‹ Souvenirs d'un voyage en Asie MineureChapitre 7 sur 26 · NI COMÉDIE. NICÉE, BROUSSE · texte numérisé non relu

NI COMÉDIE. NICÉE, BROUSSE

à tondre de près le troupeau, et encore souvent ils l’écorchent, et avec la laine ils enlèvent 1» peau.

En descendant de chez l’évêque, nous visitons l’école élémentaire ; elle est au rez-de-chaussée et occupe une vaste salle où se réunissent près de quatre cents enfants. Avant l’incendie il y avait une école pour les filles; mais c'est un luxe que depuis le désastre le bourg n’a pu s’accorder, et maintenant les deux sexes sont mêlés sous la surveillance de l’instituteur. Au premier, se trouve, à côté de l’évêque, l’école hellénique; nous ne la voyons pas, le mailre étant absent à cause des fêtes de Pâques; elle est ordinairement fréquentée par une cinquantaine d’enfants.

Nous allons faire ensuite une visite au père Pavlos, qu’on nous a recommandé comme l’homme le plus instruit du pays. Il sait, en effet, un peu de grec ancien et d’histoire, et il a quelque idée des affaires de l’Europe. Sa tête est belle, et il a cette sorte d’éloquence déclamatoire que l’on rencontre si souvent chez les Grecs de Roumélie, dès qu’ils ont un peu lu. Il me reprend parce que j’appelle Roumæi, les Grecs de Gheumlek; il veut que je leur donne le nom d'Hellènes. Il déplore la domination turque; il a envoyé des médailles au musée d'Athènes, il a un neveu qui étudie la médecine à l’université d’Athènes ; il ne parle, il ne rêve que d’Athènes. Comme de l’Inde au Maroc, de la Crimée au Soudan, les musulmans, pour faire leur prière, se tournent tous vers la ville sainte, ainsi les Grecs, qu’ils soient esclaves des Turcs ou qu’ils jouissent en Occident d’une opulence qui

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semble ne leur rien laisser à désirer, les Grecs ont tous les yeux fixés sur Athènes et sur le tout petit royaume dont elle est la capitale. Singulier retour de fortune, qui rend un prestige actuel et vivant à un nom qui pendant tant de siècles avait disparu de l’histoire!

A une heure, départ pour Moudania ; nous longeons '

la côte, tantôt dominant d'assez haut la plage, tantôt marchant sur la grève et forcés de faire entrer nos chevaux dans l’eau jusqu’au ventre. Kurmusclilu est un petit village moitié turc, moitié grec ; les Turcs sont cultivateurs, les Grecs, caboteurs et pêcheurs. Plus loin Altuntasch, village musulman qui couronne pittoresquement la falaise; Bourgas , tout au bord de la mer. A sept heures, nous sommes à Moudania. Nous allons voir le mudir , ou gouverneur, qui nous fait of.rir l'hospita ile par un négociant français établi à Moudania, M. Roche. Celui-ci, un Provençal, nous fait un excellent et cordial accueil, et nous fait coucher dans des lits, de vrais lits avec oreiller, draps et matelas. G elait une habitude que nous avions déjà perdue, mais que l'on reprend pourtant sans trop d’effort et même avec plaisir.

M. Roche, qui était venu ici d'abord pour faire quelques achats, s’est maintenant tout à fait installé dans le pays, depuis plusieurs années déjà; il s’est bâli une maison d’habitalion, et est allé chercher en France une femme et des meubles ; il a deux filatures ici, et une troi-

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sième à Brousse, avec un autre négociant français, M.Séon. Celle que nous visitons, attenante à la maison, a soixante bassines; mais, pour le moment, on n’y travaille pas. Les ouvrières, ici, sont toutes grecques ; on n’a pu encore à Moudania décider les femmes turques à faire comme celles de Brousse, à venir travailler dans les fabriques. Les ouvrières gagnent, en moyenne sept piastres (1 f. 26 c.); cela varie d’ailleurs depuis trois piastres jusqu’à onze et douze. L’été on travaille jusqu’à quatorze heures; c’est toujours sur le soleil que se règle la journée, qui l'hiver se réduit à cinq ou six heures. 11 n’y a pas plus de désordre parmi les femmes qui viennent à l’atelier, que parmi celles qui ne le fréquentent pas ; c'est qu’il n’y a point ici mélange des deux sexes, ni avant, ni après, ni pendant le travail. Les femmes viennent à la fabrique par groupes de cinq ou six et n’.y trouvent d’autre homme que le contre-maître.

Visite aux restes de l'ancienne Apaméc des Myrléens. Il y avait là un assez beau théâtre, de style et de proportion grecque; il a joué de malheur. Découvert celte année, il a été aussitôt dépecé et réduit en moellons par le eapilanpacha, qui l’a employé à fournir les matériaux du quai et du môle qu’il fait actuellement construire à Moudania.

A trois heures et demie nous partons pour Brousse, où nous arrivons un peu après la tombée de la nuit. Charles, qui nous avait précédés, a déjà retenu pour nous des chambres à l 'hôtel de l'Olympe, où j'ai logé et ne me suis point trouvé mal, il y a trois ans. Brousse est, en

Asie Mineure, la seule ville de l’intérieur où il y ait un hôtel ; c'est que la beauté des monuments et du pays, le désir de faire la facile ascension de l’Olympe, amènent à Brousse beaucoup de touristes : on vient en cinq ou six heures de Constantinople, grâce au bateau à vapeur; enfin les affaires conduisent ici un grand nombre de négociants. La première fois que j’ai habité l’hôtel de l'Olympe, il avait pour pensionnaires une douzaine d’éleveurs de nos départements méridionaux, qui étaient venus acheter ici de la "raine de vers à soie.

10, 11, 12 mai.

Séjour à Brousse. Trois jours, c’est bien peu pour Brousse; j’en étais resté six, la première fois; c’est que Brousse n’offre, pour ainsi dire, pas d’antiquités : le peu de débris gréco-romains qu’elle renferme a été souvent visité et décrit. Quant aux monuments qui en font je véritable intérêt, ses bains, ses tombeaux et surtout ses mosquées, tout ruinés qu’ils sont déjà, iis appartiennent à 1ère moderne ; or je ne puis perdre de vue l’objet de notre mission , et nous avons un si vaste champ à explorer qu’il faut nous hâter. Je tenais pourtant à montrer à mes compagnons Brousse, qui m’avait laissé une si vive et si profonde impression. Tous les voyageurs intelligents et curieux qui visitent Constantinople devraient pousser jusqu’à Brousse ; si l’on n'a pas vu Brousse, on ne peut bien connaître ni comprendre tout entière l’histoire de cet empire, dont Brousse a été le berceau. Brousse est la

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première capitale de l'empire ottoman ; on y rencontre à chaque pas le nom et les monuments des grands hommes qui ont fondé la puissance ottomane ; on y vit parmi les souvenirs de l’âge héroïque et guerrier de la Turquie. 11 y a enfin un secret rapport entre ces lieux et le peuple qui en a fait son premier, son plus cher séjour. C’est ici que les Turcs ottomans ont passé de l’enfance à la jeunesse, que la tribu s’est changée en nation, que le chef de bande s’est fait chef d’empire. Us étaient alors à ce moment de la vie où les peuples, comme les individus, sont le plus sensibles aux influences du monde extérieur ; le milieu où ils ont ainsi grandi a dû lentement et sûrement agir sur leur caractère, et laisser sa trace aux plus intimes profondeurs de leur nature et de leur génie.

A prendre les Ottomans tels qu’ils sont maintenant, tels que nous les connaissons, je ne vois pas de ville au monde, hors peut-être Constantinople, mieux faite pour servir de capitale à ces indolents contemplateurs des beaux aspects de la nature, à ces grands amateurs de la verdure et de l’ombre, des claires et courantes fontaines,

Des horizons lointains pleins de rayonnements.

Constantinople a la mer et les brises inquiètes du Bosphore; mais Brousse, assise au liane de la montagne, audessus d’une des plus magnifiques plaines que l’on puisse imaginer, a la vue de ses merveilleuses campagnes, la fraîcheur que lui versent les neiges et les forêls de l'Olympe, ses bruyants ruisseaux tout bordés de platanes, et l’incomparable richesse de sa végétation. C’est surtout dans

leur existence primitive de pâtres nomades, que les Turcs avaient commencé à puiser ce goût de la nature que l’on retrouve plus ou moins chez tous les peuples adonnés à la vie pastorale; mais le séjour de Brousse n’a pas dû peu contribuer à développer cet instinct, et je croirais volontiers qu'il les a rendus plus passionnés encore pour cette sorte de jouissances, connaisseurs plus délicats et comme raffinés en ces matières.

Entre Nicomédie et Nicée, nous avions déjà aperçu l'Olympe; mais nous ne l'avons découvert dans toute son étendue et sa beauté qu'en venant de Moudania, en franchissant la chaîne de hauteurs qui sépare de la mer la plaine de Brousse. C'est de là qu’il s’olîre aux yeux dans toute sa majesté : largement étalé, les pieds appuyés aux deux bouts de l’horizon, il s’élève au-dessus des jardins et des minarets de Brousse, tout entier verdoyant et boisé, jusqu’aux neiges qui n’abandonnent jamais tout à fait la cime; c’est à peine si, de loin en loin, une aiguille de roc perce, comme pour varier l'aspect, du milieu de la forêt, et s’élance entre deux profonds ravins. Que l’Olympe ne prètc-t-il un pan de son manteau aux montagnes grecques pour couvrir leur nudité, et cacher leurs vieux os, leur squelette partout saillant à travers la peau !

La saison n’est pas assez avancée pour que nous puissions tenter avec profit une ascension; les neiges descendent encore très-bas, et la montagne est tout enveloppée de nuages. Le docteur seul part à cheval pour monter aussi haut que possible ; mais son guide est

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mauvais, et il ne va pas bien loin .En 1857, c’était au commencement de juillet, j’ai gravi la montagne, et, si je n ai point atteint la cime, que couvraient, depuis plusieurs mois, de perpétuels brouillards, je me suis, du moins, élevé très-haut dans la région des sapins. La montagne se partage, d'après la nature des arbres qu’elle porte, en plusieurs zones, ou, comme on dit dans le pays, en trois ou quatre étages. D’abord vient, au-dessus de la ville, une belle forêt de châtaigniers; au-dessus ce sont des taillis épais de noisetiers, de charmes, de hêtres et de chênes; il devait y avoir là, autrefois, de hautes futaies, mais elles ont été parlout détruites par l’imprévoyance des bûcherons, qui, pour subvenir aux besoins de la ville, font monter chaque année plus haut leurs coupes, sans jamais les régler, sans laisser nulle part de baliveaux. Peu à pen commencent à se mêler aux autres esseneps les arbres résineux, des pins d’Alep, des sapins, différentes espèces de conifères; puis, si on s’élève encore, on ne trouve plus que le sapin, tout couvert de longues mousses blanchâtres et pendantes. La plupart de ces sapins, comme, au reste, tous ceux que j’ai vus en Orient, sont d’assez petite taille; aucun, même les plus grands, n’atteint aux énormes proportions où arrive cet arbre dans nos forêts des Vosges, du Vue, et surtout de la Corse. Au-dessus des sapins, il y a des rocs nus, fendillés par la gelée, et, suivant la saison, une couche de neige plus ou moins épaisse.

Je m’étais arrêté, parmi les sapins, au dessus d’une large et profonde vallée qui de Brousse remonte et se

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creuse jusqu’aux deux tiers de la montagne. A mes pieds, j’avais les escarpements en forme d'amphithéâtre où se termine, par le haut, la vallée; du plateau qui porte le sommet, trois ou quatre torrents se précipitent, parmi le feuillage, dans cet abîme ; la forêt couvre les deux grandes pentes de la vallée, et, dans les ravins qui en sillonnent les flancs, s’épaissit en impénétrables fourrés. Tout en bas, c’est la ville, dont les toits rougissent parmi les jardins au-dessous encore, la plaine, avec ses champs cultivés, ses marécages, les détours de sa rivière, et ses bois de mûriers et de noyers, d’où s’élance parfois un groupe de beaux peupliers ou la pointe aiguë des cyprès. Versl’est, on aperçoit la masse puissante et variée de toutes ces montagnes de la Bithynie, que les anciens appelaient aussi l’Olympe; au nord, se dresse l’Arganlhonios, qui cache le golfe de Nicomédie ; mais vers le nord-ouest, passant par-dessus les collines qui bornent de ce côté la plaine, l’œil découvre tout le golfe de Gheumlek et par delà la Propontide; à l’ouest, entre des rives basses, s'étend le lac d’Apollonie, et la vue se termine, de ce côté, aux longues chaînes de Mysie.

Le mont Olympe a des eaux thermales qui attirent à Brousse beaucoup de baigneurs et qui enrichissent le charmant village de Tchekirjeh; mais ce sont là des avantages que la ville paye cher. Le feu souterrain qui, dans les flancs de l’Olympe, échauffe ces sources, est aussi la cause probable de ces tremblements de terre qui ont plusieurs fois menacé Brousse, mais qui ne l'ont jamais aussi cruellement frappéequ’en T859. Alors, à deux mois de dis-

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tance, deux secousses terribles, sans parler de beaucoup d’autres plus légères, bouleversèrent la ville et la détruisirent presque tout entière : « Brousse, aimaient autrefois à dire les Turcs, a autant de minarets que de jours dans l’année. » Sans doute, il y avait là vanterie et exagération orientale, mais il paraît que l’on en comptait réellement dans la ville près de deux cents. De tous ceux-là beaucoup ont été complètement renversés, les autres au moins découronnés, décapités; ils ont perdu leur galerie supérieure cl la petite flèche qui les terminait. Deux seulement sont restés entiers. On peut juger par là de ce qu’ont souffert les autres édifices. Brousse, après la catastrophe, n'était qu’un monceau de ruines. Maintenant même, cela ne peut guère s’appeler autrement. Heureusement pour Brousse, lors de la catastrophe, il se trouvait, par le plus grand des hasards, que le gouverneur de Brousse était un homme actif et intelligent, Namik-Pacha, celui qui depuis a été compromis dans l’affaire de Djeddali. Sans presque aucun secours du gouvernement, réduit aux ressources d’une ville appauvrie par de lois désastres, Nainik réussit pourtant à faire déblayer les rues et réparer le bazar et les khans. Il est vrai que le bazar, tout en pierre, couvert par de solides et larges voûtes qui ne craignaient pas l'incendie, était, dans son genre, une construction monumentale, cl qu’on l’a refait à la hâte, tout en bois; mais, pour la Turquie, c’est déjà beaucoup. Bientôt après, Namik-Pacha, comme on pouvait s’y attendre, n’a pas manqué d’être disgracié ; scs successeurs n’ont pas daigné s’occuper de pareils détails.

et tout a marché seul, c’est-à-dire n’a pas marché du tout. Ce n’est pas ici qu’il faut attendre quelque chose de l’initiative privée. Ces mosquées, ces tombeaux qui faisaient la gloire de Brousse, curieux monuments de l’art arabe dans sa dernière période, illustres marques de la piété, de la richesse et du goût des premiers sultans ottomans, sont par terre, ou ne tarderont pa« à tomber: les voûtes sont crevassées, les murailles lézardées, les revêtements arrachés, les peintures effacées. Jamais on ne relèvera ces édifices, jamais surtout on ne leur rendra leur originale et élégante décoration, qui avait du coûter tant d’argent et de soin. Brousse, la capitale d'Orchan et de Bajazet, la cité sainte des Osmanlis, avec toutes ses antiques merveilles, n’est plus et ne saurait renaître. Ainsi tout va dans l’empire ottoman; les premiers siècles de la puissance turque, grands et civilisés à leur manière, sinon à la nôtre, avaient beaucoup fait en temples, routes, ponts, aqueducs, édifices publics de tout genre, et ils avaient su conserver ceux que leur avaient laissés en héritage les civilisations précédentes; mais depuis longtemps, en Turquie, non-seulement on ne bâtit plus, mais, de tout ce que détruisent la nature et les hommes, on ne répare rien. Tout au plus, quelquefois, fait-on, comme ici pour une ou deux mosquées que l'on prétend relever, YOulou-djami, par exemple, ou grande mosquée; le torchis y remplace la pierre de taille, de grossières enluminures s’y substituent à la mosaïque et aux émaux, et, pour déguiser les blessures du marbre, le badigeon en éteint l’éclat sous son uniforme et morne blancheur. Une

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ruine vaudrait mieux, serait plus touchante que ce triste et mesquin replâtrage.

Les maisons ont presque toutes souffert du tremblement de terre; aussi celles des Turcs comme celles des chrétiens, pour la plupart rebâties à la hâte après le désastre, sont-elles de très-pauvre apparence. La ville est tout entière en boue et en planches. On se demande comment ces cahutes à un ou deux étages peuvent résister à un ouragan ou même à de fortes pluies. Les plus misérables sont encore celles du quartier juif, à l’ouest du Bazar; on ne saurait croire tout ce qu'il y tient de femmes et d'enfants, couchés les uns sur les autres, parmi des coussins, dans une toute petite chambre; les poissons ne fourmillent pas plus, au temps du frai, dans nos ruisseaux.

La population que renferme Brousse ne dépasse guère trente-cinq mille âmes; elle était autrefois bien plus considérable ; mais, d’après les renseignements que j’ai recueillis sur les lieux même, les évaluations de voyageurs qui, dans ces dernières années, la portaient encore à près de soixante mille âmes, sont empreintes d’une exagération manifeste. Près des quatre cinquièmes de cette population sont musulmans ; viennent ensuite les Arméniens, pu;s les Grecs, enfin un millier de Juifs. Tout ce monde élève des vers, file ou tisse de la soie. Les Juifs seuls cultivent peu cette industrie; presque tous sont changeurs ou petits marchands au bazar. Les Grecs ont des écoles élémentaires et hclléniques;pourtant,dansl’un des quartiers qu'ils habitent, beaucoup de femmes et d’enfants, quelques hommes même ne savent pas le grec

'o SOUVENIRS D’UN VOYAGE EN ASIE MINEURE.

et ne parlent que le turc. De beaucoup le plus grand nombre des Arméniens de Brousse sont schismatiques ; à peine quelques-uns, originaires d'Angora ou de Constantinople, appartiennent ils à l’Egiïse arménienne unie. Il y a un temple protestant; le pasteur, élève des Missions américaines, est arménien, et quatre ou cinq cents personnes, me dit-on, toutes arméniennes, forment son église.

Très-habitués, par les affaires de soie, à voir des Européens, les Turcs de Brousse ne sont pas ce que l’on appelle fanatiques, et laissent volontiers entrer les voyageurs européens dans leurs mosquées. Brousse a pourtant conservé des corporations religieuses très-puissantes, qui y perpétuent les folies du plus étrange mysticisme, mêlées, comme cela arrive toujours, de grossières jongleries. Pendant que je suis à Brousse, le 28 juin 1857, il y a, à propos de la circoncision du fils d'un scheikh, une grande fêle où paraissent, en solennelle procession, toutes les compagnies de derviches et leurs affiliés. On y voit des’psylles, les bras, les jambes et le cou entourés de gros serpents qui sifflent et dressent la tète; puis viennent d’autres jongleurs, armés de poignards, dont le manche est formé par une grosse boule de plomb ; à un signal donné par la musique, ils les jettent en l’air, les reçoivent, les relancent de diverses manières et finissent par les laisser retomber, la pointe en bas, sur leur gorge tendue; parfois, sous la piqûre, jaillissent quelques gouttes de sang. Des enfants portent des fourneaux sur lesquels on tient, chauffés au rouge, des fers ardents que certains derviches saisissent de temps en temps et qu’ils

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st* passent sur la langue. D’aulres, et parmi eux des enfants, s’avancent les deux joues traversées par une petite brochette aigue qui a percé les chairs sans les déchirer. Les derviches tourneurs, toujours calmes et dignes, s’avancent les derniers, traînant lentement leurs longues * robes. Au retentissement des tambours et des liâtes, qui réglaient la marche, les hymnes religieux mêlaient leur douce et sourde harmonie, ou parfois l’enthousiasme éclatait en brusques et gutturales invocations, en cris brisés.

Nous n’avons pas cette fois la chance d’assister à de pareilles cérémonies; nous employons notre temps à lire les lettres que nous avons reçues de France et à y répondre, à visiter les mosquées et à prendre quelques renseignements sur l'industrie de Brousse.

Les mosquées de Brousse, souvent décrites, voudraient à elles seules tout un ouvrage qui leur serait particulièrement consacré. Il serait temps d’y songer avant qu elles disparussent tout à fait. Les principales sont, au centre de la ville, Oulou-djami ou la grande mosquée, dont le plan est tout à fait original, et que l’on vient de restaurer le plus tristement qu'on puisse imaginer ; la mosquée d ’Amural II, à l’ouest de la ville ; celle d'Amurat /, à Tchekirjeh ; celles de Baiezid-Ilderim, de Mehemet- Tchelebi et d Emir-Sultan. Elles sont toutes antérieures à l i prise de Constantinople, et représentent une des périodes originales et intéressantes de l'art religieux chez les musulmans. Ce n’est déjà plus la line élégance des monuments seljoukides et la capricieuse richesse de leur

ornementation ; ce n'est pas encore cette grandeur un peu nue des mosquées d’Aclimel et de Soliman le Magnifique.

Ce qui ajoute à l'intérêt des mosquées de Brousse, pour qui étudie l' histoire de l’art architectural et des différents procédés d’ornementation qu'il a employés, ce sont les faïences vernissées qui revëtissaienl intérieurement et extérieurement plusieurs de ces édilices. Ces faïences, que nous avions déjà trouvées dans ce qui reste des monuments de Nicée, sont bien de fabrique orientale. L’usage de ces revêtements en terre émaillée semble avoir été porté par les migrations des Tariares des frontières de la Chine jusqu’aux rivages de la Propontide et du Bosphore, et il y en avait, il y a deux ou trois siècles, des fabriques dans plusieurs villes de l'empire ottoman, et notamment à Nicée, où les sultans les élablirent après s’être emparés de celte importante cité. Ce furent surtout les ateliers de Nicée qui, après la prise de Constantinople, fournirent pour la décoration des monuments de la capitale, ces émaux que n’ont pu faire encore disparaître partout d’inintelligentes réparations.

Cette industrie n’est même tout à fait tombée que dans ces derniers temps, depuis que la Turquie, loin d’élever de nouveaux édifices, ne sait même plus entretenir ceux que lui avait légués un passé qui n'a point été dépourvu de grandeur. Les couleurs de ces faïences sont douces et bien assemblées, le dessin élégant et d'un goût original ; ce sont, sur un fond clair, des fleurs, des palmes, des enroulements qui rappellent les étoffes per-

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sanes et les châles de l'Inde. Ailleurs, les carreaux sont d’un bleu foncé, ornés seulement d une bordure et de quelques légères arabesques d'or ; la dorure s’est effacée presque partout. Le tremblement de terre a fait tomber beaucoup de ces plaques, et, au lieu de les remettre en place, ce qui serait facile, les gardiens les vendent maintenant une à une aux voyageurs. #

A côté de ces tristes et encore imposants débris d’un art disparu sans retour, d’une civilisation qui se décompose et tombe en miettes, Brousse présente à l’observateur d'autres sujets d’intérêt et d’étude. Cette vieille capitale delà race d’Othman, cette ville des mosquées et des tombeaux est en même temps le point de l’empire où jusqu’ici l induslrie européenne a le mieux réussi à prendre pied, à s’établir et à prospérer. L’introduction à Brousse des méthodes perfectionnées de l’Occident, dans la filature de la soie, ne date pas encore d’une vingtaine d’années; la première usine montée à l’européenne fut fondée ici, en 1845, si je ne me trompe, par M. Falkeisen, un Suisse. Maintenant il y a à Brousse, grandes et petites, environ trente-cinq filatures, dont sept ou huit possédées par des Européens, les autres par des Arméniens; les Grecs, qui en avaient aussi monté quelquesunes, n’ont pas réussi dans ce genre d’affaires. On compte, nous disait un des fabricants les plus intelligents et les mieux informés, pour la ville de Brousse et sa banlieue, à peu près deux mille tours à dévider les cocons, et il y en aurait à peu près autant dans le reste de la province; Dilledjik , sur la pente orientale de l’Olympe,

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est, après Brousse, l’endroit où celle industrie s'esl le plus brillamment développée.

On avait eu d’abord de la peine à trouver des ouvrières. Les Grecques et les Arméniennes sont venues les premières ; quelques Juives se sont présentées, enfin les Turques même ont suivi leur exemple. Dans une filature (|ue je visite, sur une centaine de femmes qui y sont employées, une dizaine sont turques. C’est Là un résultat que l’on n'avait point osé espérer, et dont il convient de marquer toute l'importance. Il prouve que, pour invétérés et tenaces qu'ils paraissent, les préjugés musulmans ne sont pas aussi absolus qu'on se le figure d’ordinaire, et qu’ici même, sous l'empire de besoins nouveaux et par la séduction de l’exemple, les mœurs sont susceptibles de se modifier profondément. Ne fût-ce que l'eau chaude sans cesse versée parles robinets dans les bassines où trempent les cocons, la température de ces ateliers, où se trouvent d’ailleurs réunies un assez grand nombre de personnes, est toujours plus élevée que celle du dehors; les femmes turques ne pourraient donc garder, sans être incommodées par la chaleur, un voile qui en même temps gênerait leurs mouvements; aussi prennent-elles l'habitude de l'ôter, et de travailler comme les autres femmes, à visage découvert ; pourtant le fabricant et ses contre-maîtres circulent dans les ateliers, et il y entre souvent des étrangers. Dans les premiers temps, quand paraît quelqu’un qu elles ne connaissent pas, elles font mine de se cacher un peu ; puis elles s'accoutument à ces ailées et venues, et finissent par ne plus s’inquiéter, au moins dans l’ate-

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I ier, des yeux qui pourraient se poi ter sur elles. Ce n’est p iint que ce soient des femmes perdues : celles-ci ne valent ni plus ni moins que les autres femmes turques, et si elles se décident à travailler en public, c’est seulement qu elles sont plus misérables ou moins paresseuses que leurs compagnes. Ne mélangeant point les sexes dans les ateliers, n’imposant point un travail qui soit échauffant et malsain, cette industrie n’a pas rendu sensiblement plus mauvaises, me dit-on, les mœurs de la population ouvrière. Il y a dix ans, ces femmes auraient eu horreur de laisser voir leur visage à un étranger, et jamais leurs maris n’auraient consenti à les exposer à ce péril; aujourd’hui elles viennent, déplus en plus nombreuses, demander un travail qui les amène naturellement à mettre en oubli une des prescriptions de la loi et de la tradition musulmane, celle peut-être à qui cette société paraissait le plus invinciblement attachée. Voici donc une des plus profondes différences qui séparaient la famille turque de la famille chrétienne, la voici qui tend à s'effacer: voici la femme qui se relève en obtenant, au prix d’un préjugé qu elle sacrifie, un salaire honorablement gagné par le travail de ses mains. Il est ainsi bien des progrès qui, si je ne me trompe, s’introduiront en Orient sous le couvert et par l’effet de la révolution économique déjà commencée. Par exemple, on ne se fait pas une juste idée de l'influence qu’a déjà eue sur l'esprit des musulmans la navigation à vapeur, des changements qu elle a apportés dans les habitudes des populations mahométanes et surtout dans l’idée

:<i SOUVENIRS D l N VOYAGE EN ASIE MINEURE.

< I u elles se faisaient des chrétiens. Leurs rapporls avec ies Européens, qui ont inventé ces merveilleuses machines et qui seuls savent les diriger, en ont été profondément modifiés.

Revenons à cette industrie de Brousse, sur laquelle nous cherchons à réunir le plus de renseignements possible. Les meilleurs nous sont fournis par un fiiateur français, M. Séon ; établi depuis longtemps à Brousse, où il a monté une grande usine, il exerce en outre, avec le titre de vice-consul, les fonctions d'agent consulaire, qui ajoutent à la considération dont il jouit dans le pays. Je lui demande quelle est la race qui, dans les ateliers, gagne le mieux son argent, et qu’il y a le plus avantage à employer. Parmi les ouvrières, me répond-il, celles qui ont le plus d’amour-propre et d’activité, ce sont les Grecques; viennent ensuite les Arméniennes; les Turques sont les moins bonnes travailleuses: elles manquent de ressort, et ni les éloges ni les réprimandes n’ont grand’prise sur elles. En générai, parmi les hommes aussi, comme ouvriers, les plus actifs et les plus intelligents sont les Grecs; pour diriger et surveiller une affaire, M. Séon préfère les Arméniens. Il les trouve plus fidèles, plus appliqués et de sens plus rassis. L’une et l’autre race ont d’ailleurs coopéré, avec une souplesse et une aptitude remarquables, à cette complète transformation d’une grande industrie, et à la création des industries secondaires qu'appellent et que supposent ces nouvelles conditions de travail. Dans les premières années, les fabricants, si quelque chose arrivait à leurs machines,

NICOMEDIE, PitCEE, BROUSSE.

étaient obligés de les envoyer réparer à Constantinople, ce qui était une perte de temps et d’argent considérable ; maintenant, sous la direction de mécaniciens européens qui ont passé quelque temps à Brousse, il s’est formé d’excellents ouvriers indigènes, fort capables d’entretenir ou de remettre en état tout l’outillage d’une usine. On fabrique même maintenant à Brousse des machines à vapeur ; le principal atelier est dirigé par un Allemand, mais d’autres sont conduits par des gens du pays, et c’est Brousse qui fournit tous les ouvriers employés à cette fabrication.

Les Juives, à de rares exceptions près, ne travaillent pas dans les fdatures. Ce n’est pas qu elles aient aucune répugnance pour ce genre de travail ; mais il serait difficile de les mêler aux autres ouvrières ; Turques et chrétiennes leur adresseraient les mêmes paroles blessantes, s’écarteraient d’elles avec le même mépris. Enfin, tandis que les Turques, sans se faire prier, viennent le vendredi, et qu’on n'est ainsi forcé de suspendre les travaux que le dimanche, jamais les Juives ne consentiraient à fréquenter l’atelier le samedi. Cela gênerait beaucoup la fabrique. Le seul moyen serait d’avoir dans leur quartier une filature où I on n’emploierait que des Juives ; on ne l'a point tenté jusqu’ici. Aussi, privées de l'appoint que le salaire delà femme et des filles ajoute, pour les autres classes de la population, aux revenus de la maison, les familles juives sont les plus pauvres de la ville. La plupart des Juifs exercent au Bazar de petites industries, sont revendeurs. Une seule maison juive a vraiment une

assez belle apparence, et deux ou trois sont au-dessus de la misère. Tout le reste vit péniblement.

Jusqu’ici, tout ce mouvement industriel a plus protilé aux ouvriers qu’aux patrons ; si les femmes de la classe pauvre et un certain nombre d hommes y trouvent nu emploi assuré de leurs bras et un salaire vraiment élevé pour le pays, on ne cite pas encore de (dateurs qui aient fait leur fortune. Beaucoup, au contraire, ont succombé; la plupart des filatures sont hypothéquées, et n’appartiennent que de nom à ceux qui sont censés les posséder; les fonds avec lesquels elles marchent sont fournis par des négociants étrangers. La situation de la fabrique, à Brousse, n’est pas bonne, et cette industrie, qui s’est si vite développée, qui occupe déjà, directement ou indirectement, dans la ville de Brousse et sa banlieue, cinq à six mille personnes, est menacée pourtant de graves dangers. Pour la plupart, les (dateurs manquaient d’expérience, et c’est ici qu’ils faisaient leurs premières armes; aussi ont-ils poussé trop vile et trop loin leurs affaires, et se sont-ils fait les uns aux autres une concurrence ruineuse ; ils ont acheté les cocons trop cher, ils se sont disputé les ouvrières, et ils ont fait monter ainsi très-haut les salaires. Il faut avouer d’ailleurs que leur position est difficile ; ils filent, il est vrai, sur place ; mais ils ont, à certains égards, bien plus de frais que les (dateurs d’Italie ou de France. Ici, pas de charbon de terre; c’est au bois qu’il faut chauffer les fourneaux; or l'Olympe et ses contre- forts sont encore couverts d’irnmenses forêts, mais ici comme partout, sans songer à

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l'avenir, on a tout coupc, tout dévasté dans le voisinage immédiat de la ville; avec cette imprévoyance qui est générale en Orient, on continuera à déboiser de proche en proche, et il faudra de jour en jour aller chercher le combustible plus loin et le payer plus cher. Ce qui en augmente encore le prix, c’est le manque de routes; dans les sentiers de la montagne, pas de charrois possibles ; chaque béte de somme ne transporte que ce qu’il en tient sur un bât, et en vingt-quatre heures, les fourneaux d'une machine à vapeur consomment bien 'des charges de mulet. La main-d’œuvre, enfin, ce dont on pourrait s’étonner au premier abord , est bien plus chère qu’en Europe : la plupart des ouvrières ne sont encore ni habiles ni soigneuses, et, me disait un lilateur italien qui visitait avec moi quelques ateliers de Brousse, elles perdent par leur négligence un tiers à peu près de la soie qu’on leur livre. Les salaires n’en sont pas moins trèsélevés; dans les moments de presse, quand marchent toutes les usines, on donne aux fileuses, pour leur journée, jusqu’à dix et quelquefois douze piastres (deux francs à deux francs quarante), et, même en temps ordinaire, le salaire ne descend guère au-dessous de six à sept piastres iun franc vingt, un franc quarante centimes). Les filaleurs italiens ne donnent que de quatre-vingts à quatrevingt-dix centimes à des ouvrières qui travaillent beaucoup mieux et avec qui le déchet est bien moindre. Dans des conditions si désavantageuses, les (dateurs de Brousse n'ont pu jusqu’ici soutenir la concurrence que grâce au «Irait de sortie considérable dont sont frappées les nia-

tières premières. Ce droit va se trouver sensiblement réduit, au bout de quelques années, par le traité de commerce qui a été signé en d8Gi entre la .Turquie et la France; ceux des fabricants de Brousse qui songent un peu à l'avenir s'inquiètent, et avec raison, de cette situation. L’industrie de Brousse ne peut se sauver et prospérer que si elle réussit à diminuer ses frais généràux. B faut ou qu’elle arrive à se procurer à bon compte du charbon de terre, ou qu’elle règle avec sagesse et prévoyance l’exploitation des richesses forestières que renferme toute la région de lOlympe ; quelques routes carrossables dans les vallées, des plans inclinés établis dans les parties de la montagne qui sont vraiment d’un accès diflicile, permettraient de mettre en valeur tous ces trésors et d’amener à Brousse les bois avec moins de dépense et eu plus grandes quantités; les fabriques se trouveraient ainsi assurées d'un approvisionnement régulier, et dont le prix irait en diminuant plutôt qu’en augmentant. Mais, pour elles, la vraie condilion vitale, c'est l’abaissement des salaires par suite d'une plus grande offre de bras. Les ouvrières chrétiennes ne suffisent déjà plus aux besoins des usines maintenant en activité; mais si la population musulmane, beaucoup plus nombreuse, en vient, comme elle parait disposée à le faire, à rechercher avec ardeur ce genre de gain, la position des fabricants s'en trouvera sensiblement améliorée. Jusqu’ici le nombre des fabriques s’est accru plus rapidement que celui des bras dont elles pouvaient disposer; de là entre les fi\j»ricants, après la récolte, une con-

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currence acharnée, chacun cherchant à débaucher les ouvrières de son voisin au moyen d’une augmentation de salaire, qui finissait par les ruiner tous. Un pareil état de choses, qui a déjà eu de fâcheux résultats, ne pourrait se prolonger, surtout sous l’empire du nouveau traité, sans étouffer et anéantir complètement cette industrie dont les débuts avaient été si brillants et si pleins d’espérances et de promesses.

Ce serait là pour Brousse un grand et peut-être irréparable malheur; ce serait la ruine et l’irremédiable misère; car son ancienne et traditionnelle industrie, celle du tissage de la soie, qui occupait autrefois ici des milliers de bras et de métiers, tend à s’éteindre et à disparaître ; il n'en restera bientôt plus que le souvenir. On né tisse plus à Brousse que des chemises transparentes, sorte de mousseline de soie, que portent les bateliers du Bosphore, des écharpes de cette même gaze, et quelques pièces de ces étoffes rayées, connues encore dans le commerce sous le nom d 'articles de Brousse; mais ces étoffes à raies, on s’est mis, depuis une trentaine d’années, à les imiter en Europe, surtout en Suisse, et on les expédie maintenant de Marseille et de Trieste, en trèsgrandes quantités, sur tous les marchés de l’Orient. Sans doute le ton de ces imitations est moins franc, et la qualité souvent inférieure; mais, malgré les frais de transport et de douane, elles reviennent meilleur marché, à Brousse même, que les étoffes tissées dans le pays. Aussi le nombre des métiers qui travaillent encore à Brousse diminue-t-il rapidement, d’année en année; il n’est pas

possible à ces ouvriers qui tissent chez eux, isolés, avec des métiers grossiers et lourds, de lutter contre la puissance de nos machines et des capitaux qui les font mouvoir. Aussi les trois quarts des étoffes de soie, ou de soie et coton, que l’on voit dans les boutiques du bazar de Brousse, sont-elles de fabrique européenne. Il arrive ainsi que plus d'un voyageur, trop prêt à prendre au mot les vieilles réputations et les dires de son Guide-Richard, se donne beaucoup de mal, grossit son bagage, et se fait rançonner par les douanes, pour rapporter à Paris ou à Genève des soieries tissées dans le midi de la France ou à Zurich et à Lucerne. A vrai dire, le seul moyen de n’y pas être trompé, et de distinguer, au bazar, ce qui est étranger et ce qui est vraiment de fabrication indigène, c'est de regarder le tissu ; tout ce qui est mal tissé, avec des inégalités, des reprises, des accrocs, est du pays. Le temps n'est plus dont parle notre vieux voyageur, le medecinBelon, quand1 « plus de mille chameaux apportaient tous les ans à Brousse, de toutes les parties de l’Anatolie et de la Syrie même, de la soie que l’on y nettoyait, que l’on y filait, tissait et teignait pour la vendre ensuite dans tout l’empire. » Maintenant on n’y apporte que les cocons de la province; une grande partie de ces cocons sont achetés et exportés sous cette forme; le reste, fdé à Brousse même, va presque en totalité aux métiers de l’Occident. 11 ne reste à Brousse, pour y être tissée, qu’une très-petite portion des soies que produit le pays,

' Observation», p. 204.

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les moins belles ; demain ou après-demain, tout sortira. L’Orient n’a plus d’industrie à lui; si nous cessions aujourd’hui, brusquement, d’envoyer aux Turcs les produits de nos manufactures, les effendis et leurs femmes, pour se vêtir, seraient forcés d’avoir recours aux feuilles de leurs figuiers. ,

Nous avons passé une après-midi dans les bains construits au-dessus des sources thermales de Tchékirje, et nous y avons goûté tout le charme de cette douce langueur eide ce léger sommeil, qui succèdent à la température étouffante de l’étuve et aux fatigues du massage : nous avons vu tout ce qui reste à Brousse de monuments, expédié notre courrier en France, et faitune visite à Noureddin-pacha, gouverneur de cette vaste province, uti homme bien élevé et d’une assez belle tournure, mais qui paraît médiocrement intelligent. Rien ne nous retient plus ici; Charles nous a trouvé des chevaux pour remplacer ceux qui nous avaient amenés de Nicomédie à Brousse; nous allons aller tout d’une traite jusqu’à Panclermo, petite ville voisine des ruines de Cyzique, auxquelles nous comptons consacrer quelques jours.

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