CHAPITRE V
Départ de Tobolsk. — Ivnn Schbu. — Course difficile an cœur d'un hiver sibérien. — Honneurs importun-'^ à KoijTan. — Emliircisscmcnt et Iwnbomie des paysans sibériens. — Accidents inalbeureux. — Séjour à Tomsk et description du ménage d'un marchand siliéricn. — Séjour à Krasnoiarsk. — Le gouverneur Slcpanofl*. — Schigcniunc. — Grand froid. — Nielsen en danger de mort.
Nous quittâmes Tobolsk le 12 décembre, en partant directement de la maison de notre ami Hirsch, après avoir diné avec tontes les personnes qui nous étaient chères dans cette ville. Notre nouveau domestique, Schlau, qui, certes, n’avait pas été exilé pour scs vertus, nous donna, dans le cours du voyage, différentes preuves assez désagréables de ce que son nom Schlau (rusé) pouvait faire présager. Il eut l’idée de mettre un uniforme de sous-officier cosaque : frac bleu avec des galons d’argent au collet. M. Due lui prêta un sabre. Avec ce costume, il se fit singulièrement respecter par les paysans, et il se sentit parfaitement heureux dans sa nouvelle position. « Früher, dit-il à M. Due, liatle ich nur cm Golt und ein llemd; jelzl liube ich drei Hcmdc und bin gut geklcidct; das habc ich incincn güligsten Hcrrcn zu dan-
ken Il ferait bien le tour du inonde avec nous afin de sortir de la Sibérie, » ajouta-t-il. Nous ne pûmes cependant pas lui rendre ce service. Ayant vécu plusieurs années dans celle contrée, il était instruit de tout ce qu’il y avait à faire, et il sut toujours se tirer d’embarras en un clin d’œil. Arrivant le soir à quelque village pour y passer la nuit, il demandait aussitôt le dcsülnik‘, par lequel il se faisait indiquer le meilleur logement de l’endroit.
De cette manière, nous eûmes toujours le logis occupé par le juge pendant ses voyages, c’est-à-dire une chambre propre et bien chauffée. Il demandait de plus au desiilnik du gibier, des poules et autres articles que ce fonctionnaire est obligé de fournir pour de l’argent. Dans la ebambre des paysans, il régnait en maitré, rôtissant et cuisant. Chaque matin il nous servait un déjeuner chaud, dos gelinottes rôties ou un ragoût, parfois du bouillon. Notre domestique norvégien Nielsen faisait du café ou du thé. Les prix des vivres n’étaient rien, comparés aux nôtres : une pouh* coûtait cinquante kopeks, une livre de beurre trente kopeks. Cette transition subite du rôle de paysan sibérien au rang de domestique; de la dégoûtante pelisse de mouton à l’unifoiine do sous-officier cosacpie à galons d’argent faux; de l’uniipie chemi.se sale et en lambeau à
' Autrefois, <lit-il à M. Due, je n’ovais qu’un Dieu et uue clieiuise; à présent, j’ai trois elicinisc.s et suis Dieu vêtu ; je dois cela h mes Iwiis iiiaitris.
^ Clief de village ayant dix paysans sous scs ordres.
VOYAOE EX SIBÉRIE.
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I rois bellos cliomisos blanches; de la exniditioii d’ol)éir et d’ôtre rossé à celle de, commander et de rosser à son tour (car un sous-ofricier cosaque est nu grand personnage parmi les paysans russes), mit au grand jour queb|ues-unes de ses mauvaises qualités : la vanité et l’air de bravade. Dans les villages, il se permettait des mensonges incroyables. De M. Due, il lit un lieutenant général; de moi, je ne sais quoi. Les paysans restaient le bonnet à la main devant lui et l’appelaient rasche vysoko-Blagorodiê (Votre Révérence), ou bien V’. Prevoschoditelstvo (Excellence). Je lui défendais sérieusement toutes ces rodomontades, disant que nos lettres ouvertes du ministre de l’intérieur, le général Zacbrexvsky, suflisaient pour nous faire trouver les secours nécessaires; que notre rang était assez élevé jiour nous, et que je ne voulais pas voir mon nom souillé par ses fanfaronnades. Ne voyant aucun résultat de mes réprimandes, je le menaçai de diminuer de beaucoup son pourboire et de lui donner un certificat défavorable quand il quitterait notre service. D parut enlin comprendre.
En Russie, on attelle toujours, comme je l’ai déjà <lit, trois chevaux devant la voiture, l’iin à côté de l’autre; le plus vigoureux est placé dans le brancard au milieu, ceux des côtés tirent avec des cordes. C’est ce qu’on appelle un troiha (attelage de trois). Si la voiture est lourde et les chemins mauvais, on ajoute, deux autres chevaux au devant des jiremicrs. La neige ayant une profondeur d’une aune et nos lourdes voitures sur des traîneaux bas
VOYAGE E.\ SIBÉRIE
et grossiers les faisant enfoncer, précisément comme le ferait un Snceplov (charrue de neige), les paysans attelèrentseplchevaux, et, plus tard, neuf. Devant le troika, deux chevaux avec courrier; devant ceu.x-ci, encore deux chevaux sans courrier, etenfindeux avec courrier. Dans un certain village, Icvybornij ou maire nous envoya en grande hâte un attelage de dix-huil chevaux (la station ayant une longueur de trente-cinq verstes et les routes étant détestables), avec l’ordre d’arrêter à mi-chemin, afin de relayer de nouveau. Il avait Ini-mèmc l’intention de se jeter sur un cheval et de faire les trente-cinq verstes jusqu’à la station voisine, afin d’y organiser le service pour nous. Nous lui finies cependant savoir qu’ayant l’intention de passer la nuit à la station, il ne devait pas se donner cette peine. Au relais, nous trouvâmes dix-huit chevaux frais; on prit, en outre, quatre des jilus vigoureux de notre voiture pour les atteler au char de transport, qui, de cette manière, eut treize chevaux avec trois courriers. C’était bien le spectacle le plus bizarre, et ce troupeau de bêtes jiroduisant une confusion à n’en pas finir, nous donnâmes l’ordre d’en dételer quatre. Si le passe-port dit que l’on doit avoir trois chevaux, on ne paye que pour un troika, même si les paysans, par suite des difficultés que présente la route, jugent nécessaire d’en prendre neuf. On paye en Sibérie, poiu‘ un troika, quinze kopeks par verste, et cent cinquante kopeks pour dix verstes. Si, au lieu d’avoir trois chevaux, on en a neuf, le prix devient fabuleux. Le paysan cocher
n’a pas de pourboire; il eu est de meme des courriers, qui sont, en général, de tout jeunes garçons. Les habitants des contrées éloignées des villes se faisaient cependant la guerre pour avoir notre clientèle, tant l’argent est rare; d’ailleurs, p(‘iidant l’iiiver, le paysan n’a aucun emploi de scs chevaux. Il cultive, l’été, une certaine quantité de blé et de foin suflisante pour ses besoins; mais, ne pouvant rien vendre, il ne gagne quelque chose qu’avec ses bètes. Chaque individu peut ensemencer le morceau de terre qu’il lui plaît et couper l’herbe où cela lui convient; par cette raison, les paysans nourrissent beaucoup de chevaux et de bétail. Dans le gouvernement de lenisei.sk, quelques individus possédaient des troupeaux de cent chevaux. Les victuailles sont regardées pour rien par le paysan, et il ne fait jamais payer ce que l’on consomme dans sa maison. Une paysanne bavarde, qui nous avait régalés avec beaucoup de bonne volonté, nous expliqua très-éloquemment quelques mauvaises gravures en bols représentant diverses scènes de l’iiistoirc sainte, et de plus ses obras. Sa mère avait été consacrée le jour de scs noces par une obras qui se composait, à cette époque, de plusieurs plaques ou ailes. Elle avait eu cinq filles, et Yobras avait dù être partagée entre elles; au.ssi notre hôtesse n’en avait-elle qu’une feuille. Nous savions que ces braves gens n’accepteraient rien pour leur hospitalité, mais que, si l’on désirait montrer sa reconnaissance, on pouvait jeter quelques kopeksdevantl’oftras, en disant que c’était pour acheter des bougies, et qu’on éprou-
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vaitrarcmentunrcfus.Ducoffnlàlafcmmeunepctite pièce (l’argent pour des bougies; elle répondit cependant qu’elle n’était pas embarrassée de s’en procurer, et elle ne prit cette pièce qu’après s’ètre fait beaucoup prier. « Ce sera pour ma lillc, » dit-elle. Nielsen raconta qu’étant entré par hasard après nous, il avait vu {[u’clle montrait la ])ièce d’argent à une voisine en fiiisant une longue histoire sur la manière dont elle l’avait acquise.
Partout sur notre route, même dans les villages, l’ordre du gouvernement relativement à notre voyage était connu d’avance par le soin des gouverneurs. Cette circonstance, jointe aux lettres ouvertes du ministre de l’intérieur et du gouverneur général de Tobolsk Williaminoff, contribua à la solennité de notre réception. Parfois les scènes les plus amusanbîs avaient lieu. Entrant un jour dans la maison d’un garde de poste, ce digne homme courut revêtir son uniforme, s’arma d’un sabre, et se colla contre le mur, roidc et immobile comme si son corps eût été traversé d’une flèche; la main gauche sur le pommeau de son arme, la droite sur sa cuisse, et n’osant presque pas respirer. Après avoir joui de ce spectacle un quart d’heure, j’en eus bien assez; mais comme je ne pouvais faire entendre à cet homme que ces honneui’s étaient de trop pour nous, il a dû prendre mon sibmee pour la fierté du grand seigneur et pour un dédain naturel de son humble personnage.
Le "27 décembre, nous étions le soir à Kolyvan, qui n’avait obtenu le privilège de ville marchande que
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depuis (piatrc ans. Jean courut, comme toujours, chez le maire, avec notre lettre ouverte, demandant un logement. On nous indiqua la plus belle maison de l’endroit. En pénétrant dans la cour nous aperçûmes trois bougies placées déjà sur la balustrade, et, un instant après, une servante accourait avec la quatrième.
Je dis en souriant à Due : « A’oilà les cérémonies qui commencent. » Nous trouvâmes trois jolis appartements avec trois bougies sur chaque table. La maîtresse de la maison s’était enfuie, et elle resta toute la nuit blottie dans la cuisine, afin de nous laisser la jouissance des thambres sans exception; une seule fois elle hasarda un regard à travers une porte. A peine avions-nous épuisé nos plaisanteries sur cette réception pompeuse, qu’un homme d’une cinquantaine d’années se présenta majestueusement, avec un uniforme trop large en certains endroits et trop étroit sur d’autres, bottes vernies faisant de nombreux plis, chapeau à cornes gris-noir sous le bras, etc.; il nous fit une profonde révérence, et s’annonça en qualité de Dvoremki Sassidatcl ou assesseur du barreau inférieur. Nous avions jeté nos pelisses, mais conservé les bottes de renne qui nous montaient jusqu’aux cuisses, et, dans ce costume peu élégant, il fallut donner audience. La conversation subissait de longues pauses. Enfin, notre interlocuteur eut assez de bon sens pour se retirer. Je dis à Due : «Mais c’est insupportable qu’on n’ait pas le temps de tirer ses bottes avant que
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ces pauvres gens, avec leur politesse outrée, n’accoureiit pour faire preuve de leur respect. » Tout cela me rappelle la comédie de Kotzebue « Kriiliwinkcl. » A peine ai-je prononcé ces mots, que je vois un nouveau personnage se glissera travers la porte. Il y reste roidc et tout d’une pièce, sans souffler mot. « Voilà que le diable nous envoie un nouvel ennui! » m’écriai-je. Due entre dans la chambre voisine et je le suis comme si la chose ne nous regardait pas. De temps en temps je lance un regard de coté afin de savoir ce (juc fait notre homme. Que vois- je? un troisième individu en uniforme pénètre dans l’appartement, le chapeau à cornes sous le bras. L’armée étant devenue de la force de deux hommes, eut le courage de marcher sur nous. Nous étions encore dans nos hottes de renne, et nous avions plutôt l’air de compagnons artisans, que de grands seigneurs donnant une audience. Le plus âgé s’annonça comme le Gorodniischi ou préfet de la ville ; l’autre, qui était passablement gris, en qualité de secrétaire. Ivan fut appelé pour servir d’interprète. Dans son impatience. Duc lui cric en allemand: « Est-ce toi qui nous jettes tout ce monde à la tête? » Ski (non), bégaya l’ivrogne, qui par hasard comprenait l’allemand sans pouvoir le parler). Ils ne furent pas, du reste, le moins du monde impressionnés par cette réception cavalière, et nous eûmes encore l’agrément de leur présence une bonne demiheure. Les pauses furent nombreuses et prolongées; quelquefois nous entrions dans l’autre chambre en
les plantant là, ou nous nous promonions les inains^ derrière le dos, et le visage désespéré, le tout en vain. Le respect était trop grand, ils n’osaient faire le premier pas pour s’en aller. Enfin, le secrélair(^ tira Ivan au dehors; il lui confia ipi’il s’était un peu grisé, mais que c’était une plus longue affaire de sortir de cet intéressant état que de mettre l’uniforme et de présenter ses civilités, comme c’était son devoir. L’intention avait été bonne : il voulait nous offrir toutes sortes de services et nous procurer un souper introuvable sans lui dans cette petite ville. Quand Ivan rentra avec ce grand secret, nous adressâmes nos remerciments au pauvre diable, avec l’assurance que nous n’avions besoin de rien, e.xceplé de repos, et que nous avions nous-mêmes tout ce qu’il nous fallait. C’est en effet une chose désolante que de recevoir des hommages de personnes dont on ne comprend pas la langue ; on ne peut les remercier comme on devrait le faire; on parait manquer à la politesse la plus ordinaire. .Vprès la sortie de ces braves gens, nous éclatâmes de rire, et courûmes fermer la porte à clef. Nouvelle raillerie du sort! lu» messager des autorités de la ville nous arrive; on veut nous donner une garde d’honneur pour nos personnes et une garde militaire pour nos équipages. Malgré notre refus formel, nous trouvâmes un satellite devant notre porte, une longue hallebarde au bras, et une sentinelle se promenant autour des voitures dans la cour. Leur nuit dut être rude, car un véritable ouragan éclata, avec de la neige et un froid de
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vingt degrés, de sorte (ine nous ne jiùmcs avoir le lendemain matin les chevaux commandés; les paysans ne se hasardaient pas au delà de leur porter il fallut attendre jusqu’à midi.
Ivan nous raconta (jue les trois visiteurs formaient tout le personnel des fonctionnaires de la ville, et, quoiqu’il eût bien vu que leurs politesses nous étaient insupportables, il se trouvait grandi de plusieurs coudées, en songeant qu’il servait des maîtres dignes de pareilles attentions. Si je ne me trompe, ce fut le même jour qu’un homme, également en uniforme, nous présenta avec force révérences une supplique adressée à Son Excellence le gouverneur général, qui était attendu dans ces contrées. Nous tâchâmes de lui faire comprendre que nous étions dos étrangers et des particuliers, et, prenant précisément du thé, nous lui en offrîmes une tasse; il nous fut impossible de la lui faire accepter. Plus tard nous apprîmes que cet homme descendait d’un ])rince tartare, et qu’il était préfet de police de cam|iagnc.
En arrivant à un village, on fait d’abord, comme je l’ai déjà observé, demander le Dcsalnil;, afin d’avoir un logement et une garde pourles voitures. Ici, où on n’avait ni cour fermée ni remises, et où les voitures, par conséquent, restaient la nuit au milieu delà rue, tout le village était responsable de ce qui iiouvait se perdre, et il était pins commode de les faire surveiller par des sentinelles. On n’en retire que ce dont on a besoin pour la nuit, ce qui est un grand soulagement. Quand le froid montait à vingt-sept ou trente degrés.
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nous trouvions fort dur le sort de ces pauvres gens; mais ils s’en moquent bien. Si le froid devient par trop pénétrant, ils allument dans la rue un feu de bois de bouleau, et se couchent sur l’estomac, la tète vers le feu, bavardant entre eux, tandis que la neige chante et sifile sous leurs pieds; et ils ne reçoivent pas même un pourboire, après une pareille fatigue : si on leur donne un sloo/" (demi-pinte d’eau-devie), ils sont ravis. La santé de fer des paysans sibériens est, en effet, merveilleuse. Outre la chemise et une culotte mince, ils portent une pelisse de mouton, les poils en dedans : avec ce vêtement, ils bravent nn froid de trente à trente-cinq degrés. Dans leurs chambres, ils ont une chaleur étouffante, mais ils en sortent par les plus grandes gelées, et rentrent sans éprouver le moindre effet nuisible. Les femmes vont, l’hiver comme l’été, le haut du corps couvert seulement d’une chemise, avec un léger jupon de toile, et les pieds nus. Si elles restent dehors quelque temps, elles mettent une jaquette de peau et se chaussent de souliers; pour une course rapide, elles gardent le costume qu’elles ont dans la maison et se promènent pieds nus sur la neige. En nous rendant à Kolyvan, nous arrivâmes un soir à une gentille maisonnette de paysans, où tout témoignait d’une certaine aisance. Un grand lit était entouré xle rideaux blancs tout frais attachés au plafond au moyen de minces perches de bois. La chambre étant un peu froide, la femme alla chercher dubois; elle avait une véritable taille de Junon
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avec une jolie ligure d’eiifaut, et paraissait n’avoir (jue vingt ans. La chemise, qu’au commencement je pris pour son unique vêtement, montait jusqu’au cou {comme celle de la juive baptisée à Tobolsk), avec de longues manches descendant jusqu’au poignet. Je remarquai, plus tard, qu’elle portait aussi un jupon blanc serré sur la taille par une ceinture assez large j la jupe avait beaucoup d’ampleur et était cousue à la ceinture avec des fronces légères, de sorte qu’elle retombait loin du corps chaque fois que la jeune femme s’inclinait. Tout en elle était blanc comme la neige, car c’était Prasdnih (fête de saint). Deu.v bretelles étaient boutonnées à la ceinture et sur le dos, et, se réunissant sur la poitrine, pouvaient bien passer pour un petit corsage. Quand les femmes travaillent, la manche de chemise, trèsbouffante, est retroussée au-dessus du coude. Notre hôtesse avait souvent quelque besogne à faire dans notre appartement, tantôt pour soigner le feu, tantôt pour savoir si nous n’avions besoin de rien, et elle était si gracieuse dans tout ce qu’elle faisait, que je regrettai bien, le lendemain de notre départ, de n’avoir pu lui dire un mot de leconuaissancc. Môme nos domesti(jues, qui logeaient dans la chambi e de la famille, ne tarissaient pas sur sa bonté. Dans son mince costume, elle traversait le matin, pieds nus, une grande cour couverte de neige, afin de nous chercher du bois et des gelinottes de son garde-manger.
Et ce ne fut certes pas là l’unique femme char-
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mante que nous rencontrâmes. Les Sibériens ont la réputation d’être les plus beaux sujets de la Russie, et, pour ma part, je trouve que c’est parfaitement vrai. C’est une race innocente, bonne, enfantine, gentille, pleine de bon sens et d’une santé de fer, n’ayant pas l’ombre de la cupidité juive qui distingue le paysan russe européen, et sc montrant au contraire l’hospitalité incarnée. A quoi servirait l’argent à ces braves gens? Ils ont autant de terrain qu’ils veulent en cultiver, et la teri-e leur donne leurs vêtements et leur nourriture. Ils ne peuvent ni vendre ni acheter, aucun marché ne se trouvant à leur portée. La corruption et le raffînement des villes leur restent inconnus. Ils sont d’une propreté exquise; leurs chambres sont littéralement ratissées. Avec de grands couteaux, ils grattent planchers, parois, fenêtres, bancs, etc., qui ont ainsi toujoiu’s l’air neuf. De là un phénomène ipii m’était inexplicable : les bancs, les escaliers, etc., ont des raies ondoyantes, à plomb sur les fibres ligneuses, comme si le bois n’était pas raboté. Aux endroits moins durs, le couteau pénètre plus profondément, et, une fois une raie produite, elle se creuse de plus en plus par ce procédé journalier, comme la surface d’un chemin d’hiver très-fréquenté. S’ils ne préfèrent pas laver leur escalier et leurs meubles, c’est que l’eau gèle à l’instant par le grand froid, et que le bois resterait couvert d’une couche de glace, sans devenir propre; la famille dormant dans la même chambre, toute cette humidité serait fort
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malsaine pour les enfaiils, d’aiUant plus que le tuyau du poêle, que l’on ne chauffe que le malin, reste fermé toute la journée, de sorte que la vapeur ne trouverait pas d’issue. Ilornines et fennnes rayonnent de propreté. La chambre de bain, (jui se trouve dans chaque ménage, est souvent mise à contribution, et l’on ne voit que des peaux blanches et des visages frais. Tout ce qu’en a dit le piéton anglais, le capitaine Cochrane, dans ses récits de voyage, est tout à fait exact. Par une lettre de l’amiral, baron Wrangel, que j’avais rencontré à Saiiil-Pélersbourg, et plus tard à Tomsk, sur le point de se rendre en qualité de gouverneur à Silka sur la cote nordouest de l’Amérique, j’apprends que cet état d’innocence a presque dis|)aru de la Sibérie depuis qu’on y a introduit le lavage de l’or : Auri sacra famés !
Le 28 décembre, nous quittâmes Kolyvan et fîmes, avec beaucoup de peine, dans la profonde neige, deux traites de vingt et de dix-huit verstes, jusqu’au village dcDubrova, où nous restâmes presque prisonniers au milieu d’amas de glaces. Après une querelle avec le Dcscitnik, qui finit par nous céder une poule pour notre souper, nous pûmes enlin goûter lin peu de repos. Il fut interrompu jiar des cris d’alarme; la maison était eu feu; l’appartement se remplit en un instant d’une foule de personnes. Deux éténemeiits tragiques signalèrent notre pénible course dos deux jours suivants à travers des masses de neige. On avait attelé cinq chevaux de-
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vant la voilure au lieu du Iroika ordinaire, et, devant ces cinq chevaux, plusieurs autres paires de hèles avec coureurs, le chemin étant fort étroit et la neige amoncelée des deux côtés. Je remarquai qu’un petit cheval du premier attelage, brun, bien nourri, commouçail à se jeter tantôt à droite, tantôt à gauche ; tout à coup il tombe sur scs genoux et roule par terre, ^'ous arrêtons. Les paysans accourent et coupent une oreille au pauvre animal; voyant que le sang ne coule pas, ils le déclarent perdu, le détellent cl le traînent, par la crinière et par la (pieue, à une vingtaine de pas du chemin; puis ils le laissent là et continuent leur route. Il y avait dix minutes que ce cheval trottait, en apparence vif et bien portant, et déjà il était mort. Le cocher n’était pas remonté sur son siège, qu’un corbeau planait au-de.ssus de la voiture et se précipitait sur l’animal chaud, peutêtre respirant encore. J’en devins tout triste. « Pauvre bête! pensais-je, jusqu’au dernier moment de ta vie tu l’es tourmentée pour faire avancer une entreprise dont tu ne te doutais seulement pas. Il est rare qu’uu homme se donne autant de peine pour un but qu’il voit et connail. La chaleur de la vie t’a-t-elle à peine abandonné, que déjà la main destructrice delà nature, planant sur toi, fait disparaître toute trace de ton existence; désormais personne ne se souviendra de toi ni du sillon que tu as tracé. Tu es tombée cependant sur le champ d’honneur,- au service de la science, dont tu n’avais pas la moindre idée. Ta mort a été plus belle (jue si tu avais suc-
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combé devant le lourd Obose (traîneau de transport) de quelque marchand barbu ou sous le fouet d’un postillon ivre. Je ne t’oublierai pas, moi, tant que je garderai dans mon cœur l’amour de la noble mission pour laquelle tu as péri. Puisses-tu être la première et la dernière victime sacrifiée pour une telle cause! »
Les gens ne nous avaient pas, cette fois, menés comme des fous, et nous ne les avions certes pas pressés. L’événement ne fit pas grande sensation. « C’était un accident, dirent-ils, que personne n’aurait pu prévenir. » Un pareil cheval, jeune et vigoureux, est estimé dix roubles. Nous déposâmes, à la station suivante, cinq roubles, comme un faible dédommagement, quoique innocents de la mort de l’animal, et personne ne fit mine de nous demander davantage.
Le lendemain matin, nous attendîmes une demiheure avant qu’Ivan nous eût rejoints avec le char de transport. Nous n’avions pas fait une course bien rapide, et les chemins étant fort bons, nous ne pouvions comprendre ce qui l’avait ainsi retardé. Enfin il arriva et nous raconta qu’un cheval avait fiiit un faux pas, que le courrier monté dessus, un gar(;on de sept ans, était tombé entre les jambes des autres bêtes et avait été relevé sans connaissance. Au bout de quelques instants, il avait cependant donné signe de vie. Il faisait un froid de vingt-cinq à vingt-sept degrés. Heureusement quelques paysans étaient venus du côté opposé; le garçon avait été enveloppé dans une couverture, couché sur leur traîneau et rccon-
VOYAGE EX SIBÉRIE
(luit chez ses parents. Quoique le fond de celte triste affaire n’en fût pas moins déplorable, j’étais content toutefois (jue l’enfiinl ne fût pas tombé devant nos yeux. Le spectacle du malbeur frappe l’imagination d’une manière doulourense lorsqu’on ne peut porter secours à celui cjui souffre. Les chevaux sibériens n’étant jamais ferrés, j’espérai que l’enfant s’était seulement évanoui jiar suite d’une forte pression d’un sabot de cheval sur sa tête ou sur sa poitrine car aucune lésion n'était visible d’après le récit d’Ivan, et, grâce à l’excellente nature des habitants de ce pays, il pouvait encore reprendre de la force et vivre. Ce n’était pas la première fois que pareille chose était arrivée; dans une autre circonstance, l’enfant, tombé de cboval, avait échappé aux sabots des autres hèles, et, crac, il .s’était de nouveau mis en selle sans mot dire, n’ayant pas éprouvé le moindre mal. C’est ordinairement le premier cheval qui fait le faux pas, et alors il faut que le courrier soit neuf fois heureux pour ne pas être écrasé, neuf bêtes se succédant derrière lui et passant toutes sur son corps. Les animaux se montrent cependant très-intelligents dans ces occasions, car ils font ce qu’ils peuvent pour éviter le patient étendu par terre.
Le 51 décembre, nous étions à Tomsk. Nous allâmes directement chez le préfet de la ville, et fûmes envoyés à une maison dont le propriétaire nous demanda d’abord qui nonsétions, puis il cxprimale désir d’être dispensé de notre présence. Le logement n’étant pas fort commode, nous nous résignâmes à être
conduits dans une autre maison, où nous ne pûmes être admis parce qu’elle était habitée par un officier de l’état-major. Je restai une heure dans la voiture, tandis que Due se rendait chez le chef de la police. Enfin un logement nous fut cédé dans la maison d’un marchand parti pour Kiachta, sur la frontière chinoise, au sud du lac Baïkal, pour y chercher des marchandises chinoises. Stepanida, sa femme, personne polie et affable, nous céda une jolie chambre et un corridor pour nos domestiques, o séjour à Tomsk commençait avec un froid de trente degrés; les deux première jours furent donnés aux préparatifs du voyage de M. Due, pour la petite ville de Narym, située à quatre cents verstes au nord-ouest de Tomsk, près de la rivière Obi, au delà du cinquante-huitième degré de latitude. Le 5 janvier il partit avec Ivan et les instruments magnétiques, dans un Povoske (traîneau) que notre hôtesse avait bien voulu lui prêter, et je restai là seul avec Nielsen. Dans toute la ville, il existait à peine un individu qui comprit l’allemand, et pas un qui eût une idée de ma langue; je jouais donc à peu près le rêde d’un sourd-muet. Je passai mon temps dans ma chambre, en ermite, à calculer mes observations et surtout à apprendre le ru.sse.
Ce qui suit pourra peut-être donner à mon lecteur une idée du ménage d’un bourgeois ou paysan sibérien. Dans la chambre de la famille, il y a un four servant à la fois à cuire le pain, à faire la cuisine et à chauffer l’appartement. Devant ce four se trouve
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iinc plaque, et au-dessus une hotte de cheminée. Le ^ ^roatin. de honiie heure, on allume un énorme bùdans ce four voûté; la flamme éteinte, on étend braise sur la plaque; la marmite de terre, dans
y. v;|aquelle on prépare le diner, et qui est en général ;pmplic d’eau, de viande crue coupée en petits ^^^™^^^^';!piorccaux et de choucroute, est poussée dans le four, dont une porte de bois ferme l’ouverture. La grande masse de pierre chauffée, et la braise sur la ^|^§^;;'^:plaque, tiennent l’appartement chaud jusqu’au Icn- ^ain matin. A midi on retire la marmite, et le diner ^^’est fait tout seul. Quand les paysans rentrent parle [4jfroid, souvent mouillés et transis, ils s’étendent, l’estomac sur le four attiédi, 'et, soulevant un peu la tète, font la conversation avec les autres habitants de la maison. Notre hôtesse avait une grande cuisine du tt côté opposé de la cour, avec un beau poêle anglais, Jjjmais elle n’en préparait pas moins ses repas dans le ^ four. Le plancher de la cuisine était couvert de tapis; aides et bancs étaient ratissés, et tellement blancs^ UC riiôtessc ne permit pas à Niclsen d’y nettoyer potre samavarr; on lui dit de le faire dans la cour. ïj'hôJcsse ayant découvert une fois qu’une goutte d’eau «tait tombée du samavarr dans le corridor devant , ina porte, la montra à Nielscn, qui reçut l’ordre îde le monter dorénavant dans un bassin, afin que pareil désordre n’eût plus lieu. 11 raconta qu’elle '.prenait ses repas dans la cuisine avec ses gens, et se 'j .|mettait souvent sur le four pour s’entretenir avec eux. n salon formait un singulier contraste avec cette
VOYAGE EN SlBÉlilE
simplicité de mœurs : il y avait des meubles eu noyer et deux magnifiques glaces d’un seul morceau, allant du plafond à une petite distance du plancher, et dont la paire avait coûté cent trente roubles. Les ohms étaient ornées de pierreries. Stepanida, notre bùtesse, entrait très-souvent dans ma chambre pour arranger le feu, et m’apportait quelquefois des gaufres, et un matin onze gelinottes, qu’elle m’avait achetées pour un rouble trente kopeks. Je tâchai alors de lui parler pour la remercier, et, après quelques essais malheureux, nous finîmes par nous comprendre. Nielsen, qui, en sa qualité de cuisinier, avait des rapports plus fréquents avec elle, réussit également à se faire entendre, mais plutôt par ses gestes que par un langage compréhensible, car il était encore moins fort que moi. Les Russes ont cependant, comme les Français, le talent de saisir le sens au premier mot, et leur bonhomie fait le reste. Un jour je demandai à cette excellente femme, en lui montrant le premiei' volume A’Ivanhoc, si elle ne voulait pas lire cet ouvrage; je lui dis que c’était un livre amusant. Elle le jeta de côté, en répondant qu’elle ne comprenait rien aux choses savantes. Je lui expliquai, par le titre, que ce livre était russe, mais elle ne voulut pas le prendre, ce qui me fit soupçonner qu’elle ne savait pas lire. Elle avait cependant un fils, Fictits, et une fille, Élisavetta, de huit à dix ans, qui s’occupaient de lecture et d’écriture, qu’elle regrettait peut-être de n’avoir pas apprises elle-même. Le fils avait une tablette en verre terne. Il plaçait un bel
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VOYAGE EN SIBÉIIIE.
exemple lithographié au-dessous, et dessinait avec un crayon sur le verre les grands caractères qui se voyaient à travei’s. La vie du marchand de ces contrées est un singulier mélange de magnificence et de simplicité. Quelque chose de sain et de vigoureux perce cependant partout.
Mais, quoique Stepanida ne fût pas forte sur les livres, elle n’en était que plus accomplie dans tout ce «jui concernait les choses pratiques. Le 5 janvier, six traîneaux de transport lui arrivèrent, chacun attelé de trois chevaux et chargé de dix-huit grandes caisses de thé lin cousu dans des peaux de chèvre. C’était son mari qui lui envoyait cette provision de Kiachta, prèsde la place de foire de Maimadschin. En deux heures elle expédia tout cela plus loin, vers Nischni Novgorod. La besogne faite, elle entra chez moi et me lit cadeau de quatre grosses pommes chinoises (Kilaiskii lahlohi, comme elle les appelait). Elles étaient passablement noires et dures comme des pierres, étant venues avec les caisses de thé de Kiachta, après avoir été exposées à un froid de trente degrés pendant deux mois. Sur son conseil, je les jetai dans de l’eau, et, lorsqu’un peu plus tard je les retirai dégelées, il se trouva que c’était une espèce de bergamote monstre d’une saveur et d’un jus exquis, une véritable monille-bouche. Le sud de l’Europe saurait à peine faire mûrir de semblables pommes. En Sibérie, les arbres ne produisent aucune espèce de fruits, non parce que la chaleur nécessaire manque, mais parce que l’hiver est si rude, que les ra-
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ci nés soufflant. Üii reçoit, par conséquent, tout ce que l’on consomme en ce genre, soit de la Bucliarie, soit de la Chine (appelée Kilai par les Russes).
Le 0 janvier, jour de Noël des Russes, Stepanida me surprit le matin et emporta la lampe dé Vobrax^ peut-être pareeque je lui avaisditque notre Noël était fini depuis douze jours; elle m’envoya tout de même des gaufres et d’autres gâteaux. Peu de tenq»» après, les popes firent leur entrée dans la maison, chantant le Goxpudi pomilio (Seigneur, ayez pitié de nous). Pour le diner, elle me régala de gruau de riz et de veau rôti, et, le soir, elle me donna de la bière. Le lendemain, vers midi, j’entendis de nouveau des voix de popes dans le salon, et, le soir, mon hôtesse eut une grande compagnie de dames pour le thé. Un monsieur avait apporté une boite française qui, au moyen d’un ressort, faisait entendre des aii's de musique, et ces sons harmonieux réjouirent la société. Je fêtai donc la Noël deux fois cette année; notre lulegrüd prolcstant (du riz cuit dans du lait) avait été mangé dans une maison de paysans avant l’arrivée à Tornsk, surtout à cau.se de Nielsen, qui, sans cela, eût trouvé que nous faisions une Noël de païens.
M. Due revint de Narym le 12 janvier, apportant diverses curiosités, entre autres quelques jH\aux de zibelines et deux dents màchelières avec une longue défense d’éléphant antédiluvien ou mammouth. Les denLs màchelières avaient la grosseur d’un morceau de fromage de plusicui^s livres. Toute la contrée, depuis l’Oural jusqu’à Krasnoiarsk, est tellement
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dépourvue de cailloux, que les habitants de cette zone, plus vaste que toute l’Europe, n’ont vu de leur vie une pierre naturelle. Ces dents, dont on trouve une grande quantité au bord des rivières, servent de plomb de filets aux pêcheurs qui habitent entre Tomsk et Nai yni.
Le lendemain, premier jour de l’an, notre hôtesse reçut un déluge de moines bourrus; elle ouvrit la porte et les fit entrer chez nous pour voir et admirer nos instruments. Les femmes portent un voile blanc sur la figure. Il n’y a ici d’autres masques que ceux qu’on confectionne soi-même avec du papier. Le 15 janvier, nous fîmes nos adieux à notre bonne hôtesse; en la remerciant de sa franche hospitalité, nous lui baisâmes la main et nous eûmes, en revanche, un baiser sur la joue. Pendant que nous faisions nos apprêts, elle ouvrit 1a porte entre le grand salon et notre chambre, et se plaça sur le seuil, la tête appuyée contre le poteau, regardant, muette, sérieuse et immobile, peut-être avec un léger sentiment de tristesse, nos derniers mouvements dans sa maison. La visite de deux voyageurs européens, recommandés comme nous l’étions parle gouvernement, devait être un grand événement dans la vie de la femme d’un marchand sibérien. Nielsen, appelé ici André Ivanovitsch, resta le dernier dans la chambre; en lui donnant la main, elle lui montra du doigt le plancher tout crotté, et lui fit comprendre qu’elle aurait beaucoup à faire pour rendre à l’appartement son lustre habituel. Ce
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fidèle domestique était un peu ému de cette séparation, car il était bien vu de Stepanida, dont les domestiques l’avait assisté de toutes manières. Due remarqua, comme moi, qu’avec son air sérieux Stepanida paraissait vraiment belle; à ce frais visage il ne manquait, pour faire naître la sympathie, que le frémissement de ràme. Elle jeta vite sa mante fourrée sur ses épaules et courut sur la balustrade, afin de nous voir encore en voiture. Nos dents de inammoutb, et plusieurs autres objets, furent déposés chez elle jusqu’à notre retour.
Le 18 janvier, jour de la fêle des Rois en Russie, nous étions vers midi dans la maison d’un paysan qui nous reçut avec beaucoup de cordialité; le repas était préparé pour toute la famille; il nous invita à y prendi e part. D’abord il y eut un pnrog ou pâté de poisson, puis un potage avec des petits morceaux de porc et de chou, une oie rôtie, et enfin des beignets avec de la viande hachée; la bière ne manquait pas. €es bonnes gens ne voulurent rien accepter de nous, et ils nous adressèrent leur refrain habituel : « Que le .Seigneur vous donne un heureux voyage. » Le lendemain, nous étions à la petite ville d’Atschinsk, où le {u'éfet de police nous fil avoir promptement un logis chez un marchand du troisième corps de métier, qui nous servit un magnifique diner; mais il eut le bon sens de comprendre qu’il était plus poli de nous laisser seuls que de gêner par sa présence des hôtes «'■trangers qui ne parlaient pas sa langue. Dans l’après-midi, nous nous occupâmes de nos observations.
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A Atschiiisk commence le gouvernement de Icniseisk, qui renferme la Sibérie orientale, et nous nous en aperçûmes aussitôt, avec une vive satisfaction, car nous trouvâmes partout dos gens occupés à remplir les grands trous qui s'élaient faits dans la neige, de chaque côté de la route. Nous vîmes des pyramides de pierres cassées, destinées à l’amélioration des chemins d’été; mais ce qui nous réjouit le plus, ce fut de rencontrer les grandes stations éclairées de l’Ktat, où le voyageur peut avoir un appartement propre et bien chauflë, et commander en maître sans être troublé par le propriétaire de la maison. L<‘ voyage fut très agréable, car le ciel était serein, le froid modéré, et le paysage devint pittoresque au milieu d’une succession de collines et de forêts, c’est-à-dire à mesure que nous approchions de Krasnoiarsk; aux endroits où la neige était rare, les côtés des terrasses élevées et à plomb montraient déjà, à plusieurs verstes de la ville, une couleur rouge-brune tiès-prononcée; j’en conclus que le sol devait être ferrugineux et que nos instruments magnétiques indiqueraient à Krasnoiai’sk quelque inégalité. Je le dis à mon compagnon, et plus tard il fut manifeste que j’avais deviné juste. Kraxno signifie, en russe, « rouge, » et iarr, « bords de rivière escarpés; » de là le nom de la ville située sur la rive abrupte et rougeâtre de la rivière lenisei. Nous commencions à distinguer les hautes montagnes mongoles qui nous rappelaient la patrie.. Le 21 janvier, nous étions à Krasnoiarsk. Après avoir
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trouvé un logement, nous nous mîmes aussitôt à nos observations; elles étaient à peine achevées, que le préfet de police se présenta de la part de Son Excellence le gouverneur, pour nous offrir ses services; ce dignitaire désirait nous voir chez lui et nous fit demander si nous avions intention d’aller à Turuchansk, petite ville voisine do la rivière Icnisei, près du cercle polaire. Je répondis que je n’avais encore rien décidé à cet égard; que j’aurais bien voulu lui porter, le même soir, une lettre du ministreSperanskv de Saint-Pétersbourg; mais que, le ciel étant serein et le moment propice, nous avions dû commencer nos travaux, et que nous aurions l’honneur de lui présenter nos respects le lendemain. Nous y allâmes eit effet, et nous trouvâmes le gouverneur, Alexandre Petrovitsch Stepanoff, homme gai et aimable, de quarante-sept ans, dans son cabinet, entouré d’une quantité d’objets d’art et d’histoire naturelle; des minéraux, des animaux empaillés, le tout venant de son gouvernement; des vases chinois, de belles lampes en corne, etc. Sur la table, je vis un joli calendrier de poche. Je l’ouvris et lus avec étonnement le lilrem Almanach de Icnisei sk pour l'an 18 ..., par Ivan Pelrov, Krasnoiarsk, » orné d’une jolie vignette qui représentait un barde s’accompagnant sur la harpe avec un sphinx reposant sur le socle. Le livre contenait divers morceaux en prose par StepanolT, tels « qu’un voyage -de Krasnoiarsk à Kiachta, illustré d’une vue et d’un dessin représentant la divinité mongole Schigemune ; un aperçu des rapports physi-
([lies du cercle minusin, » et (juelques poésies; plusieurs pages en prose cl eu vers d’aulres auteurs de Krasnoiarsk, et un recueil de proverbes mongols, le tout en langue russe. Stepanoff fit à chacun de nous le cadeau d’un exemplaire en écrivant quelques mois jiülis de dédicace sur la première feuille du livre.
Nous reçûmes de lui une invitation à dîner, et, dès ce jour, nous primes tous nos repas chez ce dignitaire, en compagnie des jeunes écrivains qui avaient conlrihué à la rédaction de l’almanach. Son cabinet de travail renfermait une collection de minéraux, et, dans ses tiroirs comme sur les tablettes de l’appartement, on trouvait des gravures et des portraits de peuplades du Nord, des objets d’histoire naturelle, des vues, des livres, cl les antiquités les plus rares. II avait un atelier de pierres où nous nous fîmes polir deux petites boîtes d’agate pour nos aiguilles' magnétiques, ce que nous n’avions pu nous procurer à Christiania.
Nous fûmes entourés, en un mot, dans sa maison, de tout ce que la science, l’art et la nature produisent de plus remarquable. Qui s’y serait attendu au fond de la Sibérie orientale, et dans cotte petite place de Krasnoiarsk, qui n’était devenue la résidence d’un gouverneur que depuis cinq à six années seulement? La ville avait, pendant ce court espace de temps, pris un essor bien remarquable. Cet homme, d’un goût hautement développé, nous montra une carte qui n’était autre qu’un plan d’élargissement de sa résidence, avec de grandes rues, de
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vastes etablissements pul)lics, des jardins, etc., dont l’exécution était garantie par la signature de l’empereur Nicolas. D’après ce projet, ce sera bien la plus belle ville de la Sibérie; la nature a déjà favorisé ces lieux, et l’art la secondera d’une manière splendide.
Ayant un soir terminé mes observations astronomiques et me trouvant encore dans la cour avec mes inslruments, je reçus la visite de M. Stepanoff, accompagné d un de ses secrétaires, un Allemand. Il resta dans ma chambre, fumant une pipe comme un simple étudiant : rien de moins cérémonieux, en effet. Nous descendîmes ensuite dans la cour, et je lui montrai avecle télescope Saturne et son anneau, la lune et la constellation d’Orion, ce qui l’intéressa beaucoup. Nous remontâmes; il piit un verre d’eau-de-vic et resta jusqu’à dix heures, causant avec un élan tout aimable .sur différentes matières. Il avait dix enfants, <|u’il avait tous envoyés en Russie; deux 111s servaient dans l’armée. Sa femme, qui avait suivi les enfants, était morte en route à Ekatherinenbourg. « La Sibérie présente un attrait réel au voyageur, dit-il; mais y rester toute sa vie, c’est rude. Ün sent le désert; on regrette la science, l’art, des hommes qui sentent comme nous et qui nous comprennent. » Hélas ! je lui donnai bien raison.
Cet excellent gouverneur répéta un jour sa question : « Voulez -vous aller à Turuchansk? » Je répondis qne je regardais les difficultés de cette excursion •comme presque insurmontables. « Ah! s’écria-t-il.
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qu’y a-t-il d’impossible pour vous, avec les moyens dont vous disposez? J’ai été à Turuchansk, moi, il y a deux ans, et je vous accompagnerai. C’est un voyage fort intéressant. On descend la rivière en dix jours, et, pour le retour, on attelle des hommes par centaines pour tirer la barque contre le courant. C’est l’affaire d’un mois. » J’acceptai sa proposition comme une bonne fortune, désirant étendre mes observations magnétiques aussi loin que possible vers le Nord. Plus tard, j’exécutai le projet de voyage d’Irkutsk.
Le môme jour, il nous ménagea la surprise d’un spectacle tout nouveau pour nous. Il avait dans sa maison un garçon tungusc, et un vieux compatriote était arrivé à Krasnoiarsk pour le voir. Pendant le dîner, l’ordre fut donné aux deux Tunguses de mettre leui-s habits de fête. Or, après le repas, ils entrèrent dans le costume le plus singulier qu’on puisse imaginer. Le garçon portait sur le dos un énorme carquois rempli de longues flèches, et, dans la main, un grand arc; sa tête était chargée d'une sorte de morion brodé de perles blanches et noires. Ils étaient tatoués sur les deux joues avec des points bleuâtres. Le plus vieux avait le costume d’un schaman ou sorcier, un grand tambourin à la main, et il exécuta sur cet instrument une espèce de musique avec une brosse à souliere. 11 jouait tantôt avec les crins, tantôt avec le bois, en chantant une hymne de sorcière assez étrange; c’était le son inarticulé de quelque bête sauvage. 11 accompagnait cette musi-
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que originale de mouvements convulsifs qui faisaient résonner et tinter une armée de sonnettes attachées à une espèce de casque qu’il portait sur la tète, tandis qn’nne foule de ressorts d’acier, longs, minces et étincelants, ressemblant à des lames de couteau et pendant à son costume, dansaient autour de lui avec un cliquetis fort peu harmonieux. Tantôt il était assis sur le plancher, les jambes croisées, jetant sa brosse en l’air et disant la bonne aventure d’après la position que lui avait imprimée sa chute, tantôt il restait levé, le tambourin à la main. Les traits des Tunguses sont bien différents de tous les visages d’hommes que j’ai vus, le nègre seul excepté. la* garçon était superbe, il avait l’air d’un petit Cupidon. Stepanoff nous montra un excellent portrait de lui, et Due demanda la permission de le copier. L(' gouverneur lui lit cadeau d’un autre portrait de Tunguse. Due avait apporté de Narym un costume de Tunguse; mais il n’égalait j)as la splendeur de celui que nous venions d’admirer, et on s’étonne qu’un semblable vêtement soit confectionné par une peuplade sauvage, et uniquement de peaux et de poils d’animaux. Mais le désir de se parer et uiu' espèce de goût, modifié d’après les ressources plus ou moins riches qu’offre chaque zone, se fait remarquer même chez les tribus les plus barbares, depuis les habitants des îles de la mer Pacifique et les Américains rouges, jusqu’au Groënlandais, au Finnois, à l'Ostiaque et au Tunguse. Avec quel goût les paysannes de nos districts des montagnes ne sa-
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vcnl-olles pas broder leiu’s lial)its et leurs mitaines sans avoir jamais fréquenté une école de dessin !
J’ai nommé déjà la divinité mongole Schigemune. Les Buretes, race nomade vivant sur les steppes qui entourent le lac Baïkal, et les Kalinouks, qui campent sur les bords du Volga jusqu’à .\strakaa, professent la religion lamaïquc ou bouddhique, (pii leur est venue du Tliibet. Ils admettent un Dieu unique {Manin-Scheri) et l’immortalité de l’ànie. La terre est habitée par des esprits des régions célestes, dégénérés et personnifiés par l’homme. Après la mort, l’ànio entre dans un état plus ou moins élevé, selon les phases.de son existence terrestre. Les bons prennent la forme d’esprits purs, tandis (pie l’ànic du méchant passe dans un corps d’espèce inférieure. Bouddha, (pii a donné son nom à cette religion, est censé l’avoir fondée cinq cents anS avant la naissance du Christ, et Schigemune en est la rénovatrice. Le dalaï-lama, revêtu de la suprême puissance ecclésiastique et civile au Thibet, est le représentant de Dieu sur la terre. Quand il meurt, sou ànie est censée entrer dans le corps d’un enfant nouveau-né, qui devient son successeur, ou plutôt c’est le même individu ressuscité sous une autre forme. Plusieurs lamas de second rang sont sous les ordres directs du dalaï-lama, et ces dignitaires, à leur tour, commandent à une foule d’ecclésiastiques ou lamas communs. Voilà pourquoi cette religion (^st aussi appelée le « culte lamaïquc. » Quand le dalaï-lama ('st mort, les lamas de second rangeher-
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chenl dans quel corps il lui a ]»lu de renaître, et ils prennent l’enfant qu’il a probaltlcnienl désigné luimcme pour son successeur.
En 1850, je reçus d’un marchand anglais, domicilié à Astrakan, un livre religieux lamaique qu’il avait dérobé à un lama. Il est écrit dans le langage du Thibet, avec des caractères sanscrits, et contient sans doute les dogmes principaux du culte des lamas. Il SC trouve dans ce livre trois images de leurs dieux tutélaires, qui tous sont des êtres féminins. Schigemune, dont nous avons déjà parlé, est assise, les jambes croisées, et la plànle des pieds tournée en l’air, sur un coussin magnifiquement brodé de ligurines de couleurs variées; elle porte sur sa tête une coiffure bleue ornée de franges dorées, et au-dessus une flamme d’or de la forme d’un cœur. De la main gauche elle tient une boule aplatie, décorée vei-s le haut d’une rosette dorée. Sa tète est entourée d’une auréole composée de deux anneaux d’or sur un fond vert. Un châle rouge, à points d’or, est jeté sur les épaules et couvre une partie du corps. La personne entière est environnée d’un large arc-en-ciel rouge à rayons d’or. En dehors de ce cercle, on voit un ciel d’azur avec des nuages rougeâtres, et le soleil et la lune à droite et à gauche de l’image. Sur le front, audessus du nez, cette divinité porte, comme les deux autres, un petit disque. La peau du visage, du cou, des mains et des pieds, est étendue d’or. Le dessin que j’ai entre les mains, n’indiquant que les contours, ncsaurail donner une idée de la magnilicence de l’image.
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La seconde tient dans sa main droite une épée, de la main gauche un petit rouleau de papier, à ce <ju’il semble; c’est peut-être la justice qui punit. La troisième a un aspect plus terrestre, la peau du moins a la couleur ordinaire de l’homme; elle est blanche et rouge. Cette divinité a quatre bras et au moins six mamelles. Deux des mains sont jointes dans l’attitude de la prière; la troisième ou main gauche 'tient une rose, et la quatrième ou main droite, un collier de perles d’or. Le revers de chaque dessin est rouge, et sur le milieu il y a une inscription d’uneligne, qui contientsans nul doute le nom de la divinité. La feuille qui accompagne chaque dessin, clqui peut-ètreen donnel’explieation, estnoire : pour Schigemunc, cette explication est écrite en caractères <l’or, pour les autres en bleu pâle. Toutes les feuilles du livre sont blanches, avec des caractères noirs. Le volume est nTouvert d’une riche étoffe de soie verte croisée de fils jaunes, avec des figurines tissucs dans le fond même. En un mot, ce livre saint est un véritable objet deluxe, et le lama qui s’est oublié jusqu’à l(‘ donner ou à se le laisser prendre a dû être châtié sévèrement pour cet oubli de scs devoirs.
Le froid de la Sibérie est à remarquer. Notre séjour ù Tomsk commença le ["janvier par trente degrés le matin ; le o il monta jusqu’à trente et un degrés, et la plupart du temps, pendant mon séjour, il ne fut pas au-dessous de vingt degrés. Tomsk n’est cependant située que vers le cinquante-septième degré de latitude boréale, à la même distance de l’équateur que
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Aalborg en Julland et Varberg en Suède. Durant le voyage de Krasnoïarsk à Aaschni-Udinsk, nous trouvâmes, le oO janvier, à sept heures trois quarts du matin, qu’un tberniomètre à l’esprit-de-vin, qui avait été suspendu dans l’air, indiquait trente degrés quatre dixièmes; le mercure d’un thermomètre ordinaire était descendu jusqu’au bas de la boule, roidi en une masse compacte, de sorte que la boule montrait un espace considérable vide. Le soir, à huit heures, nous étions dans la station-dc Bagranovskaia, et à neuf heures nous trouvions que le mercure de deux thermomètres de Bistor, à Berlin, suspendus en l’air, était descendu jusque dans la boule, mais liquide encore; car, en renversant l’instrument, il redescendait vers l’extrémité du tube. Le thermomètre à l’esprit-de-vin marquait trente degrés deux dixièmes ; un quart d’heure plus tard trente degrés quatre dixièmes; le mercure des deux autres s’était roidi; en retournant le thermomètre, et le frappant contre la main, on ne put parvenir à le faire redescendre. Dans le tube de l’un d’eux, le mercure avait encore la hauteur d’une ligne, mais du côté de la boule se montrait un grand creux, «[u’un léger coup parut faire vibrer; un instant après tout mouvement avait cessé. Ceci prouve bien que le mercure, avant de geler, se resserre plus fortement que l’esprit-dovin; or un thermomètre au mercure doit toujours indiquer une température trop basse, dès que le froid s’approche de trente degiés. J’eus un soir l’idée de porter un bol, où j’avais versé
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trois à quatre livres de iiiercurc, dans le corridor ouvert. Le lendemain matin, je le trouvai pris en une masse compacte et dure qui ne pouvait pas être détachée du fond du bol avec le couteau. Mais ou pouvait le couper comme du plomb, et le couteau, venant d’un appartement chaud, rendit le mercure un peu liquide des deux cotés de la lame, où une petite goutte se fit voir. La surface avait des raies jusque vers le centre de la masse, et au milieu la contraction avait produit un petit trou. Le thermomètre à l’esprit-dc-vin marquait trente et un degrés un quart. Après que le bol eût été porté dans l’appartement chauffé, et y fut resté quelque temps, la masse put se détacher; elle était alors tellement fragile, qu’elle se cassait en morceaux comme la glace. Cette station, ainsi que la précédente, se trouvent à la latitude de cinquante-cinq degrés trois quarts environ, par conséquent plus septentrionales de quelques minutes seulement que Copenhague. Si, à chaque station, nous n’avions pas porté nos baromètres dans l’appartement chauffé, le mercure qu’ils contenaient se serait également roidi, sans nul doute, en une masse compacte. Au moment de quitter Krasnoïarsk, M. Erman nous rejoignit avec l’interprète Gustave, qui avait des engelures au visage, et avait souffert terriblement; M. Erman avait voyagé jour et nuit, et il avait laissé Gustave dormir dans un traîneau ouvert par le froid le plus affreux.
Il est heureux que l’hiver de la Sibérie, au moment où la gelée prend de l’intensité, présente un
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calme tel, que nous pouvions aller, une chandelle allumée à la main, devant la porte de la maison pour observer nos thermomètres sans que la flamme vacillât le moins du monde. Si cette circonstance n’existait pas, ni homme ni animal ne pourrait vivre en plein air. Au commencement de Thiver, j’avais dit un jour, moitié en plaisantant, que, le froid une fois monté h vingt degrés, je m’arrêterais et attendrais une saison plus propice. Bientôt je trouvai que ce n’était pas nécessaire. Une fois je fis des observations pendant une heure, par un froid de vingt-huit degrés et demi, sans autre inconvénient qu’une douleur cuisante dans les doigts, couverts de gants un peu minces. Une autre incommodité vous attend quand vous sortez : le collet de la pelisse est relevé et attaché autour du cou avec une écharpe ; un bonnet fourré s’allongeant sur le dos couvre la tête et les oreilles, de sorte qu’il n’y a que les yeux, le nez et une partie de la bouche exposés à l’air. La vapeur qui suit la respiration s’attache, en forme de petits cristaux de glace, aux parties de la pelisse qui entourent le visage, et, au moindre mouvement de la tête, ces cristaux touchent les joues et produisent comme une brûlure vive sur la peau. Il est presque impossible de faire plusieurs milles en cet état. Si vous allez lentement, vous souffrez du froid; si vous voulez marcher vite, avec la pelisse et de lourdes bottes, la respiration devient haletante, et l’on ressent dans les poumons une sorte d’inquiétude ou de malaise. Je vis souvent le sang couler des narines des chevaux ; mais,
quandje disais au.\ paysans : «Allez plus lentement, » ils me répondaient toujours : « Ce n’est rien. »
Le 1" février, nous arrivâmes à la petite ville de Nischni-Udinsk, où le gouverneur civil Zcidlcr était sur son départ pour Saint-Pétersbourg. J’avais à lui remettre, de la part du baron Wrangel, de Saint- Pétersbourg, une lettre avec une branche, que le baron avait lui-même prise au mémorable chêne de Sainte-Hélène. J’en gardai une feuille en souvenir du grand homme. Un événement malheureux m’empêcha de porter moi-même la lettre au gouverneur. Dans un trou profond, où la neige s’était amoncelée, Aielscn tomba de son siège sous le char de transport, et la voiture lui passa sur le corps. Les traîneaux de voyage tracent un sillon fort étroit, et, pour ne pas verser, les Russes attachent des poutres des deux côtés du traîneau, formant cette fîgure et appelées olvodi (détourneur); Toutes les fois que le traîneau est sur le point de verser, l’otvodi le relève. A’iclscn, tombant de côté, se trouva pris sous l’otvodi, et fut traîné le long du chemin avec le char au milieu de la course la plus rapide. Sorti de cette dangereuse position, ce fut en vain que, dans les premiers moments, il essaya d<> se lever; mais, avec l’assistance des paysans, il put iiiai'cher et il fit à pied quelques verstes, non sans éprouver de vives douleurs. Quand le char de transport nous rejoignit, je fus tout étonné de l’entendre s’écrier, tout pâle . « Dieu soit loué! je vous revois; je ne le croyais pas! » Et il fondait en larmes. Je
me fis raconter tous les détails de l’accident; un médecin fut immédiatement appelé, et, à mon grand étonnement, il ne reconnut aucune trace de fracture ou de lu.\ation, quoique tout le poids de la voiture eût porté sur son corps pendant plusieurs secondes et qu’il eût roulé par terre. On le saigna et on le frotta avec de l’esprit de savon, que contenait notre pharmacie de voyage. Le lendemain, les souffrances étaient encore assez grandes ; mais, le jour d’après, il voulut remplir ses devoirs journaliers, et il fut impossible de l’en détourner. Encore aujourd’hui, il ressent de la douleur dans l’épine dorsale et entre les épaules. Deux jours avant cet événement, un des chevaux du côté gauche de l’attelage s’était abattu, et, comme la voiture était emportée avec une rapidité furieuse, l’axe de fer avait déchiré le ventre de l’animal d’une manière si violente, que les entrailles étaient restées à découvert. Les paysans le dételèrent du troika et continuèrent leur roule. C’était un spectacle affligeant que de voir cet animal blessé faire d’inutiles efforts pour se lever et nous suivre. On le laissa impitoyablement exposé à une mort lente et douloureuse par un froid de trente degrés. Nielsen me dit plus tard qu’au moment où il tombait du char il s’était précisément figuré, pour lui-même, la triste destinée de cette pauvre bête.
Ayant maintenant notre interprète Gustave, nous congédiâmes Ivan Schlau. Au moyen des divers achats qu’il avait faits journellement pour nous, et peutêtre en trichant les paysans d’une partie de ce qui
leur était dù, il avait misasse? de côté pour pouvoir s’acheter un cheval et un traîneau, dans lequel il fit le voyage de retour à Tobolsk, et, plus tard, nous ap])rimes qu’il y avait ouvert un cabaret. Ayant découvert ses fourberies. Due lui ordonna, avant son déj)art, de rendre une pelisse de mouton que nous avions fait faire pour lui à Tobolsk. Il entra dans mon appartement, se jeta à mes genoux en répandant des larmes hypocrites, protesta par des assurances mensongères de son honnêteté, et me supplia de ne pas lui reprendre cette pelisse. Je répondis qu’il méritait d’être renvoyé au préfet de police de Tobolsk pour subir une correction au lieu de nouvelles faveurs; mais qu’une personne honnête ne voudrait pas porter ce vêtement après lui, et qu’il pouvait le garder. Nous continuâmes notre voyage à Irkutsk, où nous étions arrivés, sans autres accidents, le 7 février.