‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE \Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE \Il

Voyage sur le fleuve Iciiisci jusqu’à Turucliansk, cl retour à Icnisqisk.

Les vastes solitudes dont se compose la Sibérie septentrionale ne sont peuplées que de races sauvages nomades et vivant de la chasse. La partie occidentale, entre les monts Oural et le fleuve lenisei, est habitée par des Ostiaques; la partie centrale, située dans le gouvernement de leniseisk, par des Tunguses et des Samoyèdes, et la vaste partie orientale en général par des lakutes. Ces contrées n’offrent ni chemins tracés ni voies de communication; aussi un voyage à travers la Sibérie septentrionale n’est-il possible que sur les cinq grandes rivières qui vont se perdre dans la mer Glaciale, savoir : l’Obi, le Icnisei, la Léna, l’Indighirka et la Kolyma. Le docteur Erman, qui nous accompagnait, suivit l’Obi depuis Tobolsk jusqu’à la bourgade de Bérésov, située vers le soixante-quatrième degré de latitude; le lieutenant Due, parti d’Irkutsk, s’embarqua sur la Léna jusqu’à Viluisk, qu’on rencontre au milieu d’un désert, à peu près sous la même latitude. Quant à moi, je des-

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cendis le lenisei depuis la ville de Icniseisk jusqu’à Turuchansk, placé au soixaute-sixième degré 'de latitude. Ces points, exposés au climat le plus rigoureux de l’extrême nord, servent de lieux d’exil aux condamnés politiques, et tous les trois nous rencontrâmes, chacun de notre côté, (juclques-unes des malheureuses victimes de l’insurrection de 18"25, dont il a été déjà question. Plus les conjurés étaient compromis, plus fis avaient été éloignés vers l’est; mais, sur ces trois points, ils jouissaient d’une certaine liberté. Les plus coupables, néanmoins, étaient employés dans les mines de Nerlschinsk, près de la frontière chinoise, où ils travaillent enchaînés. Rien de bien remarquable ne saurait être raconté d’un voyage dans des zones aussi désertes; cependant ces contrées, rarement visitées par des étrangers, sont si peu connues des Européens, que je me hasarde à rapporter les événements bien simples de mon excursion pour le cas où quelque savant aurait l’idée de m’imiter : mon récit pourra, au besoin, lui servir de guide et lui fournir d’utiles renseignements.

Le lenisei, à partir de la ville de leniseisk, se dirige à peu près vers le nord jusqu’à son embouchure dans la mer Glaciale. leniseisk est à environ cent neuf degrés trois quarts de longitude à l’est de l’ile de Fer; sur trois cartes que je possède, l’embouchure du lenisei est indiquée différemment ; sur l’une on lit cent degrés de longitude, sur l’autre cent un et demi, tandis qu’une carte générale de la Russie, par Maksimovitsch, dressée en 1816, porte cent six dc-

grés. Co qui suit montrera la confiance qu’on peut avoir dans les cartes des parties septentrionales de la Sibérie publiées à cette époque, même par les meilleures autorités russes. La première est la carte routière dressée en 1824 par le département des postes de Saint-Pétersbourg, d’après les documents et rapports des autorités locales; la seconde, publiée également à Saint-Pétersbourg, par le dépôt des cartes de la guerre, a été dessinée en 1825 par Posniakoff, lieutenant du corps des topographes. Sur ces deux cartes, la rivière qui avoisine leniseisk est située exactement par cinquante-huit degrés et demi de latitude boréale, et par cent neuf degrés trois quarts environ de longitude orientale. Mais, sur la première, la rivière se dirige à peu près vers le nord-est en coupant le parallèle du soixantième degré de latitude par cent douze degrés de longitude; sur la seconde, elle court vers le nord-ouest en coupant le même parallèle par cent sept degrés deux tiers de longitude. La différence entre ces deux cartes, publiées à peu près à la même époque, est donc, pour ce court espace, de quatre degrés un tiers, ce qui, à cette latitude, fait trente-trois milles géographiques. Sur la première carte, la rivière continue de couler vers le nord-est; sur la seconde, elle va directement au nord. Quoique celle-ci s’écarte moins de la vérité que la première, mes observations astronomiques pendant ce voyage m’ont prouvé que, plus j’avançais vers le nord, plus le cours de la rivière présentait, sur la carte, de semblables inexactitudes.

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La ville de Turuchansk, par exemple, est, d’après mes observations, située par cent cinq degrés douze minutes de longitude, tandis que, sur la seconde et sur la troisième carte, elle se trouve par cent sept degrés cinquante-neuf minutes, c’est-à-dire de deux * degrés quarante-sept minutes trop loin vers l’est. Quelques années depuis mon retour, M. Féodoroff, astronome russe, pourvu des instruments convenables, fut envoyé dans la zone nord-est de la Sibérie, afin de fixer la position de quelques points principaux. Il est donc probable que les erreurs qui existaient sur ces cartes ont été rectifiées.

Le long du lenisei, ainsi que de toutes les rivières qui coulent vers le nord, des paysans russes se sont établis et ont construit des cabanes en bois. Kntre leniseisk et Turuchansk, sur un espace de neuf cent vingt et une verstes et demie, ou cent trente-huit milles géographiques, se trouvent cinq villages à église (sr/o), dix villages sans église {derccmi), et vingt-neuf groupes de maisons d’hiver {simovie). Ces mnôvies se conq)osent de deux à cinq bâtiments en bois; il est possible qu’elles aient été bâties, dans l’origine, pour servir de refuge au voyageur surpris par un orage pendant un voyage d’hiver sur la rivière, ou peut-être pour offrir un gîte aux paysans qui, dans cette saison, se livrent à la pêche.

l’époque de mon passage, elles étaient toutes habitées ; c’était au mois de juillet. Trois simoviex avaient été fondées si nouvellement, qu’elles n’avaient pas encore reçu de nom. Ici comme partout

dans l’empire russe, on trouve, à l’entrée de chaque village, un grand poteau avec une tablette indiquant le nombre d'habitations et d’âmes que renferme la localité : on entend ici par âmes les hommes seulement, car les femmes ne comptent pas pour des âmes. Le voyage sur la rivière se fait de la manière suivante ; Quoiqu’on ne trouve nulle part, sur ce territoire, de chevaux de poste, on peut cependant traiter de gré à gré avec les paysans pour se faire conduire en traîneau, pendant l’hiver, de leniscisk jusqu’à Selo- Dubtscheskoie (latitude : soixante degrés une minute trente-cinq secondes).

De cette dernière localité à Turuchansk, distance de cinq cent quatre-vingt-deux verstes, où l’on ne trouve pas de chevaux, les paysans emploient des chiens pour le traînage sur le fleuve. Pendant l’été, le voyageur loue un bateau appelé lodka; on se sert, en allant vers le nord, tantôt de voiles, avec un vent du sud, tantôt de rames; quand l’air est calme, on se laisse entraîner par le cours de l’eau. Quant au voyage de retour qui se fait contre le courant, on ne peut user des voiles qu’avec un vent du nord très-vif; s’il ne se fait pas sentir, la lodka doit être tirée par des hommes ou des animaux. On attache fortement dans ce cas, au haut du mât, un long câble mince appelé hetschevà, à l’extrémité duquel sont attachées quatre à six cordes de longueurs un peu différentes; le bout de chacune de ces cordes est solidement noué autour du corps de l’homme ou de l’animal qui tire; ces cordes sont d’inégale longueur, afin que les diffé-

rentes personnes ou bêtes de l’attelage {podvoda) ne se gênent pas et puissent cheminera quelque distance l’une de l’autre quand le sentier est très-étroit. Au nord de Dubtscheskoie, on peut prendre des hommes ou des chiens; au sud, ainsi que nous l’avons dit, on trouve des chevaux. On en met ordinairement cinq, dont trois à côte l’un de l’autre, et les deux autres devant ceux-ci; on attache le bout des cordes à leurs harnois; un postillon mène les deux de devant. Quand des hommes font partie de l’attelage, chacun d’eux porte autour de son corps, un peu au-dessous des épaules, une ceinture d’écorce de bouleau, roulée plusieurs fois. On attache la corde à cette ceinture sur le dos, et, s’il y a six hommes, ils trottent l’un après l’autre et assez rapidement, en s’inclinant un peu.

Les chiens sont attelés de la même façon, au moyen de petites ceintures. Comme il n’existe pas de chemins le long de la rive, toute espèce de transport s’opère par eau; quand les paysans d’un derévna ou d’une siinôvie vont se voir, c’est toujours en bateau. Mais chaque paysan possède une paire de chiens, et, afin de n’avoir pas la peine de ramer, il les met au belschevd. Lorsqu’il descend sur les rives du fleuve, on voit toujours ces chiens gambader gaiement devant lui et sauter dans le bateau, comme s’il s’agissait pour eux d’une partie de plaisir. Le mot des Kalmouks est vrai : le chien est l’ami de l’homme

' Ce ne sont point seulement les Kalmouks qui parlent ainsi du chien.

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Pourtant l’injure la plus grossière dont se sert l’Allemand, l’Anglais, le Français et même le Russe, dans sa colère, c’est: chien, fils de chienne, sukkin xjin. Comment expliquer cette contradiction?

Arrivant à bord de ma loilkn, dans la soirée dn ‘2G juin, je trouvai dans mon patron Schàdrin, un homme respectable de cinquante-cinq ans, ayant bien six pieds de haut, marié en secondes noces à une femme de vingt-six ans, qui était la joie de son cœur, et qu’il appelait toujours « Molodaia moia » (ma jeune épouse). Si une jeune femme doit trouver le bonheur en se voyant l’idole d’un mari avancé en âge, mais vert encore et brave homme du reste, l’épouse deSchiidrin n’avait certes pas fait une mauvaise spéculation; car, regardant chaque faveur qu’il recevait d’elle comme une grâce dont il ne pouvait se montrer trop reconnaissant, il se laissait à coup sûr mener par le bout de son petit doigt. Schàdrin avait avec lui son fils Nikita, beau garçon de quinze à seize ans, qui servait en qualité de mousse; le reste de l’équipage se composait d’exilés, qui n’avaient pas été condamnés, je crois, pour leurs bonnes qualités : il y avait un vieil Allemand nommé Schoppe, un Russe avec les narines fendues ‘, un marchand banqueroutier de leniseisk et quelques autres, dont j’ai perdu le souvenir. On m’avait fait accompagner par deux Cosaques plutôt comme garde d’honneur que pour mon utilité. Mon interprète Gustave me servait parfaitement; il

* Les narines des criminels exilés sont fendues, et on en coupe un morceau en forme de cône.

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était même capable de regarder le thermomètre et le baromètre, de poser le sextant sur son piédestal et de diriger le télescope vers une image stellaire. Il connaissait, en effet, quelques étoiles de première grandeur, que j’observais souvent. Quand je sortais et que l’instrument était tout disposé, il me demandait aussitôt : Soll kh (tuf VoUtris einxtellcn, llir. Prvfessor, oderauf Ctipclla, oder nttfWcrja '?

La barque allait lestement vers le nord avec le courant; mais impossible de dormir la nuit à cause des cousins. Pendant le jour, la chaleur était étouffante. Le lendemain, je pris pour me rafraîchir un bain dans le fleuve près du Derémri-Dtibyuina . Le thermomètre marquait dans ma cahute dix-huit degrés, et naturellement beaucoup plus au soleil. Dans la nuit, l’air fut refroidi par une pluie continuelle. En arrivant le soir à larlxrhévxkoie-Selt), nous rencontrâmes une bande d’Ostiaques, hommes, femmes et enfants, venant de leniseisk, où ils avaient payé leur Inxnk, ou impôt annuel, qui se compose de peaux de zibelines, d’écureuils, de renards bleus et de divers autres animaux; ils retournaient dans leur désert, sur le bras de la rivière qui, ve-

nant de l’ouest, tombe dans le lenisei. Chacune de leui-s grandes barques légères, bordées de peaux et d’écorces de bouleau, était traînée par trois chiens qui, pendant les heures des repas, étaient attachés

‘ M. le piofesseiir, dois-je diiiiter sur l'étoile jioliiire, sur l;i Chèvi-e ou sur Wega?

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à des pieux sur la rive; les femmes el les enfants restaient à coté des bêtes.

Les premières avaient des yeux noirs étincelants, et quelques-unes un visage presque noir et des tailles petites et sveltes. L’une d’elles portait un cafetan ou une chemise de coton rouge cramoisi; c’était l’épouse d’un prince {kiiüs) ostiaque dont le mari venait de payer le lasak. Il accompagnait maintenant le capitaine Ispraonik (bailli du cercle) dans son voyage d’inspection, peut-être en qualité d’interprète. Du reste, elle ne se distinguait guère de ses compagnes, et on ne lui rendait pas non plus de grands honneurs. D'autres avaient des cafetans bleus. Leur langage me parut ressembler au mongol. 11 est rare de trouver chez les Ostiaques un individu comprenant le russe. Ils étaient armés d’ares et portaient un carquois bien garni sur les épaules. IVous leur demandâmes de nous donner des preuves de leur adresse, et, en effet, leur talent comme archers est remarquable; ils ont le coup d’œil juste, et leur flèche atteint infailliblement le but même le plus éloigné.

Ils placèrent un banc de leur barque, de la largeur de sept pouces à peine, sur une colline de sable fort élevée. A une distance de deux à trois cents pas, leurs flèches s’enfoncèrent l’une après l’autre dans le bois. Trois garçons de l’âge de neuf à dix ans avaient de petits ai'cs et des flèches, et tiraient, quoique à une moindre distance, sur le banc, qu’ils manquaient rarement. L’arc était fort simple : une

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verge de genièvre arrondie, qui leur servait de bâton pour la marche, doublée sur le milieu et beaucoup plus épaisse, de manière à conserver la plus grande flexibilité vers les extrémités, solidement reliées avec des ficelles ou des cordes à boyau. Quand un Ostiaque veut tirer, il emploie le même procédé que Robin Ilood dans le roman de Walter Scott, Ivanlioe : il approche le bout de la flèche de son œil et prend ses mesures; puis il s’arrête, examine, saisit de la main gauche l’arc sur le milieu, en couchant de la droite l’extrémité plate de la flèche sur la corde à boyau qu’il tire de toutes ses forces, tandis que le bras gauche est tendu; il vise, et, en laissant aller la corde, il donne de la main gauche un vigoureux élan à la flèche, afin d’en augmenter la rapidité. Pour n’avoir pas le poignet blessé par la corde à boyau, chaque Ostiaque porte un bandeau, doublé d’une plaque de métal ou de corne ornée de figurines, (jui reçoit le contre-coup. Les flèches sont fendues en deux coupes perpendiculaires, avec des plumes pour diriger le mouvement. Elles sont de trois espèces et servent à divers usages. Les unes n’ont qu’une tête de bois à peu près comme un raifort; celles-ci ne sont employées que contre les petits oiseaux, les écureuils et autres petits animaux dont la peau doit être préservée de toute déchirure. L’animal s’évanouit du coup et tombe de l’arbre. D’autres ont une longue pointe de fer triangulaire, et servent à tuer les lapins et les gros oiseaux. Enfin, pour les bêtes carnassières les plus dangereuses,

on prend la troisième espèce, c’est-à-dire des flèches armées par devant d’un morceau d’acier plat, mince et très tranchant, à peu près de la forme d’un ciseau de la largeur d’un pouce, et, afin que la blessure soit plus sûrement mortelle, l’extrémité est formée en queue d’hirondelle avec deux pointes tranchantes. Avec ces flèches, on tue l’ours, le loup, le renard et les déserteurs. Pour empêcher les malheureux exilés de prendre la fuite, le gouvernement a donné en effet à tout Ostiaque le droit de tirer sur les personnes inconnues qui, n’appartenant pas à sa race, se présentent sur son territoire. Dans la partie de la Sibérie habitée par des Russes, tout individu qui n’a pas de passe-port est arrêté comme vagabond {hradiaga) et envoyé en prison. S’il est pris dans la Russie européenne, il est transporté en Sibéi ie; il est, par conséquent, impossible à un exilé de s’échapper de ce côté. Quelques-uns ont essayé de se sauver en suivant les rivages de la mer Glaciale vers l’ouest dans l’espoir d’arriver à Archangel ; mais ou ils sont morts de froid et de faim, ou ils ont été déchirés par les bêtes féroces, ou bien atteints parles flèches des Ostiaques. Un seul homme, dit-on, est arrivé vivant jusqu’à Archangel après avoir été un an en voyage. Il avait, pendant ce temps, assez souffert pour mériter la grâce qu’il obtint sur le récit fait à Saint-Pétersbourg de son héroïque entreprise.

Après avoir donné tous ces détails, j’ajouterai qu’un des principaux personnages de l’endroit fut envoyé vers moi avec une casserole pour obtenir de

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l’eau-de-vie, mais, n’en ayant pas, je lui remis un rouble, qu’il employa à sa fantaisie.

JjC 1" juillet, une députation de paysans s’approcha de notre lotiha, et me présenta une supplique. Ils appartenaient à une secte appelée upadaïmtschi du verbeupadaïu (tomber sur quelque chose), en raison de leur manière étrange de demander une femme en mariage. Le frère et la sœur peuvent s’unir ensemble, mais ils ne veulent pas entendre parler de consécration religieuse, ils trouvent leurs cérémonies suffisantes. Les popes et autres membres du clergé s’étant opposés à de tels actes, ils s’adressèrent à moi, me prenant pour un grand dignitaire russe, et réclamèrent mes conseils. Je les renvoyai au colonel des gens d’armes Maslov, envoyé en Sibérie par l’empereur pour écouter les plaintes de ses sujets contre leurs fonctionnaires, et qui était attendu à Turuchansk. Moins un peuple est éclairé, plus il devient facilement sectaire. Il suffit qu’un homme, sachant se servir de la parole, se présente avec une interprétation, même absurde, de quelque verset de la Bible, pour trouver des partisans, surtout si le nouveau dogme flatte les passions de la foule. On a beau en démontrer la fausseté, « les mystères de la religion, répondent-ils, sont impénétrables ; » la raison doit être subjuguée et abattue; il n’y a pas de folies qui ne puissent naître de pareilles maximes. Les sectes se fondent ainsi, pour la plupart, et prennent de la force parmi les classes ignorantes; on a vu en Russie les Vpadaiuslsclii et les Stariereri; en France,

les socialistes et les fouriéristes; en Angleterre, les puritains et les quakers; en Suède, les Lecteurs (Làsarc) ; en Amérique, les Mormons ; en Norvège, une secte plus respectable, les llawiianer, partisans de Ilauge; et dans les derniers temps chez les Lapons, des fanatiques, qui promènent çà et là le meurtre et l’incendie et se font des prosélytes.

Pendant ce voyage je souffris beaucoup d’insomnies causées en partie par la grande chaleur et en partie par l’éternel vacarme qui avait lieu sur la barque, mais surtout par ces armées de cousins voraces, qu’à juste titre on appelle furia infemnHs. La première nuit, mon sommeil avait été interrompu par la visite de trois écureuils, qui s’approchèrent de nous en nageant et montèrent à bord; l’équipage leur üt la chasse, deux se sauvèrent dans l’eau, mais le troisième n’imita pas assez vite ses compagnons et fut fait prisonnier. La seconde nuit, je fus dévoré par ces terribles cousins, qui pénétrèrent par bandes entre les planches mal jointes ou par la porte de ma cabine. Il me fallut prendre deux bains le jour suivant, pour calmer mes nerfs irrités et la fièvre causée par les innombrables piqûres de ces insectes. Quiconque n’a pas visité ces contrées ne saurait se faire une idée d’un tel fléau. Quand on se promène sur le rivage, surtout si on ne craint pas de s’approcher des bois du voisinage, on est bientôt entouré d’essaims si considérables, que l’on croit marcher dans le brouillard ou au milieu d’une fumée épaisse, et que les insectes entrent avec l’air dans les narines

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et dans la bouche. Dans une petite excursion, je fus à moitié étouffé, et il fallut m’enfuir précipitamment vers les bords du fleuve, où une légère brise rafraîchissante chassa mes ennemis.

En général, je me protégeais contre leurs morsures à l’aide de gants et d’un masque, dont M. Kom- Icvsky m’avait fait cadeau à Keschemy; mais, pour observer au bord du fleuve, ce qui demandait bien deux heures par jour, tenant le livre et le chronomètre de la main gauche et le crayon de la droite, il fallait jeter gants et masque et déployer une certaine force d’ànie pour ne pas remuer, en dépit de piqûres incessantes sur le visage et sur les mains, puisqu’il s’agissait de ne point perdre un instant de vue rinstrument, et de compter les battements de la montre , le temps devant être calculé à un dixième de seconde près. La nuit je me jetai tout habillé et masqué sur mon matelas. I.a crinoline, n’étant pas assez ronde pour se tenir éloignée de mon menton, me retombait sans cesse sur le bout du nez; et cette partie de mon visage était tellement maltraitée, qu’elle devenait toute rouge et enflée. Sentant aussi une démangeaison intolérable à mes ))ieds, chaussés pourtant de bottes ou pantoufles russes en maroquin, dont la partie supérieure était ornée de rosettes cousues ensemble avec de la soie, je tâchai d’en découvrir la cause. Quel fut mon étonnement en voyant que des myriades de cousins avaient élu leur domicile dans ces rosettes, et qu’en en perçant les coutures ces petits insectes en avaient dessiné, pour ainsi dire, reiu-

preinle en traits sanglants sur mes pieds. Étant assis dans la cahute pour calculer mes observations, j’étais souvent forcé de jeter la plume cinq ou six fois pour tuer ces voraces insectes avant d’avoir pu écrire un logarithme de cinq chiffres. Au moment d’approcher la plume du papier, je la rejetais afin d’écraser un cousin fixé sur ma joue droite , et à peine la plume était-elle ressaisie, que la piqûre se renouvelait à la joue gauche. Dans l’intervalle, une trompe travaillait sur la cuisse, et ainsi de suite. Un spectateur qui regarderait de loin un homme s’appliquant à chaque instant des soufflets et de violents coups de poing le prendrait nécessairement pour un fou, ou tout au moins pour quelque fanati(}ue soumis à la plus rude pénitence. Enfin j’entrepris de calfeutrer ma porte et les interstices des planches. Gustave s'y prenait autrement pour chasser ces insectes ; il mettait dans une écuelle de la braise; au-dessus de celle-ci, des copeaux et de la bouse de vache séchée. 11 enfumait l’appartement au point d’être obligé de s’élancer dehors toussant et à moitié étouffé. Les insectes disparaissaient, mais seulement pour une heure; puis c’était à recommencer. Afin de se protéger pendant la nuit, quelques hommes de l’équipage se couchaient sur le pont, sous des voiles humides. Désespéré de n’avoir pas dormi deux jours de suite, Gustave approcha la pinte d’eau de vie de scs lèvres et en avala plus du quart; il se coucha ensuite sur le pont le visage découvert, et il dormit en effet; mais, le lendemain, sa figure était tout enflée et couleur de cuivre.

Du 5 au 5 juillet, nous avançâmes vers le nord sans événements remarquables. La rive gauche était toute plate et couverte de sable rejeté par le fleuve; la rive, du coté opposé, montrait une chaîne de montagnes basses et boisées s’étendant à perte de vue. Le G juillet, nous atteignîmes le couvent de Troitzkoi, grand bâtiment blanc, avec une belle tour, situé sur les bords élevés du Nischni Tmgtisko, qui vient de la terre tunguse orientale et se jette dans le lenisei, un peu au sud de Turuchansk. Dans une chapelle de la cour, je remarquai une plaque de fonte en souvenir du moine Tichon [Tijcho), regardé comme le fondateur du couvent, parce qu’il avait traîné luimême de leniseisk les poutres nécessaires â sa construction. Sur la plaque on a représenté le harnais qu’il portait pour faire cette rude besogne. Qu’on se figure deux barres de fer de la forme ordinaire, courbées de manière à pouvoir être placées sur les épaules, à peu près comme des bretelles dont les extrémités descendraient jusqu’à la taille. Ces barres étaient rivées à deux anneaux de fer elliptiques de même grosseur, destinés à entourer le corps avec des charnières fermées sur la poitrine par une pointe de fer. Plus tard, Tycho avait été nommé Icromonach, ou mpèrieur, et on le canonisa après sa mort, arrivée, selon l’inscription, en 1652. Le couvent avait d’abord été bâti en bois, et je fis demander à l’abbé en quelle année on avait construit le bâtiment actuel. Un billet poli m’apprit qu’il datait de l’an IGGO. Je supposai, pour expliquer cette espèce de contradic-

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tion, que le beau bâtiment en pierre où nous nous trouvions n’avait été élevé qu’après la mort de Tycho.

Un autre monument funéraire de la même chapelle, érigé en Yhonnem duprikasclitschik, ou commis marchand, Vasilei Mütschennik, donnait les indications suivantes :Ce commis avait été envoyé, avec une cargaison de grains, de Icniseisk à Turuchansk,où son maître possédait un magasin. Un jour, Yasilei ayant fermé ce magasin pour se rendre à l’office divin de Troüzkoi, le marchand arrive de leniseisk, et trouve la maison ouverte et les marchandises volées. Il envoie chercher Vasilei; mais celui-ci veut, comme rridulin, héros d’un drame allemand, attendre la fin de l’office saint, et cette réponse, communiquée au maître, lui fait penser que son commis s’entend avec les voleurs. Enfin le jeune homme arrive, et quand, après avoir été fouetté, il persiste à se déclarer innocent, il est tellement torturé, qu’il meurt; puis son cadavre est jeté dans un marais. Tycho apprend que l’on a vu poindre une croix sur cet endroit du marais après le coucher du soleil, et que d’autres miracles se sont manifestés. Il reconnaît que Vasilei était innocent, et qu’il est mort martyr de la religion. Il se rend sur les lieux, trouve le cadavre et le transporte au couvent, où il le fait enterrer en terre sainte. La légende ajoute que, le bruit de ces miracles s’étant répandu jusqu’à Moscou, le synode ordonna à un archevêque de Toholsk de se rendre à Turuchansk, afin d’examiner à fond l’affaire. C’était au milieu de l’hiver, et l’archevêque résolut de

prendre le plus court chemin à travers les solitudes habitées par les Ostiaques. Ayant eu terriblement à souffrir du froid pendant une traite de plusieurs semaines, il se décide à retourner à Tobolsk; mais, lorsque le traîneau est dirigé vers le sud-ouest, sa tète tourne comme l’aiguille du compas sur sa tige, de sorte que son visage se trouve convulsivement reporté vers le couvent du Troitzkoi; il faut que le traîneau aille au nord-est pour que la tête de l’archevêque reprenne sa position naturelle. Ayant répété trois fois cette e.xpérience avec le même résultat, il se soumet enfin à la volonté de Dieu et continue son chemin. Vasilei Mütschennik est aussitôt mis au nombre des saints. Sur la plaque de son tombeau, on lit que la construction du nouveau couvent fut terminée en 1671.

Le 7 juillet, à si.\ heures et demie du matin, Schâdrin annonça mon arrivée à Turuchansk par trois coups de sa batterie, et je vis avec terreur nue procession des fonctionnaires de cette ville venant me complimenter. Je n’avais presque pas dormi de la nuit, par suite de la chaleur, des cousins, et du vacarme de l’équipage pour haler la barque le long de l’étroit bras de fleuve près duquel la ville est située; de plus, un peu de toilette était nécessaire après une nuit d’insomnie, pour donner audience, même en Sibérie et près du cercle polaire : aussi je fus trèscontent d’entendre Gustave, qui devinait ma position, déclarer que je m’étais rendormi. Entre huit et neuf heures, j’étais installé chez un marchand

VOYAGE EN SIBÉIUE.

aisé avec tous mes appareils. Je résolus d’emplojel*^ ces deux premiers jours à mes observations, l’occasion étant très-favorable; je pensais que ce serait une triste chose que d’avoir fait un pareil voyage pour rien, si plus tard le temps changeait. Je me décidai donc à ne faire et à ne recevoir aucune visite; je fermai ma porte, et, avec l’aide de Gustave, je m’opposai fermement à toute intrusion. Ayant cependant fait porter, à neuf heures et demie, le sextant et le chronomètre au cimetière afin d’y mesurer quelques hauteurs, toute la foule d’employés qui m’avaient assiégé à mon arrivée vint de nouveau, envoyée par YOkruUchi Natschalmh, ou chef du cercle, assez à temps pour me surprendre.

Je me retournai et demandai à ces messieurs de vouloir bien m’excuser, attendu que j’étais occupé et hors d’état de les recevoir. Je continuai de tenir ma porte fermée, et, quand je me trouvai dans la rue avec mes instruments magnétiques, on voulut bien me laisser en repos. Mais, ayant un jour oublié de mettre le verrou de la porte, le protopope de l’endroit se glissa dans l’appartement; il fallut faire bonne contenance et soutenir une conversation qui était un mélange de phrases russes et latines, le protopope jetant, par-ci, par-là, quelques mots de cette dernière langue, afin de me tirer de peine, comme je m’embrouillais dans mon russe, pour faire parade de son propre savoir. Il me raconta qu’il avait visité Tolstoi-Noss, sous la latitude de soixante et onze degrés cinquante-cinq minutes, dans la baie où se

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VOYAGE EN SlBÉfUE.

trouve l’embouchure du fleuve Icnisei; il me fit la description des embarras terribles auxquels on est exposé si l’on veut dépasser Turuchansk, étant privé du secours si nécessaire des hommes, et assiégé |)ar des nuées de cousins qui rendent ces lieux inabordables. Schàdrin me fit précisément le môme tableau, et, lorsque je voulus me faire conduire jusqu’au rivage de la mer Glaciale, il refusa tout net, et je dus renoncer à cette excursion.

Quand le protopope me quitta, je lui offris du vin de Porto, et nous bûmes à notre santé réciproque et à l’beureusc issue de mou expédition. Telles étaient les contrariétés inséparables de mes travaux. La température était, à l’ombre, de vingt-cinq degrés.

En rakson de cette chaleur, c’est la mode de Turuchansk de faire une sieste pendant le jour, et de ne commencer la vie active qu’à minuit; mon hôte étant commerçant, la maison ne s’animait «pi’à cette heure, et ceci, joint à une autre particularité assommante, me priva presque de tout repos.

Étant couché, je sentis une étrange démangeaison sur tout mon corps; après en avoir reconnu la cause, je rejetai bien vite ma couverture en peau de chèvre, et la remplaçai par mon manteau. Mais qu’arriva-t-il? Le manteau reçut une grande partie des hideux habitants de la couverture, et ils envahirent mes habits de telle sorte, que je ne pus en être débarrassé que par l’intervention de Gustave, qui, de retour à leniscisk, eut l’idée de suspendre tous mes vêtements dans une salle de bain russe, où les va-

peurs à cinquante degrés triomphèrent enfin de cette vermine.

Le lendemain, j’eus un nouveau siège à soutenir. Schâdrin vint me raconter que le natschalnik l’avait fait appeler afin de savoir quelle espèce d’homme j’étais; si c’était par fierté que je m’enfermais et ne voulais voir personne, quand lui, le natschalnik, avait donné l’ordre à ses fonctionnaires de me présenter leurs respects. Schâdrin lui répondit que j’étais certes un grand seigneur, ayant droit à toutes sortes d’hommages; que, sur la lodka, j’avais plaisanté cependant avec lui et avec ses gens, et que parfois même j’avais pris une rame. « Est-il donc un saint, répliqua le natschalnik, puisqu’il n’a reçu qu'un pope, auquel il a offert du vin de Porto, tandis que mes fonctionnaires sont restés dehors? » Schâdrin ne sut pas donner de réponse, sinon que j’étais tout entier à mes instruments, et que j’entendais difficilement le russe.

Après avoir, le 9, à midi, mesuré quelques hauteurs du soleil, j’allai voir un arpenteur qui, la veille, avait voulu me parler dans la rue; étant occupé d’ohservations magnétiques, j’avais dû congédier cet importun. Voilà comment les hommes et les politesses deviennent un véritable fléau, et risquent de vous faire manquer le but principal de votre voyage; je suppose que M. de Huniboldt, pendant son séjour en Sibérie, éprouva les mêmes ennuis. L’arpenteur me fit cadeau d’une carte manuscrite représentant le cours du fleuve lenisei entre les latitudes de cin-

VOYAGE EN SIBÉIUE.

quante-neuf et soixante-huit degrés, avec tous les villages situés sur ses bords; carte qui me fut bien précieuse pour cette expédition difficile. Puis j’allai voir le natschalnik Ivan Kyrilovitscli Tarassov, qui SC trouvait dans cette ville en tournée d’inspection. Il m’accueillit avec beaucoup de politesse et m’invita à dîner; je fus forc’é de remettre ce plaisir au lendemain, n’ayant pas fini un ouvrage indispensable.

Je me présentai donc à l’heure convenue; je croyais rencontrer chez mon amphitryon les fonctionnaires par lesquels il m’avait fait poursuivre les jours précédents : j’avais surtout conijtté sur deux officiers ingénieurs exilés qui savaient le français et qui auraient pu nous servir d’interprètes; aussi éprouvai-je un certain malaise en me voyant seul avec ce dignitaire, et ma position fut d’autant plus pénible, que Gustave, au lieu de rester dans le salon pendant le repas, me soutint que je parlais fort bien le russe, et s’en alla rejoindre les domestiques de la maison. Rien n’est plus désespérant que de demeurer plusieurs heures à une petite table, en présence d’un homme qui parle une langue dont on comprend à peine la moitié, et dans laquelle on peut encore moins se faire entendre. Le premier service se composait de botvinie, potage russe froid composé de qvass et de diverses espèces de légumes, de choucroute {xchtsoln) et de quelques morceaux de poisson salé. Nous cherchâmes à entamer la conversation, mais à chaque moment il y avait un malentendu; après plusieurs tentatives malheureuses, il

298 VOYAGE EN SIBÉIÜE.

disait parfois en souriant : « Maintenant, je ne vous comprends plus. » Je cachais ma confusion en avalant mon botvinie un peu jdus vite, quoique mon estomac protestât tout bas contre ce mets. Plus tard, nous eûmes quelques plats plus en harmonie avec les règles de Part culinaire européen, et le repas finit par un blanc-manger et du champagne. Je tâchai de faire au maître de la maison un compliment sur son dîner et sur cet excellent vin qui, à ma grande surprise, avait trouvé le chemin de ce climat polaire; je dis donc, dans mon meilleur russe, que c’était un luxe auquel je ne m’attendais guère; je ne me rappelai pas que luxe se dit rushosch en russe. J’étais convaincu (|ueluxe {luxus), mot latin admis dans toutes les langues européennes, devait être compris par le chef du cercle; mais il me répliqua qu’il fallait dire uxus, qui signifie vinaigre.

Il était évident qn’il comprenait que son vin avait l’aigreur du vinaigre; je protestai; mais il répéta plusieurs fois que c’était bien nxiix, et non luxe ou hum, comme nous disons. Je me résignai enfin à prendre pour mon compte cette grossièreté toute gratuite.

Je passai la soirée avec le natschalnik chez un marchand de leniseisk, qui nous avait invités, et fort heureusement je trouvai là un des officiers exilés en 1825. Ils avaient tous les deux passé un an à Tochitâ, mais ensuite ils avaient obtenu ce lieu d’exil moins rigoureux. Cet officier parlait le russe et le français, et il me servait d’interprète; enfin je fis comprendre

au chef son erreur au sujet du mauvais coiiipliment que j’étais sensé lui avoir adressé, ce qui produisit un éclat de rire général. Le marchand nous servit du café, du vin, des liqueurs, et nous passâmes une soirée fort gaie dans son magasin, où je régalai la. compagnie de quelques anecdotes d’Europe.

Le 1 1 juillet est, chez les Russes, un jour de grande fête, celle de saint Pierre et saint Paul, car leur long jeûne est expiré. .\près avoir fini le matin mes observations, je demandai audience au natschalnik et à toutes les sommités de la ville, telle que l’ataman des Cosaques, l’arpenteur, les deux officiers exilés et autres. Le protopope vint avec p'usieurs ecclésiastiques; un court quatuor fut exécuté, et on aspergea d’eau bénite les ohras, ainsi que toutes les personnes présentes et moi-même, (jui, cependant, devais être considéré comme un hérétique. Je montrai mes plans, ainsi que ma route de vojage, et, à l’aide des cartes construites pendant ma tournée de la déclinaison de l’aiguille aimantée, de l’inclinaison et delà force de l’intensité magnétique, et indiquant les lignes isogoniques, isokliniques et isodynamiques, je tâchai d’expliquer les rapports du système magnétique en Sibérie. Puis je portai devant la maison un réfracteur de Fraunhofer, avec lequel on regardait le soleil et ses taches, et un sextant pour les observations, avec pied et horizon de mercure, qui leur permettait de voir la descente du soleil. Quoique Turuchansk (qui tire son nom du petit fleuve Turuchan, venant de l’ouest et se jetant

VOYAGE EN SIDÉRIE.

dans le lenisei, près de la ville) soit bâti sur une colline, ce n’est cependant qu’un marais, et, dans les principales rues, on marche sur des planches à demi pourries. Si on fait un faux pas, on risque de s’enfoncer dans le limon jusqu’aux genoux; toute la surface du sol est, même dans la saison chaude, couverte d’une eau stagnante au-dessus de laquelle on remarque une moisissure verdâtre, en partie cachée par des copeaux, et en partie par toutes sortes d’immondices jetées des maisons. Des vapeurs putréfiées s’exhalent de ce cloaque par une chaleur de vingt à vingt-quatre degrés Réaumur. La cause de cette déplorable situation provient de ce que le sol ne dégèle jamais à une profondeur plus grande qu’un arschine (l’arschinc équivaut à 0 mètre 7111), môme au cœur de l’été, quand le soleil est au-dessus de l’horizon, presque les vingt-quatre heures. Pour élever l’église actuelle, on raconte que la terre fut à peine creusée d’une demie-arschine et qu’on trouva de la glace, bien que l’on fût en plein été. Les racines des arbres, au lieu de pénétrer dans le sol, s’étendent horizontalement. Lorsque la neige tombée en hiver se fond, l’eau ne peut, comme dans les contrées méridionales, se perdre par infiltration, mais s’arrête au point où la glace commence, formant avec la première couche de terre et d’argile un limon liquide. Les exhalaisons malsaines qui s’en échappent produisent beaucoup de maladies, surtout le scorbut et l’hydropisie ; les libations fréquentes d’eau-de-vie y contribuent peut-être aussi, de sorte que les person-

VOYAGE EN SIDÉRIE.

lies qui abandonnent le pays après un séjour de plusieurs années retournent, en général, à leniseisk avec une santé perdue. C’est par celte raison que les marchands de celte ville se rendent à ïuruchansk en été seulement, et le quittent au commencement de riiiver. Les petits enfants courent, du reste, dans les rues en chemise, jouant et riant d’aussi bon cœur que les nôtres.

La colline sur laquelle cette place est située forme une île carrée, entourée de deux bras de fleuve, et comprend un espace de vingt-sept versles du nord au sud et de vingt-trois verstes de l’est à l’ouest. Je fis mes adieux à la compagnie et me rendis à ma lodka, où mon patron salua la ville de trois salves d'honneur. La chaleur était extrême, et on allait contre le courant à l’aide de podvodi. Les gens étant à moitié gris, nous ne fîmes, avant la nuit, que huit verstes. Le marchand Koroscho m’avait fait faire une espèce de tente {pàlog) de serge blanche. Pendant la nuit, cette tente pouvait être suspendue au-dessus du banc qui me servait de lit et me protégeait contre les cousins. Elle avait la forme d’un parallélipipède rectangle de la môme longueur et largeur que le banc. De chaque côté, près de mon oreiller, se trouvaient deux fenêtres fermées avec de la crinoline pour le renouvellement de l’air. Avant de nous coucher, Gustave commença ses fumigations ordinaires, afin de chasser la cohue bourdonnante ; puis j’entrai à la hâte et me glissai tout habillé sous la tente, dont les extrémités furent promptement cachées au-des-

SOUS du matelas; mais, en dépit de toutes ces précautions, il resta force ennemis. Gustave tenait la lumière près de la fenêtre, tandis que je tuais tout ce qui me tombait sous la main, .\lors je pus me déshabiller et me mis sous la couverture. La nuit n’en fut pas moins rude, la crinoline d’une fenêtre ayant malheureusement un petit trou et la chaleur étant insupportable.

Afin de protéger leurs petits enfants contre la furie de ces insectes, les Sibériens ont arrangé leurs berceaux de la manière suivante ; Quatre douves minces sont jointes de manière à former un cadre carré de la longueur d’une aune ou plus, avec un fond de toile grossière. De chacun des quatre coins sortent des cordons qui forment un nœud à la hauteur d’une aune au-dessus du cadre ; de ce nœud part une corde plus longue attachée à l’extrémité d’une longue perche élastique, clouée par l’autre bout aux poutres du plafond. Pour préserver l’enfant des piqûres, le milieu d’une grande pièce carrée de toile est fixé au nœud qui réunit les quatre cordes pour retomber ensuite sur le cadre, au-dessus duquel cette toile forme une tente pyramidale. On berce l’enfant dans une direction verticale, et le meuble ne prend aucune place sur le plancher de l’appartement, en général très-étroit.

Le lendemain, la chaleur et les cousins firent si bien, qu’il était également impossible de se tenir sur le pont et dans la cahute. A midi le thermomètre marquait, à l’ombre, vingt-trois degrés sept minutes

DigitiiEsd by Googk

Réaumur. Gustave et les trois Cosaques (dont l’un, de Krasnoiarsk, avait accompagné M. Erman à Irkutsk) se déshabillèrent, se jetèrent dans l’eau pour se rafraîchir; puis ils sautèrent tout nus sur le rivage pour aider les gens de l’équipage à tirer la lodka, et nous primes le galop joyeusement. La même chaleur elle même fléau nous poursuivirent encore le 15 juillet. Impos-sible de lire ou de travailler. « Il y a, dit Jouy {Ermite de lu Clmimséc-dAntiu), des époques dans notre vie pendant lesquelles nous ne pouvons faire autre chose que d’exister. »

Le 14juillct, jemc levai à huit heures, après un bon somme du matin, Gustave ayant trouvé le secret de rendre ma tente impénétrable. J’exécutai mes observations astronomiques et magnétiques près du Derému-Kustino , situé à quatre-vingt-seize verstes au sud de Turuchansk, et, comme c’était le jour de naissance de ma femme, je régalai l’équipage et tous ceux qui s’approchèrent de la barque d’une double ration d’eau-de-vie. Deux coups du petit canon de la lodka saluèrent ce jour, avec les signes de croix et les révérences ordinaires. Le patron et ses gens tirent des vœux pour mon heunnix retour, et souhaitèrent une vie longue et heureuse à mon épouse et à moi . Cette date si chère me donna l’idée de proposer au patron de baptiser sa nouvelle lodka, qui n’avait pas encore de nom, de celui de Jeanne. Si je l’avais connu à cette époque aussi bien qu’à notre retour à leniseisk, j’eusse été certain que le nom et le navire auraient été tenus en grand honneur. Mais,

50i VOYAGE EN SIBÉRIE.

la double ration donnée à l’équipage l’ayant rendu passablement gai, il me sembla que ce serait une profanation que de prononcer le nom de ma femme devant de pareilles oreilles et de le faire répéter par de pareilles bouches.

Le premier acte de la fête terminé, je pris un bain rafraîchissant dans le fleuve, et je vis avec plaisir qu’un vent assez vif s’élevait du nord et chassait les cousins. 11 nous fut dès lors facile de nous servir de voiles, et, sans podeodi, nous avançâmes très-vite jusqu’à midi passé. Je dis au patron: « Il est clair que . ma femme prie pour nous; c’est grâce à elle que nous avons cette brise excellente. »Le patron supposait aussi que sa Moluduia était pour quelque chose dans notre bonne fortune. Elle priait pour lui matin et soir, disait-il, afin de hâter notre retour.

Je lui demandai s’il ne croyait pas qu’elle priait parfois le dieu du fleuve de l’engloutir dans ses eaux pour pouvoir choisir un mari plus jeune. La question ne l’impressionnait guère; il était bien sûr' d’elle, et il n’avait pas tort. C’était un bel homme dans son genre, d’un esprit ferme et d’un cœur excellent.

Gustave me fit un bon potage avec du bouillon de poulet. Je l’arrosai de vin rouge mélangé de mauvaise eau-de-vie que le marchand de Turuchansk m’avait vendue. Peu de temps après, soit comme couronnement de notre fête, soit que nos chères femmes eussent interrompu leurs prières, nous fûmes assaillis par un orage magnifique avec des

voyage en SIBÉRIE

éclairs et une forte pluie. Le patron ayant l’habitude de navij^ner le long des rives du fleuve, le courant y étant moins fort qu’au milieu, la tempête nous jeta sur un petit promontoire où nous restâmes mouillés quelques heures dans le voisinage de l’embouchure du Sncliti-Tnngiisli(i. Après cette halle, le temps redevint favorable, et un vent du nord plus ou moins vif nous avait déjà conduits le K» juillet au Uerécnu-Kaiigaluvo, où je fis arrêter dans l’après-midi pour observer et renouveler nos provisions. Le fleuve me parut là, comme à plusieurs autres endroits, avoir un mille de large. Dans la nuit, M. Seboppe et ses deux camarades s’avancèrent de nouveau dans le UeUcheiHi .

Gustave, en m’apportant mon café le matin du 17 juillet, me raconta que nous marchions maintenant avec six chiens, -l’accourus pour voir ce nouvel attelage, mais je ne pus au commencement distinguer les êtres qui nous conduisaient. Le bâtiment allait contre le vent et le courant, entraîné comme par une puissance magique invisible. Enfin Gustave appela mon attention sur une ligne ondulatoire qui se manifestait au milieu des joncs du rivage: c’étaient les chiens qui remuaient leur queue pendant la course.

Nous voguions certes plus vite que si le podvada avait été dirigé par des hommes, qui sont parfois forcés de faire de grands détours pour éviter les bords marécageux, tandis que le pied léger du chien glisse sur la rive du fleuve et jusque dans l’eau même.

VOYAGE EN SinÉRIE.

L’après-midi, nous dépassâmes une société d’Osliaqiies qui s’étaient campées sur le bord occidental avec deux iurtcs en écorce de bouleau et cinq de leurs petites barques fortement chargées. Les enfants fourmillaient sur le rivage, jouant avec des pierres. Une heure plus tard, nous rencontrâmes encore trois à quatre barques d’Ostiaques et deux iurtcs près du Dererm-Dolgoi. Cette compagnie nous rendit visite comme la première, mais la conversation était peu animée, presque personne de la société osliaque ne comprenant le russe.

Le l<S juillet, nous nous arrêtâmes quelques lieui-es près du Dcrevna-Tschulkovo, sur le côté oriental du fleuve, et, le 19, près de Lebedevo, afin de. faire des observations. Le 20, nous étions enfin près deSomorokovo (latitude soixante et un degrés trente-neuf minutes vingt-trois secondes, et deux degrés trentehuit minutes neuf secondesde longitude ouest de leniseisk, ou cent sept degrés vingt-deux minutes trentedeux secondes à l’est de l’île de Fer). Le long des rives du fleuve, on voyait à l’est, comme je l’ai déjà dit, une longue chaîne de collines, tandis que, du coté opposé, le terrain était plat et couvert de bois à quelque distance du rivage. Depuis Selo-Dubtscheskoie (latitude, soixante et un degrés une minute trente-cinq secondes; longitude, deux degrés trentequatre minutes cinquante-trois secondes à l’ouest d’Ieniseisk, ou cent sept degrés quinze minutes quarante-huit secondes à l’est de l’ile de Fer) jusqu’à Somorokovo, vers le nord, le fleuve s’élargit et semble

un lac d'environ six milles géographiques de long sur un mille I de large, avec treize îles rocailleuses plus ou moins grandes; il est borde des deux côtés de rochers élevés et escarpés qui le forcent de prendre son cours d’abord vers l’est, puis tout à coup vers le nordouest, et enfin vers le sud-est, pour faire plus tard un grand arc de plus d’un demi-cercle vers le nord et le nord-est jusqu’à Somorokovo. Dans cette course irrégulière, il a, aux endroits où il est serré par les rochers, deux l'omjs, un petit et un grand, et plusieurs Schevcras qui accélèrent de beaucotip le voyage jus- ((u’à Turuchansk, mais rendent le retour fort difficile. Dans ce trajet encombré, nous engageâmes, à L'st- Tunguska ‘, finit hommes pour tirer le Betschevâ avec notre équipage. Deux câbles furent attachés au sommet du mât, et les gens divisés en deux pelotons chacun avec son câble; l’un et l’autre avait à franchir des rochers aux flancs presque perpendiculaires du côté du fleuve et à peu près inaccessibles. La lodka avançait lentement, parfois s’arrêtant tout à l'ait : les gens étaient hors d’état de la faire marcher. Arrivés à une certaine pointe de terre saillante, il fallut envoyer un détachement de l’autre côté du fleuve, fort étroit à cet endroit, afin d’opérer le passage autour <le ce cap difficile. Le courant, extrêmement violent,

‘ Ce lieu a reçu son nom du fleuve Podkammemuia-Tunguskti, lu c-s de l'embouchure (wsO duquel il est situé; PodUammenniiia signifie entre les rochers, de Kamen, pierre. Parmi les rivièies timguscs qui tombent dans le lenisei, nous avons nommé Nisclmi-ïunguska, près du couvent de Tioitzkoi, Sueha-Tunguska (la Sèche) et Nis<-bni-Tunguska, qui sont une continuation de l'Angara.

VÜYAGK EiV SlIiÉlUE.

fitsaiilci' le caille, et cel accident rendit notre position assez embarrassante. Nous restâmes plusieurs heures sans pouvoir bouger; vers dix heures du soir, le patron m’annonça enfin que nous n’avions plus que la dernière muraille du roc à passer.

Le 25 juillet, nous étions à Selé-Dubtscheskoie, après une nuit fort agitée. L’équipage sc révolta contre le patron en faisant un bruit assourdissant. Un Juif vint à bord en disant qu’il avait une supplique à présenter à Son Excellence {]'anche Vysoliohlagoro- (lic); il me prenait pour le chef du cercle. Quoiqu’on tâchât de lui faire comprendre que j’étais un homme de science et un étranger, et que 1e chef du cercle se trouvait encore à Turuebansk à notre départ, il voulut à toute force pénétrer dans ma cabine; on l’arrêta, mais il continua à hurler son Vasclie Vysohobhi- (lorodie, jusqu’à ce que le Cosaque de Krasnoiark, vigoureux gaillard, le prit par le bras et l’entraina; il ne lâcha prise qu’en pleine montagne. Me rendant quelque temps après au cimetière avec mes instruments pour observer, cet homme me poursuivit encore de ses cris; enfin mes occupations lui firent comprendre qu’il s’était trompé de personne. Le soir, nous nous fimes précéder de cinq verstes par des chevaux; ces cinq verstes durent être faites avec six hommes dans le Cetsebevâ, le terrain étant marécageux. Entin nous trouvâmes nos chevaux, et cette nuit, nous n’eùmes plus à nous plaindre de la lenteur de la marche. Le matin, des chevaux frais nous attendaient au Derevm-Sotika . Les che-

Hau\ vont an petit trot; avec un vent contraire, il est impossible d’avancer pins vite contre le courant, et nous avions cet avantage que le patron pouvait à son gré commander /in/c ou piano. 1^ nuit, un vent du nord nous permit d’aller à la voile; vei*s midi, nous étions à Sérebrinikova, où je m’arrêtai pour faire des observations.

Le 26, nous atteignimes un des grands villages, Selo-Nazimovskoie, qui se composait de trente-deux maisons et de soixante-six âmes. Un pope, qui avait fait le chemin avec nous d’un des villages précédents, nous quitta en cet endroit. Voyant un jour Gustave faire cuire du riz dans de l’eau pour me faire de la soupe, il lui demanda si son maître faisait toujours un maigre aussi rigide. Gustave, qui avait la manie de se moquer de tous ceux qui lui tombaient sous la main, lui répondit affirmativement. Frappé de surprise, le pope demanda à quelle religion j’appartenais, et Gustave de dire qu’il l’ignorait. Si ce pope vit, quelque temps après, la demi-poule rôtie que le mauvais plaisant m’apporta, il dut comprendre <ju’on se moquait de lui.

Parvenus enfin à (eniscisk le 28 juillet à quatre heures et demie de l’après-midi, des coups de canon réitérés annoncèrent notre arrivée à la Molodaia du patron.

Depuis le 26, nous étions allés alternativement à la voile ou avec des chevaux. Ce dernier mode de transport avait été souvent interrompu par des ruisseaux, des marais, des broussailles et d’autres obstacles

VOYAGE EN SIRfiniE.

qui nous forçaient de dételer et de faire de lonj^^ détours. Le voyage de leniseisk à Turuchansk avait duré dix joure et demi, et le retour, qui, dans des circonstances défavorables, pouvait bien, au dire du patron, exiger un mois entier, dura seulement seize jours. Le voyage entier, comprenant plus de deux mille verstes, n’avait pris, par conséquent (les cinq joursdu séjour à Turuchanskdéfalqués),qucvingt-six jours et demi, malgré les haltes fréquentesde plusieurs heures dans les endroits où j’avais à observer et affaire. Pendant toute cette excursion, j’avais été favorisé par un ciel des plus sereins pour mes observations astronomiques. Je trouvai dans mou logement des lettres de ma femme, de trois de mes enfants, de l’académicien Kupffer, une connaissance de voyage; du baron Palmstjerna et du chambellan Tersmeden, son attaché, avec des lettres de recommandation adressées à plusieurs autorités pour ma prochaine expédition à Archangel; du colonel Muravieff et de sa femme, de mon assistant, M. Due, qui, par Yiluisk et lakutsk, était arrivé à.Irkutsk, et de son frère, secrétaire d’État de Norvège à Stockholm, et ce me fut une récréation précieuse après cette tournée si pénible. Comme par enchantement je me trouvais tout d’un coup transporté des déserts ostiaques au milieu d’amis et de connaissances de l’Est et de l’Ouest ! De nouveau, je me sentais entouré d’êtres aimants de mon espèce. Ce bonheur j)roduisit sur moi un effet salutaire. La fatigue, les observations et leurs calculs, joints aux insomnies, m’avaient attaqué les nerfs et

VOYAGE Ei\ SlBÉniE.

laissé une disposition d’esprit très-sombre. Je ne suis pas du tout étonné qu’un pareil voyage, dans des zones semblables, ait pu produire des crises violentes sur des voyageurs danois'.

Le 30 juillet, Schadrin vint me prier très-humblement de lui faire riioniieurde passer la soirée chez lui, afin que sa Molodaia pût faire ma connaissance, ce que je promis avec plaisir à ce brave homme. La compagnie se composait de ces époux et de deux gentilles jeunes filles de leur famille, et enfin de Gustave, que j’avais dû emmener avec moi comme interprète pour soutenir la conversation. Nous primes du thé et du punch en fumant.

On avait mis mon couvert isolément à une petite table.

Nous récapitulâmes avec beaucoup de gaieté plusieurs de nos aventures de voyage. Les saillies dont Gustave assaisonnait ses traductions amenaient fréquemment des éclats de rire. Après avoir bu quelques verres de punch, le patron fut tellement touché de ma condescendance, qu’il se mit à genoux devant moi et voulut embrasser mes pieds. Je le relevai aussitôt. c< Voilà ce que nous ne faisons pas chez nous, lui dis-je. 11 n’y a que le pape qui se laisse baiser les pieds, et, n’étant ni pape ni même prêtre, mais un

* Le lieutcii;int danois WonnskjoUI, qui accompagnait Kotzebue dans son voyage autour du inonde, s’imagina que celui-ci voulait l’empoisonner; de sorte que KoUebue se vit forcé de lui céder, pour son usage, une tonne d’eau, que Worinskjold fermait de son sceau chaque fois qu’il y avait puisé lui verre d’eau. Le philologue Rask, qui triversa la Sibérie pour aller dans les Indes, fut bien près de devenii- fou.

pécheur comme toi, je ne veux pas recevoir un pareil hommage. A un brave homme tel que toi, nous donnons notre main en serrant la sienne, et c’est ce que je désire faire, parce que tu l’es conduit en homme d’hoimeur pendant ce voyage, et puis parce que tu es bon marin. Serrons-nous donc la main; je le dois l’heureuse issue de notre voyage. » Les fonctionnaires russes, appelés Tschinovniki (nobles, personnes de rang), se conduisent vis-à-vis du Mcschtschanin (bourgeois) avec plus de hauteur que nous à l’égard de nos domestiques. Le bourgeois se regarde donc comme comblé quand il est traité en égal par un fonctionnaire.

Plus tard, on me servit un petit plat de viande et un petit verre de kialarski, espèce d’eau-de-vie de vin fabriquée à Kislar, situé près de la mer Caspienne. En prenant congé de la Molodaia, elle me tendit sa joue; j’embrassai aussi les jeunes tilles. L’une d’elles avait de beaux yeux et des couleurs fraîches, et l’idée me vint de faire un da capo. Gustave s’écria ; « Zuei mal, Gott straf midi '! » « Ne trouves-tu pas qu’elle mérite un pareil hommage? » lui demandai-je. aju, Sie tour nichl ühei die l;lcim '\ » fut sa réponse. Étant arrivés dans la rue, les fenêtres de la maison de mon amphitryon s’ouvrirent, et ces dames me saluèrent de leurs mouchoirs; je leur répondis avec mon chapeau. Pourquoi n’avouerai-je pas que ces heures furent les plus agréables de mon séjour à Ieniseisk?La

* Dfux fois Dii’ii me punisse!

* Oui, vraimenl, li |ii lile n'esl as m;iG

simplicité du cœur, jointe à rhomièteté et à la modestie, font toujours une bonne impression. Cette dernière qualité ressemble à la fleur des bois, rarement vue par l’homme des villes, et dont le parfum lui parait toujours frais et nouveau.

Quelques jours après, je passai une soirée chez M. Sadikov, médecin de la ville; il me dit que le préfet avait exprimé son étonnement de ce que j’avais accepté l’invitation d’un Mesclitsrhanin, en le négligeant, lui, le premier fonctionnaire de la cité. La cause en était que ma visite était une joie pour le patron et un plaisir pour moi, tandis que ces deux conditions ne se seraient pas rencontrées, je le suppose, chez le préfet. Je fis au médecin, sur sa demande, le cadeau d’un rasoir anglais, et sa femme me donna, en échange, un tapis de sa façon, de six pouces de long sur quatre et demi de large; elle y avait brodé un joli petit barbet en perles de verre, sur un fond de perles bleu de ciel. Ce tapis, entouré d’une frange en perles, était destiné à être placé audessous d’un vase de fleurs. On lisait sur le revers. Chrixlophoro llanstcca, liuinilis Sadikov Eniscensis Medicus.

La chaleur eut une terrible intensité pendant le temps que je passai à leniseisk. Je trouve dans mes notes que le thermomètre marquait le 31 juillet, peu après midi, vingt-quatre degrés deux minutes Réaumur à l’ombre, et, à quatre heures de l’aprèsmidi, trente-trois degrés deux minutes au soleil. Le 5 août, à midi, après avoir pris congé du préfet

3U VOYAGE EN SIBÉRIE

et de Sadikov, je quittai leniseisk afin de trouver M. Due à Krasnoiarsk, d’où nou.s devions tous les deux continuer notre route par Tomsk, Barnaul, Semipalatinsk, et le long de la ligne kirghise jusqu’à Orenbourg et Astrakan.

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