‹ Souvenirs d'un voyage en Asie MineureChapitre 3 sur 26 · P P. É F ACE · texte numérisé non relu

P P. É F ACE

comment adoptées pour la Servie, enfin comme le triste replâtrage auquel la France a été contrainte de se résigner en Syrie, il y a trois ans, malgré le jour que de sanglants éclairs avaient brusquement jeté sur la douloureuse situation de ce pauvre pays. Les choses recommencent alors à avoir l’air de pouvoir marcher, au moins pendantquelque temps, et l’opinion française, qui aime le changement, porte son attention tout entière d’un autre côté, tantôt vers Rome, tantôt vers le Mexique, les Ælats- Unis ou la Pologne; quanta la Turquie et à la Grèce, si parfois encore on y pense, on se dit qu’il sera toujours temps de s’en occuper le jour où on ne pourra plus faire autrement, et que, quand le vieil édifice se sera écroulé et qu’il embarrassera le sol de ses débris, force sera bien à l’Europe de déblayer le terrain et d’enlever les matériaux qui gêneraient la circulation. Une fois qu’aura eu lieu la catastrophe, comme on ne pourra se dispenser d’arriver à une solution, on en trouvera certainement une, bonne ou tout au moins passable ; à chaque jour suffit sa peine. Faire sérieusement de pareils raisonnements, c’est abdiquer toute part de légitime in-

l'IlEKACE.

fluence sur la direction d’événements et de révolutions où la France ne peut être désintéressée, c’est laisser la réorganisation de l’Orient se faire en dehors de nous, et peut-être contre nous ; là où nous nous endormons, d’autres veillent. En vain, çà et là, quelques esprits élevés et sérieux, comme, par exemple, dans la Revue des Deux Mondes et le Journal des Débats , MM. Saint-Marc Girardin et John Lemoinne, luttent-ils contre l’indifférence ou plutôt contre les distractions du public français, et essayent-ils de l’intéresser encore à la situation de l’Orient, grâceà la nouveauté des informations qu’ils lui présentent, grâce à l’accent ému de leur parole ou bien à la piquante justesse de leurs réflexions et de leurs vues. Comme ces enfants qui pensent déjà à autre chose quand vous ouvrez la bouche pour répondre à la question qu'ils vous ont faite, les yeux tout brillants de curiosité, il y a tout au plus une minute, nous avons déjà engagé ailleurs notre intérêt et nos sympathies, et nous n’avons plus d’oreilles pour ces gens attardés qui s'obstinent à nous parler encore de ce qui nous passionnait il y a six mois ou un an.

PRÉFACE. xi

Esl-il pourtant bien sage d’attendre, je ne dis pas pour résoudre le problème, mais pour en étudier les données, que les événements nous poussent et nous pressent, et qu’en nous enlevant le loisir de la réflexion ils nous troublent l’esprit? On a beaucoup raillé, il y a quelques années, la métaphore que le ezar Nicolas avait employée, dans une conversation devenue célèbre, pour désigner le voisin dont il convoitait les domaines; on a bruyamment déclaré que personne au monde n’était mieux portant que ce prétendu « malade; » on s’est extasié sur sa démarche alerte, ses couleurs et sa belle mine, et, en France comme en Angleterre, on lui a publiquement décerné tonte sorte de certificats de bonne santé et de longue vie. Maintenant au contraire, en France du moins, on va bien plus loin que le défunt czar, et ce n’est plus le malade, mais le moribond, qu’on appelle l’empire turc; il y a même là, soit dit en passant, une autre illusion, et on me paraît s’exagérer beaucoup l’imminence d’une dissolution ; une maladie chronique n’est pas une maladie aiguë, et si l’issue en est certaine, du moins elle peut se faire attendre longtemps encore.

PRÉFACE

Quoi qu’il en soit de cette date, que personne ne saurait fixer à l’avance, ne serait-il pas plus prudent et plus sensé de profiter, pour nous mettre en mesure et éviter toute surprise, des derniers répits que nous laissent des crises de plus en plus rapprochées et que toute l’habileté des médecins ne pourra toujours conjurer? Il faudra bien un jour ou l’autre désigner un ou plusieurs successeurs au valétudinaire dont on annonce si haut la fin prochaine; soit; mais alors occupons-nous dès maintenant de dresser l’inventaire de ses biens et d'examiner les titres de ceux qui se portent héritiers; l’heure, si cette heure doit sonner bientôt, comme on l’affirme, où s’ouvrirait cette riche succession, il serait bien tard pour entreprendre ce travail, et les ayants droit ou ceux qui se croient tels n’auraient peut-être pas la patience d'attendre la décision d'arbitres pris au dépourvu et demandant encore du temps pour étudier l’affaire. Que si au contraire, pour parer à ce danger, on improvise alors à la hâte, sous le coup des événements, un partage ou une solution quelconque, on risque fort, ce me semble, d’opérer une inégale ou injuste

PRÉFACE

répartition, et de confier les plus beaux lots à des mains faibles ouindignes, qui ne sauront pas lès garder longtemps. C’est un devoir pour l’Europe de jouer, à l’égard de l’Orient, le rôle d’une attentive et bienveillante tutrice; or l’Europe manquerait gravement à ce devoir si elle s’exposait à devenir l’instrument d’ambitions mal justifiées, à couvrir de son autorité un ordre de choses qui n’aurait ni raison d’êlre, ni chances de durée.

Le vrai, l'unique moyen de nous préserver d’une pareille déconvenue, c’est de commencer dès maintenant à étudier la question, pendant que l’étude est possible encore, et que se maintient tant bien que mal l’ancien état de choses. Il y a là, phénomène étrange et sans analogue en Occident, sept ou huit races sur qui quatre cents ans de conquête ont passé comme un jour. Elles vivent l’une à côté de l’autre dans ce vaste empire, cantonnées chacune dans sa religion, dans ses préjuges, dans sa langue, dans ses institutions particulières. Ce sont ees éléments, irréductibles jusqu’ici, qu'il s’agit de considérer en eux-mêmes et dans leurs rapports, dans leur nature intime, dans le rôle qu'ils jouent

PRÉFACE

à l’égard les uns des autres et les combinaisons où ils pourraient entrer. Il faut pour cela, si je ne me trompe, voir de près ces différentes races, vivre avec elles, parler leur langue, étudier chacune d’elles à domicile, dans le déshabillé et le sans gène du tous les jours, obtenir confidence de ses souvenirs et de ses regrets, de ses espérances et de ses désirs, prendre sur le fait ses défauts et ses qualités, ses vices et ses vertus. Mais un seul homme ne peut mener à terme celte vaste recherche; c’est une grande enquête que doivent se partager les nombreux voyageurs qui visitent l’Orient, si voisin de nous maintenant et si aisément accessible. Que chacun dise, non les commérages des salons de Péra ou les propos saisis au vol dans les chancelleries des ambassades, mais ce qu’il aura vu par lui-même, ce qu’il aura observé sur le vif chaque fois qu’il se sera trouvé en contact avec le peuple, avec ceux qui ne répètent pas une leçon apprise ou imposée, qui ne sont point en seène et ne se préoccupent pas de l’effet à produire sur le spectateur. La Francealors arrivera à se faire sur les différentes populations de l’Orient quelques idées justes et

PREFACE

sensées; Grecs et Turcs cesseront enfin d’être exposés à se voir, d’un jour à l’autre, devenir l’objet d’engouements ou de dégoûts aussi peu réfléchis les uns que les autres, et on renoncera peut-être à les ballotter alternativement, suivant le vent qui souffle et le journal où l’on écrit, du panégyrique déclamatoire à l’invective et à l’injure.

Je ne parlerai guère, dans le cours de ces récits, d’Ali et de Fuad-l'acba, ni des deux ou trois hommes d’Ktat turcs qui se remplacent et se succèdent dans le grand viziral, et dont le nom se retrouve souvent dans nos journaux ; c’est que je ne les connais point personnellement et n’ai point eu de relations avec eux. Dans un précédent séjour en Orient, j’avais rencontré et vu d’assez près quelques-uns de ces Turcs que les badauds appellent des Turcs civilisés, parce qu’ils ont un cuisinier français, qu’ils montrent les portraits de quelques courtisanes parisiennes, et qu’ils sont abonnés au Figaro. Or ces échantillons de la jeune Turquie ne m'ont pas, je le confesse, laissé une impression favorable. À leurs défauts propres, défauts de race, de naissance, d’éducation, ces personnages, par

PREFACE

esprit d’imilation, avaient ajouté presque tous les nôtres, ce qui, à faire le total, leur composait une assez riche collection de travers et de vices de tout genre. Ali et Fuad-Pncha, et plusieurs autres qui leur disputent l’attention du public, valent peutêtre beaucoup mieux que ceux de leurs émules qui sc sont trouvés sur mon chemin ; je n'en sais rien, n’ayant pas eu l’honneur de jamais les approcher ; je n’entreprendrai doncpoinlde faireleur portrait. Je ne crois d’ailleurs pas que, dans les circonstances actuelles, les défauts ou les qualités de ces perso images exercent sur la direction des affaires et sur les destinées fuluresde l’Orient une influence sensible. Aucun d’eux n’est, il me semble, un de ces hommes rares et puissants qui ne paraissent qu’à longs intervalles, pour avancer ou retarder l’heure des grandes révolution*;, pour faire changer de route un siècle ou une nation. Fuad-Pacha est, dit-on généralement, le plus intelligent de tous, et, dans sa mission de Syrie, il a montré une remarquable habileté, que le sultan actuel a bien fuit de récompenser en l appelant au poste le plus élevé de l’empire; mais de là à du génie, il y a encore

PRÉFACE

loin. Au fond, peu importe lequel de ces cinq ou six hommes, à peu près également capables, mais tous sans portée supérieure dans l’esprit, le caprice du sultan ou la pression des ambassades porteront au pouvoir. Ce qui fera, ce qui déterminera, à mon sens, l’avenir de l’Orient, c’est le travail continu et latent qui s’y opère dans les esprits, c’est l’influence de l’Europe et la manière dont elle s’exercera, les vues que les puissances occidentales

adopteront sur l’organisation qu’il convient de

donner à l’Orient. C’est de l’action de ces deux causes réunies, c’est de celte espèce de force des choses aidée et dirigée par la politique occidentale que doit sortir la solution attendue, bien plutôt que des intrigues de palais et de ces changements de personnes si fréquents à Constantinople.

Ce secret mouvement des intelligences, cette lente et graduelle transformation à laquelle n’ont -pas échappé ceux-là mêmes qui se croient le plus lidèles au passé, voilà donc ce que j’ai surtout essayé de montrer; j’ai tâché d’en relever et d’en noter les indices, toutes les fois qu o s’offraient à moi, et de ne point laisser passer sans les si-

PMÉFACE.

xtx

ordre le premier rôle cl la première place en Orient.

Pour donner plus de portée' encore à mes observations, et pouvoir parfois généraliser, je demanderai de temps en temps quelques points de repère et quelques termes de comparaison aux excursions que j’ai faites jadis dans différents districts de la Turquie d’Europe, dans la Thessalic, la Macédoine et la Thrace, dans plusieurs des îles turques de l'Archipel. Quel intéressant sujet d’études ce serait aussi pour un vrai curieux, que ce monde immense, si complexe et si varié, de la Turquie d’Europe, où se mêlent et se heurtent Turcs, Grecs, Slaves de branches diverses, Albanais, Yalaques et Tziganes ! Si l'on pouvait toujours voyager!... Sans même embrasser un si vaste espace, dans cette Asie Mineure que j’ai parcourue en divers sens, combien de choses que je voudrais revoir, et que j’ai, je m’en aperçois maintenant, devinées plutôt que comprises! C’est toujours au moment où on commence à bien profiter d’un voyage qu’il se termine ! Irai-je reprendre un jour ces courses trop tôt interrompues, qui m'ont donné des années entières

PRÉFACE

de bonheur, des années dont je ne regrette ni un jour, ni une minute même? Dieu le sait, comme disent les Orientaux ; mais je le désire plus que je ne l’espère. L’axiome vulgaire est d'une triste vérité : « Non bis in idem. » La vie nous permet rarement de reprendre dans l’âge mûr les occupations de notre jeunesse, d’en recommencer les aventures et les joies.

Combien pourtant il resterait à dire, dans le cercle restreint où j’ai été renfermé, sur des particularités de race, sur des variétés de l’intelligenec humaine, sur des traits de caractère que j’ai trop rapidement entrevus au passage, et dont je puis à peine donner une faible et toute superficielle idée ! Notre siècle heureusement est curieux ; le génie de l’Europe, de plus en plus pénétré du sentiment profond de la solidarité humaine, s’intéresse aux enfants attardés de la grande famille, et cherche à entrer en relation avec eux, sans doute pour pouvoir ensuite les relever et les diriger comme par la main. Les explorateurs ne manqueront donc pas à cet Orient qui, pour avoir été plus souvent traversé, n’est guère mieux connu, dans le vrai sens

PRÉFACE

du mot, que les régions centrales de l’Afrique; d’autres sans doute, plus maîtres des langues de l’Asie, disposant de plus de temps et de ressources, iront plus loin que moi et surtout resteront plus longtemps dans le pays ; ils entreront plus avant dans le génie de l’Orient et sauront mieux conclure; mais personne, j’ose le dire, n’apportera dans cette recherche un plus complet désintéressement, un plus sincère désir d’être juste pour tous, de dire la vérité sur tout homme et sur toute chose.

Au moment de livrer ces pages à l’impression, il me vient un scrupule, presque un remords. Dans le cours de ce récit, j’aurai souvent à faire aux Turcs de bien graves reproches, à signaler chez eux de bien tristes défauts, et des vices môme dont il est difficile de parler avec indulgence. Or, de tous ces hôtes qui, pendant le cours de notre vie errante, nous ont abrités sous leur toit et fait asseoir à leur table, ce sont les Turcs, les paysans surtout, qui nous ont fait toujours l’accueil le plus cordial et le plus désintéressé. Marins et pêcheurs des grèves, bûcherons de l’Olympe, bergers et la-

PRÉFACE

boureurs de la plaine, braves gens qui nous donniez là bienvenue d’une voix joyeuse et sincère, qui mettiez avec tant d’empressement à la disposition du voyageur fatigué votre pauvre demeure et tout ce qu’elle contenait, qui vous bâtiez de nous apporter les meilleurs fruits de vos jardins et de vos champs, le lait et la viande de vos troupeaux, non, nous ne vous avons point oubliés! Maintenant encore, après tant de mois écoulés, nous nous sentons aussi touchés, aussi reconnaissants de votre hospitalité que nous l’étions dans le moment même où elle s’offrait à nous, après nos longues journées passées à cheval sous le soleil, la neige ou la pluie. Si vous pouviez lire dans nos cœurs, chers amis d’un jour ou d’une heure, dont la cabane nous a couverts pendant une nuit, dont la tente nous a fourni un peu d’ombre pour le repos et la sieste de midi, vous que nous ne reverrons jamais sans doute, mais dont nous nous souviendrons toujours, vous n’y trouveriez à votre égard que tendre mémoire et affectueuse gratitude. Humbles et simples que vous êtes, vous pour qui le monde se borne à peu près à l’horizon de votre pauvre village, jamais

PRÉFACE

XXUt

vous ne parcourrez ces pages où parlent de vous ces étiangers qui sont venus un instant de l'Occident se réchauffer à votre foyer, et qui sont bientôt repartis accompagnés de vos prières et de vos souhaits d’heureux voyage. Ne craignez rien pourtant; parce quevous n’èlcspoint là pour vous lever et nous reprocher notre ingratitude, nous ne deviendrons pas des ingrats ; je ne dirai pas une parole qui pût vous contrister, si par impossible elle arrivait à vos oreilles, pas un mot que je ne sois prêta répéter devant vous. Sans doute vous avez vos faiblesses; l’homme est partout le même, mêlé de bien et de mal ; un défaut accompagne chacune de nos vertus, et la suit de tout près, comme l’ombre la lumière ; mais vous êtes honnêtes, charitables et bons, vous avez le cœur et la main toujours prêts à s’ouvrir. On ne peut avoir vécu quelque temps parmi vous sans vous respecter et vous aimer. Ceux que je déteste, ceux que je ne dénoncerai jamais trop haut, pour qui je n’aurai jamais de paroles trop sévères, ce sont vos maîtres, vos tyrans, ces fonctionnaires de tout grade, presque tous également avides et incapables, grands et petits voleurs, infa-

Page 1