‹ Souvenirs d'un voyage en AbyssinieChapitre 12 sur 21 · II · texte numérisé non relu

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Depais la veille se trouvaient, dans le village, des envoyés d'Ouled-Gaber, chef d'un canton de l^Amacen, dont j'ai raconté pins haut une expédition contre les bordes musulmanes de cette partie de la côte. Rebelle à Faotorité d'Oublé, ce chef crai* gnait que les troupes rassemblées à la frontière par son suzerain ne fussent destinées à agir contre lui. Des émissaires avaient mission d'en surveiller les mouvements du côté du littoral, tandis que d'autres avalent été dépéchés dans le même but vers, les villages les plus rapprochés de Smaragda, où stationnait ce corps d'armée.

Suivant ces émissaires, Kouakabiék, l'un des ministres d'Oublé, commandait ces forces, qui se montaient à environ quinze mille hommes, dont un millier de fusiliers, six à sept mille fantassins et autant de cavaliers, tous armés de zagaies, du sabre et du bouclier^ Kooakablék aj[[ait sous ses ordres les dedjaseh Alousa et Schaton, l'un frère, l'autre flls d'Oublé.

Il pouvait être neuf heures du matin , lorsque arriva un cavalier dont la face souillée de poussière et le dromadaire tout blanc d'écume attestaient une course aussi longue que rapide. Il venait de l'extrême frontière. L'armée d'Oubié était eo marche par la route qui d'Âxoum descend à Adoulis, par la vallée d'Ouïen-Négous et par rouadi à la fois. Dans la vallée d'Ouïen-Négous,

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nombre de camps bédouins avaient été surpris par les costanis, qui avaient tué ou mutilé près de deux cents bommes, et au pouvoir desquels étaient tombés les femmes et les enfants , ainsi que d'Immenses troupeaux.

Cette sinistre nouvelle se propagea comme le feu sur une traînée de poudre. Assouz n'était guère qu'à sept ou buit beures de marcbe de l'ouadi Dagbi, distance que la cavalerie ennemie pouvait francbir en deux beures de temps. L'imminence du danger était évidente pour tous.

Pendant que les anciens tenaient conseil à la bâte, des bommes, montés sur les meilleurs dromadaires, s'élancèrent dans toutes les directions pour donner l'alarme dans les villages écbeionnés au pied des montagnes de l'ouest, ainsi que dans les camps occupés par les pâtres commis à la garde des troupeaux de la tribu; les autres se mirent à cbarger les bagages sur les dos des bœufs et des cbameaux, tout cela au milieu d'un désordre inénarrable. Les bommes s'appelaient les uns les autres ; les femmes poussaient de longues clameurs, les enfants pleuraient, les cbameaux pliaient sous la cbarge, et à ce tumulte vint bientôt s'ajouter l'embarras des bestiaux qui affluaient de toutes parts.

Vers midi, le village d' Assouz et les autres villages épars sur la plaine se trouvèrent totalement

vides.Toutes les hordes s'étaient donné rendez-vous à Teaa de Lagamèlb, où l'on attendait le retour des éclaireurs chargés d'annoncer l'apparition des cavaliers du dedjaseh Schaton : Ton se réglerait ensuite sur les événements. Nous prîmes la même route dans la soirée.

11 était nuit noire lorsque nous atteignîmes la dépression occupée par les eaux de la source. Ce bassin et les vallées qui y débouchent ne suffisaient point à contenir les bœufs, les chameaux, les moutons, les chèvres qu'y poussaient incessamment de nouveaux flots de populations en fuite. Cette foule animée s'amassait rapidement au fond des ravins et envahissait peu à peu le revers des mamelons.

Au-dessus de cette mer vivante, pleine de mugissements de troupeaux , s'élevaient des collines littéralement couvertes d'hommes, d'enfants, de huttes, de feux, à la lueur desquels on voyait des milliers de créatures humaines s'agiter et se tordre dans le désespoir, ou des femmes danser autour d'un cadavre que des amis rapportaient des avant-postes. Ces voix tumultueuses , ces clartés effrayantes, la terreur que l'on sentait peser sur cette agglomération d'hommes talonnés par une armée d'ennemis, avaient quelque chose d'irrésistible : le froid vous gagnait jusqu'à la racine des che veux , rien qu'à suivre de l'œil les diverses

scènes de cet immense tableau 4oDt la puissante réalité vous écrasait.

Il semblait que, par cette nuit noire et pluvieuse, la main du Tout-Puissant eût déchiré le rideau de ténèbres qui voilaient l'horizon, pour ouvrir à nos regards une échappée de vue sur les abîmes, séjour de l'épouvante, rêvés par Michel- Ange et à travers lesquels Virgile emportait le grand poète de la Divina Commedia. .

La nuit se passa au milieu de ces transes continuelles. Le jour parut amener un moment de répit. Les vedettes avaient bien signalé l'apparition des fourrageurs amharas ; dans la plaine, il y avait même eu un engagement dans lequel avaient péri une vingtaine de Bédouins; mais ce parti de cavaliers , d'ailleurs peu nombreux , s'était replié aussitôt sur le corps principal , et cette retraite fit espérer ou que l'orage était passé ou qu'il irait crever plus loin.

Mais, vers les trois heures de l'après-midi, cette trompeuse espérance s'évanouit tout à coup. Une longue colonne de cavalerie, de laquelle de petits partis se détachaient incessamment, venait de déboucher dans la KoUa. Les hommes armés coururent défendre les gorges par lesquelles elle est accessible du côté de i,'ouest, le chaînon qui donne naissance à l'eau de Lagamèth; les vieillards, les femmes, les enfants, les. pâtres effarés s'élancèrent,

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au contraire, vers les pentes conduisant k la mer, suivis de Timmense troupeau qui, pareil à un lac dont on briserait les digues, s'échappa à torrents par le creux des vallées.

En une heure, le bassin au fond duquel s'amassent les eaux de la source redevint la plus morne, la plus désolée des solitudes.

Nous dûmes suivre une seconde fois le mouvement de retraite des Bédouins. Parvenus à la Kolla inférieure, nous tînmes conseil un instant. Bien qu'étrangers, il était peu sâr de nous laisser déborder par les Abyssins, qui, tout au moins, nous eussent débarrassés de nos bagages. Nos armes eussent suffi, d'ailleurs, pour exciter la convoitise des maraudeurs qui précèdent toujours le gros des armées costanis, et nous eussions regardé comme trop humiliante la nécessité de les rendre sans brûler au moins une amorce.

Ce dernier cas échéant, nous courions risque de tomber sous le terrible couteau que les cavaliers amharas portent toujours à leur ceinture, et qui ne sert qu'à mutiler les prisonniers et les blessés, aussi bien que les morts. Or, nul de nous ne se souciait de fournir aux Abyssins un de ces hideux trophées qu'ils appellent huéday, qu'après la bataille chacun va compter devant son chef; qu'il sale pour en orner sa hutte ; qui donnent à la femme du guerrier qui en compte le plus le pas sur les

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autres femmes , jalouses de ce sang, et que tous chercbent à se procurer, chose horrible, même en éventrant les femmes enceintes pour mutiler ie fœtus.

Il fut décidé, à l'unanimité, que nous marcherions toute la nuit pour arriver à Massouah le lendemain de bonne heure. Nous regrettions seulement de nous être embarrassés d'un Indien que nous avions trouvé à Assouz. A ce tort était venu s'en joindre un autre, c'est-à-dire que le vieux bonhomme, ayant goûté de notre araki, prétendit qne quelques gouttes rendraient un peu de ton à ses membres et à son âme. M. Arnaud lui passa sa gourde, qu'il vida d'un trait. Le remède eut un effet si prompt et si complet, que notre compagnon de voyage, devenu furieux, se prit à courir à travers la plaine, et un moment ce fut une sorte de course au clocher entre lui et nous, qui nous fussions reproché comme un assassinai l'abandon d'un homme ivre en ce lieu et dans un pareil moment.

Nous rattrapâmes enfin l'Indien , que nous liâmes sur son chameau, et l'on se remit en route par une nuit Humide et sombre, comptant beaucoup pins sur l'instinct de nos bêtes de somme que sur nos yeux pour nous diriger au milieu de la Koila, qui, vers l'est, n'a d'autres limites que la mer, sans accident de terrain qui puisse servir de jalon, à travers laquelle couraient sur l'aile du vent

les vagues rameurs de la foule qui venait derrière nous, el de loin en loin le retentissement affaibli lies nagarits abyssins.

Il était grand jour quand nous entrâmes à Mas> souah , où tout dormait dans la sécurité la plus complète.

Pourtant, vers le soir, un kawas du gouverneur vint nous prier de passer au divan. Kbalel-Bek — tel était le nom du successeur d'Ismaïl Zakki- Effendi — venait d'apprendre la descente des Abyssins par la rumeur publique; seulement, il n'y croyait pas encore, malgré une lettre que venait de lui faire tenir un Bédouin qu'on n'avait pu retrouver.

Ce jour-là, on n'apporta point d'eau douce à Arkeeko; les bommes auxquels le naîb avait concédé le monopole des puits avaient disparu, emme^ nant les barques et emportant les outres employées au transport.

Dans les circonstances actuelles, il fallait renoncer à recourir aux puits de Mokollo, trop éloignés de la mer pour que les corvées qui s'y rendraient ne fussent pas enlevée» par l'ennemi.

L'eau était pourtant une question de vie ou de mort; heureusement, elle n'était pas insoluble. Maintes fois le bek nous avait témoigné la plus grande estime, la plus grande confiance.

Nous étions blancs, nous disait-il, et perdus an

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boat du inonde, au milieu d'une population noire; la différence de religion devait s'effacer, pour nous rapprocher de lui plus que des indigènes. En cette circonstance, l'intérêt de la sûreté commune lui Taisait un devoir de nous demander notre avis sur les mesures à prendre.

Ce tai sur notre conseil qu'il fit mettre en réquisition tout ce qu'ily avait de barques dans le port, tout ce que l'on put trouver dans les maisons des particuliers d'outrés, de jarres, de caisses à eau.

Dès le même soir, des embarcations de toute grandeur faisaient voile pour l'archipel de Dalhâk, où elles devaient évacuer une partie des femmes, des enfants, que les Bédouins venaient mettre en sûreté dans l'ilot de Massouah, et d'où elles rapporteraient l'eau nécessaire à l'approvisionnement de la ville.

Sur notre conseil aussi, le bek détacha de la garnison de l'île une soixantaine d'hommes destinés à renforcer celle de la petite citadelle d'Ârkeeko, en même temps qu'il y envoyait du canon et des munitions de guei're, et qu'Omar-Effendi, le bim-boscbi ou chef de bataillon des Nizam, recevait l'ordre de s'y enfermer avec ses hommes.

Ce dernier ne brillait sans doute pas par sa science militaire; mais, en revanche, c'était un homme ferme et plein de cette bravoure particnlière aux musulmans, qui n'a point sa source

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dans l'idée de Tbonneur et du devoir, mais qui résulte de sa croyaoce à une destinée inévitable, dont aucun effort humain ne saurait ni précipiter ni retarder l'accomplissement. Quant à ses hommes, Tespoir d'une bataille leur donna la fièvre de sang que doivent éprouver quequefois les bétes Tauves. Aussi, quand les pièces arrivèrent, ce furent des rugissementsMe joie, des danses Trénétiques, des chansons en cent idiomes africains qui semblaient jeter le délire dans toutes les têtes. Cela dura jusqu'au jour.

Ces premières et indispensables mesures prises, comme un homme épuisé par un violent effort, le gouverneur retomba dans Tapathie qui était le fond de son caractère. Un mëlazin ( lieutenant), qui d'habitude faisait sa partie d'échecs, vint à l'heure accoutumée ; un esclave remplit les narguilèhs, où l'eau et l'odorante vapeur luttent dans la carafe en cristal de Bohême qui leur sert de prison , puis servit la sennièh couverte de soucoupes pleines de soujoûk coupé à petits morceaux, de pistaches de Syrie, d'olives de Grèce, de boutargue de Damiette, de caviar de Russie, enfin une burette en cristal ciselé, rem plie d'araft/, ainsi qu'un petit verre grand comme un dé à coudre, et qui, de ce moment, ne cessa de passer du bek à son partenaire. Aussi étaient-ils ivres tous deux quand, de la grande terre, qu'une

portée de carabine séparait à peine de la demeure du gouverneur, de longs cris de détresse annoncèrent un nouveau désastre.

Aux pâles lueurs de la lune, on voyait une foule se presser sur la rive, portant les uns des caisses, d'autres des sérir, d'autres des ustensiles de ménage. Toutes ces créatures humaines demandaient, avec des clameurs où il y avait une épouvante inconnue, qu'on leur envoyât des barques pour les passer dans l'île. Plus loin, vers le nord, on entendait, malgré Téloignement, une immense rumeur dans laquelle se confondaient des bruits d'hommes et de chevaux se heurtant avec furie, des chants de victoire, des cris déchirants comme la dernière plainte des blessés. Tout au bout de l'horizon, l'incendie, allumé sur deux ou trois points du village de Mokollo, montait dans le ciel avec ses lueurs sinistres, pareilles à l'un de ces météores qui annonceront l'agonie de la race humaine.

Pendant que le bek suivait d'un œil hébété par l'eau-de-vie le progrès des flammes qui dévoraient la demeure de tant de malheureuses familles, M»*' D... et ses filles rentraient à Massouah. Quant à M. D..., il s'obstinait à ne pas quitter sa maison de terre ferme, qu'il comptait mettre sous la sauvegarde du pavillon national, et défendre, au besoin, le fusil à la main. Mais, attaqué au

point du jour et fait prisonnier avec ses domestiques, il ne devait échapper à la mutilation imposée aux prisonniers qu'en livrant une forte somme aux Abyssins. Le pavillon de la république fut lacéré sous ses yeux, et les maraudeurs amharas, après avoir pillé sa demeure, y mirent le feu sur vingt points à la fois.

Vers les dix heures du matin, du haut de la terrasse de notre habitation, nous pûmes voir s'avancer un nuage de poussière du milieu duquel ne tarda pas à se dégager une longue colonne de cavalerie qui vint longer la mer et remonta vers Arkeeko. D'autres colonnes d'infanterie prenaient la même direction, en suivant la chaîne des collines qui, vers Touest, se courbe en un immense hémicycle autour de ta bourgade et de la forteresse. Les sabres et les fers de lance scintillaient au soleil ; sept à huit mille voix hurlaient le chant de guerre des montagnes, ouragan de notes sauvages que déchirait incessamment l'éclat d'airain des nagarits.

Quand cette colonne fut en vue de la citadelle, la fièvre furieuse qui possédait les Nizam depuis la veille atteignit son paroxysme, et le bim-boschi eut toutes les peines du monde à empêcher ses hommes de franchir les remparts pour se ruer comme des panthères sur la proie humaine qai venait à eux. Puis le canon fit entendre sa grande

voix au-dessus de toutes ces clameurs depygmées, et quelques boulets s'en allèrent, en sifflant , labourer les rangs abyssins; quelques cavaliers, quelques chevaux tombèrent hachés par cette pluie de Ter.

Alors, dans cette tourbe d'bommes, d'ailleurs d'une incontestable bravoure, mais auxquels le canon est complètement inconnu, se répandit l'insurmontable terreur qui, à Âzincourt, fit frissonner sous leurs armures les meilleurs cavaliers de l'Europe, placés eux aussi devant ces tubes tout nouvellement inventés, qui vomissent la mort au milieu des bataillons, et confondent dans un même trépas le lâche et le brave. Lin mouvement d'hésitation se fit sentir à la .tête de la colonne ; un vide se fit à son front, et elle se sépara en deux torrents qui passèrent au galop en contournant la citadelle comme les eaux d'un fleuve entourent l'île qui les divise. Dans leur course, les Abyssins jetèrent des brandons allumés dans chacun des groupes de huttes qui composent le village, et cette cavalerie rapide disparut en un clin d'œil, laissant partout l'Incendie derrière elle.

Près du djebel Gadem, l'immense meute fit lever de grands troupeaux de chameaux et de bœufs que deux ou trois cents pâtres essayèrent de soustraire à l'ennemi. Hommes et animaux furent impitoyablement massacrés, et le tourbillon agile reprit sa

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coaree vers Zoala. Hais, une fois à l'entrée de la gorge qui, des ruines d'Adoulis, monte vers celles d'Axoam, en passant par Hammamo, les Abyssins durent tourner bride; les collines granitiques qui encaissent la vallée étaient occupées par des hommes armés que leur position inexpugnable metuit à l'abri de toute surprise, et qui pouvaient écraser quiconque se hasarderait au fond de cette crevasse, dont les pentes sont déchirées à chaque instant par des précipices.

En traversant les rues de la ville, nous remarquâmes que des regards pleins de haine se fixaient sur nous ; à notre vue, les passants s'arrêtaient pour se dire les uns aux antres, dans le creux de Toreille, de ces paroles mystérieuses au Tond desquelles il y avait de sinistres pensées, et un ou deux amis nous avertirent en cachette de bien nous garder.

Nous passâmes une partie de la soirée à fondre des balles; tous nos fusils furent chargés; et les serviteurs abyssins, qui avaient remplacé ceux par lesquels nous avions été abandonnés à Assouz, furent consignés à la maison.

La nuit venue, la moitié de nos gens allèrent s'installer avec leurs armes dansie vestibule d'une habitation voisine, occupée par deux prêtres italiens, dont l'un était tnonsignor Massaia, évéque de Cassia in partibus GaUa\ l'autre, M. de

Jacobis, préfet des missions catboliques en Abyssinie.

L'évêque devait s'embarquer le lendemain pour Zeylab, d'où il espérait pénétrer dans l'intérieur; de son côté, M. de Jacobis devait se mettre en route au point du jour, pour gagner le pays des Irabs, tribu taltale qui n'a point encore abandonné le cbristianisme, et qui vit indépendante du chef du Tigré dans les gorges inaccessibles de TÂlètiëna, rameau secondaire de la grande chaîne du Bahr-Nagasch. Récemment nommé à l'évêché d'Axoum, M. de Jacobis devait être sacré cette nuit-là même par l'évêque des Gallas.

Pendant que la tempête des hommes mugissait au dehors, les deux prêtres allaient donc passer la nuit en prières, oubliant qu'à chaque instant la mort pouvait s'abattre sur eux sous ses formes les plus effrayantes. Aussi, quand au matin nous allâmes heurter à la porte de nos amis, et que nous vîmes l'un d'eux agenouillé humblement, l'autre, revêtu de ses habits sacerdotaux, accomplir l'une des plus imposantes cérémonies de l'église romaine dans une humble chambre où la lueur des cierges se mêlait aux premières clartés du jour tombant par les crevasses du plafond, nous nous sentîmes dominés par la grandeur de cette scène, digne des premiers âges du christianisme, et nous nous retirâmes, nous, Incrédules,

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pleins de respect et d'admiration à la fois pour cette piété simple, pour ce tranquille courage de deux hommes qui, comme des soldats qui se rendent à leur poste, allaient s'élancer du pied du même autel vers des périls de toutes les heures.

Avant midi, tandis que le nouvel évêque, suivi d'un seul guide, prenait le chemin de l'Alètièna, à travers un pays sur lequel cent villages embrasés fumaient encore et que des partis ennemis sillonnaient de toutes parts, monsignor Massaia, Stephen et nous, nous montions sur une barque qui allait mettre à la voile pour Djeddah, et qui devait nous déposer à Dahiâk.

Nous mouillâmes, vers le coucher du soleil, près de la grande île, au fond d'une anse dont les bords sont semés de tombeaux , qui , presque tous , portent une pierre noire couverte d'Inscriptions kouflques. Le nakouda]i et les hommes de l'équipage nous dirent que c'étaient les tombes des premiers martyrs de l'islam, tués dans la guerre contre les chrétiens qui alors couvraient toute cette côte, lis nous assurèrent aussi que quiconque avait essayé d'arracher un caillou à ces monuments funéraires était toujours mort peu après d'une manière misérable, et qu'un gouverneur turc, ayant tenté cinq fois de faire porter une de ces pierres gravées dans la grande mosquée de Massouah, cinq fols la barque sur laquelle elle avait

été embarquée s'était brisée, et cinq fois la pierre était retournée d'elle^méffle recouvrir la télé du saiot pour lequel elle avait été taillée.

La plage qui bordait l'aose était littéralement couverte d'oiseaux de mer. Hérons, court-vite, courlis, chevaliers, goélands et mouettes , rangés par tribus sur le sable, nous cédaient tout au plus l'espace nécessaire à nos tapis, que nous avions fait porter à terre. Longtemps encore on entendit des sifflements aigus, des cris plus graves, d'autres qui s'exhalaient comme un long gémissement; de rares bouirées de brise tiraient des salsoles^ qui couvraient l'intérieur de l'Ile, des murmures pareils à une plainte qui se fût échappée des vieilles tombes voisines; le frémissement des vagues assoupies, doux et régulier comme la respiration d'une jeune fille, servait de base harmonique à ce concert de la nuit et de la mer.

Un autre phénomène vint ajouter i l'étrange effet de cette scène : là où venait mourir la marée qal montait à cette heure, une traînée de pâle lumière dessinait les contours de la petite rade.

Nous étions à l'ancre au-dessus d'un banc de madrépores dont deux brasses d'eau nous séparaient à peine, si bien qu'au jour ce fut un merveilleux spectacle que ce tapis déroulé sous nos pieds, et dont le rideau de la mer calme et transparente ne dérobait aucun détail.

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