‹ Souvenirs d'un voyage en Asie MineureChapitre 10 sur 26 · CHANTRE IV · texte numérisé non relu

CHANTRE IV

Notre installation 4 Koulaliia. — Les prêtres arméniens catholiques : leur école, leur église, leur messe, leur communauté. — Pourquoi ils ne se marient pas. — La médecine à Koutahia: Pascal d'Arlwin et M. de Santis. — La forteresse et le jardin des Français. — Notre départ pour une excursion aux villages de la plaine de Zcmmeb. — Une caravane de Iuruks. — Douvarlar et la caverne d’ümor-baba-dagh. — Altuntach. — Kurdkeui : comment Mchémed, pour avoir voulu nous faire déjeuner tranquillement, nous met tout un village sur les bras, et comment nous venons à bout de nos ennemis par la corruption et un judicieux emploi de l’émétique. — Bonté du paysan turc cl facilité avec laquelle sa colère s’apaise. — Zemmch. — Les Tartares nogaïs: pourquoi la Russie les a laissé partir et quel accueil leur a fait la Turquie; leur figure, leur costume, leur caractère. — Pourquoi les Turcs confondent ordinairement Nogaïs et Tcherkesses. — Retour à Koutahia. — Une famille de primats grecs : richesse, altitude d’humilité encore gardée en face des Turcs, signes de réveil et de progrès chez les enfants. — Visite à un évêque grec exilé, Mgr llilarion, qui a voulu fonder une église bulgare indépendante. — Pouvoirs judiciaires très-étendus qu’exercent en Turquie tous les clergés chrétiens. — L’appel toujours possible au tribunal du cadi; la justice turque; modicité de scs tarifs,

et pourtant combien elle coûte cher aux parties. — Qu'on ne reçoit pas ici en justice le témoignage des chrétiens. — Les femmes arméniennes et leur genre de beauté.

^ Du 1" au 10 juin.

Nous passons quatre jours à nous reposer à Koutahia, dans un appartement assez vaste et convenablement tenu qui dépend de l’église arménienne-catholique. Les deux prêtres qui la desservent nous cèdent leur salon de réception, le divan , comme on dit ici, la pièce où se réunissent ordinairement tous les dimanches, après la messe, les notables, pour compter et encaisser la quête du jour, pour délibérer sur les affaires de l'église. Établis sur ces larges sofas, où se passe presque toute la vie des Orientaux, nous y sommes très-bien, et pour dormir et pour écrire, et pour tenir notre cour plénière quand il nous vient des visites.

Le lendemain de notre arrivée, dès le matin, nos hôtes nous montrent leur église, dont ils sont très-liers; c’est qu’elle a été ornée de détestables peintures par un réfugié polonais interné ici en 1851, et qui, dans son pays, faisait sans doute le métier de peintre d’enseignes. Nous visitons ensuite les deux écoles, celle des garçons et celle des filles, qui sont attenantes à l'église. Il y a environ cinquante garçons et trente filles : la communauté arménienne-unie est ici fort peu nombreuse. Les enfants viennent à l’école très-petits , et la quittent tout jeunes encore. C’est qu’aussi ce qu’on y apprend n'est pas de nature à les y retenir très-tard : l’alphabet arménien, qui sert à écrire à la fois le turc et l’arménien, un peu de

grammaire et de calcul, voilà tout ce qu’on enseigne. Pas un mot de géographie, ni d’histoire, mais la tenue des livres : c'est ce qui est le plus nécessaire à ce peuple commerçant. Le professeur des garçons, c’est le curé de l'église. Les petites filles apprennent, sous la direction d’une vieille femme, un peu de lecture, d’écriture, la couture et la broderie.

Les deux prêtres avec qui nous vivons sont d’excellentes gens. L’un, le curé, le père Jean Zacharie, sait quelques mots d’italien; son compagnon, le père Jean, est complètement étranger à cette langue ; mais il écrit le turc. Tous les deux savent l'arménien vulgaire, que ne parlent ni ne comprennent les Arméniens de Koutahia, et un peu d’arménien littéral ; rien d’ailleurs des sciences et des lettres de l’Europe, ni les éléments de l’histoire universelle, ni même quelque chose de l’histoire de l’Eglise. Tous les deux ont de la simplicité et de la bonhomie ; le supérieur la pousse même peut-être un peu trop loin ; il rit comme un enfant, d’un gros rire interminable, aux choses les plus insignifiantes. L’autre, le plus jeune, qui est d’Angora, a une excellente tenue, et autant qu’on peut en juger dans une conversation soutenue, à l’aide tantôt du drogman, tantôt du peu de turc dont je dispose, il ne manque ni de sens ni même d'esprit.

Les catholiques arméniens ne se séparent plus guère des catholiques latins que par leur liturgie, qui est tout entière en arménien littéral, par quelques points assez peu importants de discipline, et par quelques différences

tout extérieures dans le eostume des prêtres et les cérémonies du culte. Autrefois le mariage, qui est généralement pratiqué dans le clergé arménien schismatique, était toléré dans le clergé arménien-uni. Maintenant il tend à disparaître chez les prêtres catholiques; les supérieurs ne le voient pas de bon ceil et le désapprouvent sans l’interdire formellement. On trouve encore quelques prêtres catholiques mariés dans l’Arménie propre, du côté de Van et d’Artwin ; point à Koutahia, à Angora, à Amassia ou Constantinople. « A quoi bon, me dit notre hôte, qui nous donne ces détails, à quoi bon une femme et des enfants? on a bien assez de peine à vivre sans cela. » On voit que si ses conclusions sont orthodoxes, il ne prend pas les questions par le côté le plus élevé. Le brave homme a l’air de ne pas concevoir d’autres joies que son verre de raki avant le repas, son chibouque et son café en sortant de table.

Nous assistons le dimanche à la messe ; elle ne me paraît différer de la messe latine que par la substitution de l’arménien au latin et par le rideau que l’on tire devant le prêtre au moment où il communie. D’ailleurs, au moins à nous qui n’y sommes pas habitués, la cérémonie laisse une impression peu édiliante. La clochette est remplacée par un grand disque de métal porté sur un long manche ; à ce disque s’attachent beaucoup de disques plus petits et des grelots. On agite sans cesse, pendant l’office, cet instrument, dont le bruit rappelle celui des cymbales et du chapeau chinois tout ensemble. C’est étourdissant ; on se croirait presque dans une de nos foires, à une pa*

rade de saltimbanques. Les oreilles ne sont pas reposées par les chants des enfants de chœur; impossible d imaginer voix, ou plutôt narines plus glapissantes. Tout cela chante faux, du nez, à qui mieux mieux. La quête est faite par des hommes.

Delbel a encore trouvé ici ce que, dans son indulgence, il veut bien appeler des collègues, et nous continuons nos études sur la médecine en Turquie.

Le premier qui se présente à nous, c'est un ancien élève des lazaristes, Pascal d’Artwin, arménien catholique, qui a été successivement infirmier en Algérie, domestique de Stéphanaki-bey, maître de français, ici même, à l’école arménienne catholique, et interprète de M. Arrivabene et d'un ou deux autres médecins italiens qui ont voyagé en Asie Mineure. II sortait du service d’un de ces médecins quand il passa , en Asie Mineure, par un endroit où il y avait un régiment turc qui venait de perdre son docteur, et où beaucoup de soldats étaient malades des fièvres intermittentes ; il avait avec lui un bocal de sulfate de quinine; il avait vu faire ses patrons; il traita les malades et coupa plusieurs fièvres. Le colonel, émerveillé, proposa alors à Pascal d’étre médecin du régiment ; il accepta, se fit faire un uniforme, et resta là pendant cinq ou six mois. Au bout de ce temps, on lui envoya de Constantinople un successeur. Il avait ramassé quelques milliers de piastres; son uniforme sur le dos, sa plaque au fez, il vint ici, et se déclara médecin. Il prit femme et maison, et il exerce, sans beaucoup de succès, a ce qu’il parait.

C’est qu’il a depuis peu de temps un concurrent redoutable dans un jeune médecin italien, M. de Santis, qui me paraît, avec M. Stamélis, le docteur grec d’Artaki, ce que- nous avons rencontré de mieux depuis notre départ, en fait de médecins. Exilé politique de 49, je ne sais s’il a tout à fait fini ses études et s’il a pris son diplôme ; mais on voit, à sa conversation, qu’il a vraiment étudié à Naples; il parle très-bien l’italien; il connaît la littérature italienne ; le fond de ses idées et de son langage n’est pas d’un Levantin. Jeté par les circonstances en Orient, il a, depuis ce moment, mené une vie assez vagabonde, tantôt médecin de la quarantaine à Tarsous, tantôt médecin du pacha de Konieh ou de la ville d'Erdek, maintenant s’essayant à Koulahia, où il songerait à se fixer ; il voudrait, pour assurer sa position et se donner plus d’autorité dans le pays, obtenir le titre d'agent consulaire de quelqu'une des puissances européennes. Il parle à peu près le français, très-facilement le grec et le turc. Il est marié depuis deux ans à une Levantine, la fille d’un protégé français, agent consulaire de France à Scala-Nuova. Cette dame vient le dimanche à l’église, toute voisine de sa maison, avec une crinoline et un chapeau rond ; je laisse à penser l’ébahissement général : jamais on n’avait vu ici une femme en costume européen. Elle n’ose d’ailleurs pas sortir et se promener en ville, de peur d’être accompagnée par tous les gamins du bazar, par toute une escorte de polissons turcs.

La conversation de M. de Santis a de l’intérêt, quand il ne cherche pas, comme cela arrive souvent aux Italiens,

à faire parade de sa science, quand il consent à laisser de côté la question de l’accord du fini et de l'infini, du relatif et de l’absolu, pour laquelle il a une prédilection particulière. 11 a vu les Turcs de près, et les connaît bien. « On ne peut, nous dit-il, se faire une idée de leur découragement. » Il en a entendu dire, en parlant de leur propre armée : « Trois régiments turcs ne tiendraient pas contre trois soldats français. » Il nous cite en turc la phrase, qui forme une sorte de distique rimé. D’autres, en parlant d’un de ces médecins turcs sortis de l'école de Galata- Séraï : « C’est un musulman, il ne saura jamais tout ce que savent ces Européens. » Nous lui parlons des tristes habitudes qui font diminuer la population ; il nous raconte que, passant par je ne sais plus quelle ville, il fut mandé par le kaïmakam qui, après quelques compliments préliminaires sur sa science, lui demanda très-tranquillement s’il avait des remèdes pour faire avorter une femme.

Nous entremêlons ces visites de promenades dans la ville, où je copie un assez grand nombre d’inscriptions. Koutahia, l'ancienne Cotyaeum, est une assez grande ville, mais toute délabrée. Partout des murs croulants, des balcons en train de descendre dans la rue, des parois éventrées et laissant pénétrer le regard dans des chambres misérables. On compte en tout sept à huit mille maisons; là-dessus il y en a environ quatre à cinq cents grecques, cent cinquante d’Arméniens-unis, deux cent cinquante d’Arméniens non unis ; tout le reste est-musulman. Quoi qu’on nous en dise, les musulmans n’ont pas l'air plus fanatiques ici qu’ailleurs.

La forteresse qui domine la ville est de l’époque byzantine, peut-être du temps de Justinien. C'est une construction qui ne vise nullement à la beauté, mais qui est assez forte et assez soignée dans son genre; les voûtes sont épaisses et solides ; de vastes citernes assuraient l’approvisionnement des défenseurs de la place.

Un coin de la citadelle, rempli d’amandiers, porte encore le nom de Jardin des Français. C'est que ces arbres ont été plantés par un détachement de prisonniers français internés à Koutabia après la violation de la capitulation qui protégeait le départ de notre armée d’Egypte. Nous ne pouvions regarder sans émotion ces traces du passage en ces lieux d'autres Français, qui avaient habité malheureux et captifs celte ville que nous visitions maintenant tout à notre aise et en curieux, entourés du respect des populations et des prévenances de l’autorité. Il est bien diliieile maintenant à un Français d aller quelque part, si loin que ce soit, sans y trouver quelque souvenir de ses pères, quelque vestige de leur passage, quelque monument de leur hardiesse aventureuse, de leurs malheurs et de leur gloire. Pendant que je détachais de l’un de ces amandiers quelques brins de leur vert feuillage, il me revenait à l’esprit un noble et mélancolique vers du poêle romain, et je me disais avec Virgile :

Qun; regio in terris noslri non plcna laboris?

La plaine de Koutabia est vaste, vue du haut de la citadelle, et, vers l’est, les montagnes qui la bornent forment une longue chaîne qui ne manque pas de gran-

deur; mais elles sont d’un gris blanc qui, en pleine lumière, fait un effet désagréable, et l’ensemble ne présente aucun trait qui frappe l’imagination et qui s’y grave.

Nous envoyons un piéton chercher nos lettres à Brousse, d’où il ne pourra être revenu que dans trois jours. En attendant son retour, nous allons faire une excursion dans la direction d’ Ajioun-kara-hissar , vers le sud-est, et visiter des villages dont on nous donne le nom et où il y a, nous assure-t-on, des ruines et des inscriptions. Après bien des pourparlers, notre vieux Charles a réussi à trouver des chevaux qui ne sont pas chers et qui paraissent assez bons, et cette fois du moins nous aurons le plaisir de voyager sans bagages ; nous pourrons de temps en temps presser l’allure sans craindre toujours de laisser nos malles trop loin derrière nous, à la merci des maraudeurs, et de ne pas les voir arriver le soir au rendez-vous.

Nous partons le 5 à onze heures du matin. Le loueur de chevaux, comme d’ordinaire, nous a fait attendre et perdre deux ou trois heures; il a fallu, pour avoir nos montures, envoyer Méhémed le menacer de coups de bâton. Nous marchons d’abord dans une plaine cultivée; il y a beaucoup de monde sur la route et dans les champs, les villages ne manquent pas, puis le terrain s’élève, et nous avons en face de nous le fond de la vallée. Paysage triste : partout une pierre à chaux, de couleur laiteuse. Les maigres moissons que l’on voit encore dans la plaine en nuancent de place en place la morne et fatigante

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blancheur, sans parvenir à la cacher sous la verdure. Sur les hauteurs, quelques pauvres et courts arbustes font effort afin de pousser de quelques pieds au-dessus du sol. Nous tournons avec la petite rivière qui va passer devant Koutahia. Elle cpule rapidement dans une gorge étroite où nous descendons nous reposer un instant. Les saules qui bordent la rivière et l'étroite bande de prairie qu’elle arrose forment un agréable contraste avec la falaise crayeuse.

Nous continuons notre route après cette petite halte égayée par une tasse de café que notre cawass nous improvise en un instant, avec quelques branches sèches et un peu d’eau de la rivière. Un peu plus loin, nous rencontrons une tribu d elnruks qui changent de station ; on appelle ainsi des tribus tartares, de même origine que les Turcs osmanlis, mais qui paraissent les avoir précédés en Asie Mineure, et qui, d’un bout à l’autre de cette contrée, se livrent à la vie pastorale et nomade ; elles se distinguent des Turcs sédentaires par leur genre d'existence et par quelques particularités de mœurs. Ce sont ces mêmes tribus que l’on trouve souvent désignées chez les voyageurs européens sous le nom de Turcomans , employé aussi parfois dans le pays. La caravane qui se croise avec nous est curieuse à voir, et Decamps ou Fromentin en ferait un charmant tableau. En avant marchent à pied les femmes, la tête couverte d’un épais turban, mais pas voilées. Tout en portant sur le dos leurs enfants, elles traînent par le licol les chevaux de charge. Les hommes, le fusil à l’épaule, viennent par derrière,

montés sur des chevaux de très-bonne apparence. Les vêtements et effets de ces quelques familles forment de gros ballots, enveloppés dans les tapis que les femmes tissent sous la tente pendant l’ hiver. Jetés comme des paquets sous les tapis, les enfants, déjà trop lourds pour que les femmes puissent les tenir, dorment bercés par le mouvement du cheval ; on voit passer ici une tête, là une jambe ou un bras. Les femmes, avec leurs longs cheveux et leur teint basané, ont je ne sais quel air sauvage qui m’avait déjà frappé chez celles des bergers valaques de la Grèce.

A cinq heures un quart, nous trouvons au milieu d’un plateau le misérable village de Douvarlar , où nous devons passer la nuit. Notre arrivée cause d’abord un mécontentement qui se change en complaisance empressée quand on voit que Charles, malgré les firmans, malgré la présence d'un cawass, ne prend rien sans payer. Nous demandons s’il y a des inscriptions ; on nous aflirme de très-bonne foi qu’il n’en existe pas. Une demi-heure après, nous en avons découvert quatre, malheureusement peu intéressantes. Étonnement de ces braves paysans turcs. Us nous demandent si c’est dans un livre que nous avons vu qu’il y avait des inscriptions à Douvarlar.

Le jour suivant, nous employons toute notre matinée à aller voir un fameux puits dont on nous a beaucoup parlé à Koutahia ; il se trouve que c’est une simple caverne naturelle, fort étroite, creusée dans une chaîne de rochers calcaires, au sommet de la montagne qui s’élève à l’ouest du village (Omer-baba-dagh) ; la grotte, où l’on pénètre

à plat ventre, conduit, au bout d’une vingtaine de mètres, à une sorte de puits où se termine brusquement la galerie. Il paraît très-profond : un caillou que nous y jetons rebondit bien des fois avant que nous cessions d’entendre le bruit. D’ailleurs, pas de belles stalactites.

Tour nous tout au moins, cela ne valait pas la course; ' c’est à une demi-heure, nous avait-on dit dans le village, et nous avions marché deux heures avant d’y arriver. C’était une demi-journée perdue ; mais dans ces pays, si l’on veut trouver du nouveau, il faut se résigner à plus d'une mésaventure de ce genre. Impossible de rien comprendre aux descriptions qu’on vous fait : le mieux, quand on a le temps, c’est encore d'aller y voir soi-même.

Nous reparlons vers deux heures et nous arrêtons un peu avant le coucher du soleil à Altuntach (la pierre d’or), petit village turc d’une quarantaine de maisons. Nous sommes ici au seuil de ces vastes plateaux qui occupent tout le centre de l’Asie Mineure, et qui s’étendent sur toute la surface des provinces autrefois connues sous les noms de Pisidic et de Lycaonie. La plaine, dont la plus grande partie est inculte, est partout entourée de montagnes, hors vers le sud-est, où elle se perd en douces et lointaines ondulations dans une brume transparente. Le traitsaillantdu paysage, c’est le Murad-dagh, l’ancien Dindymenon, dont le sommet est encore tout couvert de neige.

Nous couchons à Altuntach, et n’en partons le lendemain matin que sur les neuf heures; nous y avons trouvé des inscriptions intéressantes, qui contiennent le nom d’une ville dont les ruines sont éparses autour de

150 SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE nous, mais que n’a encore marquée aucune carte. A Kurdkeui, où nous nous arrêtons pour déjeuner, nous avons une alerte assez vive.

Nous étions entrés dans la cour d’une maison du village, on y avait déballé nos effets, et nous venions de nous asseoir sur un petit plancher de bois recouvert de nattes, pour prendre notre repas que Charles avait préparé à la hâte. Depuis notre arrivée, la population, curieuse de voircesanimaux étranges, à figure et à costume insolites, que l’on appelle des Francs, s’était assemblée autour de nous, remplissait la cour, et nous dévisageait en parlant tout bas. Suivant leur habitude, voulant que nous mangions tranquilles, nos gens cherchent à faire sortir tout le monde, hors le maître de la maison, et comme quelques-uns ne se retiraient pas assez vite, Méhémed les pousse devant lui en agitant le nerf de bœuf qui lui sert de cravache ; nous voyons la porte se refermer et nous commençons à déjeuner tranquillement. Mais une minute ne s’était pas écoulée que la porte se rouvre violemment et qu’un homme, la figure couverte de sang et tout furieux, se précipite de notre côté, suivi de plusieurs autres, animés et criant comme lui. Méhémed, comme il nous l’expliqua plus tard, avait, sans le vouloir, atteint au visage un des spectateurs, et, quoiqu’il ne frappât point fort, l’étroite lanière avait coupé la peau et fait une large balafre d’où le sang avait aussitôt jailli. Pour nous, qui ne savions pas ce détail, nous n’y comprenions rien; mais voyant le blessé et ceux qui l’accompagnaient se jeter en vociférant sur Méhé-

med, nous courons nous mettre devant celui-ci, et nous cherchons à le défendre. On n’écoute rien, on veut passer ; nous saisissons à bras le corps le plus forcené, que d’autres dégagent ; j’en envoie, de bons coups de poing à la française, rouler par terre un ou deux; mais le nombre et la colère des assaillants augmentaient. Nous sautons alors sur nos armes, qui étaient derrière nous, au fond de la cour, et dont heureusement personne encore n’avait songé à s’emparer. Le blessé avait mis déjà plusieurs fois la main sur la garde de son couteau, et Méhémcd cherchait à tirer son sabre. Un vieillard avait saisi le canon de mon fusil, que je retenais par la crosse, et cherchait à me l’arracher; il ne le quitte qu’en m’entendant l’armer, et lui déclarer que j'allais tirer s’il ne le lâchait à l’instant même. Que le sang coulât de nouveau, et je ne sais ce que nous devenions, ayant involontairement mis les premiers torts de notre côté, et perdus que nous étions au milieu de villages turcs qui auraient bien vite envoyé des renforts à nos ennemis ! Heureusement que les femmes, en voyant briller au soleil nos armes, s’étaient jetées devant leurs maris, et cherchaient à les entraîner ; le revolver à la main, nous poussons tout ce monde vers la porte, et ne nous arrêtons que sur le seuil, après avoir complètement vidé la cour. C’est à ce moment, où nous respirions un peu, certains d’avoir au moins un instant de répit, que nous nous apercevons de la disparition de Méhémed; pendant que nous étions nousmêmes engagés, on avait réussi à l’entraîner, et, nous crie-t-on, on l’emmenait devant le mudir, qui réside

dans un village voisin. Nous ne voulions pas l’abandonner à ces gens qui le bousculaient et qui chercheraient peut-être à se faire eux-mêmes justice, et d'un autre côté nous ne pouvions songer à laisser là les bagages et à quitter une position facile à défendre au cas où ceux que nous avions repoussés une première fois reviendraient nous attaquer. J'ordonne donc à Charles de rejoindre le groupe dont nous entendions encore les voix et les cris, et de tout faire pour ramener Méhémed : « Donne de l’argent, lui dis-je, donnes-en autant qu’il le faudra.» Notre vieux Charles, depuis soixante ans qu’il voyage en Turquie, connaît ses Turcs sur le bout du doigt. Tout ému qu’il était, comme nous tous, de la lutte à laquelle il venait de prendre part, il sourit dans sa barbe blanche, et court après le prisonnier qu'on nous avait fait. Au bout de quelques instants je le vois reparaître avec Méhémed; par derrière vient, contenant les plus ardents à qui déplaît ce dénoûment, le chef du village, qui nous engage à ne rien craindre et à nous remettre à table. Je demande à Charles comment il a fait ; il a glissé quelques pièces de monnaie par derrière, sans que personne le vît, dans la main de ce personnage : combien il a donné ; environ quarante sous. Moi qui croyais que nous en aurions peut-être pour deux ou trois louis ! On le voit, tout est bon marché en Turquie, même la conscience d’un fonctionnaire municipal, et le droit pour les passants de battre impunément ses administrés.

Nous nous mettons de nouveau à table, et nous continuons notre déjeuner, nous résignant, cette fois, à

être entourés et regardés; Méhémed, la cause de toute celle bagarre, s’assoit derrière nous, assez penaud, tout au fond du iiangar. Il y a encore dans la foule, nous nous en apercevons à plusieurs signes, une froideur légèrement hostile à notre égard : il faut en triompher. Notre frugal repas expédié, nous offrons du café aux personnages qui paraissent les plus influents, nous faisons passer du tabac à la ronde. Delbet a déclaré sa qualité de médecin, et tous lui demandent des remèdes, nonseulement pour les maladies qu’ils ont, mais, comme c’est ici l’habitude, pour les préserver de celles qui pourraient venir plus tard. Au commun, Delbet distribue généreusement des pilules de mie de pain de diverses couleurs ; mais à ceux qui se sont montrés les plus violents il administre de l’émétique; nous les voyons pâlir et disparaître l’un après l’autre. Partout d’ailleurs, en Asie Mineure, on est très-friand d’émétique : on ne comprend ici que les médecines qui font un effet immédiat et sensible; plus il est secoué, plus un Turc admire l’Iiabileté du médecin et la puissance de ses remèdes.

Grâce à nos prévenances, au bout d’une demi-heure, nous sommes au mieux avec tout le village. Seul le blessé n’a pas pardonné : il n’a pas accepté d’argent; il n’a pas encore voulu aller se laver le visage, et, la joue et les cheveux tout tachés de sang caillé, il s’est assis de l’aulre côté du foyer, et lance parfois des injures à Méhémed, qui lui répond avec la plus grande douceur. Tout d’un coup il se. lève, et saisissant un bâton qui est auprès de lui, il le jette à Méhémed, et le manque. Le projectile va

frapper l’iman ; on se lève, on gronde le malheureux, on lui montre qu’il a tort, et il se décide enfin à aller se débarbouiller.

Nous déchiffrons une grande inscription funéraire auprès de la fontaine, et, vers trois heures, nous nous remettons en roule. Quand nous nous voyons hors de ce village où nous avions eu une si chaude alarme, tous intacts et galopant librement dans la plaine, nous poussons un grand soupir de soulagement, et nous nous félicitons mutuellement d’en avoir été quittes à si peu de frais. J'adresse une semonce à Méhémed, et lui recommande d’être plus prudent désormais, et de ne plus nous exposer à pareille aventure. Nous avions éprouvé ici une fois de plus combien le paysan turc est bon et avec quelle facilité sa colère s’apaise ; un homme de notre suite avait, sans provocation, fait à l’un d’entre eux une grave injure, et ce qui aggravait l'offense, nous étions des Francs, des infidèles, et c’était, pouvaient-ils croire, par notre ordre qu’un Osmanli, qu’un musulman avait été frappé au visage. Pourtant, la première irritation passée, ils étaient promptement redevenus hospitaliers et bienveillants, et c’était contre le battu qu’avait fini par se prononcer l’opinion générale, quand on l’avait vu garder obstinément sa rancune cl la manifester par des retours de violence.

Nous allons nous arrêter à Zemmeh, village turc d’environ quatre-vingts maisons, toutes, excepté celle où nous logeons, bâties de terre et couvertes de terrasses gazonnées. Celle où on nous installe, appartenant au plus riche propriétaire du pays, est en bois assez élégam-

KOUTAHIà ET SES ENVIRONS.

ment travaillé. Le bois commence ici à être assez cher; il faut aller le chercher à deux ou trois jours démarché, et, dans un pays sans route et sans autres moyens de transport que de lourds et grinçants chariots lentement traînés par des bœufs, on' regarde cela comme une distance.

Toute cette fertile plaine, où ne se rencontrent plus maintenant que de pauvres villages, impuissants à en défricher toute l’étendue, paraît avoir été habitée et cultivée, dans l’antiquité, par une nombreuse et riche population. La plaine est toute parsemée de débris d’édifices et de fragments de tombeaux.

Le gouvernement turc a envoyé dernièrement, aux villages de cette plaine, un prétendu renfort de bras dont ils se seraient bien passé; je veux parler d’une trentaine de familles de Tartares de Crimée, ou Tartares Nogaïs, que le pacha partagea entre tous ces hameaux. On sait quel désir d’émigration, après la guerre de Crimée et le traité de Paris, s’empara de ces populations toutes mahométanes et les poussa à sortir d’un empire tout chrétien pour aller s’établir sur les terres et vivre sous les lois d’un souverain musulman, du sultan des Turcs, successeurdes califes et commandeur des croyants. Ce qui inspira cette pensée aux Nogaïs, c’étaient les revers des Russes, dont ils craignaient d’avoir à éprouver la mauvaise humeur une fois la guerre finie, c’était l’espèce d’éclat inattendu qu’avaient jeté un moment, dans cette guerre, les armes de la Turquie, soutenue et comme réveillée par l’alliance franco-anglaise. Le gou-

tt

vcrnement russe ne Gl aucune espèce d'opposition à ce mouvement d'émigration qui avait commencé avant la tin delà guerre, et qui continua, en se développant tous les jours, pendant les trois ou quatre ans qui suivirent la paix. Il conclut une convention avec la Porte pour régler le départ des émigrants; il leur accorda les délais nécessaires pour la vente de leurs biens; il facilita leur embarquement. Etait-ce respect pour la liberté des Tartares, et pure bonté d’âme? Non certes; mais les Russes savaient à quoi s'en tenir sur le caractère et la valeur de ces populations, et ils espéraient les remplacer avec avantage, dans la culture des terres fertiles qu’elles détenaient, par des colonies de paysans allemands et russes. Ils comptaient aussi, avec raison, créer ainsi au gouvernement turc, déjà si obéré, un sérieux embarras, et lui causer des dépenses considérables, en lui jetant sur les bras tout ce monde à héberger et à nourrir. Les Tartares vendirent donc, du mieux qu’ils purent, mais toujours à perte, tout ce qu’ils possédaient d’immeubles cl de bétail, et affluèrent à Constantinople et dans toutes les villes du littoral ; beaucoup avaient avec eux de l’argent comptant, mais ils ne s’en vantaient pas, et, dans les premiers temps qui suivirent leur arrivée, la Porte fut obligée de les défrayer de tous leurs besoins, et de leur faire de continuelles distributions de vivres, soit sur les fonds du trésor, soit au moyen de lourdes réquisitions frappées sur les villes où ils se trouvaient rassemblés. Peu à peu on les fit partir pour l’intérieur; on les répartit entre les provinces, où les gouverneurs les par-

logèrent entre les villages, suivant leur importance respective. Le petit village où nous couchons, Zemmeh, a reçu jusqu’à cinq familles qui sont complètement à sa charge; les cinq familles font près de cinquante personnes; il leur faut vingt-cinq oques (31,250 grammes) de pain par jour, ce qui représente une valeur d’une quarantaine de piastres, soit environ huit francs. Chaque maison fournit ù son tour cette subvention. Ces Tartares ne font d’ailleurs, nous assure-t-on, aucun effort pour alléger le fardeau qui. est imposé, à cause d’eux, au village, pour payer en secours et en travail cette coûteuse hospitalité. On ne peut obtenir d’eux, même en leur offrant un salaire, qu’ils s’occupent à quoi que ce soit; s’ils s’y prêtaient, il serait facile de les employer. La culture del’opium, qui demande tant de soin et d’attention, réclame plus de bras que n’en a le village; mais leuè paresse est invincible ; ils sont, d'ailleurs, voleurs et méchants. On ne sait s’ils ont une religion; iis ne font pas la prière, ils n’observent pas le ramazam, ils ne vont jamais à la mosquée. On les déteste et on les craint; si on leur refusait ce qu’ils demandent, ils seraient gens, dit-on, à mettre le feu au village. On comprend à peine le grossier dialecte tartare qu’ils parlent, et c’est une cause de mésintelligence et d’apathie de plus.

Nous en voyons plusieurs qui viennent s’asseoir en face de nous, nous demander un peu de tabac, le prendre sans remercier, et nous considérer stupidement. Ils ont le type tartare le plus prononcé que j’aie encore vu : rien de plus laid que ces petits yeux, ces nez épatés, ces

têtes rondes couvertes d’un bonnet fourré. Leur costume n’est pas plus avenant : ils portent des espèces de robes d’étoffe rayée, usées et sales.

Je ne sais pourquoi, dans toute l’Anatolie, on confond ces Tartares avec les Tcherkesses ou Circassiens, à qui ils ne ressemblent ni de traits ni de langue, et qui sont d’une tout autre race. Dans l’usage ordinaire, les paysans turcs désignent toujours ces Nogaïs sous le nom de Tcherkesses. Voici, je crois, l’explication la plus vraisemblable de cette confusion. Depuis les luttes et conquêtes de la Russie dans le Caucase, à plusieurs reprises des tribus circassicnnes ont mieux aimé quitter leur territoire que vivre sous le joug des Russes, et sont venues demander un asile à la Turquie. On leur a donné des terres, et on les a établies sur divers points de l’Anatolie. Ces premiers émigrants, les Turcs les ont appelés de leur vrai nom, Tcherkesses ; d’autres sont arrivés plus tard : ils sortaient, comme les premiers, de l’empire russe ; ou leur a appliqué le même nom, sans se demander s’ils étaient de la même province et de la même race. Croyez-vous que les Turcs s’embarrassent beaucoup de géographie et d’ethnologie?

Le 8, nous réussissons à être à cheval dès six heurés du malin, nous marchons toute la journée, et à quatre heures, nous arrivons à Koutahia, où nous trouvons des lettres et des journaux de France. Soirée de bonheur, passée à nous lire mutuellement nos lettres, et à fouiller tous les recoins des journaux, à les dévorer jusqu’à la dernière ligne, sans omettre une seule annonce.

Le lendemain, je recommence ma chasse aux inscriptions, et je fais connaissance à ce propos avec une famille grecque, la plus riche de la ville, qui aide mes recherches. Le père de famille s’appelle Stephan Tchoul- Oghlou ; il est le Ichorbadji , c’est-à-dire le primat de sa nation ; c’est lui qui représente les Grecs et qui siège pour eux au medjilis. Sa richesse fait qu’il passe le premier de tous les primats chrétiens; c’est d’ailleurs un Grec de l’ancienne école, qui sait à peine qu’il existe un royaume de Grèce, qui ne parle jamais de Miltiade ni de Thémistocle, et qui craintrles Turcs autant qu’il les déteste. Il ne connaît d’autre langue que le turc, et ne prononce pas un mot de grec; mais ici aussi se manifestent déjà des symptômes de réveil et de transformation. Il y a maintenant à Koutahia une école grecque : le maître est des environs de Brousse et paraît suffisamment instruit ; une quinzaine d’enfants suivent la classe hellénique, et près de deux cents la classe élémentaire. Déjà le fils du vieux primat parle un peu le grec, et il va aller à Smyrne pour achever de l’apprendre.

L’aisance dont jouit cette famille est remarquable pour le pays. Elle habite une grande maison à trois étages, la plus belle de la ville ; partout, dans les spacieux appartements, de vastes et moelleux tapis. Les femmes, celle du père, celles de deux fils déjà mariés, viennent nous offrir les confitures et le café, revêtues de riches costumes. Deux de ces femmes sont fort belles; elles ont de grands yeux clairs et des traits plus fins, une physionomie plus expressive que les Arméniennes.

Il faut encore ici qu’un chrétien paye un peu la rançon de sa richesse et souffre bien des <110865 qui, chez nous, paraîtraient intolérables. A ma seconde visite dans la maison, je trouve attablés dans une pièce basse où jaillit une fontaine au milieu d'un bassin de marbre, avec le chef de famille et le fils aîné, un scheikh de derviches et un officier turc. Ils boivent du raki en mangeant quelque chose qui ressemble terriblement à du saucisson; peut-être n’est-ce pourtant que du bœuf fumé, Je demande à celui des fils qui comprend à peu près le grec, si ce sont des amis de son père; il me répond que non, que ce sont des vauriens et des chenapans, mais qu’ils viennent souvent ainsi demander à manger et à boire, et qu’on ne peut le leur refuser, parce que ce sont des Turcs.

Ce jour-là, en sortant de chez le primat, nous allons faire une visite à un évêque grec exilé, Mgr Hilarion, de Pliilippopolis. Le patriarcat grec l’a frappé pour avoir, dans les troubles religieux qui agitent la Bulgarie depuis plusieurs années, essayé de former un tiers parti entre le clergé grec et ceux qui penchaient vers le catholicisme pour échapper aux exactions de ce même clergé. Mgr Hilarion, secrètement soutenu par la Russie, voulait, sans quitter le rite et la communion orthodoxes, fonder ou plutôt rétablir une église bulgare indépendante, dont il aurait été lepremier patriarche. La Porte, si elle avait compris son véritable intérêt, aurait dû, ce me semble, accueillir ce projet. Sans doute une Église toute slave aurait eu quelque disposition à chercher en Russie des conseils et

des encouragements ; mais les populations chrétiennes de l’empire, l’exemple de la Servie l’a bien montré, commencent à comprendre quelles ont mieux à faire que se laisser absorber dans la confuse immensité d^ ce prodigieux et misérable empire ; elles aiment mieux devenir des États, comme les Principautés-unies et la Servie, que des départements, comme la Bessarabie et la Géorgie. D'ailleurs, en se jetant de désespoir dans les bras de Rome, les Bulgares se mettent implicitement sous la protection de l’ambassade de France, et préparent ainsi à l'étranger plus d’une occasion d’intervenir dans les affaires intérieures de la Turquie. Enfin , l’acharnement passionné avec lequel le patriarcat grec défend sOn pouvoir en Bulgarie, suffit à prouver quel grave échec ce serait pour lui, quelle diminution de richesse et de puissance que de perdre le droit d’administrer et de rançonner celte féconde et populeuse Bulgarie; or l’Église grecque, avec son antique organisation, avec ses privilèges exorbitants, avec l’esprit d’intrigue dont sont animés la plupart de scs hauts dignitaires, avec les ressources que met à la disposition du patriarcal l’humeur ambitieuse de la nation et son opulence chaque jour croissante, l’Église grecque est certainement la plus redoutable force que rencontre en face de lui le gouvernement turc et celle qu’il doit le plus chercher «à affaiblir. Mais il suffit en général qu’une chose soit utile pour que la Porte évite soigneusement de la faire. En cette occurrence, le grand vizir se fit le docile instrument des colères du patriarcat et le ministre de ses vengeances. Loin de favoriser l’éta-

1C8 SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, blissement d'une église bulgare, il se chargea de faire exécuter la sentence portée par le patriarche contre les deux évêques orthodoxes qui avaient pris en main-la cause de la Bulgarie, il les fit arrêter par la gendarmerie et conduire en exil : l’un des deux-, Mgr Hilarion, avait été relégué à Koutahia, et l’autre à Boli. Toutes les mesures avaient été prises par l’autorité ecclésiastique pour rendre la peine aussi dure que possible. Le patriarche avait défendu sous peine d’excommunication, à aucun grec, de communiquer de vive voix ou par écrit avec les prélats exilés ; aussi Mgr Hilarion se trouve-t-il très-isolé et accueille-t-il avec empressement notre visite. Il'a une belle tête, très-fine, mais un peu dure, et de grandes façons. Il paraît fort intelligent ; je cause très-facilement avec lui, car il parle un grec fort élégant, et que ne désavouerait pas un élève de l’Université d’Athènes. Il sait en outre le grec et le bulgare; il lit couramment le français, mais n’en dit que quelques mots. Dans notre conversation, qui dure assez longtemps, il se représente, cela va sans dire, comme un martyr, comme une victime de la compassion que lui a inspirée la pauvre Bulgarie, non plus tondue, comme les autres provinces de l’empire, mais écorchée jusqu’au vif par le clergé grec, insultée dans ses fils que l’on repoussait des rangs du clergé, dans sa langue qu’on s’obstinait à bannir et de l’école et de l’autel, qu’on cherchait à faire tomber en désuétude pour la remplacer par le grec. Tout cela est vrai, et je me rappelle avoir entendu, il y a quelques années, à Thasos, l’évêque de Gumurdchina me raconter avec complaisance, en

homme qui croit accomplir un devoir, la persécution qu’il exerçait contre la langue bulgare, presque partout parlée dans son diocèse. Seulement, ce que Mgr Hilarion oublie de dire, c'est qu’il a été lui-mème, pendant longtemps, un des plus cruels oppresseurs de la Bulgarie, et qu’il n’a commencé à plaindre ses misères que du jour où il n’a plus trouvé son intérêt à les exploiter et à les augmenter.

Un des pères arméniens catholiques chez qui nous logeons, est allé voir avec nous Mgr Hilarion ; à propos de cette visite, nous causons le soir avec les pères des pouvoirs très-étendus que les circonstances et l’usage, que la dédaigneuse négligence des musulmans ont laissé se réunir entre les mains du clergé grec. Je demande au curé catholique si, comme l’évêque grec, il rend souvent des jugements arbitraux pour terminer les contestations engagées entre membres de son Eglise : « Cela arrive à chaque instant,. me répondent les pères; quand un homme est mort, nous allons chez lui, et nous faisons le partage. — D’après quelles règles? — En suivant la loi turque, puisque nous sommes en pays turc; le mort décédé, sans avoir testé, laisse-t-il un fils et une fille, la fille prend un tiers et le garçon les deux autres tiers ; ne laisset-il d'autre héritier direct qu’une fille, la fille prend le tiers et le reste va aux autres héritiers, ascendants ou collatéraux. » Le clergé grec a toujours refusé, et selon moi avec raison, d’accepter le point de vue auquel se place si volontiers notre excellent don Juan Zacharie ; il n’a jamais tenu compte de la loi turque, qui, étant une

loi religieuse et non une loi civile dans le vrai sens du mot, ne peut prétendre avec quelque raison à régler la situation et les rapports mutuels de gens qui n’admettent point la révélation d’où elle tire son autorité. Par une fiction qui ne manque pas de grandeur, les évêques grecs ont continué à rendre la justice comme si les successeurs de Constantin occupaient encore le tronc de la nouvelle Rome, au nom des principes du vieux droit romain et des constitutions impériales : le livre qui fait autorité dans leurs chancelleries et sur lequel ils appuient leurs décidons, c’est le manuel d’IIarménopoule, abrégé de tout le droit de Justinien et des empereurs suivants, publié vers le douzième siècle, à Constantinople.

Il arrive souvent d’ailleurs que les chrétiens, que l’une au moins des deux parties, celle qui perd, refuse d’accepter la juridiction purement officieuse de l’évêque ou du prêtre, et évoque l’affaire devant le cadi; dans ce cas le clergé trouve souvent l’occasion de faire repentir un peu plus tard de leur insubordination les indociles qui refusent ainsi de comparaître devant son tribunal ou d’en exécuter les décisions ; mais il ne peut empêcher l’appel au cadi. Devant celui-ci, les frais do justice, que paye toujours le gagnant, sont de cinq pour cent. Le droit que le cadi prélève sur les successions où l’héritier est un mineur au-dessous de douze ans est aussi de cinq pour cent (deux paras à la piastre).

Il n’y aurait rien là d’exorbitant si tout se passait régulièrement. Mais, en fait, la justice a trop bonnes dents pour se contenter de si mince pâture. La véna-

lité est partout. Presque pas de cadi (ou liahim , caron emploie ici plutôt ce nom ) qui n’accepte un cadeau de celui qui a envie de gagner son procès, et souvent des deux parties à la fois. « Croyez-vous donc, nous dit-on, que ce soit pour changer d'air qu’ils viennent de Constantinople? Non certes, mais pour manger des piastres.»

Pendant que je cherche et que je trouve de nombreuses inscriptions dans les cimetières, Guillaume, voulant emporter quelques types et quelques costumes arméniens, fait le portrait d’une belle jeune femme, madame Pascal, et de sa sœur, une enfant de onze ans,' qui a déjà été demandée en mariage. La troisième sœur, l’aînée, s’est mariée à douze ans. 11 paraît qu’à cet âge, presque toutes les femmes sont formées, et beaucoup sont mères avant quatorze ans. Aussi faut-il voir comme presque toutes sont ruinées à vingt-cinq. Madame Pascal,

comme beaucoup de femmes de sa nation, a de grands ♦ •

traits qui font dire à Charles que c’est une figure d’homme, li y a peu de vivacité et de mouvement dans cette physionomie, mais un calme profond qu’anime parfois un charmant et paisible sourire. Sans doute cela manque de piquant, mais Raphaël n’a rien donné de piquant à scs madones ; il aurait plus volontiers fait poser madame Pascal que toutes nos jolies Parisiennes. Sans être Raphaël, Guillaume est enchanté deson modèle. On l’entoured’aillcurs de petits soins; pendant qu’il travaille, ce ne sont que chibouques, tasses de café, etc. Nous offrons, comme rcmercîment, deux bracelets, et Guillaume laisse à la belle une copie de son aquarelle, ce qui lui fait

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grand plaisir; elle lui baise la main et la porte à son front. Le soir, on nous envoie à chacun un de ces mouchoirs que les femmes ornent ici, aux quatre coins, de broderies d’or. Celui de Guillaume est naturellement le plus beau ; il est brodé des propres mains de la dame.

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