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appelle ici aïssa (Jésus), qui criait à sa gauche. Enfin, si elle s'asseyait sous quelque arbre dont les fleurs ^^épanouissaient joyeusement au soleil, bientôt une rafale accourait du fond de l'horizon, les rameaux de l'arbre se tordaient au soufiQe de la tempête, et les petites fleurs tombaient de leurs tiges. Le vent lui-même semblait prendre une voix pour lui dire à l'oreille :
— Ainsi s'en iront tes jours de bonheur, Aïscba!
La jeune femme pressentait une catastrophe prochaine. Mais comment lui viendrait-^Iie ? Terrible problème qui occupait chacune de ses heures, qui éloignait le sourire de ses lèvres, le sommeil de ses yeux, et dont elle cherchait la solution avec tout ce que Dieu avait mis en elle d'intelligence et d'amour; car elle comprenait Instinctivement que c'était dans son amour qu'elle serait frappée, et, la nuit, elle se surprenait à rêver d'un cadavre qu'elle lavait. Tout en remplissant ce triste devoir, les strophes d'un myriologue montaient de son cœur à ses lèvres, qui les répétaient, et les vagis^ sements des chacals, le cri sinistre des hyènes, la plainte du vent dans la montagne, répondaient à sa douleur, comme les lamentations des pleureuses à gages répondent aux sanglots des parents du mort.
Toutefois , ce profond chagrin , ces larmes , qu'elle ne parvenait pas toujours à dévorer.
n'avaient fait qu'ajouter à la beauté d'Aiscba; son regard avait pris plus de douceur, sa voix vibrait plus pénétrante, et ses mouvements avaient de ces écarts fiévreux qui lui donnaient une grâce de plus ; en un mot, la tristesse lui était ce qu'est la coquetterie aux autres femmes.
La veille du jour où nous [devions quitter Gheik- Felfil, arrivèrent, des villages de la frontière chrétienne, des coslanis qui chassaient au miel déposé dans les vieux troncs d'arbres par des essaims d'abeilles sauvages.
Pour celte récolte, les montagnards, associés par petites troupes, s'enfoncent au milieu des forêts les plus épaisses, sans autres provisions qu'un peu de farine. Chaque matin, les chasseurs se mettent en quête, guidés par un singulier auxiliaire, le coucou indicateur. L'un d'eux imite le chant doux et sonore de l'oiseau, qui ne tarde pas à y répondre, puis s'envole doucement d'arbre en arbre. Les chasseurs, embarrassés par un obstacle, font-ils fausse voie , l'indicateur revient à eux, n'avançant qu'à mesure qu'ils avancent, s'impatienlant quelquefois, mais ne les abandonnant jamais. Arrivés au terme de leur course, le coucou se pose sur l'arbre dont le tronc vide recèle tout un trésor de miel, et attend patiemment que ses alliés aient retiré les rayons de l'immense ruche.
Ces expéditions ne sont point sans péril. D'abord, ies bois de la frontière sont incessamment parcourus par des partis de maraudeurs; ensuite, on gagne souvent des fièvres dangereuses dans ces TorêtSy où des gaz délétères, résultant de la décomposition de débris de toutes sortes, saturent un air emprisonné sous une voûte de feuillage; enfln, ces mêmes forêts abondent en serpents dont la morsure est mortelle. Quelquefois aussi, s'il faut en croire tes Abyssins, il arrive que le coucou, frustré de la part de miel qu'on lui laisse d'ordinaire, ou la trouvant trop mesquine, se venge de cette ingratitude en conduisant ses alliés à deux pas de quelque lion auquel il faut alors livrer bataille.
Ce fut par ces singuliers chasseurs que nous parvinrent les premiers bruits d'une guerre dont je raconterai bientôt les désastres.
Mais, avant de promener le lecteur à travers ces scènes de deuil, il me reste à dire quelques épisodes de notre séjour dans ces montagnes.
Les incendies qui se déclarent fréquemment au milieu des grandes forêts d'Afrique ne doivent pas toujours être mis sur le compte de l'homme. Un coup de tonnerre peut embraser un arbre mort et couvert de lichens ou de plantes parasites desséchées par l'été; deux branches qui se touchent et s'usent en jouant l'une contre l'autre sous l'efforl
continu des courants d'air peuvent s'embraser à la longue ; enûn , la combustion peut être déterminée par la fermentation dans ces épaisses couches de détritus végétaux accumulés sur cer~ tains points. Ce fut probablement sous l'influence de l'une de ces causes que le feu se développa dans les bois qui entourent l'étroite terrasse du Clieifc-Felfil.
C'était un peu avant la nuit. Une immense colonne de fumée monta verticalement, jusqu'à ce que le poids de ces vapeurs, venant à égaler celui de l'air ambiant, la colonne s'épandil en un dais de brumes ardentes. Quand la nuit fut complète, le ciel, du côté où la main du hasard avait allumé l'incendie, s'illumina de lueurs fauves : on eût dit qu'un autre soleil allait se lever de ce point de l'horizon. P^us tard, une langue de feu se dressa au sommet de chaque colline et se changea bientôt en une gerbe de flammes. Les revers des montagnes exposés au vent furent en un instant couverts d'une nappe de feu ; le creux des vallées se remplit, au contraire, de vapeurs sombres : c'était alors comme une mer noire semée d'ilôts en ignition. L'incendie se propageant avec une rapidité effrayante, nous pouvions entendre les sourdes rumeurs des flammes, le fracas des arbres à demi consumés s'abattant sur les arbres voisins ou roulant au fond des précipices, le pétillement
du bois vert se tordant au contact du terrible élément, le frémissement des filets d'eau se desséchant au passage de ces vagues incandescentes. Sous l'action du vent, la nappe de feu se déroula au loin et grandit comme une marée qui monte, chassant devant elle des myriades d'animaux effarés, tandis que dans le ciel passaient des nuées d'oiseaux qui criaient de terreur.
Heureusement pour les Bédouins, leurs troupeaux étaient réunis à cette heure autour de leurs huttes, et, comme nous, comme tous les êtres animés qui peuplaient les bois, ils purent fuir ces lieux, sur lesquels allait passer le déluge de feu.
VU
Notre retour à Messâr coïncidait précisément avec le premier jour de la lune nouvelle.
En apercevant la ligne d'argent par laquelle le disque de l'astre nocturne se dessinait dans un ciel d'où se retirait la lumière solaire, un Bédouin se mit à claquer des mains et à pousser des cris de joie.
A ce signal, tout le village se répandit hors des huttes, et hommes, femmes, enfants, esclaves,
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debout et les yeux fixés sur le pâle croissant suspendu au zénith, le saluèrent de leurs cris d'allégresse, de leurs bruyants applaudissements. Chez les hordes du Samhar, cette scène se répète à chaque nouvelle lune et semble n'être, ainsi que les néaménies du peuple hébreu, qu'un souvenir du culte rendu au satellite de la terre dans les temps les plus reculés.
£n décrivant le col de Messâr, j'ai négligé de dire qu'il se trouvait à quelques pas du village un tamarinier, sentinelle avancée de la forêt, dont les branches projetaient sur la terre un vaste cercle d'ombre. Depuis quelques jours, cet arbre s'était transformé en une sorte de tente. Des paquets de zagaies étaient appuyés contre son tronc; des sabres, des boucliers étaient suspendus aux rameaux, à portée de la main. Des hommes, que nous n'avions point encore vus, et qui semblaient ne pas avoir d'autres demeures, allaient, venaient ou dormaient à l'ombre de cet immense parasol. La nuit, une soixantaine de ces mêmes hommes s'y rassemblaient autour de grands feux, auxquels ils cuisaient leur pain ou grillaient des quartiers de mouton et d'énormes tranches de bœuf.
Ces honnêtes étrangers n'étaient autres que des voleurs, dont l'air farouche que leur donnaient leur chevelure Inculte, leur teint de bronze antique, les cicatrices qui balafraient leur figure.
contrastait singulièrement avec leur obéissance respectueuse aux moindres ordres de leur chef. Celui-ci était, au contraire, un beau jeune homme, en qui, à sa tête rasée que garantissait des ardeurs du soleil une calotte indienne aux mille couleurs, il était facile de reconnaître le pèlerin qui a accompli ses dévotions aux lieux saints de la Mecque et de Médine.
Comme je rentrais un jour de la chasse, Je trouvai deux ou trois de ces hommes autour de M. Arnaud, que la fièvre retenait sous la tente. Un de ces misérables lui signifiait d'avoir à leur donner du riz, de la farine et du café, ajoutant que, pour les deux premiers de ces articles, ils attendraient jusqu'au soir, mais qu'il leur fallait te café immédiatement. Ils avaient, disaient-il, livré bataille ce matin-là même à des costanis qui portaient du grain à Massouah, en avaient tué un et leur avaient pris un bœuf, qu'on voyait, en effet, tout dépouillé et suspendu aux branches du tamarinier. Au refus de M. Arnaud, l'insolent coquin ne répondait qu'en répétant sa demande sur un ton de menace.
J'eus l'air de n'avoir pas entendu, et, reculant jusqu'à un amas de bois apporté pour la cuisine, j'y choisis une branche assez droite, sur le bout de laquelle je posai mon pied pour l'écourter elen faire un bâton d'une longeur raisonnable, avec
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lequel je me glissai une seconde fois sous la tente.
La discussion continuait ; M. Arnaud appelait chiens ses visiteurs. Les voleurs s'obstinaient à ne pas sortir sans avoir obtenu ce qu'ils demandaient. 11 était temps de recourir aux grands moyens ; le gourdin que je m'étais fait s'abattit sur la tête du bandit qui criait le plus, et qui s'affaissa comme un bœuf sous le maillet du boucher.
Sûr que celui-là se tiendrait tranquille un moment, je ne m'occupai que des deux autres, qui s'enfuirent en hurlant, pendant que le premier, revenu à lui, détalait en douceur par l'autre bout de la tente. Cette petite exécution n'avait pas pris plus d'une minute, et c'était tout au plus si nos Abyssins s'étaient aperçus de la fin de la scène.
Cependant, il y avait tumulte sous le tamarinier; les battus faisaient mine de détacher leurs boucliers, de prendre leurs zagaies; le plus grand nombre proférait des menaces ; quelques-uns seulement riaient aux éclats. Mais tout le monde se tut en me voyant aller droit au chef, qui se leva et ajouta, en me tendant la main, le sélamaleikoum d'usage.
— Garde ton salut, dont je ne veux point, lui dis-je.
— Que veux-la, alors ?
-^ Rien, si ce n'est que tu dises à tes hommes que Je casse la tête au premier qui s'approche à cent pas de notre tente. Puis, comme j'ai besoin d'une peau de voleur, je lui promets de l'écorcher et d'oindre son cuir de préparation arsenicale ponr faire pendant à celui du porc qui sèche là- bas au
soleil !
Ni le chef ni les hommes sous ses ordres ne soufflèrent mot. Cette démarche de ma part n'éteit pas tout à fait une bravade. Nous n'étions qae douze hommes, dont huit seulement armés de fusils ; en cas de collision, il n'était pas douteux que les gens du village ne se missent contre nous. H fallait donc jouer quitte ou double; je venais de gagner la partie. Je le répète, une contenance ferme, un peu d'audace même dans certains moments, produiront toujours le meilleur effet sur des hommes comme ceux que nous avions pour
voisins.
D'ailleurs, la moindre faiblesse eût pu nous devenir fatale, le départ de la tribu qui campait auprès de nous allant nous laisser seuls avec les bandits au milieu de solitudes sans bornes.
En effet, peu de jours, après notre retour de Cheik-Feifll, les vieillçrds et les notables du village de Messâr quittaient leurs huttes vers le soir pour aller s'accroupir en cercle autour des
trois frères que Ton appelait les enfants du cheik Ibrahim.
A vingt pas de ce cercle, des jeunes gens armés s'accroupirent aussi en tournant le dos aux anciens, et formèrent une enceinte bien plus grande, qui avait pour but de tenir les curieux à une distance telle, que pas un mot de ce qui serait dit dans ce conseil en plein vent ne pût être entendu du dehors.
Ces dispositions prises, l'aîné des trois frères, qui remplissait les fonctions d'iman, récita le fatha, en tenant la paume des mains ouvertes tournée vers lui et à hauteur de sa barbe; les autres l'imitèrent et répétèrent d'une seule voix l'amin final ; après quoi, l'on introduisit le mari d'Aïscba.
L'ancien chasseur d'éléphants dénoua l'un des coins de son taub, et en tira une feuille de papier couverte d'écriture arabe, qui fut lue à haute voix.
Alors, la discussion s'ouvrit, chacun donna son avis, et, au bout d'une demi-heure, la séance se terminait par la prière du maghreb, faite en commun.
Si secret que fût tenu le résultat de cette délibération, il transpira pourtant, et nous sûmes que, dans la nuit, des courrier^ allaient être expédiés vers tous les camps de la horde, afin que les pâtres eussent à amener leurs troupeaux dans les deux Jours qui suivraient. Au troisième, la
tribu tout entière se mettrait en marche pour effectuer son mouvement de retour vers Barka et les montagnes des Abbabs.
Ce même soir, nous fâmes tout étonnés de voir Salouma, l'esctave de l'un des cheiks de la tribu qui dansait si bien, se glisser furtivement dans noire tente. Après quelques questions insignifiantes, elle nous conseilla de ne point prolonger notre séjour à Messâr après le départ des camps voisins. Les bêtes fauves, trouvant par tout à vivre aux dépens du bétail des Bédouins, laissaient en ce moment un peu de repos aux hommes ; mais, le bétail parti, elles deviendraient terribles. En outre, l'ouadi Daghi étant Tune des routes les plus directes et les plus faciles entre toutes celles qui relient TAmacen au littoral, nous pouvions compter que les voleurs campés sous le tamarinier y séjourneraient longtemps encore ; d'autres bandes de malfaiteurs, qui jugeaient à propos de se tenir à l'écart pour n'avoir pas à rendre compte de certains vols commis au détriment des Ouled- Cheik-lbrabim , viendraient immanquablement se joindre aux premiers , de telle sorte qu'en admettant que nos fusils nous missent entièrement à l'abri d'un, coup de main, nous n'en serions pas moins tenus de ne pas. quitter notre tente et de passer chaque nuit à veiller.
Mais ce conseil, que Salouma croyait pouvoir
noas donner, n'éUTit qu'une manière d'introduction. Elle flnit, en effet, par me prier de Jul tuer une corneille à scapulaire blanc, posée à cinquante pas de notre tente.
J'acquiesçai à cette bizarre Tantaisie, et Salouma courut ramasser le malheureux oiseau, auquel elle arracha la langue ; puis^ la posant sur quelques charbons ardents qu'elle aviva de son souffle, l'esclave suivit avec la plus grande anxiété les mouvements du lambeau de chair, qui crépita un moment au contact du feu et se réduisit en quelques atomes de charbon. Alors, la jeune fille foula aux pieds le cadavre de la corneille, l'accabla de malédictions, s'arracha les cheveux , se déchira les tempes avec ses ongles et s'éloigna désespérée, nous laissant tout stupéfaits de cette scène dont nous cherchions le sens.
Mohammed Cotten vint à notre secours.
— Salouma, nous dit-il, a une amourette, sur le résultat de laquelle elle vient de consulter le sort. Les corneilles à scapulaire blanc savent tout, et l'heure à laquelle nous devons mourir, et l'insuccès qui est au bout de nos efiforts, et la fatalité qui doit briser nos plus douces espérances; seulement, ce sont des êtres capricieux, auxquels il faut arracher la langue pour en obtenir une réponse. Jetée sur la braise,, si cette langue brûle avec un peu de flamme, la réponse est favorable ;
mais, si elle ne fait que noircir et se charbonoer, c'est un présage de malheur.
Aussi, ce soir-là, les babitnés de son petit cercle entourèrent-ils en vain la jeune fille : ni la pâle et mystérieuse clarté de la lune, ni l'enivrante senteur des forêts apportée par la brise, ni les prières des jeunes hommes, rien ne put décider Salouma à danser. Demeurée seule enfin avec l'un d'eux, on l'entendit éclater en reproches où il y avait autant de passion exaltée, furieuse, que de douleur et de colère.
Quelques mots de son amant suffirent à apaiser cetorage, et l'esclave, dont ces mots avaient dissipé les craintes, riait aux éclats, en maudissant l'oiseau dont la langue perfide avait menti; puis, revenant à ses terreurs, la jeune fille sanglotait, en accusant son amant de ne plus l'aimer. Tous deux s'éloignèrent bientôt lentement du village, et disparurent du côté de l'ouadi, où le filet d'eau roule avec un éternel murmure. Le jour se leva sans que Salouma reparût; le soir vint sans la ramener au camp. 11 était évident qu'elle s'était enfuie : ainsi, au temps des amours, les oiseaux s'enfoncent par couples au milieu des forêts, où le printemps s'estchargédepréparer le lit nuptial. Le cbeik auquel elle appartenait ne fit pas la moindre démarche pour la retrouver.
— Elle est Bischarl, se bornait-il à dire, et per-
sonne ne peut se vanter d'avoir gardé longtemps une esclave de cette race indomptable, dont les enfants eux-mêmes se laissent mourir de faim plutôt que de supporter la servitude.
Le jour fixé pour le départ de la horde était venu. Un peu avant midi, dans tous les camps qui, depuis la veille, étaient venus occuper les points de l'ouadi laissés à nu par la foret, les huttes s'abattirent. Les bagages furent chargés sur des bœufs ainsi que sur des chameaux. Quelques-uns de ces derniers animaux portaient sur leur croupe une sorte de dais autour duquel retombait une tenture de tapis, d'étoffes de soie, d'indiennes brillamment peintes : ceux-là étaient réservés pour les riches matrones. Les notables, précédés par deux cheiks qui, pour ce grand jour, avaient revêtu le caftan en drap rouge, devaient marcher en avant, afin de marquer les étapes. Puis venait une colonne dont la confusion offrait le coup d'œil le plus pittoresque : c'étaient d'immenses troupeaux de chameaux, de bœufs, de moutons, de chèvres , conduits par des pâtres armés de zagaies, de boucliers en ))eau d'éléphant, de massues d'ébène, et dont l'accoutrement bizarre ajoutait à leur tournure sauvage. Ces hommes, disséminés au milieu des bestiaux , étaient suivis de femmes au costume non moins étrange et de légions d'enfants nus, que de grandes jeunes filles,
nues aussi, poussaient devant elles. Le plus jeune des trois frères et les guerriers de la horde voyageuse, montés sur les meilleurs dromadaires, devaient former Tarrlère-garde, fournir d'éclaircurs les flancs de la colonne, ramasser les traînards, et se porter partout où se présenterait ia moindre apparence de danger.
La tête de cette immense colonne s'ébranlait au moment même où je me mettais en quête de quelques pintades pour notre repas du soir. Un Bédouin, sur la bravoure et le dévouement duquel je pouvais compter, m'accompagnait ; à lui s'était joint un de nos serviteurs abyssins, qui n'était guère qu'un enfant de treize à quatorze ans; tous deux étaient armés de fusils. Le premier s'appelait Amer; Fakadou était le nom du second.
Ce soir-là, une promenade plus longue que de coutume me conduisit dans une partie de la vallée qui m'était encore inconnue.
De toutes parts, des troncs aux proportions colossales, enveloppés d'une végétation parasite qui leur faisait un ornement aussi étrange que gracieux, se dressaient comme les colonnes informes d'un temple sans fin. A de longs intervalles, un arbre, mort de vétusté, laissait à la voûte de sombre verdure une trouée par laquelle tombait d'en haut, tantôt un rayon de soleil sous lequel mille plantes se hâtaient de fleurir, tantôt une
sorte de cascade de lianes aux sarments gris et tordus, ainsi que des serpents, aux grandes fleurs pareilles à des cornets de velours grenat. Partout ailleurs régnait une demi-lumière calme, mystérieuse comme les ombres incertaines enrermées depuis des siècles dans les typlionium del'ancienne Egypte. En s'engageant sous ces arbres, le vent y réveillait des voix surnaturelles, ou faisait mugir les troncs caverneux, comme les tuyaux d'un orgue géant. Tout un peuple invisible chantait, rugissait, pleurait autour de nous. L'esprit de Dieu remplissait ces ténébreuses profoq^eurs, comme aux premiers jours il errait à la surface des abîmes.
Je n'étais pas seul à éprouver ce sentiment de religieuse terreur, dont on ne peut se défendre au milieu des grandes forêts africaines. Amer, d'ordinaire aussi loquace que les oiseaux qui s'agitaient au-dessus de nous avec des cris assourdissants, ne parlait plus depuis une heure; Fakadou se serrait contre nous, n'osant tourner la tête en arrière, de peur de se voir suivre par quelque redoutable apparition.
Tout à coup, le chamelier et l'Abyssin s'arrêtèrent, me montrant du geste un groupe d'hommes assis au pied d'un arbre. C'étaient sept ou huit des voleurs avec lesquels nous partagions le désert depuis le départ des camps abbabs. De leur côté, II. 7
les bandits nous avaient reconnus, et nons ne tardâmes point à remarqaer qne pinsienrs d'entre eux prenaient leurs armes et s'éclipsaient dans les fourrés, tandis que deux ou trois seulement continuaient à faire semblant de dormir.
Ce mouvement éveilla en nous des soupçons sous rinflaence desquels je me hâtai de couler une balle dans chacun des canons de nos fusils ; je renouvelai l'amorce des pistolets passés à ma ceinture, et Amer s'assura que la lame de son long sabre droit, presque aussi lourd que nos épées à deux mains du moyen âge, jouait facilement dans sa gaine de cuir. Puis nous reprîmes notre route.
Amer avait des yeux de lynx, et, ce qui doit revenir au même, Fakadou avait peur. Je n'avais donc pas à craindre d'être surpris par les voleurs que je m'attendais à voir se dresser de derrière chaque tronc d'arbre. Y compris mes pistolets, j'avais sept coups à tirer ; Amer était brave ei maniait aussi bien que qui que ce fût le sabre droit et le bouclier en peau d'éléphant. Je comptais, en outre, sur r«ffet moral que devait produire sur nos agresseurs la chute de sept ou huit des leurs, avant même qu'ils pussent nous aborder à portée de zagaie.
— Maître, entendez- vous siifler par là T me dit Fakadou au bout d'un instant.
— Ce sont des perruches, répondit pour moi le
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chamelier, en me faisant du coin de rœii un signe presque imperceptibie.
-- Des perracbes! reprit l*Abyssin ; est-ce aussi une perruche qui répond à l'autre maintenant ?
— Sans doute, continua Amer.
— Alors, en voilà encore une qui parle derrière nous.
Rien de plus naturel, Faliadou : ce bois est plein de perruches, auxquelles Dieu a permis de siiner et même de parler tant qu'elles voudraient.
Ici, je sentis la main droite d'Amer serrer mon avant-bras gauche, et, du doigt, le chamelier me montra, comme un point noir qui venait vers nous, le sommet de la tête d'une homme dont tout le reste du corps était masqué par la broussaille. La crosse de ma carabine vint se placer pour ainsi dire d'elle même contre mon épaule droite, mais le point noir avait disparu tout à coup, et, n'eût été une légère ondulation dans les tiges des arbustes entre lesquelles il se glissait, rien n'eût trahi les mouvements de retraite du brigand.
Nous venions d'atteindre l'arbre au pied duquel trois des malfaiteurs étaient toujours occupés à dormir ; le chef était de ce nombre, et, pour le retirer de ce sommeil, d'autant plus profond qu'il était feint, il fallut le heurter rudement du pied. Le bandit se souleva à demi, d'un air qui jouait
9« SOlvfeNIRS d'un voyage
assez bien rétonnemeni, mafs qui se changijea en une affreuse grimace lorsqu'il sentit le bout du canon de mon fusil effleurer sa tempe. Le coquin, tremblant comme la feuille, bégaya quelques mots inintelligibles.
— Misérable ! lui dis-je, rappelle les chiens que tu as lâchés après nous dans ces fourrés.
— Na! na! (Venez î venez!) cria à plusieurs reprises le bandit, que la peur du fusil tenait toujours immobile.
Cinq hommes accoururent.
— * Est-ce-là tout Ion monde? demanda Amer.
— Oui ; les autres sont à une journée dMci.
— - Ah 1 et tu as cru qu'il suffisait de sept gueux comme toi pour venir à bout d'hommes comme nous? Insolent!
Et, en même temps que la dernière syllabe de sa phrase, Amer laissa tomber un coup du plat de son sabre, qu'il n'avait pas même tiré du fourreau, sur la face du bandit, dont le sang jaillit aussitôt par le nez et par la bouche.
Par un mouvement irréfléchi, dont je me repentis ensuite, je me plaçai entre le chamelier et e chef des voleurs. Celui-ci, profitant de cette circonstance, s'enfuit en emportant un superbe coup de poing qu'Amer trouva moyen de lui envoyer par-dessus mon épaule. Les autres l'imitèrent, tandis que Fakadou, rassuré par ce dénoô-
ment auquel 41 était loin de s'attendre, insultait à leur retraite par un long éclat de rire. Une minute pins tard, nous eussions pu nous croire seuls au milieu de l'ouadi.
Que la seule vue de nos armes eût suffi à disperser les voleurs, certes, ce n'était pas merveille; mais je m'attendais peu à trouver à mon fusil quelque chose de pareil à la vertu de la baguette magique à l'aide de laquelle le bateleur arabe métamorphose en une énorme calebasse la datte qu'il a jetée au fond d'un sac vide.
Je venais de tirer un béni-israîl , dont la tête seule était apparente au bord d'un bailler de peu d'étendue, et, bien convaincu qu'il n'avait pas dû échapper à mon plomb, j'allais le ramasser en toute assurance. Que l'on juge de ma surprise, lorsqu'à un grand bruit qui se fit le fourré s'agita comme si le sol eût tremblé, puis les branches s'écartèrent, et une monstrueuse tète d'éléphant se dressa au-dessus de l'endroit où la petite antilope s'était évanouie comme si la terre l'eût dévorée, ou plutôt comme si elle se fût grossie aux gigantesques proportions du colosse que je trouvai à sa place, et qui s'échappa en courant, mais qui reprit bientôt une allure ordinaire, honteux sans doute d'avoir pris la fuite devant un ennemi aussi chétif que moi. L'éléphant gagna un autre fourré, et s'y arrêta à se frotter contre
les trônes d'arbre, dont la rude éeorce fut bientôt polie Jusqu'à 12 pieds de hauteur.
J'allai à lui en rampant sur le ventre au milieu des hautes herbes, suivi d'Amer, qui me portait un fusil de rechange. Arrivé à cinq ou six mètres du haliier, Je me soulevai lentement sur mes genoux.
L'animal se grattait toujours aux arbres avec un bruit pareil à celui d'une scie. Quelquefois il s'arrêtait un moment pour arracher des branches grosses comme le bras, que ses puissantes mâchoires broyaient avec une aisance parfaite, ou dont il se servait comme d'un chasse-moaehe que sa trompe agitait tout autour de lui. Ses oreilles, qu'il employait au même usage, jouaient sans cesse et battaient incessamment ses omoplates de leur large éventail. Sillonnée de profondes érailiiires sur lesquelles s'abattaient des nuées de moucherons, sa peau rugueuse frissonnait sous ces myriades de petites trompes qui buvaient son sang. La vaste croupe du colosse, la partie supérieure de ses épaules et la tête étaient seules visibles. J'appuyai mon coude gauche sur le genou du même côté et j'ajustai au défaut de l'épaule.
J'avais à peine lâché mon coup, qu'un effroyable cri sortit du fond de la poitrine de l'éléphant, qui chancela comme un homme Ivre et s'enfuit, tandis qu'un long Jet de sang s'épanchait de l'ouverture
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faite par la balle; sa trompe fouettait l'air» et ses immeDses oreilles s'élevaient et s'abaissaieut par un mouvement rapide.
Amer mit un autre fusil dans la main que je lui tendais; l'éléphant n'était pas à vingt pas de mol, qu'une autre balle l'atteignit derrière l'oreille et pénétra dans le cervelet. L'animal roula lourdement sur le sol avec un cri suprême, plein de désespoir et de douleur. II était mort.
Alors seulement Fakadou se hasarda à venir nous rejoindre. Dans son pays, me disait-il, celui qui tuait un éléphant, de même que celui qui tuait un lion, était de droit chef de quarante hommes dans les jours de bataille; or, ii ne se souciait pas démériter, à son âge, un aussi dangereux honneur. Tel était le motif pour lequel il avait jugé à propos de se tenir à l'écart.
Amer, au contraire , avait bravement mis le sabre à la main pour arrêter au besoin la colère du monstre en lui coupant le jarret. Son aide me devenant inutile, après m'avoir embrassé l'épaule, ce qui était sa manière de me féliciter, il alla à l'éléphant, dont les petits yeux avaient déjà pris cet aspect terne et vitreux qui, dans le cadavre, remplace l'éclat de la vie, et l'injuria en le frappant du pied à la tête et en crachant dessus.
— Tu as fui comme un chien, lui disait-il; tu n'avais rien du courage qu'ont ceux de ta race, et
c'est pour ta (acheté qu'ils t'ont banni du troupeau. Maintenant, les hyènes dévoreront tes chairs, les chacals déchireront ta trompe inutile, et ton crâne blanchi n'abritera que des nids de scorpions.
Il fallut renvoyer au lendemain à dépouiller notre victime de ses défenses, que j'évaluai à quarante livres pesant chacune, et de son cuir, que mon intention était d'abandonner à Amer; puis nous reprîmes le chemin de la tente, où nous n'arrivâmes que vers les neuf heures du soir.
Nous y trouvâmes tout le monde doublement inquiet, d'al)ord à cause de notre absence, puis, parce qu'il s'était tenu sous l'arbre des voleurs une sorte de conseil de guerre, à la suite duquel toute la bande avait subitement disparu. Nos chameliers leur supposaient des intentions hostiles, qui, en mon absence, se fussent peut-être traduites par des faits, si quatre de nos domestiques et Mohammed Cotten ne fussent rentrés ce soir-là même de Massouah, où ils avaient été renouveler certaines provisions. Ce renfort était d'autant plus précieux que les quatre Abyssins étaient excellents tireurs.
Amer raconta notre rencontre avec les voleurs, et Moiiammed Cotten fut d'avis qu'il fallait redoubler de vigilance.
Nous doublâmes nos feux, que l'on rejeta à plus de soixante pas de la tente, pour que leur clarté
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Doas révélât tous les mouyemenls de Tennemi sans trahir les nôtres. Les hommes armés de fusils reçurent de la poudre et des balles, et, à l'heure ordinaire du repos, chacun eut l'air de s'endormir, tandis qu'en réalité nul ne devait fermer la paupière.
Rien, jusqu'à deux heures après minuit, ne vint justifier les précautions prises. A cette heure, du côté de l'emplacement du village sur lequel les Bédouins avaient abandonné des amas de ramée, audessus des mille petites voix de feuilles sèches éveillées par le vent, l'un des nôtres crut entendre chuchoter des voix humaines.
Dépouillant aussitôt son taub, dont la blancheur l'eût trahi, le chamelier se glissa hors de Tenceinle de notre camp par des mouvements de reptile qui n'avaient rien dont l'œil ou l'oreille pussent être frappés. Vingt fols cette manœuvre s'était répétée en pure perte, mais, à la vingt et unième, notre éciaireur se replia en toute hâte.
Tout autour de nous des coups de sifflet répondaient à un coup de sifflet qui semblait être un signal. De notre côté, les chiens des fusils se relevèrent avec un' cliquetis de fer, et la minute qui suivit, chacun l'employa à parcourir des yeux l'espace ouvert devant lui. Au bout de cette minute, il sembla à l'un de nos Abyssins qu'une ombre glissait lentement sur la terre, et, à tout hasard, il lâcha sur cette ombre douteuse un coup de fusil
cbargédecbevrdliDes. Uoeplaiote buinaioe, aiguë, prolongée, suivit l'explosion. Tous nos bommes se dressèrent brusquement; les Abyssins répondirent à ce cri lamentable par des bourras de triomphe, tandis que les Bédouins, le bouclier au poing, le sabre nu, bondissaient comme des pantbères furieuses, pirouettaient sur eux-mêmes, poussant leur cri de guerre et jetant un défl à nos ennemis invisibles. Puis tout retomba dans le solennel silence du désçrt, dans lequel naissent et s'éteignent pour renaître encore les bruits incertains que la brise, celte âme de la nuit, fait jaillir d'un coup d'aile.
Un peu plus tard, des bandes d'byènes et de cbacals envabirent le col, qu'elles parcoururent dans toutes les directions : les voleurs s'étaient retirés, et, pour le moment, nous étions les seuls êtres bumains sur ce point.
Toutefois, les Bédouins prétendirent que le danger n'était point passé, et que les bandits choisiraient pour nous attaquer la dernière heure de la nuit, alors que nos paupières, fatiguées par l'insomnie, se fermeraient irrésistiblement.
Pendant que la moitié de nos bommes s'arrangeaient pour dormir, les autres s'accroupirent en cercle autour de l'un d'eux, qui se mit à improviser une longue chanson avec une facilité qui n'est nullement rare^ et gui tient autant à la sim-
pliciié du rbytbme qu'à la souplesse avec laquelle les mots de cette langue poétique se prêtent aux modifications réclamées par l'exigence de la mesure.
Dans cette interminable improvisation, le barde consacra une strophe à cbacune de nos cbasses ; réléphant tué la veille en prit deux, sans doute en raison de son volume ; puis il célébra les qualités par lesquelles se distinguait chacun de nos Abyssins, dont l'un était un rhinocéros pour la force ; un second, un lion pour le courage ; un troisième, un aigle pour Tacuité du coup d'œil, ou un sossa des montagnes pour l'agilité. Passant ensuite à ses camarades, il dit la noblesse de leur race, qui remontait jusqu'aux héros des anciens jours, dont la mémoire s'est perpétuée à travers les âges, et raconta les exploits de chacun de nos hommes. Enfln, en poëte bien élevé, il termina modestement par décliner les titres que lui-même pouvait faire valoir pour qu'un jour son nom fût mêlé au nom de tant de braves dans le chant des rapsodes à venir.
Voici, du reste, comme échantillon , les trois premières strophes de cette mélopée sauvage :
a Qui donc rôde autour de nous avec les chacals affamés, avec les hyènes immondes? Quel est ce cri de femme en couche qui a répondu au tonnerre de nos fusils? Vous qui suivez la femme qui
pleure ainsi, dites un myriologae et creusez une fosse.
» Qu'a donc à faire ce lâche dans Touadi, qui est Je domaine du lion et de l'éléphant, et ou chaque feuille voiie un danger de mort? Mieux eût valu que sa mère lui eût donné les jambes des gazelles ou l'aile rapide du catba !
» Mieux eût valu pour lui ne jamais quitter son village si calme et sa vie si tranquille, près d'une esclave qui eût lavé ses pieds tous les matins, non loin de la mosquée, sur la natte où chacun dort après que Timan a nasillé la prière de midi t »
Le reste de la nuit s'écoula sans autre incident.
Dès que le jour parut, l'on courut à l'endroit sur
lequel l'Abyssin avait vu passer le rôdeur que son
plomb avait atteint; il était couvert de sang dans
lequel une main convulsive avait laissé des traces
bien reconnaissables.
Le bandit avait-il succombé à sa blessure? Nous
ne le sûmes jamais.
Plus tard, je m'acheminai, avec quelques hommes armés et un chameau, vers le point de la forêt où, la veille, nous avions abandonné le cadavre de l'éléphant. Il y était toujours, mais les mâchoires avaient été brisées à coups de hache, afin d'arracher les défenses de leurs alvéoles. Il fallut retourner à notre tente comme nous étions venus. Seulement, ce vol, qui ne pouvait être que le fait
des malfaiteurs qui avaient disparu depuis la veille, allégeait notre conscience de tout remords à l'endroit du sang humain versé par nous la nuit précédente.
Nous séjournâmes à Messâr huit jours encore, après lesquels, à cause des pluies longues et froides, qui revenaient fréquemment (nous étions alors à la fin de décembre), il fut décidé que nous porterions ailleurs notre tente et nos pénates.
En exécution de cette décision, prise à l'unanimité, notre petite caravane s'achemina vers le village d'Assouz, par une de ces brillantes matinées où la pluie de la nuit et la fraîcheur de la verdure, qu'elle a ranimée, donnent au soleil des tropiques un éclat plus doux; mais, en traversant la kolla qui sépare le pied des montagnes du village stable près duquel nous devions camper le soir, la chaleur était si intense, les couches d'air qui oscillaient à la surface de la terre avaient de si fatigantes réverbérations, il y avait quelque chose de si importun dans le cri-cri des cigales et dans le bourdonnement de grosses mouches vertes dont cette atmosphère en feu semblait être l'élément,
fOS SOUVENIRS d'un VOYAGE
qa'ane halte sous on mimosa moins chëtif qae les gommiers nains, sous lesquels la plaine disparaît comme sons les vagues d'une mer grisâtre, fat décidée aussi à runanimlté.
Les Abyssins déroulèrent leur couari sur les seyàls, les chameaux allongèrent leur long cou sur le sable brûlant, et nous nous endormîmes, hommes et bêtes, jusque vers les trois heures.
Au réveil, il se trouva que nos poires à poudre et nos poignards arabes (djanibiéh)^ accrochés au rameau de l'arbre sous lequel nous avions fait notre sieste, avalent disparu. Quel était le voleur qui, pour des objets d'une valeur si minime, n'avait pas craint de se glisser au milieu d'une quinzaine d'hommes armés? Nous ne le sûmes qu'à notre arrivée à Assouz, dont le cheik vint nous rapporter ce qui nous avait été dérobé, et nous offrir en même temps un mouton et du miel de la part de l'homme qui avait commis ce petit lareln.
Ce singulier voleur, qui semblait n'exercer un aussi honorable métier que pour son plaisir, et qui, à la restitution du butin acquis au péril de sa vie, ajoutait encore un cadeau, était tout simplement le flls du chef le plus ricbe et le plus paissant de la horde des Siaous. A la veille de se marier, et par déférence pour une coutume immémoriale particulière à certaines tribus troglodytes, le jeune homme avait dû donner aux parents
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de sa falare une preuve éclatanle de son courage et de son habileté. Sa qualité de fils d'un grand chef et ce sentiment de respect pour lui-même qu'a si bien formulé ce vieux dicton : Noblesse oblige, lui interdisait les épreuves ordinaires, consistant à dérober un mouton où un bœuf à quelque malheureux pâtre; fl lui fallait une action d'éclat qui le rehaussât aux yeux de tous. Il s'était donc mis en tête de pénétrer en plein midi au milieu de nous poumons soustraire quelque chose que chacun pût reconnaître comme appartenant à des hommes redoutés à trente lieues à la ronde pour Texcellence de leurs fusils. Cette entreprise menée à bonne fin, qui oserait dénier au brave son droit à l'amour de la jeune fille ?
Quant au cheik, la mission délicate dont il s'était chargé eut un succès complet : il n'y avait pas moyen île garder rancune à un aussi honnête voleur, auquel les éphores de Sparte eussent décerné une récompense.
Ce même soir, un de nos amis d'EyIat vint nous proposer une excursion jusqu'à Barka, magnifique vallée que traverse un courant d'eau, et où nous trouverions des éléphants, des rhinocéros, des buffles non moins redoutables. Nous acceptâmes, et, comme il était question de partir dans la nuit, les Abyssins et les chameliers reçurent l'ordre de tout disposer pour le départ. Cet ordre souleva
une explosion de marmures, surtout parmi nos chrétiens, qui, les uns après les autres, vlnreot nous remettre leurs armes et nous déclarer qu'ils nous quittaient.
Les tribus abbabs, nous disaient-ils , étaient célèbres pour leur fanatisme farouche et leur haine séculaire contre les costanis; nous y serions assassinés à coup sûr, et leur dévouement pour nous n'allait pas jusqu'à partager notre martyre. Mais le motif réel de leur refus n'était autre que la lassitude et le dégoût de la vie errante et pleine de périls qu'ils menaient avec nous.
L'Abyssin à demi nu,que la faim force à quitter ses montagnes pour venir chercher fortune à Massouah ou se mettre au service des rares voyageurs européens que le hasard y amène, est d'abord le plus humble, le plus actif, le plus dévoué des serviteurs; une poignée de farine le malin, un^ poignée de farine le soir, de loin en loin uneécuelle de sohiro, le mets national, quelques feuilles de tabac de Surate qu'il broie entre deux pierres et qu'il mêle à une certaine quantité de cendre pour en mettre une prise sous sa langue aux heures de kéf^ le rendent le plus heureux des humains. Hais, du jour où la générosité du maître auquel il se sera attaché aura remplacé par un taub neuf la toile sordide dans laquelle il enveloppait ses membres étiques; du jour où, dans un coin de ce taub, il
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aura pa nouer quelques thalers, la taille de ce même bomme, si soumis la veille, se redressera orgueilleusement. Mais, si votre libéralité va jusqu'à joindre au taub un caleçon et un sédéri (gilet qui boutonne jusqu'au cou), dès le même jour, l'Abyssin vous remerciera par une révérence qui plie son corps eu deux, comme s'il y avait une charnière au milieu de son dos; et, ne comprenant plus qu'un bomme qui possède un caleçon, m gilet et dix pieds carrés de toile blancbe puisse travailler, il vous quittera aussitôt pour retourner à ses montagnes, jusqu'à ce que son pécule soit tombé à zéro, et que les épines aient déVoré son taub splendide.
L'abandon de nos domestiques ne nous surprit donc pas ; au contraire, précisément parce qu'ils étaient bien vêtus, bien nourris et grassement payés pour \$ pays, il y avait plutôt lieu de s'éton> ner que leur fidélité eût tenu bon si longtemps.
Toutefois, lorsque, le jour suivant, notre ami d'Eylat se mit en route, — sans nous, bien entendu, — nous les vîmes arriver à la file et se prosterner à la porte de notre tente, portant chacun une énorme pierre derrière la nuque : c'était leur manière d'implorer notre pardon.
Nous demeurâmes inexorables ; chacun reçut son salaire, plus un pain pour la journée, et l'ordre de ne plus venir à nous.