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CHAPITRE III

DE BROUSSE A KOUTAHIA

Le lac d'Apollonie. — Un vieux caravansérail. — Ulubad. — Mualitch Un maître d’école grec, rival de M. Texicr. — Comment en Turquie on échappe à la conscription. — Pandermos; notre hôte Agop, iils du grand diable; accueil excellent. — Les ruines de Lyrique. — Les deux médecins de Pandcrmos : le caractère grec et le caractère arménien. — Un Français installé à Erdck, et son intérieur; quelle idée donnent en général, de la France, les Français établis en Orient. — Une commission médicale à Erdck : comment ou y obtient les titres de médecin et de pharmacien. — Ce qu’il en coftte à un batelier grec pour avoir Tait attendre un Turc qui voulait passer l’eau. — Histoire d'un village grec, de sa naissance et de ses progrès. — L’archevêque de Cyxique et sa nouvelle église. — I)e l’avantage qu'il y a en Turquie à être toujours aussi insolent que possible. — Les Grecs jugés par eux-mêmes. — Une nuit dans une mosquée. — Notre passage du Rhin. — Les Grecs d’Épire. — Part que les Grecs de Kassaba prennent à nos recherches épigraphiques. — Un propriétaire turc et son hospitalité toute gratuite. — Différence entre les Grecs d’Anatolie et ceux de Roumélic. — Ak-tach et les montagnards de l’Olympe. — Un mari qui a tué sa femme : égards de la justice turque pour les assassins. — De l’indolence turque et des moyens auxquels nous sommes obligés de recourir pour nous procurer des chevaux. — Les maisons en bois des villages de l’Olympe. — Un déjeuner chez un sous-préfet : la cuisine turque et l’art de manger avec ses doigts sans les salir. — Les archives du canton

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aussi bien tenues que celles de l'empire. — Iénikeui : une nuit dans un harem. — La conscription en Turquie. — Souvenirs de Crimée. — Delikli— tacb. — Taouchanlu; alarmes d’un mudir qui craint perdre sa place. — Arrivée à Koutahia. — Ce que c’est que faire son kief.

13 mai.

Levés à cinq heures, nous n'avons les chevaux qu’à neuf heures : il faudrait envoyer ici se faire le caractère tous ceux qui manquent de patience. Nous partons enfin à neuf heiires et quart. Notre route longe le pied de l’Olympe, et traverse d’abord des champs de vignes et de beaux groupes de noyers, puis le Lufersou, que nous passons sur un pont de bois, enfin des collines basses et couvertes de broussailles; de place en place des villages et un peu de culture; çà et là de grands chênes vallonnés étalent leur tête ronde parmi le blé. Vers six heures nous arrivons au village où nous prenons gîte pour la nuit, Karaagatch ; il est dans une situation charmante, sur une sorte de cap qui s’avance dans le lac d’Apollonie. Il y a soixante-dix maisons, dont cinquante grecques et une vingtaine environ de turques. L’église a été réparée, avec un luxe relatif, en 1847.

Le lac, qui nous avait paru d’abord beaucoup moins joli que celui de Nicée, présente, vu de ce promontoire, un fort beau coup d’œil. Vers l’ouest, une ligne d’arbres, que l’œil distingue à peine par delà une vaste étendue d’eau, indique seule les terres basses où est situé Mualitch , entre le lac d’Apollonie et celui de Miielopolis; en face de nous, une longue île toute vêtue d’oliviers, et, par-

dessus, ia montagne. A l’est, sur un cap semblable à celui que nous occupons, serrées l’une contre l’autre et se mirant dans l’eau, les maisons d ’Aboullion, l’ancienpe Apollonie. Des barques d’une forme élégante, leurs voiles blanches gonflées par une douce brise, cinglent dans différentes directions ; ce ne sont pas des bateaux pêcheurs, mais de petits navires de commerce qui portent passagers et marchandises d’un bord à l’autre du lac. A tout prendre, il y a plus de mouvement et de culture sur ces rivages que dans beaucoup d’autres contrées de l’Anatolie pour qui la nature n’a pas moins fait; c’est quç les Grecs sont ici très-nombreux, bien plus nombreux que les Turcs. On parle grec sur les bords du lac; c’est en grec que les paysans me donnent le bonsoir.

Aboullion, où je regrette que nous ne nous soyons pas arrêtés au lieu de nous diriger sur Karagatch, est, me dit-on, une petite ville qui contient environ cinq cent cinquante maisons, dont près de quatre cents sont grecques. On y trouve, à ce qu’il paraît, beaucoup de débris antiques ; ici nous ne rencontrons pas d’autres vestiges que quelques fûts et chapiteaux byzantins, etdeux autels ornés de guirlandes. . . • „ •

? * ? 4 • ** *-14 mai.

Départ à sept heures. Les bords du lac sont en général cultivés; par endroits on a de grands détours à faire pour éviter des marécages, formés par des ruisseaux à qui on ne ménage pas d’écoulement. .Nous passons auprès d’un

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de ces grands caravansérails que multipliaient autrefois, sur les principales routes de commerce, la munificence des souverains et de leurs vizirs, souvent aussi la pieuse charité de riches particuliers. Celui-ci, maintenant délabré et abandonné, porte le nom de kirsiz-khan, le khan des voleurs; c’est un vaste édifice solidement construit d’assises de pierre alternant avec des lits de briques : une inscription turque, qui dit sans doute le nom et la pensée < du fondateur, surmonte la porte d’entrée. L'intérieur est partagé en trois nefs. Au milieu de la nef principale se dressent deux énormes cheminées, dont le manteau porte sur quatre lourds piliers tout noircis de fumée. Les murs latéraux sont percés de meurtrières ; ces ouvertures ont dû servir plus d’une fois aux marchands et muletiers enfermés dans éet abri à se défendre contre les visiteurs dont ce bâtiment a gardé le nom et le souvenir. Tous ces caravansérails abandonnés suffiraient à prouver combien il y avdit autrefois dans ces contrées plus de vie, plus de commerce et de mouvement qu’il n’y en a de nos jours : tout parle ici d’appauvrissement et de décadence.

A dix heures et demie, nous arrivons à la pointe nordouest du lac, au bord du Rhyndacos, qui en sort pour aller s’unir au Makcstos. Nous atteignons le fleuve entre un pont de pierre, dont il ne reste que les piles, et un pont de bois coupé par le milieu. Quand le réparera-t-on? Personne n’en sait rien, ni ne paraît même y songer. En Orient, sur tous les points que n’a pas encore touchés l'influence de l’Occidertt et qu’elle n’a pas eu occasion d’approprier à ses besoins, ces indispensables instru-

ments de civilisation, ces grands outils fixés au sol, ports, chaussées, digues, canaux, ponts, tout cela devient chaque jour plus rare; chaque année voit disparaître quelqu’un des débris du capital lentement amassé par les anciennes générations, quelque reste des travaux exécutés par les Grecs, les Romains, les Byzantins, ou même par les premiers sultans, et il est presque sans exemple que les possesseurs actuels du pays fassent le moindre effort pour remplacer ce qui s’en va. Tant que durent les choses, ils s’en servent; le jour où elles viennent à leur manquer, ils s’ën passent.

Nous traversons dans un bac, et nous arrivons ainsi à Ulubad , autrefois Lopadion. Cette petite ville, dont on trouve le nom dans les géographes, était, à l’époque des prèmières invasions musulmanes, une place forte que mentionnent assez souvent les historiens. L’enceinte byzantine, en pierraille mêlée de briques antiques, est encore debout, avec ses tours alternativement en fer à cheval et en épi; mais l'espace qu’elle enclôt ne renferme plus qu'un misérable hameau; il y a là à peine deux ou trois maisons qui méritent ce nom; tout le reste, ce sont de mauvaises huttes faites de terre et de claies. Une di zainc de familles tcherkesses se sont établies là depuis quelques années et y vivent à côté d'un nombre à peu près égal de familles chrétiennes.

Sur le midi, nous nous remettons en route, et nous arrivons en une heure à Mualitch, à travers des prairies inondées. Mualitch , l’ancienne Miletopolis, est une petite ville de quinze cents maisons, six cents grecques, deux

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cents arméniennes, le reste turques. Nous trouvons un gîte dans la maison assez propre d’une famille grecque aisée, et nous employons le reste de la journée à visiter les antiquités que contient la ville.

Nous avons pour guide, dans cette excursion, le maître d’école, un Grec cappadocien. Il est, comme presque tous les Grecs qui ont reçu quelque instruction, intelligent, un peu brouillon, très-pédant. Au reste, le pédantisme, en Orient, est plus excusable que partout ailleurs; l’instruction est chose si rare dans ces contrées, qu’il est bien difficile à ceux qui ont appris quelque chose de u’en point tirer vanité, et de n’en pas faire un peu parade. Notre conducteur, Jean Phimios Arnakis, a vraiment l’esprit actif et curieux; il avait commencé, nous dit-il, une description de l’Asie Mineure qu’il a presque fout entière parcourue; il connaît l’ouvrage de M. Texier; il m’expose ses idées sur la parenté des langues grecque et turque, idées d’ailleurs tout à fait erronées. Il examine avec la plus vive curiosité nos instruments d’arpentage et nos appareils de photographie. Lui-même, à Constantinople, a fait un peu de photographie, et nous montre des portraits qu’il a pris lui-même. Pendant quelque temps il s’était mis dans les affaires, puis, n’ayant pas réussi, il est revenu à l’enseignement. Il dirige maintenant l’école hellénique, que fréquentent une cinquantaine d’enfants; deux cents environ, filles et garçons, suivent l’école élémentaire, que conduit son fils. Il touche huit cents piastres et son fils deux cents. Il n'est d’ailleurs pas satisfait de sa position, et se plaint de sa destinée. Je ne

crois pas que j'aie jamais vu un Grec coûtent de son sort. Celte sorte d’inquiétude naturelle, cette disposition .à toujours aspirer plus haut est souvent agaçante, et rend parfois les Grecs impertinents et fâcheux; mais elle vaut peut-être mieux que la disposition contraire, qui frappe chez les Turcs. Pour les individus comme pour les peuples, c’est un malheur que de se résigner trop facilement, et de ne rien désirer tant que rester en place.

Le principal produit de Mualitch et des environs, c’est la soie; mais la dernière récolte a été médiocre, et on ne sait encore qu’augurer de la récolte de cette année. Nous demandons pourquoi on ne plante pas la pomme de terre dans un sol qui lui conviendrait admirablement: on en a bien mis un peu, nous répond-on, et elle a réussi, mais on ne fait pas grand cas ici de la pomme de terre, et d'ailleurs elle demande trop de travail.

la mai.

A sept heures nous partons pour Pandermo; notre route, d’où nous apercevons de temps en temps le lac Aphnitis, moins grand que le lac d’Apollonie, longe le pied de montagnes fort peu élevées. Elles bornent au nord une vaste plaine que ferment au sud les longues croupes qui rattachent l’Olympe^ l’Ida. ■ .

Halte à onze heures auprès d’une petite rivière, sous un buisson. Là nous trouvons assis à l’ombre, dont nous venons lui enlever la jouissance, un Albanais, berger depuis deux ans à Mualitch; il gagne deux cents piastres

DL BROUSSE A KOUTA1IIA. . «I

par mois. Quelque temps auparavant nous nous étions croisés sur la route avec une douzaine d’Albanais suivis de chiens, de chevaux et d’àncs, qu’ils amènent de, Métokat et qu'ils vont vendre à Brousse. Beaucoup de ces émigrations ont pour cause déterminante le désir d’ér chapper à la conscription. Chez nous, pour se dérober au service militaire, il ne suffirait pas de passer du déparr lement du Nord dans celui des Bouches-du-Rhône; mais l’administration turque. est si indolente, la police si mal faite, les communications si peu régulières, qu’un Albanais réfractaire ne risquera guère d’être signalé et appréhendé à Damas et à Bagdad, voire même à Brousse.

Nous traversons un petit village turc, Aktchè bornai', de vingt ou trente maisons ; quoique ce ne soit pas un vendredi, une dizaine d’hommes, la moitié peut-être des chefs de famille du village, sont à flâner, assis sous l’auvent de la mosquée; Charles leur dit en passant qu’ils ne sont tous que des fainéants, ce qui les fait beaucoup rire.

A quatre heures, nous arrivons à Paiulermos ou Panormos , comme on l’appelle aussi d’un nom hellénique, qui convient très-bien à cet excellent mouillage. C’est une petite ville où l’on compte environ douze cents maisons, quatre cents turques, autant de grecques, et autant à peu près d’arméniennes. Le commerce y est assez actif; un bateau à vapeur y vient régulièrement de Constantinople une fois par semaine. En outre, on y voit souvent des bâtiments à voiles ou à vapeur, qui y font ou cherchent à y compléter leur chargement. Le mudir nous

installe dans une maison arménienne où nous sommes très-bien accueillis. Malgré son nom, Agop buïuk scheïtan oghlou, Agop, fils du grand diable, notre hôte ni sa lamille n’ont rien de rébarbatif. La fille adoptive de notfe hôtesse, une enfant de douze ans, porte au cou trois grandes pièces d’or anciennes, une de Venise, une du pape, une turque, et un collier de plus petites pièces qui lui tombe jusqu’au bas de l’estomac. Ces gens ont beaucoup perdu, et pourtant ils n’ont pu se décider à vendre ■ es objets, parure héréditaire dont urite famille ne se sépare ici qu’à la dernière extrémité. Nous payerons leur hospitalité, mais au moins ne paraissent-ils pas craindre, comme cela arrive dans certaines maisons grecques, de n ôtre pas suffisamment dédommagés. Beaucoup d’obligeance et d’attention. Air de bonté sur les physionomies.

16 mai.

Les ruines de Cyziquc, pour lesquelles nous avons fait ce grand détour sur Pandermos, sont situées à peu de distance de cette ville, tout au fond de la baie, dont le port de Pandermos occupe un des côtés. L’emplacement de l’ancienne ville est maintenant désert; nous nous décidons donc à prendre pour quartier général Pandermos, où nous sommes assez bien établis. De là on peut aller aux ruines par terre en cinq quarts d’heure à peu près, par mer en une demi-heure, t ois quarts d’heure, suivant

Il-, BHUUSSE A KOI T.VIIIA.

le temps. Le premier jour, nous taisons notre petit voyage à cheval, le lendemain en canot.

Les ruines de Cyzique ne répondent d’ailleurs pas tout if fait à notre attente. Cyzique, d’après Strabon, était une des plus grandes villes et des plus ornées qu’il y eût en Asie Mineure. Or, par l’étendue que couvrent ces débris, par les énormes amas de pierres que l’on rencontre à chaque instant, par la quantité de marbres et de débris d’architecture qui gisent parmi les ronces ou que fait sortir sans cesse de terre le boyau du vigneron, on se fait encore une idée de l’importance de la cité ; mais il ne reste ici aucune de ces ruines imposantes, aucun de ces nobles fragments qui rendent l’illusion de l'ensemble, qui permettent à l’imagination de ressaisir un instant, comme par une rapide hallucination, l’impression de l’ancienne splendeur. Pas une colonne debout dans la plaine ou" sur la hauteur. Outre les murailles, presque partout cachées sous un incroyable fouillis de végétation parasite et luxuriante, les seuls restes d’édifices qui apparaissent au-dessus des branches et se détachent à l’œil, ce sont de grandes piles de maçonnerie appartenant à l’ancien amphithéâtre.

Ce qui rend d’ailleurs les recherches plus difficiles ici que partout ailleurs, .c’est l’épais fourré qui couvre presque partout les ruines, plus dru et plus impénétrable aux endroits où se trouvent les plus considérables débris. Pour découvrir l'emplacement de tous les anciens édifices il faudrait commencer par mettre le feu à ces maquis de lauriers, de coudriers sauvages, de lcntisques et de

chênes-verts, liés et comme tressés ensemble par une trame de ronces.

Malgré toutes ces difficultés, nous décidons de dresser tout au moins, ce qui n’a jamais encore été fait, le plan général des ruines. Cela nous retiendra quelques jours. Heureusement, pour occuper nos soirées, nous avons trouvé à Pandermos un peu de société : nous avons fait connaissance avec deux jeunes médecins, élèves de l’école de médecine établie par Reschid-Pacha à Galata- Sérai.L’un, M. Diamandis, est Grec; l’autre, M. Nazareth, Arménien. Leur position n’est pas mauvaise, sans être brillante. En Orient, les médecins sont souvent payés au moyen d’un abonnement dont une commune ou un certain nombre de familles font les frais ; c’est donc ainsi un revenu fixe, plus ou moins fort suivant les hommes et les lieux, qui est assuré d’avance au médecin. Dans une petite ville qui est à deux heures et demie de Pandermos, à Erdek, la communauté grecque donne à un M. Stamélis mille piastres par an pour soigner tous scs membres; ici trente-deux familles donnent de même cinq cents piastres à M. Diamandis. Les médicaments sont fournis à part. Chaque médecin a sa pharmacie.

MM. Diamandis et Nazareth comprennent l'un et l’autre le français, mais pas très- facilement. A l’école, où tous les cours se font en français, ils devaient, ce me semble, beaucoup perdre de ce que leur disaient leurs professeurs. Des deux, je préfère l’Armcnien; il a plus de simplicité et de bonhomie. Le Grec est esprit fort, volontiers polisson, et boit du raki. Il regrette de n ôtre

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

jjas entré daps les ordres : « Évêque grec ou pacha turc, nous dit-il, il n’y a que ces deux métiers; on s’entend pour voler le pauvre monde et on gagne gros. »

M. Nazareth, au contraire, est doux, naïf et lin. Marié depuis deux mois, il est heureux de nous recevoir chez lui, et nous y restons longtemps. Pendant que nous causons, sa femme vient nous apporter le café; en nous l'offrant, elle s'incline devant nous et devant son mari. Elle a les grands yeux, la physionomie un pèu immobile et les formes pleines des femmes de sa nation. M. Nazareth nous raconte avec charme les vieilles légendes arméniennes, le roi arménien qui s’adresse, pour être guéri de sa gale, à Jésus-Christ lui-inème, les deux apôtres qui viennent apporter la foi au peuple arménien, le premier de tous conquis au nouveau dogme, enfin l'histoire du voile sacré qui faisait la gloire d'Orfa et qui offrait aux fidèles l’image adorée du Sauveur.

Les Arméniens, nous le sentons toutes les fois que nous causons avec eux, n’ont pas celte confiance en euxmêmes, ces avides et ambitieuses espérances qui sont une des forces de la race grecque ; ils ne croient pas à leur propre avenir comme nation. Aucune grande puissance ne les protège et ne s’intéresse à eux ; l’Occident ne les connaît guère; ils sont épars d’Alexandrie à Moscou, de Calcutta à Pesth ; leur pays est partagé entre la Perse, la Turquie et la Russie; ils sont divisés par le schisme religieux. Heureusement il n’y a plus entre les Arméniens catholiques et les schismatiques la haine violente qui les séparait autrefois. « Nous sommes honteux,

me disait M. Nazareth, quand nous songeons qu'en 1829 nous avons fait exiler à Kaissarieh nos frèrescatholiques.» S’il y a à Constantinople des écoles séparées, il y en a aussi de mixtes où se rencontrent les enfants des deux rites.

L instruction est loin d’être encore très-répandue chez les Arméniens. Dans bien des endroits, ils ont perdu jusqu’à l'usage de leur propre langue, et semblent ne différer des Turcs, dont ils ont pris les mœurs, que par la religion. Dans toute la province, les Arméniens de Pandermos sont les seuls qui comprennent et parlent leur langue nationale. Ils sont pourtant ici, en ce moment, sans autre école qu’une école élémentaire où on n’apprend pas même la grammaire de l’arménien vulgaire. C’est que la communauté arménienne, quoique tout entière schismatique, est divisée en deux partis très-acharnés l’un contre l’autre; il suffit que l'un désire appeler un bon maître pour que l’autre s’y refuse. AErdek, divisions semblables et plus acharnées encore entre les Grecs. Une des forces que possèdent encore les Turcs, un de leurs avantages sur les chrétiens c'est qu’ils s’entendent beaucoup mieux entre eux et se soutiennent mutuellement.

17 mai.

Départ à sept heures du matin. Nous nous rendons, en barque cette fois, aux ruines de Cyzique, et nous gagnons l’amphithéâlre, où nous sommes bientôt rejoints par M. S..., Français établi à Erdek, et qui y prend le

DE BRODSSE A KOÜTAMA.

litre de médecin. Il est accompagné par M. Stamélis, jeune docteur de la Faculté d'Athènes. Pendant que nous déjeunons fort gaiement parmi les ruines de l’amphithéâtre, mes bateliers turcs m’y découvrent des inscriptions.

Apres déjeuner, je laisse Guillaume et Delbct continuer le plan, et je pars avec MM. S... et Stamélis pour Erdek. C’est une petite ville qui compte trois cents maisons turques, quelques arméniennes, et neuf cents grecques. Il y a un peu de commerce de transit. Les maisons y sont construites, commeàPandermo, tout en bois. C’est au premier que se trouvent les pièces habitées, donnant sur un large vestibule qui sert à étaler, à faire sécher les cocons.Elles reposent sur une grande cour couverte qui n’a d’autre plancher que le sol ; c’est là qu’on fait la cuisine et le pain, qu’on dépose tous les ustensiles de ménage, enfin qu'on fait monter les vers à soie dans la bruyère.

Ces maisons ne coûtent pas cher à bâtir. Une famille peut se loger convenablement dans une maison qui aura coûté à construire environ deux mille francs. Le médecin grec de Tandermos vient de louer une petite maison, qui contient trois grandes pièces, pour deux cents francs par an. Ceux qui se plaignent de la cherté des loyers parisiens n’ont qu’à venir se fixer ici.

M. S... m’emmène chez lui. Son intérieur me cause urt singulier étonnement. Il a une femme qui ne sait que le grec, et qui appelle son mari tchelebi .* c’est le terme dont nos domestiques se servent toujours en nous parlant; elle a bien plus l’air d’une servante que d’une

épouse. Plus tard, j'ai appris d’édifiants détails sur ce ménage qui m’avait déplu tout d’abord. Quand il est venu s’établir à Erdek, M. S... s’est marié à l’église grecque avec une femme du pays, et, pour en obtenir la permission de l’autorité ecclésiastique, il a consenti à se faire rebaptiser. 11 s’est brouillé depuis avec cette femme, et il a divorcé. On n’a pas voulu le marier une seconde fois, et même le prêtre qui avait fait le premier mariage a été exilé au mont Atlios. La femme qu’il a avec lui n’est qu’une concubine de basse extraction. Les Français établis en Orient ne nous font en général pas honneur I

En causant avec les musulmans, c’est lui-même qui nous le raconte et qui s’en vante, M. S... leur déclare volontiers qu’il est athée, qu’il ne croit pas plus à Jésus- Christ qu’à Mahomet. Aussi, dernièrement, le kamakam, ou sous-préfet d’Erdek, a refusé, dans une affaire judiciaire, le témoignage de M. S..., et a donné pour raison de ce refus, à l’approbation générale, qu’on ne pouvait admettre à prêter serment quelqu’un qui ne croyait pas en Dieu. Je conçois le dégoût que doit inspirer, à des âmes aussi naturellement religieuses que celles des musulmans, la profession de foi de notre compatriote.

M. Stamélis me paraît valoir mieux. C’est un Grec thessalien d’une famille pauvre; maître d’école aux Dardanelles, il y a fait quelques économies, pour aller commencer à l’université d’Athènes ses études de médecine ; là, pendant cinq ans, il a vécu très-pauvrement, mais sans rien coûter à sa famille. Maintenant, médecin de la communauté grecque à Erdek, il lâche de mettre de côté

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la somme qui lui serait nécessaire pour venir passer deux ans à Paris. C’est un garçon intelligent et qui paraît ne pas manquer de dignité.

18 mai.

Je passe la matinée à causer avec MM. S... etStamélis, qui me racontent d'assez curieuses anecdotes. On sait qu’en Turquie prend le titre de médecin qui veut ; c’est là un danger public que les professeurs de l’école de médecine établie à Constantinople ont souvent signalé au gouvernement turc; aussi la Porte, pour avoir l'air de tenir compte de ces réclamations, déclare -t-elle de temps en temps, dans les termes les plus solennels et les plus explicites, que des commissions vont être envoyées dans les provinces, pour vérifier les titres de tous ceux qui exercent la profession médicale : toute personne qui sera dépourvue de diplômes et de titres, ou à qui la commission, après mûre réflexion, ne jugerait pas convenable d’en conférer, sera poursuivie pour exercice illégal de la médecine. En général, il en est de cette déclaration comme de tant d’autres qu’aime à prodiguer le gouvernement ottoman; elle est reproduite en Occident par quelques journalistes dupes ou compères; on fait quelques belles phrases en l’honneur de l'ambassadeur et du ministre qui disposent en ce moment-là de la croix du Medjidic, et l’on annonce que la Turquie vient d’accomplir un nouveau progrès, et qu’elle sera bientôt aussi civilisée que la France ou l’Angleterre. Cependant, en

Turquie, le plus souvent, on n’essaye même pas de donner à la mesure prise un commencement d’exécution. A quoi bon? L’effet est produit en Europe, la farce jouée. Parfois pourtant, par je ne sais quel respect humain dont on pourrait aussi bien s’affranchir, on fait mine de tenir à ce que l’on a décrété ; mais alors voici comment, presque toujours, les choses se passent.

Il y a un mois, on apprend ici qu’un commissaire va venir à Erdek, sur l’ordre du pacha de Brousse, pour examinerles titres et les connaissances médicales de ceux qui exercent la médecine dans l’arrondissement, et, s’il le juge convenable, pour régulariser la position de ceux qui manqueraient de diplômes, pour leur conférer des grades. Bientôt après on voit arriver le commissaire impérial; c’était un certain M. de P..., Italien de naissance ; il avait avec lui un drogman. M. S... reconnaît aussitôt le personnage pour un aventurier, dont il avait autrefois entendu parler à M. Vérolot, l’honorable et excellent médecin de l’hôpital français à Constantinople. M. P..., qui ne prenait pas encore la particule, était alors matelot, et M. Vérolot venait de le tirer d’un assez mauvais pas en l’engageant à aller se faire pendre ailleurs. M. S... se rappelait aussi la figure de celui qui accompagnait le commissaire en qualité d’interprète; c’était un ancien cabaretierdeGalata; oron saiteeque c’est qu’un cabaret à Galata. MM. S... etStamélis s’entendent immédiatement pour déclarer qu’ils ne veulent point comparaître et ne comparaîtront point devant un pareil juge, et qu’ils sont résolus à ne rien avoir à démêler avec lui, à ne répondre

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à aucune de ses questions. Grande colère du gouverneur d’Erdek, à qui M. P... avait plu tout d’abord. D’autres heureusement furent plus accommodants. Deux des empiriques qui exercent la médecine à Erdek vinrent demander des brevets, l’un de médecin, l’autre de pharmacien. Ce fut un jour solennel. On avait, pour cette grande occasion, apporté au conseil une table ronde; peut-être même, l’histoire a oublié ce détail, était-elle couverte d’un tapis vert. D’un côté était assis le juge flanque de son drogman; derrière lui siégeaient sur le divan le kaïinakam et tous les membres du medjilis; de l’autre côté de la table vinrent successivement prendre place les candidats, sur qui étaient fixés les yeux de toute l’assemblée. Si majestueuse était la contenance de il. de P..., que les candidats auraient vraiment tremblé s’ils n’avaient pris soin, depuis quelques jours, de se concilier au cabaret la faveur du tout-puissant personnage. L’aspirant médecin se présente le premier. « Qu’est-ce que la pathologie? » — L’autre aussitôt d’une voix sonore : « La pathologie est une partie de la science qui, etc., etc., »et il récita cinq lignes de définition qui se trouvent au commencement de tous les manuels. « Très-bien, très-bien, » s’écria l’examinateur, « il est inutile d’aller plus loin; » le kaïmakam et les principaux personnages de la ville se regardaient comme des gens surpris que l’on pût être si savant, et témoignèrent à l’envi au récipiendaire leur haute satisfaction. C’était le tour du pharmacien : « Kame mas ena préparations xyno » (ceci peut donner une idée du grec qu’on parle en Asie mineure), « fais-nous une

préparation acide. » — « Je prends un citron, je le coupe, j’en exprime le jus dans un verre d’eau, etc. » Il donna la formule de la limonade. M. P... se déclara encore on ne peut plus satisfait, et, depuis ce moment, Panaiotakis est le médecin officiel de la ville d’Erdek, et Dimitrakis a le droit d’empoisonner, avec garantie du gouvernement, ceux qui lui demanderaient une préparation un peu plus compliquée que celle qu’il a si habilement décrite.

Cela n’est que bouffon, et si les malades préfèrent Panaiolakis à M. Stamélis, c’est leur affaire; il y a des pays bien plus avancés que la Turquie, où le gouvernement ne se charge pas de garantir au public l’habileté des Esculapes de toute provenance qui lui offrent leurs services. Voici qui est moins drôle et plus grave.

Hier, pendant que mon hôte, M. S..., était avec nous à Cyzique, le frère de la femme qu'il a chez lui, un Grec, pêcheur, était sur la rive opposée du golfe, auprès d’Edindjik; il venait de retirer ses filets, qu’il faisait sécher au soleil. Un Turc, avec deux femmes, se présente, et demande au chrétien de le passer à Erdek. «Je ne puis pour le moment, » répond celui-ci, « il me faut attendre pour replier mes filets qu’ils ne soient plus mouillés. » Le Turc insiste. « Je ne puis pourtant gâter mes filets pour vous faire plaisir, » réplique le Grec, « attendez. » Le Turc alors, furieux, se précipite sur le pêcheur; celui-ci avait avec lui son frère et deux cousins, tous se sauvent, et l’agresseur, tirant son yatagan, meurtrit lç pauvre homme du plat et de la garde de son sabre; il lui fait même une blessure au côté. Ramené par ses parents

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à Erdek, le battu envoya son frère se plaindre au kaimakam; celui-ci donna l’ordre d'arrêter le Turc, mais en même temps il fit visiter la victime par son propre médecin, qui naturellement déclara que ses plaintes n’étaient pas fondées et qu’elle n’avait rien. Le Grec, voyant quelle mauvaise volonté on y mettait, prit peur ; après avoir déclaré qu’il était à moitié mort, il fit la sottise d’aller lui-même chez le gouverneur retirer sa plainte. Il craignait que le Turc, s’il était puni de ses violences, ne se vengeât plus tard, ou n’envoyât ses parents le venger.

Sans doute, la conduite de ce Grec qui se désavoue luimême, celle de scs parents qui le laissent battre, tout cela manque de dignité. C’est que ces gens-là ont été tant et si souvent battus, que le dos leur démange toujours. Dans les petites villes, où les Turcs affluent et occupent toutes les places, et où en même temps il n’y a pas de consuls européens, les Grecs sont encore très-exposés à ce genre d’avanie. Par comparaison, leur situation est devenue bien meilleure dans les villages. Hier, je causais avec des paysans de Iéni-Keui, « le village neuf, » qui est situé au-dessus des ruines, à environ une heure de là, dans la montagne. Ce village date seulement d'environ soixante-dix ans. On y trouve encore une vieille femme qui faisait partie, tout enfant alors, de la bande d’émigrants par laquelle il fut fondé. C’étaient des Rouméliotes, chassés de leur pays par les Turcs qui avaient brûlé leurs maisons. Ils s’établirent dans une lande déserte, et vécurent d’abord en allant se louer comme journaliers aux Turcs A’Hamamlu et d’ Edhuljik ; ceux-ci ne pouvaient en-

vier beaucoup à leurs nouveaux voisins ce coin de désert et de broussailles qu’ils avaient occupé. Maintenant les Grecs possèdent une grande partie de ces vignes et de ces mûriers, qu’ils cultivaient autrefois pour le compte d'autrui. Ils n’ont pas encore tout à fait abandonné leur aire, mais ils ont construit dans la plaine, à l’ouest des ruines, des maisons où ils passent une partie de l’année. Dans dix ans, ils y seront tout à fait installés. Je leur demande si les Turcs ne les tourmentent pas. « Nous avons nos fusils, et nous dormons la porte fermée. »

J’apprends en effet, par un vieillard d'Erdek, que les Kænouriochoritæ, les habitants du nouveau village, sont très-respectés par leurs voisins musulmans. « Il y a vingt ans, » me dit mon interlocuteur, « il n’aurait pas fallu qu’ils se hasardassent à posséder des champs et à y travailler là-bas, dans la plaine; alors, pour un Turc, tuer une poule ou un chrétien, c’était la meme chose. »

C’est à Erdek que réside, quand il n’est point à Constantinople, le haut dignitaire ecclésiastique qui porte le titre d 'archevêque de Cyzique. C’était ce siège qu’occupait, avant sa promotion au rang suprême, le patriarche actuel. L’archevêque de Cyzique est membre du Saint Synode, et, comme tel, un puissant personnage. Ainsi, à Pandermo et à Erdek, on n’est pas content du kaïmakam actuel, qui réside dans cette dernière ville ; « mais il n’a qu’à se bien tenir, » me disait-on, « et à ne pas trop déplaire au nouveau métropolitain de Cyzique; autrement celui-ci, par l’entremise du patriarche, aurait bientôt fait d’obtenir de la Porte sa destitution. » La puissance du

DE BROUSSE A KOUTAH1A.

clergé grec, son influence sur le gouvernement turc, sont très-réelles; quel dommage qu’il ne songe guère à s’en servir dans l’intérêt de son peuple !

A Erdek, le nouvel archevêque n’est point encore arrivé, mais je vais faire visite à son représentant, l’archimandrite Grégoire ; c’est un homme instruit qui a passé six mois à Paris et six ans en Allemagne, à Leipsick. Nous allons visiter avec lui la nouvelle église. La ville ayant brûlé presque tout entière il y a quatre ans, on ouvrit une souscription, plus ou moins volontaire, pour rebâtir la métropole. Les gros bonnets du pays donnèrent quatre à cinq mille piastres; on employa les voies de rigueur contre ceux qui faisaient les récalcitrants, et depuis deux ans que les travaux sont commencés, on y a dépensé un million quatre cent mille piastres et on en doit cinq cent mille. Dieu sait combien de cet argent est resté attaché aux doigts qui l’ont manié I Cependant le peuple chrétien de la petite ville est très-pauvre, et il n’y a ici en ce moment ni école hellénique ni école communale. L’église d’ailleurs est une construction des moins soignées ; on y a employé des marbres précieux, mais mal travailles, mal ajustés ; la voûte s’est déjà écroulée deux fois, et l'ouvrage reste interrompu.

A deux heures, je rejoins mes compagnons sous un beau platane, où nous nous sommes donné rendez-vous; je mets travailler dans l’amphithéâtre, pour dégager des inscriptions qui ont été enfoncées dans la maçonnerie romaine, un ouvrier que j’ai ramené d’Erdek, et, à mesure qu’il les en retire, je les déchiffre et les copie, sous

de fréquentes ondées. Nous repartons vers huit heures, en bateau; vent frais, belle soirée. Avant neuf heures, nous sommes à Pandermo.

19 cl 20 mai.

Quand nous nous réveillons, la pluie bat nos carreaux, et elle continue encore toute la journée du lendemain. Pas moyen de songer à aller à Cyzique. Nous nous décidons à employer la journée à mettre nos notes en ordre. Le matin, achat de médailles. Celui qui nous les vend est un Grec de Tinos, corJonnier de son état. Se trouvant sans ouvrage, il a été passer quelques jours dans les villages qui entourent les ruines de Cyzique, et a ramassé là, sans doute à très-bas prix, un grand nombre de monnaies. Le drôle, qui me parle grec et à qui je réponds dans celte langue, nous laisse causer entre nous de ces médailles et de leur valeur, puis, quand il a conclu son marché et qu’il a été payé, nous adresse la parole en assez bon français.

11 n’y a à Pandermo qu’un mudir; le mudir est en Turquie le fonctionnaire qui occupe le degré le plus bas de l’échelle administrative. C’est comme s’il y avait chez nous, au chef lieu de canton, un administrateur nommé par le pouvoir central. Les kaïmakams répondent à peu près à nos sous-préfets, et les walis , qui ont sous leurs ordres un certain nombre de kalmakamies, à nos préfets. En réalité, il vaudrait mieux les comparer à nos anciens gouverneurs de provinces, avant la révolution de 1789 ;

DE BROUSSE A KOUTAHIA.

car l’étendue de pays qui dépend d’un wali, Yeyalet ou province qu’il gouverne, répond souvent à sept ou huit de nos départements actuels, et les pouvoirs de ce haut fonctionnaire n’ont guère de limites. Le gouverneur de Damas ou de Bagdad, en fait, est presque une sorte de vice-roi.

Le mudir de Pandermos, après s’être fait tirer l’oreille, se résout à venir nous faire visite ; ce qui le décide sans doute, c’est qu’il a appris qu’à Erdek, je n’ai point été présenter mes hommages au kaimakam. « Puisque ce Frenghi est impoli, » se sera dit ce profond politique, « c’est que c’est un bien grand personnage ! témoignons- « lui des égards. » C’est là un raisonnement que l’on fait sans cesse en Orient; que les voyageurs européens y prennent garde! Toute politesse est regardé^ ici comme un aveu formel de faiblesse et d’infériorité. Entre deux ondées, le mudir arrive donc chez nous ; pour lui faire honneur, nous lui offrons un cigare, qu’il fume avec plus de conscience que de succès. C’est pourtant un Turc de Constantinople, qui a la parole assurée et l'air fat. Il voudrait que Guillaume lui fit son portrait « bien propre. » « La ville, » nous raconte-t-il, « est en retard pour l’impôt de quatre cents bourses (deux cent mille piastres) ; quand la récolte des cocons a été mauvaise, comme l’an dernier, on ne peut rien tirer de toute celte population, qui vit surtout du commerce et de la fabrication de la soie. D’ailleurs, quand ils ont de l'argent, Turcs, Arméniens et Grecs l’emploient également à parer leur femme et à la couvrir de bijoux. » II y a du vrai dans

ce reproche, mais la cause principale de ce défaut n’est pas la coquetterie des femmes et la vanité des maris; c’est l’absence de caisses d’épargne, d’institutions de crédit. Il faut bien mettre son argent quelque part.

21 mai.

Dernière journée passée dans les ruines. Tout en copiant des inscriptions, je cause avec un Grec d’Ienikeui. Il m’explique comment ils ont voulu transporter leur village auprès de la mer, là où sont leurs magnaneries, et comment les Turcs s’y sont opposés. Les habitants de Ilamamlu, le petit village turc qui est situé au-dessus des ruines de l'amphithéâtre, ont déclaré que si les Grecs devenaient leurs voisins, eux s’en iraient. « Auraient-ils exécuté leur menace? » — « Je ne sais, u me répond le Grec, « mais ils seraient venus une nuit nous brûler notre village. » — « Mais il fallait les recevoir à coups de fusil. » — « Nous sommes Grecs (loumæi) et le Grec est comme l’œuf; si lu frappes un œuf contre une pierre, qu’est-ce qui se cassera, la pierre ou l’œuf? » Pendant l’hiver, les Turcs mettent paître leurs troupeaux dans les vignes des Grecs, tandis qu’ils ne permettent jamais aux troupeaux des Grecs de descendre au-dessous du village de Ilamamlu.

En dépit de tous ces griefs, dont je ne conteste pas la réalité, les Grecs sont devenus peu à peu les propriétaires de la plaine. Ils s’y construisent des coconnières plus spacieuses et plus commodes que les maisons d’Hamamlu;

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