‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 11 sur 17 · JÜ · texte numérisé non relu

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froid, afin de saisir à un instant donné le seul moyen de salut. Quand la barque s’arrêta, Gustave disparut. Je le cherchai; il était descendu au-dessous de la remise et s’assurait que le bâtiment ne faisait pas quel- <|ue voie d’eau. Au milieu de cette scène émouvante, je ne pus m’empêcher de rire; le fond d’un navire ne reçoit pas une atteinte bien dangereuse lorsipie le choc n’a pas été très-violent, et la barque ne s’était que lienrtée contre les pierres. Je versai de l’eaude-vie à tous les gens, un verre de rhum au Popov, à Gustave et aux pilotes, et fis du toddy (eau chaude avec du rhum et du sucre) pour le juif et pour moi. Je congédiai ensuite les deux pilotes, je leur payai dix roubles à chacun et gratifiai les hommes de cinq roubles à partager. Tout le monde fut satisfait.

Nous continuâmes notre route toute la nuit; le matin du 8 juin, à cinq heures, nous étions mouillés devant le poroy Dolgiji ou le long porog, qui a une étendue de sept verstes. Nous attendimes jusqu’à sept heures l’équipage que j’avais envoyé chercher dans le village de Dubinina par un des Cosaques, en montrant la lettre ouverte du gouverneur général; à sept heures et demie nous étions, après la prière habituelle, dans la première partie de la chute, et, vingt minutes plus tard, le pilote fit le signe de la croix et descendit de son poste sur la proue, nous annonçant de la sorte que le danger était passé. Au-dessous de la cataracte, les roches étaient, des deux cotés du fleuve, sur un espace de plusieurs verstes, perpendiculaires et composées de pierres prismatiques comme des

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cristaux, plusieurs avec des pointes rappelant K> basalte. Le temps était calme et fort beau, avec un soleil magnilique. De midi à une beurc, nous attendîmes de nouveaux aides près 'de Ust-Vykoreva. Vers quatre beures, nous chcrcbions encore un pilote et des rameurs du village de Tantakinska. Les bords escarpés du fleuve présentaient, à gauche, des couches parallèles presque horizontales de grès rouge-brun; quand on le brisait, il était intérieurement blanc et devait ses reflets rouges à l’influence de l’air. L’eau le creuse en certains endroits en colonnes prismatiques qui s’écroulent assez souvetit sous l’action de la pluie. Nous vîmes plusieurs masses écroulées çà et là sur le bord; aussi les pêcheurs n’aimcnt-ils pas à s’approcher du pied de la roche pendant la nuit. A partir de ce point, le fleuve commence à se diriger vers l’est. Quoique les rameurs de Tantakinska parlent russe, ils ressemblent beaucoup plus par le costume, comme le remarqua Gustave, aux paysans linnois. Ils n’ont [>as non plus les cheveux coupés comme les Russes; leur complexion est moins charnue, mais line et svelte; ils ont les traits vifs et de beaux yeux, en général bleuâtres. L'un portait une ar<|uebuse turque avec quatre raies dans le canon; elle était un peu plus grosse par devant que par derrière, et incrustée, en dehors, de caractères d’argent, probablement turcs ou arabes. En deux endroits, des anneaux d’or étaient scellés en travers. La platine était de construction tunpie. Plusieurs des paysans, composant nos derniers é(pii-

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pages, étaient venus' à bord avec des arquebuses. A six heures et demie de l’après-midi, la terre, élevée du côté droit du fleuve, s’abaissa et ne laissa plus apercevoir que quelques montagnes dans le lointain. Les journées étaient chaudes, mais les soirées Irès-fraichcs.

A'ous continuâmes à voyager pendant la nuit; le 9 juin, à sept heures et demie du matin, nous passions un scheverâ, et à huit heures et demie nous franchimes le porog Biiyk s’ sclielhnimi rôgami (le porog du bœuf aux cornes de fer); de là nous pouvions déjà voirie plus grand de tous les poivgs, leSchamanskoi, . qui a bien un mille norvégien. A partir du Buyk, le fleuve se partage en deux bras, qui enlacent une roche isolée ressemblant assez à une gigantesque carcasse de navire dont le pont serait chargé de pins déracinés. Cette roche est aussi appelée par les Sibériens Korabl (le navire). Derrière apparaît une montagne plus haute; de grands glaçons se trouvaient sur les côtes en cet endroit presque perpendiculaires. En nous approchant du Schamanskoi, je ne vis plus Gustave; il avait été reprendre sa place au-dessous de la remise, un os de jambond’Irkutskà la main ; il se donnait des forces pour mieux affronter le danger qui allait nous menacer. Nous étions tellement habitués aux porog%, que ce garçon croyait pouvoir faire bonne chère au moment de pénétrer dans le passage le plus périlleux. Quelques minutes après, tourmenté par la chaleur, il se glissa dans la petite chaloupe, attachée avec un câble à la poupe, et s’y

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endormit siprofoiuléiuent, qu’il descendit uii.st/icrem sans même s’éveiller. Vers neuf heures, le signal de la prière fut donné; dix minutes plus tard nous étions engagés dans le porog, et à neuf heures et demie notre course était des plus rapides; à neuf heures quarante-trois minutes la surface de l’eau n’offrait plus d’agitation. Nous avions, par conséquent, fait un mille norvégien en trente-trois minutes, c’està-dire avec une vitesse moyenne de dix-neuf pieds par seconde, mais la plus forte s’était, sans nul doute, élevée à plus du double. Au milieu de la chute se trouvait une île longue et plate, couverte du côté méridional de grands glaçons rejetés par la cataracte à l’époque de la débâcle. La descente sur ce porog avait été pour nous une partie de plaisir, car elle n’avait présenté aucun danger. Aussi loin que l’œil pouvait aller, nous vîmes devant nous, en ligne droite, la cataracte dans une étendue de dix verstes; c’était une suite de vagues aux sommets blanchissants, enfermées des deux côtés par des rocs noire, perpendiculaires, avec une raie de ciel bleu pour voûte, coupd’œil qui me fit penser à la première vue de Krogklcven'. Je suis étonné que les touristes anglais n’aient pas été tentés encore de faire des excursions sur l’Angara. C’est vraiment une glissoire merveilleuse; celle du Tivoli de Copenhague n’est, à côté, qu’un jeu d’enfant; il semble qu’on soit entraîné dans un tunnel, et, quand on pense que la Suisse a été exploitée si

• Viic célèbre de Nonege.

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longlonips, que l’ascension du Mont-Blanc a été Iréquemiuent entreprise, que les cataractes de Ujukan et deVorlng, ont été visitées tant de fois, et que le saumon a si souvent été pêché dans la chute de Leeren ‘, il semble que l’époque ne saurait être bien éloignée où quelque riche Breton, fatigué de sa brumeuse Angleterre, prendra le chemin des pnrafjs de l’Angara.

Je congédiai le pilote de Tantakinska en lui donnant cinq roubles. Il avait un masque noir en crin de cheval, qui le protégeait ordinairement contre les mouches; mais, pour le moment, il ne lui couvrait que le sommet de la tète. C’était le premier de ce genre que je voyais; j)lus tard je n’appris que trop bien combien il était utile. A quatre heures et demie nous trouvâmes de grands glaçons naviguant avec nous sur le fleuve. J’avais, depuis plusieurs jours, observé que l’équipage de la barque était couvert de vermine. Gustave reconnut (pie le mal venait d’un certain Alexei, vêtu d’une pelisse de mouton, sale et déchirée. Afin d’arrêter les progrès de ce fléau, s’il était possible, je lui achetai sa pelisse pour un rouble ; elle fut sacrifiée au dieu du fleuve, offrande qui ne lui fut, certes, pas agréable; pour nous, nous la regardâmes suivre le navire et flotter longtemps sur l’eau, avec un sentiment de plaisir et de dégoût à la fois.

Le 10 juin, je me levai, selon mon habitude, à cinq heures; la matinée, était froide et pluvieuse. Une héure après nous passâmes le poroi/ ioccî, ou de l’élan;

• Ce sont lroi.s célèbres cascades do NoiTcge.

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à dix heures un quart, uu scherern, et, près du derévna' Uscham, nous nous fimes'donner de nouveaux ranieui-s. La température, dans ma cabine, était, vers midi, de dix-neuf degrés et demi de chaleur. Pendant la nuit, nous nous arrêtâmes près du village de lùdorma, situé sur la live gauche du fleuve, à l’embouchure d’une petite rivière de même nom, et sur la frontière du district tunguse.

Le M juin, j’étais de nouveau sur pied à cinq heures, afin de déterminer la latitude et la longitude de l’endroit, la déclinaison rnagnéti(pie, l’inclinaison et l’intensité. Entre une heure et deux de raprès-midi, nous vimes sur la rive gauche le terrible incendie d’une forêt. La fumée formait jusqu’au zénith un épais nuage qui cachait tout â fait la lumière. Parfois le soleil perçait le voile et répandait une teinte d’un jaune doré sur le paysage; les vagues étaient couleur de hronzi^ La veille, nous avions vu un senddahle incendie de forêt vers la droite. Mes observations astronomiques, dont je faisais toujours le calcul dès le lendemain, prouvèrent que le cours du fleuve avait été faussement indiqué sur la carie russe.

Nous passâmes la nuit qui précéda le P2 juin près de Seh’>-Késchemy, par un veut assez violent. Je me rendis à cinq heures du matin jusqu’au cimetière de cette localité, afin de faire mes observations. Au

' Derévna veut dire un village sans egUso; sclô est un village avec église.

beau milieu de mon travail, mon sextant place sur une tombe, je fus interrompu par un assesseur et conseiller titulaire, Gregorii Komlevsky, l’unique fonctionnaire de la ville, qui venait m’offrir son hommage respectueux, comme il me le dit. Je lui déclarai que je ne parlais presque pas le russe, et continuai mes observations. Il restait derrière moi muet et incliné, le bonnet à la main ; puis il s’en alla tout doucement, et deux domestiques bien vêtus me présentèrent de sa part, à deux ou trois reprises, une assiette de gaufres, plusieurs espèces d’autres gâteaux légers et gonllés, de la crème, du beurre frais, et un grand morceau d’esturgeon cru (poisson grand et délicat, dont les œufs servent à préparer le caviar). Enfin il fit appeler Gustave et lui remit un présent fort utile pour moi comme pour lui, et dont il présageait que nous sentirions bientôt le prix ; deux masques contre les cousins. Le mien se composait par en haut d’un morceau rond de carton, très-mince , extérieurement recouvert d’étoffe de soie chinoise orange, au bord duquel étaient cousues trois bandes tissues en o ins de cheval noir ou crinoline comme pour les tamis, mais assez ouvert pour qu’on pût bien voir au travers. Les coutures étaient cachées par des rubans oranges; le masque ressemblait à un fond de chapeau tellement large, qu’il descendait facilement de la tète jusqu’au cou. Afin d’empêcher les cousins de se glisser au-dessous, on avait attaché sur le bord, et le plus bas possible, un collet à larges plis, ressemblant à une jupe et en

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étoffe de soie molle, également orange, qui s’étendait sur la poitrine, sur les épaules et sur le dos. La crinoline était assez empesée pour ne pas toucher le visage ; c’était un masque frais et léger. On ne peut ni dormir ni vivre ici pendant l’été sans cette précaution. Une esi>èce de petits cousins blancs et d’une extrême voracité pénètre dans la bouche et les narines quand on respire, et le visage et les mains, même les parties du corps couvertes de vêtements, sont tellement piqués, qu’il eu résulte une espèce de fièvre. Les paysans eux-mêmes portent un masque, qui ne se compose que d’un morceau de crinoline placé devant le visage; le reste est en serge, mais cette étoffe a l’inconvénient d’être chaude et étouffante. Ils font, du reste, monter la crinoline jusqu’au sommet de leur tête, que la serge blanche entoure comme un turban. Komlevsky dit à Gustave qu’il n’osait m’inviter chez lui, sachant qu’il ne pouvait pas me recevoir comme il convient à l’égard d’un hôte d’un rang aussi élevé; mais il me fit prier de ne pas refuser ces objets, qui nous seraient utiles. Je lui j)romis, de mon côté, la latitude et la longitude de sa localité, unefois mes observations calculées. Les paysans le vantaient beaucoup, ce qui est un cas fort rare pour les fonctionnaires russes d’un ordre inférieur, qui, presque tous, sans exception, sont des vampires. A midi et demi, au moment de partir, nous fûmes attaqués par un ouragan, accompagné de tonnerre, et d’une averse violente qui arracha les ragoches (nattes) de ma cabane. Des torrents d’eau se

succédaient et mouillaient tous mes livres ainsi que mes papiers. Nous restâmes quelque temps dans cette situation pénible, et ne reprimes notre route que vere huit heures. Nous passâmes un sclieumi â huit heures et demie; et trois quarts d’heure après l’averse recommença avec des éclats de tonnerre.

Le 15 juin, à six heures et demie du matin, nous ti’avei’sâmcs un scheverà au milieu de la pluie, et, une heure plus tard, le pom/ Anlinsky, puis rasâmes «ne roche située sur la rive droite, et dont le pied se composait de couches horizontales de plusieui’s couleurs, surmontées de masses verticales d’une autre espèce de pierre, peut-être le grès ordinaire. A dix heures, nous arrivâmes à un porog qui nous occupa jusqu’à midi, et qui, vers la lin, n’était plus qu’un scheverà. Pendant cette course, nous aperçûmes les plus belles montagnes du pays et des collines couvertes d’un feuillage vert pâle sur de jeunes arbres rafraichis par les pluies de la veille. A midi, nous dépassâmes le village de Kova, et, entre quatre et six heures, cinq différents scheverus; puis, à huit heures, nous en vîmes un nouveau, et, à neuf heures, un porog. Le terrain est, par conséquent, fortement incliné dans ces parages.

Le dimanche juin, jour de la Pentecôte des Russes, nous vîmes, suspendue au-dessus nos têtes, une roche partant de la rive droite, et formée d’une pierre jaune-blanc, dont Gustave m’apporta un échantillon. La roche était tellement crevassée et fra-

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gile, qu’il pouvail, disait-il, en détacher aiséiiienl des morceaux. Un banc de sable, sur lequel se trouvait le village de Tscliâdobetz, avec une belle église, touchait à cette roche. A onze heures, nous fûmes |)Oussés vers la rive droite, non loin de Tschadobetz. LeCosaqucMenin emprunta un fusil à deux coups, de la fabrique de Tnla, appartenant à Due, alln de tirer sur une foule de canards sauvages, que nous ajær- CÙmes tout près de- la terre. Il s’en aj)prücha en rampant au bord de l’eau; un des rameurs étrangers que nous avions pris se glissa derrière lui et reçut le fusil alin de tirer. J’entendis une détonation et vis le paysan bondir et faire des gestes de douleur, criant; Ki Drat! ci Brot! {ohé frère!) » Le canon avait crevé, et la main gauche du pauvre chasseur était fendue et mutilée. Je courus à ma pharmacie portative, et j’eus, pour la première et dernière fois, recours au jluide styptiquc qu’elle contenait. La main fut i»ansée avec un linge trempé dedans, et le sang fut bientôt arrêté. En exprimant ma satisfaction de l’effet prompt de ce fluide, Gustave me répondit que c’était plutôt le Kaldun qui avait comprimé le sang en lisant sur la main du patient. Je ne saurais dire s’il parlait sérieusement ou s’il raillait; mais, pour sûr, il avait la mine la plus froide du monde. Le Cosaque qui avançait en rampant sur les mains et les pieds, et qui tenait le fusil par le milieu du canon, en traînant la crosse contre terre, avait probablement dérangé quelque chose dans la batterie et occasionné, par la pression, une cre-

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Tasse; rarnie avait éclaté au moment où le paysan avait lâché la détente.

A cinq heures trois quarts de l’après-midi, nous allions reprendre notre voyage lorsqu’une députation nous arriva de Tschâdobetz, qui se trouvait à deux verstes (trois mille pas) vers l’est. C’étaient six à sept individus, une femme à leur tète, qui nous apportaient chacun son présent : le premier, un vase rempli d’œufs frais; le second, un plat de brochets; le troisième, une assiette d’écorce de bouleau avec de grands morceaux d’esturgeou ; l’iin, un pot de crème; l’autre, trois pains tendres, et ainsi de suite. Ils me firent les compliments du village et me prièent de ne pas refuser leurs dons. Je les lis venir à bord, et leur versai de l’eau-de-vie. Avant de porter le verre à leur boiicbe, chaque individu fit le signe de la croix et pria Dieu de m’accorder un voyage sans accidents. Je leur offris cinq roubles, mais ils s’écrièrent unanimement : « Nict, Batuschka! (non, petit père); nous n’acceptons jias d’argent; c’est un honneur pour le village qu’un homme comme vous veuille bien recevoir un petit présent de nous. » Une bande de jolis petits gamins retroussèrent leurs blanches culottes du dimanche, entrèrent dans l’eau jusqu’au-dessus des genoux afin de mettre la barque à flot, en appuyant leurs petites épaules sur le coté du navire. Ils restèrent longtemps à nous regarder fuir le rivage, et je leur fis mes adieux en agitant mon chapeau, comme eux, au-dessus de ma tète.

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