U6 SOUVENIRS D UN VOYAGE
drépores à fleur d'eau qui coupaient perpendiculairement notre roule et sur lesquels les vagues brisaient avec fureur.
L'homme de Dahlâk s'était élancé au haut du mât, d'où il découvrit l'ouverture d'un bassin parfaitement calme, au milieu du récif. Réunissant nos efforts aux siens, nous parvînmes à orienter notre voile , de manière à donner juste dans la passe qui conduisait à ce bienheureux asile, et la barque glissa avec une roideur inouïe entre deux rochers dont elle rasait l'accore par ses deux flancs. Le moindre choc nous eût brisés comme du verre. Nous n'étions plus qu'à une centaine de pas de la plage, que nous gagnâmes, tout en convenant qu'il était fort heureux, comme le disait Arnaud, que les marins de la mer Rouge eussent toujours un port dans leur poche pour s'y abriter au moment venu.
En un tour de main, nous eûmes tué un lièvre et quelques oiseaux de mer, et nous ne songeâmes plus qu'à la grande affaire du déjeuner, pendant qu'un des matelots se rendait à Zonla, village dont nous séparaient deux heures de marche seulement. 11 devait en ramener des chameaux pour le transport de nos bagages.
Nous nous mîmes en route dès qu'ils arrivèrent, c'est-à-dire vers les quatre heures de l'après-midi.
Il est une vérité que la sagesse des nations a
formulée en proverbe : c'est qu'un malheur n'arrive presque jamais seul. Pour gagner Zonla, nous avions à traverser une forêt d'arbres à soude, dans laquelle nous nous égarâmes. Puis le ciel, qui avait été beau toute la journée, s'obscurcit et versa sur nous une pluie torrentielle. De ce moment, l'incertitude de la route à suivre ne fut plus rien auprès de la difficulté de cheminer sur une argile détrempée, qui, à chaque pas, retenait nos babouches. Pourtant une trouée se fit dans les nuages ; nous pûmes distinguer la cime du djebel Gadem, que nous savions devoir nous rester à droite, et, en se rendant compte de la position des lieux, il fut possible de se diriger sur le village auquel nous avions tourné le dos jusque-là.
Nous y arrivâmes deux heures après la nuit close. Nous eûmes beau frapper à toutes les portes, personne ne répondait. Stéphen, chez qui la fatigue, la faim, l'erreur qui avait allongé notre route, et surtout ses vêtements trempés par la pluie, avaient réveillé la colère, parlait déjà de mettre le feu à une de ces cabanes, rien que pour sécher sa chemise, quand une hutte s'ouvrit.
Nous nous élançâmes dans l'intérieur malgré la clameur de la nichée de sauvages qui l'occupaient ; nos bagages arrivèrent, et les domestiques purent cuire un peu de pain. Personne n'ayant songé à chasser par la pluie battante qui venait de finir,
mais dont nous n'avions pas perdu une seule goutte, ce fut toute notre chère; bien heureux encore de pouvoir y joindre une tasse de café et un verre d'assez bon araki, sorte d'eau-de-vie parfumée avec du mastic de Schio et quelques gouttes d'essence d'anis.
Bientôt chacun eut repris sa bonne humeur, et nous étions en train de rire des mésaventures de cette première journée, quand arriva un nouveau venu.
Celui-ci était du pays, et, qui plus est, un homme d'importance. Aussi le maître de la maison s'empressa-t-il de lui apporter un peu de pain de doura, de l'eau et du lait aigre, ingrédients auxquels le voyageur ne dédaigna pas d'ajouter une tasse de café qu'on lui offrit, et un verre d'eaude-vie qu'il demanda, et qui fut suivi de tant d'autres, qu'en un clein d'œil la bouteille fut vide. Le digne musulman buvait comme un infidèle.
Djaber (ainsi s'appelait notre convive) était le Nemrod d'Arkeeko. La conversation, dont il fit les principaux frais, roula exclusivement sur lâchasse, et je dois dire que le drame, le pittoresque, le bouffon, l'imprévu compensaient largement ce qu'il pouvait y avoir de diffus dans ses récits. Il connaissait le pays vallée par vallée, arbre par arbre. Il avait tué de tout, depuis l'éléphant jusqu'au souï-manga , depuis le lion jusqu'au timide
bcni-lsraïl : il n'ignorait rien des mœurs de ces animaux, et il en parlait d'une manière trop attachante pour que notre étonne ment ne perçât pas.
— C'est tout simple, nous dit-il, depuis trente ans je n'ai pas d'autre métier que la chasse, sans compter que j'ai fait mon apprentissage sous un fameux maître, qui était mon père. M. Rùppel, un voyageur plus savant à lui seul que tous les fékis (lettrés) des deux côtés de la mer Rouge ensemble, a admiré bien des fois le vieux Djaber : pauvre père !
A cette dernière exclamation, la voix du chasseur prit une expression de tristesse. Voici ce qu'il nous raconta en réponse à nos questions :
Depuis quelques jours, le père et le fils étaient sur la trace d'une troupe d'éléphants. Des Bédouins les précédaient, courant de montagne en montagne, épiant chaque sentier, fouillant chaque vallon, pour y retrouver les pistes des animaux que l'on poursuivait.
Un matin, un des batteurs d'estrade vint annoncer que les éléphants s'étaient arrêtés dans une gorge dont les deux chasseurs prirent aussitôt la roule. Il pouvait être midi quand ils y arrivèrent. Le troupeau, qui se montait à près de deux cents têtes, y était toujours : les uns se baignaient dans un bassin qu'emplissait une cascateile, ou se frottaient contre de gros arbres dont ils usent ainsi
Pécorce jusqu'à douze et quinze pieds de hauteur; d'antres avaient arraché d'énormes branches dont ils se servaient comme de chasse-mouches.
La chaleur était accablante, et, en pareil cas, il est facile de surprendre ces animaux, si méfiants d'ordinaire. Les deux chasseurs, suivis de leurs aides, purent arriver inaperçus à vingt pas des % éléphants. Chacun d'eux choisit sa bête parmi les plus gros, appuya son fusil sur l'épaule d'un Bédouin, et fit feu.
L'un des deux colosses s'affaissa sur lui-même pour ne plus se relever, tandis que le troupeau s'enfuyait en poussant des grognements aigus comme le son du nagarit de guerre des Abyssins, la trompe en l'air, leurs immenses oreilles battant les épaules. Le sol trembla sous le passage de ces lourdes masses, qu'un bon cheval aurait pourtant de la peine à suivre, et, sous leurs larges pieds, les ébéniers se couchèrent comme des brins d'herbe.
Soit que la charge de poudre fût un peu forte, soit plutôt que le soleil eût échauffé le canon de son fusil, ce qui revient précisément au même, la balle du père avait frappé un peu haut. Atteint plus dans le cou que dans le poitrail, l'éiéphant, qui était d'une taille monstrueuse, et dont les défenses devaient peser plus d'un quintal, chancela un instant comme un homme ivre, puis se rua sur
le vieillard, qui, à cause de la configuration du terrain, ne pouvait songer à tourner autour de l'animal, comme cela se fait en pareil cas, mais devait fuir devant lui. Il fut atteint en un clin d'oeil, et un coup de trompe qui tomba en sifflant sur ses reins lui brisa la colonne vertébrale.
Le fils s'était élancé au secours de son père. De son long sabre droit, affilé comme un rasoir, il hacha inutilement les jarrets et la trompe de l'élépbant furieux ; en vain les Bédouins le criblèrent de coups de lance, rien ne put lui faire lâcher prise. Ses pieds pétrirent un instant le cadavre, puis il roula sa trompe autour des jambes du vieux chasseur, et se prit à battre les aspérités des rochers de ce corps sans vie. La cervelle jaillit du crâne fracassé et les éclaboussa tous : le sol se couvrit au loin de lambeaux de chair, de fragments d'os, de taches de sang. Comme s'il comprenait que toute résistance serait inutile, l'éléphant ne semblait occupé que de sa vengeance. Quand dans les nœuds de sa trompe il ne resta plus que les pieds et les jambes de son malheureux agresseur, le géant se coucha sur ces terribles débris, poussa un cri retentissant comme une fanfare, auquel des cris-lointains, poussés par le troupeau dont il était le chef, répondirent ainsi qu'un écho, et ses petits yeux injectés de sang se fermèrent. 11 était mort.
En terminant eette terrible Histoire, la voix de Djaber semblait s'embarrasser dans sa gorge; une grosse larme brillait à sa paupière, et, pour nous dérober son émotion, qui contrastait d'une façon pénible avec sa mâle figure bronzée par le bâle, le ebasseur se roula dans son abbayèh, et se coucha sur le sol de la hutte, en ajoutant qu'il avait besoin de repos. Qu'il habite la zone torride ou les glaces du pôle, l'homme est partout le même et son cœur est toujours un composé de fibres que, du berceau à la tombe, la douleur fait saigner.
Sur notre demande, le maître de la hutte, que nous avait gagné la promesse d'un cadeau, s'était mis en quête de dromadaires pour nous conduire aux ruines ; lui-même devait nous servir de guide.
Nous nous mîmes en route vers les trois heures du matin. Le ciel, noir comme de l'encre, ne laissait pas passer la moindre lueur. De la hauteur à laquelle je me trouvais juché, je distinguais à peine le sol, et les arbres qui bordaient la route passaient à côté de moi comme des fantômes. Dans la somnolence que ne tarda point à amener le balancement uniforme que vous imprime le pas du chameau, la tête de ma monture m'apparaissait comme un corps isolé, bizarre, fantastique. D'ailleurs, la nuit était pleine de bruits étranges: c'était tantôt le bruissement monotone des feuilles agitées par le vent, tantôt le cri des hulottes, ou celui plus
lugubre des hyènes. De loin en loin, les autruches qui vaguent dans ces solitudes faisaient entendre des clameurs qui ne ressemblent qu'au rugissement du lion, sur un mode moins grave. Ajoutez à cela la grande voix de la mer, dont parfois notre route longeait le bord. Alors, à la cime de chaque vague, froissée par une autre vague, nous pouvions voir une lueur bleuâtre danser à la surface de l'abîme, s'éteindre, se rallumer encore, pareille aux follets errants sous une nuit sans étoile et sans lune.
Enfin, le jour parut, et nous mîmes nos dromadaires à un trot allongé.
Le chameau, qui n'éveille dans l'esprit de l'Européen que l'idée du ridicule, est réellement une admirable bête, celui surtout que l'on élève pour la course et que l'on appelle hadjin. Docile comme le chien le mieux dressé, intelligent comme lui, sa marche sera nonchalante comme votre paresse, impétueuse comme votre impatience. A la moindre pression que la lanière de cuir que vous tenez à la main transmet à l'anneau d'argent passé dans l'une de ses narines, il se détourne ou s'élance avec la rapidité de la gazelle, et les arbres fuient derrière vous, et les montagnes viennent à votre rencontre, et vous passez sans transition d'un horizon à un autre horizon.
Cette dernière allure est, d'ailleurs, si douce !
Assis sur un tapis moelleux, une jambe pendante d'un côté, l'autre embrassant le pommeau de la selle et venant se croiser sur la première, vous pourriez vous croire bercé dans un hamac. Le soleil du tropique brûle le sable du chemin, et tombe à pic sur votre tête ; les couches inférieures de l'atmosphère oscillent à la surface du sol comme la flamme d'un bol de punch, et vous ne sentez rien de cette chaleur dévorante. Vous vous déplacez avec tant de vitesse, que l'air siffle à vos oreilles comme une balle, et, par le temps le plus calme, il vous semble qu'une fraîche brise vous fouette la figure. Fort autant que docile, l'animal qui vous porte ira ainsi pendant de longues heures* sans un moment de répit, sans avoir besoin de souffler ; et, le soir, vous vous coucherez* à vingt-cinq ou trente lieues du point que vous aurez quitté le matin. A un frôlement de votre langue contre le palais, le hadjin s'accroupira tout seul, et vous déposera lui-même à terre. Un peu de pain, une poignée de dattes, un fagot d'épines, c'est plus qu'il ne lui en faut. Il n'a pas besoin de votre eau, que vous ne trouveriez pas toujours à remplacer; il vous la laisse, et boira quand il pourra. Il sera heureux si vous lui laissez aspirer la fumée qui se dégage inutilement de votre chfbouk sans passer par le tuyau ; il ne vous prive de rien ; ce dont vous ne profitez pas lui suffit, et, si à ce peu vous
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ajoutez une caresse, uoe douce parole, il ne l'oubliera jamais, pas plus qu'il n'oublie une injustice, un mauvais traitement.
Que l'on s'étonne ensuite que le nomade soit fier de son dromadaire, qu'il orne sa selle de dessins en drap rouge relevés de coussins blancs, qu'il lui teigne les pieds et la tête avec du henné, qu'il lui fasse des colliers en verroterie de mille couleurs, qu'il l'admette sous sa tente sur le même pied que la cavale ou le poulain favori, et qu'il lui ait donné une si large place dans ses poésies) Que deviendrait-il donc sans lui, dans le désert sans limites et sans eau, à la surface duquel il promène pourtant avec orgueil son indépendance sauvage ? . J'en étais là de mes réflexions sur les qualités du dromadaire, quand, à l'exemple des autres, le mien s'accroupit, et mes pieds touchèrent le sol. Peu s'en était fallu qu'à cause du mouvement de double bascule par lequel le chameau ploie d'abord sur ses jambes de devant, et puis sur celles de derrière, je ne quittasse la selle d'une façon moins convenable.
Nous étions arrivés près d'un immense pan de mur de plus de trois cents pas de longueur sur trente pieds de hauteur en bien des endroits, autour duquel une volée d'ibis noirs venait de s'abattre. Devant nous, c'est-à-dire au sud-ouest, s'ouvrait, entre deux rangées de pics volcaniques, une
vallée pro fonde, tortueuse, qui s'élève rapidement vers les croupes de ia grande chaîne. Deux sources thermales, desquelles monte une légère colonne de vapeur, s'échappent du pied des premières collines. Çà et là quelques pierres taillées apparaissent à la surface du sol.
Ce mur et ces pierres sont tout ce qui reste d'Adoulis, colonie grecque qui florissait sur ce point il y a seize siècles, qui s'enrichit par le commerce avec l'Inde et que la mer, chassée de son lit par quelque oscillation du sol sous-marin, envahit et mina de fond en comble.
. Pourtant la population ne dut pas périr tout entière dans ce désastre. La plus ancienne famille de Massouah porte, en effet, le nom d'Adoulaï, que l'on pourrait traduire par gens d'Adoulis, comme si elle eût tenu à constater ainsi une différence d'origine, une supériorité de race par rapport aux indigènes avec lesquels elle devait désormais se résigner à vivre.
Adoulis semble avoir été fondée sous les Lagides, qui avaient d'autres villes sur la même côte, entre autres Philotéras, un peu au nord de Saouakin, rendez-vous de chasse, d'où les hommes que les Ptolémées chargeaient de ce soin se répandaient dans les foires voisines et jusque dans les marais des Changallas, pour en ramener les éléphants, les rhinocéros, les zèbres, les girafes, etc., destinés
à figurer dans les fêtes données à la populace d'Alexandrie.
Une route, dont te parcours offre de nombreuses traces du travail de l'homme, reliait Àdoulis avec Axoum, misérable bourgade du Tigré qui était alors la principale ville d'un royaume puissant. Il est probable que les marchands grecs y importèrent leur civilisation ainsi que leur langue. Un des obélisques, encore debout au milieu des ruines de l'ancienne capitale, porte sur son socle une inscription grecque dans laquelle le nedjarchiAïzanas dénomme tous les peuples soumis à son pouvoir, et se donne le titre de Roi des rois (Dasileus basileuôn).
La curiosité satisfaite, nous nous éloignâmes des ruines de l'emporium grec, qu'entoure la double solennité de la solitude et des souvenirs, et allâmes nous installer à l'ombre d'un immense mimosa, à quelques pas de l'une des sources. Ces eaux nourrissent une foule de petits poissons, malgré leur haute température, et se perdent au milieu de touffes de cypérus et d'agaves aux longues feuilles pleines de fibres, que les Bédouins utilisent pour en faire des cordes.
Nous y fûmes bientôt rejoints par un cavalier monté sur un magnifique dromadaire; c'était Djaber, notre connaissance de la veille, auquel la fumée de notre cuisine venait de servir de phare.
11 mit pied à terre, et, sans plus de façons, prit place autour de la peau de bœuf qui, selon l'usage du pays, allait nous servir à la fois de table et de nappe.
Sa faim apaisée, le Nemrod noir nous dit qu'il était en quêle de deux autruches qui lui avaient été achetées et même payées d'avance par un des négociants indous établis à Massouah.
— 11 faut que ce soit la perle des dupes, que ce Banian qui paye des autruches qui courent encore! dit l'un.
— A moins, ajouta un autre, que Djaber n'ait envoyé dans la nuit un précurseur, avec mission de lier à un arbre le gibier dont il a besoin.
Le chasseur n'eut pas l'air de comprendre.
Comme c'était l'heure ta plus chaude de la journée, chacun s'arrangea de son mieux pour dormir un somme : Djaber fit comme nous, et la garde du camp fut confiée à un Ghangalla de douze à quinze ans, que le chasseur avait amené en croupe derrière lui. L'esclave s'adossa à l'arbre et se mit à chantonner un air de son pays, afin d'éloigner le sommeil de ses paupières.
La sieste durait depuis longtemps, quand nous entendîmes l'enfant réveiller son maître.
— Qu'est-ce? fit celui-ci en se levant sur son séant.
— Un troupeau d'autruches traversa la plaine, dit l'esclave.
Une longue file de ces oiseaux géants courait, en effet, vers la mer.
Tout le monde fut sur pied en une seconde ; le chasseur décrocha son fusil appendu à l'arbre, sauta sur son dromadaire, prit le négrillon en croupe et nous quitta. Quelques minutes plus lard, nous nous lancions aussi à la poursuite des autruches; mais elles étaient déjà hors de vue. Nous arrivâmes jusqu'à la mer, tout désappointés : les vagues sommeillaient, et, si loin que la vue pût s'étendre, la surface de la baie d'Ansley, que nous côtoyions, était plane et unie comme une glace. Aussi ne fûmes-nous pas longtemps sans remarquer un grand nombre de petits corps blancs qui semblaient flotter sur les eaux; puis nous les vîmes se mouvoir, et bientôt s'allonger en se dressant comme de longs serpents.
* Ces petits corps n'étaient autre chose que la tête et le cou des autruches qui prenaient leur bain. Par malheur, elles se trouvaient hors de la portée de nos balles, et, comme nous nous disposions à aller leur couper le chemin, nous les vîmes prendre terre et courir en tout sens en agitant leur ailes pour les sécher. Nous en comptâmes plus de quatre-vingts, presque toutes de couleur grisâtre : cinq ou six seulement avaient le corps d'un beau
noir et le cou rouge comme les caroncules du coq d'Inde, revêtu d'un duvet rare et blanc. Celles-ci étaient les mâles de la bande. Après quelques évolutions, elles reprirent leur course vers l'immense plaine, et nous nous mîmes à leur poursuite, tandis que Djaber et son dromadaire couraient à toute vitesse, non pas directement sur les autruches, mais en décrivant autour d'elles un cercle dont elles étaient le centre. Dès que nous comprîmes le but de sa manœuvre, nous renonçâmes à jouer un rôle actif dans cette chasse, qui était pour nous tout à fait neuve, et nous nous contentâmes du rôle de spectateurs.
Il restait à peine une heure de jour en ce moment. Le soleil semblait prêt à tomber sur les plus hautes cimes de la Tarenta(i). Le vent du soir s'était levé et amenait du sud des vapeurs qui venaient s'ajouter, comme des flocons de pourpre, à un banc de nuages arrêté à moitié hauteur de la chaîne, aux aspérités des pitons secondaire,* Au-dessus, le ciel était en feu. Une lumière éblouissante et vermeille comme de For fluide ruisselait sur la pente des montagnes, inondait les forêts déroulées à leurs pieds, rasait la plaine fauve et allait se perdre bien loin dans les tons violets de la mer. Sur I» plaine nue, rase, le vent
(1) Partie de la chaîne du Bahr-Nagach.
faisait lever des tourbillons de poussière qui montaient en immenses colonnes et élinceiaient aux rayons du soleil comme du fer rougi au feu.
Tel était le paysage qui allait servir de fond à la scène suivante.
Les autruches s'étaient arrêtées sur un point de la plaine sans une touffe d'herbe, sans un buisson. Les mâles allaient et venaient autour des femelles, qui se roulaient sur le sable. Par moment, tout le troupeau courait en se poursuivant et en poussant ces étranges clameurs que, dans la nuit, nous avions prises pour le mugissement des lions.
Le dromadaire de Djaber galopait toujours et passait avec une vitesse prodigieuse au milieu des trombes de poudre promenées par le vent. Derrière lui, une ombre gigantesque, qu'on eût pu prendre pour le démon aérien qui, disent les gens du pays, soulève ainsi le sable du désert et y ensevelit les voyageurs, semblait s'attacher à sa poursuite. Chaque tour de spirale décrit autour des autruches rapprochait visiblement le chasseur de l'endroit découvert qu'elles avaient choisi pour y passer la nuit.
Arrivés à une certaine distance, Djaber et le Changalla se laissèrent glisser à bas du chameau, qu'ils poussèrent alors tout doucement devant eux, marchant dans son ombre portée, se cachant derrière ses jambes, n'avançant un pied que lors-
que l'animal mouvait le sien. Le dromadaire s'arrêta enfin à environ cinquante mètres des autruches , dont tes jeux continuaient toujours ; deux canons de fusil s'abaissèrent lentement, et deux détonations se confondirent presque en un seul coup.
Toute la bande partit avec la rapidité de la balle, le cou tendu, les ailes battant l'air pour y trouver un surcroît d'élan. A dix pas de là, un mâle s'abattit; les autres firent un crochet pour tourner cet obstacle et reprirent leur course. Un peu plus loin, un second mâle trébucha, se releva, se traîna encore un instant à la suite du troupeau qui fuyait toujours, et s'affaissa sur lui-même. Djaber avait payé sa dette au Banian.
Quand nous le rejoignîmes, nous le trouvâmes occupé à rouler les deux autruches dans un filet, qu'il plaça sur son chameau avec l'aide de nos domestiques, et nous reprîmes la route de Zonla, où nous soupâmes avec le gibier tué par le chasseur d'Àrkeeko. Nous trouvâmes cette viande exquise, les pieds surtout, qu'il nous servit grillés et saupoudrés de piment.
Notre barque nous attendait toujours; mais, bien que la mer fût magnifique et le vent bon, il fut impossible de décider Stephen à prendre cette voie, qui était de beaucoup la plus courte et la plus commode. Il fallut louer des chameaux et suivre la
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route de terre. Embarrassés par nos bagages, et obligés de tourner la large base du djebel Gadem, dous n'arrivâmes à Arkeeko que fort avant dans la nuit, après une marche de quatorze heures.
Un vieux soldat turc nous y donna l'hospitalité. Sa hutte de chaume était contiguë à une grande habitation de chaume, aussi habitée par un des notables du lieu.
L'intérieur de cette immense cabane était illuminé comme pour une fête : des hommes étaient réunis à une des extrémités d'un long hangar, des femmes à l'autre; tous étaient accroupis autour de baquets de bois remplis de viande.
Le maître du logis, homme d'une cinquantaine d'années, épousait, ce soir-ià même, une femme qui n'en avait pas douze, et donnait son repas de noces. Vers minuit, un long cortège amena la future, au bruit des chansons, à la lueur des torches.
Au moment où elle allait franchir le seuil de la porte, une femme assise dans l'ombre se dressa comme un spectre : celle-ci était de haute taille, n'avait pas de voile, et n'était qu'à peine couverte de vêtements en lambeaux. C'était la femme repudiée dont la jeune fille allait prendre la place. Barrant le passage à son heureuse rivale, elle posa sa main maigre et osseuse sur sa tête, l'attira de force sous la lumière des lampes suspendues
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au-dessus d'elle, et lui dit, en la couvrant de son regard :
—Tu entres en maîtresse dans cette maison, d'où on me chasse avec dégoût : soit ! Moi aussi, j'ai été jeune, j'ai été belle, plus que toi peut-être! Prends garde de ne pas venir attendre par une nuit comme celle-ci, à la même place où je t'attendais, une autre femme que l'on te préférera alors, parce que tu n'auras plus à donner ni beauté ni jeunesse !
Puis la malheureuse traversa lentement le cortège, dont les chuchotements se turent sous son œil hagard, et, à quelques pas de là, elle prit la fuite en courant. On eût pu entendre encore ses sanglots, que déjà, remises de leur frayeur, les compagnes de la jeune fille reprenaient l'épi tha la me interrompu un instant par l'apparition de ce lugubre fantôme de la jalousie et du désespoir.
Le lendemain, précisément au moment où nous montions à bord de l'une des felouques qui, tous les jours, portent de l'eau douce à Massouah, quelques hommes relevaient un cadavre, que la marée qui montait avait roulé sur le sable de la grève. Les crabes avaient déjà attaqué ses chairs, et les yeux avaient été dévorés par les corbeaux : c'était le corps de la folle de la nuit.
Nous nous installâmes dans un coin demeuré libre; les domestiques et les chameliers se hâtèrent
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de ramasser du bois pour nos feux , et chacun se coucha, les uns sur leur tapis, les autres sur le sable, qui conservait encore une partie de la haute température acquise pendant toute une journée d'un soleil ardent. La nuit était si sereine, l'air si tiède et si sec, que l'on avait jugé inutile de dresser nos tentes.
Les causeries se prolongèrent jusqu'à une heure avancée, ainsi que les chansons des Abyssins , qui furent les derniers à s'endormir, la tête dans leurs pelisses, le bouclier leur servant d'oreiller, la hampe delà lance à portée de la main, tout en marmottant une invocation au Père, au Fils et au Saint-Esprit; aux archanges Mikhaël et Guergués, en grand honneur parmi les populations chrétiennes du Habesch ; et surtout à oïsiro Mariam (madame Marie), pour laquelle elles ont une dévotion qui va jusqu'à l'idolâtrie.
* On quart d'heure plus tard, tous leurs Jeux étaient éteints. C'était là une imprudence que ne commettent jamais les hommes du Samhar, où les bêtes fauves sont chose beaucoup plus commune que dans l'intérieur de l'Abyssinie. Le Bédouin des basses terres qui a une longue course à faire s'arrange, autant que possible, de manière à arriver avant le coucher du soleil. Si cela ne se peut, il évite avec soin de s'arrêter, vers la tombée de la nuit, près de l'eau, où il ferait de mauvaises ren-
contres, à coup sûr. Il cherche, au contraire, un recoin bien isolé, se munit de branches sèches qu'il allume en frottant un morceau de bois dur contre un autre de nature spongieuse, et s'endort au milieu de trois ou quatre feux. Tant qu'ils brillent, il est en sûreté; mais, s'ils viennent à s'éteindre, il y a à parier deux contre un que le pauvre diable sera dévoré pendant son sommeil.
Pour nous, qui ne nous départions jamais d'une certaine prudence, il fut convenu que chacun monterait la garde à son tour, et, afin de donner l'exemple, madame D... fit bravement la première heure de faction ; il est vrai que personne ne dormait encore.
Vers les trois heures du matin, celui qui était chargé de veiller tournait autour de la place que nous occupions, nous, nos hommes, nos bêtes de somme et nos bagages, promenant son regard du ciel scintillant d'étoiles au milieu desquelles la croix du sud venait de se lever, au mélancolique paysage duquel se retirait rapidement le pâle rayon de la lune à son déclin. Le fond de la vallée était enveloppé d'une ombre complète, et, sauf le ronflement sonore de quelques dormeurs, pas un bruit ne courait dans cette ravine enclose de bois et de rochers. Tout à coup, l'homme de garde crut ouïr crier des feuilles d'arbre ; puis ce fut le bruit dis-
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tinct, cette fois, de rameaux froissés, de branches violemment écartées par un corps qui passe.
Des tisons fumaient sur les feux à demi assoupis; le factionnaire les ralluma en jetant sur le brasier du menu bois qui flamba en quelques secondes, et à la lueur duquel il put voir une ombre bondir au-dessus des touffes d'ochaz et tomber au milieu des Abyssins endormis. Au même instant, un cri horrible, déchirant, qui, toutes les fois que ce souvenir me revient, produit sur mes oreilles l'effet d'une pointe d'acier bien aiguë, nous réveilla tous en sursaut. Chacun saisit instinctivement ses armes, mais la redoutable apparition avait disparu. Un peu après, l'on entendit dans le lointain une ou deux plaintes de la même voix lamentable, puis un grondement sourd accompagné du miaulement particulier aux lionceaux.
Alors ce fut un tumulte effrayant parmi les gens de la caravane, qui se cherchèrent et s'appelèrent longtemps dans les ténèbres : l'anxiété donnait à leurs voix une expression que des mots ne peuvent rendre, mais qui fit passer dans tous les cœurs comme une bouffée de terreur vague, contagieuse, irrésistible. Quand on eut rallumé les feux et que l'on se fut compté , il se trouva qu'un homme manquait à l'appel : c'était le fils d'un riche marchand.
Longtemps le malheureux père ne put croire à
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une catastrophe aussi imprévue ; longtemps il alla de l'un à l'autre, cherchant son enfant et l'appelant à grands cris, comme si les lèvres que la mort a fermées une fois s'étaient jamais rouvertes peur répondre à la douleur de ceux qui survivent. Ces inutiles recherches ne le découragèrent point : s'attachant à une dernière espérance avec l'opiniâtreté de l'amour paternel, l'Abyssin prit sa lance, se munit d'un tison ardent, et s'en alla parcourir la gorge latérale au fond de laquelle nous avions tous entendu les derniers cris de la victime. Quelques hommes l'y suivirent.
Le jour se leva enfin radieux et pur. Un joyeux rayon de soleil vint illuminer la crête des collines, et darder, au milieu de l'ombre qui remplissait encore le vallon , comme un prisme lumineux qui s'éparpilla en paillettes d'or sur les eaux de la mare. Une bouffée de brise, passant au-dessus des bois, fit courir comme un frisson de volupté dans les rameaux des mimosas seyâls, tout fleuris depuis notre dernière chasse; les oiseaux se caressaient dans le feuillage ; des troupes de gazelles bondissaient sur la pente des collines; le désert souriait au jour naissant, ainsi qu'une maîtresse à son amoureux. A voir ces solitudes semées de tant de lumières, parées de tant de fleurs, embaumées de tant de parfums, la scène qui avait troublé notre sommeil nous semblait un rêve impossible, un eau-
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cberaar qui avait pesé un moment sur notre poitrine, mais dont nous étions enfin débarrassés.
Nous ne fûmes rappelés à la triste réalité que par le retour des Abyssins, occupés jusque-là à fouiller les gorges voisines ; ils n'y avaient trouvé que quelques taches de sang et des traces laissées par les lions sur le sable des chemins. Le pauvre père était avec eux. C'était un beau vieillard encore vert et robuste, bien que les années eussent neigé sur sa tête ; on eût dit d'un Laocoon en marbre noir échappé aux serpents et pleurant ses fils étouffés dans leurs nœuds. Pour dérober ses larmes à la vue de tout le monde, l'Abyssin s'accroupit à terre, se voila la face d'un pan de sa toge, et entonna le chant de deuil, tandis que nous nous hâtions de quitter ce lieu fatal.
Il est des heures où nous reculons devant nos pensées, devant le souvenir, comme l'enfant s'enfuit de terreur devant les visions qu'il croit voir passer dans les ténèbres sur les ailes du vent d'hiver. Faites au pays et à ses dangers de toute nature, madame D... et ses filles n'étaient certes pas de ces femmes dont un rien émeut la sensiblerie ; chacun de nous pouvait se vanter d'avoir vu la mort de près quelquefois, et pourtant la pâleur était sur tous les visages, et personne n'osait ouvrir la bouche, comme si le drame de la nuit eut dû revenir fatalement dans la conversation.
no SOUVENIRS d'un voyage
Aussi fut-on heureux du premier incident qui vint faire trêve aux idées lugubres dont le poids oppressait toutes les poitrines. Afin de laisser souffler les piétons et les mules, nous avions mis pied à 'terre à l'entrée d'un déûlé qui est comme la porte de la vallée d'Eylat. Près de là se trouvait un mimosa de quatre à cinq pieds de haut.
Les rameaux de l'arbuste étaient parés de folioles du plus beau vert et d'innombrables boutons d'or que picoraient des ichneumons au corselet d'acier bruni, et auxquels des papillons aux ailes moirées de bleu et de violet, ou striées d'orange et de noir sur fond brun, faisaient comme des pétales vivants. Une plante grimpante, dont j'ai oublié le nom, mais dont je me rappelle bien les magnifiques fleurs, s'enroulait autour du gommier, mariait un rameau à chacune de ses branches, et le surplus de ses pousses, ne trouvant point d'appui, retombait en longs fils chargés de feuilles oblongues et de fleurs d'azur.
Une tribu de souï-manga s'était établie sur le mimosa, ainsi que sur la liane sa sœur. A chaque rameau incliné vers le sol était appendu un nid en poire, gros au plus comme un œuf, fait de fines tiges de gramen, revêtu en dehors de lichens et de mousses, tapissé en dedans de brins de coton dérobésaux.fruits des portulacca tomentosa. Une sorte d'auvent surmontait une ouverture à pas-
ser le petit doigt, pratiquée sur le côté du nid : c'était la porte. Au fond, où n'arrivait pas le inoindre jour, on entendait le cri de petits oiseaux demandant la becquée à leur mère. Quelquefois, par l'ouverture, on voyait saillir un bec courbé et affilé comme une alêne au bout d'une tête dont les plumes -prenaient au soleil les plus ricbes reflets métalliques.
Si l'on s'approchait trop près de la jolie couveuse, le bec s'ouvrait pour laisser passer un petit cri de colère, et des deux globules de jais qui sont les yeux de l'oiseau jaillissait une lueur qu'on eût prise pour une pointe de diamant. Les rameaux de la liane, débordant le gommier, soutenaient un chapelet de ces nids, et sur l'arbre lui-même on eût pu en compter deux cents. Tout autour, c'était comme un essaim d'oiseaux qui voltigeaient, se posaient sur les longues épines du mimosa, ou sur les fleurs de la liane dont le pédoncule s'inclinait à peine sous ce poids, et gazouillaient une strophe de l'épilhalame que leur enseigne la mystérieuse puissance qui, à certaines époques de l'année, tourmente tout ce qui vit et aime!
J'ai à peine besoin d'ajouter que nous nous contentâmes d'admirer la petite république, et qu'il ne fut pas commis le moindre dégât sur ses possessions ; on n'arracha pas même une des brillantes fleurs de la liane.
A notre arrivée à Eylal, notre ami Mohammed Nouraï s'empressa de mettre à notre disposition une hutte dont le propriétaire était allé faire le pèlerinage à la Mecque. Pendant son absence, le vent avait emporté brin à brin ie chaume qui recouvrait son habitation, et, avant toutes choses, il fallut réparer le toit de la cabane qui allait devenir notre office et notre magasin général.
Cela fait, madame D... installa dans la hutte deux saclaves gallas : l'une, appelée Fathma, était un magnifique brin de fille, souple et robuste; l'autre, enfant de huit à dix ans, avait la timidité des gazelles, ainsi que leurs yeux et leurs mouvements pleins de prestesse : celle-ci s'appelait Zarah.
La chaumière, domaine de Fathma et de sa jeune compagne, ne recevait de jour que par la porte, au-dessus de laquelle on commença à appendre, dès le même soir, des béni-israïl , des outardes, des pintades au plumage bleu pointillé de blanc, comme une étoffe demi-deuil, des francolins gris dont le cou porte une cire jaune et vermillon. Nous dressâmes nos tentes auprès de la butte ; les chameliers et les Abyssins se firent des abris un peu plus loin ; nos mules et nos bêtes de somme fermèrent ce bivac d'un dernier cercle.
Si la cabane, tapissée de gibier et éclairée par les lueurs du feu de la cuisine, rappelait les tableaux
de certaines maîtres flamands, dans le reste de notre campement, animé de groupes de gens du pays, dont j'ai déjà décrit le pittoresque costume, il y avait à la fois de l'étrange verve de Decamps et de l'admirable couleur de Marilhat, comme le paysage qui nous entourait, avec ses montagnes gigantesques couvertes de forêts, faisait penser aux grandes lignes si calmes des chefs-d'œuvre du Poussin.
Nous nous étions placés en dehors du village auquel étaient venues se joindre depuis peu les habitations des nomades. Dire un mot de ces dernières sera décrire en même temps celles de toutes les hordes bédouines qui errent à la surface du Sam ha r.
Que l'on se figure un châssis semi-sphérique de quatre pieds de haut, formé de gaules longues et minces dont les deux bouts viennent se ficher en terre. Des nattes et des peaux de bœuf sont jetées sur cette sorte de calotte. Une porte, si basse qu'il faut se plier en trois pour en franchir le seuil, est masquée par une natte qui retombe comme une tenture. A l'intérieur, un cadre de cinq pieds de long sur deux de large, supporté par quatre pieux et garni d'un tissu de lanières de cuir, sert de lit au maître de la hutte, dont une zagaie fichée en terre, près de la porte, annonce la présence.
Les femmes, les enfants et les esclaves couchent
il\ SOUVENIRS D UN VOYAGE
au pied du lit, sur lequel trône le chef de la famille. Son sabre, son bouclier, une outre à mettre l'eau, une autre à brasser le lait pour en séparer la partie butyreuse, un vase d'argile que la femme fa* çonne et cuit elle-même, ce qui, dans le pays, est la première qualité de toute ménagère : tel est l'ameublement de cette demeure, qui est au Bédouin troglodyte ce qu'est au Bédouin arabe la tente en poil de cbameau.
Ces huttes occupent la circonférence d'un cercle plus ou moins grand, dans lequel on parque les troupeaux pendant la nuit, et qu'environne à l'extérieur un cordon de vieux os, provenant des chameaux, des bœufs et des moutons dévorés depuis des siècles dans chacune de ces agrégations de familles. Ces débris, le Bédouin ne les emporte point dans ses migrations ; mais, tournant sans cesse dans le cercle parcouru par les générations qui l'ont précédé, et s'arrêlant précisément sur les points où venaient camper ses pères, chacun retrouve ce qui lui appartient dans l'ossuaire commun et se hâte d'en entourer sa demeure.
Quand nous demandâmes ce que signifiait cette bizarre coutume, il nous fut répondu que l'on se proposait par là de neutraliser l'effet des maléfices, du mauvais œil surtout. Ici, de même qu'au' Caire, on suspend aux portes dés maisons ou Ton plante sur les tombeaux un pied d'aloès qur doit
préserver le sommeil des morts du terrible pouvoir que l'Arabe suppose attaché au regard de certains hommes, et, entre tous, à celui de l'étranger abhorré.
Grâce aux dernières pluies, la vallée d'Eylat, que nous avions vue presque aride, n'offrait qu'un immense tapis vert. Celte végétation luxuriante, comme si elle se fût hâtée de vivre, avait poussé ses fleurs en quelques jours , et les larves d'insectes, invisibles jusque-là, s'étaient développées tout à coup comme la verdure. D'innombrables tribus de coléoptères aux élytres élincelant des plus beaux reflets, des papillons aux ailes chamarrées des couleurs les plus vives s'étaient échappés de leur prison pour se jouer au soleil, ou s'endormir au fond des corolles, ou s'en aller de fleur en fleur, comme un sultan de favorite en favorite.
En même temps que la terre se parait de fleurs et que celles-ci se peuplaient de tout ce petit monde si éclatant, les oiseaux dépouillaient les couleurs ternes des jours de deuil pour revêtir la livrée des amours. Les espèces sédentaires couvaient ou tout au moins édiûaient leur nid. A celles-ci étaient venus se joindre une foule de voyageurs ailés conviés à la fête : les uns, venus des hautes mon • 'tagnes, avaient des parures extraordinaires, telles que des huppes comme les touracos et les colious, ou des plumes démesurément longues comme les
veuves et les moucherolles ; d'autres mon ta ienl des pauvres terres qui longent la mer: ceux-ci n'apportaient guère qu'un joyeux refrain ou une cantilène bien douce, ou seulement quelques notes mélancoliques comme celles que siffle une magnifique pie-grièche, qui pleure au plus 1 épais d'arbres épineux où elle aime à se cacher, comme si leurs aiguillons eussent ensanglanté sa gorge, occupée par une plaque du rouge le plus vif.
Les uns continuaient leur voyage après une halte de quelques jours ; d'autres s'arrêtaient plus longtemps, ainsi que des pèlerins qui se plaisent en un lieu et ne je quittent qu'à regret ; quelquesuns se contentaient de saluer au passage la vallée, qu'ils dédaignaient pour d'autres plus vertes et plus fleuries encore.
Mais, si la plaine était belle à voir ainsi, en revanche, les grands troupeaux de bœufs appartenant aux nomades devenaient une double cause de dangers pendant la nuit : outre qu'ils attiraient les bêtes fauves, des bandes de voleurs, cachés dans les recoins isolés de la forêt pendant le jour, se rassemblent à la tombée des ténèbres pour rôder autour des camps des pasteurs, dans l'espoir de leur enlever quelques têtes de bétail. Sont-ils surpris en flagrant délit, le premier qui les aborde* tombe percé d'un coup de lance, et, au milieu du désordre qu'amène cet incident, les bandits se
sauvent. Quelquefois aussi ils sont nombreux et ne reculent point devant une altaque ouverte.
Combien de fois avons-nous entendu des voix d'hommes chuchoter près de nous dans les fourrés de seyâls, et des pas mystérieux aller et venir autour de notre bivac! Combien de fois nous sommes-nous relevés la nuit, la carabine à la main, pour attiser nos feux mourants, autour desquels nos Abyssins dormaient du plus profond sommeil, tandis que les lions rugissaient à dix pas de là !
Comme on- le voit, nos chasses n'étaient point sans danger ; mais aussi quelles chasses ! Jamais rajah indien, avec ses éléphants dressés et ses meutes d'hommes, n'assista à pareille fête.
Dès le point du jour chacun se mettait en route pour rentrer quelques heures plus tard courbé sous la charge. La grosse chaleur passée, Ton chassait encore jusqu'au coucher du soleil. La nuit, nous avions quelque chose comme le spectacle. Mohammed Cotten, que le lecteur connaît déjà, était à- lui seul tout l'orchestre ; les Abyssins se chargeaient de la pièce elle-même. Un voyageur, Levaillant, je crois, a dit que l'Afrique dansait toute la nuit ; c'est-là une vérité incontestable, en Abyssinie surtout, où les actes de la vie les plus sérieux, comme les plus frivoles, ont été traduits en danses mimiques. L'amour, la guerre, la chasse à
l'éléphant, la moisson, le prêtre qui se grise, le moine qui mendie ou débauche une jeune fille, tout a /ou mi des motifs.
Ces danses sont accompagnées de chansons quelquefois bien riches de poésie et dont les airs sont presque toujours de la plus gracieuse originalité. Tout* cela se terminait ordinairement par quelque épisode de mœurs gallas dont les deux acteurs étaient Zarahetle petit Gabrio; pauvres enfants qui finissaient par s'exalter jusqu'aux larmes à ces scènes, dans lesquelles revivaient tous leurs souvenirs du pays,. de la famille, de la liberté; trésor dont les avait déshérités la destinée brutale.
C'était la saison où les éléphants abandonnent les hauts sommets pour les pays de Kolla, vers lesquels les attire la verdure nouvelle. Ces migrations régulières, les gens du Samhar ne manquent point d'en profiter. A cette époque, le chasseur emprunte à certains marchands de Massouah, qui se livrent à celle spéculation, un fusil dont la balle pèse quatre onces.
Les conditions de ce prêt sont que le marchand fournira la poudre et le plomb, et que l'ivoire provenant des éléphants tués sera divisé en deux lots, dont l'un revient au chasseur, l'autre au propriétaire du fusil.
Le cuir, dont on fait toujours des boucliers estimés, comme au temps d'Artémidore, est aban-
donné aux aides indispensables au chasseur. L'un d'eux doit, en effet, lui prêter son épaule pour appuyer le lourd fusil qu'il maintient de la main gauche, tandis que la main droite est armée d'un sabre droit bien affilé.
D'ordinaire, on vise au poitrail ou au défaut de l'épaule. L'éléphant blessé vient-il sur le groupe d'où est parti le coup, le chasseur s'échappe d'un côté, l'aide de l'autre, de manière à partager l'attention de la bête. Fuit-elle, l'aide s'élance à sa poursuite, et cherche à lui couper le tendon d'Achille à coups de sabre. Mais, malgré sa lourde masse, l'éléphant furieux court si vite, sa trompe fouette l'air avec tant de roideur, que ce moment est toujours critique, et que l'homme qui fait son métier de cette terrible chasse a besoin de toute son agilité, de tout son sang-froid pour ne point être broyé sous les pieds de l'animal.
Un soir, il arriva qu'un chasseur du pays, qui venait d'abattre un éléphant et devait retourner dans les montagnes le lendemain pour le dépecer, nous proposa de l'accompagner dans cette expédition. Nous acceptâmes, et, dès le point du jour, nous étions en route.
Nous n'arrivâmes sur les lieux qu'assez tard dans la matinée, après une longue course à travers des forêts dont les arbres semblent grandir à mesure que l'on monte.
Nous venions d'atteindre le point culminant d'une longue chaîne de collines appelée Marsénaï, dont un revers s'abaisse par une pente rapide jusqu'au fond d'un entonnoir aux parois tapissées d'une végétation luxuriante; l'autre se perd dans une vallée qui ne tarde point à s'élargir pour laisser voir une immense plaine verte, fuyant dans un lointain d'azur, à la surface de laquelle de légères colonnes de fumée marquaient la place occupée par les camps de pasteurs.
L'éléphant vivait encore. C'était une femelle, à laquelle un coup de feu avait brisé l'épaule. Couché sur le flanc, le colosse se débattait dans d'impuissants efforts. Le sol avait été profondément remué autour de lui, et sa trompe avait déraciné les jeunes arbres à sa portée, avec la même facilité qu'un sarcleur le ferait de l'herbe des champs. Quelquefois sa tête retombait inerte, comme si, lassé d'une lutte inutile, il se fut résigné à mourir.
Tout d'un coup, un souffle puissant soulevait autour de lui un nuage de poussière; un cri aigu comme le son des cymbales s'échappait de ses vastes poumons; la tête monstrueuse se relevait brusquement ; la trompe se nouait aux arbres, et les pieds fouillaient la terre pour y trouver un point d'appui Mais l'arbre ou la branche venant à céder à cette irrésistible tension, la masse énorme à demi soulevée retombait avec un bruit sourd.
Quand on s'approchait de lui, la fureur de l'éléphant semblait redoubler; alors son œil sanglant dardait un regard plein de haine, et tous ses membres se tordaient dans d'effrayantes convulsions.
Il Ta 1 lut l'achever. Aman — c'était le nom du chasseur — versa une charge de poudre dans son fusil, laissa glisser une balle par-dessus, et le coup frappa en pleine poitrine. Les convulsions semblèrent cesser, et des flots de sang jaillirent de la blessure. Pourtant, un Bédouin qui s'était hasardé près de l'animal faillit payer cher cette imprudence : un coup de trompe le lança à dix pas de là. Alors, les aides saisirent une zagaie et l'enfoncèrent dans les flancs de l'éléphant. Tant que dura l'effort qui poussait péniblement vers le cœur le fer de la lance, les jambes du colosse s'allongèrent à rompre la peau ; puis il poussa un cri où, cette fois, la colère avait fait place à la douleur, et par lequel la malheureuse bête semblait implorer la pitié de ses bourreaux. Ce fut sa dernière plainte.
Aman et ses hommes se mirent à l'œuvre. Les pieds furent désarticulés; les oreilles séparées de la tête et mises à part, comme la partie la plus estimée pour faire des boucliers, impénétrables à la lance, grâce au cartilage recouvert d'une double lame de cuir qui en occupe toute la surface. Sur le reste de la peau, il fut découpé dix à douze
boucliers de qualité inférieure, et le cadavre fut abandonné aux vautours et aux femmes venues dès la veille pour avoir leur part de la curée.
Ces femmes appartenaient aux hordes abbabs, qui, seules, méritent aujourd'hui le nom d'éléphantophages : les autres tribus, auxquelles l'élément arabe, émigré de ce coté-ci de la mer Rouge, lors de ta propagation de l'islamisme, semble s'être mêlé dans une proportion plus considérable, regardent la chair d'éléphant comme impure Roulées dans une sordide peau de bœuf qui, à chaque mouvement, laissait à découvert des chairs flasques et ridées, ces femmes, vieilles pour la plupart, se disputant, le couteau à la main et les bras rouges de sang, des lambeaux de chair qui fumaient encore, faisaient songer involontairement aux sorcières de Macbeth.
Au milieu d'elles s'abattaient à chaque minute des nuées de pernoctères blancs ou d'oricous, qui planaient au-dessus du cadavre, et bientôt les arbres voisins se couvrirent de longues guirlandes de chairs découpées en lanières, que l'on exposait au soleil pour les dessécher, et que des enfants armés de bâtons étaient chargés de garder des vautours.
L'éléphant que l'on disséquait ainsi faisait partie d'une bande qui", au dire d'Aman, n'était elle-même qu'une fraction d'une autre plus nombreuse. Il
était suivi d'un jeune qui, en voyant tomber sa mère, s'était arrêté à tourner autour d'elle avec des cris semblables à des gémissements, et en lui tendant sa petite trompe, comme pour l'aider à se relever. Tout en repoussant son nourrisson, la pauvre mère semblait hésiter entre le regret de s'en séparer et la crainte de le voir périr avec elle, lorsqu'un mâle attardé, chassant l'orphelin devant lui et le traînant quelquefois à l'aide de sa trompe, vint mettre fin à cette scène de suprêmes adieux.
Je ne parlerais point du déjeuner qui se fit sur les lieux, n'était un rôti d'éléphant pesant au moins quarante kilogrammes qui y figura, et dont l'idée revenait tout entière à M. D... Quand nous en fûmes à ce singulier rôti, madame D... et ses filles firent bien quelques difficultés ; mais, en définitive, elles en mangèrent toutes, et convinrent que, pour être un peu grosse, cette viande n'était pas plus mauvaise que celle du bœuf.
Comme il était impossible de songer au rétour, en raison de l'heure, nous dûmes nous résigner ù coucher dans les montagnes. On improvisa un abri avec des couari, et,- autour des feux allumés à la nuit tombante, les Bédouins dansèrent pendant de longues heures avec les quelques jeunes filles venues en même temps que les femmes abbabs.
Mohammed Cotten tirait de sa lyre informe des notes lentes et douces comme les mouvements des danseuses à peu près nues, dont la jambe, les larges seins et les belles épaules étaient admirablement dessinés par la lueur des flammes. Peu à peu, tout le monde s'endormit.
Pour nous, chargés du soin de monter la garde, nous veillions avec délices. La nuit était sereine, l'azur du ciel limpide. Les émanations de forêts en fleur remplissaient l'atmosphère. En dehors du cercle éclairé par nos feux, l'ombre était sillonnée en tous sens par des myriades d'un insecte que l'on appelle ici tabbenai, et qui m'a paru appartenir au genre cynips, et de l'abdomen duquel s'échappe à chaque seconde une lueur bleuâtre et vive comme celle de l'étincelle électrique. L'engoulevent sifflait en promenant dans l'air les courbes de son vol qui, à cause d'une disposition particulière des rémiges, ne produit pas le moindre murmure.
Attirées par le cadavre de l'éléphant, et ne pouvant arriver jusqu'à lui à cause de nos voix, les hyènes se lamentaient à quelques pas de nous, et, à deux reprises, nous- dûmes tirer des coups de fusil en l'air pour éloigner une bande d'éléphants qui pâturaient dans les gorges voisines.
Ce ne fut que le lendemain, dans l'après-midi, que nous reprîmes la route d Eylat. Stéphen,
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qui venait passer quelques jours avec nous, attendait notre retour. Son voyage avait été marqué par un incident que je ne puis résister à la tentation de raconter ici.
La nuit l'avait surpris en chemin, et, depuis longtemps, il dormait en selle, lorsqu'il se réveilla en sursaut. La mule qui le portait s'était arrêtée tout à coup, renâclant avec force et tremblant de tous ses membres.
Notre homme crut voir deux prunelles étinceler à quelques pas devant lui, et, comprenant instinctivement d'où venait la terreur de sa monture, il allait tirer au jugé, quand le guide qui l'accompagnait lui arracha le fusil des mains, et, au Heu de faire feu, se mit à haranguer le terrible animal qui leur barrait le passage. Surtout il eut bien soin de ne point prononcer son nom, chaque Bédouin du Samhar étant bien convaincu que c'est là un outrage que le lion ne pardonne point et qui ne peut manquer de l'attirer, si éloigné qu'il soit.
Il l'appela le sultan des animaux ; il lui dit qu'il était redoutable à tous, mais qu'il devait être débonnaire autant que fort. Puis il ajouta :
— Nous ne sommes que deux pauvres voyageurs incapables de nous défendre, quoique bien résolus à l'essayer si tu nous y contrains. Nous devons succomber dans cette lutte, je le sais ; u 13