‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 12 sur 17 · GI · texte numérisé non relu

GI

Le .soir, le vent fut de nouveau très-violeiit, et le patron fut contraint de s’approcher d’un autre j)etit village, où deux femmes vinrent immédiatement à gué, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture, aliii d’apporter deux tréteaux sur lesquels on plaça des planches pour servir de pont si nous voulion.s. de.scendre à terre. Une vieille femme, suivie de quelques enfants, vint également nous offrir du poisson et des œufs. Elle ne voulait pas consentir à remettre scs présents à un autre qu’au Barin (le maître) lui-mème. Par conséquent, il fallut me rendre jusqu’à l’ouverture delà remise et les recevoir de sa propre main. Elle fut régalée d’un verre d’eau-de-vie, et sa suite eut les gaufres de Komlevsky. Je descendis à terre et pris un bain dans le fleuve, à (juclque mille pas du village. A mou retour de cette promenade, la même femme revint avec son vieux mari, m’apportant de nouveàux présents. Elle me cria de m’arrêter, mais je continuai mon chemin, pour ne pas avoir l’einharras d’une conversaliou dont je n’aurais pu me tirer décemment sans le secours de Gustave. Ils me rejoignirent dans la barque avec un pot de crème et un grand pain rond tout frais. Je lis demander, par Gustave, à l’aimable vieillard s’il buvait de l’eaude-vie. Il haussa les épaules avec un sourire comique, en répondant : la gréschni (Je suis un ])ècheur), et reçut très-gaiement sa ration.

Je ne me couchai que vers minuit, et je m’endormis avec peine; je fus réveillé à deux heures, le 15 juin, par le bruit de l’équipage, qui s’efforçait de mettre la

VOYAGE EN SIBÉniE.

barquû à flot ; ce travail prenant un temps considél'able, je me levai à trois lioures, me sentant trèsfatigué. Plus tard, j’eus deux heures de bon sommeil, interrompu parles préparatifs pour la descente d’un porogi, au-dessous d’une des roebes perpendiculaires de la rive gauche. Il se trouvait en cet endroit de grandes masses de neige compactes, s’avanç^ant, jusqu’aux bords du fleuve, sur un terrain uni, dans la direction du nord, et protégées contre le soleil par des arbres ou par les inégalités mêmes de la roche. A dix heures, nous passâmes le village de Votaivena, situé vers la gauche, dans une belle position, au pied d’une montagne couverte de bois. Notre Siméoii aperçut, quoique la distance fût considérable, uu frère bébreu ‘ sur le rivage. A plusieurs endroits, nous vîmes ce jour-là des incendies de forêt. A cinq heures, je fis une petite course dans la chaloupe, et me fis descendre sur la rive gauche, où je recueillis une foule de petites pierres roulantes, entre autres.le xerdalik; je rencontrai un hatcau rempli deTunguses, qui allaient faire la prestation de leur Jasnk, c’est-à-dire payer leur tribut annuel do pelleteries. A neuf heures et demie nous dépassâmes le village de Bogulschansk, qui a une belle église blanche en pierre.

Le 16 juin, après qu’on eut fait force de rames

* Lfîs Juifs, en Russie, n’aiment pas qu’on les appelle Schid (Juifs), et ne l'épomleiit pas quand on leur adresse ce nom ; si, au contraire, on cric : Icv7-H (Hébreu) ! ils répondent poliment: « Tschlo ly ckolsckes. » (Que désires-tu? plait-il?)

toute la nuit, je me levai à sept heures, (iustave me raconta que notre Simeon s’était plaint, fort effrayé, de ne plus pouvoir couper sou pain avec le couteau des paysans : demi jetzl erschlageii die But en , die Laüm auf duH Messer'. Les juifs sont très-pointilleux sur la question de leurs ustensiles. Siinéon avait un couteau pour le pain, un autre pour le fromage, un troisième pour les choses immondes qui ne se mangent pas. 11 ne faisait sa cuisine que dans des vases en argile, et n’osait en rien tirer, ni avec une fourchette, ni avec un métal quelconque. Un jour, il se fâcha devant moi de ce que ces bêtes de Cosaques s’étaient servi de son écuelle d’argile pour y cuire leure œufs, et les avaient pris ensuite avec une cuiller d’étain, ce qui avait rendu l’écuelle impure : il avait fallu la jeter dans le fleuve, a Je lui demandai comment ils auraient pu retirer autrement les œufs? — Eh! en les prenant avec leurs doigts. — .Mais l’eau bouillante n’est guère agréable, même pour des mains de Cosaques. — Us n’avaient qu’à verser l’eau de l’écuelle et faire rouler les œufs sur une assiette. » Gustave ayant acheté un nouveau vase d’argile, dans lequel il cuisait mes œufs, Siméon demanda la permission d’y mettre les siens, et, pendant tout le temps, il guetta Gustave, afin de s’assurer que le vase n’était pas profané. Au commencement du voyage, je lui avais offert du thé, après en avoir pris moimême, mais il m’avait toujours refusé ; il m« de-

* Car, à présent, ces coquins tuent la vermine sur le couteau .

sage s’éclaircit d’un sourire de bonheur à la peinture de sa beauté, de sa fermeté et de .son noble caractère; de plus, dans la scène entre Ivanhoe et Isaac de York, (pii lui procure un clièval et une armure, il s’écria avec enthousiasme : Ju Isaak ist ein (juter Mann'. Quand, plus tard, le juif ne peut prendre sur lui de donner à Gurt les dix derniers sequins, qui tombent dans le sac l’un après l’autre, il répondait aux railleries : Ilutn jn, der Jude licbl zicar (ield, aher Geldiü dock nit dierfanze li e//*? Si Walter Scott eût encore vécu à cette époque, il aurait sans doute été fort satisfait d’apprendre qu’il avait un semblable auditoire sur un lleuve du pays tunguse.

A trois heures et demie de l’après-midi, nous passâmes l’embouclmre du lleuve Kâmen, qui vient du nord. On voit sur ses bords, élevés comme une muraille de forteresse, le village de Kâmen. Le soir, entre trois et dix lieures, je lis mes observations près du village de l’otaskoiskaja; puis nous continuâmes notre expédition.

Le 17 juin, vers midi, nous nous trouvâmes près de Rvbinskoi Selo, où l’on admire une belle église blanche en pierre avec des coupoles luisantes en ferblanc. A deux heures, nous fûmes surpris j>ar une tempête mêlée de grêle. Cliaque grain, de la grosseur d’une noix, était pointu, conique sur un de ses bouts, et très-dur; la première moitié était transpa-

' Oui, Isaac est un brave homme.

• Eh oui, le juif aime l’argent, mais pourtant l’argent n’est pas l’univers.

VOYAGE EN SinrillIE.

2ii(i

renie, l’autre blanche comme si elle renfermait un noyau de neige. Un éclair se porta visiblement de bas en haut. Au milieu des éclats de la foudre, l’équipage faisait force signes de croix, se tournant vers Vobras et marmottant des prières. Mais, lorsque la lutte violente des éléments se fut apaisée et qu’on n’entendit plus le tonnerre que dans le lointain, un des hommes se tourna vers le ciel et l’apostropha avec les expressions les plus dédaigneuses qu’un Russe puisse adresser à son ennemi. Les Russes ont trois injures croissantes dont ils se régalent dans leurs querelles : la première est Durdk (bête, àne); la seconde Siilikin-Sÿn {son of a bitch, lîls de catin); la troisième, qui contient une accusation ou une sale demande, ne saurait être prononcée devant des oreilles chastes, et cependant on ne peut traverser les l’ues de Saint-I’éterebourg ou de Moscou sans l’entendre sortir de la bouche de l’homme du peuple, même dans le voisinage des daines. Avec cette injure, notre homme se venge du Jupiter tonnant, mais à une bonne distance cependant.

A cinq heures un quart, nouvelle bourrasque.

Nous couchâmes la barque au-dessous d’une roche élevée, sur la rive gauche du fleuve, à vingt-quatre vei-stes environ de Rÿbinskoi et à une vei-ste de l’embouchure de la Biélaia, placée devant nous. Le vent continua de souffler avec violence toute la soirée et la nuit qui suivit. Le lendemain, à dix heures, je gravis la montagne afin de faire mes observations, l’eau étant encore très-agitée. En-

VOVACli EN SIBÉRIE.

fin, à trois heures de raprès-inidi, nous qiiiüàmes col endroit; nous passâmes nn schevcrâ, et, à cinq lienres, nous étions à romhoucliure de la Taseiéva. I.e Ifi, à sept heures et demie, nous entrâmes dans le fleuve lenisei, dont les eaux ont une couleur grisâtre qui tranche, sur nn espace de plusieurs verstes, avec le flot limpide de la Verchnc-Tnnguska. A deux heures, nous apcreùmes une hellc église sur la rive gauche, à huit verstes d’Ieniseisk, où nous arrivâmes entre quatre et cinq heures de l’aprè.smidi.

Je fus conduit à nn fort joli logement dansla Kédrnvaiallitza (la rue des Cèdres), par deux officiers d(^ quartier {Tschdstitiji Pristav), dont l’un s’était déjà trouvé â la sortie do la barque. Ils me firent tous le.s jours leur visite afin de savoir si j’avais besoin de quelque chose. Le lendemain matin, je me rendis chez le préfet de la ville; je reçus moi-même, dans l’après-midi, le médecin militaire Alexei Ivanoff Sadikov, et je fis, le soir, une belle promenade sur les bords du lenisei.

Le dimanche, 21, mon bon Schmerka ou Siméon vint chez moi prendre une tasse de thé et fumer sa pipe. Il remit entre mes mains une plainte contre le préfet de la ville de Krasnoïarsk, et me pria de vouloir bien la présenter au colonel des gendarmes, Masloff, envoyé par l’omperenr en qualité d’inspecteur général de la Sibérie pour passer en revue tous les fonctionnaires depuis le grade de gouverneur général, et pour recevoir les plaintes des adminis-

très. Cet homme faisait trembler tous les employés du gouvernement; nous l’avions rencontré à Irkutsk, et nous le revîmes i)lus tard dans différents endroits. Samuel me remercia en disant que c’était un grand bonheur pour lui d’avoir fait le voyage avec moi. Il ajouta, en son jargon juif-allemand : « Ilütlc ich niet mit dem Hrii Professor gereist, so hiitlen die Buren midi sehr sddcdil belianddl; jetzt dürf'ten ne niet, do sie soliea, dms der llr. Professor frcindlich gegen midi wor. Die hiesigen luden hoben midi gcfragl « wie bot der Ilrn. Professor Didi behandelt? » Ich habe geanlwortcl : er hot mieh behandelt wie ein Voter; er hot mir Essen und Trinken gegeben, wenn ich niet mehr batte. Ich bobe an mine Frô gesebrieben und erzaliU, wie gut der Ilrn. Professor gegen midi gewesen ist. Ich bobe den lebendigen Gott fiir Ilrn. Professor gebeten jeden Morgen und jeden Obend, dass er sine lieise glücklicb enden môge, und sine Frô und Kinder gesund finden môge im yotcrlnnd', » etc. Pendant la semaine que je passai à leniseisk, je fis mes préparatifs pour le voyage de cette ville à ïuruchansk, sous le cercle polaire. Je continuai mes observations

* Si je n’avais pas fait le voyage avec M. le professeur, ces coquins m’aurai('nt liaité fort mal; ils ne Poseraient jias cette fois, parce qu’ils voient que M. le professeur est bon pour moi. Les juifs de cet endroit m’ont demandé ; « Comment M. le professeur a-t-il été pour toi? » J’ai répondu : « Il a été pour moi comme un père ; il in’a donné à manger et à boire quand je n’avais plus rien. » J’ai écrit à ma femme, et lui ai raconté combien M. le professeur a été excellent. Chaque matin et chaque soir, j’ai prié le Dieu vivant qu’il fasse que ce voyage de M. le professeur s’achève heureusement, et qu'il retrouve sa femme et ses enfants en boime santé dans sa patrie. »

scieiitiliquos et j’écrivis une quantité de lettres à l’est et à l'ouest. Samuel vint m’apporter tantôt un excellent morceau de mouton, tantôt du beurre frais pour mon petit ménage; il tâchait de m’exprimer sa reconnaissance de toutes les manières; c’était dans son genre un homme savant, et le seul individu de la barque avec lequel j’aimais à converser. J’allai plus tard voir sa petite femme à Krasnoiarsk, et lui donnai cinq roubles pour l’aider à vivre jusqu’au retour, de son mari. Elle parlait allemand encore plus mal que lui. Ses lettres étaient écrites en caractères arabes, mais je ne saurais dire dans quelle langue. J’obtins du président Ivan Ivanovitsch Galkin la promesse de prendre ces estimables éj)oux sous sa protection.

L’après-midi du juin, je reçus la visite d’un gentilhomme nommé rnsebin, ancien capitaine de l’état-major, qui, avec deux autres officiers impliqués dans la malheureuse insurrection dont il a été (piestion, avait été exilé à Turiicbansk; mais qui, atteint d’une maladie d’esprit en présence de son malheur, avait été placé dans un couvent à leniseisk. Sa démarche était encore celle d’un gentilhomme. Il avait un air noble, le nez aquilin, mais les yeux rentrés et entourés d’un cercle verdâtre; sa mise était misérable et envahie par la vermine. Il s’exprima avec facilité en français, en me demandant si j’avais accès auprès de l’empereur. En ce cas, il me priait de vouloir bien expliquer à son souverain qu’il y avait eu erreur à son égard. On l’avait

vière. Dans l’après-midi, je descendis avec Gustave pour en faire l’inspection, et je vis Puschin entrer dans le couvent à grands pas. En revenant, Gustave l’aperçut au travers de la porte ouverte de la cuisine, le bonnet sous le bras, et sa petite bouilloire à thé suspendue sur un bâton dans l’autre main.

Le "iô, je congédiai mes Cosaques d’Irkutsk, qui, au lieu de faire la garde près de ma cabine quand je descendais à terre pour faire mes observations, y entraient eux-mêmes et me volaient. Je leur donnai vingt roubles avec une admonition sévère; plus tard, j’adressai une plainte sur leur conduite à Muravieff, (pji trouva l’honneur national compromis et assura qu’ils recevraient une punition exemplaire. A une heure, je reçus la visite du préfet de la ville et du médecin militaire; le premier exprima la crainte que Puschin ne se fût plaint de lui, ce qui me procura une invitation à diner pour le lendemain. Ces messieurs étaientà peinesortis, que je vis entrer deux religieuses habillées de noir; l’une d’elles portait une assiette d’étain, couverte d’une toile blanche garnie de franges, et lit le signe de la croix devant Yubrus. Cette .cérémonie achevée, la plus élégante prit la parole; elle me présenta les compliments de Ybjumena (l’abbesse), et me pria de ne pas refuser cette assiette d’excellents petits biscuits. Je lui témoignai de mon mieux ma reconnaissance ainsi que ma vénération pour l’abbesse et les religieuses du couvent. Le diner du lendemain, chez le préfet de la ville, fut lemar- (juable par un singulier mélange de mauvais russe

272 VOYAGE EN SIBÉIUE.

et de mauvais latin, le médecin et moi étant forcés d’avoir recours à cette dernière langue chaque fois que je ne comprenais pas ce qu’on disait en russe, ou que je ne pouvais m’exprimer dans cet idiome.

Le 20, le préfet de la ville et le médecin revinrent me voir, et le piemier m’invita à prendre le thé chez lui dans raprés-midi avant mon départ, ün major, âgé de quatre-vingt-dix ans, qui avait servi sous l’impératrice Elisabeth, était |)résent à cette réunion, vêtu de son ancien uniforme : habit vert claii-, arrondi pai‘ devant avec de larges basques, de grands boutons luisants, et, au lieu de collet, une bande en drap cerise, large de deux pouces, qui avait été appliquée à la nuque; les deux bouts retombaient le long du dos. Un gilet en drap blanc, un pantalon cerise, des bas de coton blancs et des bottines courtes complétaient le costume. C’était un homme gai et alerte, ayant la démarche aisée, qui riait, plaisantait et buvait avec jdaisir. « La France produit du vin, disait-il, les Itusses le boivent. » Après avoir déj)osé un paquet scellé contenant six mille trois cents roubles chez le préfet de ville, je me mis en. route, accompagné de ce fonctionnaire et du médecin, qui montèrent à bord de mon LoJka, et mon patron, Schâdrin, les salua, à leur départ, de plusieurs salves d’honneur. « Sans le boire et le manger, le héros n’est rien, » dit le poète Wessel. Dans le cas où quelqu’un ferait la question prosaïque ; Comment peut-on satisfaire à ces nécessités dans une barque remplie de paysans sibériens

VOYAGE E.\ SIBÉIIIE.

au milieu de la terre tuiiguse? voici les renseignements qu’il m’est permis de lui offrir. Plus l’on pénètre dans la Sibérie, plus l’on est fatigué de vivre pendant des mois entiers d’une tranche de langue de bœuf salée et d’un morceau de pain dur. Notre domestique norvégien, Anders Nielsen, maintenant concierge vénérable de l’Université, voulut bien consentir à faire quelques essais en attaquant les problèmes les moins compliqués de l’art culinaire, sous la direction de Due. Gustave Rosenlund affecta longtemps un superbe dédain pour cette occupation, comme étant au-dessous de sa dignité d’interprète. Cependant, lorsque Nielsen fut parti avec Due pour lakutsk, et que nous restâmes seuls, Gustave prit enfin sur lui de se charger de leur emploi; ayant des dispositions pour toutes sortes de choses, il fut bientôt un cuisinier habile. Pendant le voyage sur le fleuve, il fourrageait souvent dans les villages, achetant tantôt une couple de coqs, tantôt un lièvre, des gelinottes blanches, des francolins, des perdrix, une vingtaine d’œufs. Nous avions apporté d’Irkutsk du riz, du sucre et quelques conserves de fruits confectionnées en Sibérie. Il était capable défaire un bon potage de poulet, une soupe au vin, de rôtir un oiseau, faire un ragoût, cuire le poisson avec de bon caviar qu'il avait su se procurer. Par ce moyen, je fis meilleure chère qu’à Irkutsk, même chez mon aubergiste.

J’ai, au commencement de cette esquisse, fait con-

274 VOYAÜE EN SIBÉRIE.

naître à mon lecteur la condition de la famille Muravieff en 1825, et je ne saurais déposer ma plume sans ajouter, en quelques mots, ce que j'ai su de sa destinée depuis cette époque. Après mon départ d’Irkutsk, je correspondais souvent avec Muraviel'f et avec sa femme. Je reçus leur dernière lettre à Omsk en octobre 1829. Muravieff m’écrivait : «J’ai reçu enfin une lettre de vous, monsieur, un peu plus gaie que toutes celles que vous m’avez écrites jusqu’à présent. Puissiez-vous conserver toujours cette bonne humeur; mais, malgré le vœu que je fais pour une telle disposition, je doute de l’accomplissement de mon désir sincère. L’éloignement dans lequel vous vous trouvez de votre famille ne cessera de mettre obstacle à votre tranquillité d’esprit, et vous ne pourrez être joyeux que lorsque vous serez rentré dans vos foyere, » etc. Après le retour de Tui’uchansk, j’étais devenu hypocondre et maladif, par suite des fatigues et des incommodités du voyage ou du régime russe; j’avais interrompu la vaste correspondance entretenue jusque-là avec mes nouveaux amis de l’empire du czar et avec d’anciennes connaissances en d’autres contrées de l'Europe; de cette manière, j’avais perdu la trace de la digne famille qui vivait dans l’espérance de l'etourner un jour dans la Russie européentie. Tous les efforts que je fis plus tard pour découvrir le séjour de Muravieff furent infructueux jusqu’en 1858; à cette époque, un de nos navires de guerre arriva d’Archangel, après avoir fait la traversée annuelle avec les élèves de la ma-

rine militaire. Trois des officiers vinrent à l’observatoire, l’un après l’autre, et me firent les compliments dn gouverneur général d’Archangel, Muravieff, qui leur avait demandé s’ils connaissaient le professeur Ilansteen à Christiania; sur leur ré[)onse affirmative, il avait déclaré que c’était son meilleur ami, et les avait reçus avec la plus grande cordialité. Sa femme était morte au moment de leur retour à Moscou. En Russie, le défunt est porté, dans un cercueil ouvert, à l’église, où on chante une messe sur scs dépouilles mortelles; puis ses plus proches parents sont admis à l’embrasser une dernière fois avant que le cercueil se referme. Nos officiers racontèrent que les popes avaient défendu à Muravieff d’assister à la messe et de faire ses derniers adieu.x à sa femme, circonstance que je trouve presque incroyable. Je peux appliquer à madame de Muravieff le même jugement que Jouy porte, dans l’œuvre qu’elle me prêta [Y Ermite de la Chausséc-d’ Anüii), sur une aimable Parisienne enlevée trop tôt à un cercle dont elle faisait le principal ornement, et où elle fut aimée autant que regrettée : « elle avait la tête d’un homme, le corps d’une femme et le cœur d’un ange. »

Page 1