‹ Souvenirs d'un voyage en Asie MineureChapitre 9 sur 26 · DE BROUSSE A KOUTAI1IA · texte numérisé non relu

DE BROUSSE A KOUTAI1IA

un homme, m’assure mon interlocuteur, ne pourrait encore y passer l’hiver avec sa famille, sans que ses jours fussent menacés et sa propriété ravagée ; mais les Grecs •ici sont peureux, et s’exagèrent peut-être le danger. Souvent, pour conquérir un droit, il suffit d’en user.

Nous revenons à la nuit, par une belle soirée : voici enfin l’été qui s'annonce !

22 mai.

Nous nous remettons en route, après avoir perdu deux jours par la faute de la pluie. Il semble que nous ne puissons démarrer de Pandcrmo; ainsi, ce matin, nous voici encore retardés par le plan des ruines que veut finir Guillaume, puis par une violente querelle avec nos agoyales ; ce sont des Grecs, cela va sans dire. Nous avions fait marché pour huit chevaux ; ils ne veulent partir qu’avec neuf. Plutôt que de rester ici encore une journée, de guerre las, nous finissons par céder. Charles a tant crié qu’il n’a plus de voix. Avec les neuf chevaux viennent neuf hommes. Chacun d eux est propriétaire d’un cheval. Nous leur demandons pourquoi deux ou trois d’entre eux ne se sont pas chargés de tous les chevaux ; ils n’ont donc pas confiance, leur disons-nous, les uns dans les autres. «Mais, » répond l'un d'entre eux, « si je n'étais pas là, un autre monterait sur mon cheval, par dessus les bagages, le fatiguerait, et me le ramènerait fourbu. » Touchante confiance! Comme ces gaillards-là se jugent et se connaissent bien! 11 y a entre les Turcs bien plus de

110 SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, fraternilé et de loyauté. Si ces neuf propriétaires de chevaux eussent aussi bien été des musulmans, il est probable que nous n’aurions emmené avec nous que deux ou trois d’entre eux, chargés par les autres de veiller sur tout le convoi et de recevoir, au terme du voyage, le prix convenu pour les neuf montures.

Nous marchons, pendant toute l’après-midi, dans de larges prairies qui s’étendent sur les deux bords du Karadérésou; nous passons cette rivière à l’aide d’un bac, et nous nous arrêtons, à cinq heures et demie, au hameau de Hadji-balat. Les quelques huttes qui le composent n’ont toutes qu'un rez-de-chaussée; Charles entre dans l’une d’elles, qu’on lui signale comme la plus propre de toutes, et en ressort en donnant des marques non équivoques d’indignation. Ce n’est pourtant pas son habitude de s’étonner aisément, et il n’est ordinairement pas difficile en fait de logements. Un brave aga, à qui Charles a sans doute fait comprendre que nous serions reconnaissants, nous installe dans une grande salle, que le village a récemment fait construire pour lui servir d’école et de mosquée. L’imam, quand il revient des champs à la tombée du jour, n’est pas content. « Où les musulmans, » dit-il, « feront-ils ce soir leur prière? Dans la mosquée, on aura bu du vin, du raki, je ne sais quoi. » 11 s’apaise pourtant assez vite : nous lui montrons que nous avons dîné dehors pour ne pas profaner le lieu saint en y buvant le liquide défendu, dont quelques gouttes auraient pu tomber à terre et souiller les nattes. Cette précaution le louche. 11 monte alors sur un mur pour

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

appeler les fidèles à la prière, qu’il fait ensuite dans une petite pièce attenante à la grande. Des dix ou douze Turcs qui se trouvent là, deux ou trois seulement se joignent à ses dévotions ; les autres continuent à fumer tranquillement leur tchibouk.

11 y a ici deux ou trois familles tartares, des émigrés de Crimée, que le sultan y a envoyés depuis sept mois ; le village les nourrit; elles ne se livrent à aucun travail. Je n'ai jamais vu d’air plus bonasse et plus stupide que celui d’un de ces Tartares, qui vint nous faire visite pour avoir un peu de tabac.

25 mai.

Le matin, quand il s’agit de charger et de partir, le Grec dont je monte le cheval selle sa bète, puis se croise les bras, pendant que les autres suent et se débattent contre les bagages. Charles lui demande pourquoi il ne va pas aider ses compagnons. « J’ai mis ma selle sur mon cheval, «répond-il, « le reste ne me regarde plus; que les autres aillent au diable! » Ceux-ci d’ailleurs ne songent même pas à s’indigner de l’égoïsme de leur compatriote; à sa place ils feraient de même.

Laissant filer les bagages, nous allons lire une inscription à Schamundra . Pendant que Guillaume et moi l'estampons, Delbet tâte le pouls à plusieurs hommes, et déclare, après un examen approfondi, que le vieil iman est le mieux portant de tous. Alors un des flâneurs que Delbet a examinés s’écrie : « Cela n’est pas étonnant; il

i 12 SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE.

n'a pas de femmes, el moi j’en ai (rois. » Tousces gens sont gais, ont le rire facile et la physionomie ouverte. Mêlés aux musulmans, quelques Bulgares, avec leurs vêtements de peau de mouton collés aux corps, souffrent de la fièvre ou plutôt des suites de la fièvre de l’été dernier. Ils gardent les troupeaux et labourent les terres d’une ferme qui appartient à un effendi de Constantinople.

Quand ils nous voient déchiffrer des inscriptions, les Turcs réunis autour de nous ne manifestent aucune curiosité ; à peine parfois un d’entre eux demandera-t-il d'un air nonchalant, si cette pierre est là depuis bien des années, puis il se remettra à fumer sa pipe. Les Grecs vous aident, parfois utilement; ils se mettent à épeler les lettres avec vous, et habitués qu’ils sont à leurs détestables caractères cursifs, ils vont parfois plus vite que vous.

De Schamandra, nous remontons pendant une heure la rive gauche du Makestos, sans trouver le bac qui nous était promis. Arrivés en face du village de Schabéi, nous 11e voyons que la rivière, qui coule rapide et boueuse, grossie par les dernières pluies ; mais de passeur, point. Un de nos agoyales essaye la profondeur de l’eau ; il n’y aurait pas moyen de faire passer un cheval chargé. Avec un peu de patience, el on apprend en Turquie à en avoir beaucoup, les choses s’arrangent. Un vieux turc, de l’autre bord, vient à nous avec une longue et étroite pirogue creusée dans un seul tronc d’arbre, qu’il dirige à l'aide d’une gaffe. En trois ou quatre voyages, il a transporté à l'autre bord nos personnes et nos effets, les selles et

DE BROUSSE A KOUTÀUU.

les bâts. Cependant nos hommes se sont ceint les reins, ont retiré leurs pantalons, et, montant leurs chevaux à poil nu, les ont lancés dans le courant, la poitrine au fil de l’eau; ils arrivent sans encombre à l'autre bord. Chevaux et hommes se secouent un peu sur l’herbe, et, au bout d’une heure, nous sommes de nouveau en roule.

Après cette traversée, nous continuons à cheminer dans de vastes prairies, ici désertes, là animées par de grands troupeaux et couvertes de cigognes et d’oies sauvages. Nous montons ensuite sur un plateau peu élevé et très-monotone, qui nous conduit, vers sept heures et demie, à Kirmisli Kassaba, «la ville rouge,» grand bourg pourvu d’un pont sur le Rhyndacos. Population mixte; soixante et dix maisons grecques, plus de cent arméniennes, en tout environ six cents familles. Une école et une mosquée neuves. Le canton produit annuellement de dix à quinze mille oques de cocons ; mais depuis deux ans il n'y a pour ainsi dire pas de récolte de soie.

Nous sommes logés, par ordre du mudir, et assez bien reçus chez le pappas de l’Église grecque. C’est un Rouméliote de Janina. Ces Grecs d'Ëpire forment une des branches les plus vivaces de la race grecque; on les trouve partout, artisans, marchands, maîtres d’école, prêtres, et partout ils réussissent à gagner leur vie, à prendre quelque influence et à amasser quelque argent, à se faire leur place au soleil. On en rencontrerait, j’en suis sûr, jusqu’à Bagdad, jusqu’à Bombay et Calcutta.

24 mai.

Le matin, il pleut; cela se trouve bien, cor nous n’avons pas de chevaux. Nous négocions avec nos Grecs, qui ne s’étaient engagés que jusqu’à Kassaba. Toujours entre eux la même concorde; cinq veulent nous accompagner, quatre retournera Erdek. Pendantqu’on cherche d'autres chevaux, je vais lire une inscription encastrée dans le mur d’une mosquée, celle d’IIamza-bey ; l’imam est encore des plus aimables. J'ai à mes côtés de jeunes Grecs qui épèlent avec moi; ils connaissent bien les lettres, et ne savent pas un mot de la langue, je ne dis pas de la langue ancienne, mais du grec moderne tel qu’il se parle sur les côtes de l’Anatolie. Dans presque tout l’intérieur de l’Asie Mineure, ni les Grecs ne savent le grec, ni les Arméniens l’arménien; les uns comme les autres ne parlent que la langue de leurs maîtres, le turc, mais ils l’écrivent les uns avec les lettres grecques, les autres avec les lettres arméniennes. Deux alphabets, voilà, avec leur religion et leurs rites, tout ce que ces peuples malheureux ont réussi à dérober à la lente et dure influence de la conquête; dans ce triste naufrage de leur liberté et de leurs traditions, ces lettres qu’ils avaient héritées des ancêtres, tout employées qu’elles fussent maintenant à représenter les sons d’une langue étrangère et ennemie, étaient encore comme une dernière protestation contre la conquête, comme un dernier symbole de la nationalité disparuei

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

A quatre heures nous partons enfin avec de nouveaux chevaux que nous a trouvés le mudir, et nous remontons la vallée du Rhyndacos jusqu’à un village musulman appelé Kestélek. Relie promenade, charmante soirée. La vallée est large, et les montagnes peu élevées qui la bordent sont tout boisées. La route suit en général d’assez près le fleuve, à travers une petite plaine qui représente l’aspect le plus varié ; tantôt ce sont de beaux champs d’orge et de seigle, parsemés de puissants et vastes noyers ; tantôt une prairie parfumée, où se dressent de place en place de beaux platanes, de grands chênes. Une heure avant d’arriver à Kestélek, pour éviter un coude de la vallée, la route monte sur la hauteur, et on chemine dans un bois de chênes-lauriers. Je ne connais rien de plus élégant que ces arbres dont le feuillage lisse et clair laisse partout apercevoir le branchage élancé. La nuit est tombée quand nous arrivons au village. Nous sommes reçus chez le plus riche propriétaire du pays, un Turc nommé Effendi-Oghlou- Ibrahim. Grande cour : une dizaine de serviteurs. D’un côté les bâtiments du sélnmlik , ou appartement de réception (mot à mot, le lieu des saluts) ; de l’autre, le harem , ou appartement des femmes (mot à mot, Yinterdil). a Votre hôte, nous dit le mudir qui nous a conduits chez Ibrahim, a des coffres pleins d’or ; » sa maison n'en est pas moins une masure, construite de terre mêlée à de la paille hachée. C’est d’ailleurs un vrai paysan, sans distinction naturelle ni acquise. En revanche, il nous fait servir un excellent souper.

De Kassaba à Kestélek, nous avons fait route avec un Grec des environs de Monastir, en Macédoine. Il sait le grec; nous pouvons causer: il me raconte son histoire.

Avec six autres de ses compatriotes, il a pris à loyer, du Turc chez qui nous sommes installés, une scierie dans la montagne. Le loyer est de quatre mille planches qu’ils ont à fournir chaque année à leur propriétaire; les associés comptent en fabriquer, celte année, à peu près trente mille. Cet homme a sa femme et sa fille dans son pays; depuis dix ans qu’il est marié, il est à peine resté 1

un an chez lui. D'abord à Constantinople, puis ici, il travaille pour gagner sa vie et pouvoir de temps en temps envoyer un peu d’argent chez lui. Dans son port, ses manières, son langage, cet homme a quelque chose de plus ouvert et de plus hardi que les Grecs des villages que nous avons traversés depuis Constantinople. La conquête musulmane a pesé bien plus lourdement sur les populations chrétiennes de l’Asie que sur celles de l’Europe, et les a marquées d’une empreinte bien plus profonde et qui s’effacera plus difficilement.

25 mai.

Nous avons trouvé ici, pour la première fois, la vraie hospitalité de l'Orient, telle que la prescrit le Coran et que tiennent à honneur de la pratiquer les musulmans de la vieille roche, l'hospitalité gratuite. Tout nous indiqué que nous blesserions notre hôte en lui.offrant de l’argent. Nous donnons seulement aux domestiques.

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

Le matin, il nous faut encore attendre les chevaux, qui sont à la prairie. Nous partons enfin à neuf heures, et nous gravissons jusqu’à ce que nous soyons arrivés sur la hauteur. Nous marchons toute la journée sur les crêtes, dans une forêt de chênes, de hêtres et de pins. Pas de très-grands arbres, mais une futaie qu’interrompent à peine de rares clairières. Çà et là quelques vaches errantes qui s’arrêtent pour nous regarder, et un pâtre ou deux près d’un petit feu de branches. Au départ, de beaux aspects sur la vallée du Rhyndacos, que nous perdons ensuite de vue, au point de ne plus savoir si nous l’avons à notre gauche ou à notre droite. Vers la fin de la journée, nous nous trouvons au sud et en face de l’Olympe qui s’offre à nous tout à fait dégagé de nuages, pour la première fois depuis quinze jours qu’il forme la limite de notre horizon. C’est une masse immense dont la cime couverte de neige se détache, comme une longue barre d’argent, sur un ciel d’un bleu pâle.

Nous devons aller coucheràAA-bicàda pierre blanche); mais ce. village est plus loin qu’on ne nous avait dit, et nous sommes pris en route par la nuit. Nous montons, nous descendons, pas de village. La nuit se fait dans la forêt que nous traversons : hommes et chevaux trébuchent sur les roches glissantes; celui de Guillaume s’abat avec son cavalier, heureusement sans le blesser. Enfin, à neuf heures, les aboiements des chiens nous annoncent le village où Méhcmed, lancé en avant à tout hasard à travers les ténèbres, avait réussi à nous précéder. 11 a un flair de sauvage pour deviner les endroits habités, pour

les trouver sans guide, pour choisir d’instinct, entre deux sentiers qui divergent, celui qui mène à l'endroit où nous nous proposions d’aller. Grâce à lui, on nous attendait ; nous sommes reçus, à la porte d’une petite maison en planches, par cinq ou six grands gaillards bien découplés qui nous introduisent, à la lueur de leurs torches de résinp, dans une petite chambre fort propre où flambe un grand feu de bois de pin : la race est vraiment belle dans tous ces villages de la montagne ; c’est que les eaux y sont vives et courantes, et qu’il y vènte frais. La neige y reste deux ou trois mois sur la terre ; on a quatre mois pour la récolte des céréales; le reste du temps il n’y a pas grand’chose à faire. On essaye bien de produire quelques cocons, mais les mûriers souffrent souvent. Maintenant encore, vers la fin de mai, leurs feuilles ne sont pas ouvertes. Le village compte une quinzaine de maisons.

'2 G mai.

Départ d’ Ak-tach à huit heures du malin. Nous nous élevons, à travers une forêt de pins, jusqu’à un col où se trouvent quelques beaux arbres ; partout sur les pentes gisent renversés de vieux troncs dépouillés et blanchis ; ce sont les vaincus dans la lutte que la végétation de ces hauts sommets soutient contre les rudes hivers, les bourrasques de neige et de vent, les éclats de la foudre. Nous descendons ensuite dans un pays qui ne ressemble plus à celui que nous avions parcouru la veille. C’est le dis-

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

trict qui a gardé le nom de l'ancienne ville lladriani ad . Olympum; les Turcs prononcent maintenant Edrinas.

Ce sont de spacieuses vallées dont le fond est parcouru par de petits ruisseaux, affluents du Rhyndacos, des pentes largement étalées et propres à la culture. La forêt n’y occupe que quelques sommets trop froids pour les céréales. Aussi les villages y sont-ils nombreux ; ce ca&a ou canton compte cent huit villages ( beaucoup d'entre eux, bien entendu, ne sont que de petits hameaux) qui dépendent d’un mudir dont la résidence varie. Malheureusement la terre est médiocre; le sol est formé d’un granit gris que délite et réduit peu à peu en poussière l’action des eaux. Ce n’est que sur les bords du Rhyndacos que le seigle atteint une hauteur convenable.

La race est belle encore ici comme dans tout le pays que nous avons traversé depuis Kassaba ; les hommes y sont grands et forts , Ce sont là les descendants des conquérants de Constantinople; ces vallées de l'Olympe ont été le berceau des tribus qui donnèrent à Orkhan et à ses fils l’empire de l’Asie. Un des villages de ce canton porte encore le nom à'OrUianas, et, d'après la tradition locale, il aurait été habité par cet illustre ancêtre du sultan Abd-ul-Medjid.

Nous nous arrêtons ( onze heures) à Indjékeui , où nous trouvons réunis le cadi du district, le mudir d’Edrinas, celui de Harmandjik ; ils font l’instruction d’une affaire qui occupe beaucoup le pays : il s’agit d’un iuzbachi, ou capitaine, chargé d’exercer au maniement des armes une fois ou deux par an les soldats de réserve

restés dans leurs foyers, ce qu’on appelle ici les rédifs. Le capitaine vient de tuer sa femme; il désirait en épouser une autre ; celle-ci l’ennuyait. 11 l'a donc étranglée, un jour qu’il était ivre d’eau-de-vie. La malheureuse, avant de mourir, a pu prévenir ses frères et tout leur révéler. Ceux-ci ont dénoncé le meurtrier ; on va l'envoyer, pour y être jugé, à Brousse. En attendant, il ne paraît pas être, malgré son crime, l’objet d’une animadversion bien vive, ni d’une surveillance bien sévère, car il flâne dans les rues du village, ét une fois que nous sommes installés dans la maison qu’on nous a assignée, il vient y faire sa visite et fumer son clnbouque chez nous, comme les autres dignitaires du pays. Les Turcs me paraissent exagérer, dans la pratique, ce grand principe que nous avons inscrit dans nos lois, qu’il faut se garder de confondre le prévenu et le condamné, de traiter l'accusé comme s’il était déjà reconnu coupable ; quant à nous, soit dit en passant, nous pécherions plutôt en sens contraire : demandez à nos présidents de cours d’assises et à leurs résumés des débats. Quoi qu’il en soit, le lendemain, sur le chemin qui mène à Brousse, nous rencontrons encore notre capitaine avec les deux soldats chargés de le conduire à ses juges ; il est assis fort paisiblement au bord d’un ruisseau, et déjeune fraternellement avec son escorte. Je ne crois pas que nos gendarmes soient aussi bons enfants, qu’ils aiment à frayer aussi familièrement avec un assassin.

Aussitôt notre arrivée, cadis et mudirs, tous ces personnages considérables nous accablent de politesses et

DE BROUSSE A KOUTAHIA. m

nous installent dans la meilleure masure du pays. On nous dit de payer et de renvoyer nos chevaux, qui demandent à s’en retourner ; rien, nous assure-t-on, ne sera plus facile que de nous en trouver d’autres. Je le veux bien : nous verrons demain ; il faudra bien qu'ils finissent par nous faire sortir de chez eux, car nous vivons à leurs dépens. Le mudir nous a prié de ne pas nous occuper de notre nourriture ; et, en effet, il nous envoie déjeuner et dîner, mais c’est bien tout ce qu’on peut imaginer de plus détestable. Voilà la première fois que nous trouvons vraiment mauvais ce qu’on nous sert.

Ce méchant amphitryon est un ancien officier de cavalerie, un Smyrniote ; il parle grec et sait même jusqu’à trois mots de français. Il se plaint de la grossièreté des gens qu’il a à gouverner ; je suis cependant bien sûr qu’au fond ses administrés valent mieux que lui, sont meilleurs, plus charitables et plus honnêtes. Tous les habitants de ce district sont musulmans; ils paraissent jouir d'uue aisance relative et être plus laborieux que les Turcs de la plaine. Nous voyons pourtant en quelques endroits les femmes labourer. Au milieu à peu près du canton se trouvent un grand hangar en bois et quelques magasins; c’est là que viennent s’approvisionner une fois par semaine les gens de tous les villages d’Edrinas; c’est là qu’ils apportent, pour les vendre aux négociants de Brousse et de Balukhissar, leurs laines, leur blé et le peu d’opium que produit le canton.

27 mai.

Déjà hier soir, avant de nous coucher, nous nous étions informés si les chevaux promis étaient trouvés, si tout était arrangé pour le lendemain matin. « Ne vous inquiétez de rien, » nous avait-on répondu ; et, tout en conservant à part moi mes soupçons et mes doutes, j’avais dormi sur les deux oreilles. Je me réveille en demandant des chevaux; ils devaient être à la porte de grand matin, c’est ainsi que les choses avaient été convenues; or, quoiqu'il fût déjà six heures et demie, hommes et bêtes, tout semblait dormir encore à Indjékeui. J’envoie Mékémcd, puis Charles, tout réveiller au lonak (c’est ainsi qu’on appelle la maison où résident les autorités, le palais du gouvernement, comme on dit en Italie) ; mudir et cadi se frottent les yeux, et confessent qu’ils n’ont pas encore songé à nos montures. Il n’y a que les Turcs pour laisser ainsi aller les choses, pour se figurer qu’une affaire peut réussir d’elle-même, sans que personne s’en occupe! Qu’il s’agisse aussi bien de quelque négociation délicate ou de quelques troubles soudains qui mettent en péril l’honneur et les destinées de l’empire, il y a bien des chances pour que le grand vizir et ses collègues ne s’en tourmentent pas beaucoup plus que le mudir d’Edrinas ne s’était préoccupé d’organiser notre caravane. Malheureusement pour ce fonctionnaire, sa cuisine ne nous avait pas disposés à l'indulgence; Charles, tout heureux d’avoir à remplir

DE BROUSSE A KOUTAHIA. 123

une pareille commission, le gourmande énergiquement de notre part ; Méhémed fait chorus ; ils lui déclarent que s’il ne nous apaise pas, nous sommes gens à le faire destituer, et pis encore, aussitôt que nous arriverons à Koulahia. Tout à fait réveillé par ces menaces, le mudir envoie dans toutes les directions toute sa gendarmerie déguenillée, tous ses zaptiés, avec l’ordre de s’emparer partout des chevaux qu’ils pourront Irouver, soit à l’écurie, soit dans les champs ; grâce à ces mesures, vers les neuf heures, nous avons devant notre porte douze ou treize chevaux, au lieu de neuf qu’il nous fallait; on choisit pour nous ceux qui paraissent les meilleurs. Noiis daignons alors recevoir le premier magistrat du pays, à qui jusque-là nous avions fermé notre porte1; nous consentons à lui montrer un front moins sévère, et même à le remercier.

D’honnêtes gens qui n’ont jamais voyagé en Orient ni même en Algérie, et qui professent le culte des grands principes de 89, nous trouveront peut-T&tre bien délibérés, bien osés de nous être emparés ainsi, d’autorité, des chevaux du paysan, et d’avoir exercé quelque chose qui ressemble fort à ce qu’on appelait autrefois le droit de pourvoierie. Qu’ils se rassurent; nous respectons autant qu’eux le droit de tous, même du plus pauvre et du plus faible; mais trouver des chevaux à louer, pour son argent, n’est pas aussi facile àlndjékeui qu’à Montmorency, et pour s’en procurer, à moins d’être résolu à finir ses jours dans ce village, il fallait bien prendre le seul moyen qui fut

m SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE.

connu dans le pays; mais ccs chevaux que nous prenions un peu de force, nous avions soin de les payer plus qu’ils ne gagnent jamais dans ces montagnes, vingt piastres, à peu près quatre francs par jour, et, une fois en route, leurs maîtres sont enchantés d’être venus, nous conduisent jusqu’à Koutahia, et, si nous ne nous fussions arrêtés là plusieurs jours, nous menaient plus loin encore. Les Turcs constitués en dignité, pachas ou valets de pachas, prennent comme nous avons été forcés de le faire ici, par voie de réquisition ; mais ils ne payent jamais; aussi la plupart d’entre eux nous trouvent-ils bien simples de dépenser notre argent quand nous pourrions, en montrant notre firman, nous faire presque partout loger, héberger et transporter gratis.

Nous marchons dans la direction nord-est à travers un pays aussi bien cultivé qu’il peut l’être sans fumier, puis nous descendons vers le Rhyndacos à travers une forêt de chênes. A Sei tchélé , joli petit village au milieu duquel passe un ruisseau bordé de saules pleureurs, nous commençons à trouver quelques blocs provenant des ruines d’Hadriani ad Olympum. Un peu plus loin, auprès du fleuve, sur une colline qui le domine, restes d'une enceinte byzantine dans l’intérieur de laquelle on voit des traces de maisons. On distingue au pied les piles d’un ancien pont en maçonnerie sur le Rhyndacos. Destinées à surveiller la roule de Brousse, qui traverse encore le fleuve au pied de cette hauteur, sur un pont refait tout récemment, celte forteresse fut sans doute le dernier abri de la ville expirante. C’est là que, ruinée

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

par les invasions des Barbares, appauvrie et diminuée, la population se réfugia pour prolonger quelque temps encore sa triste agonie; c’est d’ailleurs à une demi-heure de là, dans le voisinage du village de Beidjeh, où nous passerons la nuit, que parait avoir été la ville antique ; j’envoie à Beidjeh nos bagages et notre monde, et nous restons tous les trois à relever le plan d’un grand bâtiment de construction hellénique, qui parait du temps des Antonins. Nous rentrons encore au village assez tôt pour que je puisse y copier, avant la nuit, quelques inscriptions éparses dans les cours des maisons.

28 mai.

Départ à sept heures quarante minutes. — Nous allons au petit village de Mireh copier une inscription qui se trouve n’être qu’une mauvaise épitaphe de la décadence. Que de déceptions a dans ce pays-ci le chercheur d’antiquités, et que de pas il lui faut perdre avant de faire une trouvaille qui le dédommage ! Notre route se poursuit à travers des bois de pins jusqu’à Agatch-Hissar ; au-dessous de ce hameau le fleuve coule dans une gorge étroite et boisée que domine la tête de l’Olympe perdue dans les nuages; c’est un des beaux paysages que nous ayons encore vus en Asie Mineure!

Les maisons d’Agatch-Hissar sont, comme celles de presque tous les villages de l’Olympe, en pin non équarri, ou bois de grume; la toiture est formée de planchettes du même bois. On emploie ce mode de couver-

ture dans les Vosges et la Forêt-Noire; on appelle bardeaux, en Lorraine, les tablettes de sapin dont on se sert ainsi en guise de tuiles. Mais je ne vois pas ici de grosses pierres sur les toits, comme dans nos montagnes ; je me demande comment le vent ne décoiffe pas quelquefois ces pauvres cabanes. Il n’entre d’ailleurs pas un clou dans la construction de ces maisons ; les troncs, posés alternativement dans un sens et dans l’autre, de manière à se couper à angle droit, sont assemblés, aux quatre coins de la cabane, par des entailles à mi-épaisseur de bois. L’extrémité de chaque tronc, la portion qui est en dehors du point où ces pièces s’emboîtent, fait saillie sur la cage de l'habitation. L’air joue et passe librement à travers tous les interstices de ces matériaux grossiers qui n’adhèrent parfaitement en aucun point les uns aux autres. Ce qui m’étonne, c’est que ces maisons ne brûlent pas à chaque instant. Pour n’y pas mourir de froid, pendant l’hiver, il faut y entretenir sans cesse un grand feu, ouvertes qu’elles sont à tous les souffles du dehors. Maintenant encore, dans les derniers jours de mai, nous nous y serrons, le soir, autour de la flamme, et le dernier qui se couche a soin d’arranger le foyer pour qu’il nous envoie jusqu’au matin un peu de chaleur, tout blottis que nous soyons sous de doubles couvertures.

Après Agatch-Hissar, où nous déjeunons, nos chevaux gravissent lentement une pente fort roide, tandis que, par son grave et lent murmure, la forêt nous berce, et endort notre impatience. Je me lance en avant avec

DE BROUSSE A KOUTAIUA.

notre fourrier, Méhémed-Aga, et nous arrivons à cinq heures et demie à Tchalmaq , village d’une quarantaine de maisons. Les bagages et mes compagnons ne nous rejoignent guère qu’au bout d’une heure. En les attendant, Méhémed courait le village, comme il faisait tous les soirs, pour trouver deux poules et les faire tuer, plumer, et mettre au pot aussi vite que possible, afin que notre souper ne tardât pas trop.

Quand la caravane arrive, elle me trouve installé dans la principale pièce de l’édifice le plus considérable du village ; c’est un konak , mot qui répond dans l’usage à peu près au palazzo des Italiens ; il a été bâti par un mudir qui résidait ici : le personnage est mort il y a quelque temps; la maison inachevée appartient à des orphelins qui ne l’habitent pas et on s’en sert parfois pour loger un pacha ou de nobles étrangers de passage comme nous. La disposition des maisons, dès qu’elles cessent d’être des huttes, est ici bien entendue et fort commode. Les larges sofas, seuls meubles qu’il y ait dans une maison vraiment établie à l’orientale, suffisent à tous les usages de la vie ; on y est également bien le jour, assis et pelotonné dans l’angle, des coussins sous les coudes, ou la nuit, étendu comme sur un lit. Partout s’offrent des rayons, placés à la portée de la main, ou s’ouvrent de grandes armoires, pratiquées dans l’épaisseur des cloisons; les plafonds et les lambris sont ornés de baguettes formant des treillis d'un dessin très-simple, mais qui ne manque certainement pas d’élégance. Tout, charpente et ornementation, est en bois de pin.

Dans tous ces villages de l'Olympe, les femmes portent sur la tête une sorte de grand mouchoir blanc qui a l’air à peu près uniquement destine à les protéger contre le soleil. Elles vont aux champs, elles circulent dans le village sans voile; ce n’est qu’à l’approche d’un étranger, d'un Franc qu’elles se détournent et font mine de se cacher, et encore, si elles sont sur le seuil de leur maison, pour peu que vous paraissiez tourner les yeux d'un autre côté, elles vous regardent parfois la face découverte. La vie et le travail des champs ne peuvent aller avec les sévères précautions que l’usage ordonne encore aux femmes de Smyrne et de Trébizonde.

29 mai.

Départ à sept heures trente-cinq minutes. La roule, très-égale, est de deux heures jusqu ’kHarmandjik. Forêt de pins.Harmand jik est un village turc d'une trentaine de maisons, qui doit quelque importance à sa position centrale au milieu du canton et à la présence du mudir. Celui-ci demeure et expédie les affaires dans un local assez convenable. Pour aider à bâtir cette espèce de maison commune ou de sous-préfecture rustique, le gouvernement a donné quatre mille piastres, et les habitants de tous les villages du canton, se partageant entre eux la corvée, ont coupé, extrait et charrié gratis les bois et les pierres nécessaires. On a pu construire ainsi une habitation qui vaut environ dix mille piastres. Dans le canton voisin, à Edrinas, le gouvernement avait donné,

DE BROUSSE A KOUTAIIÎA. 1<K>

pour ce même usage, trois mille piastres ; mais il parait que les gens à qui elles avaient été remises les ont mangées, et le konafe ne s’est pas fait. C’est une bonne mesure que de faire construire partout, pour les fonc. tionnaires qui représentent le gouvernement, une maison convenable; à toute autorité il faut un cadre qui la relève. Etabli dans une demeure un peu plus riche et plus spacieuse que celle des paysans qu’il administre et qu’il juge, le mudir aura plus de prestige à leurs yeux que s’ils le trouvent, ainsi que je l'ai vu souvent en Turquie, installé dans une hutte aussi misérable que celle où ils vivent eux-mêmes. Il y avait donc là une idée pratique et féconde; malheureusement ces intentions excellentes doivent souvent échouer contre l'avidité des fonctionnaires par les mains de qui ont à passer ces subventions.

Le mudir d'IIarmandjik nous reçoit très-bien ; il nous fait servir un déjeuner qu’il partage avec nous; parmi les plats, nous remarquons une purée de feuilles de mauve et des feuilles de vigne farcies. Il n’est pas besoin de dire que, pour faire honneur à nos hôtes, toutes les fois que nous nous mettons à table avecdesTurcs envers qui il sied d être poli, nous laissons de côté nos fourchettes et nous imitons de notre mieux la manière de faire de nos convives; comme eux, nous mettons la main au plat et nous mangeons avec les doigts de la main droite. C'est une grossièreté dont il faut bien se garder que de toucher les mets avec la main gauche, réservée par les Turcs, qui ne sont pas grands lecteurs de journaux, à un tout

contraire usage. LesTurcs mettent d’ailleurs une extrême adresse à sc servir de cette fourchette naturelle, que nous ne manierons jamais avec la même aisance; c’est à peine si, à la fin du repas, après avoir pris de tous les plats, ils se sont sali le bout des doigts. Chaque personne a à côté de soi, pour manger la soupe, les confitures, le riz, une cuiller de bois.

Nous questionnons le gouverneur sur les produits de son district : « Outredes planches etdu blé, nous dit-il, on obtient ici un peu d'opium , mais il y a des années où il ne mûrit pas. Le pays est encore trop élevé et trop froid. » Il y a quarante-quatre villages dans ce caza, moins peuplé que celui d’Edrinas. Dans un coin de la grande salle où nous déjeunons, quatre ou cinq sacs de toile, dont chacun porte une étiquette, contiennent les archives de l’arrondissement. Ceux qui n’aiment pas notre bureaucratie, son goût pour les écritures et ses cartons verts, n'ont qu’à venir en Turquie ; ils battront des mains à cette simplicité toute primitive. A Constantinople, dans les ministères, ce n’est guère plus compliqué que chez le mudir d’IIarmandjik. » Il faut voir, me disait quelqu’un qui fréquente beaucoup les bureaux de la Sublime Porte, il faut voir un ministre ottoman dépouiller son courrier. Il s’assied devant sa table avec un grand panier entre les jambes et y précipite déchirées les trois quarts des pièces qu’on lui soumet; quant à celles qui ont une importance exceptionnelle, il se fait apporter une malle, où un cawass les entasse. Lorsque la malle est pleine et ne se laisse pas fermer aisément, le cawass monte sur les papiers et les

DE BROUSSE A KOUTAHIA. 131

piétine jusqu’à ce quelamasse soit suffisamment tassée. Il y a ainsi à la Sublime Porte un certain nombre de malles qui servent d’archives. Quand vous avez besoin de retrouver une pièce qui a passé il y a quelque temps sous les yeux du ministrej on vous apporte une ou plusieurs de ces malles : cherchez. J’ai bien vu retrouver une aiguille dans une meule de foin I »

Nous prenons congé, vers deux heures, de notre excellent hôte, et trois heures et demie de marche nous conduisent jusqu’à Ieni-Keui, village turc de trente à trente-cinq maisons, construit de la meme façon que les précédents. Méhémed et moi étions allés en fourriers, comme la veille. Rien de plus amusant que d'arriver ainsi à l’improviste dans un village où on n’a jamais vu de Francs. Presque tous les hommes sont encore aux champs; on ne rencontre que quelques enfants, si ébahis qu'ils n’ont même pas l’idée de se sauver, quelques femmes qui se cachent en toute hâte derrière un mur ou une haie, et qui se hasardent alors à regarder. On fait un peu de tapage, on court à droite et à gauche et on finit par rencontrer un homme que l’on hèle ; il vient lentement lui-même et non sans quelque défiance ; on lui expose ce dont on a besoin. Il est d’abord très-embarrassé; il va chercher l’imam ou le kehaya, une autorité quelconque. Après une assez longue consultation, on finit toujours par obtenir un logis à peu près convenable, en général ce qu’il y a de mieux ou de moins mal dans le village. Ici on commence par nous montrer, à Méhémed et à moi, une hutte basse et obscure; nous déclarons

avec indignation qu’un pareil gîte n’est pas fait pour nous. Or il n’y a dans le hameau que deux chambres présentables; ce sont les harems de deux agas mariés et très-mariés. Je propose qu’un de ccs deux ménages nous cède son appartement ; on y consent, et on me prie seulement de ne pas approcher que les femmes et les enfants n’aient décampé, ce qui n’est pas long. Cependant les bagages arrivent et on nous installe dans une chambre toute neuve et fort propre : plafond et lambris, tout est en bois de pin et orné de quelques moulures assez élégantes.

Après avoir mis le dîner en train, notre vieux Charles s’en va causer un peu avec les beautés que nous venons de mettre si peu gracieusement à la porte de chez elles ; vu sa barbe blanche, on le laisse en général approcher sans trop faire de simagrées. On est bien aise d’avoir ainsi un prétexte pour satisfaire cette curiosité féminine qui est, à ce qu’il paraît, la même partout. On l’accable de questions sur notre compte. Il en fait, de son côté, et il revient bientôt avec des renseignements. Iladji-Ibrahim- Aga, chez qui on nous a logés en son absence et sans attendre sa permission, est un vieillard, le plus riche des propriétaires du village; il a deux femmes, l’une âgée, mère de deux grands fils, qui sont aux champs avec lui; l’autre jeune et, dit Charles, fort jolie, qu’il a épousée tout récemment. Comme notre drogman achevait de nous donner ces détails, Hadji-Ibrahim arrive lui-même; il ne parait ni étonné ni fâché de nous voir ainsi établis dans son harem, et, comme nous nous excusons, il nous

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

(lit et nous répète que nous sommes les bienvenus, et qu’il n’a qu’un regret, c’est de n’avoir pas été là pour nous faire lui-même les honneurs de sa maison. Sa contenance est digne et sa physionomie respire la franchise et la bonté. Sans nous en prévenir, il fait ajouter au souper que Charles nous axait improvisé plusieurs plats préparés par ses femmes. Aussi l'invitons-nous à manger avec nous, et, le soir, Charles, qui est content du repas, ne monte pas la garde autour de nous avec sa sévérité habituelle : il laisse les agas du village venir s’asseoir et fumer dans notre chambre. Ordinairement, sous prétexte de nous préserver d’importunités qui sont, en effet, un peu gênantes quand on a quelque chose à faire, il met les visiteurs en fuite par ses manières bourrues, et même leur ferme quelquefois, presque malgré nous, la porte au nez. Aujourd’hui, par extraordinaire, il est d’une humeur charmante, et se prête à une assez longue conversation où nous recueillons bien des détails intéressants; mais si je savais parler facilement, combien plus encore de questions je ferais à ces braves gens ! Ceux-ci, avec leursimplicilé d’enfant, nedemandent qu’à parler et répondent de leur mieux à toutes nos curiosités ; dès qu’ils ont compris qu’on ne cherche point à les tromper et à abuser d’eux, c’est la confiance et la bonhomie mêmes.Un de nos paysans normands trouverait un paysan turc bien naïf et bien sot!

La conscription est un lourd fardeau pour ces villages de l'Olympe, et en général pour toute la population turque de l’Asie Mineure; dans celte province elle ne

13t SOUVENIRS D'UN VOYAGE EN ASIE MINEURE.

rencontre aucune résistance; mais aussi elle l’appauvrit rapidement, elle y épuise la race dominante, seule à porter ce poids. A ce hameau de leni-Keui qui n’a pas quarante feux, on demande tous les ans trois, quatre et quelquefois jusqu’à cinq hommes. Un frère au service n’exempte pas toujours celui qui le suit. De ceux qui partent au service on peut dire, comme la chanson de Marlborough : « On ne sait quand reviendront. » Le temps réglementaire est de sept ans, mais souvent, pour n’avoir pas à régler leur compte et à leur payer un arriéré de solde considérable, on les garde neuf, dix, onze ans sous les drapeaux. Les jeunes gens qui ne sont pas tombés au sort sont inscrits dans la milice ( redif-asker ), et une fois ou deux par an on les appelle au chef-lieu de la province, Brousse, où on leur donne des fusils et où on les exerce pendant quelques jours.

Parmi nos interlocuteurs se trouve un ancien souslieutenant d'infanterie qui a fait la guerre de Russie ; il était d’abord sur le Danube, puis en Crimée. Il aime à rappeler qu’il s’est battu à côté des Français, et que sans leur prompte arrivée, à Balaclava, il aurait certainement été tué ou pris. « Les Français, dit-il, ont l’air de s’amuser des balles. «Les souvenirs dcl’alliancc semblent assez présents ici et assez populaires. Un autre raconte alors qu’il a été pris à Kars et qu’il est resté six mois entre les mains des Russes; ceux-ci donnaient aux prisonniers soixante-douze paras par jour, environ dix-huit centimes, pour leur nourriture. A moins qu’ils ne reçussent en même temps des rations de pain et de viande, les

DE BROUSSE A KOUTA1IIA.

prisonniers, en Russie, ne devaient pas faire grasse chère avec dix-huit centimes.

30 mai.

Ibrahim-Aga ne demandait pas d’argent pour son hospitalité, et il nous eût fait bon visage au départ quand même nous ne lui eussions rien donné; il accepte pourtant ce que lui remet Charles, et il a raison. On est pauvre ici, et la vie est dure. Hadji-Ibrahim et ses deux (ils, robustes bûcherons, sont obligés de travailler bien des jours, et de faire tomber plus d’un pin sous la cognée, pour gagner l’écu que nous leur laissons. A ces gens-là nous faisons l’effet de millionnaires.

Nous quittons Ieni-Kcui à sept heures et demie, et quarante minutes de chemin nous conduisent au pied d'une chaîne de rochers où se trouve la belle tombe phrygienne connue dans le pays sous le nom de Deliklilach , « la pierre percée. » Nous passons là toute la matinée, et, quand Guillaume a fini son dessin, nous déjeunons sur l’herbe. A une heure et demie, nous remontons à cheval. Pays sans caractère. Nous rencontrons des caravanes de charbonniers qui retournent à la montagne avec des centaines de petits ânes déchargés de leur fardeau et trottinant librement; on a vendu tout le charbon à Koutahia. Nous traversons le Rhyndacos, qui forme encore ici une petite rivière, large à peu près comme la

rivière d’Yères à Brunoy ; il fait tourner plusieurs moulins.

Trois heures quarante minutes. — Nous nous arrêtons à Mohimoul, gros village turc, pour y étudier des pierres funéraires, d’une assez singulière disposition, dont on a fait des fontaines. Pendant que Guillaume dessine et que je déchiffre, la foule se presse autour de nous, au point de nous empêcher parfois d’écrire. D'ailleurs, quoique nous soyons tout seuls (nous avons envoyé en avant drogman, cawass et bagages à Taouschanlu), aucune malveillance. On nous demande, suivant l’usage, à quel temps remontent ces pierres, quel âge elles ont. Les enfants se font nos guides et courent en avant d'une fontaine à l’autre.

Nous remontons enfin à cheval, et en vingt minutes nous arrivons à Taouschanlu, petite ville d’environ six cents maisons. A l’entrée de la ville, un zaptié nous attendait : dès qu’il nous aperçoit, il rentre précipitamment, et au tournant de la première rue, nous voyons se mettre devant nos chevaux et marcher en avant, à pied, un effendi qui porte des bottes à la Souwaroff et le costume de la réforme ; ce ne peut être que le mudir. Il est accompagné d'autres personnages que leurs longues robes garnies de fourrures annoncent être des notables, probablement les membres du conseil. Précédés de ces autorités, nous allons lentement jusqu’au konak, et nous montons dans la grande salle, où on nous accable de saluts, de politesses, de boissons rafraîchissantes, de pipes et de café. Fort embarrassés pour répondre à tous ces

DE BBOUSSE A koutaiiia.

égards et aux discours qu’on nous tient, nous demandons, nous redemandons notre drogman, qu’on nous promet et qui n’arrive pas. Nous n’y comprenons rien. Enfin, grâce à un Grec des îles, un maçon, qui se trouvait là et qui me sert tant bien que mal d'interprète, tout s’explique. Il paraît que, blessé de la manière dont sa demande d’un gîte était accueillie par le secrétaire du mudir, Charles a filé avec le bagage jusqu’au village le plus proche, non sans menacer les délinquants de notre colère et de la vengeance du pacha. Le malheureux mudir n’était pas en ville à ce moment ; c’est à son retour, un quart d’heure après, qu’il a appris quel orage la sottise d’un employé avait amassé sur sa tête. Ancien employé, dit-il, probablement ancien domestique d’Ali-Ghalib- Pacha, il sait quelle influence les Européens ont à Constantinople. Aussi se voit-il déjà réprimandé, destitué peut-être. De là ces prévenances exagérées, et une terreur qui se peint dans tous ses gestes et dans toutes ses paroles. Pâle, la sueur sur le front, il nous supplie de ne pas suivre nos bagages, mais de^ rester en ville, au konak, de faire revenir notre drogman, etc. 11 fait vraiment pitié. Nous sommes fort contrariés de cet incident, mais nous ne pouvons pas désavouer Charles, et blâmer la fierté qu’il a montrée pour notre compte. Nous assurons donc le mudir que nous savons qu’il n’y a nullement de sa faute et que nous ne le rendons pas resppnsable de l’insolence d’un inférieur; mais nous déclarons que nous voulons aller rejoindre nos gens. Méhémed, qui sïlait pleinement associé à l’acte de vigueur de Charles,

vient d’arriver, et nous annonce qu’un logement est tout prêt et qu’un souper se prépare pour nous au village. Sur mon ordre, il fait remettre à nos chevaux les selles qu’on avait déjà ôtées. Le malheureux mudir veut nous conduire jusqu’au village ; nous avons grand’peine à l’en empêcher et à partir sans lui , mais nous ne pouvons pas l’empêcher de s’humilier. Le soir il vient nous faire visite pour nous renouveler ses excuses et ses protestations ; nous étions en train de souper et nous continuons en sa présence; pour nous mieux marquer sa bonne volonté et son dévouement, il se fait, malgré nous, notre domestique, il nous verse à boire, il nous coupe du pain. Nous essayons encore de le tranquilliser; pourtant, une fois qu’il a pris congé de nous, il s’adresse, sur la porte, à notre drogman et à notre cawass, pour les prier d’intercéder en sa faveur auprès de nous. Je croyais qu'il était impossible de plus tenir à sa place qu’on ne le fait souvent en France ; c’est ce que je n’avais pas encore vu un sous-préfet turc craignant pour sa position.

Taouschanlu ne contient de chrétiens que quelques Grecs, marchands ou artisans, tous étrangers, et cent cinquante familles arméniennes.

31 mai.

Départ à sept heures du matin. — Jusqu’à Koutahia, nous sommes tout le temps dans un pays tout cultivé, surtout en céréales ; il manque d’ailleurs complètement

DE BROUSSE A KOUTAIIIA 130

de caractère. Les collines qui bordent des deux côtés la plaine sont nues ou couvertes de taillis assez maigres ; la chaleur commence ; en somme, c’est une journée monotone.

Nous déjeunons à Eurenkeui, petit village au milieu de la plaine; depuis Taouschanlu, les maisons sont en briques crues et non plus en bois. Après le village d’ Henné, nous quittons le bassin du Rhyndacos pour descendre dans celui du Sangarios, par une charmante petite vallée. Deux murs de rochers abrupts et gris, où un arbuste même ne trouve pas à enfoncer ses racines, rehaussent encore la verdure des vergers et des prairies que traverse et qu’abreuve un joli ruisseau. Bientôt la vallée s’élargit et nous apercevons Koutahia ; la forteresse, dont les murailles descendent dans la ville, présente une silhouette pittoresque; au-dessous les maisons, de plus en plus mêlées de jardins à mesure qu’elles s’éloignent delà colline, s’étagent sur les dernières pentes et se prolongent dans la plaine. Devant la ville, une grande prairie où paissent et jouent plusieurs centaines de chevaux que l’on a mis au vert, suivant un usage partout répandu en Orient, depuis le commencement de mai. Des tentes, éparses par groupes sur la pelouse, abritent les palefreniers.

Nous arrivons à sept heures du soir, et, quand nous entrons en ville, nous trouvons notre logement préparé chez les pères arméniens catholiques, au presbytère. Il y a des tables et des chaises! Nous serons commodément ici pourprendrcuneoudeuxjournéesderepos. Aussi bien,

depuis Pandermo nous ne nous sommes pas arrêtés, et la marche d’aujourd’hui est une des plus fatigantes que nous ayons faites. Depuis sept heures du matin nous étions à cheval; nous n’avions fait que deux courtes haltes, la plus longue, celle du déjeuner, d’une heure à peine.

C'était un curieux endroit que celui où nous mîmes pied à terre, vers quatre heures de l’après-midi, pour donner un peu. de repos à nos chevaux et surtout à nos hommes, pour leur rendre du cœur en leur faisant verser a chacun une tasse de café. Il y a là un bain isolé dans la campagne, à plusieurs lieues de la ville et de tout village. Au fond d'une vallée solitaire jaillit une source d'eau thermale , qui se répand dans une piscine entourée de murs et couverte d’une sorte de coupole. Pas de propriétaire. Entretenus sans doute par la charitable piété de quelques musulmans du voisinage, le bâtiment et le bassin sont en bon état. Quelque Grec ou Arménien de Koulahia vient, pendant la belle saison, établir ici un café, c'est-à-dire qu’il apporte avec lui un ou deux fourneaux, quatre ou cinq cafetières, une douzaine de petites tasses ébréchées, quelques charges de charbon, un sac de café, une plaque de tôle pour y brû- , 1er les grains, un moulin pour les réduire en line et presque impalpable poussière. C’est là un matériel des plus élémentaires, beaucoup plus simple que celui du café Anglais; et pourtant on boit ici, à mon avis, de meilleur café que sur le boulevard des Italiens. Le cavedji fait de bonnes affaires; de la ville et des environs chacun arrive avec son linge ; on se déshabille, on se jette dans la pis-

DE BROUSSE A KOUTA111A.

IM

cine fumante, puis on va se reposer dans la prairie, à l’ombre de quelques arbres qui y sont semés de place en place; chacun étend sa natte ou son tapis, et, pendant que paissent tout autour les chevaux et les mulets qui ont amené les baigneurs, on passe là tout une après-midi à boire du café, à fumer, à rêver, à dormir ; on fait son liief.

J’emprunte là, à la langue turque, faute de pouvoir en donner un exact équivalent, un terme que connaissent tous ceux qui ont mis le pied en Orient, mais dont il n’est pas très-facile au voyageur de saisir toute la force et le sens véritable. Le kief n’est pas seulement celte oisiveté extérieure, ce repos apparent que nous aussi nous nous accordons quelquefois; c'est quelque chose de plus ; c’est cette mollis inertia dont parle Horace, cette charmante langueur qui descend jusqu’au fond de l’âme et qui la pénètre et la baigne d’oubli ; c’est je ne sais quel mol et calme assoupissement de la pensée, devenue indifférente au passé et insoucieuse de l'avenir, mais regardant, comme à travers des paupières à demi fermées, se succéder devant elle d’aimables visions, de riantes images rattachées l’une à l’autre par un fil brillant et léger; c’est une sorte de sommeil où on ne perd pas tout à fait, comme dans le sommeil véritable, la conscience de soi-même ; les ennuis, les misères de la vie sont bien loin, et pourtant on respire la fraîcheur de l’ombre et de la brise, on est touché des bruits et des parfums qui flottent dans l’air ; les sens restent ouverts aux impressions agréables, et, tout en croyant dormir, on continue à jouir de la douceur d’èlre.

Pour un Oriental, pour un Turc, rien de plus naturel que cet état, rien qui lui soit plus habituel, plus familier. L’Européen, au contraire, à moins de dispositions tout exceptionnelles, aura toutd’aborddelapeineàcomprendre celte joie silencieuse et recueillie, ce profond repos ; ce n'est qu’au bout d’un assez long temps passé en Orient, à en respirer l’air et les idées, qu’il apprendra peu à peu à faire son kief, à goûter ces séduisantes et dangereuses délices. Nous autres Occidentaux, hommes de métier, d’étude ou d’affaires, quand nous avons interrompu nos occupations ordinaires, quand nous avons déposé l’outil ou la plume, notre pensée reste encore attachée à ce qui fait l’objet de ses préoccupations habituelles, et-bon gré mal gré, elle y retourne sans cesse. Si nous voulons à toute force rompre le cours de nos idées, nous distraire, dans le vrai sens du mot, il nous faut appliquer à quelque autre exercice cet esprit affairé et laborieux, lui donner quelque autre chose où se prendre ; nous le tournons alors vers ce que nous appelons un jeu, jeu de force, d’adresse ou de calcul, lutte où est intéressée notre vanité ou notre avarice ; c’est encore, dans de nouvelles conditions, une occasion de faire sentir notre volonté, de déployer notre énergie. Hors les moments où le sommeil s’empare de nous et dompte comme par force notre opiniâtre activité, nous ne nous reposons guère qu’en changeant de travail. C’est pour cela que le génie de l’Occident ouvre de jour en jour de plus grandes ailes sur le monde, qu’il ne cesse pas d’étendre ses conquêtes et son action sur la surface de notre planète, et qu’il rend la nature de plus

DE BROUSSE A KOUTAIIIA. 143

en plus soumise et docile à ses volontés, tandis que l’Orient se dépeuple et s’affaisse sur lui-même; mais c’est pourtant un bien doux breuvage, un bien enivrant poison que cette lente rêverie, pendant laquelle les heures cessent de couler, et qui, si elle pouvait toujours durer, dispenserait de jamais souhaiter et invoquer la mort!

Page 1