsque se présentait un autre obstacle. Jamais son pied ne faillit, jamais elle ne douta de la direction à suivre. A cette course furieuse, ses reins se couvrirent d'une mousse blancbe, et tout son corps, lavé par une pluie torrentielle, fuma comme si on l'eût arrosé d'eau bouillante.

Nous arrivâmes ainsi devant une ravine profonde, large de vingt-cinq à trente pas, au fond de laquelle passait un torrent rapide comme le courant d'une écluse. Comme il s'agissait pour nous de ne

point passer sur ce sol inondé une nuit qui eût pu fi. «o

être mortelle, il ne pouvait y avoir à hésiter. Je me jetai à terre, me fis une sorte de turban de mon abbayèh en poil de chameau à peu près imperméable, et nous nous mimes à la nage avec l'Abyssin, en plaçant la muie entre nous. Le courant nous emporta fort loin, et dans les endroits les plus rapides, nous pouvions entendre, à dix pieds audessous de nous, le fracas des galets que les eaux charriaient et broyaient les uns contre les autres.

Nous atteignîmes enfin l'autre rive.

Gomme notre pied touchait le sol, quelque chose que je pris d'abord pour un singe et que j'avais entrevu derrière une touffe de broussailles se mit à courir devant nous. C'était une petite fille de cinq ou six ans au plus. Enguéda, ainsi s'appelait l'Abyssin, courut à elle, parvint à l'atteindre et la ramena malgré ses cris, que quelques douces paroles suffirent à apaiser.

Pour tout vêtement, elle avait un pagne trempé de pluie autour de ses reins ; l'eau dégouttait de ses cheveux; elle grelottait au souffle de l'orage, et ses dents claquaient de froid. Du reste, nous en étions tous là, et, pour ma part, il y avait plus d'une heure que le bruit de mes mâchoires, se choquant ainsi que des castagnettes, servait d'agréable accompagnement à ma mauvaise humeur.

Je bus une gorgée d'eau-de-vie à ma gourde ; j'en fis avaler quelques gouttes à la petite fille, et

je passai le reste à Enguéda, qui l'avala d'un trait; puis, remonté en selle, je débarrassai ma prisonnière de son pagne mouillé et la roulai toute nue dans un coin de mon abbayèh.

La mule repartit de toute sa vitesse. En quelques minutes, sous la double influence de la chaleur et de la liqueur inconnue qu'elle venait de boire, l'enfant fut endormie sur mes genoux et rêvait à sa mère.

Ce ne fut que vers les cinq heures du soir que la pluie cessa tout à fait. Le tonnerre grondait encore dans le lointain; mais le vent avait perdu de sa violence et ne soufflait plus que par bouffées irrégulières qui, peu à peu, emportèrent ce qui restait de nuages au-dessus de nos têtes. La clarté se fit, et, par la trouée qui venait de s'ouvrir dans la brume, glissa un joyeux rayon de soleil.

De ce moment, la mule ralentit un peu sa marche. Nous eûmes encore à passer deux ou trois ravins fort heureusement guéables, et nous nous retrouvâmes en plaine, cheminant sous un beau soleil qui nous sécha en un quart d'heure.

La petite fille se réveilla : elle avait oublié et l'orage, et son abandon, et sa terreur, et un autre danger bien autrement terrible, c'est-à-dire les hyènes, qui l'eussent dévorée immanquablement dans la nuit. Elle était tout étonnée de se trouver couchée sur les genoux et dans le manteau d'un

blanc, et fut quelque temps sans oser lever les yeux sur moi. Mais cette timidité disparut peu à peu ; elle se mit à sourire et à babiller ainsi que les oiseaux mouillés par l'averse qui se réchauffaient soleil.

Elle nous raconta ce que j'avais soupçonné tout d'abord : c'est que la tourmente l'avait séparée de la caravane que nous venions de rencontrer. Partie d'Àrkeeko au malin, sa famille, ainsi que bien d'autres appartenant au même village, se rendait chez les Abbabs, où elle avait des troupeaux. Si la venue d'hommes qu'elle ne connaissait point avait effrayé d'abord la petite fille, elle était bien heureuse maintenant que les longues jambes d'Enguéda lui eussent permis de la rattraper. Toutefois, un nuage gâtait un peu ce bonheur : c'était la crainte d'être battue par sa mère lorsqu'elle la retrouverait.

Quant à son nom, il ne pouvait être mieux choisi : elle s'appelait Zaféran (Fleur-de-safran). Ici, en effet, comme dans l'Yémen, afin de prévenir des éruptions cutanées si fréquentes et si importunes sous ce ciel ardent, chacun se frotte tout le corps de henné. De là la couleur jaune rouge qui est le teint ordinaire de ceux que leur aisance ne condamne point à vivre au grand air.

Fleur-de-safran portait au cou un collier de sachets en maroquin rouge, contenant de précieuses

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amulettes qui devaient la garantir des dangers et des désagréments de la vie ordinaire; seulement, on avait oublié l'orage et les ondées qui vous surprennent en route. Ses cheveux étaient d'un noir d'ébène, moins éclatant toutefois que ses prunelles. Cinq ou six bracelets d'argent entouraient ses poignets et ses chevilles, et dans le cartilage de ses oreilles on avait passé autant de boucles du même métal qu'on avait pu percer de trous. Tout cela donnait à sa jolie figure je ne sais quel air étrange : on eût dit une de ces idoles malabares si communes dans les miniatures indiennes.

L'enfant caqueta, ou fredonna de petites chansonnettes jusqu'au coucher du soleil, et s'endormit ensuite dans l'heureuse insouciance de son âge.

À cette heure, la grande chaîne que nous avions toujours à notre droite était enveloppée tout entière d'un manteau de nuées sombres, dernières traces de la tempête qui venait de finir. Le soleil se couchait, et ses derniers rayons coloraient brillamment les contours des nuages, en passant à travers quelque vide ouvert dans leur profondeur, et se dessinaient, sur un fond noir, en gerbes lumineuses pareilles à une auréole de gloire autour de la tête d'un dieu. Lavée par la pluie et encore tout humide, la plaine étincelait par places ainsi qu'un miroir; des tisserins gazouillaient joyeusement dans les rameaux des nébéks ; des pies-grièches

roses, invisibles au milieu des euphorbes, sifflaient leur cri doux et mélancolique, et ça et là des gazelles venaient boire aux flaques d'eau laissées par la tempête dans les creux des chemins.

Enfin, vers minuit, ma mule s'asxêla devant la porte d'une chaumière ; c'était un pied-à-terre que nous avions loué à Mokollo. Nous avions marché pendant quinze ou seize heures ce jour-là, et parcouru plus de vingt-cinq lieues.

Me sachant peu de dispositions pour le métier de bonne, je fis chercher, dès le lendemain, quelques parents de la petite fille recueillie par moi la veille. Elle en avait dans le village même, et Ton venait de l'emmener, quand une femme entra, releva le voile qui cachait sa figure, et bon gré, mal gré, m'embrassa vingt fois les genoux : c'était la mère de Fleur-de-safran. Ses vêlements en désordre et tachés de boue, ses yeux tuméfiés par l'insomnie et les larmes, disaient assez qu'elle avait passé toute la nuit à la recherche de son enfant. Elle ne pouvait parler, tant sa joie était grande de la retrouver saine et sauve ; mais te bonheur qui la faisait bégayer, en me remerciant, était plein de tant d'éloquence !

La pluie qui nous avait chassés de la vallée de l'Eau -Chaude, et forcés de retourner vers Massouah, nous y retint prisonniers pendant quelques jours. Dès qu'elle cessa , nous résolûmes d'aller visiter les ruines d'une ancienne ville grecque, située au fond de la baie, que la carte anglaise de la mer Rouge désigne sous le nom d'Ansley, à près de vingt lieues au sud-ouesl de Massouah. Stéphen, qui était des nôtres, se chargea de louer une barque, et nous levâmes l'ancre un peu après minuit.

Vers les cinq heures du matin, nous étions par le travers du djebel Gadem. Craignant de donner de nuit au milieu des récifs el des hauts-fonds qui embarrassent cette côte, nos marins carguèrent leur voile : de sorte que notre sambouk, qui n'avait pas même de lest, fut pendant plus d'une heure rudement bercé par la houle.

Enfin, une lueur blanchâtre parut à l'orient, où elle grandit vite. De ce point jaillirent bientôt des lueurs vermeilles qui devançaient de peu de minutes l'apparition de l'orbe solaire, et il sembla que les vagues charriassent des fragments de mi-

iU SOUVENIRS D'UN VOYAGE

roir dans lesquels venaient se réfléchir les lueurs du ciel.

Chacun de nos matelots procéda aux ablutions religieuses, pria le fègts ; et, les réka ou prosternations terminées, la voile fut hissée une seconde fois.

Nous rîmes bonne route toute la matinée, longeant, à une portée de fusil, une plage couverte d'oiseaux de mer, sur laquelle nous pouvions voir passer tantôt des troupeaux de gazelles, tantôt des Bédouins emportés par le trot rapide de leurs dromadaires.

Mais, un peu avant midi, la brise, si douce jusque-là, fraîchit tout à coup; la houle grossit, la mer écuma, et, outre que notre barque presque vide fatiguait horriblement, n'ayant point de petite voile pour prendre la cape, et celle qui déroulait sur la vague son immense surface ne pouvant servir que dans les moments où le vent est faible, nous courions le risque de chavirer.

D'un autre côté, le nakoudah et ses hommes, à demi morts de peur,. semblaient ne rien entendre à la manœuvre. Peu rassuré par cette dernière circonstance, le Grec demanda au patron s'il avait longtemps navigué.

— Jamais, répondit celui-ci de l'air le plus piteux du monde.

Et il nous expliqua qu'il était iman de l'une des

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mosquées d'Arkeeko ; qu'ayant fait quelques économies, il avait acheté cette barque pour faire fructifier son argent; que c'était la première fois qu'il la montait, et qu'il espérait bien que ce serait la dernière.

— Benissimo ! fit Stephen ; le capitaine est iman ! vous allez voir que les autres seront muezzins ou margtiilliers !

Il se trouva, en effet, que l'un faisait très-bien les sandales, qu'un autre était le maître couvreur de Massouah , qu'un troisième était charpentier, qu'un quatrième enfin n'avait pas de métier du tout. Un seul de ces hommes était un vrai marin deDahlâk, qui, par bonheur pour nous, connaissait assez bien ces parages.

Stephen termina cette enquête par une distribution de coups de corde, assaisonnés de ce que les vocabulaires turc, grec, arabe et italien purent lui fournir d'épilbètes pour rendre sa colère, et il va sans dire que le nakoudah-iman eut la plus grosse part de cette averse de coups et d'injures.

Cela fait, l'insulaire de Dahlâk fut nommé au commandement de la barque, où il devait être à la fois patron, pilote et matelot.

Cependant, le vent et la mer faisaient rage; et, pour que rien ne manquât à cette scène, nous courions, avec une violence qu'il n'était pas en notre pouvoir de maîtriser, sur un banc de ma-

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