‹ Souvenirs d'un voyage en Asie MineureChapitre 5 sur 26 · N1C0MÉDIE, NICÉE, BROUSSE · texte numérisé non relu

N1C0MÉDIE, NICÉE, BROUSSE

Départ pour Ismidl. — Quelle est en Turquie de toutes les marchandise» celle qui a la moindre valeur. — Les douanes intérieures de la Turquie. — Le bnkchicli : sa puissance à laquelle rien ne résiste. — Anecdote à ce sujet. — Circonstances atténuantes : les employés ne sont ni bien, ni régulièrement payés. — Les enfants d'Arilchou et les deux écoles du village; salaire élevé que donnent partout les Grecs aux instituteurs. — I.es xaptiés ou gendarmerie irrégulière, chargée de maintenir l’ordre dans les provinces. — Beautés pittoresques du golfe de Nicomédie. — Où descendent en Orient les voyageurs de distinction. — A Nicomédie. nous sommes logés chez un Grec. — Visite de la ville et de ses faubourgs. — Le docteur Arnaud et ce que les dames turques demandent le plus volontiers aux médecins. — Nous montons à cheval. — Première halte de notre vie nomade. — Notre premier gîte en Asie Mineure. — Notre escorte. — Le lac de Nicée. — Aspect lugubre du village qui remplace Nicée. — Passage des troupes turques. — Départ : un capitaine en retraite, maire de son village. — Rencontre d’Arabes de Bagdad. — Gheumlek. — Plaintes de notre hôte, un chrétien qui regrette le temps du sultan Sélim. — Visite à l’évêque grec et à son école. — Le papas I’avlos et ses aspirations panbclléniqucs. — A Moudania, M. Roche et sa filature de soie. — Brousse et l’hôtel de l’Olympe. — Admirable situation de Brousse. — L’Olympe et ses trois régions. — Le tremblement de terre de 1855. — Triste aspect que présente depuis lors la ville. — Chiffre de la population. — Les eor-

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porations religieuses. — Caractère de* mosquées de Brousse avec leur» émaux. — Industrie moderne de Brousse : filatures de soie montées i l’européenne. — Les femmes turques employées comme ouvrières. — Les juives de Brousse. — Situation fâcheuse de cette industrie ; son avenir. — Ruine de l'ancienne industrie de la ville, le tissage des étoffes, dites de Brousse.

2 mai.

Nous partons pour Ismidt, l’ancienne Nicomédie, à bord d’un bâtiment à vapeur turc, qui fait le service, de Constantinople à ce port, trois fois par semaine ; le départ était annoncé pour huit heures, et nous ne quittons le pont de Galata qu’à neuf heures et demie. On voit que le fameux dicton anglais : « Le temps est de l’argent, » n’a pas cours encore en Turquie. S’il ne tient pas à vivre dans un état perpétuel d’agacement et d’irritation, l'Européen qui voyage en Orient doit, une fois pour toutes, désapprendre le prix du temps, renoncer, de parti pris, à s’imposer l’exactitude et à l’exiger des autres. En Turquie, les rendez-vous se donnent à deux ou trois heures près.

L’absurde et odieux système des douanes intérieures existe encore dans tout l'empire turc; on ne peut embarquer à Galata des marchandises pour un autre port turc sans payer un droit fiscal. Au moment où nous faisions mettre nos bagages à bord du bateau, un douanier élève la prétention de les visiter; grâce à l’exhibition de notre firman, et surtout à l'énergie de Charles, il est obligé de battre en retraite, et obligé de renoncer même au pourboire qu’il se rabattait à solliciter. Charles a à sa dis-

Si SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE.

position un répertoire de jurons qui me rassure et m’effraye tout à la fois ; quand il est en colère, il emprunte des imprécations à toutes les langues de l’Orient; de sa vieille voix enrouée, il les lance à la tête de son adversaire avec une étonnante volubilité. Sans lui, pourtant, et si nous eussions été de pauvres diables, il eût fallu subir et payer un droit inique, ou tout au moins financer, donner un bakchich à l’employé... Nous n’avons pu faire un pas en Turquie sans que ce mot de bakchich ne soit déjà venu se glisser sous ma plume; aussi bien il y reviendra si souvent qu’il vaut mieux l’expliquer tout de suite.

Le bakchich, c’est le pourboire français, la buona-mano italienne ; mais pour un pourboire que l'on donne en France, pour deux bonnes-mains que l’on donnerait en Italie, il faut en donner cinq ou six en Turquie. C’est bien pis que dans l’ancien royaume de Naples, du temps du bon roi Ferdinand, à l’époque où, dans les bureaux du ministère de l’intérieur, le gentleman fort bien vêtu qui m’avait signé et remis mon passe-port, me demandait une bonne-main, et acceptait le carlin que je lui octroyai généreusement. Ici, du ministre au douanier, du muchir ou maréchal au dernier soldat et gendarme, du pacha à son porte-pipe, tout le monde, je ne dis pas accepte, mais demande le bakchich, simplement, naïvement, sans hypocrisie ni vergogne. S’il n’y a pas encore en Turquie l’égalité devant la loi, il y a déjà l’égalité devant le bakchich; pas plus qu’un chrétien, un musulman n’arrive à rien, n’obtient rien sans bakchich. En l’an 1240 del’hé-

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gire, le vrai souverain de la Turquie, ce n’est pas le padicbali, S. M. Abd-ul-Medjid, ni le grand vizir, S. A. Mehemed Kybrisli pacha, c’est le bakchich, le sultan bakchich, souverain qui n’a que de fidèles sujets, et que ne détrônerait pas, coalisée contre lui, l'Europe tout entière.

A ses débuts en Turquie, un Européen, en présence de certaines situations, en face de personnages à contenance majestueuse et à barbe blanche, hésite parfois à offrir le bakchich : il a tort ; on n’hésiterait pas à l'accepter, et, s’il ne se décide point à le proposer, on verra dans cette abstention, il peut en être sûr, non une marque d’égards et de respect, mais un manque d’usage et un signe d’avarice. Je me rappelle, à ce sujet, une curieuse anecdote qui m’était contée, en 1857, par l’ambassadeur d’une des grandes puissances européennes, à qui l'aventure était arrivée quelques jours auparavant.

Cette année-là, l’ambassadeur était allé, avec des personnes de sa famille et plusieurs membres de la mission, assister à la fête du Gourban-baïram. 11 y a, dans la seconde cour du sérail, une grande solennité dont le spectacle est assez intéressant : revêtus de leurs robes de cérémonie et de leurs grands uniformes, ulémas et pachas défilent devant le sultan assis et baisent l'un après l'autre le bas de sa robe. L’ambassadeur fut introduit dans cette cour; là, un capitaine de la garde, dont la compagnie faisait la haie sur le passage des hauts dignitaires allant présenter leurs hommages au sultan, se mit à sa disposition avec la plus grande courtoisie, et l’aida à bien placer

son monde el à suivre tous les détails de la cérémonie. Quand ce fut fini, l’ambassadeur fait remercier très-poliment l’officier par son premier drogman, comme eût pu le faire à Paris, en semblable occasion, lambassadeur turc pour un officier français ; quand le capitaine voudra venir dîner à l'ambassade, qui occupait alors son charmant palais d’été sur le Bosphore, il sera le bienvenu, lui dit-on. On ne pouvait être plus aimable. Croyant avoir fait son devoir, et au delà, l’ambassadeur s’apprête à quitter le sérail. Quant au Turc, il avait répondu à peine à ces politesses, et comme l’ambassadeur se retirait, il le suivait de l’air d’un homme à la fois embarrassé el désappointé, qui attend encore quelque chose qu’il n’ose demander. L’ambassadeur s’en aperçoit au bout de quelques instants : « Mais que nous veut-il donc?» demandet-il au drogman. Celui-ci, qui traite journellement avec les Turcs, connaît leurs usages. « Laissez-moi faire, répond-il en souriant, je vais le renvoyer content. » Aussitôt il va au capitaine, et, sans plus perdre le temps en phrases inutiles, il lui met dans la main deux pièces de cent sous. Alors la figure de l'officier s’éclaircit; il se confond en remerciments, et s’éloigne tout joyeux, en saluant à tour de bras Son Excellence.

A ce manque de dignité, qui nous surprend d’abord si désagréablement, il y a pourtant des circonstances atténuantes. Il s’explique, pour ne pas dire il s’excuse, par la situation faite ici aux employés inférieurs et aux officiers subalternes; leurs appointements sont très-faibles et d’ailleurs très-irrégulièrement payés. Certains corps

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d’armée n’ont pas touché de solde depuis près de trois ans ; aux mieux traités il est dû de dix à douze mois d arriéré. II n’y a de payés ici que ceux qui peuvent se payer eux- mêmes, sur les fonds qu'ils sont chargés de recouvrer ou de dépenser pour le compte du gouvernement. Le pauvre douanier, qui tentait de m’arracher qüelques piastres, s’essayait à imiter son pacha, quelque grand personnage décoré sans doute de plusieurs ordres étrangers, et que saluent les ambassadeurs. Après tout, les petits voleurs m'ont toujours paru moins coupables que les grands; ils volent pour vivre. Si j’eusse été seul, j'eusse sans trop de peine donné à ce représentant de l’autorité de quoi s'acheter du tabac ; mais Charles est terrible, il prend mes intérêts avec plus d’àprelé que je n’eusse jamais su le faire moi-même ; s’il y avait en Turquie beaucoup de gens qui lui ressemblassent, avant un an tous les employés du gouvernement seraient morts de faim.

Sur le bateau, je cause avec des enfants de Aritcliou (Rision); c’est un grand village situé sur la côte d'Asie, et devant lequel nous allons passer. H compte sept cents maisons dont cent seulement sont turques ; pour les six cents familles grecques il y a deux écoles, l’école mutuelle ( allilodidaclique , comme on dit ici), et l'école hellénique; dans celle-ci on étudie un peu de grec ancien, et, suivant le plus ou moins d'instruction réelle du maître qui la dirige, quelques éléments des connaissances qui forment chez nous la matière de l’enseignement secondaire. Partout où il y a des Grecs un peu nombreux,

un peu aisés, on retrouve cette division en deux écoles, ces deux degrés de l’enseignement. Dans ce village, il y a à peu près deux cents enfants qui suivent l’école élémentaire, et quarante qui poussent plus loin leurs études Æt vont à l’école hellénique. Ces seuls chiffres suffisent déjà à indiquer combien est vif chez toute cette race grecque le goût de l'instruction. Dans un bourg de trois mille âmes, chez nous, trouverait-on toujours quarante familles faisant donner à leurs fils l’instruction secondaire?

Partout, en Orient, l’enseignement est gratuit; il n’existe pas de rétribution scolaire. Le maître est payé par la commune, ou plutôt par la communauté qui désire s’assurer ses services ; ici, par exemple, c’est la communauté, la nation grecque (rotim millet) qui sert aux deux instituteurs leur traitement après avoir conclu avec eux, de gré à gré, un contrat qui oblige l’une et l’autre partie pour un temps déterminé; va ensuite à l’école, sans aucun frais, qui peut et qui veut. Le maître de l’école hellénique touche mille piastres, près de deux cents francs par mois, l’instituteur huit cents piastres, environ cent soixante francs. Le papier-monnaie n’ayant cours qu’à Constantinople, dans les provinces la piastre n’a pas subi la même dépréciation que dans la capitale, et y représente une valeur d’à peu près vingt centimes. Ces appointements sont fort élevés pour le pays ; ce qui donnera l'idée de l'aisance relative que peuvent procurer ici huit cents piastres de revenu mensuel, c’est que les gendarmes turcs, qui sont chargés de maintenir l'ordre dans le pays, n’ont que soixante piastres par mois et sont censés devoir vivre

NICOMÉDIE, N1CÉE, BROUSSE, avec cette somme. Un chef de bataillon n’a que sept cents piastres, cent soixante-quinze francs par mois. Ce haut prix, mis ici au service des instituteurs, est une assez exacte mesure du cas que fait d’eux la société grecque, de l’estime qu’elle leur accorde et du rang qu’elle leur assigne. Il est, en France, plus d’une ville de province qui, sous ce rapport, aurait beaucoup à apprendre de ces Orientaux si méprisés.

Le maître de l’école hellénique d’Aritclioir, me racontent avec admiration mes interlocuteurs, des enfants d’une douzaine d’années, a étudié à Athènes ; aussi sait-il, outre le grec ancien, le français et l’italien. Ceux qui voulaient apprendre le français, que, par son contrat, il n’était pas obligé d’enseigner, lui donnaient chacun vingt piastres par mois; maintenant il en demande quarante ; aussi bien peu ont-ils continué à suivre ce cours.

Mes deux amis, qui regrettent fort de ne pouvoir apprendre le français, descendent à Aritchou ; après ce village reparaissent les oliviers, que je n'avais pas revus depuis Athènes, et au milieu de vastes champs de blé se montrent de nombreux villages habités surtout par des Grecs. On touche un peu plus tard à Karamoussal , sur la côte occidentale, au pied d’une belle colline tertileet verdoyante, qui envoie à Constantinople, chaque printemps, les premières cerises qu’on y mange. Là s’embarquent des conscrits réfractaires et des déserteurs que les gendarmes ont ramassés dans la montagne et qu’ils emmènent à Ismidt, les bras passés dans une grosse pièce de bois. J’appelle gendarmes ceux qui ont fait cette capture et qui

escortent ces prisonniers ; c’est ici un terme impropre et dont je ferai mieux de ne plus me servir; il éveille dans notre esprit des idées de discipline et de tenue qui sont singulièrement en désaccord avec l’étrange physionomie de la milice chargée de maintenir l’ordre dans les provinces de l’empire turc. La capitale seule a un corps de soldats de police, ou zaptiés, recruté avec quelque soin, astreint à l'uniforme et soumis à quelque chose qui ressemble de loin à la discipline européenne; mais partout ailleurs que sur le Bosphore, les zaptiés sont des irréguguliers que le gouverneur du département, de l'arrondissement ou du canton "prend où il veut, qui s’habillent comme il leur plaît, et qui vivent comme ils peuvent, aux dépens des populations ; la faible solde qu’on leur donne est loin de pouvoir couvrir leurs dépenses. Leur équipement se compose en général d’une veste brodée plus ou moins déchirée, de quelque long fusil à crosse en queue d’aronde ou de quelque énorme tromblon, d’une large ceinture de cuir où sont passés un grand couteau et deux pistolets bourrés jusqu’à la gueule, qui ne partiraient guère sans éclater; une sorte de giberne en argent qu’affectionnent les Albanais, contient les cartouches ; d’autres se contentent de les déposer dans un des plis de la vaste ceinture, qui, à elle seule, remplace toutes nos poches et double souvent le volume de la personne. Il n’est pas de province de l’empire, de Tripoli de Barbarie à Bagdad, où on ne trouve dans cette milice un certain nombre d' Albanais ; aussitôt l’adolescence venue, l'Albanais quitte ses montagnes et va chercher fortune.

NICOMÉDIE, NICÉE, BROUSSE. il

Rien de plus divers que l’aspect d’une bande de zaptiés : l’un porte avec élégance et crânerie de belles armes et une veste aux couleurs brillantes ; l’autre est en haillons, un troisième est encore vêtu de sa tunique de soldat d’infanterie. Tout cela sans doute est très-varié et très-pittoresque, et fait les délices des peintres; mais une pareille gendarmerie ne peut, il me semble, inspirer grande confiance aux habitants et aux voyageurs, ni grande crainte aux voleurs, auxquels elle ressemble à s’y tromper. Ne, fût -ce que la crainte de prendre une troupe de brigands pour une patrouille, et une patrouille pour une troupe de brigands, on ne doit jamais être- tranquille ici sur les grands chemins.

C’est une charmante promenade que celte navigation de Constantinople .à Ismidt; toute celte côte méridionale de la mer de Marmara est percée de golfes profonds, qui poussent bien loin leurs eaux au milieu des terres, comme pour offrir à la culture d’emporter les fruits du sol, et pour l’encourager par la facilité des échanges. Le plus beau de ces golfes est celui de Nicomédie; les montagnes qui le bordent sont partout en pente douce ; à leur pied s’allonge parfois une frange de plaine à qui la charrue peut demander les plus belles moissons, et là même où la colline s’élève rapidement au-dessus du rivage, ses flancs sont assez inclinés pour pouvoir toujours mêler les champs de blé aux vergers, aux plantations d oliviers, à de beaux bouquets de bois. Malgré je ne sais quel aspect d'abandon et de décadence qui attriste les regards, ces côtes offrent encore presque par-

tout quelques restes de culture, et, près des villages, elles sont fertiles et riantes; ceux-ci, tantôt assis au bord du lac, tantôt perchés sur quelque taillis de la montagne, toujours entourés de grands noyers avec un bois de hauts cyprès dans le voisinage, arrêtent et reposent agréablement la vue.

Nous arrivons sur les quatre heures à Nicomédie; Mehemed-Aga va présenter notre lirman et faire nos compliments au pacha, qui nous fait aussitôt prier de venir prendre chez lui la pipe et le café. Pendant que nous échangeons, à l'aide du drogman, les politesses et les banalités d’usage,- on nous cherche une maison ; car il n’y a, dans toute l’Asie Mineure, d’hôtels qu’à Smyrne, et des voyageurs qui se respectent ne descendent pas au khan. Le khan est en général un grand bâtiment de forme rectangulaire ou carrée entourant une vaste cour dont le centre est occupé par une fontaine ; au rez-de-chaussée sont les écuries, où les muletiers et palefreniers couchent à côté de leurs bêtes; au premier règne partout une galerie couverte sur laquelle donnent des chambres ou cellules dans lesquelles s’établissent les voyageurs, où les marchands dorment, font euxmêmes leur cuisine, déballent et vendent leurs marchandises. Chacune d’elles n’a que les quatre murs tout nus, blanchis à la chaux, et une espèce de cheminée. Dans quelques grandes villes on trouve parfois des khans nouvellement bâtis qui ont une ou deux chambres meublées, c’est-à-dire entourées d’un sofa dont les coussins bourrés de foin fourmillent d’insectes. Je me promets bien

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de ne descendre jamais au khan qu’à la dernière extrémité ; il vaut bien mieux voyager comme fait en Orient tout personnage un peu considérable, se faire donner un billet de logement, se faire envoyer dans la maison d’un particulier ; on est beaucoup mieux, et on voit de bien plus près les habitants. Ici d’ailleurs, la vie matérielle élant bien plus simple qu’en Occident, cinq ou six personnes de plus dans une maison ne dérangent pas autant que chez nous ; les unes coucheront sur le sofa, les autres sur quelques matelas qu’on jette à terre le soir, qu’on replie et qu’on enlève le matin.

On nous envoie dans une maison grecque, propre et soigneusement tenue; nous y serons fort bien, si je ne me trompe. Les Grecs ici parlent tous leur langue, et ont des écoles ; il en est de même sur tout le littoral ; mais dans l’intérieur, me dit-on à Ismidt, chrétiens ou musulmans, Grecs, Arméniens ou Ottomans, personne ne sait et ne parle plus que le turc. Dépêchons-nous donc de l’apprendre : Mehemed-Aga, qui parait intelligent et bon diable, sera mon professeur.

o mai.

Pendant que Charles s’occupe de trouver des chevaux et de faire ses provisions, nous visitons la ville et ses faubourgs; demain seulement nous nous mettrons en marche.

La ville est bâtie dans une belle situation, au fond du golfe et sur sa rive septentrionale; les maisons s’étagent

sur de hautes collines que séparent de profonds ravins, et qui par derrière se rattachent à la montagne; dans ces ravins sont épars de beaux groupes de maisons mêlés de grands arbres, et les figuiers entr'ouvrent leurs larges feuilles à côté d’aubépines en fleur. Les rues sont partout en pente, et avec leurs fontaines d'où jaillit une eau abondante, et qu'ombragent d’admirables platanes, elles offrent à chaque instant les aspects les plus pittoresques.

Nous visitons l’ancienne acropole, et son enceinte dont les fondations, du plus beau travail hellénique, supportent d'énormes tours romaines et byzantines; je passe 1 après-midi à copier des inscriptions mises au jour par les travaux qu’exécutent les Grecs pour reconstruire le couvent d'Hagios-Pandéléimon, à un quart d’heure de la ville. Il y a là tous les ans, me dit-on, une fête religieuse ou panégyrie (on se sert encore du mot ancien) qui attire de tous les environs une grande foule de peuple ; c’est quelque chose comme nos pardons de Bretagne, à la fois un pèlerinage et une occasion de faire bonne chère et de se divertir. Les Grecs, je l’ai déjà vu dans la Helladeet dans les îles, fêtent consciencieusement leurs saints ; pour leur faire honneur, ils se départissent ces jours-là de leur sobriété ordinaire; ils boivent, chantent, s’enivrent, et finissent souvent par se battre.

Le soir, nous allons faire visite à un Européen, le docteur Arnaud, établi depuis quarante ans dans le pays. Est-ce un vrai médecin, ou n’a-t-il d'autres titres que ceux qu’il lui a plu de se conférer à lui-même? Lui

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seul le sait; il ne faut pas demander de diplômes aux médecins européens que l’on rencontre en Orient, hors des grandes villes habitées par des Européens; le plus souvent ce serait là une question indiscrète : mieux vaut parler d’autre chose. M. Arnaud est aimable et gai ; c’est un Italien d’origine française ; il ne sait pas notre langue; il est de Naples, et a quitté cette ville à la suite de la révolution de 1821; sa femme, une Italienne, l'a accompagné, et nous fait aussi très-bon accueil. Nous lui demandons s'il est appelé souvent dans les harems. « Je le serais sans cesse, » répond-il, « si je voulais me charger d’épargner aux dames turques les fatigues d’une grossesse et les souffrances d’une couche, si je consentais à les faire avorter; comme je refuse, on me demande moins souvent. A quoi est-il donc bon, dit-on, ce Frengui, et que sait-il donc, s’il ne sait pas cela? »

4 mai.

Nous sommes levés dès cinq heures, mais les chevaux n’arrivent pas, et les muletiers, pour nous faire prendre patience, viennent nous débiter toute sorte de contes à dormir debout : « Un des chevaux s’est enfui cette nuit, un autre, ce matin, n’a pas voulu manger son orge, » etc., etc. Le fougueux Delbet voudrait déjà faire donner les étrivières aux impertinents qui osent se moquer ainsi de nous; quant à moi, qui ne suis pas plus dupe que lui de toutes ces histoires, je sais par expé-

rience qu’il n’en est jamais autrement un jour de départ, et que toutes les colères du monde ne rendront jamais des Orientaux exacts comme un banquier anglais de la Cité. Tout en lâchant donc de temps en temps, pour la forme, quelques apostrophes violentes et quelques menaces, je fume tranquillement cigarette sur cigarette, et je lis mon Hérodote, jusqu’à neuf heures. Alors arrivent enfin foutes nos bêtes ; nous payons cinq chevaux de selle, et quatre de bât ; avec eux viennent trois muletiers dont un à pied et deux à cheval. On ne paye jamais à part les hommes chargés de soigner les chevaux ou mulets; ils sont compris dans la location des bêtes, et ils vont, suivant leur goût, à pied, à âne ou à cheval : c’est leur affaire. Le propriétaire des chevaux, qui nous accompagne lui-même, est Turc; il emmène deux palefreniers arméniens.

Les bagages ont filé en avant; un peu après neuf heures, nous mettons le pied à l’étrier; chacun de nous a une bonne selle européenne : j’en ai acheté trois, à Péra, dans de bien meilleures conditions que je n’eusse pu le faire pour le même prix à Paris : elles sont garnies de courroies par devant et par derrière, pour attacher armes et manteaux. Au départ, le cheval de Guillaume, en traversant la longue et étroite rue qui forme le bazar, veut entrer dans toutes les boutiques; une fois dans les champs, après un temps de galop, il s’apaise ; nous contournons les marais salants qui prolongent le golfe, et nous traversons sur un pont de pierre la petite rivière qui s’y jette. En face de Nicomédie, sur la côte

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méridionale du golfe, nous trouvons, nous attendant, six zaptiés que le pacha a absolument voulu nous donner pour passer la montagne; il y a, prétend-il, des voleurs. Cette province dont Brousse est la capitale, le Kouvendi- (jhiar, est d'ailleurs une des plus mal famées de l’empire; voisine de Constantinople, elle sert de refuge à tous les déserteurs, à tous les bandits qui s’en échappent. Accompagnés de cette escorte, nous nous rapprochons de la montagne que nous avons à franchir pour arriver à Nicée. Avant de nous engager dans une vallée qui y pénètre, vers une heure, nous faisons halte, pour déjeuner, au bord d’un ruisseau, sous des noyers dont les premières feuilles, rouges encore et toutes plissées du bourgeon, s’essayent à ce doux soleil de mai et semblent en jouir comme nous. Nos six gardes du corps s’étendent sur l’herbe, mangent du pain et des poireaux, puis l’un d’eux prend une guitare à trois cordes qui fait partie de son fourniment, et s’en accompagne pour chanter; il y a pour moi, plus encore que pour mes deux compagnons, un charme indicible dans cette trop courte halte, dans ce repas à l'ombre et auprès de la source ; après trois ans de vie monotone et civilisée, c’est le premier que je refais ainsi, libre, en plein air, avec l’inconnu devant moi. Je me sens rajeuni de je ne sais combien d’années, et toute ma belle vie de Grèce me revient en mémoire.

Au moment où nous tournons vers l’ouest, une fois remontés à cheval, au débouché de la vallée que remonte la route de Nicée, nous apercevons, à droite du

sentier, une grande forteresse ruinée, une sorte de blockaus rectangulaire, où l’on reconnaît, aune certaine puissance d’exécution, l’art militaire et les traditions des Grecs. Cette construction doit dater d’un temps où Nicomédie était menacée par un ennemi campé à Nicée, où probablement les musulmans, déjà maîtres de cette ville, menaçaient le dernier boulevard de l’empire. C’est au moyen de pareils travaux de défense, où jusqu’au dernier moment les Byzantins montrèrent une remarquable habileté, qu’ils prolongèrent si tard l’existence de l’empire, en présence de tant d'enm mis redoutables. Constantinople a dû certainement plusieurs siècles de vie à la science pratique de ses ingénieurs et des ouvriers qu’ils employaient. Ces traditions professionnelles sont plus faciles à conserver et durent plus longtemps chez un peuple que l'énergie virile et que le mépris de la mort.

C’est ici comme la porte de la vallée; après cette ruine, les collines se rapprochent; les pentes, assez douces, sont boisées vers le sommet, et le fond de la vallée est labouré; on y cultivesurtoutdumaïs. Vers quatre heures, nous nous arrêtons, pour y passer la nuit, auprès d’un hameau qui me rappelle les descriptions que fait Cooper des villages indiens; mais au delà, jusqu'aux bords du lac de Nicée, nous ne trouverions plus d’abri d’aucune sorte, et il nous faudrait coucher tout à fait à la belle étoile.

.Notre premier gîte en Asie Mineure est fort amusant, et ne ressemble guère à Paris. L’Asie n’a pas cherché à nous faire illusion, et, avec une franchise dont je lui

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sais gré, elle a voulu, dès le premier jour, montrer à mes compagnons ce qu’elle avait à leur offrir; c’est à prendre ou à laisser ; au reste, cela ne les effraye guère. Quant à moi, j’ai dormi plus d’une nuit déjà sous les cabanes en branchages des bergers grecs et valaques.

Le hameau se partage entre les hommes et le bétail ; les maisons d habitation, ce sont trois ou quatre buttés rondes surmontées d’un chapeau conique; le cylindre est en claies de branches tressées, et le toit en chaume ; à côté sont de grandes bergeries longues, entourées de palissades pour maintenir les troupeaux; au-dessus, la forêt ; devant, des vergers en fleur. Les chiens nous accueillent fort mal ; il n’y a pas d'autre homme dans le village qu’un vieux sourd 'qui ne comprend rien à nos questions; nous ne nous en installons pas moins dans la meilleure des huttes, où Charles, tout en attendant le maître de la maison, allume le feu et commence à préparer le souper. Il n’y a naturellement point de cheminée ; deux pierres posées à terre servent de foyer, et la fumée s’en va par la porte, ou, si elle est fermée, entre ■es interstices des branches, par où elle peut : c'est son affaire.

Pendant qu’on décharge le bagage, Delbet et moi allons faire un tour avec nos fusils; quand nous revenons, les troupeaux rentrent à l’étable ; hommes et bêtes s’arrêtent étonnés à notre aspect, puis se remettent lentement en marche. Les clochettes suspendues au cou des vaches tintent autour des parcs; les rossignols commencent à chanter dans les arbres en fleur.

SOUVENIRS D’UN VOYAGE ES ASIE MhSEURE.

5 mai.

Malgré la simplicité de notre auberge, nous avons passé une excellente nuit sur nos lits de voyage; la première journée de cheval donne toujours bonne envie de dormir. Nous partons à six heures et demie du matin, par un sentier fort agréable, à travers d’épais taillis de charmes, qui, à mesure qu’on monte, se mêlent de hêtres. On passe et on repasse souvent le torrent. Nous rencontrons bientôt les débris d’une voie romaine, tantôt toute défaite, tantôt très-bien conservée. Elle a trois mètres de large, et les parements en sont faits en gros blocs. Nous déjeunons un peu au-dessous du col, sur le versant qui regarde le lac de Nicée, vers lequel nous commençons à descendre. Belle vue de la mer. Un peu plus loin (une heure) nous apercevons l’Olympe de Brousse; c’est une longue croupe qui, précédée d’une autre semblable, mais plus basse, court de l’est à l’ouest. L’Olympe n’a pas, comme d'autres montagnes, des contours hardis et singuliers; c'est par sa masse qu’il fait effet, par la lenteur majestueuse avec laquelle la montagne s’élève des deux côtés jusqu’à une hauteur assez grande pour qu’au mois de mai elle offre encore de vastes champs de neige.

Descente, par des collines couvertes de broussailles épineuses, jusqu’aux terrains d’alluvion qui forment la rive orientale du lac. Jardins charmants et plantations de mûriers bien arrosées. Nous marchons pendant deux heures dans la plaine, où presque tout est cultivé ; çà et là

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pourtant des landes marécageuses d’où sortent les fièvres qui rendent si malsains les bords de ce beau lac. A sept heures du soir nous arrivons à Isnik, l’ancienne Nicée. La ville a conservé toute son enceinte du bas empire, et, à voir de loin cette haute muraille flanquée d'énormes tours, on croirait approcher d'une grânde et populeuse cité. De plus près pourtant on distingue partout les brèches qu’ont faites dans le rempart le temps et l’opiniâtre effort des arbrisseaux poussant leurs racines entre les briques disjointes. On entre par une des anciennes portes, mais on n’est pas encore arrivé; il faut traverser encore des champs et des jardins avant de rencontrer les premières maisons. Personne dans les rues ; deux ou trois portes s’entr’ ouvrent pour nous épier au passage; quelquesGrecs, qui flânaient assis par terre, dans leurs plus beaux habits, sous prétexte que c’est la semaine de Pâques, se lèvent devant nous pour nous faire honneur. Nous errions assez embarrassés parmi ces ruelles désertes, quand arrive enfin Mehemed, que nous avions dépêché en avant; il nous conduit à la maison du primat grec, qui a été désignée pour nous servir de logement.

G mai.

Nous passons la matinée à parcourir l’emplacement de l’ancienne Nicée; le village, qui a conservé, tout défiguré qu’il soit, le nom delà ville où se tint le premier concile universel, n’occupe qu’une très-faible partie du terrain compris dans l’enceinte byzantine. Partout, au milieu

des maisons comme dans les plantations de mûriers qui remplissent le reste de l’espace, ce ne sont que décombres, ruines de tous les âges, débris antiques à côté d’églises aux voûtes effondrées et de mosquées croulantes. C'est ici comme un lieu maudit. Chaque jour fait disparaître quelque chose du peu qui restait à la ville de son ancienne importance. Il y a une quarantaine d’années, il y avait encore ici, nous dit Charles, à peu près le double des maisons que nous y voyons aujourd’hui. Voici maintenant qu’un nouveau malheur frappe ce district. Une de ses principales industries, celle qui lui rapportait le plus, c’était l’élève des vers à soie; le caza, ou canton d’isnik, produisait environ vingt-cinq mille oques de soie; chaque particulier en faisait de dix à cinquante oques; mais, depuis quelques années, le bombyx est malade, et la production de la soie est tombée presque à rien. Quant à la maladie de la vigne, elle n’a pas encore disparu de ces contrées. Tout ne présage donc aux tristes habitants de ces campagnes autrefois si fertiles qu’un redoublement de misère et de pauvreté, qu’un pas de plus dans la décadence. II y a ainsi, en Orient, bien des lieux qui tendent à redevenir et qui redeviendront déserts, pour peu qu’on laisse faire, quelque temps encore, l'administration turque.

A certains égards, cela est incontestable, depuis une trentaine d’années, la Turquie a fait des progrès; nous nous en apercevons à Nicée même. Ainsi un millier de soldats, qui viennent de Damas et se rendent à Constantinople, sont arrivés ici hier en même temps que nous,

ÎSIf.OMEDIE, NICEE, BROISSE.

et y passent aujourd’hui toute la journée pour se reposer avant de reprendre leur marche. Autrefois ils auraient partout pillé et violé sur le chemin ; maintenant ils flânent tranquillement par les rues et dans les jardins; seulement le gouvernement ne rembourse point le pain, le fromage et autres provisions que leur fournit le village. Le passage des gens de guerre est donc encore une charge pour les lieux habités qui se trouvent sur leur route; mais en général, à moins que les officiers ne soient particulièrement négligents et incapables ou ne donnent le mauvais exemple, ce n’est plus une menace pour les biens et la securité des personnes. Le soir, je demande aux Grecs, chez qui nous logeons, si les soldats ont commis quelques désordres : « Non, me répond-on, ils sont très-inoffensifs ; jadis ils ne se seraient pas conduits ainsi, mais maintenant ce n’est plus tout à, fait comme autrefois. » Les avanies, les violences contre les personnes ont certainement diminué; l’inégalité des races, quoique encore très-marquée, est moins choquante, moins odieuse qu’avant la réforme; la race conquérante opprime moins cruellement les races vaincues, qui regagnent du terrain; on marche vers l'égalité, mais vers l’égalité dans la gêne et la souffrance.

L’Église grecque à Nicée est pauvre et misérable, mais en revanche les mosquées ne sont plus que des ruines. Plusieurs d’entre elles étaient des édifices splendides, construits avec le plus grand soin et richement ornés. A Esrefdjamisi et Iechildjamisi on peut admirer encore, malgré les ravages qu’y a faits le temps, de jolis détails

;»i SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE.

d’architecture arabe, de charmantes balustrades à jour, de belles plaques de terre vernissée, que nous retrouverons partout à Brousse.

A deux heures et demie nous montons à cheval. Route charmante le long du lac. Il y a de la culture, mais elle est médiocre et sent la négligence turque ; les vastes bois d’oliviers que nous traversons paraissent mal soignés. Beaucoup de place est perdue et laissée au marécage. À six heures et demie, nous nous arrêtons à Boiardjhik , petit village turc de soixante maisons. Nous logeons chez l’imam, qui nous accueille avec beaucoup d'amabilité et de simplicité; nos revolvers, que nous faisons jouer devant lui, le plongent dans une profonde stupéfaction. Nous causons aussi beaucoup, grâce à Charles, avec un vieux capitaine qui a été quatorze ans au service ; il s’est retiré après la guerre de Russie. Il était sur le Danube, à Routchouk et à Calafat, avec Hassan-Pacha ; il est maintenant mouktar, maire de son village, comme en France l'officier en retraite. A les regarder de près, bien des choses diffèrent moins, d’un pays à un autre, qu’on le croirait au premier abord. Ce qui varie surtout, c’est l'extérieur, le costume, l’étiquette du sac.

7 mai.

Départ à sept heures et demie. Nous indemnisons l’imam de son hospitalité : un cadeau de dix piastres le rend l’homme le plus heureux du monde. Cela désenchante un peu mes compagnons, qui avaient cru trop vite à un

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