CHAPITRE PREMIER
Départ : Florence, Rome et Athènes. — I.e printemps en Grèce. — Embarras et dangers de ta situation politique, impopularité du roi, — Progrès matériels, omnibus et bateaux à vapeur. — Ce qu’a d’artificiel et de barbare le grec savant qui se parle à l'université d’Athènes. —
Les Hellènes jugés par un Grec de Constantinople. — Que la Grèce n’est pas tout entière dans le royaume de Grèce. — Péra. — Importance qu’a pour nous le choix d'un drogman et d’un cawass. — La Presse i f Orient et ses fondateurs. — Les finances turques et les dépenses du palais. — Une séance du grand conseil. — Histoire d’un orgue. — Adieu à Péra.
A la fin du mois de mars 1861, je quittais la France, chargé, par le ministère d’État, d’une mission scientifique en Asie Mineure. Mes deux compagnons, MM. Guillaume, architecte, pensionnaire de l’Académiede France à
Rome, et Jules Delbet; docteur en médecine de la Faculté de Paris, n’étaient pas encore prêts; Guillaume achevait sa belle restauration du théâtre de Vérone ; Delbet, depuis que le départ avait été décidé, étudiait la photographie, et s’improvisait, en trois semaines, l'émule des Baldus et des Bisson. On ne pouvait, d’ailleurs, guère songer à monter à cheval et à s’enfoncer dans les montagnes de l’Asie Mineure avant les premiers jours de mai. J'avais donc un mois devant moi; je pris le chemin des écoliers. Je m’arrêtai huit jours à Florence, de toutes les grandes villes de l’Italie celle que j'aime le mieux et où je serais le plus heureux de vivre. A Florence, mieux que partout ailleurs en Italie, on peut à la fois rêver et penser, jouir et travailler, vivre avec le passé sans être trop choqué du présent; malgré ses immenses et sombres palais, vraies montagnes de pierre, Florence est une ville gaie ; la population paraît aisée, aimable et polie; on rencontre en Toscane, pour peu qu’on se donne la peine de les chercher, des hommes instruits et distingués ; il y a du mouvement dans les rues, du mouvement dans les t esprits. Tout autour de Florence, malgré les grandes lignes et la sévérité des horizons, la campagne est riante, prospère, bien cultivée. Enfin, on ne sent pas ici cette ombre de la mort qui semble peser sur Rome et sur ses environs. A Naples, la nature est trop belle et trop puissante, elle vous enivre et vous endort de trop voluptueuses caresses; enfin, le peuple est étourdissant de gestes et de cris. S'il plaît à Dieu, je reverrai Naples, je reverrai Rome ; mais c’est à Florence que je voudrais passer une
année tout entière et que j’oublierais le plus aisément de songer au retour.
Je restai à Rome pendant la semaine sainte. Je ne sais si les catholiques fervents peuvent trouver grande édification dans ces cérémonies où court et se pousse, comme à un spectacle, une foule bruyante composée surtout d’indifférents et de protestants; pour ma part, j’aime bien mieux Rome à tout autre moment, à l’automne, comme je l'avais vue pour la première fois, quand il y a plus de silence dans ses rues, moins d’Américains et d'Anglais dans ses musées et ses églises, quand les cochers sont humbles et presque polis, et qu’une course de voiture ne coûte pas vingt francs. Ce fut donc un vrai bonheur d’échapper à celte cohue. Je m’embarquai à Civita-Vecchia, et, cinq jours après, j’étais à Athènes. Une semaine y coula bien vite à revoir les amis que j'y avais laissés, à causer avec les jeunes camarades qui nous avaient succédé à l’Ecole française, à renouveler connaissance avec l’Acropole et ses merveilles, à parcourir, par de belles journées de printemps, tous ces endroits dont chacun me rappelait quelque souvenir des trois meilleures années de ma vie. Rien, chez nous, dans nos printemps pluvieux et enrhumés, avec leurs gelées blanches qui viennent faner les fleurs et flétrir les feuilles trop confiantes, ne peut donner l’idée d'un printemps de l’Altique, ne peut faire comprendre ce soudain et puissant réveil de la nature, de toutes les forces endormies, de tous les parfums disparus, de toutes les couleurs effacées. Comme je montais au Lycabetle, pour contempler de là,
encore une fois, ce paysage du Poussin qu’on appelle la plaine d’Athènes, chacun de mes pas faisait lever un nuage de mouches bourdonnantes et de sauterelles, et m’envoyait au visage, par vives bouffées, les pénétrantes senteurs du thym et de la sauge.
Pendant le court séjour que je fis à Athènes, je m’entretins avec des étrangers établis dans le pays, ainsi qu'avec des Grecs appartenant aux partis les plus différents. Je trouvai partout les mêmes plaintes et les mêmes inquiétudes; tout le monde me parut mécontent du gouvernement, et la désaffection bien plus profonde et plus générale.qu’au moment où j ’avais quitté la Grèce, en 1 858. Alors la cour s’appuyait encore sur les faibles restes de cette popularité passagère que lui avait conquise, au début de la guerre d’Orient, son attitude hostile à l’égard de la Turquie, et l’occupation anglo-française infligée comme un châtiment à la Grèce et à son roi. Cette faveur inespérée du sort, cette apparente disgrâce qui, pour la première fois depuis l’établissement de la monarchie, réunissait dans un malheur et un sentiment commun l’ambitieuse Grèce et son souverain étranger, la cour n’avait pas su en tirer parti; tous les avantages d’une si heureuse situation, la courte intelligence du roi, l’orgueil de la reine, la médiocrité des hommes qu’ils em ployaient comme instruments, les avaient gaspillés et perdus. Dès le mois d’avril 1 861 , tout, dans le langage des hommes même que leur position et leurs antécédents engageaient le plus à la modération, faisait prévoir l’insurrection qui éclata l’hiver suivant, et la révolution
qui, en octobre 1862, emporta la royauté bavaroise.
La situation morale et politique de la Grèce me parut donc plus mauvaise qu’elle ne l’était deux ans auparavant; les âmes se sont encore détendues, les caractères abaissés sous l'action lente et continue d’un gouvernement qui n'a voulu développer que les vices du peuple que l’Europe l’avait appelé à relever et à civiliser. Dans ce qu’il se proposait, arriver à rendre illusoires les limites qui lui avaient été imposées, gouverner par lui-même et sans contrôle, le roi a pleinement réussi. Reste à savoir si ce résultat vaut ce qu’il lui a coûté de peine, de longue dissimulation, d’encouragements donnés à de malhonnêtes gens dans un pays où il n’est pas difficile d’en trouver. N’aurait-il pas dû assigner à son ambition un but plus noble à la fois et plus utile, qu’il eût été plus sûr encore de poursuivre et plus beau d’atteindre, donner l’exemple de la probité et de la droiture à cette race grecque si intelligente, mais si corrompue, qui, pendant quatre siècles d’oppression, avait ajouté encore à ses vices propres tous ceux que donne l’esclavage aux malheureux sur lesquels il pèse .' Aujourd’hui, si tout à coup survenaient les graves événements dont l’Orient, d'un jour à l’autre, peut devenir le théâtre, la Grèce serait loin d’être prèle à y prendre la part que semblaient lui réserver son nom, ses traditions, la supériorité réelle de cette race sur les autres populations chrétiennes de l’Orient.
Dans ce temps d’arrêt, je pourrais même dire dans cette décadence morale qui me frappe quand je revois ce pays après deux ans d’absence, le progrès matériel con-
tinue toujours, plus, il est vrai, par les efforts des particuliers et les suggestions de l’intérêt privé que sous la direction et qu'avec le concours du gouvernement. La cour ne s’est intéressée qu’à une seule chose, les embellissements d’Athènes. La reine, qui sait au moins vouloir, a soutenu contre toutes les hostililés M. Daniel, habile ingénieur français, que la Grèce possède depuis trois ans. Grâce à lui, la ville a pris un air de propreté tout occidental; les rues se sont bordées de trottoirs; des arbres, qui pousseront parce qu’on les arrose, jettent un peu d’ombre dans ces déserts poudreux qu'on appelait la rue du Stade, le boulevard de l Université.
Hors d’Athènes se remarque aussi un progrès de même nature. Les communications deviennent plus faciles et plus rapides; des omnibus que l'on a fait venir d’Europe, sans doute de vieux omnibus allemands sur le retour de l’âge, font un service très-actif entre Athènes et le Pirée.. On va en diligence àMégare et à Thèbes. On commence, à se servir de charrettes entre Argos et Tripohtza. Les îles sont en relation continuelle avec la capitale au moyen, des dix bateaux à vapeur de la Compagnie grecque; ces bâtiments vont jusqu’en Crète, à Constantinople, à Sinope, à Corfou; l’an prochain, ils iront à Trieste. Le télégraphe rattache l'une à l’autre les villes principales du royaume, Athènes, Corinthe, Patras, Syra, et le prix modéré des tarifs (une drachme ou quatre-vingt-dix centimes pour l'intérieur) permet d’en faire un fréquent usage.
Il y a aussi changement et travail obstiné, je n’ose dire progrès, dans la langue. Entre ceux qui parlent et qui (
écrivent, soit dans les Chambres, soit à l’Université, soit dans les journaux, soit ailleurs, règne une sorte d'émulation à qui s’écartera le plus de ce qu’on appelait, il y a quarante ans, le romaïque ou grec moderne, pour se rapprocher du grec ancien. Tel se vante d’avoir remplacé un mot emprunté au turc ou à l'italien, que tout le monde comprenait, par un mot qu’il a été chercher dans quelque canton détourné de la langue ancienne, et que jusqu'à dix personnes dans la ville seront capables de saisir; ajoutez d ailleurs que son sens primitif différait, par une nuance très-sensible, de cette sorte de sens posthume que lui impose aujourd’hui le caprice d’un lettré. Tel autre ne se sent pas de joie d’avoir introduit, dans une phrase qu'il vous cite, le datif ancien, qui avait disparu de la déclinaison du romaïque. C'est un singulier spectacle que toute une nation devenue pédante, et à ce jeu, la langue, selon moi, a beaucoup perdu depuis vingt ans en mouvement et en originalité. Le romaïque portait, cela n’est point contestable, la trace des temps mauvais où il était né, où il s’était développé ; il était tout bariolé de mots latins, italiens, albanais et turcs; mais ne retrouve-t-on pas à peu près ce même mélange dans toutes les langues de l’Europe moderne, formées à la suite d’invasions et de conquêtes, de grands mouvements de peuples? N'est-ce point par là qu’une langue rappelle, comme un miroir qui aurait la faculté de garder des images successives, toutes les vicissitudes qui ont frappé le peuple qui la parle, et qu’elle devient comme l’abrégé de son histoire? Ce n’est qu’à ce prix qu’une langue est
vivante et vraie, et qu’elle correspond exactement aux sentiments, aux idées, aux aspirations, au tour d’esprit d’une race qui l’a faite à son insu et naïvement, en la modifiant à mesure qu’elle changeait elle-même. Les Athéniens d'aujourd'hui prétendent - ils descendre en droite ligne des Athéniens de Périclès? Non certes; euxmêmes n’auraient pas, je crois, cette folie. Dans les veines de la nation coule bien du sang latin, slave, albanais, etc. ; seulement ces éléments étrangers se sont peu à peu subordonnés à l’énergie persistante de l’hellénisme, qui a fini par les dominer, et, du moins en apparence, par les absorber tous. Le romaïque était l’expression fidèle de celle situation. Le fonds du vocabulaire et de la syntaxe était resté grec; mais, pour exprimer des objets et des idées nouvelles, et surtout pour marquer l’apport de chaque race dans l’œuvre commune, la langue avait admis largement des mots nouveaux. La langue était complexe, et par là même fidèle miroir d’une race mêlée, sincère expression de son génie. L’unité qu’on veut y introduire maintenant est chose artificielle et fausse. Les puristes d’Athènes se figurent-ils, d’ailleurs, parce qu’ils se piquent de n’employer que des mots de l’ancien vocabulaire, parler un grec ancien élégant, ou même supportable? Quoi qu’ils en aient, l’analyse, au moyen âge, s’ est introduite dans leur langue comme dans toutes celles qui se formaient de la décomposition des types anciens, et ils ne l’en chasseront pas; de plus, ils ne cessent de lire et de traduire du français, ce qui n’est point fait pour les ramener au génie synthétique du grec de Platon et de
Démosthènes ; enfin le inonde moderne a bien des idées dont ils ne trouveront jamais l’exact équivalent dans les auteurs anciens. Croient-ils, par hasard, parler grec quand iis écrivent, comme cela se lit tous les jours dans les journaux les plus soigneusement rédigés d’Athènes, to diplomatikon sôma, le corps diplomatique, sytüagmatiki hérésis, le parti constitutionnel, ou qu'ils traduisent mot à mot des locutions françaises comme celles-ci, prendre place, lamvanin choran! Cette espèce de patois pédantesque et prétentieux me crispe les nerfs. Combien je préfère, toute barbare que la disent, avec un sourire dédaigneux, les lettrés d’Athènes, la langue de ces ctiants populaires que j’ai entendu répéter si souvent aux pécheurs de l'Archipel, aux agoyates de la Roumélie pendant qu’ils marchaient lentement à côté de leurs chevaux dans quelque sentier de montagne. Qu’elle est riche de tours vifs et simples, de sonores onomatopées, d’heureux composés sortis sans effort de l’imagination populaire! Malgré ces mots albanais et turcs dont elle est toute parsemée, et devant lesquels se signe le purisme jaloux de la capitale, combien cette langue du matelot et du pâtre est plus curieuse, plus originale, plus vivante, je dirai même plusgrecquequecelle quiseparleà l’Université d’Athènes!
13 avril.
Je m’embarquai au Pirée pour Constantinople. J’étais heureux d’avoir revu Athènes, mais triste et soucieux de tout ce que j’y avais observé ; je ne pouvais me défendre
de porter de tristes pronostics sur l’avenir de ce pauvre pays, auquel nous sommes maintenant disposés, en Oo cident, à Taire payer par d’injustes sévérités l’exagération des enthousiasmes et des engouements de la génération précédente. Il y a quarante ans, on s’était mis dans l'esprit qu’une fois les Turcs chassés d'Athènes, aussitôt y renaîtraient la sagesse de Solon , le désintéressement d’Aristide, le génie de Thémislocle, et que le siècle de Pcriclès recommencerait incontinent. Aujourd'hui, sans nous en rendre compte, ce que nous reprochons si amèrement aux Grecs, c’est de ne pas avoir réalisé de chimériques espérances. On ne voulait voir alors en Grèce qu’héroïsme et vertus sublimes ; on ne sait plus y découvrir aujourd’hui que friponnerie et lâcheté. Le malheur, c’est que, tout en parlant beaucoup de ce peuple, on ne se soit jamais donné la peine de l’étudier et de le comprendre. Comme les hommes , les races gagnent toujours à être connues dans l’exacte mesure de leurs défauts et de leurs qualités, telles que les ont faites leur naissance, leur éducation, les vicissitudes qu elles ont traversées, les influences qu’elles ont subies, tyais, en France, qui s’inquiète de cela? Les enquêtes nous ennuient, les tempéraments nous déplaisent. Nous aimons à juger, non point à instruire les procès. Ce qu’il nous faut, ce sont des idées toutes faites et prêtant à l'éloquence et au trait, ou des panégyriques, ou des réquisitoires et des satires. i
, Ce n’est d'ailleurs pas en Occident seulement que l'opinion est sévère à l’égard du royaume de Grèce. Sur le
bateau à vapeur, je cause beaucoup avec un banquier grec de Constantinople, esprit vif et aiguisé, qui revient de Paris, où il a été appelé par la liquidation de l'emprunt Mirés. Je lui demande ce qu'à Constantinople ils pensent des hommes politiques de la Grèce, de ses journaux, des projets et des espérances que ne cessent d’y manifester la presse et la tribune. Voici à peu près ce qu’il me répond : « Les Hellènes (c’est ainsi que dans tout l'Orient on appelle les Grecs indépendants) nous font l'effet de grands enfants. A force de parler d’une chose, ils se persuadent qu'elle est facile, et bientôt après qu'elle est faite ; ils se payent de mots ; ils n’agissent pas. De leur royaume, encore contrariés par l’incapacité étroite et obstinée de leur roi, ils n’ont pas su tirer le parti qu’ils auraient dû, et quand, en 1853, tout semblait les favoriser, quand ils ont envahi la Thessalie et l'Epire, où la Turquie n’avait point de troupes à leur opposer, ils se sont bornés à voler des chèvres et des moutons, et à mécontenter mal à propos la France et l’Angleterre. Leur révolution, leurs vingt années de gouvernement constitutionnel n ont pas produit un seul homme. Nous n'avons, quoi qu’ils en disent, nulle envie de les voir à Constantinople. Au moins, les Turcs n'empéchent rien, ne vous tourmentent pas d’administration, ne vous poursuivent pas de règlements. Le gouvernement grec n'a pris aux monarchies de 1 Occident que leurs plus mauvaises traditions, le goût des paperasses, les lenteurs et la tyrannie des bureaux, le despotisme administratif. » Ce qu’il y a de sagacité pé-
nétrante dans ce jugement rigoureux, mais non pas injuste, montre ce que l’on aurait pu faire des Grecs s’ils avaient été mieux diriges. Outre l’intelligence des affaires, que personne ne leur conteste, ils auraient aussi l’intelligence politique. En arpentant le pont du bateau, par un temps noir qui enveloppe de nuages toutes les montagnes d’Eubée, je m’indigne encore en moi-même que l’Europe ait eu l’idée de mettre en Grèce un prince allemand, et qu’elle ait eu la main si malheureuse I Le peuple grec, heureusement, n’est pas tout en Grèce, guère plus que le peuple juif n’est en Palestine. La race grecque, qui compte ses fils par millions, ne tient pas dans cet étroit royaume; elle n’est pas représentée seulement par ce petit pays mécontent, insignifiant, impuissant, par sa cour allemande, par ses Chambres bavardes et vendues, par ses douze cent mille habitants pauvres et brouillons. Elle est aussi en Occident, jusqu’en Amérique, dans les comptoirs des riches négociants grecs de Marseille, de Londres, de New-York; elle est dans tout l’Orient, en Égypte, en Syrie, en Asie Mineure, en Crimée, à Alexandrie, à Beyrouth, à Smyrne, à Trébizonde, à Odessa, dans tous les ports, sur tous les marchés, partout où il y a des échanges à négocier et de l’argent à gagner. Partout on la retrouve, toujours la même, fine jusqu'à la ruse et souvent jusqu’à la fraude, active, industrieuse, commerçante, ambitieuse, avide d’instruction et de progrès, économe et sobre, amie pourtant de la richesse, du luxe et de l’élégance. La Grèce enfin, elle est surtout en Russie, dans l’art, dans
la foi, dans les espérances de la Russie. Si la race grecque a maintenant une capitale, ce n’est ni Athènes ni Constantinople, c'est Saint-Pétersbourg. Il s’est fait là, du génie grec et du génie slave, un puissant et singulier mélange qui trompe les yeux des Grecs eux-mêmes. Le peuple russe se porte l’héritier de cet empire grec, dont il a été si longtemps le docile élève, et les Grecs’ acceptent ou semblent accepter presque tous cette prétention.
Mais n’y a-t-il d’avenir pour les Grecs que par les Russes, que dans ce mélange et cette subordination? Ces multitudes éparses de Grecs ne se réuniront-elles pas, ne redeviendront-elles pas au moins la race dominante dans un État indépendant et considérable, dans un grand pays? L’âme qui animait ce corps est-elle donc passée sans retour, quand tomba Constantin Dracosès, dans la poitrine de la nation russe? Après avoir donné la vie à toute cette barbarie, ne reviendra-t-elle pas à son ancienne et plus noble demeure? ne reverrons-nous pas, nos neveux ne reverront-ils pas un empire grec, une Grèce grande et puissante, une vraie Grèce?
Ahî si la Grèce avait un jour son Victor -Emmanuel, son Cavour et son Garibaldi, ou l’un des trois seulement! Un homme de génie, ou tout au moins d’un cœur droit et résolu, d'une incontestable probité et d’une ardente passion, pourrait, à certains moments, entraîner tout le pays, et, soutenu par ces abondants subsides que les Grecs de l'étranger sont toujours prêts à envoyer généreusement à Athènes, changer en Orient le cours des choses au profit ^e la Grèce. Cet homme naîtra-t-il un
jour, naîtra-t-il bientôt? Dieu le sait, comme disent les Orientaux. La Grèce, depuis qu’elle a été enlevée aux Turcs et qu’elle s’appartient à elle-même, n’a pas produit un seul homme vraiment éminent par l’esprit et le caractère ; mais cela 1 empèche-t-il de le produire demain? L'Italie n’a-t-elle pas attendu trois siècles la main puissante qui la relèverait de son lit de douleur?
là avril.
De grand matin je débarquais à Constantinople. Laissant mes bagages à bord, je vais m’enquérir d’un logement pour moi et pour les compagnons qui me rejoindront bientôt. Je m’arrange avec le maître de l 'hôtel de France, M. Meyer, à des conditions qui paraîtraient exorbitantes à Paris, et qui sont fort raisonnables pour Constantinople. Péra est certainement un des endroits du monde où on vil le plus mal et le plus cher. La cuisine des restaurants romains, voire même de Lé\)ré, cette gargote voisine de la place d’Espagne, et chère aux artistes et aux zouaves pontificaux, paraîtrait excellente à Péral
Dès le lendemain de mon arrivée, je commence à chercher les deux serviteurs sans lesquels nous ne pouvions songer à nous engager dans l’intérieur de l'Anatolie, un drogman, ou interprète, cl un cawass, ou gendarme. Rien n’était plus important que le choix de ces deux hommes ; la réussite ou l’insuccès de notre entreprise en dépendait en grande partie. Il nous fallait des gens
sur qui nous pussions compter, dont l’activité, la fidélité et la bravoure ne nous fissent point défaut au moment critique. J’ai beau parler couramment le grec et comprendre un peu le turc, il est bien des circonstances où il faut s’en rapporter à son drogman, bien des négociations délicates où on ne peut traiter et conclure que par son entremise. C'est lui qui devra faire tous nos achats, et, s’il nous vole, les frais de voyage s’en trouveront sensiblement augmentés. Si , comme tant de drogmans, il sait d’une manière insuffisante ou la langue -que nous parlons ou la langue du pays, il rendra mal notre pensée et ne nous donnera que des renseignements inexacts et tronqués. Si, comme cela arrive le plus souvent, il est rata, c’est-à-dire sujet turc non musulman, il n’osera pas traduire mot pour mot les reproches, souvent très-vifs, que nous aurons l’occasion d’adresser aux autorités turques, et, comme Balaam, il bénira quand nous l’aurons chargé de maudire. Un bon drogman est chose presque introuvable, comme l’allesle un dicton populaire à Péra : « Les trois fléaux de Constantinople, ce sont les incendies, la peste et les drogmans. » Quant au gendarme qui doit nous escorter, ses fonctions sont moins complexes et moins importantes, et il y a plus de choix ; mais là aussi je ne veux point me décider à la légère. C’est du dévouement que montrera notre garde du corps et de l’altitude qu’il prendra que doit dépendre, après chaque journée de marche, le souper du soir et le gîte de la nuit. C’est, bien entendu, un Turc qu’il nous faut, mais un Turc qui ait fréquenté les Européens sans pren-
dre leurs vices, qui ait conservé la droiture et la fidélité naturelles à sa race, et qui ait un peu perdu , sinon de sa religion, au moins de ses préjugés et de ses antipathies religieuses ; je désirerais qu’il s’attachât à nous comme doit le faire le vrai musulman au maître dont il mange le pain, et qu’en même temps il ait assez vu le monde pour n’étre pas choqué de nos habitudes, de nos manières de faire. J’allume donc ma lanterne, et je m’en vais frappant à toutes les portes pour trouver un cawass et un drogman modèles.
Tout en poursuivant ces deux oiseaux rares, je renoue connaissance avec quelques personnes que j’avais vues dans mes deux voyages précédents, et dont je n’espérais guère alors me trouver rapproché de nouveau par les hasards de la vie. Au premier rang de ceux à qui je suis heureux de serrer encore une fois la main, se trouvent deux journalistes français, MM. Baligot de Beyne et Giampiétri ; l’un le fondateur, l'autre le rédacteur actuel de la Presse d'Orient, maintenant Courrier d'Orient. Avant eux, il y avait eu déjà en Turquie plus d’un journal rédigé en langue française, mais jamais, si je ne me trompe, un journal indépendant. La presse est soumise en’ Turquie au pouvoir discrétionnaire le plus absolu, et l'opinion publique n’est pas là, comme en Occident, pour tempérer un peu cet arbitraire et le contenir dans certaines limites. MM. Baligot et Giampiétri n’en sont pas moins restés indépendants, dans le sens le plus élevé du mot. Ils se sont dévoués à leur tâche avec un désintéressement, avec une inflexible droi-
ture que beaucoup peut-être taxeront de donquichottisme. Depuis leur début à Constantinople, pendant le cours de la guerre d'Orient \ ils ont toujours suivi une même ligne, et se sont toujours imposé un même de-, voir, servir les vrais intérêts de la Turquie, y défendre tout progrès sérieux et sincère, en s’appuyant sur le nom et les idées de la France. Les déboires ne leur ont pas manqué, non plus que les tentations ; de grandes puissances, dont ils combattaient les intrigues et dont ils dévoilaient les desseins, ont fait auprès d’eux les démarches les plus directes pour les engager à se taire ; quand elles ont vu qu'insinualions, offres ni promesses ne servaient, elles se sont adressées à la Porte, et elles ont obtenu de sa faiblesse des avertissements et des suspensions contre le journal qui la défendait envers et contre tous; il n'est pas jusqu'à la Grèce, elle, dont les journaux injurient chaque jour, en termes d’une violence inouïe, le gouvernement turc, qui n’ait obtenu, qui n’ait récemment arraché à la Porte un avertissement contre le Courrier d'Orient, pour quelques vérités un peu crues dites au cabinet de M. Miaoulis. Enlin vint une crise; jalouse de se montrer plus française encore que turque, convaincue d'ailleurs qu'au font! les vues et les conseils de la France étaient les meilleurs pour la Turquie, la Presse d'Orient, dans la question de l'isthme de Suez et dans celle des principautés, soutint résolûment les solutions les plus désagréables au gouverne-
1 Ia Presse d'Orient » commencé à paraître le janvier 1855.
ment turc, qui la tenait dans sa main ; aussi après l’avoir suspendue plusieurs fois, un beau jour Fuad- Pacha, en octobre 1859, dans un accès d'humeur, supprima la Presse (l'Orient. C’était un malheur pour l'influence française que la disparition de ce journal, qui était, comme le dirent à cette occasion les Débats, à un véritable drapeau français dans le Levant. » Ceux-ci s’étonnaient à ce propos que l’ambassade française n’eût pu réussir à faire rendre justice à M. Baligot; c’est qu’en effet le droit du gouvernement turc était fort contestable. La Porte avait précédemment donné aux journaux de la capitale le choix entre deux régimes dont ils pouvaient adopter celui qu’ils préféraient, le régime de la censure préalable, ou, pour les journaux qui ne voudraient pas se soumettre à cette formalité, le régime des avertissements entraînant la suppression après s’ètre répétés un certain nombre de fois. La Presse d'Orient avait choisi la censure; elle avait notifié sa décision à la Porte, et elle avait été censurée d’abord assez régulièrement ; puis le censeur qu’on lui avait donné s’était lassé de venir, et la Presse avait paru sans recevoir ses coups de ciseaux. Mais était-ce la faute de M. Baligot si son censeur, M. Séfels, ancien secrétaire de l’ambassade ottomane à Paris, aimait mieux se promener sur le Bosphore que de venir à Péra lire la feuille la veille du jour où elle devait paraître? La Presse ne pouvait, par le fait de cette négligence du fonctionnaire turc, se retrouver placée sous un régime qu’elle avait écarté à la connaissance et de l’aveu <>e la Porte0 En la supprimant, on lui faisait
application d’un système de pénalité édicté seulement pour les journaux qui avaient repoussé la censure ; il y avait donc là un excellent terrain légal où se placer pour demander ou la réapparition du journal avec dommages et intérêts pour le préjudice causé par la suspension, ou bien, si le grand visir entendait maintenir la suppression, une indemnité pécuniaire qui égalât au moins la valeur de cette propriété française illégalement confisquée. M. Baligot, malgré ses efforts, malgré ses réclamations dont le comité du contentieux au ministère des affaires étrangères, à Paris, admit la pleine justice, n’a obtenu du gouvernement turc ni l’une ni l’autre de ces satisfactions, et, à l’heure qu’il est, il n’est pas encore rentré dans les fonds que lui avait coûtés l'achat du journal et les frais de premier établissement. En attendant une solution, il s’attacha comme secrétaire particulier au prince Couza, et, à ce titre, il a pris une part distinguée aux négociations qui ont fini par aboutir à l’union réelle des principautés danubiennes. Quant à son ancien collaborateur, M. Giampiétri, au bout de quinze mois il put faire reparaître le journal sous un autre titre, autorisation qu’il ne dut qu’à ses propres efforts et aux sentiments de justice et de bienveillance d’un grand visir honnête et éclairé, Méhemmed-Kybrisli-Pa cha. Le Courrier d’Orient se montre, en toute occasion, ce qu’était la Presse d’Orient ; son directeur ne compte plus, pour assurer son indépendance, que sur la parfaite mesure de sa polémique, sur l’estime qu’il a su inspirer à ceux même dont il critique parfois les actes.
sur la conviction de plus en plus répandue parmi les meilleurs d'entre les Turcs qu'il veut réellement le bien de la Turquie et qu"il s’intéresse à ses progrès et à son avenir. Tout en ne s’adressant nécessairement, à cause de la langue qu’elle parle, qu’à un public assez restreint, cette modeste feuille a rendu et rendra encore bien des services à la cause du progrès en Orient. Lue depuis Alexandrie et Beyrouth jusqu’à Trébizonde, Odessa et Bucharest, elle répand dans tout le Levant la langue et les idées de la France ; ouvrant volontiers ses colonnes, sans distinction de religion ni de nationalité, à tous ceux dont le témoignage mérite quelque confiance, elle fournit aux Européens dispersés dans les provinces les moyens de dénoncer des fautes, de signaler des abus de pouvoir qui, sans cette publicité, ne seraient jamais parvenus jusqu'aux oreilles des ministres ; elle a déjà fait réparer ainsi plus d’une injustice, casser plus d’un gouverneur incapable ou méchant. Enfin, par le concours qu elle prête, par l'approbation aussi franche que désintéressée qu’elle accorde à toute sage et utile mesure, elle aide d'une manière efficace les quelques hommes politiques de la Turquie qui ont réellement bonne volonté et bon courage. Ils ont déjà pu, en ce qui regarde la Presse d’ Orient, reconnaître combien est vrai le célèbre axiome : On ne s’appuie que sur ce qui résiste.
Je retrouvai aussi à Constantinople M. le marquis de Plocuc, inspecteur général des finances \ J’avais eu
1 M. de Ploeuc est maintenant, avec l’autorisation du gouvernement français, directeur gémirai de la banque ottomane, dont le privilège a
l'honneur de le voir souvent à Athènes, deux ans auparavant; il était alors occupé, par ordre du gouvernement français, à étudier les ressources, à examiner les finances de la Grèce. C'était en réalité lui qui faisait tout le travail de la commission formée des trois ministres des puissances protectrices, et chargée de décider quelle part de l’intérêt de sa dette et du service de l’amortissement la Grèce pouvait actuellement prendre à son compte. Il passa deux ans à lutter contre l’intelligente mauvaise volonté des fonctionnaires grecs, à débrouiller le chaos de pièces inexactes et contradictoires, de renseignements incomplets et confus que lui fournissaient à regret les bureaux; on espérait le lasser; mais M. de Ploeuc n’est pas Breton pour rien ; il tint bon, et, grâce à sa grande habitude de ces sortes d’affaires, grâce surtout à la rare pénétration de son esprit, un des plus vils et des plus aiguisés que j’aie jamais rencontrés, il finit par y voir clair dans les ténèbres qu’on s’elforçait d’épaissir autour de lui. Dans une série de conférences où il avait toujours le dernier mot, il démontra' aux ministres grecs, malgré toutes les subtilités où ils s’enveloppaient, qu’ils pouvaient et qu’ils devaient payer, et que si on ne mettait pas la Grèce en demeure de fournir dès maintenant, à elle seule, au service de sa dette, c’était bouté et condescendance pure ; ce résultat était d’autant moins discutable que pour l’atteindre notre commissaire s’était appuyé uniquement sur les données et les chiffres
été accordé, en 1863, à une compagnie formée de capitalistes anglais et français.
avancés par les Grecs eux-mêmes. Aussi la conférence adopta-t-elle toutes les conclusions de M. de Ploeuc, et fixa-t-elle à un minimum de neuf cent mille francs l’annuilé qu’il convenait, pour le moment, de demander au gouvernement du roi Othon. Le ministère grec, tout en criant bien haut qu’on lui imposait un trop lourd sacrifice, promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour se conformer à la décision des puissances. Ces promesses auraient pu être suivies d’effet, sans la révolution grecque, si les légations des trois puissances protectrices, à Athènes, y avaient tenu la main. En 1860, la France obtint le payement convenu d’un million de drachmes.
Aussitôt libre à Athènes, M. de Ploeuc partit pour Constantinople. La Porte, pour établir un ordre quelconque dans ses finances ou du moins pour paraître y travailler, pour le faire croire à l’Europe, avait demandé à la France un homme spécial et d’une capacité reconnue, qui pût aider le ministre et le conseil des finances à établir une comptabilité sérieuse et à préparer un budget. M. de Ploeuc avait rempli sa tâche à Athènes avec trop de distinction pour n’être pas aussitôt désigné : il accepta ; je le revis donc à Péra, prenant la part la plus active aux travaux du grand conseil, dont les séances l’appelaient à Stamboul quatre fois par semaine. La mollesse, la négligence, le laisser-aller des Turcs lui faisaient peut-être parfois regretter, tout mal employée qu’elle fût, l’agilité d’esprit des Grecs, l’infatigable ténacité avec laquelle ils défendaient leurs positions.
même quand elles n’étaient pas tenables; cet esprit ardent et obstiné aime à rencontrer de la résistance pour avoir le plaisir de la surmonter ; rien ne doit lui cire plus désagréable que l’insouciance et l’apathie. Je connais assez mes Turcs pour me figurer comment se passent les choses au grand conseil; on arrive sur les midi, un grand quart d'heure est employé à se saluer, à s’asseoir, à se saluer de nouveau de la main à la ronde; une fois qu’on est assis, les domestiques apportent les pipes et le café, et, tout en fumant, on cause des nouvelles. La première pipe finie, on se met à discuter quelque question de finance, et la discussion paraît vouloir prendre un tour assez sérieux, quand on annonce un marchand de tapis qui vient montrer sa marchandise; on interrompt tout, on laisse la question pendante, et on passe une nouvelle demi-heure à voir des tapis et à en discuter le prix. Le marchand part, on se fait apporter de nouveau des pipes, et on recommence à discuter la question que l’on traitait, ou bien une autre, car personne ne sait plus trop où on en est. L’heure du départ arrive ainsi bien vite. On devine, à être menée de ce pas, comme la besogne avance; on a voulu que le conseil se tînt quatre fois par semaine; une fois suffisait et au delà, si tout le temps de la séance était convenablement employé.
22 avril.
Delbet me rejoint, avec nos lits de campement, avec tout ce que je n’avais pas emporté de nos bagages. En
SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE, passant, il a vu Athènes et le Parthénon; celui-ci, sans exciter son enthousiasme, ne lui a pas semblé indigne de sa réputation ; quant à la plaine d’Athènes, nue, sèche, aride, elle lui a tout à fait déplu, et je le comprends, moi qui en admire si vivement l’harmonieux dessin et les grandes lignes sévères; pour goûter ce genre de paysages, où manque tout ce que nous recherchons chez nous, il faut une longue éducation des yeux, et comme une initiation préalable. Constantinople, le Bosphore, le petit Champ des Morts, sur lequel nous demeurons, et la Corne d’or, tout cela enchante au contraire mon compagnon, du premier coup et sans qu’il fasse de réserves. C’est que la nature, à Constantinople, la végétation, l'aspect et la couleur des terrains, la lumière, tout est bien plus septentrional qu’à Athènes, et •se rapproche sensiblement de ce que nous trouvons eu France : c'est surtout le décor, les fabriques, l’arrangement qui sentent l’Orient; ce sont ces mosquées et leurs minarets, ces palais de bois, ces fontaines bariolées, ces costumes de femmes, le caractère pittoresque de la race; de ce mélange d’éléments qui nous sont familiers et d’autres qui nous sont étranges et nouveaux, enfin de la merveilleuse situation de la ville et de ses faubourgs sur ces deux bras de mer dont elle couvre les rives, naît une beauté bien plus facile à saisir que celle de la plaine d’Athènes, et qui, au premier abord, a bien plus chance de frapper et de séduire la grande majorité, même des hommes intelligents.
Pendant la journée, je m’occupe de nos préparatifs,
et j’examine ceux que l’on m’envoie comme candidats à l’honneur de nous accompagner. J’ai de la peine à me décider ; tel drogman, un jeune dandy de Péra, qui s’est formé aux belles manières dans la société des femmes de chambre européennes qu’amènent les ambassadrices, est beaucoup trop bien vêtu, et ne ferait pas mon affaire dans l’intérieur, où souvent il faut mettre, comme on dit vulgairement, la main à la pâte; tel autre est trop futé, et semble avoir trop envie de nous accompagner : il a flairé en nous toute une fortune à faire; un troisième a l’air d’un balourd. Pendant que je me livre à ces recherches, Delbel court un peu la ville, et profite d’un tirman pour visiter le sérail et Sainte-Sophie. Nous passons nos soirées tantôt chez M. de Ploeuc, tantôt chez M. Belin, le secrétaire-interprèle de l’ambassade de France, un de nos orientalistes les plus distingués, un des meilleurs élèves et des plus brillants successeurs des Sacy et des Quatremère.
D'après ce que je vois et ce que j’entends dire autour de moi, les choses, comme on pouvait s’y attendre, n’ont pas changé sensiblement depuis deux ans que j’ai quitté Constantinople. Le hat-i-humaïoun n'est toujours qu’une sorte de plan général de gouvernement et comme un programme qui est loin d’être mis à exécution, je ne dis pas dans tous ses détails, mais même dans ses dispositions les plus importantes ; pourtant il serait injuste de dire que ce soit une lettre morte. Un gouvernement ne peut impunément poser certains principes; ceux à qui ils profitent se chargent peu à peu d’en tirer eux-
mêmes les conséquences, d’en tenter l'application. Certains progrès s'accomplissent ainsi sans bruit et au jour le jour, par la force des choses, par l'affaiblissement de la race dominante et le mouvement ascensionnel des raies vers l’éducation, vers la richesse et vers une influence de moins en moins déguisée sous d’humbles dehors. C’est surtout dans les provinces, où nous serons bien plus mêlés à la population indigène, que je me promets d’étudier avec attention ce travail latent, et d'en noter avec soin les effets à mesure qu’ils s’offriront à mes yeux. Ce qui me frappe surtout à Constantinople, c’est la situation fâcheuse des finances ; le trésor est toujours à sec ; ni les employés ni l’armée ne sont payés ; c’est que, de l’argent arraché par les fermiers de la dîme et de la douane au paysan et au commerçant, une faible partie seulement arrive dans les coffres de l’État; partout des malversations, des dilapidations scandaleuses. Ce qui parvient jusqu’au trésor, ce qui y entre effectivement, est absorbé en grande partie par les dépenses du palais, qui passent toujours les premières, et dont la capricieuse irrégularité dérange toutes les prévisions, empêche tout partage régulier des revenus de l’empire entre les différents services auxquels ils devraient suffire. II suffit d’un caprice du sultan, d’une de ses femmes ou d’uu de ses favoris, pour déranger les. plans de répartition les mieux combinés; c’est comme si, chez nous, le ministère de la maison de l’Empereur avait le droit, toutes les fois que cela plairait au souverain, de s’appliquer les fonds votés pour les autres départements ministériels, et d’en-
gager l’avenir pour aussi longtemps qu’il lui plairait. Les Européens qui prennent part aux travaux du grand conseil des finances (outre M. de Ploeuc, un Anglais et un Autrichien) ont tout de suite indiqué, comme une des plus indispensables réformes, comme la première peut-être à réaliser, la séparation des dépenses privées du sultan et des dépenses publiques de l’empire, la constitution d’une liste civile où le sultan serait tenu de se renfermer, ou tout au moins le promettrait. Les hauts fonctionnaires turcs se sont regardés et n’ont même pas osé discuter la proposition ; « ceci n’est pas de notre compétence, est-on venu dire à l’oreille des Européens, ce serait nous perdre que de mettre sur le tapis un pareil projet. »
Fussent-elles très-modérées en elles-mêmes, les dépenses du palais devraient encore être réglées de manière à ne pouvoir empiéter à l’improvisle sur aucun autre service public; il n’y a de finances possibles qu’à celte condition. Mais ces dépenses sont énormes. Il y a autour du sultan Abd-ul-Medjid un immense, un prodigieux gaspillage, dont rien en Europe ne peut donner l’idée. Une enquête ouverte il y a quoique temps, à la suite de scandales par trop effrontés, révéla des faits incroyables. Je tiens de quelqu’un des mieux informés l’histoire trèsauthentique d’une certaine pelisse qui a été vendue onze fois de suite au sultan. Abd-ul-Medjid se met en colère quand il fait de pareilles découvertes, renvoie et destitue un ou deux des voleurs, et les rappelle auprès de lui huit jours après. Il était naturellement d’une bonté,
d’une douceur poussée jusqu'à la faiblesse; l’ivrognerie, que es médecins ont beau lui interdire et qui a déjà ruiné sa santé, le plonge dans une sorte d'engourdissement perpétuel qui le rend encore plus incapable d'un énergique effort, d’une salutaire et bienfaisante rigueur. Il est difficile, disent tous ceux qui ont eu quelques relations d’affaires avec le palais, de se figurer tout ce que dépensent d’argent les femmes du sullan. On sait ce que les courtisanes parisiennes s’entendent à faire des grandes fortunes auxquelles on les laisse mordre; mais qu’est-ce que leurs prodigalités en comparaison de celles des sultanes! Les sultanes, ce sont des filles entretenues qui ont à leur disposition, au lieu de la bourse d’un particulier, le trésor public d’un grand empire. Leur maître a beau vider ses coffres à satisfaire toutes leurs fantaisies, rendues chaque jour plus variées et plus coûteuses par de plus fréquents rapports avec l’Europe, elles sont toujours à court d’argent, et, pour s’en procurer, deux ou trois fois par an, elles mettent leurs diamants en gage chez quelque banquier arménien ou quelque bijoutier européen de Pcra ; il est ainsi quatre ou cinq joailliers qui ont leurs clientes dans le harem impérial, et qui naturellement font à ces affaires d’énormes bénéfices. Les belles emprunteuses s’arrangent pour ne pas rester trop longtemps privées de leurs diamants; on profite d’un jour où le sultan est de bonne humeur, on lui avoue ses dettes et on promet de n’en plus faire. Toujours débonnaire, il paye les dettes, retire les bijoux, et en achète d’autres qui bientôt prendront le même
ATHÈNES ET CONSTAiNTINOH,T.
tf*
chemin, qui iront, eux aussi, chez le prêteur sur gages.
Ces dames du harem, comme les courtisanes de tous les temps, ne savent le prix de rien, et satisfont, coûte que coûte, le caprice du moment. En 1857, il y avait, chez un marchand du bazar, un orgue qui avait ligure à l’exposition de Paris, et qui imitait le jeu*de différents instruments. Il avait coûté au marchand trois mille francs; une sultane en eut envie, elle le paya trente mille francs. Au bout de huit jours, elle ne se souciait probablement plus de son acquisition. Toutes ces dépenses du sérail, qui passent les premières et absorbent le plus clair • du revenu de la Turquie, ont ce même caractère de caprice, d'inutilité. On n’achète pas pour jouir, mais, qu’on me passe l’expression, pour gâcher. M. Séchan, chargé de décorer différents kiosques du sultan et surtout une grande partie du palais neuf de Dolma-bagtchè, y a entassé des meubles délicieux dans le goût du dix-septième et du dix-huitième siècle, meubles anciens réparés et rafraîchis, meubles nouveaux imités avec fidélité et goût, fauteuils, guéridons, toilettes, commodes, tous chefsd’œuvre de nos meilleurs ébénistes. Mais tout cela est mal disposé dans l’intérieur du harem, où lui et ses aides ne peuvent guère pénétrer; un meuble plaît un mois pour lire ensuite relégué dans quelque coin obscur: enfin on ne soigne, on n’entretient rien, et avant quelques années tous ces charmants ouvrages, qui méritaient de n’être point livrés à ces barbares, seront salis et brisés.
• Voilà ce que l’on sait, ce que l'on répète à Péra, avec bien d’autres choses qui ne sont guère plus encoura-
géantes pour celui qui aimerait à croire aux progrès et à l’avenir de lq Turquie. Nous verrons si la situation se présente sous un aspect plus favorable dans les provinces que dans la capitale. Le sultan, les pachas et leurs portepipe ne sont pas toute la nation. J’incline à penser qu’ici les gouvernés valent beaucoup mieux que les gouvernants. Nous en jugerons dans l’intérieur, où nous verrons de près le peuple turc, où nous vivrons perpétuellement en contact avec lui, avec les petits et lc3 humbles, bien plus qu’avec les grands. Nous sommes tous impatients de traverser le Bosphore, de mettre le pied sur la terre d’Asie. Aussi bien j’abhorre Péra, cette ville de casse-cou et de coupe-gorge, avec ses rues escarpées, peuplées de bandits cosmopolites; elle a tous les inconvénients de l'Orient sans aucun de ses avantages, sans rien du charme étrange et de l’originalité qui font tout d’abord aimer Stamboul et le Caire. Guillaume est arrivé le 50 avril après avoir passé comme moi huit jours à Athènes. Notre personnel est réuni et attend mes ordres ; j’ai trouvé un drogmanetun cawass, Charles-Michel et Mebemed-Aga. Le premier, né dans le Levant de père et mère français, m’a été chaudement recommandé par l’ambassade, où on le connaît depuis une cinquantaine d’années; l’autrem’est fourni par le ministre de la police, qui en dit le plus grand bien. C’est un Turc de Kharpout, quia servi plusieurs années dans la garde de Péra.
Nos préparatifs sont terminés, nous emportons avec nous trois lits de sangle s’adaptant à nos cantines, deux, tentes, une batterie de cuisine et autres ustensiles decam-
pagne, nos effets enfin, renfermés dans trois paires de cantines. Cela formera la charge de quatre chevaux de bât. Je ne doute pas qu’en voyage nous n'arrivions à alléger encore notre attirail. L’homme civilisé ne s’imagine pas, avant d’en avoir fait l’expérience par lui-même, de combien de choses il peut arriver à se passer qui lui paraissaient indispensables, et jusqu'à quel point il peut réduire ses besoins, tant qu’il vit au grand air, et qu’il a bon appétit et bon sommeil.
1OT mai.
Nous disons adieu à tous nos amis, et nous allons remercier l’ambassadeur de France, M. le marquis de Lavaletlc, du concours empressé qu’il a bien voulu prêter à notre entreprise. Grâce à lui, nous sommes pourvus d’un firman des plus explicites, qui nous autorise à faire toutes les recherches, à entreprendre toutes les fouilles que nous jugerons nécessaires, et qui ordonne à toutes les autorités civiles et militaires de favoriser nos démarches et d’aider nos travaux. Nous emportons en même temps des lettres vizirielles pour les gouverneurs de toutes les provinces que nous devons traverser.