‹ Souvenirs d'un voyage en Asie MineureChapitre 6 sur 26 · NICOMÉDIE, NICÉE, BROUSSE · texte numérisé non relu

NICOMÉDIE, NICÉE, BROUSSE

désintéressement complet. Je ne nous crois pourtant pas quittes envers ces braves gens pour lîn peu d’argent que nous leur donnons ; si nous ne leur en avions pas offert, ils n’en auraient certes pas réclamé ; et pourtant, depuis hier, nous n’avons cessé de les déranger, et, dans toute la force du terme, nous avons fait nôtre leur maison. Allez donc, sans qu’il soit sûr du salaire, vous installer ainsi chez un paysan normand, et vous verrez comment vous serez reçu !

Nous continuons à marcher le long du lac, dans un pays en général assez bien cultivé, à travers des bois d’oliviers. Sur notre chemin, nous rencontrons des Arabes de Bagdad, qui sont venus au bord de la mer vendre des chevaux et des chiens ; ils ont des types étranges et superbes. Les hommes, tout noirs de soleil, sont admirablement enturbannés de rouge ou de blanc; ils portent devant eux, jetés comme des paquets en travers de leurs selles, des enfants aux yeux étincelants, de vraies statuettes de bronze à prunelles d’émail ; une jeune fille de douze ans, le buste à peu près nu, suit à pied la caravane en portant un enfant sur son dos. Sur un mulet est assise une femme avec son nourrisson ; l’enfant qu’elle allaite se cramponne des deux mains à la mamelle pour que le mouvement de la monture ne la lui fasse pas perdre.

Nous nous arrêtons un instant dans un cimetière turc rempli de grands et vieux chênes délabrés, dont les branches dépouillées laissent pendre vers le sol de longues mousses blanchâtres ; au lieu de feuilles, leur cime porte

par centaines des vautours, qui nous regardent gravement passer, et daignent à peine se lever et voler un instant au-dessus du bois au coup de fusil que leur envoie le docteur.

Après déjeuner, il comment e à pleuvoir; nous traversons, sous la pluie, des monlagnes assez nues que le mauvais temps ne rend pas plus aimables, puis de belles plantations d’oliviers, et nous arrivons sur les six heures à Gheumlek , petit port par où passe une partie du commerce de Brousse.

8 mai.

Nous passons la matinée à nous promener dans Gheumlek. L'aspect en est triste; ce bourg a été détruit tout entier, il y a quatre ans, par un de ces grands incendies qui sont si fréquents en Orient et qu'on y supporte avec une résignation dont nous avons peine à nous faire idée. On n’est guère plus étonné ici devoir brûler sa maison, qu’à Paris, depuis quelques années, d’apprendre qu’on va être exproprié pour cause d’utilité publique.

Ruinés par l’incendie, les habitants de Gheumlek ont reconstruit leurs maisons le plus économiquement possible; ce sont de grandes cages de bois etde plâtre qu’un vent un peu fort, à ce qu’il semble, jet erait à terre. Partout d’ailleurs des décombres non encore déblayés; des sept églises que possédait le village, une seule a été à peu près remise en état. Ici, comme presque partout sur la côte, les chrétiens sont en grande majorité. 11 y a en-

M COMÉDIE, MCÉE, BROUSSE.

viron trois cents maisons grecques et une vingtaine seulement de turques. Turcs et Grecs* tout le monde ici, depuis le grand désastre, est pauvre et se plaint; l'incendie n’a pas rempli les bourses, et, depuis lors, la récolte des olives a été constamment mauvaise, celle du vin presque nulle. Nous sommes logés chez un fabricant de robes (geunaris) , qui déplore sa misère actuelle : « Nous étions autrefois parmi les archontes, me dit-il, et maintenant nous sommes pauvresse n’ose plus ni me montrer ni parler à personne. » Il regrette le temps du sultan Sélim, où les affaires, dit-il, allaient bien mieux, où il y avait bien plus d’écus roulant de par le monde, où tous, beys et pachas turcs, banquiers arméniens, Grecs négociants et patrons de navire, portaient de riches pelisses et payaient largement. Il y a du vrai dans celte plainte du vieillard. Sous l'influence d’un commerce chaque jour plus actif avec l’Europe et d’une industrie puissante qui, non contente d’expédier de loin ses produits aux échelles du Levant, a déjà pris pied, en plus d’un point, sur le sol de la Turquie, l’Orient subit une transformation économique qui, jointe à d’autres causes, y jette un profond malaise. Le numéraire sort du pays, qui exporte, pour le moment, beaucoup moins qu’il n’importe; des industries locales disparaissent, dont vivait une ville, une province tout entière; les habitudes changent et la richesse se déplace. Avant que toutes les forces qui ont ainsi, en peu d’années, cessé d’être occupées et rémunérées, trouvent un emploi et un salaire nouveaux, il faut du temps, ici surtout, où l’empire de la tradition est si puissant, où

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on n'a pas l'énergie rapide et le ressort de l’Occident. Plus d'un se trouve dans le cas de notre pauvre fabricant de pelisses, qu’a ruiné l’introduction du costume de la réforme, et qui n’a pas voulu ou su apprendre un autre métier.

Notre hôte a une fille d’une vingtaine d’années et d’une douce et aimable physionomie; elle est toute languissante, moins, je crois de maladie que d’humiliation, de misère et de privations supportées. On consulte pour elle le docteur, qui lui ordonne une nourriture succulente et de bon vin ; elle sourit tristement. L’ordinaire de la famille paraît être un peu de poisson frais ou salé et des olives.

Je vais, avec Delbet, faire visite à l’évêque grec. L’évêché ayant été brûlé comme le reste de la ville et n’étant point encore reconstruit, l’évêque loge dans un coin d’un grand bâtiment neuf que l’on a construit pour l’école et pour les professeurs : on lui a donné là un asile provisoire jusqu’à ce qu’on ait assez d’argent pour lui bâtir une maison. Nous le trouvons étendu sur de beaux tapis, accoudé au rebord du divan. A côté de lui est le petit coffre, incrusté de nacre, qui contient son encrier, ses plumes, son cachet, son argent, ses papiers les plus importants. Il nous reçoit fort poliment et nous offre la pipe et le café. C’est un Macédonien, encore jeune, de beaux traits, mais dont la physionomie manque de franchise et de bonté. A quelques exceptions près, tous ces hauts dignitaires du clergé grec sont intelligents, âpres au gain, durs, sans entrailles. Ils n'ont du pasteur que l'adresse

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