‹ Souvenirs d'un voyage en Abyssinie (volume 3)Chapitre 7 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

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D'abord toutes les aspérités du banc qui faisaient saillie au-dessus des eaux, incrustées sur de larges oscabinons, recouvertes de végétations microscopiques du plus beau vert et semées de petits coquillages pourpres, abritaient dans ies creux de leur rugueuse surface des crabes qui s'y retiraient à l'ombre, ne montrant hors de leurs retraites que leurs énormes pinces et leurs yeux semblables à des escarboucles montées sur des baguettes d'ivoire. Au pied de ces saillies, le flot tasse des lymnées, des auricuies, des méléagres, des nériles, dont les coquilles à spires enroulées de toutes sortes dé manières se hérissent de verrues, se plissent de cannelures. Plus bas encore, le rocher se pave d'ostracés en éventail, plies en coude comme un poignard arabe ou seulement arqués comme un khandjar persan ; d'arondes qui s'attachent au sol par un byssus soyeux ; d'énormes bénitiers dont les valves entre-bàillées au soleil laissent voir la bouche du mollusque rayée de noir sur du jaune comme la robe d'un tigre indien ; de cornets pointillés ou striés de brun ou de violet ; de murex hérissés d'épines qui les font ressembler à des peignes ; d'astéries, de scutelles pareils à des palets qui porteraient en relief l'empreinte d'un fleuron à cinq lobes; d'étoiles de mer rouges comme du feu, ou blanches, qui ont l'air d'une fleur tombée de la tige d'un lis, ou composées de cinq longs bras annelés

de brun et de fauve, comme des tronçons de vipère qu'on aurait noués ensemble.

Puis le sol sous-marin se creuse en petites vallées, se bosselé de montagnes en miniature, se hérisse de forêts d'arbres de corail et de pierres dont les troncs, partis d'une même racine, poussent sur un même plan horizontal de longues branches carminées, ou se composent de lames imbriquées, ou Imitent à s'y méprendre degigantesques champignons. Çà et là poussent des toufTes d'épongés aux feuilles roulées en cornets de toutes grandeurs, et dont le tissu a la fragile finesse des toiles d'araignée.

Autour de ces forêts s'étendent d'immenses prairies semées de fleurs en panaches, en roses, en ombrelles, en éventail; fleurs animées qui, au moindre mouvement des ondes, rentrent dans leurs cellules invisibles, s'y tiennent cachées un instant, et reparaissent bientôt comme par enchantement avec leurs brillantes couleurs. Cette végétation de pierre et de chair forme des berceaux, des avenues, des grottes féeriques, jardins voilés par le glauque rideau de la mer, que peuplent des myriades d'êtres d'un ordre supérieur. Des poissons taillés en aiguille, en croissant, en mitre, noirs, lapis-lazuli, rouges, jaunes, bigarrés ou zébrés de toutes ces couleurs, vaguent dans ces gracieux labyrinthes, montent, descendent, se poursuivent en jouant au soleil, qui fait étinceler leurs écailles comme les

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pierreries d'un écrin. Au moindre brait, les poissons merveilleux se réfugient vers le polypier. Quelquefois aussi ils s'égarent loin de leur asile : le sable qui sépare leur palais du polypier voisin est si doux, le soleil Téclaire si bien et l'onde y jette de si beaux reflets!

Mais ces solitudes ont aussi leurs dangers. Des poulpes bideux, aux longs bras formidables, des raies gigantesques dont le dos est tacheté d'azur, des requins qui n'ont pas encore toute leur croissance, croisent dans ces déserts et d'un bond s'élancent sur la légion vagabonde. Alors, le sable, le sang et des bulles d'écume montent à la surface de la mer qui se trouble, et le paysage sous-marin disparaît comme une scène sur laquelle le machiniste laisse tomber la toile. Puis la surface des eaux redevient tranquille; les petits poissons si beaux apparaissent encore au milieu de leurs riches demeures, et, oublieux de leur frayeur, se hasardent de nouveau vers d'autres ennemis par lesquels ont été remplacés ceux que leurs frères ont rassasiés.

Les habitants de la mer subissent la loi fatale qui condamne tout être animé à vivre d'êtres plus faibles que lui, ou à devenir la proie d'êtres plus forts : loi brutale, contre laquelle l'homme se révofle en vain, et qui ferait douter de la bonté du Créateur, dont tout révèle d'ailleurs la puissance.

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II est de certaines heures pleines de tristesse entre toutes celles dont se compose le chapelet bigarré que Fou nomme la vie : ce sont celles où l'homme voit la mort ou le vent du hasard disperser tes amis avec lesquels il s'était doucement habitué à vivre, et qui, en s'en allant, laissent un vide dans ses jours, un regret douloureux au fond de son cœur.

Une de ces heures qu'Horace conseillait de marquer d'un caillou noir était venue pour moi. Dès le lendemain de notre arrivée à Dahiâk, Stéphen retournait à Massouah ; deux jours plus tard, une barque qui faisait voile pour Âden emportait monsignor Massaia, qui avait hâte de gagner Zeyiab. Enfin, un jour plus tard encore, M. Arnaud, alors gravement malade, se décidait à profiter de la même barque avec laquelle nous avions quitté le Samhar tous ensemble, pour se rendre à Djeddah, où il espérait se rétablir.

Quand au dos bleu des lames se fut effacé le sillage de la saïa qui allait mettre toute la largeur de la mer Rouge entre mon compagnon de voyage et moi; quand sa voile blanche eut disparu à l'ho-

rizon^ pour échapper à l'isolement dans lequel me laissait cette triple séparation, je courus retenir une place à bord d'un sambouk qui, vers le coucher du soleil, devait faire route pour Massouab, où me rappelaient quelques affaires.

Ce sambouk était une misérable barque de pêcheurs, gréée d'une voile de nattes, et dont tout l'équipage consistait en deux homme et en un enfant. De plus, le ciel se couvrait, et le calme plat qui régnait sur la mer, le vol des pailles-en-queue, les clameurs des mauves, qui semblaient appeler la tempête, tout présageait une nuit orageuse.

La nuit fut terrible. De quart d'heure en quart d'heure se succédaient des grains violents mêlés de pluie. L'éclair courait en sillons de feu sur un ciel noir, et le ressac de la lame sur le récif qui nous abritait enveloppait le sambouk de lueurs phosphorescentes de l'effet le plus lugubre. D'énormes vagues, sur la croupe desquelles ruisselaient ces mêmes lueurs pâles, venaient du sud et fuyaient sous le souffle du vent, jusqu'à ce que, rencontrant un îlot ou un rocher à fleur d'eau, elles s'y brisassent avec un fracas, dont les grondements du tonnerre paraissaient n'être que la répercussion.

La bourrasque ne se calma que longtemps après minuit. Alors, seulement les marins, demeurés bravement à leur poste jusque-là, purent s'endormir

aux balancements que la lame, cette berceuse fantasque, impriniait*à leur barque, Au jour, on déroula à la brise la voile de nattes que l'orage de la nuit avait imbibée d'eau comme une éponge, et, le soir même, nous jetions l'ancre dans le port de Massouab.

Quand la terre eut bu la pluie de sang dont cette partie de la côte venait d'être inondée; quand le feu se fut éteint sous les décombres des villages incendiés ; quand les choses eurent repris leur cours ordinaire, le naîb Mohammed, trompé, lui aussi, dans son attente par la brusque retraite des Abyssins, se hasarda à quitter sa cachette. Suspect aux. Turcs, odieux aux Bédouins sur lesquels il avait attiré la ruine et la destruction, il crut pouvoir braver les soupçons des uns aussi bien que la haine des autres, et un beau jour on le vit reparaître à Arkeeko.

Celte impudeur devait recevoir un terrible châtiment. Prévenu de son retour, Khalil-Bek dépêcha aussitôt des kawas chargés de l'arrêter; mais des amis avertirent à temps le chef des indigènes, qni s'enfuit une seconde fols vers les montagnes, et eîit pu s'y croire en sûreté, n'eussent été les hommes que ses exactions et sa tyrannie avaient jetés hors de la loi commune.

Le mari d'Aïscha était à la tête de ces outlaws du littoral abyssin. Or, on n'a point oublié que,

pour Chacun des osselets de sa main droite tonjours clouée au seuil de la demeure des naïbs, le manchot avait fait vœu de tuer un homme de leur parenté.

Au quatrième jour de marche, vers Theure de midi, le chef fugitif vint faire sa halte au fond d'une gorge sauvage et s'endormit avec son escorte, composée d'une trentaine de serviteurs dévoués.

Soudain^ un coup de fusil détonna, et une balle, effleurant l'épaule du naïb, s'en alla briser le crâne de l'un des siens couché à côté de lui. Au même instant, une vingtaine d'hommes, s'élançant des fourrés voisins, se ruèrent sur les gens d'Arkeeko, qui, surpris par cette attaque imprévue, eurent sept à huit des leurs mis hors de combat dès le premier choc.

Alors s'engagea une lutte furieuse, une mêlée où les zagaies devenaient inutiles, tant les deux partis se serraient de près. Au milieu de ce groupe, au-dessus duquel les lames de sabres se levaient et s'abaissaient sans cesse, pour se relever toutes rouges, et secouer au loin une rosée sanglante, une sorte de colosse dominait le reste des combattants de toutes ses épaules. Comme s'il eût dédaigné le bouclier derrière lequel s'abritaient les nains qui se mouvaient autour de lui, le géant n'avait pour toute arme qu'un sabre d'une ion-

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gnear démesurée qu'il tenait de sa main gauche, et dont chaque coup abattait un. ennemi ; ce géant était le mari d'Aîscba.

A chacun de ceux qui tombaient , le chasseur d'éléphants jetait comme adieu un insultant sarcasme qu'il faisait suivre d'un nombre énoncé à hante voix, ainsi que l'on compte les points au jeu. Seulement, le manchot avait compté vingt-six, tout d'abord, comme si, aux points d'une partie commencée ailleurs et demeurée inachevée, le terrible joueur eût ajouté ceux qu'il gagnait dans la partie actuelle.

. Les hommes d'Arkeeko semblaient ne s'occuper que de ce formidable adversaire. Bientôt les coups qu'on lui portait de toutes parts eurent ouvert profondément les muscles de sa large poitrine, ou entaillé les chairs de ses bras et de ses jambes. Mais ces blessures, par lesquelles s^échappaient des flots de sang, paraissaient ne rien diminuer de son agilité, de sa prodigieuse vigueur. A chaque instant, un cadavre de plus ajoutait une nouvelle unité au nombre de victimes que, tout entier à sa besogne, le colosse comptait avec une effrayante impassibilité. Il en était à trente lorsqu'un des hommes du naîb, reculant de quelques pas, ramassa à terre une zagaie dont il fit vibrer horizontalement la hampe au-dessus de sa tête, et qui alla s'enfoncer dans la poitrine du manchot, à

un OU deux pouces au-dessous de la clavicule gauche.

Celui-ci chancela un instant, puis se raffermit sur ses jambes par un effort surhumain , et son sahre, s'abaltant sur la tête d'un ennemi, l'ouvrît jusqu'au menton.

— Trente et un, s'écria-t-il ; il ne m'en faut plus qu'un autre.

Et le Chasseur d'éléphants se mit à fendre la presse pour arriver jusqu'au naïb, qui l'évitait avec le plus grand soin.

— Trente-deux, cria une autre voix avec un éclat de rire sardonique, en même temps qu'une seconde zagaie atteignait le mari d'Aischa en pleine poitrine.

Alors, une dernière pensée de vengeance inspira le mourant; un dernier effort le fit tomber du côté du chef d'Arkeeko, trop occupé en ce moment pour songer à fuir, et dont il put saisir le bras, sur lequel sa main se referma comme un étau de fer; puis le géant roula sur le sol ainsi qu'une statue arrachée de son socle, entraînant dans sa chute l'ennemi dont il s'était promis la mort.

Aïscha était veuve.

Cependant, les compagnons. du chasseur d'éléphants firent des prodiges. Pendant que le naïb se débattait inutilement pour s'arracher à la main qui le tenait prisonnier ; pendant qu'avec son couteau

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U cherchait à couper les nerfs immobilisés par la roideur cadavérique qui rivait cette main à son bras, ses gens, rompus sur toute la ligne, prirent la fuite en laissant les trois quarts des leurs sur le terrain. Les outlaws ne s'amusèrent pas à les poursuivre, mais coururent au naïb, qui fut garrotté en un instant, ensuite lié sur la croupe d'un dromadaire, et emporté à travers des forêts où sa mère elle-même n'eût pu retrouver ses traces.

La nuit suivante, des hommes couverts de sang et de blessures déposèfent, au fond d'une barque, un homme dont le corps était entouré de liens de cuir qui rendaient le moindre mouvement impossible, et qu'un bâillon empêchait d'appeler à son aide. Quelques coups d'aviron poussèrent cette barque jusqu'au pied de la maison habitée par Khalil-Bek , auquel ce mystérieux prisonnier fut remis.

Une heure plus tard, la schoutiéh égyptienne de station à Massouah. mettait à la voile pour Djeddah, emmenant cet homme, qu'à son arrivée le pacha du Béléd-el-Ahrameïn fit jeter dans un cachot. Il y demeura un mois. Un jour, les portes de la prison s'ouvrirent, et il en sortit une légion de kawas traînant derrière eux ce même homme, dont la pâleur cadavéreuse, l'œil égaré et les jambes vacillantes disaient assez la terreur. A l'une des portes de la ville, les kawas firent accroupir le

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prisonnier, que la morl semblait avoir saisi par avance, et qui promenait son regard éteint sur la fouie en cercle autour de lui.

A ce moment, une femme voilée, dont les yeux étincelaient par l'ouverture du borgho comme l*œil fulgurant des panthères, parvint à se placer au premier rang, et se mit à crier de toutes ses forces :

— Trente-deux! le compte y est, naïb!

A ce cri, le patient sembla se réveiller en sursaut : son regard se iixa sttr la femme qui lui apparaissait à sa dernière beure comme un fantôme vengeur; un cri de rage s'écbappd de sa poitrine, et il fit un mouvement comme pour s'élancer vers elle. Mais le sabre du chaoucb, passant dans l'air comme un rayon de feu, s'abattit sur le cou du patient; la tête, retenue seulement par un lambeau de peau, vint tomber sur la poitrine, et le corps se renversa dans une mare de sang.

Ainsi finit le naïb Mohammed

Pendant notre séjour à Dablâk, up Anglais, nouvellement arrivé d'Aden, était venu s'installer dans une maison voisine de celle habitée par Stéphen.

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Le nouveau débarqué avait couru Tlnde tout entière, ainsi que la plus grande partie de la Nouvelle- Hollande, où il avait fait un long voyage dans l'intérieur, à la découverte de je ne sais plus quel fleuve. Il s'en allait maintenant aux sources du fleuve Blanc; celles-là trouvées, il passerait à celles du Niger, puis à celles de la Tchadda, enfin à celles de tous les grands fleuves de l'Afrique. Sa profession était de trouver les sources introuvables.

11 n'y avait à tout cela qu'une petite difiiculté : c'est que l'intrépide explorateur ne savait pas le premier mot des mille et un idiomes de l'Afrique. Mais, outre qu'avec sa boussole il pouvait à la rigueur se passer de parler à qui que ce fût, notre homme, qui était le plus bizarre des originaux des trois royaumes unis, avait trouvé un moyen aussi simple que facile de parer à cet inconvénient. Au lieu d'apprendre lui-même les langues parlées dans les provinces qu'il aurait à traverser, il y avait économie de temps, selon lui, à enseigner l'anglais aux hommes avec qui il lui plairait d'avoir des relations.

Et, tout d'abord, il résolut de se former un domestique avec lequel il n'eût pas besoin de recourir à un baragouin aussi barbare que l'arabe. Il prit donc un serviteur auquel, dès le premier jour, il donna l'ordre, en anglais bien entendu, d'aller au

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marché, et de ]ai en rapporter du pain, du beurre, des œufs et de la volaille. Le serviteur était tout oreilles ; mais, pour si grandes qu'il les ouvrit, pas un mot de tout cela n'arriva à son intelligence. Le maître lui administra une volée de coups de poing et de coups de pied, sous prétexte de lui ouvrir l'intellect; puis, quand il jugea celte première leçon de longueur suffisante, il ouvrit la porte au malheureux, qui se sauva en criant au feu!

L'anglais jeûna jusqu'au soir. Un peu avant la nuit, il lui fallut bien pourtant se résoudre à courir lui-même au bazar, où son costume excita une hilarité générale.

En effet, dès le premier jour de son arrivée, notre liomme n'avait eu rien de plus pressé que de se mettre comme les gens du pays, c'est-à-dire qu'à part la serviette qu'il avait roulée autour de ses reins en guise de pagne, il était tout nu. Je me trompe : en sa qualité de gentleman, il n'avait pu se décider à renoncer aux ganls blancs, qu'il ne quittait jamais, même pour manger son pilau avec les doigts.

Arrivé au milieu du marché, voici comment il s'y prit pour trouver une poule à acheter.

D'abord, il ploya son grand corps jusqu'à toucher la terre du nez; puis il allongea ses bras le long des cuisses, et se mit à marcher ainsi de côté et d'autre, comme les poules en quête d'un grain

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de mil, s'arrêtanl quelquefois pour gralter la terre du pied, ou se redressant brusquement pour imiter en fausset le chant du coq. Comme il avait soin de montrer sa main pleine de roupies à chacune de ses évolutions, tout le monde comprit : les poules et les coqs arrivèrent en foule, et le gentleman s'en retourna chargé dervolailles. Il n'y avait plus qu'à en faire cuire une.

Le voyageur essaya de la plumer; mais, trouvant bientôt ce procédé trop peu expéditif, il imagina d'allumer un grand feu, de suspendre le volatile au-dessus, et de laisser aux flammes le soin de la débarrasser de l'habit de plumes qu'elle tenait de dame Nature. Les plumes, ainsi calcinées, se réduisirent en une croûte de corne, dans laquelle la malheureuse bête, mal saignée, cria jusqu'à ce qu'elle fût à moitié cuite.

Cette volaille à la coque — c'est le nom que l'Anglais donnait à la nouvelle préparation culinaire de son invention — - lui parut délicieuse, et surtout très-tendre.

Toutefois, après son dîner, notre voisin vint nous faire une visite et nous dit qu'il comptait aller se plaindre au gouverneur de la conduite peu honnête de son domestique. L'Arabe avait, en eCTet, le tort d'avoir pris une leçon d'anglais et d'être parti sans payer le cachet. Stéphen se chargea de pourvoir à son remplacement.

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A peine installé, le nouveau serviteur reçut à peu près les mêmes ordres que celui de la veille, et, comme lui, ne comprit goutte. Le voyageur, convaincu plus que jamais de i'excelleoce de sa méthode, ne se reprochait que d'avoir voulu procéder graduellement à l'endroit de son premier élève, sans doute afin de ne point surcharger sa mémoire. Aussi résolut-il d'entrer plus résolument en matière avec le second et de lui apprendre tout l'anglais d'une seule fols. La leçon se prolongea jusqu'au moment où ses voisins, entendant l'homme d'Arkeeko beugler et appeler au secours, se hasardèrent à enfoncer la porte.

Enfin, l'Anglais finit par déterrer, sans le secours de Stéphen, cette fois, un matelot indien qui parlait sa langue et dont il se trouva très-satisfait, excepté sur le chapitre de l'activité.

Par-dessus tout, le matelot avait le sommeil dur ; or, une nuit, son maître, venant à s'éveiller vers les trois heures du matin, eut envie de prendre du thé :

— Hamed! lui cria-t-il.

Le serviteur ronflait et se garda bien de répondre.

-- Hamed! répéta l'Anglais.

L'Indien dormait toujours.

—Hamed t.. . enfant de chienne ! vocifé^a le maître, qui, ne pouvantplus y tenir, se leva, versa une

charge de poudre dans le canon d'un pistolet et lâeba le coup à deux pouces de i'oreiile du dormeur.

Celui-ci s'éveilla en sursaut, bondit hors de son lit et se sauva tout nu dans les rues de la ville, tandis que le gentleman riait à se disloquer les mâchoires de cette facétie, qu'il trouvait infiniment réjouissante.

Pourtant, comme aucun domestique ne voulait d'un tel maître, le voyageur se dégoûta vite d'un pays où un riche enfant d'Albion était obligé de préparer lui-même son manger, et partit peu après pour Djeddah, ce qui explique comme quoi le voile mystérieux qui couvre les sources du fleuve Blanc, du Niger et de la Tchadda n'a point encore été soulevé.

Outre l'Anglais, notre voisinage s'était augmenté d'un nouveau venu dans la personne de Mohammed Cotten. Sa maison avait été incendiée par les Abyssins lors de leur apparition à Mokollo, et, en attendant ta possibilité d'en rebâtir une neuve, notre chamelier en chef avait jugé à propos d'élire domicile dans une hutte contiguë à notre demeure. La mort y était entrée avec lui et avait frappé d'abord sa vieille mère ; ensuite, à quelques jours d'intervalle, sa jeune femme. Pendant près d'un mois, ce furent des cris, des sanglots, des myriologués, des danses funèbres qui nous empêchèrent II. 10

de fermer l'œil : après quoi» cette bruyante douleur tomba tout à coup, et les parents des deux défuntes ne se souvinrent plus d'elles qu'un jour par semaine.

Ce jour-là,— c'était toujours le mercredi, — dès l'aurore, les femmes du quartier se réunissaient dans la maison de notre chamelier. Une des commères commençait par couper et laver le toumbéki nécessaire pour remplir ienarguiléh, dont le tuyau passait de main en main, et auquel chacune des assistantes aspirait à son tour une bouffée de tabac. Pendant ce temps, un autre préparait le café, et la tasse faisait le tour du cercle.

Ces dispositions préliminaires terminées, la matrone la plus renommée par son talent d'improvisation entonnait d'une voix dolente la première strophe d'un myriologue; d'autres l'accompagnaient de cris , de sanglots , de contorsions effrayantes, tandis que des danseuses échevelées, en proie à un désespoir frénétique, hurlaienttoutes ensemble leur refrain lugubre : Ouoyél ouoyé !

Tout à coup, à un signe de la vieille femme qui remplissait les fonctions de maîtresse des cérémonies, Timprovisatrice s'arrêtait, les yeux des pleureuses se rassérénaient, les danseuses rajustaient leurs vêtements en désordre; toutes se pressaient autour de la bouilloire et du narguiléh, que l'on rallumait ; la lasse recommençait à circuler à la

ronde, et ces femmes, si désolées une minute auparavant, caquetaient, médisaient où riaient aux éclats. Celle comédie, avec ses enlr'acles, durait jusqu'à midi, et devait se répéter régulièrement tous les mercredis pendant trois ans.

Or, il arriva que, dans cette périodique aOIuencc de femmes qui se réunissaient cbez lui chaque semaine, Mohammed Cotten flnit par remarquer une jeune fille dont la vue acheva de calmer ce quMI pouvait y avoir encore de regrets au fond de son cœur; et le célibat, ainsi que le veuvage, étant considérés ici comme une énormité que rien n'excuse, le mariage fut décidé en quelques jours.

Le soir fixé pour la cérémonie, la maison de notre voisin s'illumina comme une chapelle ardente ; des œufs d'autruche, que l'on ne casse que lorsque le mariage est consommé, décorèrent sa porte d'une bizarre guirlande, et un grand festin, auquel nous fûmes conviés, Sléplien et moi, réunit les parents et les amis des deux familles.

 part un grand feu qui fut allumé devant la porte du nouveau marié, et autour duquel vint danser un double cercle de jeunes gens et de jeunes filles, rien des farces bruyantes dont un mariage, dans les camps nomades, est toujours roccasion, ne marqua cette fête. Tout se borna à dévorer quelques sacs de riz et nombre de mou-

tons ; après quoi, le cadi bénit les deax conjoints et les assistants se retirèrent.

La même différence qui existe dans les cérémonies extérieures du mariage se retrouve dans le sort des femmes chez les Bédouins et celui des femmes de Massouab et d'Arkeeko. Tandis que les premières sont condamnées aux travaux les plus rudes, les dernières, au contraire, devraient être comptées dans la catégorie des êtres privilégiés dont parle le proverbe arabe : « II n'y a rien de plus beureux en ce monde que les ramiers de la Mecque, les chevaux de l'iman de Sanâ et les femmes de Sawakin. »

Dans les villes du littoral, la femme est, en effet, considérée comme un animal de luxe, que Ton ne doit point soumettre au travail, de peur d'en amoindrir la valeur. Pour elle, la durée de la lune de miel se mesure à la durée de sa beauté. La conservation de celle-ci est son unique besogne ; les soins du ménage sont l'affaire des esclaves et non la sienne. Toute fatigue lui est interdite ; elle ne peut aller visiter une amie qu'à mule, ou montée sur un chameau bien doux, dont on amortit encore le cahot au moyen de lapis. Le mari rentre-t-il pour le repas du soir après une journée de labeur, du pied, la femme, accroupie sur son sérir, lui montre sans mol dire l'endroit où il trouvera son manger, cl le mari lui doit encore des remer-

ciments pour ce geste. En un mot, elle est traitée en nouvelle mariée jusqu'à ce que se montre la première ride. Alors seulement apparaît le revers de la médaille. Les pliiltres, les lotions, les pra • tiques bizarres qui sont le secret de certaines vieilles , dont chacune tient à capter la bienveillance, rien n'est épargné pour retarder ou déguiser le plus longtemps possible les ravages du temps. Mais une vieillesse prématurée ne tarde point à suivre ce premier signe; une pente rapide conduit à l'abîme ; et, du jour où sa beauté, ce talisman qui lui valait une si douce existence, vient à se flétrir, rien ne saurait soustraire la malheureuse à l'abandon et au divorce ; à moins que, par une pitié plus humiliante encore, le mari ne consente à la garder pour servir la jeune fille qui prendra sa place au Ht conjugal.

Maintenant que le lecteur est rassuré sur le sort de Mohammed Gotten, qui, avec l'aide de Dieu, léguera à une nombreuse postérité son inépuisable répertoire de légendes et de chansons, ainsi que son talent musical, il me reste à lui dire ce qu'il est advenu de quelques autresi personnages qui ont passé sous ses yeux dans le cours de ces récits.

Une destinée non moins heureuse que celle de notre chamelier en chef attendait Gazaïn, le chasseur de M. D..., au service duquel il avait amassé

un pécule qui, en Abyssinie, devait lui valoir une honnête aisance. De plus, en quittant Massouali pour retourner en Egypte, son maître lui abandonnait un fusil de cbasse avec lequel le Nemrod noir s'était pour ainsi dire identiûé. Pour lui, de la mer Rouge à Gondar, il n'y avait point deux yeux de jeune fiile dont l'éclair lui allât au cœur comme le brillant des batteries de son arme, ni de voix plus douce que le bruit de ses coups, d'ami plus sûr que la balle qui s'échappait en sifflant de sa double bouche. Gazaïn avait donc tout un avenir de bonheur devant lui. Aussi, au lieu de ces fantômes féminins qui passent dans les rêves des « autres jeunes hommes, ses songes à lui étaient peuplés de gazelles, d antilopes colossales, de rhini)céros formidables de la colère desquels il se riait, d'éléphants monstrueux qui lui apportaient humblement leurs gigantesques défenses. Par surcroît de prospérité, avant de regagner son pays, il avait pu enfin réaliser un de ses vœux les plus ardents. Un jour que son maître lui avait dit : « J'ai du monde à dîner, il me faudrait un peu de gibier, » Gazaïn s'était levé bien avant l'aube, et s'était acheminé tout seul du côté de la vallée d'Ouïen- Négous, où les arabats pullulent. Ils s'y trouvèrent deux chasseurs, lui et le lion que depuis longtemps il brûlait de rencontrer. Comme s'il flairait un ennemi, ce dernier se prit à rugir, à

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fouetter la terre de sa queue, à hérisser sa Tauve crinière ; tout son corps se contracta sur lui-mêmp, et il allait s'élancer; mais un éclair, bientôt suivi d'un autre, jaillit du fusil de Gazaïn, et, atteint à la fols à la tête et en avant de Pépaule^ le roi de la vallée s'afTaissa sans vie sur le sable.

Avant dix heures du matin, Gazaïn était de retour à Massouah, suivi d'un chameau qui portait, d'un côté, le gibier demandé par son maître; de l'autre, la dépouille de son gibier à lui. Celte fourrure, il ne l'eijt pas troquée contre une couronne. C'était un trophée devant lequel pâlirait la gloire du guerrier de son village à la hutte duquel étaient appendus le plus de guéday humains. Une ovation accueillerait le retour du chasseur au milieu des siens; les jeunes filles se disputeraient son amour, et, lorsqu'il lui plairait de travailler à la procréation de l'espèce humaine, son premier-né dormirait sur la dépouille du lion. Or, en Abyssinie, un tel lit est un luxe réservé aux princes, et l'enfant qui a grandi dans un tel berceau ne peut manquer de devenir fort et brave comme le redoutable animal qui en a fait les frais.

Les afTaires qui m'avaient appelé à Massouah étaient à peu près terminées, lorsqu'on signala un navire européen à la corne duquel se déployait un pavillon inconnu. Ce pavillon était celui de la France, et ce navire était iç brick la Grenouille,

appartenant à la maison Régis frères, de Marseille. Je courus au port.

Le brick français partait le lendemain pour Djeddah, et le capitaine Bisson m'offrait obligeamment passage à son bord.

On mit à la voile dès le point du jour, par ud vent do sud qui tomba dans la nuit suivante, et fit place à une brise carabinée du nord-est, avec laquelle le navire ne pouvait que louvoyer de la côte d'Afrique à la côté arabe, s'élevant en latitude avec tant de lenteur, qu'il nous eût fallu plus d'un mois pour nous rendre à notre destination.

Le troisième jour, le vent fraîchit encore ; le quatrième, il souffla par rafales si violentes, que nous dûmes fuir à la cape, tous les ris pris, sur une mer blanche d'écume, comme si à sa surface eût flotté une couche de neige.

Au dixième jour de route, un des Malgaches qui faisaient partie de l'équipage se plaignit d'une légère indisposition. Son mal empira dans la nuit, et, le lendemain, on le trouva mort dans son hamac. Ses camarades l'y roulèrent comme dans un linceul, et, la nuit venue, il fut déposé sur le gaillard d'avant avec un falot allumé près de la tête. Il était chrétien et catholique comme ses compagnons. Aussi ces derniers passèrent-ils la nuit à psalmodier les prières de l'église romaine. Lèvent qui mugissait dans les agrès accompagnait celle

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récitation monotone de ses aigres ciameurs ; ia vague venait battre régulièrement contre les flancs du navire avec le bruit sourd d'un coup de baguette sur une caisse tendue d'un crêpe , et les éclabbussures tombaient sur le mort comme les gouttes d'eau bénite que l'on jette sur une bière.

Ce capitaine, désirant atterrir à quelque île pour y enterrer le malheureux Malgache , fil route toute la nuit, le cap sur les îles le plus à l'ouest de l'archipel de Farsan. Mais, au jour, le navire se trouva par le travers de brisants formidables : il fallut virer de bord.^ Comme les vingt -quatre heures de délai prescrites par la loi étaient écoulées, on ouvrit les panneaux d'un sabord ; l'extrémité de la planche sur laquelle était couché le cadavre fut appuyée contre l'ouverture; l'autre extrémité fut soulevée, de manière à former un plan incliné, sur lequel les dépouilles mortelles du matelot glissèrent pour tomber dans l'éternité, et l'abîme se referma sur sa proie.

Ce ne fut que dix-sept jours après notre départ delà côte d'Afrique que la Grenouille vint mouiller à l'entrée d'une rade que la vase comble peu à peu, et que ferme presque entièrement une double ligne de récifs.

Au fond de cette rade, de la mer. au sommet d'une colline peu élevée, se déploie un amphithéâtre de maisons blanchies à la chaux, qui, de

loin, ressemblent à des cubes de pierre de taille épars sur un chantier. Du milieu de ces maisons montent les fûts d'une dizaine de minarets d'ailleurs peu élégants, et dont quelques-uns pencbent. Une vieille muraille, dont les angles saillants* sont protégés par des fortins, enferme le tout dans son enceinte. En deçà des maisons, des barques arates dorment sur leurs ancres comme des oiseaux de mer fatigués, tandis que de légères embarcations gagnent le large sous le souffle de la brise qui gonfle leur voile triangulaire.

Tel est Taspect sous lequel Djeddah apparaît au voyageur qui arrive comme nous du côté de la mer.

Du côté de la terre, ce port de la Mecque, qui est, en outre, la seconde ville du Béléd-el-Ahrameïn, est enveloppé de toutes parts par un morne désert, paysage de sables et de montagnes nues qui flamboient sous un ciel rutilant, et ou l'œil attristé ne s'arrête que sur des buissons racliitiques et sans verdure, sur des tombes humblement couchées autour d'une coupole blanche; celle-ci marque la fosse d'Eve, la mère des races humaines.

Quand à la ville elle-même, ses maisons sont vastes et bien bâties; quelques-unes, par l'air étrange de leur architecture, font penser aux pagodes malabares. Toutes sont remarquables par l'ornementation qui enjolive les portes et les mouscharabiéh, quelquefois trop surchargées de fleurs

dans le goût indien, mais souvent admirables de richesse et de grâce. Du reste, hors fe trèfle, auquel les portes et les fenêtres empruntent leur gracieux enchevêtrement de courbes, et qui aime à courir en dentelles de pierre sur les terrasses des mosquées, rien ne rappelle la manière nationale. C'est que l'art arabe, voyageur comme le Bédouin, aventureux comme les chefs qui promenèrent l'étendard du Prophète sur la plus grande partie de Tancien monde, émigra de bonne heure avec les khalifes, sema en enfant prodigue toutes ses merveilles de Samarkand au Maroc, de Cordoue au Caire, et s'éteignit sur la terre étrangère ; si bien que c'est à peine s'il est resté souvenir de lui dans la péninsule où il prit naissance.

Mais le côté le plus saillant de Djeddah est à coup sûr la variété infinie des races et des costumes. Tous les peuples de l'islam se sont donné rendez-vous sur ce coin de terre, héritage d'Abraham et d'ismaël, berceau du Prophète, patrie de tant de héros. Tandis que les trois portes de Djeddah vomissent des flots de caravanes, des nuées de barques arabes, nombre de gros navires de l'Inde, lui apportent les produits des quatre parties du monde, ainsi que des milliers de pèlerins qui, en mettant le pied sur cette plage bénie, doivent se dépouiller de leurs vêtements, et s'envelopper de la toile qui leur servira un jour de suaire.

Aussi, rien de pittoresque comme les rues populeuses de cette Babel eu miniature, quelques mois avant et quelques mois après le pèlerinage.

Partout ce sont des groupes de Malais ou d'Indiens habillés d'étoffes éclatantes; partout des Takrouris presque nus dorment, bommes et femmes, derrière le premier pan de muraille qui projette un peu d'ombre. Ici des djellabs donakil poussent vers les bazars des esclaves de toutes les parties de l'Afrique qui iront peupler les barems de l'Orient. Là passent des derviches persans ou des santons arabes désba billes et poilus comme des saints Jérôme. Plus loin, de pauvres Bédouins insoucieux du soleil et des bouffées du simoun qui viennent de terre, drapés fièrement dans leur sayon de grosse bure que relève le fourreau de cuivre de la djambiéh et la tête enveloppée dans les plis de la saumada rouge rayée de soie jaune, surveillent leurs chameaux accroupis à terre.

A côté du Bédouin, qui a gardé les allures indépendantes aussi bien que les traditions hospitalières du désert, vont et viennent des citadins, au caftan de soie traînant jusqu'à terre, au turban de cachemire ou de mousseline éclatante de blancheur. Çà et là, des femmes voilées glissent dans la foule, comme des fantômes dont on ne voit que les grands yeux noirs et les mains rougies par le henné. Au milieu de cette cohue vaguent des

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Ârnaates, dont la eeiotare de cuir se hérisse de poignards et de pistolets; des Turcs caracolent sur de magnifiques cavales arabes; des chelks fuient sur des dromadaires dont le trot rapide fait voltiger derrière eux les piis de Tabbayél) blanc.

Si c'est un vendredi, vers le milieu du jour, une légion de kawas au long rotin ouvrent un large sillon à travers celte mer de turbans de toutes les couleurs; des bizam à pied, des kourder à cbeval viennent derrière eux; derrière ceux-ci, des musiciens remplissent l'air du fracas assourdissant de leurs timbales ; derrière encore, un homme monté sur un magnifique cheval, dont la housse couverte de sequins resplendit au soleil, s'incline à peine devant la foule tremblante : c'est le pacha du Béléd-el-Ahrameïn, qui se rend à la mosquée pour la prière publique.

A cause de sa position au bord de la mer, contre laquelle le désert qui l'environne semble l'acculer, la température de Djeddah est plus élevée que sur nul autre point du littoral arabe. Ce n'est guère que sur le soir que l'Européen peut se hasarder hors de Vokél où il a pris son logement, alors que la brise du large jette un peu de fraîcheur dans l'atmosphère raréfiée par la chaleur du jour.

Il est, non loin du port, une grande place, quadrilatère irrégulier, dont trois côtés sont des lignes continues de cafés. Là se réunit, au tomber de ia

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nuit, tout ce qa'll y a d'hommes dans la ville. Les lampes s'allument, le toumbéki brûle dans le godet de terre des narguiléh ; une odorante vapeur enveloppe la foule des fumeurs nonchalamment couchés sur les sérirs, tandis qu'un conteur dit de longues histoires burlesques ou merveilleuses, ou lit à ses auditeurs silencieux le roman d^'Antar, ou leur récite l'épopée populaire dont Abou-Zeîd, le chevalier errant des légendes arabes, est le gigantesque héros.

Un de ces cafés sert de corps de garde à quelques soldats irréguliers, qui, lorsque la foule s'est retirée, vont s'asseoir à l'écart et passent la nuit à tourmenter les cordes d'airain d'une guzla à long manche et à caisse sonore, très-petite, sur laquelle ils répètent les airs doux et tristes des villages rouméliotes ou des montagnes de l'Albanie, souvenirs dévorants qui font pleurer comme des enfants ces aventuriers, moitié bandits, moitié soldats, que ne défend point du mal du pays l'arsenal suspendu à leur ceinture.

A cette heure aussi, les femmes vont respirer le frais sur les hautes terrasses; les causeries s'y prolongent bien avant dans la nuit, et, si vous traversez un peu tard une rue déserte, écoutez : des paroles mystérieuses, que murmurent de petites voix flùtées et mignardes, se croisent au-dessus de votre têle, emportées par la brise.

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Longtemps après que tout bruit s'est assoupi dans la ville, au-dessus des lamentations de la vague sur la grève, monte Je bruit du tam-tam qui anime les danses des matelots à bord de leurs navires.

Lorsque ce dernier bruit s'est éteint à son tour, la voix du mohaden ne tarde pas à se faire entendre, solennelle comme un cri de la terre vers le Dieu de lumière, dont le soleil se lève en ce moment derrière le rideau d'azur des montagnes de la Mecque.

11 y aurait certes beaucoup à dire sur l'importance politique et commerciale de Djeddah, qui est peutêtre le plus riche marché de l'Asie ; ce serait surtout le lieu de parler de la Mecque, de son influence sur le monde musulman comme centre religieux, et du temple qui y attire annuellement plus de quatre-vingt mille pèlerins. Mais, outre que je courrais le risque de répéter ce que tant d'autres ont déjà dit, des prétentions aussi ambitieuses ne sauraient convenir ni au cadre que je me suis tracé, ni au caractère plus modeste de ces simples récits de chasseur. Je me borne donc à transcrire ici, en le faisant précéder de quelques détails topographiques indispensables, un épisode de la guerre contre les wababites, ces terribles sectaires queMéhémet-Ali vainquit sans les dompter. Cet épisode a pris place depuis longtemps

parmi les conles qui ont cours sous la lente du Bédouin, et je lui trouvai un cachet particulier, je ne sais quelle saveur du désert que je m'estimerais heureux d'avoir conservé à ma version.

En sortant de la Mecque, la route du Nesdj, ou plateau central, s'engage dans les montagnes de la chaîne arabique, gravit le djebel el Kara, redescend ensuite par le versant oriental vers une bourgade cachée au creux d'une gorge qu'emplissent des vergers d'amandiers, d'abricotiers, de citronniers. Comme des prisonniers qui retrouvent enfin leur liberté, les malsonnettes du village semblent se luir et se dispersent capricieusement au bord des eaux vives, dans la moire mouvante des arbres en. fleur, sous des berceaux de vigne peuplés de bulbuls qui chantent leurs amours avec les roses. La stérilité des montagnes de granit qui encaissent la vallée, l'aspect plus lugubre encore de la plaine qui fuit dans un horizon infini de solitudes arides, donnent un prestige de plus à la riche oasis. Ce riant Éden, que les riches seuls vivifient pendant les mois les plus chauds de l'année, s'appelle Taïf.

Au delà de l'heureuse bourgade, la route s'enfonce dans des steppes torréfiés du soleil. Au bout de trois longues marches, le voyageur voit son dromadaire doubler t'impéluosité de sa course en bu-

mant l'air, eomme s'il sentait passer l'humide fraîcheur de l'eau.

Tout à coup, le sol semble se dérober sous ses pieds; son œil plonge jusqu'au fond d'un large sillon creusé par les pluies qui tombent l'hiver dans les montagnes, et de ce repli de l'immense plateau jaillit comme par enchantement un merveilleux paysage. Une forêt de dattiers remplit toute la largeur de la vallée, se tord comme elle en vastes ondulations qui ont l'air de s'amoindrir à mesure qu'elles s'éloignent, puis s'éteignent en un filet indécis comme une légère traînée d'azur à la surface d'un plan rougèâtre. Des villages aux malsons de brique simplement séchée au soleil s'adossent contre le revers de ce sillon tortueux ; d'autres se perdent au milieu des dattiers, sous les larges feuilles des figuiers. Le vent répand au loin cette senteur si saine que la végétation abandonne à l'air.

Dans ce torrent de verdure qui a remplacé les eaux d'orage, les colombes roucoulent, les oiseaux gazouillent, les coqs chantent, les femmes s'ap^ pellentd'un village à l'autre; des esclaves noirs, occupés à putier de l'eau, charment leur rude labeur par quelque mélodie africaine suave et douce, et les bascules des puits grincent comme une plainte au milieu de tout ce calme bonheur. Ces bruits de la vie se muiliplient à mesure que l'on II. 11

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S'abaisse vers la forêl, que Ton pénètre plus avant sous la voûte toujours verte des palmes bruissant, ainsi qu'une eau courante, au souffle de la brise. Enfin, à travers ces colonnes aux fûts grisâtres, autour desquelles s'enroulent des jasmins odorants ou des dolichos dont les fleurs ressemblent à un papillon d'azur, l'on arrive au lit du torrent, encombré de sénés, de coloquintes, de tamarins nains dont les branches ploient sous le poids de guêpiers verts et jaunes, criblé de puits autour desquels se pressent d'innombrables troupeaux de chameaux, de moutons, de chèvres.

Cette vallée, c'est l'ouadi Tarabah; ces villages sont ceux des Béni-Bougoum ; ces esclaves noirs, dont la sueur fertilise les dattiers, appartiennent à leurs sept fractions, ainsi que la foret parfumée, ainsi que les troupeaux mugissants.

Les Béni-Bougoum. sont une des plus puissantes tribus du Beléd-el-Ahrameïn. Ils comptent près de soixante mille fusils, c'est-à-dire soixante mille hommes pour la guerre. L'ouadi Tarabah n'est qu'une partie de leurs richesses ; leurs Iroopeaux sont immenses, et, tandis que les esclaves noirs, commis à la culture des dattjers, gardent rouadi, la tribu elle-même couvre les déserts de l'est de camps qu'elle transplante de pâturage en pâturage, jusqu'au moment où la maturité des dattes la rappelle vers sa fertile vallée.

Or, il y a trente-six ans, au moment où la borde vagabonde était ainsi dispersée dans les steppes, les noirs envoyèrent courrier sur courrier ù leurs maîtres pour les prévenir de l'approche des régiments égyptiens, commandés par Mahomed-Bek, beau-frère de Méliémet-AII. Ces régiments n'étaient que l'avant-garde de l'armée avec laquelle le viceroi, qui n'avait pas encore quitté la Mecque, allait s'élancer lui-même à la poursuite des wababltes et de Soboud, leur chef.

Au reçu de ces nouvelles, les Béni-Bougoum se hâtèrent de regagner leurs plantations, qu'il s'agissait de défendre. Us arrivèrent trop lard : les Égyptiens avaient envahi Touadi, et ses arbres étalent complètement dépouillés de leur dattes à moitié mûres. Un premier engagement eut lieu. Devant les masses de Bédouins, l'avant-garde, qui craignait d'être coupée du gros de l'armée, battit en retraite jusqu'au puits de Kharredj«

Quand le bruit de cet échec parvint au pacha, envoyant des rides d'un sinistre augure plisser son front, tous les officiers tremblèrent. Pourtant la formidable colère de Méhémet-AIi se contenta d'une seule victime; le vice-roi cassa lui-même la tête au malheureux courrier d'un coup de pistolet ; puis 11 Ût immédiatement mettre en marche tout ce qii'il trouva de Nizams et de cavalerie sous sa main, et partit de sa personne dans la nuit.

Le lendemain au soir, il rejoignait son avantgarde au puits de Ktiarredj, autour duquel tombèrent encore deux ou trois tètes, et, le jour suivant, au coucher du soieii, l'armée tout entière se remit en route.

Au matin, elle n'avait plus entre elle et l'ouadi Tarabah qu'un espace d'une profondeur d'un peu plus d'une demi-Iiieue, sur lequel galopaient des nuées de cavaliers montés sur des chevaux de race nesdji pure, ou des dromadaires légers comme le vent. Des cris de guerre partaient de chacun de ces tourbillons, qui passaient et repassaient devant le front de bataille des Égyptiens.

A un moment donné, toute cette tourbe se rua avec furie sur les colonnes de Nizams et les enveloppa d'une ceinture de feu.

Alors une autre ligne de feu s'alluma le long des rangs égyptiens, et le vide qui séparait les deux armées se remplit de nuages de fumée noire, que les balles perçaient en tous sens et que le boulet turc déchirait de seconde en seconde. Deux fois les Béni-Bougoum se lancèrent sur les rangs ennemis, à travers cette sombre brume ; deux fols leurs longues lances, ornées de houpes de plumes d'autruches noires, se croisèrent avec les baïonnettes des Nizams; deux fois ils durent reculer sous le feu meurtrier qui les accueillait. A ce dernier mouvement de retraite, une des divisions

égyptiennes» venant à s'ouvrir comme un battant de porte, démasqua Ja cavalerie turque, ouragan rapide qui atteignit les Bédouins, rompus par la mitraille, et les rejeta dans la vallée. Le terrain qu'abandonnaient les Bénl-Bougoum demeurait couvert de leurs morts.

Au nombre de ces derniers se trouvait le cheik des Béni-Sinan, l'une des sept fractions, jeune bomme de vingt-cinq ans à peine, auquel obéissait les contingents de toute la tribu. 11 laissait deux enfants en bas âge et une jeune femme renommée dans rouadi par sa beauté et son énergie toute masculine. Elle s'appelait Ghalia. Bien qu'elle n'eût alors que seize ans, c'était une femme de haute taille, svelte comme les palmiers sous lesquels elle était née, agiie comme les cavales indomptées qu'elle montait avec l'assurance et la dextérité d'un cavalier consommé.

Quand on lui rapporta le cadavre de son mari, au lieu de pleurer comme les autres veuves, Gbalia dépouilla ce corps mort de la cotte de mailles rouge de sang, faussée par les balles, qui le couvrait de ses plis de fer, et s'en revêtit. Prenant ensuite une lance et jetant derrière son épaule un fusil à mèche, elle s'élança sur les reins d'une jument noire comme l'aile du corbeau, et, dirigée par le bruit de la fusillade, elle vola audevant des Égyptiens.

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Démoralisés par leur défaite, les Béni-Bougoum fuyaient devant eux. A celte vue, la jeune femme poussa un cri de rage ; elle éclata en reproches qui firent monter le rouge au front des fuyards et les ramenèrent au combat. Il y a chez ces ardentes natures du désert des paroles qui font explosion, des fibres qui s'irritent au moindre toucher, des sentiments qu'on ne remue jamais en vain.

Élevée sous la tente, bercée avec les légendes bédouines pleines du même amour exalté pour la gloire, des mêmes délicatesses pour la femme qui ont inspiré le romancero espagnol et nos contes de chevalerie, il avait suffi à Ghalia de quelques mots pour transformer en héros ces mêmes hommes qui fuyaient un instant auparavant. D'ailleurs, comment auraieut-ils reculé quand une femme, presque une enfant, leur donnait l'exemple?

Ensuite, il y avait en elle, en ce moment, quelque chose de surhumain. Le vent agitait sa chevelure d'ébène; le soleil faisait flamboyer sa cotte de mailles; sa cavale, dont les naseaux sanglants aspiraient la vapeur de la poudre, bondissait furieuse. Puis chez la jeune femme, par un bizarre phénomène, tout à coup la voix de la colombe avait fait place au cri rauque de la panthère, et, à son air inspiré, à sa lèvre dédaigneuse, à son œil étincelant comme le fer des lances, à la voir passer au milieu du tourbillon qui semait la mort autour

d'elle, les Béni-Bougoum durent la prendre pour une propiiétesse.

Aussi il se forma au-devant des Egyptiens un mur d'bommes si épais, que le boulet y mourait dans la chair sans le rompre. Des corps vivants remplaçaient sans cesse les corps morts; les cimes des dattiers se remplirent de tirailleurs dont le feu plongeait dans les rangs ennemis ; à chaque instant .des Bédouins nus, sans autres armes que le sabre et le poignard, se ruaient sur les Nizams, qui ployaient sous ce choc irrésistible; le feu s'éteignait, parce que les canons des fusils se remplissaient du sang qui découlait le long de la douille des baïonnettes, toutes tordues à force de percer des poitrines ; les mourants se jetaient au cou des Égyptiens et les poignardaient; d'autres saisissaient les canons par la gueule, ou cramponnaient aux affûts leurs mains fermées par la mort. On eût dit que ces hommes n'avaient d'autre but que d'enterrer les pièces sous un amas de cadavres. Méhémet-Ali lui-même était frappé de stupeur; ce n'était plus à des êtres humains qu'il avait affaire, mais à une horde de bêles fauves furieuses; ce mépris de la mort, cet héroïsme allaient jusqu'à l'insanité la plus effrayante. Il dut reculer devant cette tempête.

Le lendemain, dès l'aube, l'attaque recommença. La résistance des Bédouins fut aussi opiniâtre, et,

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pour la deuxième fois, Mébémet-Âli fut contrainl de battre en retraite.

Le troisième Jour, le paclia fit attaquer le principal village de l'ouadi. Les Béni-Bougoom le défendirent assez longtemps pour y attirer l'effort principal des Égyptiens.

Tout à coup, des clameurs retentirent du eéié opposé : c'étaient des masses de cavalerie compactes, serrées, qui s'abattaient sur les derrières de l'armée du vice-roi, en même temps que les Bédouins évacuaient le village, en laissant l'incendie allumé dans cbaque maison. Les cartoaches sautaient dans les gibernes des Nizams ; des compagnies entières se trouvèrent enfermées dans les flammes et y périrent. Il fallut fuir une troisième fois sous l'avalanche de cavaliers conduits par Gbalia, qui était partout, belle, échevelée, rugissante comme l'esprit des batailles.

Mébémet-Âli écumait de rage.

— Dix mille bourses à qui me débarrassera du chef des Bédouins! s*écria-t-il en passant au milieu de ses beaux régiments décimés par trois jours de lutte.

Alors, un prisonnier qu'emmenaient les Nizams ne put s'empêcher de dire :

— Combien payeras-tu donc la tête des hommes si tu estimes à un si haut prix celle d'une femme?

— Que dit ce chien ? demanda le pacha.

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— Je dis, continua l'Arabe, qu'en ce moment les Béni-Bougounî n'ont d'autre chef que GhaNa, la femme d'un de leurs cbeiks tué le premier jour de bataille !

Le \lce-roi, confondu, hésita un moment. Il y avait en cet homme extraordinaire deux natures qui se disputaient tous les actes de sa vie, comme le bon et le mauvais ange. Cette fois, les bons instincts remportèrent sur son orgueil en révolte.

Le prisonnier, mis en liberté, fut chargé de porter aux Béni-Bougoum les propositions du pacha.

Méhémet'ÂlI, entraîné par son admiration pour tout ce qui était grand, n'avait plus que du respect pour le chef qu'il avait vu passer dans la mêlée comme un météore, et dont il avait été au moment de mettre la tête à prix. Aussi lui offrit-il la paix. Noji -seulement ses régiments respecteraient les plantations et les troupeaux des Béni-Bougoum, mais encore 11 payerait le prix du sang, pour qu'entre lui et les Bédouins il n'y eût plus de prétexte d'inimftjé. Quant à la femme qui s'était faite homme pour sauver l'indépendance des siens, il lui réserviait les honneurs que l'on ne rend d'ordinaire qu'aux chefs que leur bravoure et leurs services militaires ont élevés au-dessus de tous.

Ces propositions furent acceptées, et, deux jours après, Ghalia, suivie des notables des sept frac-

tiens, ainsi que d'une nombreuse escorte, se rendit sous la tente de Méhémet-Ali/ >

En dépouillant la cotte de mailles, la jeune femme avait repris les habits et la timidité de son sexe. Elle avait la figure découverte comme toutes les Bédouines : aussi put-on la voir rougir, lorsqu'aux approches du camp égyptien, les soldats, entraînés par leur enthousiasme instinctif, se précipitèrent sur son passage pour acclamer et applaudir l'héroïne, et, quand le vice-roi attacha lui-même sur le mésayèh de soie de son ennemie les insignes du grade de colonel, consistant en une étoile et un croissant de diamants, Ghalia, la veille impassible sous la mitraille, put à peine balbutier un remercîmcnt.

\ Depuis lors, les Béni-Bougoum ne prononcent qu'avec orgueil le nom de Ghalia-Bek, qui vainquit Méhémet-AIi par trois fois.

Un mois s'était écoulé depuis mon arrivée à Djeddah. J'avais retrouvé M. Arnaud, dont la santé s'élait un peu améliorée, mais qui était toujours trop gravement malade pour qu'il fût possible de songer à une seconde excursion dans l'Yénien. Nous nous disposions donc à regagner l'Egypte, lorsqu'un accident imprévu vint nous donner un autre compagnon de voyage. Ce fut M. Fresnel, notre savant orientaliste, consul de France en Arabie, en qui j'avais trouvé cet accueil -

dont les voyageurs qui ont visité la mer Rouge pourraient dire la cordialilé et les formes pleines d'une urbanité de si bon goût.

Un soir, dans sa promenade habituelle hors des remparts de la ville, il arriva à M. Fresnelde passer à côté d'un camp de cavalerie turque irrégulière et d'être accosté par un soldat ivre qui, après avoir vomi contre lui les injures les plus grossières, lui lâcba un coup de pistolet presque à bout portant. Heureusement, la main du misérable trembla, et M. FresncI en fut quitte pour entendre la balle silïler à ses oreilles.

Tout cela s'était passé à dix pas d'un sandjâk, ou cbef d'escadron, qui se refusa à faire arrêter ce frénétique. Haçib-Paclia, gouverneur de la province, se refusa également à punir l'offlcier et l'assassin, et M. Fresnel dut se résoudre à partir avec nous. Ses préparatifs et les nôtres furent bientôt terminés; une barque fut affrétée pour Kosséir, et le départ était fixé au vendredi suivant, jour que les musulmans estiment heureux, lorsque mourut un autre des matelots de la Grenouille, Celle circonstance fit encore ajourner le moment où nous devions quitter une côte aussi inhospitalière.

Il est au sud de Djeddah une petite coupole entourée d'une clôture en ruine que l'on appelle Abou-el-Aïoun (le père des fontaines) : c'est le cimetière des chrétiens.

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Nous noas joignîmes au cortège qui accompagnait le malheureux matelotà sa dernière deoieore. C'était, d'ailleurs, un pèlerinage pieux à la tombe de tant de pauvres voyageurs comme nous que la mort était venue surprendre en route, si loin (te la terre natale, et qui dormaient sous le sable bQmJde de cette grève désolée sur laquelle la vague dit sans cesse un chant de deuil.

Nous entrâmes avec un indicible serrement de cœur sous l'étroite voûte qui sert de chapelle mortuaire. La porte de ce champ de repos éternel avait été brisée par des mains sacrilèges; des ossements humains, que les chiens avaient rongés à moitié, étaient épars sur le sol. Poursuivis de la haine des musulmans pendant leur vie, ici les chrétiens ne sont pas même sûrs de trouver dans la tombe un asile inviolable. Pendant l'occupatioii égyptienne, les officiers européens au service du vice-roi s'aperçurent que les tombes de leurs camarades étaient violées par suite delà plus absurde des superstitions. Pour se guérir de la stérilité, les femmes arabes se rendaient de nuit dans le cimetière d'Abou-el-Aïoun, en foulaient les tombeaux, se couvraient de cette terre mêlée de détritus humains, et se purifiaient ensuite par une ablution religieuse. En se retirant, elles emportaient des os qui, réduits en poudre et pris à l'intérieur, devaient les rendre fécondes, il en venait de toutes

les tribus voisines, et même de la Mecque. Quelques-unes furent arrêtées par des patrouilles et mises sous ie bâton ; mais cela ne découragea point ces malheureuses.

(5d essaya alors de clore le cimetière; mais la porte de i'eneeinte fut brisée, et les profanations recommencèrent.

Enfin, le jour du départ arriva, et la saïa qui devait nous emporter vers l'Egypte mit à la voile.

Depuis la reine de Saba, depuis Salomon, dont les flottes, parties du fond du golfe Ëlanitique s'en allaient chercher l'or d'Ophir, sur la côte orientale d'Afrique, il est probable que la navigation des Arabes n'a pas plus progressé que leur architecture navale. Se hasarder en pleine mer est toujours une affaire capitale pour leurs marins, qui ne s'y décident qu'après avoir invoqué le Prophète et toute une légion de santons. Encore, chaque vague, chaque bouffée de brise un peu fraîche jettent-elles la consternation dans tout l'équipage.

Aussi devions-nous nous résigner à longer longtemps la côte de la péninsule; à marcher le jour

am SOUVENIRS d un voyage

seulement, sans jamais perdre de vue les montagnes; à chercher chaque soir un refuge au fond de quelque crique bien tranquille ou derrière un îlot, derrière un récif qui brisât la lame.

Mais, s'il a peur de la haute mer, en revanche le marin arabe n'a point son pareil pour courir au milieu des bancs de madrépores qui bordent ies deux rives de la mer Rouge. Il n'a pas besoin de carte pour glisser au milieu de ce dédale d'écueils, où un canot européen n'avancerait que la sonde à la main; il en connaît les moindres détours, les passes les plus étroites. Pêcheur ou fils de pêcheur, son enfance s'est passée à aller de l'un à l'autre; ils lui sont familiers, presque amis; et vous diriez que ce n'est point lui qui prend la peine de les éviter, mais bien eux qui se rangent sur son passage! D'ailleurs, sa barque, à laquelle il y aurait tant à reprendre quant à ia construation et au gréement, et qui presque toujours fait eau par toutes les coutures, semble construite exprès pour ce terrible jeu de bague dont votre pilote vous régale tout le long du jour. Elle obéit à la barre avec la souplesse, avec la docile précision du cheval le mieux dressé; son énorme voile lui donne le vol rapide des mouettes; le plus fin voilier de nos navires ne pourrait serrer le vent d'aussi près, et la plus mauvaise de ces grossières embarcations peut courir presque dans le lit de la brise, qui

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pourtant souffle du point sur lequel elle a le cap.

Nous nous trouvions précisément dans ce dernier cas, c'est-à-dire que le vent, soufflant du nofd-est, nous était tout à fait contraire. Aussi pour parcourir une distance que l'on franchit ordinairement en deux jours, nous en fallut-il huit, après lesquels^ nous vînmes mouiller à Racko. C'est le nom que l'on donne à une rade assez profonde qui, vue de la mer, semble aller se perdre au milieu d'un bois de dattiers dont les cimes élégantes se découpent sur le fond d'ocre des montagnes arides qui ferment l'horizon du côté de l'est. Une kariéh ou village arabe, cachée dans ces dattiers comme un nid d'oiseau, et qui laisse échapper par chacun de ses toits une légère fumée d'azur; au bord de la rade, un fortin turc, autour duquel errent les chevaux des cavaliers irréguiiers qui le gardent, tel est le paysage que l'on a devant sol, du point sur lequel nous venions de relâcher.

Les montagnes de l'est sont coupées par une gorge, ou plutôt par une crevasse au fond de laquelle les rayons du soleil ne pénètrent que vers l'heure de midi, et qu'une ligne noire, courant au hasard à travers des sommets chauves tout étincelants de lumière, désigne seule à l'œil.

Il y a trois ans, les ruisseaux qui sourdent du pied des roches granitiques, l'ombre qu'elles pro-

jettent sur cette longue fissure^ en faisaient le lieu où la tribu à laquelle est échue cette partie de la côte aimait à dresser ses tentes brunes. Aujourd'hui, au contraire, elle l'évite avec soin, et le Bédouin dont les chameaux se sont égarés dans la vallée maudite n'y pénètre qu'en tremblant.

Vers la fin de 1847, la tribu voisine était commandée par un chef que, comme descendant d'un renégat grec, les Bédouins connaissaient surtout sous le nom de cheilL Roumi. Or, ce cheik s'opposait de tout son pouvoir à ce que le fortin qui aujourd'hui commande la rade fût élevé. H y voyait une menace permanente contre l'indépendance des siens, et cela durait depuis un an, en dépit de tput ce qu'avait pu faire Osman-Pacha, gouverneur du Beléd-el-Ahrameïn. Les forces turques de toute la province n'eussent point suffi à vaincre la résistaDte du cheik, qui commandait à une horde aussi aguerrie que nombreuse.

Un soir, vers l'jieure de Tasser, une douzaine de cavaliers, armés comme des hommes qui parcourent des déserts peu sûrs, parurent à l'entrée de la gorge, et s'avancèrent au petit pas vers les camps, composés de quelques tentes seulement, à cause de l'exiguïté de l'espace, qui se succédaient sur toute la longueur de l'étroite vallée.

En passant devant chacune de ces agrégations de familles, les cavaliers se hâtaient de dire qu'ils

étaient porteurs d'une lettre d'Osman-Pacba, ainsi que d'uD bénisch d'investiture pour le clieil^; et les Bédouins de répondre :

— Qu'Aiiabl bénisse le gouverneur et le sultan son maître t Vous trouverez le cbeik à l'autre bout de Touadi.

Ces eavâliers étaient des bommes pris dans les eorps francs au service de la Porte ; ils escortaient un de leurs ofQciers, depuis lors tristement célèbre sous le nom de Kourdi-Osman.

Les cavaliers turcs trouvèrent, en effet, à l'entrée de la plaine un dernier camp, près duquel ils mirent pied à terre, et, tandis que les soldats du pacba étaient répartis entre les t.entes voisines, le cbeik Rouml conduisait l'officier sous la sienne.

La lettre du gouverneur fut lue, le béniscb en drap rouge fut jeté sur les épaules du cbef bédouin, et le porteur de ces deux gages de réconciliation fut reçu avec toute la loyale conûance de l'hospitalité arabe. Une esclave lui lava les pieds ; le cbeik et ton bote firent la prière du coucber du soleil sur la même natte ; puis l'on apporta le pain et le sel, ces deux symboles de l'alliance qui s'établit entre le Bédouin et l'étranger qui est venu s'asseoir à son foyer, et l'on servit le mouton tué en l'bonneur de l'officier turc.

Le repas fini, toutes les figures respiraient la joie. Seul un esclave noir, qui avait vu naître le

cheik et dont les cheveux blancs avaient réclat de la neige, semblait en proie à une inquiétude qui se trahissait par des signes visibles. Ainsi ce fut avec une répugnance marquée qu'il servit â laver à l'hôte. Quand vint le tour de son maître, il ne put s'empêcher de lui dire à voix basse :

— C'est singulier! le bénisch que l'envoie le pacha, d'un si beau rouge, vu au grand jour, me semble prendre, à la lueur de la lampe, la lugubre couleur du sang î

Le cheik haussa les épaules et alla s'asseoir près du sandjâk.

La tente était pleine : le cheik, ses enfants, ses deux frères, avec leurs enfants aussi, et d'autres parents encore. Ils étaient réunis pour fêter la venue de l'étranger. Ils étaient vingt-deux en tout, tous accroupis en cercle autour de la pièce de bois qui marquait le centre de la tente. L'on servit le café, et la conversation s'engagea.

Lorsqu'elle sembla languir, l'officier turc frappa ses mains Tune dans l'autre, et un de ses cavaliers parut à la porte. C'était un Albanais de haute stature, aux épaules herculéennes, dont la figure respirait la malice, plutôt que la gaieté. Et pourtant un bonnet en peau de chacal, dont la longue queue retombait sur son dos, remplaçait sur sa tête le fez^ qui est la coiffure commune. Ce bonnet, entouré de rangées de grelots qui tintaient à chacun

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de ses mouvemeots, et taillé en pain de sucre comme le long cornet dont il est de convention de coiffer les astrologues, est ici la marque dislinctive des bouffons ou soutari que chaque chef un peu important entretient à sa solde.

— Sôfl, dit le sandjâk, tâche d'amuser un peu ces braves gens, qui nous accueillent si bien, et surtout vieille à ta langue.

Le bouffon s'inclina en signe d'obéissance, s'assit au milieu du cercle et débuta par ses meilleurs contes.

Les Bédouins se tordaient dans un rire inextinguible, lorsqu'en dehors de la tente un chien se prit à hurler de la façon la plus lamentable. L'esclave noir tressaillit, et, se glissant jusqu'à son maître, lui dit à l'oreille :

— Il paraît que, comme moi. Ion chien flaire du sang; je vais faire armer tout le monde, et l'on surveillera de près ces hôtes de malheur.

— Je te le défends, répondit sévèrement le cheik. Laisse-moi , maintenant.

Mais le noir n'avait pas été le seul impressionné par les aboiements funèbres du chien : superstitieux comme des Arabes, les assistants avaient senti tout à coup leur gaieté s*en aller, et Sôii dut recourir à ses farces les plus burlesques pour dérider leurs fronts une seconde fois.

Pour l'une de ses bouffonneries, il lui avait fallu

un aide, et l'un de ses camarades était accoiira. Quand il se fut accroupi sur la natte, ce dernier, simulant une cécité complète, se plaignit de la cataracte qui recouvrait ses yeux d'un voile de ténèbres.

—La cataracte ? fit le soutarl, n'est-ce que cela ? Pardieuije me fais fort de te guérir en moins de rien.

El, imitant les médecins persans, qui dans tout l'Orient ont le monopole de cette opération, il commença par s'armer d'une bûche qu'il fendit un peu» et dont il se pinça le nez, pour figurer des besicles. Ensuite, il tira son sabre, saisit la paupière du malade, dont il serrait en même temps la tête entre les deux genoux comme dans un étau, et, se penchant vers lui, il lit le geste de lui enfoncer ie bout de la lame dans la prunelle.

Sôfl s'était placé à deux pas du maîlre du logis et lui faisait face. Quant au sandjâk, quelqu'un qui l'eût examiné en ce moment, l'eût trouvé horriblement pâle ; une seconde plus tard, il s'éclipsait doucement de la tente, tandis que le soutari s'arrêtait au milieu de son opération pour en exiger le prix d'avance.

— L'argent ! disait le boufTon.

-— Mais, maître..., criait le patient.

— L'argent! ou je laisse mon aiguille dans ton œil jusqu'au jour du jugement.

— Mais au nom de Dieu, maître...

— L'argent ! l'argent ! le dis-je.

Le malade, trouvant enûn que le moment était mal cbosi pour rechigner, fit semblant de donner ce qu'on lui demandait.

— A la bonne heure, dit Sôfl, dont les yeux, ardents comme des charbons de feu , se promenèrent sur le cercle des assistants, que le rire suffoquait.

Puis il porta lentement la main à la poignée du sabre que le patient soutenait comme si la lame en eût été engagée dans son œil , et se redressant brusquement, ainsi qu'un ressert d'acier, il abattit d'un seul coup la tête du cheik. Bondissant alors par-dessus le cadavre de sa victime, il s'élança hors de la tente.

Un cri d'horreur s'échappa de toutes les bouches, et, à la vue du tronc sans tête qui roulait au milieu d'eux, les Bédouins se levèrent, pâles comme des spectres.

En ce moment de stupeur, la tente vacilla et s'abattit, entraînant*tout le monde dans sa chute. Les cavaliers du sandjâk venaient de couper les cordes qui la tendaient.

Alors commença le second acte de ce drame de sang. Prisonniers sous la lourde étoffe en poil de chameau qui les enveloppait de ses plis, les Bédouins firent de violents elforts pour se dégager;

mais tous les points de la toile soas lesquels se trahissait le moindre mouvement furent criblés de coups de fusil, dont la détonation couvrit le dernier hurlement- des victimes. Un enfant de dix à douze ans parvint à se glisser dehors; égaré par la terreur, il tomba au milieu des assassins qu'il cherchait à fuir, et une balle lui fracassa le crâne. Un second , âgé de quatre ans au plus, prenait la même direction et allait subir le même sort, lorsque le sandjâk, mû par un reste de pitié, l'enleva de terre et le cacha sous son manteau.

La fusillade ne cessa que quand la tente, étendue comme un suaire noir sur les cadavres, ne fut plus agitée par aucune convulsion. Mais le cavalier turc qui s'était prêté à jouer un rôle dans la dernière farce du soutari demeura parmi les morts : au moment où il allait s'élancer, lui aussi, hors du cercle de ces hommes condamnés à mourir, l'esclave noir s'était jeté à son cou et l'avait étranglé.

Sa sinistre mission remplie, le sandjâk et ses hommes sautèrent sur leurs cITevaux, qu'ils avaient eu- le soin de ne desseller ni do ne débrider, et s'enfuirent par la plaine qui longe la mer.

Dans chacune des tentes éparses dans la gorge, les Arabes, réveillés en sursaut par l'explosion des coups de fusil, s'étaient dressés à demi sur leurs nattes pour écouter et s'étaient recouchés, en se

souvenant que le cheik hébergeait des étrangers. Ces coups de fusil ne pouvaient être que pour faire honneur aux envoyés du pacba. Pourtant, une heure plus tard, la terrible nouvelle se répandit d'un camp à l'autre, et les cavaliers de la tribu se lancèrent sur les traces de l'assassin. II est inutile d'ajouter qu'Us ne purent les atteindre. Le cheik Roumi mort, Osman-Pacha put élever au fond de la fade de Racko le fortin qui devait commander cette partie de la côte.

Le lendemain, notre barque reprit la mer, et avant le coucher du soleil, nous pûmes doubler le raz el Abiod (cap Blanc), pointe extrême d'une plage aride qui, vers l'est, s'étend jusqu'au djebel Youb.

Des centaines de trombes, soulevées par le vent, couraient au hasard sur la grève, tournant sur elles-mêmes comme un* immense fuseau, s'arrêtant quelquefois, et ayant alors l'apparence de colonnes, derniers débris de quelque temple enseveli sous le sable du désert.

Habité par la tribu desBéni-Harb, la plus féroce, la plus inhospitalière de tout le Hedjâz, le djebel Youb tire son nom du saint homme Job, que l'on dit enterré dans ces montagnes. Ce pays semble receler des ruines considérables.

Yombo, où nous venions mouiller le surlendemain, est le port àe la ville sainte de Médine, comme

Djeddab est celai de la Mecque. SeaJenient, le premier a été à peu près abandonné par le commerce, tandis que lodeuxième est devenu Tan des marchés les plus importants de TAsle.

Yombo est bâti au pied du djebel Radhoua, dont les crêtes se dentellent d'énarmes pics qui prennent au soleil les plus belles teintes violettes. Une plage de quelques lieues se déroule au pied de la montagne, et se creuse en une rade assez profonde, dont l'étroite ouverture est encore embarrassée par un banc de polypiers. Un santon, qui repose sous un hangar en feuillage, garde cet îlot de madrépores, et le marin arabe ne manque jamais d'invoquer sa protection, en entrant ou en sortant de la passe.

La ville dort au fond de cette rade calme comme un lac que le soulèvement lent, mais continu, qui a lieu sur cette côte, ne peut manquer d'assécher ayant peu. La grève qui l'entoure, brûlée par le soleil, rouge commala brique, aride, semée de flaques d'eau laissées par les grandes marées, est empreinte d'une indicible désolation. Quelquefois de longues Aies de chameaux la sillonnent en tous sens; quelquefois un Bédouin, à demi-nu, accroupi sur la selle de son dromadaire qu'ornent toujours des guenilles en drap rouge, brodées de cauris blancs, la traverse avec la vitesse d'une flèche. Ce sont les seuls incidents qui, de loin en loin, vien-

nent animer ee paysan sans vie et sans verdure. La ville elle-même^ à moitié ruinée, enfermée dans un rempart en ruine aussi, est plus triste encore que la plage. Le soleil et Tair de la mer dévorent les pierres et la boue salée dont elle' est bâtie; le simoun balaye sans cesse la poudre qui se forme sous rinfluenee de ces deux causes ; chaque jour une maison ou un pan de mur s'écroule, et le désert reprend peu à peu son domaine.

Pourtant, lorsque, trois années auparavant, je visitai Yambo pour la première fois,|telle ne fut pas l'impression que sa vue laissa dans mon souvenir. Nous venions de Suez, et depuis deux jours déjà l'eau manquait tout â fait à bord de notre barque. La facilité de renouveler à Yambo notre provision dut influer sur ma manière de voir. En Arabie, toute terre où l'eau ne manque jamais est une terre de délices. D'un autre côté, la ville avait ce jourlà comme un air de fête. Elle était pleine de Bédouins au costume pittoresque , aux armes de formes bizarres. Le gouverneur turc payait, en ce moment, aux cheiks des tribus voisines le tribut aunuel qui fait que les Arabes tolèrent la dbminade la Porte. Des nuées de sauvages enfants du désert étaient accourus pour cette distribution d'argent. Ces botes d'un jour avaient ravivé la ville qui se meurt.

Les cités arabes ont, d'ailleurs, un cachet d'ori-

ginalité propre, dont la nouveauté frappe toujours l'Européen qui les parcourt pour ia première fols. C'est précisément cette absence de la régularité que Ton est habitué à trouver partout dans notre Occident. Ici, au contraire, chaque habitation s'ar* range comme elle le peut, de la première place vide. Les rues sont une sorte de labyrinthe étroit, tortueux, se coupant sous toutes sortes d'angles. Tantôt elles sont couvertes par un hangar eh bois, grossièrement fait de nattes et de feuiilée, qui projette une ombre épatsse sur ces couloirs ; tantôt elles n'ont aucune espèce d'abri pour les défendre d'an soleil de plomb ; et bien avant midi, les chiens hurlent de douleur en courant sur le sable brûlant. Dans ces rues, Ton va du nouveau à l'inattendu, de l'inattendu à l'étrange. Les hommes ne se ressemblent pas plus que les rues; les costumes pas plus que les hommes. Les bazars populeux offrent le mélange le plus varié d'hommes blancs, cuivrés, noirs, hâtés du soleil, ou pâles comme les habitants des villes, dont la vie se passe au fond d'une échoppe obscure. A cette tourbe de passants habillés de cent manières, bigarrés de toutes les couleurs, se mêlent des femmes perdues dans leur mésayèh bleu ou blanc, et dont on ne voit que les yeux, qui, presque toujours, méritent bien d'être comparés par les poêles arabes aux yeux des gazelles.

Quelque temps après le pèlerinage, Yambo est encombré d'hommes de toutes les parties du monde musulman qui n'ont ^as manqué d'aller courber leur front sur les dalles de marbre sous lesquelles reposent les cendres du Prophète.

Nous y avons vu un grand nombre d'Algériens.

L'un d'eux, ancien brigadier dans nos corps de spahis, maudissait, en excellent français, l'élan de dévotion qui l'avait conduit à ia Mecque et à Médine, villes saintes dont il parlait avec une irrévérence païenne. N'ayant pas les moyens de regagner son pays, il s'était enrôlé dans les troupes irrégulières au service de la Porte, et s'en consolait en chantant le refrain assez connu : Cest la mère Michel, etc.

Le djebel Radhoua, habité par des hordes arabes à demi sauvages, belliqueuses, pillardes et inhospitalières, est un pays inaccessible, même aux Turcs établis à Yambo depuis des siècles. Celte montagne n'est qu'un contre-fort projeté vers la mer par la grande chaîne qui longe toute cette côte d'El-Afcabah jusqu'au détroit de Bab-el- Mandeb. Elle doit atteindre une altitude assez considérable, puisqu'on y trouve, sur quelques cimes, des glaciers qui ne fondent que dans les plus fortes chaleurs de l'été. Il n'est pas inutile de rappeler que Yambo est, à peu de chose près, par 25 degrés de latitude nord, c'est-à-dire sous le tropique du

Cancer. Toutefois, les habitants du djebel Radhoua n'ont aucune idée de la neige.

Les gorges qui séparent ces pics géants sont fertilisées par des ruisseaux qui tous se perdent dans les sables en sortant de la montagne. Dans ces gorges, comme à Médine, le caféier réussit encore. C'est probablement là ie point extrême de la zone où cet arbre peut prospérer.

Mais le végétal le plus précieux de ces montagnes est Vamyris opobalsame^ qui donne le baume de la Mecque. On l'obtient en piquant les branches de l'arbuste. Chaque piqûre donne une gouttelette qui est recueillie soigneusement à l'aide d'une lame de canif. Lorsqu'ils sont parvenus à amasser une certaine quantité de ce baume, les montagnards viennent le vendre en ville. A Yambo même, il serait difficile d'en acheter aux marchands qui n'eût déjà été falsifié.

Le djebel Radhoua recèle dans ses replis des forêts considérables : quel<]ues cimes sont couvertes de conifères; partout ailleurs la végétation est encore très-riche, si on la compare à l'aridité de la plaine. Aussi la châsse abonde. Un ehérif d'Yambo nous dit qu'on y trouvait six espèces d'antilopes : d'abord la gazelle commune (la corine) que l'on appelle ici dàbbi; le rim^ qui serait le reim des Hébreux, s'il n'avait qu'une seule coroe au lieu de deux qu'il porte réellement; le bagar-el-

ouahach (vache sauvage)^ dont les cornes sont d'une longueur démesurée; Venfri à pelage blanc, le béden ou bouquelin; Vodayhy à longues cornes parallèles, se recourbant légèrement en arrière. Le damon pullule dans les rochers; la panthère n'est pas rare, pas plus que le caracal et d'autres petites espèces félines.

Il était à peu près neuf heures du matin lorsque nous sortîmes du port d'Yambo. Le vent du nord, que les Arabes désignent sous le nom de schémal, parce qu'en se tournant vers les lieux saints le nord est à leur gauche, le vent du nord charriait un brouillard assez dense pour voiler le soleil. Ce brouillard rampait lentement à la surface de la mer, puis allait s'arrêter à chaque saillie de la côte, à chaque piton des montagnes.

Un peu plus tard commença le phénomène le plus bizarre, le plus extraordinaire dont j'eusse jamais été témoin.

— C'est Iram-dhat-el-Omâd qui passe, nous dirent nos marins d'un air peu rassuré.

Et, pour conjurer le démon de l'air, ils récitèrent dévotement le fatha, à peu près comme nos bonnes femmes se signent quand il tonne.

Pénétré par les rayons du soleil, le brouillard, qui enveloppait la chaîne, était devenu un peu plu» transparent. Les jignes des montagnes, déformées par ce milieu, s'arrangèrent suivant des combinai-

sons étranges. Des rochers s'arrondirent en immenses tours, ou prirent Je forme de palais^ de ponts géants jetés sur des abîmes ; les rochers les plus élevés se changèrent en dômes, en minarets sveltes et gracieux; les pitons les plus hauts devinrent des châteaux ornés d'aiguilles, de coupoles. Cette immense ville aérienne se déroulait comme un ruban sur toute la côte, suivant la même direction que les montagnes, s'abaissant ou s'exhaussaut avec elles. La vapeur était devenue comme une toile grise à la surface de laquelle une main invisible eût tracé une série mouvante de monuments inouïs, Impossibles, un amalgame de l'architecture de tous les peuples, de toutes les époques. Les colonnades de Karnâk, les obélisques de Louksor, les pylônes de Thèbes, les pyramides deGiséh, les pagodes de l'Inde, les tours de porcelaine de la Chine, les portiques grecs, les arcs de triomphe romains, la flèche gothique découpée à jour, la coupole persane, le minaret arabe ; il y avait de tout cela dans la miraculeuse vision; plus, des statues colossales debout, ou accoudées sur une colonne, ou accroupies sur un immense socle.

Toutes ces formes se dessinaient en teintes bleues ou violettes, avec un filet de feu sur les contours, sur les saillies.

J'avais vu bien souvent les capricieuses fantas- ^magories du mirage, avec ses paysages lumineux,

EN ABTSSINIE. 183

ses lacs de vapeurs ardenles, ses arbres qui ne sont en réalité que d'humbles herbes ; souvent j'avais entendu parler de la fata morgana qui visite quelquefois Messine ; mais rien ne m'avait paru merveilleux comme la mystérieuse ville des légendes arabes voyageant ainsi dans l'espace.

Yolci maintenant la tradition populaire à ce sujet :

Iram-Dhat-el-Omâd fut bâtie, il y a bien des siècles, dans une plaine située entre Âden et Ghelk- Othman, par Schddâd-ben-Ad, roi de l'Yémen, qui, dans son orgueil, voulut qu'elle surpassât en beauté les villes du paradis. Tout son trésor, qui était fabuleux, il le dépensa à élever des palais où tout était acier bruni, argent, or, pierres précieuses, peintures, ciselures, sculptures.

Quand son trésor fut épuisé, le tyran dépouilla chacun de ses richesses pour continuer son œuvre impie, qui, un beau jour, s'évanouit dans les airs: le sang et les larmes d'innombrables victimes avaient attiré la malédiction de Dieu sur Iram-Dhat-el- Omâd. 11 la condamna à errer dans l'immensité.

Une fois, un pauvre potier s'en alla dans les champs chercher quelques paniers de terre. Il était nuit; ses paniers remplis, il les chargea sur son âne et reprit la route de sa hutte, oubliant sa pelle sur les lieux.

Au jour, il se hâta d'aller chercher son outil;

Don-seulement H ne put le retrouver, mais encore il lui fut impossible de reconnaître la place d'où il avait tiré la terre. De retour chez lui, il voulut pétrir l'argiie qu'il avait, la veille, déposée dans un recoin obscur; il lui trouva une couleur jaune singulière, puis, en la maniant, il s'aperçut qu'elle était friable et très-lourde. Ce qu'iT prenait pour de l'argile n'était que du sable d'or mêlé de pierres précieuses, pris sur le sol de la ville enciianléc.

Le vent du nord, qui continuait à souffler avec une persistance désespérante, nous tint prisonniers durant quinze ou vingt jours dans le scharm d'Yàmbo, immense bras que la mer projette vers les montagnes par une coupure de la côte presque imperceptible et qui n'est éloigné d'Yambo que de quatre ou cinq lieu3s.

Du scharm d'Yambo, nous pûmes enfin gagner l'extrémité méridionale d'un archipel que Diodore de Sicile et Strabou appellent les Gyclades de la mer Erythrée, vaste pépinière d'îles, dont les unes, déjà vieilles, sont semées de salsoles ou entourées d'une bordure de palétuviers; dont les autres, plus

jeunes, effleurent à peine la surface de la mer de leur tête encore nue.

Dans les interstices qui séparent celles-ci de leurs aînées, à mesure que le sol sous-mariu se soulève, poussé par quelque force d'expansion souterraine, d'innombrables récifs montent lentement avec leurs forêts de coraux, leurs 'prairies d'algues de toutes les couleurs, et, devenus îlots à leur tour, émergent un à un, ajoutant une moucheture de plus aux mouchetures fauves qui diaprent la robe bleue de la mer. Un cordon d'écueils qui brisent la lame enclôt tout l'archipel. Dans Tintérieur de cette enceinte toujours calme, des bancs de poissons font bouillonner les eaux comme une chaudière en ébullition ; des tortues dorment à leur surface ou se traînent sur le sable humide des grèves, au milieu de myriades d'oiseaux pêcheurs; enfin, cea Cyclades du golfe Arabique semblent être la station principale des Huthem.

Bien qu'appartenant à la race arabe, cette tribu n'a point eu la moindre part à Théritage des enfants d'Ismaël , et , lorsqu'une de ses familles se hasarde sur le continent, les Bédouins ne manquent pas de lui imposer, comme prix de loyer du coin de terre sur lequel ils lui permettent de descendre,une contribution toujours lourde pour ces pauvres pêcheurs.

Les Huthem n'ont donc d'autre domaine que la

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