‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SOjour à Ii kulsk. — Foire à Majmalschin. — Chamba-I-aim. — I^e gouverneur général Alexandre Stepanovitscli Lavinsky. — La famille MuravielT. — Sort des exilés. — Madame Bôrresen. — Péques russes. — Voyage à leniscisk, par l’Angara et la Verchne-Tunguska.

Le matin du 7 février 1829, nous approchions d’irkutsk; l’air était pur, et nous regardions au loin avec une vive attente, afin de découvrir les tours des églises de la ville; celle d’un beau couvent situé de l’autre coté de l’Angara fut la première- que nous aperçûmes. La ville se compose de maisons en bois; les bâtiments publics, pour la plupart, ainsi que les maisons des marchands riches, sont seuls en pierre. La façade de ces maisons doit toujoui's être construite d’après un recueil de dessins d’architecture publié à Saint-Pétersbourg; l’homme qui veut bâtir doit y choisir ce qui lui convient; seulement, pour la disposition intérieure, il peut suivre son caprice. Voilà pourquoi ces bâtiments ont au dehors une assez belle apparence; souvent ils sont ornés de médaillons en bas-reliefs et autres embellissements. Irkutsk est la résidence du gouverneur général de la Sibérie orientale et d’un archevêque; on y remarque un gym-

nase avec des instruments de choix, et un grand bazar (Gostinni-Dvor) composé de boutiques pour toute espèce d’articles, depuis les plus communs jusqu’aux plus recherchés. La ville est située sur un plateau de mille à douze cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et elle en est tellement éloignée, qu’on est privé de toute vapeur ou de toute humidité lorsque l’Angara est gelé; aussi le climat est-il fort sec; le lendemain d’un jour de pluie ou de neige, les rues non pavées sont déjà couvertes de poussière. A partir du mois de janvier, époque à laquelle le fleuve est pris, le ciel est si serein, que l’on n’aperçoit pas le plus léger nuage avant la fin du mois de mars ou le commencement d’avril que la glace disparaît. Avec trente degrés de froid, le soleil se lève et se couche dans toute sa splendeur et ressemble à un disque d’or; les étoiles étincellent avec un éclat inconnu dans notre pays.

Les églises russes sont des monuments grandioses construits dans le style byzantin. Elles ont en général cinq coupoles en forme de raifort dont la pointe serait tournée vers le haut et qui reposerait sur un cylindre de moindre diamètre. Celle du milieu est la plus élevée et porte ordinairement une grande croix de fer percée à jour; les quatre autres l’entourent carrément. A Saint-Pétersbourg et à Moscou , plusieurs églises ont leurs coupoles recouvertes de plaques de cuivre doré; en général, elles sont peintes de couleurs vives, par exemple en vert clair, etc. Toute la Norvège possède à peine deux ou trois églises com-

parables même aux églises des villages de Sibérie, sous le rapport architectural. Ce grand nombre do temples magnifiques donne aux villes de la Russie un aspect imposant quand on les voit d’une certaine distance, ou lorsqu’on s’en approche vers le coucher du soleil. Irkutsk est située par cinquante-deux degrés dix-sept minutes de latitude septentrionale, et au cent vingt-deuxième degré de longitude orientale du méridien de l’île de Fer; elle a par conséquent la même latitude que Hanovre. Du côté de l’ouest et du nord, cette ville est entourée par l’Angara, qui sort du Baïkal; du côté de l’est, par le petit lac üschakova; rirkut, qui vient de l’ouest et a donné son nom à la ville, se jette dans l’Angara, du côté septentrional. Irkutsk est dans une position très-avantageuse; sa plus grande étendue de l’est à l’ouest monte à quinze cents sagènes' ou un peu plus, et à onze cents sagènes du nord au sud. Elle a dix-huit églises, parmi lesquelles on compte un temple luthérien et une église catholique. Quand nous nous fûmes un peu arrangés dans notre Ipgement, je rendis une visite au préfet de police, le colonel Muravieff, pour lequel j’avais une lettre du ministre Palmstjerna. Un homme de haute stature, en uniforme vert, âgé de trente-six ans, et portant sept croix sur sa large poitrine, vint à notre rencontre et nous adressa la parole en allemand, à ma grande satisfaction. Nous apprîmes que la foire des Chinois dans la ville fron-

' La sa gène est égale à 2“, 135. D. I.. R.

tière deMaimatschin, où il se fait un commerce d’échange, surtout en thé et en peaux de zibeline, qui s’élève à plusieurs millions de roubles, s’ouvrait par une fête grandiose de trois jours au commencement du mois blanc des Chinois, qui tombe dans le milieu de notre mois de février. Afin de voir ce curieux spectacle et pour étendre notre ligne d’observations aussi loin que possible, nous résolûmes de nous y rendre. Le 12 février, nous nous dirigeâmes donc en traîneau vers le sud, en côtoyant l’Angara, et nous passâmes le Baïkal, qui, à cet endroit, avait une largeur de huit lieues; sa glace resplendissante laissait voir trois pieds d’épaisseur dans quelques crevasses. Elle était pure et transparente comme du cristal; on distingue, en effet, très-aisément les moindres objets au fond de l’eau, et l’on a presque peur de mettre le pied sur cette glace, qui semble présenter une surface liquide. Le Baïkal a la forme d’une faucille ou du croissant de la lune trois jours après sa première apparition. Sa longueur entre les deux extrémités est d’environ quatre-vipgts lieues, tandis que sa plus grande largeur ne dépasse pas douze lieues. Le long de la côte septentrionale, s’étend une série de montagnes d’une hauteur moyenne; une petite escadre de navires impériaux est employée, pendant l’été, à mettre en communication les divers points de cette petite mer. Le chef de la flottille est un lieutenant de la marine russe, qui habite un hôtel appelé pour cette raison l’Amirauté {Admiraliteislvo).

Cet amiral baïkalique nous offrit à dîner. Au mi-

lieu (lu repas, il se lève, prend son verre, s’incline devant nous et s’écrie : « Deres Sundliedl (A votre santé!)» Nous fûmes fort surpris d’entendre des mots norvégiens sortir de la bouche d’un amiral baikalique, et il nous en donna l’explication suivante : il avait autrefois appartenu à l’équipage d’un bâtiment de guerre chargé d’un voyage scientifique autour du monde. Pendant une avarie, le navire vint mouiller à Arendal, et, pendant plus d’un mois, les officiers furent invités tous les jours chez les riches marchands de l’endroit. Il avait observé que les indigènes se faisaient à chaque instant un signe de la tête en disant :Z)em Sinidhedl Le bâtiment retourna ensuite à Saint-Pétersbourg sans grand résultat pour la science, si je ne me trompe.

Le ciel était d’un bleu d’azur, et, par un beau soleil, les sapins sur les bords du fleuve étincelaient comme s’ils étaient ornés de mille diamants. Nous arrivâmes, le 15 février, en traversant les villes de Verchne-Udinsket de Selenghinsk, à l’ancienne citadelle russe deTroitzko-Savsk, devenue une cité, à quatre verstes de la place frontière de Kiachta, et nous fûmes logés chez le Prislav (colonel) des Cosaques, Ivan Philippoff Ostrovski, homme assez instruit, qui comprenait la langue mongole et avait accompagné la mission ecclésiastique russe que l’on envoie tous les dix ans à Péking. Il nous raconta diverses anecdotes sur son excursion en Chine, et nous prêta des récits de voyages faits dans le Céleste Empire pendant les années 1820 et 1821, par legor Tiinkovski

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et par le prêtre lakinth, qui avait vécu pendant dix ans au couvent russe de Péking; les livres avaient été publiés à Saint-Pétersbourg en 1828.

Le lendemain de notre arrivée, nous nous rendîmes le soir à Kiachta, et, de là, à Maimatschin, qui n’en est éloigné que de trois cents pas, afin de satisfaire notre curiosité en visitant une ville chinoise. La ligue frontière entre les territoires des deux empires n’était indiquée que par quelques chevaux de frise à demi pourris. Nous nous attendions à des surprises, et nous restâmes pourtant frappés d’étonnement en atteignant la porte de la ville, d’où nos regards pénétraient dans une rue longue et étroite; on avait suspendu, de maison en maison, des cordes, sur lesquelles flottaient une quantité de petits drapeaux de la grandeur d’un mouchoir de poche rappelant toutes les couleurs de l’arc-en-cicl, rouges, jaunes, bleus, verts, etc., et entremêlés de lanternes en papier transparent et couvert des arabesques les plus singulières. Il y avait, à l’endroit où cette rue était coupée par une autre, une petite place où nous aperçûmes une tour en bois ayant deux étages. Sur chaque côté était peint un dieu colossal, qui, certes, avait quelque ressemblance avec l’homme, mais dont les traits exprimaient la colère et la rage, en un mot, les passions les plus horribles. Le docteur Erman, qui nous accompagnait, s’écria : « Ceci passe toute permission ! On croirait voir un théâtre de marionnettes où jouent de grands enfants. » Nous remarquâmes que les rues n’étaient pas pa-

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vées; les maisons, petites et sans fenêtres du coté de la voie publique, offraient le plus triste aspect. Quelques marchands chinois, assis devant leur porte dans leur casaquin ouaté, se chauffaient les mains sur un grand réchaud; pour se tenir les pieds chauds, ils portaient des souliers dont les semelles avaient l’épaisseur d’un pouce et se composaient de papier plié plusieurs fois avec une feuille de cuir en dessous. Quelques chameaux arrivaient de Péking chargés de caisses de thé placées de chaque côté de leur dos; ils étaient menés par un marchand.

Le 18, ou le premier jour de la fête, le directeur de la douane russe nous conduisit à un dîner somptueux chez le Sorgutscheï , chef des employés de Maimatschin. Ce dignitaire avait sur son bonnet une pierre jaune, indice de son rang, qui, d’après le règlement russe, ne surpasse cependant pas celui de lieutenant. Tous les trois ans, on envoie un nouveau Sanjulscheï de Péking à Maimatschin. >’otre départ était fixé pour te 22 février; le 25, nous rendîmes une visite au Chambn-Lama , chef religieux des Buretes, le second après le Da- Un-Lnma. Il avait appris, par le Natschalnick de Verchne-Udinsk, que nous viendrions le voir un certain jour et que nous désirions assister à l’office divin. Nous fûmes accueillis par une musique étourdissante de trois cents lamas, rangés en haie dans leur plus belle parure ecclésiastique, avec leurs singuliers instruments à vent, leurs triangles, gongs, etc., et portant, au bout de longues per-

chcs vernies, des ronds de bois recouverts de peintures représentant le soleil, la lune et toutes sortes d’arabesques dorées. Sur l’escalier, nous fûmes reçus par le Chamba-Laina, homme d’une haute stature et d’une corpulence remarquable. Il avait un burnous en velours rouge, et sa poitrine était décorée d’un grand médaillon en or contenant le portrait de l’empereur, entouré de pierreries et soutenu par uu ruban vert passé autour du cou. Après avoir échangé quelques compliments à l’aide de deux interprètes (notre Gustave Rosenlund, qui traduisait de l’allemand en russe, et un Russe qui traduisait du russe en mongol), nous fûmes conduits dans le temple, oû tous les lamas, pendant cet intervalle, s’étaient formés sur quatre lignes le long des colonnes jusqu’à l’autel. Ils commencèrent alors leurs chants, suivis d’un office divin complet. En rentrant, on nous servit du thé, de l’eau-de-vie et des mets froids. Le Chamba-Lama regrettait de n’avoir pu trouver à Irkutsk un cuisinier pour nous faire un repas selon nos goûts. A ma demande, il écrivit son nom et ses titres eu mongol sur un morceau de papier, en souvenir de cette intéressante visite, et il nous pria de raconter à l’empereur, quand une fois nous serions de retour à Saint-Pétersbourg, que nous avions été témoins du culte que les Buretes savent rendre à la Divinité. Le 27, nous rentrâmes à Irkutsk. Cette petite excursion nous avait mis en contact avec de nouvelles populations et des mœurs fort curieuses à observer, et ce fut, sans contredit, l’épi-

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sodé le plus agréable de notre voyage. Je ne donne pas d’autres détails sur ce sujet pour ne pas trop m’éloigner de mon but.

J’avais l’intention d’aller, par l’Angara ellelenisci, jusqu’à Turuchansk, endroit plus rapproché du cercle polaire, afin d’étendre, comme je l’ai déjà dit, mes observations magnétiques aussi loin que possible vers le nord. Mais, ces rivières n’étant pas ouvertes à la navigation avant la fin du mois de mai, je me vis dans la nécessité de fiiire un séjour de quatre mois à Irkutsk, tandis que mon compagnon, M. Duc, entreprenait une excursion le long de la Léna jusqu’à lakutsk etA’iluisk. Pendant ce temps, je fus accablé de marques de prévenances de la part du gouverneur général, Alexandre Stepanovitsch Lavinsky et de la famille Muravieff, ce qui me fit dire que je regardais Irkutsk comme ma seconde patrie et que ces aimables hôtes me gâteraient tellement, que je me sentirais seul et abandonné pendant tout le reste du voyage. Avant d’entreprendre le récit de mon excursion vers le nord, je ne saurais résister au désir d’entretenir mes lecteurs des personnes si distinguées qui, pendant cette longue station, s’efforcèrent avec tant de cordialité d’adoucir pour moi le mal du pays.

Sur le chemin qui s’étend entre Krasnoiarsk et Irkutsk, nous rencontrâmes le général Lavinsky avec sa fille Élisa; il était chargé d’une inspection, et, à notre retour de la frontière chinoise, nous le trouvâmes à Irkutsk. C’était un homme de belle pres-

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tance, d’une cinquantaine d’années, ayant beaucoup d’esprit, et la réputation d’une probité à toute épreuve. Il ne me parut pas avoir reçu une éducation scientifujue très-avancée, mais il s’acquitta dignement de l’importante mission qui lui était confiée, en suppléant aux connaissances qui lui manquaient par beaucoiq) de bon sens et à l’aide d’un secrétaire fort habile, M. Cbabrit. 11 avait une voix remarquable, chantait avec goût, et montrait une prédilection marquée pour la musique et les beaux-arts. 11 parlait le français comme sa langue maternelle, mais ne savait pas un mot d’allemand. Possédant de grandes terres à Simphéropol, en Crimée, il était, comme fonctionnaire public, d’un rare désintéressement; aussi jouissait-il de l’estime générale. On l’aimait à cause de sa cordialité, qualité peu commune chez les employés russes, surtout chez ceux d’un rang inférieur. Il me reçut avec une aménité parfaite, en me disant que mon couvert serait mis tous les jours à sa table. Sa cuisine était toute française; aimant lui-même la bonne chère, il cherchait à procurer la meme jouissance aux autres, et n’était réellement satisfait que quand il voyait ses hôtes faire largement honneur aux plats qu’il leur servait. Pour être bien sûr que je ne manquasse de rien, il me plaçait à sa droite, et par politesse j’étais souvent forcé de manger et de boire plus que je ne le désirais. Chaque jour le dîner était mis sur la table à midi, et cette heure s’accordait assez mal avec mes observations scientifiques; aussi je profitai assez ra-

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rement de son hospitalité, et il s’en plaignit aux Muravieff, chez lesquels j’allais plus souvent. Toute occasion de me faire plaisir était vivement saisie par ce bon général. Il me fit, par exemple, présent de deux carafes en cristal pur, avec des verres à bière portant pour inscription : Manufacture de Telma, et sortant d’une fabrique qu’il avait lui-même établie dans le village de Telma, à une journée d’irkutsk; de plus il m’envoya une caisse en platane de Sibérie, avec douze compartiments remplis d’agates polies, d’améthystes, de béryls, de topazes blanches, et une collection de fruits chinois séchés, présent de mademoiselle Élisa à ma femme. J'avais exprimé le désir de posséder le portrait d’un Burcte dans son costume national. Il fit exécuter, par un peintre d’Irkutsk, deux fort bons portraits d’un lahlia (chef buretc), et de sa femme dans leurs costumes de fête, et me les donna. La fabrication de l’eau-dc-vic et de la bière sont, en Russie, le privilège de quelques fermiers, aussi n’en trouve-t-on qu’à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Les boissons ordinaires des Russes sont le thé et le ([uass, espèce de liqueur aigre-douce qui se prépare «le la manière suivante : on met de l’eau dans un vase et on y jette de la farine et des morceaux de pain, on passe le tout et on en tire un liquide transparent qu’on appelle quass. Uuand une fois on s’est habitué à cette boisson, elle parait suffisamment rafraîchissante, mais elle ne convient nullement à un estomac délicat. Avant de boire le qims, les Russes y jettent un peu de sel.

La fille du général, qui depuis sa huitième année avait été élevée dans une pension anglaise à Paris, n’était de retour que depuis un an à peine; elle avait d’abord rencontré son père à Ncrtscliinsk, ville de mines située dans une contrée montagneuse des plus sauvages, à deux cent quatorze lieues à l’est d’Irkutsk; c’était là qu’on envoyait les plus grands criminels politiques; on les faisait travailler enchaînés dans les mines, et celte transition de la vie parisienne lui avait semblé bien terrible. Ayant été à Paris en 1H19, et par conséquent en même temps que mademoiselle Élisa, je cherchai à lui parler d’objets également connus de tous deux; mais ma mémoire ne me fournit aucun sujet de conversation, et, en désespoir de cause, je lui demandai : « Avez-vous vu le fameux Martin du Jardin des Plantes? — Martin l’oui's? s’écria- t-elle. — Oui, certainement, dans une grande cour carrée en plein jardin. — Et qui a mangé un vieil invalide? — Précisément, un invalide qui était descendu dans la fosse pour s’emparer d’un bouton d’étain qu’il prit pour un franc. » La glace était rompue, et nous causâmes de Paris. Elle y connaissait encore un petit ours noir qu’elle nommait mon compatriote, parce qu’il était né en Norvège, à ce qu’elle disait.

Un jour, le général me raconta que, quelques années auparavant, un officier de la marine anglaise, le lieutenant llolman, était venu à Irkutsk dans l’intention de continuer son voyage jusqu’au Kamtscbalka, et de publier un rapport sur cette expédi-

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lion. Deux qualités essentielles lui manquaient : il était aveugle et ne savait pas le russe. Lavinsky m’en parlait cependant comme d’un homme fort intéressant et d’une instruction solide. « Il venait tous les jours dans ma maison, ajouta-t-il, dînait souvent chez moi, et, comme il savait le français, je lui donnais sur le pays tous les renseignements qu’il pouvait désirer. Quant à son voyage au Kamtschatka, je lui fis comprendre que la saison était désavantageuse, et, par ce moyen, il se décida à prolonger pendant quelques mois son séjour à Irkutsk. Immédiatement après son arrivée, j’avais écrit à Saint-Pétersbourg pour donner avis de scs intentions en demandant des instructions. Un courrier m’apporta l’ordre de lui faire passer la frontière russe par le plus court chemin et de le renvoyer en Europe, accompagné d’un chasseur. » L’Angleterre et la Russie, rivales pour le commerce comme en politique, se surveillent avec défiance, surtout en ce qui concerne la côte nord-ouest de l’Amérique, la Chine, les Indes et la Perse. Probablement on avait pris le touriste aveugle pour un agent secret de quelque compagnie anglaise. Au mois de juillet 1851, un de mes amis revint d’Angleterre sur le bateau à vapeur The Courrier. Il me raconta que, parmi les passagers, il s’était trouvé un officier aveugle de la marine anglaise, qui avait l’intention de visiter la Norvège et d’écrire une relation de son voyage. Il connaissait déjà une partie de l’Afrique ainsi que de l’Asie, et avait publié un ouvrage sur ces diverses contrées.

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L’idée me vint que ce pouvait bien être l’oflicier déjà signalé par les récits du général Lavinsky. Quelques jours après, un Anglais aveugle se faisait annoncer chez moi. Je vis entrer le consul général d’.'Vnglcterre, accompagné d’un homme de manières distinguées et habillé avec élégance, ayant des cheveux blancs et un garde-vue vert. Il me fut présenté comme le lieutenant llolman. Ma supposition se trouvait donc avoir été juste, et je fus heureux de faire la connaissance personnelle d’un homme dont j’avais entendu parler, bien des années auparavant, dans la capitale de la Sibérie occidentale, mais que je n’avais jamais vu. Nos communs souvenirs rendirent la conversation pleine d’intérêt. Je lui fis part de ce que le général m’avait communiqué sur son séjour à Irkutsk et sur son retour involontaire, en lui demandant si la chose s’était réellement passée comme on me l’avait rapporté. « Certes, répondit-il, le général ne vous a dit que la stricte vérité. » Je lui exprimai ma surprise de ce qu’étant aveugle et ignorant le russe, il avait pu songer à décrire les pays qu’il avait parcourus. Il lui fallait voir avec les yeux des autres, s’en tenir à leurs récits et se fier toujours à sa mémoire. Il me fit d’abord observer qu’il pouvait écrire facilement. Pour cela, il pliait son papier en autant de plis qu’il voulait avoir de lignes, et, se servant d’un crayon, il traçait ses lettres sur le premier pli, tournait le papier, continuait sur le second, et ainsi de suite. Une fois de retour dans sa patrie, il se faisait lire ses notes et suppléait

à ce qui manquait encore en dictant de souvenir.

Le colonel Alexandre Nikolajevitsch-MuraviefT, de la garde russe, en atteignant sa vingt-sixième année, avait déjà assisté à trente batailles plus on moins considérables dans les guerres contre Napoléon. Il avait reçu en récompense de l’emperour un sabre d’honneur à poignée d’or, portant l’inscription : Sa Charbrosti (pour la valeur) et bon nombre de décorations, parmi lesquelles il estimait de préférence la croix de Kulm, qui lui avait été donnée après la sanglante bataille de ce nom, livrée le 50 août 1815, et où le général français Vandannne fut fait prisonnier avec dix mille hommes. Il avait également assisté à l’entrée des alliés à Paris, en 1815. .\yant, pendant toutes ces campagnes, traversé unti grande partie de l’Allemagne et de la France, il avait eu l’occasion do connaître l’organisation politique des États européens, et, avec son caractère enthousiaste et quelque peu enclin au fanatisme mystique, il avait avidement saisi l’idée d’une réforme constitutionnelle pour son pays. Rempli de ces idées, il revint à Saint-Péterebourg. Bcaucouj) fie jeunes gens de grande famille se rassemblèrent autour du jeune enthousiaste. Une société se forma, s’accrut de jour en jour, et compta bientôt des membres dans la haute aristocratie. On se réunissait, on étudiait les constitutions des États, on discutait, mais aucune proposition de réaliser les idées nouvelles n’était faite. Muravieff ne tarda pas à comprendre que la Russie n’était pas encore mûre j)our la

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liberté, et, mécontent de la tournure que prenait la société, il envoya sa démission par écrit et donna aux autres membres le conseil de dissoudre une association qui ne pouvait faire que leur malheur et celui de la patrie, s’ils essayaient dépasser de la théorie à l’exécution. 11 se retira donc à sa terre de Botovo, dans le voisinage de Moscou, où il vécut tranquillement, améliora le sort de ses paysans, et se maria à une princesse Praskovia Schakovskoi, fille du knàs ou prince Schakovskoï, dont les ancêtres avaient possédé trois principautés : Novgorod, Vladimir, et une troisième dont je ne me rappelle plus le nom, mais dont la ftimillc porte encore les armes. Il vécut longtemps en simple particulier, heureux de son sort, s’occupant d’études sérieuses, et surtout des sciences naturelles, et tellement retiré du monde, qu’un ami qui vint le voir errait autour de sa maison sans pouvoir trouver la porte cochère, tant l’herbe avait poussé dans le chemin qui y conduisait. Apercevant enfin Muravieff dans le jardin, il lui cria : « Comment faire pour trouver la porte de ta maison? » Quand, après la mort d’Alexandre, en 1825, son frère Nicolas monta sur le trône, une insurrection, comme on sait, éclata. A la tête se trouvait la société susnommée, demandant une constitution. L’empereur triompha de la rébellion, dont tous les chefs furent arrêtés et en partie condamnés à mort, en partie exilés aux mines de Nertschinsk. Quelquesuns, moins compromis, furent bannis, mais sans l’aggravation des travaux forcés et des chaînes, au fond

de diverses contrées plus ou moins sauvages de la Sibérie, telles que Beresov, située près de l’Obi ; leniseisk, près du lenisei; Yiluisk, près de la Lena. De moz'telles blessures atteignirent alors un grand nombre des familles les plus nobles de la Russie dans le véritable sens du mot. Pères, époux, fils, allèrent peupler la Sibérie. Apostol Muravieff, cousin de notre héros, fut pendu, et M. Due rencontra un de ses frères cà Yiluisk, petit village de lakutes, dans un district sauvage, au nord-ouest de lakutsk, où il vivait en ermite dans une imic, qui ne vaut guère mieux que la hutte d’un Finnois, en Laponie. Plus tard, nous le rencontrâmes dans un lieu d’exil plus méridional, Bukhtarminsk, petite ville russe sur la frontière de la Chine.

Quelques amis du colonel Muravieff lui donnèrent le conseil de prendre la fuite; il leur répondit que, n’ayant eu aucun rapport avec la société en question dans les huit dernières années qui venaient de s’écouler, il se reposait sur sa parfaite innocence. Un chasseur arrive cependant un matin à sept heures de Saint-Pétersbourg et le place dans sa hihilska pour le conduire à la capitale, sans même lui permettre de faire ses adieux à sa femme. Arrivé à la citadelle de Saint-Pétersbourg, il est enfermé dans une tour faiblement éclairée par une petite lucarne pratiquée dans le mur à hauteur d’homme; il y reste pendant huit mois. Sa malheureuse femme, effrayée, ne sait rien de précis sur son sort, mais elle le devine; elle part immédiatement pour Saint-Pétersbourg, où elle

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acquiert la triste certitude qu’elle est venue chercher. M. et madame Muravieff reçurent la permission de s’écrire; leurs lettres étaient d’abord envoyées au commandant, qui devait en prendre préalablement connaissance. Madame Muravieff voulut bien me montrer quelques-unes des lettres du pauvre prisonnier; le colonel était tout préparé à mourir, et il encourageait sa femme à supporter leur destinée avec toute l’énergie de son caractère. Chaque jour, à une heure convenue, cette fidèle épouse passait au-dessous de la lucarne qui éclairait le cachot de son mari, et, sans se voir, ils avaient la triste consolation de se savoir l’un près de l’autre. Les pa|)iers des insurgés furent examinés, et, heureusi'ment pour le colonel, on y trouva la lettre dans laquelle il déclarait les projets de la société inexécutables, et donnait à ses membres le conseil de se séparer. L’emperenr exprima lui-môme ses regrets de ne pouvoir le gracier; il était indispensable de faire un cxemjjle. On lui reprocha de s’être trouvé dans une (compagnie un peu mélangée et de n’avoir pas dénoncé un jeune membre de l’ancienne société qui s'y était permis quelques propos indiscrets, et un jugement l’exila à Viluisk. Madame Muravieff me dépeignit l’impression qu’elle avait éprouvée la première fois que la porte de la prison lui fut ouverte et qu’elle vit son mari dans un trou noir et infect : quel changement! ce n’était plus le vigoureux et ardent jeune homme qui l’avaitquittée. Muravieff, avec des traits blafards et fiUigués, une longue barbe, et

misérablement vêtu, lui tendit languissamment les bras; combien il lui fallut de courage pour renfermer les sentiments qui débordaient de son cœur!

Dès le moment qu’un Russe est exilé en Sibérie et a passé l’Oural, il est considéré comme mort civilement; sa femme peut épouser qui bon lui semble; elle ou scs autres héritiers s’emparent de sa fortune et de ses propriétés. Les dames russes agirent tout autrement à cette occasion. Madame Muravieff sollicita de l’empereur la permission de suivre son mari, et deux de ses belles-sœurs les accompagnèrent. Cet exemple était imité chaque Jour par des dames de la plus haute aristocratie; l’empereur était assiégé d(î suppliques de femmes qui demandaient à partager le sort de leurs époux exilés à Nertschinsk. Ces traits de dévouement produisirent la plus forte sensation. C’était le sang russe le plus noble qui, de cette manière, était transplanté dans ces contrées terribles, où le mari est en prison et où la femme habite avec lui ou vient le voir tous les jours. Les classes les plus civilisées de la Russie se trouvaient donc représentées au fond de ces tristes retraites; de grandes bibliothèques et tout ce qui appartient aux exigences d’une vie cultivée furent apportés et placés à côté de chaînes d’esclaves. Dans le voisinage d’irkutsk, Muravieff fut rejoint par un courrier qui lui transmit l’autorisation de prendre sa résidence à lakutsk. R arriva dans la première de ces villes à une heure avancée de la soirée; il espérait recevoir, le lendemain matin, l’annonce d’un lieu d’exil

encore plus méridional, et il sollicita du gouverneur civil Zeidler la permission d’y rester pendant la nuit, afin d’attendre la poste. Ce fonctionnaire n’osa pas lui accorder la faveur réclamée, et il fut forcé de continuer son voyage immédiatement. C’était dans le cœur de l’hiver et sur les bords escarpés de la Lena; le traîneau versait à chaque instant dans la neige profonde, et on fut obligé d’aller à pied, de peur de tomber dans le fleuve; la délicate madame Muravieff portait sa petite fille entre ses bras. Le troisième jour, ils furent rejoints par un second courrier, qui leur apportait l’autorisation d’habitèr Verchne-Udinsk. Là, Muravieff fut délivré du chasseur, qui, pendant le voyage entier, avait été comme son ombre, ne le quittant pas une seule minute et dormant pendant la nuit à côté de .son lit. « Le lendemain de notre arrivée, » me racontat-il, « je fis une petite promenade dans l’intérieur de la ville; c’était par un beau jour d’hiver, et je ressentis une joie inexprimable de pouvoir aller où bon me semblait; à chaque coin de rue, je me retournais cependant afin de voir si mon surveillant ne me suivait pas. Personne ne sait de quel prix inestimable est la liberté, excepté ceux qui en ont été privés pendant quelque temps. » Il fut donc plus satisfait d’avoir perdu son ombre que Peter Schlemihl ' n’était fâché de ne pouvoir retrouver la sienne. Sa femme lui donna, dans cette résidence, sa seconde

‘ Héros iCun conte bien connu d’Adalbcrt de Chamisso. D. L. R.

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lille, Praskovia; deux fils leur avaient été enlevés par la mort. A l’expiration de rannéc, il fut nommé préfet de police {Gorodnitschi] à Irkutsk, et il exerça cet emploi pendant un an. Par grâce spéciale, il avait gardé ses propriétés, sa noblesse et toutes ses décorations, tandis que les autres exilés étaient dépouillés de tout et considérés comme des paysans. Toutes les lettres qu’il envoyait ou recevait étaient ouvertes et lues dans un bureau d’Irkulsk; il m’apprit toutefois qu’on venait de lui accorder une nouvelle fiiveur, et que sa correspondance ne serait plus désonnais soumise à aucune censure.

Muravieff avait beaucoup de disposition pour la musique; il possédait une fort belle voix, chantait juste et jouait du violon avec grâce en accompagnant sa femme, qui était très-forte sur le piano. Presque tous les jours, à dix beures, il venait me voir et fumer sa pipe; notre conversation roulait le plus souvent sur des matières scientifiques. En lisant les œuvres de Jacob Bôhme, il avait conçu un certain goût pour le mysticisme et la théosophie, ce qui fit naître un léger différend entre nous; mais il ne dura qu’un instant. Muravieff parlait également bien le français, l’anglais et l’allemand.

Sa femme avait étudié à fond la littérature française; celle de l’Allemagne ne lui était connue que par l’ouvrage de madame de Staël sur ce pays, et par une traduction de quelques morceaux de Schiller. Elle et ses sœurs n’avaient appris le russe qu’au moment d’habiter la Sibérie. Elles parlaient et corres-

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pondaient entre elles toujours en français. Elle adressait, tous les jours de poste, à sa mère et à ses sœurs restées à Moscou, des lettres de seize pages, d’une écriture fine et serrée; Muravieff disait en plaisantant que ces pages ne contenaient que la conjugaison du verbe ; j’aime, tu aimes, il aime. Pendant mon voyage dans l’empire russe, Schtscheglov, à Moscou, avait extrait des feuilles allemandes, traduit en russe et publié dans son journal, « Ukasatel ntkrijtii » (le Propagateur des découvertes), trois de mes dissertations sur le magnétisme de la terre et sur l’aurore boréale. Ces dissertations, qui étaient tombées entre les mains de madame Muravieff, l’intéressèrent, et elle me demanda à plusieurs reprises de vouloir bien leur expliquer succinctement le but dp mon voyage et ce que le système magnétique de la terre pouvait avoir de compréhensible pour tout le monde. Je lui répondis qu’il fallait posséder quelques connaissances préliminaires tout à fait indisj)ensables que je ne rencontrerais certainement pas chez tous mes auditeurs. Elle prit sur la table un petit livre ouvert’ (Lettres à une jmneesse d’Allemagne, par Euler), qui contient l’exposition des idées que de son temps on se faisait du magnétisme de la terre, en me demandant si j’exigeais plus que ce que contenait ce livre, qu’elle avait lu et compris; je répondis que c’était plus que suffisant, et je donnai, dans l’après-midi, les explications qu’elle désirait pour sa famille et ses amis, et leur montrai mes instruments.

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Il existe une franc-maçonnerie de réducalioii, qui ne saurait être interdite, même en Russie, en Italie et en Espagne, et dans laquelle les initiés se reconnaissent, non à des signes extérieurs ou à des poignées de main, mais à des indices inintelligibles pour les profanes. C’est cette parenté de notre choix qui porte les gens de tendances semblables à se recbercber. « 11 faut avouer, s’écria un jour un de mes camarades de jeunesse, que tous les hommes ne sont pas des hommes. » Cette soif d’hommes véritables, on la sent plus vivement au milieu d’une grande population composée d’éléments opposés qu’en plein désert. C’était ce sentiment si naturel qui m’attira vers cette famille, où je me trouvai tout de suite à mon aise. En parlant un jour avec madame Jluravieff de ce besoin d’échange intellectuel, je lis observeiqu’on était bien heureux de communiquer avec des hommes qui pensent, et qu’il y en avait une foule dans sa maison; elle s’écria : «Ah! monsieur Ilanstecn, ce sont seulement des Hommes de paille. » Rencontrer des hommes dans le vrai sens de ce mot, c’est, en Sibérie, une trouvaille sans prix. J’allais donc presque tous les deux jours dans cette aimable famille. J’avais appris cà madame Muravieff une jolie danse des paysans norvégiens, le Hiillinij, et elle l’avait à son tour enseignée à sa fille Sophie, âgée de neuf ans, gentille petite étourdie que j’appelais mon petil garçon. Je lui avais montré quelques-uns des pas de cette danse nationale; elle mettait les mains sur ses côtés et sautait en pliant les genoux, et, quand elle

était au piano et jouait le Halling, la petite Praschka, qui commençait à peine à se tenir sur ses jambes, cherchait à l’imiter, en posant, comme elle, ses petites mains sur ses hanches et en pliant ses genoux.

Pendant mon séjour à Irkutsk, trois jeunes nobles, exilés à lakutsk, passèrent dans cette ville; c’étaient le comte ZacharGregorievitschTschcrnischeff, le prince Yalerian Michailovitsch Galitzin et Vladimir Sergcievitsch Tolstoi. Ils y restèrent une journée et vinrent voir Muravieff, qui les appelait scs enfants; c’étaient des gens du meilleur ton. Les deux premiers furent envoyés contre les Turcs, et, sans nul doute, ils auront cherché et trouvé dans les combats le terme de leurs misères, les exilés dont la peine doit être adoucie étant toujours placés dans les postes les plus dangereux. Quanta Tolstoi, qui avait écrit une ode française au fleuve Lena et à ses rives pittoresques, en la dédiant à madame Muravieff, qui m’en lit présent, il fut envoyé à Astrakan comme simple soldat; et, par une faveur toute spéciale, on le logea dans une caserne, entre des soldats russes. Le jeune poète exilé, Bestuschef Marlinski, dont Dueavait fait la connaissance à lakutsk, fut plus tard dirigé contre les Tscherkesses, et tomba dans une embuscade; sa tête coupée servit de trophée à ce peuple sauvage.

A Tobolsk, nous avions entendu dire qu’il y avait à Irkurtsk une dame Bôrresen, Danoise de naissance, et veuve d’un colonel norvégien, mort à Irkutsk au service de la Russie. Nous allâmes la voir pour retrouver le son de la chère langue qui depuis si long-

temps n’avait frappé nos oreilles; scs deux filles étaient mariées à Irkutsk, l’une à un apothicaire allemand, chez lequel elle-même vivait, l’autre à un major russe. Elle parlait assez bien l’allemand, le russe avec difficulté, et croyait avoir tout à fait oublié sa langue maternelle depuis trente ans. Nous la priâmes de nous répondre dans cet idiome, si cher à notre cœur, et elle chanta, en s’accompagnant sur le piano, notre chanson nationale : Du Plel af Jurd liwrLiiels Stenme, et plusieurs autres morceaux de Rahbck, fort en vogue au temps de sa jeunesse, plus d’une fois interrompue par ses larmes. La poésie lui avait délié la langue et avait rappelé la patrie absente à son imagination. Elle nous dit qu’elle regretterait moins son pays si nous restions à Irkutsk. Je lui promis un volume des sermons de l’éveque Münster, qui pouvait lui servir de consolation de plus d’une manière. Scs filles ne comprenaient pas un mot de danois; elle-même était née à Copenhague, où elle avait laissé une sœur dont elle n’avait reçu aucune nouvelle pendant de bien longues années, et pour laquelle je me fis donner une lettre qui fut fidèlement remise.

Les Pâques russes tombèrent le 20 avril (par conséquent une semaine plus tard que les nôtres). Les derniers jours qui précèdent le carême sont appelés masleniza (semaine de beurre, carne-vale) , parce qu'on prend congé de la joie et des plats de viande en se bourrant de toutes sortes de mets et en s’égayant par des jeux et des danses, afin de se donner les forces du corps et de Pâme nécessaires pour sup-

■J‘J2 VOYAGK EN SIliÉllIK.

porter une dure abstinence et les six longues semaines d’une vie contemplative jusqu’à Pâques. Le jeûne est strictement observé par les Russes, toute nourriture animale étant interdite, à l’exception des poissons, qu’on fait cuire à l’huile, en y joignant des pommes de terre, du pain, des oignons. On n’a pour toute boisson que du thé sans crème. Le vendredi saint, aucune fumée ne doit sortir des cheminées, et les misérables aliments que l’on vous offre sont toujours froids. Les hautes classes ne prennent cepen- *

dant pas les choses avec ce rigorisme. Pendant la semaine sainte, on reproduit dans les cathédrales diverses scènes religieuses tirées île l’histoire de la Passion. Le jeudi saint (le 25), je fus témoin d’un de ces spectacles : c’était le lavement des pieds. J/archevêque, qui représentait le Christ, se dépouilla, dans le chœur de l’église, de son vêtement épiscopal, et resta couvert d’un manteau tout uni.

Autour de son cou on passa une longue pièce de toile qui entourait son corps, en forme de croix, et venait se nouer sur l’estomac avec deux longs bouts flottants.

Douze moines ou popes simulaient les douze apôtres. L’archevêque prit un grand bassin d’argent, se mit à genoux devant chaque moine et lui lava le pied droit, qui était nu ; puis il l’essuya avec sa toile et lui baisa la main. L’archimandrite, qui représentait saint Pierre, protesta contre le lavement, mais enfin parut se rendre. Pendant la cérémonie, un moine faisait lentement la lecture du chapitre de la Passion qui s’y rapporte, et les différents actes du spectacle

VOYAlilv EN SIDÉUIE.

avaient lieu au inoinenl même de l’explication correspondante. Les phrases doivent être répétées plusieurs fois, l’action ne pouvant marcher aussi vite que la lecture. L’archevêque, qui avait bien soixantedix ans, était visiblement fatigué. Madame Muravieff observa avec beaucoup de. sens que la scène tout entière était une farce théâtrale sans onction ni dignité. Le lendemain, vendredi saint, le Christ fut enterré, c’est-à-dire qu’une poupée en bois fut descendue dans une grande caisse d’argent avec couvercle, placée dans le chœur; mais j’avais déjà assez du lavement des pieds, et je restai chez moi. Le samedi soir, veille de Pâques, toutes les tours des églises et leurs llèches sont illuminées brillamment, et, une heure avant minuit, on donne une représentation nouvelle. (Juand minuit sonne, on ouvre la caisse qui figure le tombeau du Christ; la poupée a disparu, et l’on crie : «Cliristos voskrest! (le Christ est ressuscité!) » Ces mots sont répétés par tous les assistants, et le clergé répond ; « Vo'istinno voskrest (véritablement ressuscité). » Et tout le monde s’embrasse, sans distinction de sexe ni d’âge. Lorsque deux personnes se rencontrent en ville dans la semaine de Pâques, et que l’une dit : « Christos voskrest, » l’autre est tenue de répondre : « Vo'istinno voskrest, » et de l’embrasser, quel que soit leur rang. Vers minuit, j’entendis une voiture s’arrêter devant ma porte, et un homme éperonné monta rapidement mon escalier. Je devinai que c’était Muravieff qui venait me prendre pour aller à l’église. Mon interprète lui dit que j’étais

déjà couché, et, par ce m'oyen , je me dispensai d’une veille fatigante. En effet, tous les employés accompagnent le gouverneur général à son retour dans son hôtel, et chaque bourgeois fête cette journée, soit chez lui, soit chez un ami marié. Partout il y a des tables couvertes de pyramides d’œufs durs, de jambons, de rôtis, de caviar, des mets les plus substantiels en un mot, avec du vin et de l’eau-devie. Les estomacs affamés se livrent avec excès au plaisir de manger et de boire. Aussi la plupart des habitants sont-ils ensuite forcés de garder la chambre, et les médecins de la ville ont fort à faire toute la senjaine pour guérir les indigestions. Le gouverneur général me raconta plus tard que c’était lui qui avait donné l’ordre à Muravieff d’aller me prendre pour me conduire à l’église, mais que j’avais eu raison de rester dans mon lit.

Deux jours avant Pâques, un domestique du gouverneur m’apporta un mouton en beurre frais de la hauteur d’un pied. On aurait bien pu envoyer l’animal à une exposition artistique, tant le corps, la forme de la tête et la laine étaient bien exécutés. C’est une surprise que font habituellement les domestiques pour gagner un pourboire.

Afin de donner du relief aux plaisirs de la semaine de Pâques, Muravieff avait arrangé une course de parade, et toutes les après-midi, à quatre heures, on vit une longue file de voitures, contenant le beau monde d’Irkutsk, aller autour de la place du marché, qui a près de quinze cents pieds

de long, et au milieu de laquelle se trouvent le bazar, des balançoires, des échoppes de danseurs de corde et de faiseurs de tours. Le général Lavinsky, avec sa fille, ouvrait le cortège dans une voiture découverte à quatre chevaux; ensuite venaient les dames de la famille Muravieff, en calèche attelée de même, cocher et domestiques en grande tenue; puis quelques autres employés et les négociants des premiers corps de métier ayant également le droit d’aller à quatre chevaux; enfin une foule de gens de tous rangs dans de petits fiacres à un cheval. Toutes les femmes étaient magnifiquement mises. Muravieff, en uniforme et avec ses sept décorations, le docteur Kruhse, jeune médecin de la ville venu de Dorpat, et moi, caracolions à cheval à la portière des deux premières voitures, causant avec les dames. cette occasion, j’étais fort content de n’être pas sans quelque expérience de l’art équestre, un mauvais cavalier faisant toujours pitoyable figure. Madame Muravieff me cria : « Monsieur Hansteen, vous montez comme un écuyer, et non pas comme un professeur. » L’on voit, par là, que l’opinion est généralement admise, et s’est même répandue jusqu’en Sibérie, qu’un professeur est un être qui ne sait rien de toutes les choses pratiques de ce monde.

Muravieff avait fait un arrangement avec la veuve d’un marchand, madame Sibiriakova, riche, disaiton, de deux millions de roubles; cette dame devait me fournir une barque avec un patron et huit hommes, afin de me conduire d’Irkutsk, par l’Angara et la

üïitj

V(M'chne-Tunguska, à leniseisk. A cet endroit, l’ordre avait été donné de me construire un. bâtiment de moyenne grandeur pour naviguer sur le fleuve lenisci jusqu’à Turuchansk, près du cercle polaire, et revenir à leniseisk. Le 25 mai, la barque était prête sur l’Angara. Quelques jours avant, j’en avais fait l’inspection en compagnie de Muravieff, de sa femme et de la petite Sophie. Muravieff dit, en plaisantant, que j’y devais bisser le pavillon norvégien, et le général Lavinsky ajouta qu’il voulait bien me prêter un canon pour pouvoir faire les saluts d’usage. Il avait envoyé à leniseisk l’ordre de me recevoir avec toutes les attentions imaginables, et de ne rien négliger pour me satisfaire et faciliter mon voyage, « afin de montrer (disait-il dans sa lettre) que l’on sait aussi, en Sibérie, honorer les sciences et ceux <pii les cultivent. » — « Vous verrez, me dit-il, comment vous serez reçu et fêté. » Quand je lui fis mes adieux, il m’exprima ses vœux pour mon heureux voyage, ajouta qu’il espérait bien me revoir à Saint- Pétersbourg au printemps suivant, m’embrassa, et dit, moitié en plaisantant en faisant du doigt le signe de la croix : « Enfin je vous donne ma sainte bénédiction. »

Madame Muravieff m’avait armé, pour le départ, de vin, d’un énorme pain blanc fin, de deux grands sacs de biscuits de seigle, d’un jambon, d’un rôti de bœuf, de deux espèces de petits pâtés, d’un fromage de Suisse, de beurre frais fabriqué à la maison, d’une excellente crème ef d’un quart de

tonneau de bière. Elle me prêta, de plus, des livres, entre autres, VErmite de ta Chauxséc-d’ Anlin, par douy, et les Lellres sur les principes élémentaires d'éducation, par Élisabeth Ilamîlton (traduites de i’anjflais), ouvrages intéressants chacun dans leur genre, et qui inc donnèrent une agréable distraction dans les quelques heures que me laissèrent de libres mes observations et les calculs qu’elles nécessitaient. Elle me lit aussi présent d’un collet de manteau en peau de Leniœim, pour ma femme, d’une petite pelisse très-singulière, appelée par/ia, avec un capuchon, et de bottes tnnguses, brodées pour le plus jeune de mes lils, Viggo, qui avait alors deu.\ ans. Enfin Muravieff m’obligea d’accepter un gobelet d’argent sur leipiel ses armes étaient gravées, et dcu.x parkas pour mon usage particulier; l’une était en peau de Lcmœnn, et il en faut plus de mille ])Our une pelisse; elle me fut souvent d’un grand secours quand je faisais mes observations par un vent pénétrant et froid, étant à la fois très-légère et très-chaude. Le gouverneur général m’envoya, de son côté, une demi-tonne de bière.

Le 25 mai, je pris mon Ilenckcrs-Muldzcit (dernier repas qu’on donne à un criminel avant qu’il soit exécuté) chez Muravieff, et, à cinq heures de l’après-midi, je me rendis avec lui à ma barque, portant un nom d’un heureux augure, Dobruie- Muméreuïe, ou la bonne entreprise, accompagné du botaniste, l’assesseur Turtschaninoff, du docteur Kruhse, du capitaine ingénieur Termin (d’origine française). dcW'olff, neveu de Lavinsky, et de Fila-

ticff, son secrétaire. Madame Muravieff vint, en voiture, avec ses deux petites filles, afin de voir la barque appareiller. Nous nous envoyâmes, de la main, un adieu amical. Mes compagnons, qui voulurent bien me suivre jusqu’à un couvent à quatre verstes d’Irkutsk, avaient apporté quatre bouteilles de champagne; ils remplirent les verres et portèrent un toast à la Bonne-Entreprise. La première bouteille était seulement vidée, et nous n’avions fait qu’un verste, quand une tempête terrible, accompagnée de tonnerre, nous força de revenir sur nos pas. J’accompagnai, à mon tour, Muravieff chez lui, et fus trèsbien accueilli par sa femme, qui me dit qu’elle aimait à voir revenir l’ami qui la quittait, que les adieux en étaient moins douloureux. Nous passâmes tous la soirée chez Muravieff, qui voulut me faire accepter un gîte pour la nuit; mais, le docteur Kruhse m’ayant déjà offert sa maison, je dus refuser. Le lendemain matin, je pris un déjeuner chaud chez Muravieff, et cette halte procura à sa femme l’occasion de me donner encore, dans deux grandes cruches en écorce de bouleau, du bouillon qui n’était pas prêt la veille. On l’avait eu sur le feu pendant toute la nuit, et mon bouillon faillit coûter la maison et la vie à la famille' le cuisinier s’étant endormi, du charbon était tombé de l’âtre et avait mis le feu au plancher; on ne tarda cependant pas à l’éteindre, lorsque heureusement on s’aperçut de l’accident. Madame Muravieff m’accompagna jusqu’à la porte cochère, me tendit sa fnain et me dit : « Ne nous oubliez pas, monsieur

Hansteen. » A dix heures du matin, je me trouvai de nouveau sur ma barque, en compagnie de Muravieff, du docteur et de Termin, qui me lit présent d’une géométrie descriptive, comme étude de voyage.

Quoique j’eusse frété la barque pour moi tout seul jusqu’à leniseisk, au prix de cent rouble.s, plusieurs personnes s’y étaient cependant glissées malgré moi, pour faire levoyagegratuilement; il y avaitdeux marchands barbus avec un petit garçon et bon nombre de tonnes et de ballots, ayant l’intention de me suivre trente à quarante verstes, jusqu’à un endroitde foire, et déplus un juif, originaire de Pologne ou de la Petite- Russie, maintenant domicilié à Krasnoiarsk, où il retournai t. D’abord il fut convenu qu’il irait à peine quelques verstes avec nous; mais ce n’était probablement qu’un prétexte pour pouvoir s’installer sur la barque avec la pensée que le temps porte conseil. En arrivant à bord, j’en lis l’observation à Muravieff, enliii disant qu’ilsauraientau moins dù solliciter la permission de moi, l’affréteur, et que, connaissant le bavardage des Russes de bas étage, je prévoyais que ces gens feraient le voyage, non-seulement aux dépens de ma bourse, mais encore aux dépens de mon bien-être et du repos de mes nuits. Sur cela, le colonel appela le patron Popov, les marchands et deux Cosaques, qu’il m’avait donnés pour mon service, et leur tint le discours édifiant que voici : « Le premier d’entre vous autres, intrus que vous êtes! qui, par son bavardage ou de toute autre manière, s’avisera de troubler M. le pror fesseur dans son travail ou dans son sommeil, sera des-

VOYAGE EN SIBÉP.IE

coiidu à terre sans autres coiiipliiiieiits par scs Cosa- (pies, et sera libre de retouriior à pied à Irkutsk, ou d’aller où bon lui semblera. M’avez-vous compris? » be patron et l’un des marchands répondirent avec la phrase habituelle : (Mchcn charasclK), Vasche Vysoknblayorôdiel (Très-bien, Révérendissime.) Au juif, il dit en allemand : flürc, Schmucl, wenn Du dem Herrn Professor Unruhe nuu-hst, so limt cr Dicli einen Slrick um den liais zichenund Dich in dm Fluss werfen'. Le juif, homme long et tout décharné, placé au-dessous dans la barque, m’adressa un regard si humble et si suppliant, que je me promis, dans mon for intérieur, qu’il serait mieux traité en réalité qu’on ne le lui faisait pressentir. Cette promesse, je la tins, et je n’eus pas à m’en repentir. Mes amis d’Irkutsk m’accompagnèrent jusqu’au couvent dont nous avons parlé, où le reste du champagne de la veille fut achevé, et ils me quittèrent après des adieux pleins de chaleur.

Je me trouvais donc seul dans une barque dont les distributions étaient peu commodes : dans la partie du milieu, on avait fait, avec des planches, une espèce de hangar ou remise, avec un toit incliné des deux cotés; le fond de cette remise était séparé par une cloison percée d’une petite fenêtre, audessous de laquelle était clouée une table avec une chaise; mais il y avait si peu de place, qu’il fallait éloigner la chaise toutes les fois qu’on voulait ouvrir la porte. En dehors de cette dernière, une

‘ Ecoute, Schinuel, si tu troubles M. le professeur, il te passera une conle au cou et te jettera dans la rivière.

VOYAGE EN SIDEIIIE.

brilschka polonaise, achetée à Saint-Pétersbourg (espèce de char à bancs avec calèche), avait été placée en travers et sans roues pour me servir de lit : devant la britschka se trouvait une voiture à bagages de Christiania, avec couvercle fermant à clef, pour le transport des instruments et de mes effets, et qui servait également de lieu de décharge. La remise était ouverte de ce coté, l’équipage se tenait au milieu. Dans un des côtés du toit, un trou carré avait été pratiqué, et c’était là mon chemin ordinaire pour passer de la région souterraine à la lumière du jour. Quand il fallait se servir de rames, on pouvait en mettre quatre fort longues en mouvement en avant de la remise. En guise de gouvernail, on se servait d’un énorme aviron coupé sur une poutre, qui était gouverné par le patron et par un de ses hommes. Aux endroits difficiles, il occupait bien quatre à six hommes, et, en pareil cas, on étendait ordinairement une autre rame ayant la môme longueur de la proue, afin de pouvoir biire tourner la barque plus rapidement.

Nous voilà donc glissant lentement avec le courant, sans rames ni voiles; le paysage était plat et insigniliant, et, le samedi 50 mai, à six heures du matin, nous arrivâmes à la fabrique de Telnia. De ma voiture je vis le juif célébrer son sabath dans la partie extérieure de la remise. Il tira son cafetan du bras gauche, lit monter sa manche de chemise au-dessus du coude, attacha ses TophUim' sur le front et sur le

‘ Les TephUim sont deux tubes rn cuir noir et dur, dont les côtés ont cn-

})oignel gauche, sc revêtit d’un long manteau en légère étoffe de coton rayé blanc et bleu, lut une grande quantité de prières en hébreu, se mit à genoux et chanta à demi-voix quelques strophes.

Le 31, un orage du nord nous força de nous arrêter, depuis neuf heures du matin jusqu’à cinq heures de l’après-midi; sur la rive gauche du fleuve, j’aperçus quelques ivrics de Bureles et des hommes qui se promenaient tout nus, quoique le froid fût tel, que je m’étais vêtu de ma parka tunguse. C’étaient des Buretes, qui ne portent aucune chemise, mais seulement une pelisse en peau de mouton, dont la laine est tournée en dedans, vers le corps, et des culottes qui ne descendent pas même jusqu’au genou. Comme la pelisse est très-incommode pour le travail, on la jette, en général, de côté.

Le 1" juin, nous arrivâmes, à quatre heures et demie du matin, au village de Balagansk. Je fus délivré de mes deux marchands et de leurs ballots, ce qui me rendit enfin la place que j’aurais dû occuper. Le lendemain soir, à neuf heures un quart, nous touchâmes à landinskoi-Vôlost (district campagnard où il y a un village). Le maire ayant demandé à voir mes papiers, je répondis qu’il pouvait bien ■aller Cependant je lui envoyai, par un de mes

viron deux pouces et demi. Sur la surface latérale sont imprimés, en caractères hébreux, les noms de Dieu, Jehova, Elohim, etc. ; on voit dans le Juif, roman danois de Goldschmidt, que les Tephilim ont des rouleaux qui contiennent la description de la sortie d'Égypte ; au-dessous se trouvent deux longues coi-dcs en cuir qui servent è les attacher en croix sur la tète et sur le bras.

Di. ■ ■

Cosaques, la lettre ouverte du gouverneur général Lavinsky; mais le Cosaque revint avec la nouvelle que le maire et son scribe étaient tellement ivres, qu’ils seraient hors d’état de lire avant le lendemain matin. Je leur fis dire qu’ils eussent immédiatement à me rendre la lettre. Plusieurs messages ayant été inutiles, et mon juif, qui avait offert son service pour accommoder le différend, n’ayant pas mieux réussi, je déclarai au maire que j’adresserais une plainte au gouverneur général. Cette menace produisit son effet. Les deux fonctionnaires vinrent à bord en trébuchant, me troublèrent, par leur babil, dans mes observations; mais du moins la lettre ouverte me fut rendue avec une signature approbative.

En dépit de la chaleur des journées, les nuits étaient tellement froides, que l’on voyait, le matin, du givre sur la barque et sur la terre. Le 3 juin, à cinq heures, nous trouvâmes un hoinine de l’équipage que mon interprète, Gustave Rosenlund, appelait kaldtin ou sorcier, couché sur le rivage, le nez contre le sol glacé, à peine vêtu d’un pantalon de toile mince; cependant la sueur ruisselait de son visage. Il avait reçu le nom de sorcier parce qu’il possédait un livre de formules magiques avec lequel il guérissait, disait-on, les malades; il était descendu le soir à Vôlost pour opérer ses conjurations sur une paysanne, et, en guise de récompense, on lui avait donné tant d’eau-de-vie mélangée de miel (et l’on sait qu’un Russe ne refuse jamais de l’eau-devie.dès qu’il peut l’avoir pour rien, dût-il en crever).

VOYACK 1:K SIBl-i’.IE 'J55

(lu Icinps, viveiil sans viande. 11 se servait ddin long eontean aiguisé, à deux tranchants et bien poli, qu’il me montra, mais dont je ne devais toucher que le manche. Il était domicilié à Krasnoïarsk, à environ vingt-six milles norvégiens au sud de leniseisk, el avait fait le voyage d’Irkutsk, afin de porter plainte contre le préfet de la ville, Richter, qui l’avait mis en prison trois fois afin de lui soutirer de l’argent, el qui, de jdus, avait retenu injustement des marchandises qui lui avaient été volées. Schmerka était allé en voiture de Krasnoiarsk à une foire voisine, afin de vendre une certaine quantité de suif d’une valeur de quatre cents roubles. Il avait été attaqué dans un bois et dépouillé. Les valeurs avaient été découvertes et le butin restitué; mais le préfet de la ville refusait de le remettre au propriétaire, quoique l’ordre en eût été donné par le gouverneur général. C’est la pratique ordinaire de ces messieurs; quand le voleur est arrêté, le propriétaire peut s’estimer heureux si la moitié de ce qu’il a perdu lui est rendue; l’autre moitié passe dans la poche du préfet de la ville. L’hiver dernier, nous avions appris que le préfet de Krasnoiai-sk possédait deux belles maisons en pierre. Les appointements de ces fonctionnaires n’étant que de quatre cents roubles en papier (environ cent écus), somme qui ne suffit pas même pour leurs équipages et les frais de bureau, ils doivent rapiner pour vivre. Quelques années après, ils sont destitués, un autre prend leur place et commence où l’autre finit. Richter avait la réputation d’une véritable ca-

naüle, el Schmcrka me dit : « Je lui dois tous mes malheurs. » Pendant son séjour à Irkutsk, il avait reçu une lettre de sa femme dans laquelle elle lui faisait savoir qu’elle avait été saisie, pillée et presque battue à mort avec sa fille, probablement par l’ordre du préfet. Il me dit souvent qu’il ne pouvait pas dormir, tant son âme était remplie de tristesse; il ne reposait que deu.v heures de la nuit et une heure ou deux le jour.

Gustave Rosenlund était né serf sur la terre de la baronne de Wrangel, près de Revel. Pendant plusieurs années, il avait suivi son fils maladif en qualité de domestique et de lecteur, et, plus tard, il l’avait accompagné dans un voyage en Pologne et dans une partie de l’Allemagne. Par ce moyen, il avait acquisuneespcce d’éducation et apprislesidiomesétrangers. Outre l’esthonien, sa langue maternelle, Rosenlund parlait le russe comme un homme du pays, et l’allemand assez bien. Il comprenait aussi le polonais, qui, selon lui, ressemble à là langue russe comme le danois ressemble au suédois. 11 avait une bonne tête, beaucoup d’imagination et le génie des bons mots; de sorte que les paysans russes, à chaque station où nous changions de chevaux, se pâmaient de rire à toutes ses saillies. 11 avait, de plus, le meilleur cœur; mais il était, comme les serfs en général, léger et insouciant. Le serf n’a aucune personnalité; il sait que le maître, dans son propre intérêt, lui donnera sa subsistance : il le ferait pour une bête de somme, et, en conséquence, il vit au jour le jour. Ce qui peut lui

VOYAGE EN SIBÉIIIE. 237

arriver de plus désagréable est de recevoir quelque bastonnade bientôt oubliée, be maître a droit de le marier avec qui bon lui semble et de vendre ses enfants. Quand l’empereur Alexandre abolit la servitude en Estbonie, Gustave devint libre, et l’envie lui prit de voir un peu plus de pays. Nous le trouvâmes à Saint-Pétersbourg, servant en qualité de galopin l’archevêque protestant, et nous l’engageâmes comme interprète et comme domestique pour le temps de notre voyage, au prix de mille roubles-assignation (un j)eu plus de deux cents écus). Il m’arriva quelquefois à Irkutsk de l’envoyer le matin on ville pour changer un billet de trente roubles; je l’attendais vainement jusqu’à trois ou quatre heures de l’aprèsmidi, sans pouvoir dîner. Muravieff le faisait alors chercher par ses employés de police, et on le trouvait dans des tripots, où il jouait au billard ou aux cartes avec mon argent. Quand ils l’amenaient devant nous, Muravieff l’apostrophait rudement en lui disant que je le chasserais, et qu’il pourrait aloi-s retourner à Saint-Pétersbourg à pied, comme un vagabond. Quoique ces paroles fissent sur lui une grande impression, puisqu’il me raconta, sur la barque, que, la nuit, il se réveillait souvent en sursaut, croyant voir Muravieff et moi lui mettant des chaînes avec des mines terribles, il n’en était pas pour cela corrigé, et il ne savait pas résister à la tentation dès qu’une occasion nouvelle se présentait. Au reste, il était honnête. La nature avait eu l’intention de faire quelque chose de bon de ce garçon ; seulement.

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la servitude l’avait gâté. Il nie dit souvent que, de retour à Revel, il emploierait l’argent qui lui resterait après le voyage à ouvrir une salle de danse, ou quelque institut encore moins décent.

La Sibérie est un plateau en pente, qui, depuis la frontière chinoise, descend vers le nord jusqu’aux bords de la mer Glaciale, où il se perd dans des marais. Tous les fleuves ont, par conséquent, une direction septentrionale. Près d’irkutsk, la hauteur du sol au-dessus du niveau de la mer est d’environ oii/e (îonts pieds; près de Kiachta, elle est de mille pieds, autant que j’en pus juger après huit jours d’observations baromctriijues. Une fois la frontière chinoise passée , on se trouve bientôt sur le grand plateau de la Mongolie, élevé de plus de deux mille pieds jusqu’à une distance de quarante lieues de Péking, où il descend assez brusquement vers la mer. Pendant l’hiver, plusieurs centaines de chameaux traversent ces montagnes désertes, portant sur des bâts d’énormes quantités de caisses de thé et des soieries, que l’on envoie au marché de Maimatschin. L’intervalle qui sépare Irkutsk de l’embouchure du fleuve lenisei a plus de cent cinquante milles norvégien.s. L’Angara tombe dans ce dernier fleuve, et le terrain n’a, depuis Irkutsk jusqu’à la mer Glaciale, qu’une pente moyenne de six à sept pieds par mille norvégien. Leur cours est, par conséquent, peu rapide; seulement, quand ils entrent dans des contrées montagneuses, où le terrain est inégal et où les eaux sont resserrées entre des murailles de rochers escarpés,

VOYAGE EN SIBÊBIE.

on est entraîné tout à coup, et on rencontre même (les cataractes en certains endroits. L’Angara court (Ml formant quelques sinuosités dans une direction à peu près septentrionale jusqu’au cinquante-sixième degré de latitude ; puis il tourne tout à coup vers l’ouest, et dans un espace de cent verstes environ, jusqu’au village de Bratskoi ; il reprend alors sa route vers le nord, sc dirige ensuite vere l’est cent verstes plus loin ; puis, à une distance à peu près égale, coule de nouveau vers le nord l’espace de deux cents verstes environ, jusqu’à ce qu’il entre dans le dis- Irict tunguse. Il traverse ce district par lignes courlies, vers le cinquante-huitième degré de latitude, et va se jeter vers l’ouest, dans le lenisei. On a donné à cette jiartie du lleuve le nom de Verchne-Tun- (jmkd (haut du tlcuve tunguse), pour la distinguer d’un courant plus septentrional, Nischne-Tungusk/i (bas du fleuve), qui se dirige vers l’ouest et tombe égahunent dans le lenisei, près de Turuchansk. Avant d’avoir atteint le district tunguse, on trouve dix cataractes plus ou moins élevées et une quantité de. Scheveràs, dont les plus dangereuses sont dans la grande baie d’Angara, au nord de Bratskoi, déjà mentionné. Le cours du fleuve est ordinairement assez calme; mais, lorsque la pente devient plus forte, la surface de l’eau, ordinairement très-unie, s’agite, forme des vagues et fait entendre une sorte de mugissement. C’est ce que les Sibériens appellent Sdievcra (d’un verbe xclieveliii, je me remue et je me secoue). Si la pente devient de plus en plus rapide, si

les vagues s’élèvent avec des lames blanches d’écume et un bruit qui peut être entendu à une grande distance, le Scheverâ se change en cataracte ou porog.

Jusque-là des vents contraires avaient régné tous les jours; le 4 juin, nous eûmes beau temps et un vent du sud; nous suspendîmes sur deux petites perches trois nattes, qui nous servirent de voiles pendant plusieurs heures de l’après-midi, et le lendemain, vers le soir, nous arrivâmes à Bratskoi, où nous fîmes halte pendant la nuit, afin d’attendre un pilote pour nous faire traverser les quatre premiers porogs : Pochmélië, Piânoi, Buyk et Padùn, qu’il faut aller chercher à Padunskoi, c’est-àdire à trente verstes au nord de Bratskoi. Les noms des deux premières cataractes ont un sens passablement comique : Pochmélië signifie la nausée que l’on ressent le lendemain d’une ivresse ; Piânoi, l’ivrogne (celui qui a été ivre). Voici l’origine de ces dénoininations : Icniseisk est une ville beaucoup plus ancienne qu’Irkulsk. Avant que la grande route qui relie ces deux villes fût terminée, les marchands de leniseisk transportaient leurs grains et autres denrées jusqu’à Irkutsk, en remontant le courant du fleuve. Ce transport était très-pénible, surtout dans les porogs. On était forcé de décharger les marchandises, de porter ces fardeaux sur le sommet des montagnes escarpées qui les entourent, et de traîner le bâtiment à travers le porog à l’aide de guindoules *.

' .-ioib' do inaclnuu oinjiloyco autrefois dans la niariuo. D. L. R.

VOYAGE EN SIBÉlllE. 2VI

Pianoi était l’avant-dernior; arrivé là, los plus grandes difficultés étaient vaincues; on fcstinait et ou s’enivrait fraiichenieiit. Le lendemain, on arrivait à l’ochniélië, et, le plus souvent, avec un bon mal de tète. De nos jours, on va seulement d’Irkutsk à leniseisk, ou plus loin, jusqu’à Turuchansk, mais toujours avec le courant; puis on met le bâtiment en pièces, ou bien il sert de charpente; le voyage de retour contre le courant ne se fait guère, et cependant les noms ont été conservés.

Les préparatifs d’une pareille descente ont quelque chose de solennel. Quand on est assez près de la cataracte pour en entendre le bruissement et voir la crête écumante des vagues, le conducteur de la barque, placé prés du gouvernail ou du grand aviron, commande : Sadiles! (Asseyez-vous!) ce qui signifie seulement que les gens ont à faire rentrer toutes les rames. Puis il s’écrie : Molile Bofju ! (Priez Dieu I) sur quoi tout l’équipage se tourne vers une image (obras) clouée au-dessous de la remise, et fait le signe de la croix avec force révérences; enfin le patron prononce à haute voix une courte prière. 'Les rames sont aussitôt saisies; le patron commande : Grehite silno! (Ramez fortement!) et on travaille de tout cœur. Vient un moment de vive attente; plus l’on se rapproche du danger, plus l’anxiété augmente. Le pilote prend sa place sur la proue, un mouchoir blanc tordu à la main; il s’en sert pour fiiire ses signaux au patron à la poupe, soit en le tenant au-dessus du sommet de sa tête (ce qui signi-

VOYAGE EN SIRÉRIE.

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lie : tout droit), soit eu frappant à gaiielie on à droite, aucuns mots de commandement ne pouvant être entendus au milieu du fracas des eaux. Quatre hommes se relayent jusqu’à la poupe; ils em|)loient tout ce qu’ils possèdent de présence d’esprit et de force pour obéir au premier signal. Si la chute est dangereuse, deux antres hommes sont placés, avec un aviron, sur la proue, alin que le bâtiment trouve scs maîtres au moment décisif, tout l’art de cette manœuvre étant de tenir la quille du navire dans la même direction que l’eau. Si le bâtiment prend le courant de travers, il est perdu. Enfin nous sentons les premières vagues; on rentre toutes les ï ames. La barque commence à se balancer; la rapidité s’accroît à chaque seconde; le tumulte des Ilots devient de plus en plus assourdissant; tous les muscles sont tendus pour suivre les signaux du pilote, (pii ordonne d’aller tantôt à droite, tantôt à gauche. Le patron crie : Siluo! silno! (Fortement! fortement !) si la barque ne tourne pas assez vite. Enfin les vagues s’apaisent, le pilote descend de la proue, essuie la sueur qui couvre son visage, et vient radieux vers le premier passager en lui disant:/» vas pusdravlaiii Ea.se/ie V-ysakobUitjorodic! {.le félicite votre seigneurie!) puis il adresse ses compliments au patron, qui est encore à sa place. De tous côtés, on entend le ci‘i: Sldva tcbü fiogui (Que le Seigneur soit loué). Toutes les bouches, fermées jusqu’à cet instant, se im^tteiit tout d’un coup en mouvement; la gaieté et les rires font irruption comme la fumée de la soupape d’une machine à va-

peur. C’est réellement fit arje Kjelkebakke mais en grand style, quand on songe qu’il s’agit de vingt à trente personnes à bord, entre deux roches pres(jue à pic sur des vagues écumantes, voyant fuir les objets avec la rapidité d’un cheval emporté. Cette course, pourtant, ne présente aucun danger, pourvu qu’il y ait assez de profondeur dans le fleuve et que son lit ne soit pas semé de rocs.

Le 0 juin, de grand matin, j’envoyai un de mes Cosaques à Bratskoi, avec la lettre ouverte du gouverneur général, pour avoir huit hommes de supplément; le pilote de Fadunskoi, vieillard vénérable et doux, aux cheveux tout blancs, nous rejoignit, et nous continuâmes notre voyage. A neuf heures et quart, nous passâmes Pocliméliê, et, une heure plus tard, Pianoi, avec les cérémonies que je viens de décrire. Depuis Bratskoi, la contrée était fort pittoresque. Des deux côtés du fleuve les roches, presque perpendiculaires, étaient couvertes, à leur sommet, de beaux pins; on voyait même quelques-uns de ces arbres sur les précipices. A dix heures et demie, nous entrevîmes Buyk, ou le bœuf; cette chute étant dangereuse à cause de deux rochers entre lesquels il faut naviguer, le pilote voulut les éviter en lançant la barque dans un bras formé par le fleuve; mais il n’y avait pas assez d’eau, et nous nous trouvâmes tout d’un coup à sec. Le vent soufflait vio-

* At age KjelkeüaUie veut dire : sc placer sur un petit traîneau bas, et se laisser glisser du haut en bas d’une jiente plus ou moins rapide.

lemmenl du nord, et la barque, placée de côté, donnait prise à l’orage qui la cloua sur le bas-fond. Je ne compris pas comment nous pourrions sortir de cette mauvaise situation, les forces humaines ne comptant pour rien quand il faut lutter contre le courant. Mais un pêcheur du voisinage vint à notre secours. Il nous donna le conseil de faire descendre tout l’équipage à terre, sur une petite ile d’où on pouvait tirer le bâtiment avec un câble. Une heure après, nous étions à flot et nous arrivâmes dans le voisinage du quatrième porog pitditn (la chute par excellence). D’abord la barque s’arrêta au-dessous d’une roche sur le côté gauche du fleuve. Le patron et le pilote déclarèrent que ce porog était très-périlleux, en raison de deux grandes pierres très-rapprochées entre lesquelles on devait nécessairemant passer. 11 fallait un temps calme pour les apercevoir, et le vent était contraire. Vers le soir, je perdis patience en voyant notre halte se prolonger, et je grondai le patronj il me répondit laconiquement que, le temps fùt-il meilleur, il ne pourrait avancer parce que l’eau était trop basse dans le padiin; qu’elle ne commençait à monter qu’au mois de juillet, et qu’à cette époque seulement les barques marchandes s’aventuraient dans ce dangereux passage. Il y a quatre ou cinq ans, un Prolmlscliik (intendant de marchand) était arrivé au padùn dans le mois de juin avec une cargaison de quatre cents livres de farine, et, après s’être arrêté pendant huit jours sous la roche même où nous nous trouvions, afin d’attendre un temps propice, il avait intimé

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l’ordre d’avancer à tous risques. On obéit : la barque donna sur un bas-fond et se brisa; la farine fut perdue, et l’équipage, composé de quinze hoinines, réussit avec peine à se sauver. Cet argument me ferma la bouche.

Le dimanche, 7 juin, je me sentis fortifié par un bon sommeil et très-bien portant ; les deux jours précédents, je m’étais fatigué en calculant dans ma petite cabine quelques observations astronomiques, et, par ce travail, ajouté à la privation de repos, je m’étais mis dans un état nerveux. Je m’occupai sérieusement de calculs jusqu’à midi, et, après le déjeuner, je montai sur la roche au-dessous de laquelle la barque avait mouillé. Je marchai vers le nord, le long du fleuve, dans une forêt verte, composée d’un mélange de bouleaux, de pins et de cèdres, promenade toute charmante dont j’ai conservé un doux souvenir. De ce plateau élevé on avait une vue très-étendue sur le padnn blanc d’écume, dont on entendait le fracas; après avoir fait une course de trois à quatre verstes, j’arrivai à un endroit où les rives du fleuve prennent une direction occidentale et forment un bassin ressemblant à un petit lac, au milieu duquel une petite île attire les regards. Sur le penchant de la colline qui descend vers la partie intérieure de la baie, se trouve le village riant de Padunskoi, entouré de groupes d’arbres de pousse nouvelle. L’île était également couverte d’un frais tapis de verdure, ornée de feuillages variés, rafraîchis par la pluie de la veille et éclairés par un

VOYAGE EN SinÉiUE.

beau soleil d’après-midi, sous un ciel bleu. Le profond silence de celle solitude était de temps en temps interrompu par une sorte de vipère à plusieurs couleurs, qui s’enfuyait à mon approche avec un bruit rauque, au travers des feuilles mortes de l’année précédente. Pendant cette excursion toute romantique, mon imagination s’élança vers la patrie, et me reporta au paisible asile qui renferme les êtres qui me sont les plus chers. J’étais dans un de ces moments où la beauté calme et la grandeur de la nature ôtent à notre douleur tout ce qu’elle a d’aigu cl la transforment en une tristesse pleine de charme, au milieu de laquelle on jiourrait s’écrier : « Que la vie est belle! » Sur le chemin de retour je pris une fleur bleu-violet, en forme de cloche, qui m’était inconnue, comme souvenir de cette contrée et de la disposition d’esprit où j’étais avant notre descente du padùn, et je l’envoyai plus tard dans une lettre à ma famille.

On brûle ici l’herbe qui croit sous les arbres, afm d’avoir, l’année suivante, une végétation plus forte. La roche était recouverte de terre franche et d’un sable fin et rougeâtre, offrant çà et là de petits cristaux de quartz et de mica. J’eus l’idée que ce sable contenait également de la poudre d’or, à cause de sa ressemblance complète avec celui de l’Oural. La roche présentait, dans une étendue de plusieurs verstes, une muraille perpendicidairc du côté du fleuve, avec des couches hoiizontales de grès, et d’autres substances

VOYAGE EN SIIÎÉIUE.

friables, peut-être de l’argile. Ce lit du fleuve serait sans nul doute intéressant de tous points pour le minéralogiste et le géologue, car scs bords renferment une immense quantité de petits galets polis, spécimen de la richesse minérale de la contrée du Baïkal ; des agates d’un blanc de lait, larges comme des œufs d’autruche, des pierres rayées de toutes couleurs avec des veines de différentes nuances, congloméi'ats de l'aspect le plus singulier; je lis souvent, pendant ce voyage, des courses le long d('s rives du tleuvc, pour contempler ces produits naturels si variés, en regrettant de ne pouvoir porter un jugement éclairé sur leur valeur scientiliquc.

A mon retour à la barque, on me dit (pie les doux pilotes croyaient que nous pouvions tenter un essai dans le padtïn. J’entrai dans ma cellule, emballai mes instruments dans leurs caisses, mis un paquet d’environ six cents roubles dans ma poche de côté, et m’armai d’ un TœUckniv^ de Kongsberg, afin d’avoir, en cas de malheur, un outil pour me rattacher à (pielque planche; mais je fus interrompu dans ces occupations par Gustave, qui me rapporta que le vieux jiilote ne voulait pas se mettre à la besogne avant d’avoir reçu la bénédiction du monsieur. Ne sachant, pas plus que Gustave, comment m’y prendre, je lis enfin, de la main, le signe de la croix sur son front, et il s’en montra satisfait. Les hommes demandèrent à Gustave de leur donner

* Ün (.•oule.m di; [luctic iiorvi'yien ayanl i;nc giiliie.

une bougie, qu’ils voulurent allumer devant l’obras, mais nous n’avions plus le temps de leur en trouver une. Nous étions déjà en route ; le vieux pilote à cheveux blancs était à sa place près de la proue, et, se tenant de la main gauche à une corde, il élevait, de la droite, mon essuie-main tordu, en guise de signal. Le pécheur, qui nous avait été d’un si grand secours pour nous sauver des bas-fonds la veille, tantôt grimpait sur le toit du hangar, afin de mieux exercer sa surveillance, tantôt se glissait près du Papov, chargé à l’arrière du service de la longue rame. L’équipage lit la prière habituelle. Muets, attentifs, ayant encore présent à la pensée le sort de ce Prokastschik dans une circonstance semblable, nous approchions de la cataracte; nous franchîmes bientôt la première ligne de vagues aux sommets blanchissants; nous commençâmes à éprouver un léger balancement, ensuite la course devint rapide. A ce moment le soleil était dans toute sa pureté, la partie inférieure de son disque disparaissait déjà derrière la roche; la lune, cinq jours après sa conjonction, se présentait un peu plus haut en forme de croissant.

Quelques instants encore, et la barque heurte contre les rocs du fond; elle s’arrête au milieu d’une violente ondulation ; l’angoisse est générale. Les vagues se ruent impétueusement sur ce corps immobile qui leur fait obstacle; le Popov crie : « Ramez, ramez fortement ! » On obéit, le courant nous aide et nous avançons un peu : crac, encore le même choc; la barque reste en place, puis reprend sa

VOYAGE E^' SIBÉRIE

course, et, après une nouvelle halte, se trouve lancée pour la troisième fois avec la plus grande ra])idité. Au moment le plus dangereu.v, une altercation s’élève entre le vieux pilote et le pécheur; l’un veut aller à droite et l’autre à gauche. La situation est pour nous des plus alarmantes. Enlin le pécheur court près du vieillard, lui crie quelque chose, et, revenant vers moi (j’étais avec Schmerka dans le voisinage de la proue), il me montre du doigt, avec un visage rayonnant, le premier bloc de pierre noire qui disparait à notre droite; nous voyons l’autre sur la gauche, bien au-dessus des flots, et nous le dépassons bientôt. Le bon vieillard descend alors de la proue; jusque-là, nous avions été frappés de la pâleur de son visage : son front se couvre d’une vive rougeur. Il s’approche .de moi, essuie la sueur qui l’inonde et les larmes qui obscurcissent ses yeux avec l’cssuie-main qui lui sert de signal, et nous adresse ses félicitations. « Sldva lebà Boga » s’entend de tous côtés : la joie est générale.

J’avais remarqué que Schmerka tremblait au moment décisif; je le lui dis, et il me rendit la pareille en observant que j’avais été fort pâle. Je le crois bien; c’était une scène grandiose, rendue solennelle et imposante par les longs préparatifs qui l’avaient précédée et par la ré|)utation de cette cataracte. Nul homme ne reste indifférent en face d’un grand danger; l’attention, violemment tendue par toutes les conditions extérieures, fait refluer le sang vers le cœur. Tout ce que l’on peut exiger, c’est du sang-

VOYAGE EN SlBÉillE.

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