CHAPITRE VIII
Voyage à travers les inincs kolyvancs jiirqu a U frontière chinoise et le long de , la ligne kirghise jusqu’à la ville de fihriques Slatousl, et de là jusqu'à Orenbourg. — Cluderj. — Séjour à Oreiibourg.
Après avoir rejoint mon compagnon Duc à Krasnoiarsk, nous prîmes, conformément au conseil du comte Speranski (voyez le second chapitre), notre direction vei’s le sud.
Dans la mine de Smeinogorsk (en allemand ; SchlaiKjrnbety, — montagne des Serpents), on lecueille une grande quantité d’argent; on y voit également une riche carrière de porphyre, d’où sortent de beaux objets d’art, tels que des vases d’une dimension remarquable.
Depuis Smeinogorsk, le chemin se rapproche de plus en plus de la frontière chinoise, vers Buchtarminsk; puis il tourne au nord-ouest, côtoyant le fleuve Irtisch jusqu’à la ville ou forteresse d’Omsk, espace appelé ligne d’Irtisch. A partir d’Omsk, la route se dirige vers l’ouest jusqu’à Troisk et Verchoiiralsk, espace appelé ligne de l’Ischimsk, du fleuve Ischim, qui la traverse à mi-chemin. De Verchouralsk, on suit la ligne d’Orenbourg, d’abord vers le
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sud jusqu’à Onisk, puis vers l’ouest le long du (leuve Oural, jusqu’à Ürenbourg. Ces trois lignes, qui comprennent ensemble une étendue de deux mille deux cents verstes, sont garnies de petites citadelles, de redoutes et d’avant-postes éloignés les uns des autres de douze à trente verstes. Ces fortifications, défendues par des Cosaques, sont construites pour protéger les Russes domiciliés le long de la ligne contre les hordes sauvages kirghises, race tartare mélangée peut-être d’un peu de sang kalmouk, menant une vie nomade sur le grand steppe entre la mer Caspienne vers l’ouesl, la mer d’Aral vers le sud, et les lignes susdites vers le nord, l’est et l’ouest. Les Kirghises font parfois des incursions sur le territoire voisin, vendent comme esclaves les Russes dont ils s’emparent, à Khiva et à Rokhara, où ils sont traités de la manière la plus barbare, comme des bêtes de somme. Leur dernière attaque avait eu lieu environ dix ans avant notre arrivée; mais elle avait été vivement repoussée, et deux mille assaillants avaient payé cette audace de leur vie. Depuis ce temps, ils s'étaient montrés assez pacifiques, et, maintenant, on pouvait passer la ligne sans trop de risques. Ces fortifications servent également de station; nous refusâmes deux Cosaques armés que l’on nous offrit comme escorte, trouvant ce supplément de personnel inutile. Les Kirghises pauvres prennent du service comme ouvriers chez les Russes domiciliés sur la ligne; quelques-uns parlent même le russe comme les Cosaques, et leurs familles com-
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prennent la langue kirghise. Ils vivent pendant toute l’année, même en hiver, par un froid de trente degrés, sons des tentes de feutre (/.//nVAw) qu’ils savent chauffer avec des joncs. Leurs petits enfants vont tout nus, et, la nuit, ils les enterrent jusqu’au cou dans de la cendre chaude. Nous n’entrevîmes qu’une seule fois une femme kirghise d’un rang élevé; elle était à cheval, et c’était un curieux spectacle : son amazone, en velours de coton, était magnilique dans son genre. Sa taille était élancée; elle montait comme les hommes, et portait des bottes avec de grands talons verts : du sommet d’un bonnet pointu, ou turban, flottait un long voile blanc. Ses cheveux noirs étaient tressés avec des colliers de corail et de perles descendant sur les épaules. Nous aurions bien désiré la voir de plus prés; mais, quand nous approchâmes en lui faisant des signes, elle fut intimidée et s’enfuit eu se servant de son fouet et de scs talons pour accélérer la course de son cheval. .
En Russie, la réce|)tion qu’un homme trouve dépend de sa position sur l’échelle militaire. Un professeur y occupe le rang de colonel; le commandant des avant-postes n’est que sous-officier, celui des redoutes lieutenant, et ceux des petites citadelles capitaines, majors, ou lioutenanls colonels, ce qui donne souvent lieu au cérémonial le plus comique. En arrivant le soir à un avant-poste pour y passer la nuit, le commandant de l’endroit se ])réseiite aussitôt devant moi avec trois honmieslous en uniforme ; on me rend les honneurs militaires en me déclarant que rien de
nouveau ne s’est passé dans la redoute ou l’avantposte; puis je suis revêtu du commandement, et on me demande mes ordres.
Le lendemain matin, l’officier attend dehors, avec la plus grande patience, que nous soyons habillés et prêts à partir; puis il entre, donne son rapport, et reprend le commandement, que je remets en ses mains.
La tranquillité des Kirghiscs, depuis leur dernière irruption, avait probablement eu pour résultat de faire négliger les fortifications. Les avant-postes ne montraient aucune trace de défense contre une surprise ennemie, les redoutes avaient quelques chevaux de frise à moitié pourris, et les citadelles à peine deux canons rouillés. En racontant à un douanier russe, Serbe de naissance, que je rencontrai sur la ligne, que le commandant d’une de ces citadelles n’avait pas osé me prêter, à moi étranger, une carte de la citadelle dont j’avais besoin pour mesurer la distance de notre logement, d’où nos observations étaient faites, au centre de la forteresse, il s’écria avec un éclat de rire : « Allons donc! une commère kirghise à cheval sur une vache serait capable de prendre une pareille citadelle. »
De la ville de Semipalatinsk, le point le plus méridional que nous visitâmes sur la ligne de l’Irtisch, on a, dans ces dernières années, établi un commerce important avec les populations qui s’étendent de Tascbkent jusqu’au Thibet; nous étions libres d’aller au Thibet, et même aux Indes orientales, nous as-
sura-t-on; seulement il fallait raser sa tète et s’habiller en Kirghise. Voilà ce que font les marchands russes qui y vont tous les ans et gagnent cinq cents pour cent de leur capital. Or la Russie à demi policée réussit, comme l’éléphant apprivoisé qui attire l’éléphant sauvage, à civiliser peu à peu ses voisins indi.sciplinés; le commerce et les intérêts réciproques les rapprochent; les avantages de la vie civilisée sautent aux yeux des barbares, et, ici comme partout, la Providence fait servir les passions des hommes à atteindre des buts supérieurs.
ha petite ville et citadelle de Buchtarminsk est située sur la frontière chinoise, près du fleuve li tisch, qui vient de la Chine à environ deux cent soixantedix verstes au sud-est de Semij)alatinsk; la frontière chinoise est gardée, du coté septentrional, par des Russes, et, du côté méridional, par des Chinois. Les rapports sont d’une nature tellement pacifique, que les Chinois, quand l’automne vient avec le froid, déposent leurs armes chez les Russes et s’en vont vers le Sud, contrées plus tempérées; ils reviennent avec le printemps, et leurs armes leur sont rendues sans aucune difficulté et en toute amitié par leurs voisins du Nord. Les natiom eiiropcmim civilisées ne sauraient se montrer une pareille confiance : armées jusqu’aux dents vis-à-vis l’une de l’autre, il leur faut un œil sur chaque doigt.
Étant arrivés le 1" novembre à la citadelle de 'froisk, le commandant nous apprit que des négociants de la Bokharie avaient apporté le choléra à
Orenbourg, et que cette ville était ei^l^irée d’uii cordon militaire; il croyait que nous serions exposés à de grands embarras pour entrer dans la ville; le séjour y présentait en outre des dangers, et nous aurions à subir une longue quarantaine lorsque nous devrions la quitter. La ligne d’Orenbourg, qui nous restait à passer, était la plus dangereuse de toutes; six à huit Russes y ayant été, dans les derniers temps, saisis par les Kirghisos et vendus commes esclaves à Khiva; il fallait donc nous faire escorter, sur toute la ligne, par douze Cosaques armés. Afin d’éviter tous ces inconvénients, il nous donnait le conseil de prendre plutôt un détour vers le nord-ouest à travers différentes branches de la chaîne de l’Oural, ce qui nous fournirait l’occasion de voir la grande usine de • fer et fabrique d’armes de Slatoust, qui approvisionne presque toute l’armée russe. De là nous pourrions aller à la ville d’Ufa, chef-lieu d’un gouvernement, et y attendre des nouvelles d’Orenbourg. N’ayant pas reçu de lettres depuis trois mois, puisque toutes avaient dû être adressées à Orenbourg, comme l’unique endroit où nous pourrions avoir la certitude de les recevoir, cette prolongation du voyage nous était très-pénible; il fallut cependant s’y résigner.
La ville de Slatoust est située sur l’Oural, à un mille à l’ouest du roc le i)lus élevé, qui appartient aussi à l’Europe. Le directeur et les ouvriers sont presque tous des Allemands; beaucoup viennent de l’Alsace: pour les ouvrages manuels les plus communs, on se sert cependant aussi de paysans russes. On y fa-
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l)ri(jiie lonic espèce d’armes. Los lioulels à canons, les plus petits comme les plus gros, sont limés jusqu’à ce que la dernière trace de fonte ait disparu; puis ou les essaye dans un ihnblon de fer au travers duquel le boulet doit passer sans qu’il y ait l’épaisseur d’un cheveu d’intervalle; le coup en est beaucoup plus sûr.
La forme des épées est fixée avec la même exactitude; la lame est limée et resserrée dans trois plaques de fer-blanc dont la plus grande entoure la lame i>rès de la poignée, la seconde vers le milieu, et la troisième à quelques pouces de la pointe; la cambrure de la lame s'adapte à un fourreau de métal fait d’après un moule tellement uniforme, que chaque lame d’épée doit entrer avec une égale facilité dans u’importe quel fourreau; ceux-ci sont également en métal et se confectionnent avec la même précision. Four rartilleur et le sapeur, on fabrique des espadons ou sabres plus courts et jilus épais dont 1e dos a des dents comme une scie. Ces sabres servent à la défense dans une mêlée et à coiq)er et scier le bois. Si on voit la moindre trace de fonte ou quelque coup de marteau sur le tranchant qui ne puisse être effacé par la lime, l’arme est brisée, lors même qu'elle ne diffère pas d’un atome de la forme fixée. Le directeur nous montra plusieurs épi'cs cassées, irréprochables à notre avis; mais son mil exercé sut y trouver une légère irrégularité qui certainement ne pouvait avoir grande importance. La règle toutefois est inflexible, et ces armes sont mises an rebut. Une telle exigence serait impraticable dans tout autre pays. 11 faut ((ue
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le paysan russe, vivant de pain, d’oignons et d’eau, avec un peu d’cau-de-vie à de rares intervalles, ne prenne par journée que quelques kopecks. ^Jous restâmes plusieurs jours dans cette ville, ayant constamment à nos oreilles le bruissement des conduits d’eau et le cliquetis de la forge de fer.
On nous dit à Slatoust que le choléra avait disparu d’Orenbourg par suite du froid. Cette bonne nouvelle ayant été confirmée à Ufa, nous nous dirigeâmes résoliiment vers le sud. L’espace qui sépare Ufa et Orenbourg est en partie habité par des Tscheremisses, des Tschuvasses, des llaschkirs et des Tartares pauvres et sales. Or nous avions eu beaucoup à souffrir pendant ce voyage; notre dernier gite de nuit, par exemple, était une station basebkire, et, avec un froid de vingt degrés, nous n’avions eu d’autres ressources que de coucher sur le plancher dans nos pelisses avec des bottes en cuir de renne aux pieds, tandis que deux grands carreaux cassés de la fenêtre laissaient pénétrer le vent dans la pièce. Nous nous rendimesle matin tout gelés à Orenbourg après une nuit pendant laquelle nous ne pûmes fermer l’œil. Vers midi, nous nous approchâmes de cette ville, affamés et transis de froid; elle était entourée d’un cordon militaire; de distance en distance, on avait allumé de grands bùchci's pour purifier l’air, et, près de chaque bûcher, il y avait une croix de bois peinte en noir. Des processions de moines en mantes noires, portant des crucifix et des images de saints, faisaient le tour de la ville en psalmodiant et
priant. Tout témoignait du trouble que l’ange e.vterniinateur avait répandu dans la contrée. Nous envoyâmes nos papiers au directeur de la guerre avec la demande de franchir le cordon. Après une attente pénible de deux longues heures, on nous fit savoir que nous pouvions entrer dans la ville, sous la condition de nous rendre directement à la maison de ipiarantaine, située dans un des faubourgs, de nous abstenir de toute communication avec les habitants, et de donner notre parole qne nous resterions à Orenbourg au moins un mois, ou jusqu’à ce que la ville fût manifestement délivrée du fléau. Nous iTavioiis d’autre choix que de consentir à cette dernière clause, et, après une nouvelle heure d’attente, les portes nous furent ouvertes.
Orenbourg, citadelle de premier rang, fut construite en 1754, près du tleuve Oural, comme place d’arme principale contre les Kirghises, qui en habitaient les environs. La ville, grande et peuplée, a des rues régulières et larges, avec plus de bâtiments en pierre que l’on n’en trouve en général dans ces contrées. Elle possède neuf églises et deux bazars. Ui Mcnomirlhorr ou cour d’échange, également a})pelée la Cour asiatique, se trouve à trois verstes de l'autre coté du fleuve; il s’y tient, chaque année, une grande foire. C’est une vaste |)lace carrée, entourée de quatre rangées de petites maisons, contenant des chambres, une cuisine et des magasins pour les llu.sses et les marchands étrangers, qui affluent au marché. Vers la fin de juillet, on voit arriver desKirghi.ses,des
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Bucharos, des Khiviciis, des Taschkenles, et même des marchands indiens. Alîn de ne pas trop s’exposer dans les steppes, ils voyagent en caravanes, chacune de cinquante marchands, aveccinqnante à cent chameaux chargés et des ânes qui portent hommes et provisions, de sorte que l’on peut bien compter qu’il y arrive chaque année plus de deux mille chameaux. Les Buchares apportent du coton brut et fdé, des étoffes de coton, dans lesquelles il entre ipielquefois de la soie, des l obesde chambre, des peaux d’agneau de Bucharie, etc. Les Kirghises amènent annnellenientcenl cinquante mille agneaux, et jmrtent bcaucoiq) de peaux de moutons et d’agneaux, quelques milliers de peaux de Ixeufs, de renards, de loups et autres espèces, ainsi que des tapis de feutre grossiers. Les marchands russes et tartares trafiquent des ])i’oduits de leur pays et de l’étranger. Les Busses jirennent les marchandises des Kirghises en échange des objets de l’industrie nationale la |dus commune, surtout en fer et autres métaux. On calcule que la Bussie gagne chaque année deux millions de roubles par les transactions qu’ils font sur ce marclié. Les Kirghises, avec lesquels on aime à entretenir de bons rapports à cause de leur voisinage, sont infiniment plus fiivorisés que les Buchares et les Khiviens. Cette localité est même un lieu de refuge pour leurs criminels. D’après l’ordre de l’empereur Alexandre, on y a construit une église russe, ainsi qu'une mosquée pour les étrangers, qui, presque tous, sont niahométans.
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Eu oulraiil au logis qui nous avait été iiuliquc!, la inailrcsse de la luaisou vint à notre rencontre, vêtue de deuil; elle nous raconta que son mari venait de mourir du choléra, et avait été enterré la veille, nouvelle peu agréable |»our nous. Après être demeurés quelques jours dans ce quartier tumultueux, nous fîmes la connaissance d’un jeune homme apjielé Gregorii Karelin, qui avait reçu une excellente éducation : c’était un ancien lieutenant, et maintenant secrétaire du khan Dschauger Bukeicvski, chef de la petite horde kirghise, établi sur la steppe entre l'Oural et le Volga. Sa femme, élevée dans l’institution Sainte-Catherine, à Saint-Pétersbourg, et douée par la nature des plus hautes facultés, avait très-bien profité de l’excellente éducation qu’elle y avait reçue. Karelin nous ollrit un pavillon de sa petite maison, où nous trouvâmes le repos nécessaire pour nos travaux, et l’avantage de rapports journaliers avec cette intéressante famille. Nous finies chez eux connaissance avec tout ce qu’il y avait de mieux à ürenhourg, particulièrement en jeunes officiers, etc.
Je m’étais attendu à une fort bonne réception de la part du général d’Essen, directeur de la guerre. J’avais en effet, pour lui, d’abord une lettre du ministère russe, dans laquelle il était prié de nous assister de toute manière; puis une lettre particulière de notre ministre à Saint-Pétersbourg, qui était .un ])eu son allié. Le général d’Essen, enfin, était d’origine allemande, imbu de la civilisation euro-
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pécnne, et, en conséquence, plus accessible qu’un général russe ordinaire. On nous avait, de plus, fait son éloge à Ufa. Le jeudi, 19 novembre, lendemain de notre arrivée, j’allai à son audience afin de lui présenter mon plan do voyage, et de réclamer sa coopération. Je fus congédié par son adjoint, qui me fit savoir que je pourrais revenir le dimanche dans la matinée.
Je ne devinai pas tout de suite la raison de ce long retard. Le dimanche, un Français nommé de la Serre, qui, si je ne me trompe, dirigeait un institut, nous fit une visite, et ne nous cacha pas qu’il venait par ordre supérieur savoir pourquoi on ne nous avait pas encore vus à la cour. Nous apprîmes que le gouverneur tenait, chaque dimanche, à neuf heures, une espèce de cour plénière à laquelle tout fonctionnaire militaire et civil était tenu de se présenter en grand uniforme. Lorsque tout le monde était arrivé, les ballants étaient ouverts, et le gouverneur faisait son entrée en uniforme de général, couvert d’une foule de décorations, et avec deu.\ grands cordons de différentes couleurs, l’un sur l’épaule droite, l’autre sur l’épaule gauche, des bottes de cavalerie longues et brillantes, la tournure roîde, et adressant quelques mois aux fonctionnaires de premier rang. C’était là un cérémonial beaucoup plus sévère que celui de nos rois quand ils visitent leurs capitales. Je compris que la première audience avait été retardée par le général afin de nous donner une haute idée de sa grajideur un jour de cour plénière, quand il se mon-
l fera il daiYs toute sa splendeur, entouré de ses {;énélaux et d’uue nuée de fonctionnaires civils et militaires décorés.
Es.sen avait, dit-on, servi dans un régiment, à (Jatschina, sous l’enipereur Paul, eu qualité de sous-oflicier, et avait été particulièrement favorisé par cet empereur. 11 s’était fait remarquer comme un homme suret loyal, et Paul l’avait peu à peu élevé aux grades supérieurs. Il fut enfin nommé directeur militaire du gouvernement d’Orenhourg. Il n’était pas ])robable qu’il eût acquis des connaissances en dehors de la prali(|ue de l’art de la guerre, et il ne me parut point que la nature l’eût doué de grandes facultés. .Mais son avancement rapide d’une position inférieure à ce poste élevé semblait lui avoir donné une opinion exagérée de sa valeur pei’sonnelle, et l’avait déterminé à soutenir sou rang par une éti(]uette des plus strictes. Le jour même de notre présentation, un de ses adjoints nous invita, en son nom, à dincr. C’était bien un repas de général; les convives, de première volée, faisaient leur partie de cartes avant le repas et la continuaient après avoir pris le café; nous restâmes simples spectateurs. Aucune possibilité de jiarler de mon affaire, et cette négociation me parut remise à un temps indéterminé. Nous croyant, en notre qualité d’étrangers, disiiensés d’assister à la cour plénière, nous ne sortiines pas le dimanche suivant; mais on nous fit savoir qu’il fallait se conformer sur ce point aux usages consacrés. Dans la première audience particulière
«lue le gouverneur voulut bien enfiii me (loiiner, je lui pirseutai mon plan de voyage vers le sud, le long du fleuve Oural jusqu’à la ville de Giirief, près de la mer Caspienne; de là, vere l’ouest, à .\strakan, près de rembouebure du Volga, dans la même mer, et puis de cette ville à Saint-l’étersbourg. Je pouvais bien, dit-il, arriver par ce chemin à Gurief; mais les diflicultc'S de la route, de cette ville à Astrakan, étaient («resque insurmontables. 11 ne s’expliqua pas sur la iialure de ces diflîcultés ; seulement il me conseilla de l'aire un long détour vers l’ouest, jusqu’à Saratov, près du Volga, et puis vers le sud, le long de ce fleuve, jusqu’à Astrakan. Je ne pouvais pas me décider à ce détour, d’abord parce qu’ou était e.xposé, en prenant ce chemin, à avoir bienWt delà neige, ce qui occasionnerait une balte pour le transport des voitures sur des traîneaux, ensuite pour le. remontage des roues dans le voisinage d’Astrakan, et enlin j)arce qu’il valait infiniment mieux, pour les résultats du voyage, au lieu de suivre deux fois la même roule, revenir par des chemins différents. Cependant Due apprit de M. Karcliu que nous pouvions prendre une route bien plus courte et beaucoup plus intéressante, pour nous rendre à Astrakan : d’abord en nous rendant à Ouralsk, ville fortifiée près de l’Oural, et résidence de l’ataman des Cosaques; de là à Gliiienoi, première poste cosaque, vers la steppe kirgbise, d’où nous pouvions aller tout droit, en traversant la steppe, à la ville de Tscbernoi-Iarr, située pr«'.“s du Volga, à deux journées
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d’Aslrakan. Karrlin offrit de nous accoiiipagacr jtis- (lu'à l'avant-poste de Glincnoi, et de se rendre Iniinèine dioz le khan, pour lui annoncer notre arrivt’c et lui suggérer l’idée de nous inviter à nous reposer quehpies jours dans son palais. 11 ajouta qu’il proposerait à ce prince de nous envoyer des chameaux avec des hihitkes (tentes de feutre), que nous ]ionrrions di'esser chaque soir sur la steppe, à l’einlroit où nous voudrions |)asser la nuit. Cet itinéraire nous fournissait l’occasion d’étudier ce peuple nomade, si intéressant sous plusieurs rapports, et de faire la connaissance de leur souverain, qui passait pour un homme aussi instruit que sage. Mais le gouverneur ne voulut pas entendre parler de ce projet, sous prétexte qu’il était responsable de notre vie et de notre santé. Par suite do cette opposition, et comme le général maintenait opiniàlréinent le cordon sanitaire et la (piarantainc, notre séjour se prolongea jusqu’au commencement de janvier.
Enfin je trouvai un expédient: je jirévinsle secrétaire du gouvernement que j’avais envoyé aux réilacteurs lies différentes revues scientiliques étrangères de courts l apports sur mon voyage, et que mon intention de jiasser la steppe kirghisi' était déjà connue; si l’exécution de ce plan était rendue imjiossible ])ar l’obstination du général, je me voyais forcé de dire que ce dignitaire, au lieu de faciliter notre entreprise, comme il en avait reçu l’ordre de son empereur, l’avait semée d'obstacles invincibles. Le secrétaire répliqua aussitôt : « Attendez un peu, je
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cours chez le général, et je suis sûr que cet argument le décidera. » Après une demi-heure, il revint en criant: « Victoire! vous l’emportez! » C’était cependant à une condition : je devais écrire une lettre dans laquelle je déclarerais que le général, répondant de notre sort, s’était opposé à cette traversée de la stei)pe kirghise, et qu’il ne s’était rendu à mon désir qu’après une longue résistance; de sorte que toute la rcsj)onsabilité de cette folie retomberait sur ma propre tète. En lui faisant ma visite de congé, je le remerciai de la lettre ouverte qu’il avait bien voulu nous donner pour les Cosaques de la ligne, en me plaignant un peu de ce retard, et il me répondit en allemand par une petite réprimande qui trahissait la ciiuse réelle de son opposition : « Cela vient de ce que l’on a recours aux inférieurs, au lieu de s’adresser aux supérieurs. » C’était là le motif principal : le conseil avait été donné par un homme n’ayant que le rang de lieutenant, au lieu d’être venu de Son Excellence.
Mais le général n’avait jamais mis le pied sur la steppe, tandis que Karelin avait fait cette course plusieurs fois; il savait par expérience que nous ne rencontrerions aucune difficulté. J’ajouterai encore un petit trait qui peint à merveille ce grand fonctionnaire. Alexandre dellumboldt avait traversé la même ligne quelques semaines avant nous. De Omsk on avait envoyé en avant le général Luitwinoff, pour faire préparer un gîte de nuit au savant prussien et à sa suite, et ce messager avait fait croire aux pay-
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sansdela loccnlité, quisavaiciil que l’impératrice était une princesse allemande, que M. de Ilumboldt était le beau-père de leur souveraine.
Antérieurement à son arrivée à Orcnbourg, M. de Ilumboldt avait écrit une lettre au gouverneur d’Essen, en le suppliant de lui procurer quelques animaux rares qui se trouvent dans les environs de celte ville, et que l’babile naturaliste destinait au musée de Berlin. Mais son écriture était presque indéchiffrable; Essen n’y avait rien compris, et la lettre avait passé inutilement de mains en mains, lorsque enfin un officier du génie, Agapieff, avait pu en saisir le sens et en faire une copie lisible. Essen avait été furieux (le la demande, et s’était écrié : « Ich rentvhc niclif, trie der Kôni(j von Prciissen einen Mann der sich mit solche ïncldsicürdiiicn Diiujc bcfaszl cinen su holicn Rawj fjehen hann '. »
Tout d’un coup il se détermina à entreprendre un voyage d’inspection à üfa; il rencontra sur la rout(> M. de Ilundjoldt. Ces deux messieurs descendirent de leur voiture et se comiilimenlèrent; puis cbacun d’eux continua son chemin dans un sens opp(jsé. De cette manière, Essen n’avait pas eu à s’expliquer dcvantle célèbre physicien sur le peu de cas qu’il faisait des sciences cl de leur importance.
Tout le pays au sud d’Orenbourg, entre les tleuves Volga et Oural jusipi’à la mer Caspienne, n’est qu’un steppe plat et aride dont le sol est salin comme si la
‘ Jo ne com|irends [kis cnn m ‘ni le roi de Pi iisse a ini donner un ranï élevé à un Iiomino qui s'oceiqic de choses aussi futiles.
liûi ^
mer l’eùt aulrcfois recouvert. I.c 0 janvier 1S50, nous finies une petite excursion à la ciladelle et à la saline d’Ilelskaia Sastschita, près du fleuve llek. à environ sept milles norvégiens, au sud-ouest d'Ürcnbourg. En enlevant la première couclio do terre, on y trouve un vaste filon de sel gemme transjiarent. On taille ce .sel, avec des haches et des coins, en blocs de dix pieds de long sur un pied de large, et d’une semblable épaisseur. Ces blocs sont subdivisés en carreaux d’une épaisseur de trois iioiices, et cbacpie carreau en quatre barres de la longueur d’un pied.
On les empile comme nous faisons pour le bois; puis on les envoie au Volga sur des traineaux. On n’a pas encore atteint le fond de celte salim;. Tout ce que l’on soit, c’est qu’elle s’étend à plusieurs vei'sles de chaque côté; mais on ignore où elle finit. Seulement on a calculé que l'espace, en exploitation sufllrait pour défrayer tout l’empire russe pendant jilusieurs générations. Les ouvriers savent faire avec ce sel gemme plusieurs petits objets, tels que croix, salières, gobelets, etc. Lorsqu’il est poli, ce sel a prescpie la transparence dn verre; en poudre, il est blanc comme la neige, et son goût est agréable.
Le 14 janvier, nous quittâmes enfin Orenbourg pour descendre vers le steppe kirghise. Le séjour que, nous fîmes chez le khan me semble offrir assez d’intérêt pour réclamer un chapitre spécial.
CHÂI'ITHE IX
Voyage (i’Oifiibourfr à Aslnkan. — l'echc «le r«*>!upp"Con ilan> le fleuve Oiipal par lies Cosaques. — Voyage à travers le steppe sur des rlianieaux. — Srjoiir dans le p^thiis du khan ktr;i:liisc Dsrhan^^er, au milieu du steppe. — Visite ehez la princesse kalmotikc Tijimén. — Arrivée à Astrakan.
Accoiii|»agné de Karelin, dans la maison duquel nous avions trouvé pondant deux mois l'iiospitalité 1a pins large, nous commençâmes de nouveau notre pèlerinage. Karelin était dans un grand traîneau avec l’interprète du khan, Russe grand et rohuste, qui comprenait la langue des Kirghises, <‘t nous dans notre britska suspendue, surdos roues comme le char de transport, ha neige est rarement profonde dans les contrées méridionales, quoique le froid s’élève parfois à vingt-cinq degrés et [dus. Le chemin côtoie le fleuve Oural, qui, depuis Orenhourg juscpi’à la ville d’Ouralsk, a une direction presque droite vers l’ouest, où il tourne vers le sud pour tondjer dans la mer Caspienne, près deGurief. Le long de ce fleuve poissonneux se trouve une série de citadelles et de redoutes défendues par les Cosaques de l’Oural; elles servent d’avant-postes contre les deux hordes sauvages kirghises qui vivent en nomades sur les
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grands steppes à l’est du fleuve. On reçoit, pour cette raison, une escorte de deux, quatre ou six Cosaques armés. Les "20 et 21, nous restâmes dans la jolie ville d’üuralsk, séjour de ces Cosaques et résidence de leur premier ataman.
IjOs Kirghises sont divisés en trois hordes : la grande, la moyenne et la petite. Après que les lîusses eurent conquis la Sibérie, ce peuple nomade fut d’abord regardé comme un fléau pour la partie méridionale de ce pays. Use distinguait parmi esprit de révolte, par le brigandage, la perlidie, la cruauté, eu un mot, par toutes les mauvaises passions que l’on rencontre en général chez les habitants des steppes. Déjà, en 1<S06, les Kirghises, de même que les Barahinzes, avaient été assujettis à la Russie; mais le caractère de ces tribus rendait leur fidélité fort variable. La grande horde mène de nos jours une vie errante en dehors des frontières de l’empire russe; <iuant à la moyenne et à la petite, elles se montrèrent tellement indisciplinées, qu’au commencement du dix-huitième siècle elles furent, ainsi que les Soongarex, reléguées en Sibérie, où elles ne tardèrent pas à faire la conquête des steppes à l’est de l’Oural, qu’elles possèdent encore. En 1731, le khan de la petite horde, Abul-Khaïr, rechercha volontairement la protection delà Russie, afin de se garantir contre l’oppression des SoaHijarest, et, en 1 758, le serment de fidélité fut solennellement prêté à Orenbourg par les chefs de cette horde. L’année suivante, la horde moyenne imita cet exemple.
VOYAGE E.\ SIBÉniE.
1,0 l)isaïeul du klian Dschangcr, qui vivait encore à l’est de l'Oural avec sa horde, est célèbre connue historien. Il est auteur d’une histoire de sa nation, traduite en plusieurs langues européennes. Par suite de discordes avec les autres tribus, son lils, le khan Nuralei, grand père de Dschanger, passa, dans le dernier quart du siècle dernier, sur le coté occidental de l’Oural, avec quarante mille Kirghises, et reçut de Catherine H la permission de s'établir sur le steppe désert (pii sépare l'Oural et le Volga, où sa race continue de mener une vie nomade. Le khan Nuralei avait eu de ses douze femmes quarante fils et soixante filles '. Chaque fils de khan s’appelle sul tan, mais sou iuiluence est presque nulle. Ce grand steppe, situé entre le (piarante-sixième trois quarts et le cimjuaiitième degré de latitude, et entre le soixante-quatrième et demi et le soixante-huitième trois quarts de longitude de l’ile de Fer, était autrefois inhabité. La Ilussie fait un commerce d’('*chauge assez avantageux avec ces nomades, qui lui livrent leurs produits bruts contre des objets de peu de valeur. Aussi le gouvernement, craignant leur caractère turbulent et voulant les empêcher de quitter le steppe, ahandoiiua aux Cosaques de l’Oural une large bande de terre entre le fleuve et la partie du steppe cédé aux Kirghises, qu’ils devaient tenir en respect. Dans les premières années de ce siècle,
‘ Un courtisan de Saint-Pétersbourg racontant un jour celte histoire h rinux-ratrice Marie Feodorovna, épouse de Paul, elle témoigna la plus vive surprise, et s’écria : « Quel monstre! *
ôSfi VOYAGE EX SIBKltlE.
ceux-ci, coiTiincnçant à s’apercevoir, malgré la politique adroile de la Russie, qu’ils ne jouissaient plus de leur ancienne indépendance, chargèrent, leurs Inhitkes surdos chameaux afin de traverser l’Oural. Les émigrants rencontrèrent sur leur chemin un cordon de Cosaques bien armés; et, comme eux-mêmes n’avaient presque aucun moyen de résistance, ils retournèrent sur leurs pas, après quelques coups échangés, et se tinrent tranquilles.
Le fienve Oural nourrit beaucoup de poissons du goure acipcnscr, tels que rcsturgcon, dont on distingue deux variétés : le grand ou blanc {ncipniser hmo: en russe hicltuja)-, le petit {arip. s/urio); le strelet ou ordinaire (ncip. rulhcnm), et plusieurs autres. Cos poissons quittent la mer Caspienne ])our remonter l’Oural, où ils pondent leurs œufs, dont on fait le caviar. Comme on tire de la colle de poisson de leur vessie et que leur chair est d’un goût agréable, les grandes espèces sont d’un prix élevé. La richesse des Cosaques est fondée sur cette pèche, et il y en a tpii possèdent quarante mille roubles et plus. La femme d’un Cosaque opulent porte, quand elle est en costume de fête, une espèce de bonnet en forme de casque, tout couvert de pierres précieuses, de la grosseur d’un grain de café, et d’une valeur d’environ mille roubles. L’officier de Cosaques chez lequel nous passâmes les journées des 21 et 22 janvier nous montra un de ces bonnets. Ayant appris de lui que la pèche d’hiver était sur le point de commencer près de l’avant-poste Mergenev, rions nous y
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lendimes et trouvâmes plusieurs traineaux de Cosaques, chargés de bâtons blancs plus ou moins longs, avec un hameçon fort et pointu, attaché comme une gaffe à l’extréinité du plus gros bâton. Dés le 24, nous comptâmes au lieu indiqué environ quatre mille Cosaques, et il y avait sur le bord du fleuve une pièce de canon en métal de douze livres. A neuf heures du matin, l’oflicier cosaque commandant fait tirer un coup de signal indiquant que la pêche va commencer. Les Cosaques s’élancent alors vers un endroit du fleuve où le poisson afflue, et forment quatre files éloignées l’une de l’autre de trois à quatre cents pas. On creuse dans la glace, avec des coins de fer, â des distances régulières, des trous ronds du diamètre d’un pied environ. Près de chaque trou se trouvent deux ou trois Cosaques. Un hameçon de pêcheur est poussé à la distance d’un pied du fond de l’eau. Les bâtons blancs placés en travers du fleuve font peiuau poisson, qui cherche à s’échapper d’un côté ou de l’autre; puis la curiosité l’attire peut-être aussi, et il se jette sur quelque hameçnn. Le Cosaque, tourne aussitôt le bâton entre ses mains, de manière à faire pénétrer la pointe dans le corps de l’animal, et il appelle ses camarades. Comme le trou n’est souvent pas assez grand pour que ce puissant animal puisse passer au travers, ils l’élargissent avec des pieux, tandis que le premier s’efforce de l’attirer sous la glace. S’il est retenu par la tête ou parla queue, il faut les forces réunies de trois hommes; mais, s’il est pris par le milieu du corps, un autre procédé
VOYAGE EN SIBÉIllE.
est nécessaire. L’homme qui tient le poisson plorige son bâton d’un côté du trou, tandis que son camarade jette un second hameçon pour saisir l’animal plus près de la tête ou de la queue; et, lorsqu’on a réussi, on le hisse sur le bord. En moins de deux heures, on avait, au dire de l’officier, fait une pêche valant bien (|uatre cent mille roubles. Une foule de marchands en gros et en détail se trouvent sur la glace avec leurs traîneaux. Ils achètent, argent comptant, les poissons les plus gros et les emportent immédiatement à Saint-Pétersbourg ou à Moscou. Les Russes n’estiment le caviar (en russe ikrn), c’est-à-dire les œufs, que s’il n’a pas plus de huit jours. Chaque œuf est de la grosseur d’un pois ordinaire, transparent, avec une petite tache grisâtre sur le côté. Us sont jetés dans une auge et saupoudrés d’un peu de sel fin; puis on les retourne avec beaucoup de soin afin de ne pas les briser, et on les mange quelque temps après avec des oignons hachés. C’est un mets plus exquis que le meilleur hareng de Norvège. On le sert sur la tableau déjeuner chez les Russes un peu aisés. Le caviar que l’on trouve chez nous provient d’un poisson moins grand; les œufs ne sont pas plus gros que de la cendrée; ils sont fortement salés et d’un vert foncé, un peu rances, et n’ont pas la moindre ressemblance avec le caviar frais dont nous venons de parler.
L’oflicier commandant voulut persuader à quelques Cosaques de nous céder deux hameçons, afin de tenter la fortune : nous refusâmes cette politesse.
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Notre interprète, Gustave, moins modeste, se mit à l’œuvèe et fut assez heureux pour s’emjjarer d’un poisson d’une valeur de cinquante roubles; il eut le bon esprit cependant de le céder au propriétaire de l’hameçon contre un poisson de moyenne grandeur, qu’il vendit sur-le-champ à un marchand pour vingtcinq roubles. Cet esturgeon est d’un blanc de craie au-dessous du ventre, ce qui lui a fait donner le nom de bjelwja, ou poisson blanc. Les plus grands que nous ayons vus avaient six à huit pieds de long et la grosseur du corps d’un homme; le prix d’un pareil poisson peut s’élever jusqu’à deux cents roubles. 11 a un museau long et pointu ef une gueule assez large au-dessous, assez éloignée de ce museau. L’esterlct, beaucoup plus petit, a un pied à un pied trois quarts de long; sa chair est jaunâtre, grasse et fort délicate. On le rencontre également dans les fleuves de la Sibérie septentrionale, qui vont se jeter dans la mer Glaciale, tels que l’Obi et le lenisei.
La pèche terminée, on choisit quelques-uns des plus gros poissons, et une députation de trois officiers cosaques est chargée d’aller les offrir à l’empereur à Saint-Pétersbourg, üiie audience est accordée à cette députation , dont le chef reçoit un bocal d’argent, doré à l’intérieur, et rempli de ducats-
Notre hôte d’Ouralsk nous montra dans une armoire vitrée trois de ces bocaux qu’il avait reçus à différentes époques comme chef de semblables députations. L’unique objection qu’il avait à faire contre cet usage, c’est que l’étiquette de la cour l’obligeait
de raser son épaisse et longue barbe, et qu’il y gagnait des maux de dents jusqu’à ce que sa barbe fût repoussée.
l\ous abandonnâmes ensuite le fleuve et nous courûmes trois petites journées à travers le steppe, vers le sud-ouest, pour arriver à trois postes de Cosaques qui se trouvent isolés sur cette vaste plaine. Le 26 janvier, nous fimes une halte dans le dernier poste (Glinànui), placé à la limite du steppe cédé aux Kirghises. Ces postes ne sont que des cabanes de terre ou d’argile à demi enterrées sous le sol. Dans tout le steppe il n'existe ni arbre ni arbrisseau. On se sert, pour le chauffage, de joncs qui poussent en quelques endroits humides et de bouse de vache séchée. Le sol est partout salin, de sorte que l’eau des sources n’est pas buvable, même pour les vaches et les chevaux. On a de l’eau fraîche en faisant fondre de la neige, dont on voit toujours dans la cour une provision sur un char, et l’été on boit de l’eau de pluie.
Les ailes des maisons et les haies sont en général formées de rameaux et de joncs tressés ensemble. Le poste où nous nous trouvions était assez remarquable; car, outre le bâtiment en bois qu’on nous avait cédé, il y en avait un second habité par le lieutenant des Cosaques, Ivan Loginov, marié à Ekatal'iiia Karamsin, nièce du célèbre historien de la Russie. Nous restâmes six jours, pendant que Karelin nous précédait pour annoncer notre arrivée au khan. Le temps fut consacré en partie à nos travaux scientifiques et en partie à une visite chez le lieutenant
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Loginov. 11 ne savait que le russe, mais sa femme comprenait le français, sans le parler cependant. De cette manière, les choses n’allaient pas trop mal. Ils m’écrivirent tous deux quelques mots d’amitié sur une page blanche de mon album. La visite d’un étranger est, sur le steppe kirghise, un événement qui ne se renouvelle pas en un siècle. Le gouverneur d’Essen avait écrit au khan de nous faire traverser le steppe jusqu’à Astrakan, et le khan avait, de son côté, commandé à son frère, le sultan Tauke, de nous accompagner à travers le steppe avec deux kibitkes et le nombre nécessaire de chameaux pour les porter. L’oncle du khan, nommé Tschuke-Nuraleitsch, et son frère Tauke, qui demeuraient dans le voisinage du poste, venaient nous voir tous les jours pour causer et pour prendre nos ordres. Us se plaçaient sur un tapis, les jambes croisées, fumaient leur pipe et buvaient du thé avec nous. La conversation languissait souvent, car ils ne parlaient pas le russe beaucoup mieux que nous. Un jour, nous allâmes visiter l’oncle, qui habitait une cabane de bois. Nous eûmes la bonne fortune de voir sa femme dans toute sa splendeur, en robe de velours rouge et avec une coiffure ornée de perles. Sa mère, qui ne pouvait pas s’habituer à cette nouvelle mode et à l’air emprisonné d’une maison fermée, vivait toute l’année dans sa kibitke , où nous la trouvâmes assise sur des coussins.
Pendant ce séjour, un accident nous fit connaître la sévérité des mœurs des Kirghises. 11 n’est pas per-
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mis à une jeune femme de montrer sou visage à un homme, même à un membre de sa famille, le père seul excepté. Devenue vieille, elle a toute liberté a cet égard. Un homme n’a donc pas le droit de voir sa belle-fille ni la femme de son neveu ou d’un frère cadet, tandis qu’il peut regarder sa tante ou la femme de son oncle.
Pendant notre visite au sultan Tschuke-Nuraleitsch, il eut la bonté d’ordonner, sur un désir exprimé par nous, à ses deux filles et à sa belle-fille, de se revêtir de leurs habits de fête et de se placer au fond d’une kibitke. A notre grand étonnement, ilresta lui-même dehors pendant que nous pénétrions dans le sanctuaire. Plus tard, M. Due se rendit chez lui afin de dessiner son portrait en grand costume, ce qui réussit assez bien; et, à cette occasion, il exprima le désir d’avoir également un portrait de sa belle-fille. Comme elle ne comprenait pas le russe, il pria le beau-père d’être présent pour leur servir d’interprète. « C’est une chose impossible! » répondit le sultan. Les usages ne lui permettaient pas de voir une belle-fille, et il ne l’avait aperçue de sa vie. L’affaire était donc difficile à arranger, car le peintre a toujours de petites communications à faire à son modèle ; tantôt il s’agit de lui faire tourner la tête; tantôt il y a quelque chose à corriger à sa pose. Après de longs pourparlers, on trouva enfin un expédient. Le sultan fit suspendre dans sa chambre un grand rideau qui la divisait en deux parties; sa nièce fut placée sur une chaise d’un côté du rideau, et M. Due,
comme peintre, à une certaine distance; tandis que le beau-père, resté de l’autre côté, lit l’office de portevoix. Quand Due s’écriait : « Demandez à votre bellefille de tourner la tète à gauche, » le sultan répétait la sommation en kirghise.
A cette occasion, le sultan nous raconta qu’en \ 826, au couronnement de l’empereur Nicolas, à Moscou, il .s’était trouvé dans une situation fort embarrassante. L’empereur avait invité le khan Dschanger, avec son épouse Fatime et son oncle Tschuke, aux fêtes du sacre. Le sultan Tschuke, n’ayant pas le droit de voir l’épouse de son neveu, se trouva dans une perplexité étrange, les trois personnes devant être présentées à l’empereur simultanément. On sut pourtant se tirer d’affaire. Fatime fit son entrée dans la salle d’audience, accompagnée du khan et du sultan, mais le visage entièrement caché d’un long voile épais. Au moment où l’empereur s’approcha du groupe, l’oncle se plaça vite derrière l’épouse du khan, pendant qu’elle levait son voile pour parler au monarque, et elle le laissa retomber dès qu’il se fut un peu éloigné. Alors le sultan Tschuke s’avança pour saluer l’empereur à son tour. Habitant plus tard le palais du khan, Fatime apprit que Due apportait un portrait de l’oncle de son époux. Elle le pria de le lui prêter, afin qu’elle pût se faire une idée des traits de son parent.
La raison de ces mœurs rigides est facile à trouver. Le Kirghise a les sens toujours prêts à s’enflammer, soit que le sang de sa race soit très-ardent ou
ôii
que la nourriture animale de ces tribus nomades, qui ne connaissent ni pain ni végétaux quelconques, allume leurs passions. « Telle est la nature du Kirghise, nous dit le sultan Tschuke dans son langage pittoresque, qu’entre seize et vingt-cinq ans il a traversé l’eau et le feu; entre vingt-cinq et trente-cinq, il passe l’eau seulement, et, passé quarante ans, tout simplement l’air, »
En Russie, on trouve diverses sectes de la religion grecque Parmi celles-ci, il en est une dont les membres s’appellent slarié veri, ou anciens croyants. Ils sont fort rigides, et, entre autres singularités, ils s’interdisent le tabac, qui, selon leurs idées, ne profane • pas seulement l’homme qui fume, mais la chambre dans laquelle a lieu cette occupation impie. Les gens avec lesquels nous habitions dans le poste appartenaient à cette secte. Ils conçurent, en nous voyant fumer dans notre petite chambrette, une telle aversion, même pour nos domestiques, qu’ils ne leur permirent plus de puiser de l’eau avec le vase dont ils se servaient. Ils nous en cédèrent un autre, qu’ils comptaient bien briser après notre départ. L’appartement habité par nous devait être purifié et aspergé d’eau bénite avant d’être occupé de nouveau. Le fameux piéton anglais, le capitaine Cochrane, raconte qu’entrant chez un paysan sibérien de cette secte afin d’allumer sa pipe, la maîtresse de la maison prit un morceau de bois et frappa si rudement sur le dos du
’ L'autour (lil grecque-catliolique, sans doute [wur grecque-oi lliodoxe.
fumeur, qu’il dut prendre la fuite. 11 fut poursuivi de coups, même en dehors de la maison. Il ne comprit pas les compliments faits dans un pareil langage.
Il faut avouer que l’on se montra plus gracieux pour nous.
Enfin un courrier kirghise arriva à cheval, nous apportant une missive polie écrite en langue russe, que je traduis littéralement, mes compatriotes n'ayant pas eu souvent l’occasion de voir une lettre écrite ]>ar un prince nomade.
a Affectionné seigneur Chrisfophoro Christophorovitsch, ayant appris que vous, affectionné seigneur, avez résolu de traverser, avec le lieutenant Due, le steppe qui m’est soumis jusqu’à Astrakan, je m’empresse de vous inviter à prendre, pour vous rendre à cette ville, le chemin de ma résidence. Autant il me serait agréable de vous éviter les fatigues de ce long voyage, autant je serais satisfait de faire votre connaissance personnelle. Pour faciliter votre voyage, j’ai donné l’ordre à mon frère le sultan Tauke-Bukeievski de vous faire avoir des kihitkes, des guides, enfin tout ce qui, pendant une excursion aussi fatigante, peut vous être utile. En attendant votre arrivée, recevez l’assurance de mon dévouement et de mon estime, avec l’honneur insigne que je trouve toujours à être,
« Affectionné seigneur,
« Votre très-humble serviteur,
« Dschanger.
« Plaine de sable de Dsdiaskiis, janvier, l?' jour, an 1830. »
Relativement à l’adresse, il est bon de remarquer que les Russes, chaque fois qu’ils veulent éviter ce titre de Vysoko Prævoschoditelstvo (Votre Excellence), Yysoko Rlagorodie (Votre Seigneurie), n’ont qu’à écrire le nom de baptême de la personne avec le nom. de baptême de son père, en y joignant la syllabe finale vitsch (fils). L’empereur russe Nicolas s’appelait, par exemple, Nicolas Paulovitsch (Nicolas, fils de Paul). Le khan, ne connaissant pas le prénom de mon père, a dû penser qu’il s’appelait aussi Christophe. A la rigueur, j’aurais dû être appelé Christophe Ivanovitsch; car, toutes les fois qu’un Russe ne sait pas le nom d’un homme du peuple, il l’appelle Ivan Ivanovitsch, c’est-à-dire Ivan, fils d’Ivan, car Ivan est un nom fort commun parmi les paysans russes. Le sceau du khan a la forme d’un cœur, sur les contours duquel on lit en caractères russes : Pctschat'^ Ghana Dschaurjera Bukeieva, ou sceau du khan Dschanger Bukeievski. En dedans de ce sceau se trouve une inscription en caractères arabes, qui donne probablement la même explication.
Le sultan Tauke fit venir quatre chameaux qui furent chargés de la charpente, des tapis de feutre, coussins et couvertures de Bûcha rie, nécessaires pour les deux kibitkes, dans lesquelles nous devions passer nos nuits de voyage. La charpente se composait prin-
’ Pelsi'hnt est le mot iilleinand pelschaft (cacliet ou sce-au). Tous les mots dont un se sert dans la vie civilisée, inconnus des premiers Russes, sont en partie empruntés du suédois, et surtout de l'allemand, un peu moililié cepraidant pour la commodité de la langue russe.
VOYAGE EN SlIiÉlilE. 547
dpalement de minces douves fendues, ressemblant aux cercles de barriques. Ces douves sont placées en croix à chaque point où elles se touchent; elles sont percées et liées les unes aux autres par des attaches en peau dure, avec un nœud du côté opposé. De cette façon on a dix à douze parois d’environ cinq pieds de haut sur six pieds de long. On les rapproche de manière à former un cercle en le consolidant avec de la ficelle, et on en fait une grille ronde comme une sorte de filet grossier, ayant des mailles carrées. C’est là la partie inférieure de la kihitke sur un diamètre de vingt pieds. Le plafond finit par une espèce de roue d’un diamètre de six à huit pieds. C’est un anneau de bois qui, à l’aide de rayons minces, se réunit à une rosace de bois ayant une petite ouverture au milieu. Cet anneau est percé d’une foule de petits trous destinés à recevoir des baguettes de coudrier, pointues vers le haut, et dont l’autre extrémité est attachée avec des cordes à la partie supérieure de la grille ou des parois de la kibitke. Le poids de l’anneau fait que ces baguettes se courbent et forment une corbeille ou demi-sphère au-dessus de la partie inférieure et cylindrique de la kibitke, avec une circonférence moindre cependant en haut qu’en bas. Cette corbeille est extérieurement recouverte de tapis de feutre grossier, qui en font une habitation impénétrable aux vents. Les douves dont se composent les parois de la partie inférieure sont mobiles et peuvent être fermées comme on le ferait pour des ciseaux ouverts. Aussi les suspend-on plus aisément
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en paquets sur les flancs du chameau. On place la roue sur son dos avec un faisceau de douves qui la portent. Deux chameaux sont nécessaires au transport d’une kibitke : l’un porte la charpente; l’autre, les tapis de feutre et les coussins.
La veille de notre départ de l’avant-poste, les quatre chameaux furent envoyés, avec les deux kibitkes, à un point du steppe où nous devions passer la nuit, à soixante-dix verstes (environ sept milles norvégiens) de ce dernier poste. Le lendemain matin, nous allâmes, avec les sultans, dans deux traîneaux, laissant nos voitures à roues aux Cosaques, qui avaient l’ordre de les mener tout doucement au palais du khan. Le steppe étant tout aussi uni que la surface de la mer, sans maisons, sans arbres, et même sans buissons, qui pourraient servir à guider le voyageur, il est fort difficile de trouver son chemin en hiver et de se rendre directement à un certain point, surtout quand il est éloigné de soixante-dix verstes et qu’il ne s’y trouve pas quelque objet élevé.
Si l’on est surpris par un tourbillon de neige, appelé en russe burim, on est même en danger de périr, toute trace étant effacée et un lieu de refuge n’existant nulle part. L’interprète du khan nous raconta qu’en traversant un jour le steppe, il avait été surpris par un semblable buran. Afin de sauver sa vie dans ce grand froid accompagné de vent, il s’approcha d’une de ces meules de foin qui ne sont pas rares dans le steppe, où les Kirghises les con-
servent par-ci par-là pour servir de pâture à leurs bêtes pendant l’hiver; il monta sur son cheval pour atteindre le sommet de la meule; puis il s’y enfonça et ferma l’ouverture par en haut. Il y resta pendant toute la nuit, et le tourbillon cessa avec le jour.
Si quelque voyageur a laissé en passant quelque trace ou indice, on la suit résolûment; s’il n’y en a pas, le traîneau s’arrête, et des Cosaques sont envoyés, un à droite, un autre à gauche, pour trotter à petits pas sur la neige, afin de reconnaître à quel endroit elle est le plus dure. Si l’un d’eux trouve une bonne voie, il en avertit les voyageurs. Les Kirghises et les Cosaques ont une telle habitude de ces sortes de recherches, qu’ils se trompent rarement. Les chevaux mêmes ont cet instinct. Quand l’un d’eux sent que la neige au-dessous de ses pieds commence à être plus molle, il comprend qu’il a quitté la trace, et il pousse le cheval attelé à son côte. On aurait au steppe les mômes raisons de se servir de la boussole qu’en pleine mer. Nous étions en général un peu inquiets chaque fois qu’un tel examen avait lieu.
Enfin nous arrivâmes le soir au but désiré. C’était dans le voisinage d’un petit marais où on trouvait les joncs indispensables pour le chauffage. Nos chameaux y étaient déjà. Le cartilage du nez de la bête est percé et traversé par une petite baguette ayant un bouton d’un côté, et, de l’autre, un trou dans lequel passe une corde mince, avec laquelle le chamelier mène l’animal. Quand il veut qu’il se couche afin de le déchar-
ger, il remue la corde, et le chameau plie alternati vement les jointures de ses jambes de devant et de derrière jusqu’à ce qu’il soit sur le ventre. Quelques femmes kirgliises accoururent de leurs kibitkes pour nous aider à monter les nôtres. Les parois inférieures ayant été dressées, un homme poussa une grande perche pointue à travers l’ouverture appliquée dans la roue qui forme le haut bout de la voûte, et leva en l’air toute cette charpente; puis les femmes s’occupèrent des détails. Les préliminaires achevés, les paquets de tapis de feutre furent déroulés, et un de ces tapis, qui avait la même largeur que la hauteur de la grille, fut suspendu tout autour de la kibitke et attaché avec un long ruban de laine de plusieurs couleurs, avec des houppes bariolées à chaque extrémité. D’autres tapis furent étendus irrégulièrement sur la partie supérieure ; mais on laissa quelques ouvertures, du côté où le vent ne soufflait pas, pour le passage de la fumée. On mit dans l’intérieur de la kibitke, sur la neige, des joncs d’une épaisseur de quelques pouces, et sur ceux-ci des tapis. Au milieu de la tente il y avait un petit endroit non couvert, où on alluma un feu de joncs secs. D’un côté des parois était une ouverture qui servait d’entrée, avec un tapis carré et brodé, servant de portière. Du côté opposé se trouvaient des coussins sur lesquels on avait jeté des tapis de Bucharie bariolés, et qui nous servaient de sièges. Une demi-heure après notre arrivée, les deux kibitkes étaient prêtes à nous recevoir. Les Kirghises s’accroupirent autour du feu en se
cliaufïant les mains et les pieds. Nielsen, noire domestique norvégien, était devant la porte avec le sainavarr rempli de neige, occupé à faire bouillir de l’eau pour notre thé. Comme on ne trouve sur le steppe aucun matériel de chaulîage pour le sarnavarr, nous avions acheté au poste un sac de charbon de bois et un vieux traîneau qui fut coupé pour nous fournir des allumettes. Dans la kibilke des gens de service, on avait fait un grand feu, et Gustave déployait son activité de cuisinier en préparant de l’esturgeon pour notre souper. Nous primes du thé et une pipe; plus tard nous soupàmes. Bref, la vie de nomade était assez de notre goût.
A notre arrivée, le sultan T.schuke avait donné l’ordre de tuer deux moutons : l’un fut préparé pour les Kirghiscs, l’autre pour les Cosaques qui nous accompagnaient. Dans la kibitke des gens de service, une grande marmite en fer fut suspendue au-dessus du feu au moyen de trois perches liées par le haut. Elle était remplie de neige et de viande fraîche de mouton. .\près avoir pris notre thé, nous passâmes dans l’autre kibitke pour voir le repas de nos gens. Les Kirgbises étaient accroupis en cercle autour du feu; la viande fut tirée de la marmite et déchirée avec les mains; puis elle fut servie dans des écuelles de bois. Chacun saisit la viande avec scs doigts et la mangea sans pain et sans sel. Toutes les fois qu’un homme avait à moitié rongé un os, il le remettait, par-dessus sa tête, à une femme kirghise, placée derrière lui, qui l’achevait. La viande mangée, les
écuelles furent renvoyées au cuisinier, qui les remplit de soupe. La viande était cuite sans sel, et la soupe, n’ayant pas été écumée, avait une couleur gris sale. C’est là la nourriture journalière desKirgliises, qui, après avoir fait un pareil festin, restent vingt-quatre heures sans manger.
Quand un Kirghise d’un rang élevé est présent au repas, il honore l’assemblée en observant le cérémonial suivant; tous les restes de viandes sont placés devant le vieux sultan. Il se lave les mains, tire de sa pocbe un couteau avec lequel il coupe la viande en petits morceaux carrés; puis il les place dans un bol de bois, qui en est entièrement rempli. Ces préliminaires achevés, il choisit un morceau de gras et un morceau de maigre jusqu’à ce qu’il en ait toute une pyramide dans la main droite, c’est-à-dire tout ce qu’il peut y poser sans faire rouler cette pyramide, et crie au Kirghise le plus proche : « Atschad ! .» c’està-dire : « Viens ici ! » L’homme appelé arrive en rampant sur ses mains et sur ses pieds, ouvre la bouche en plein au-dessus de cette pyramide, et la main du sultan voyage de la viande à cette bouche ouverte jusqu’à ce que tout ait disparu. Le Kirghise se retire pour faire place à un autre, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Ce manège exige autant d’adresse de la part de celui qui donne que de celui qui reçoit. Il est de rigueur qu’aucun morceau ne doit tomber à terre. On comprend difficilement comment une boucbe peut contenir de semblables portions; le procédé par lequel elles sont avalées est un mystère encore plus
profond, car il est impossible de mâcher la viande avec une bouche si remplie; aussi je remarquai que plusieurs de ces hommes se retournaient à la dérobée pour en mettre dans leurs mains une partie, (lu’ils reprenaient ensuite.
Moire propre repas fini, nous nous couchâmes sur tes matelas, les pieds contre le feu et la tète sur le périmètre de la lente. Le tapis qui entourait les parois descendant jusqu’en bas, et la neige ayant, du côté extérieur, été amoncelée à une hauteur de plusieurs pieds, aucun courant d’air ne se fil sentir. Un Kirghise veillait à l’entretien du feu; il y jetait des bottes de joncs l’une après l’autre, puis quelques ronds de bouse de vache séchée, ce qui donne, dit-on, au feu plus d’intensité. La llamme étant éteinte, il sortit et couvrit tout à fait la partie supérieure de la kibitke. La chaleur était celle d’un appartement doucement chauffé.
Le lendemain, après un bon et paisible sommeil, et notre thé pris avec des restes de mouton, nous étions prêts à partir, et la kibitke fut démontée; les femmes se présentèrent de nouveau, enlevèrent les amas de givre du côté extérieur des tapis, qu’elles roulèrent en paquets, puis on les chargea sur les chameaux avec la charpente. Nos chameaux étaient cej)endant fatigués, et leui-s pieds écorchés par la marche de la veille, caria neige était extrêmement dure. Us se trouvèrent donc en retard, et nous fûmes forcés de chercher un refuge dans la kibitke noire et enfumée d’une commère kirghise dont le mari était ah-
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sent. Toute la caravane n’y pouvant tenir, une partie fut obligée de bivaquer en plein air : les deux sultans, Due et moi, Nielsen, l’envoyé du khan, et la femme kirghise, avec un enfant de deux ans, qu’elle nourrissait encore, restèrent seuls dans sa kibitke.
C’est chose curieuse que de voir comment une Kirghise de classe inférieure salue un sultan quand elle ne l’a pas vu depuis plus d’un an. Elle entre dans la kibitke, va droit à lui et l’embrasse, c’est-à-dire elle lui entoure le cou de son bras droit et le corps de son bras gauche, tandis qu’il suit le même procédé à son égard; puis on change les bras. Après ce double embrassement cordial, il s’éloigne un peu, avance sa main droite, le pouce en haut et le petit doigt en bas, et elle la serre entre les siennes; on se dit quelques paroles de félicitations. Si on s’est vu depuis peu de temps, on dit tout simplement ; Amdmbasis (la paix soit avec toi!), sans embrassements.
La nuit fut passable. Le Kirghise de bas étage ne porte pas de chemise, mais seulement une pelisse de mouton, la laine en dedans, sur le corps nu. La mère tira la pelisse de son garçon, et nous vîmes un petit dos que la fumée et la suie avaient rendu d’un brun foncé; puis elle le coucha à son côté, en le couvrant de la pelisse. Nos sultans m’empêchèrent quelque temps de dormir avec les cérémonies de leur culte mahométan, éclairé par la lune, dont les rayons pénétraient à travers le trou à fumée. Ils se mettaient à genoux, touchaient le tapis plusieurs fois du front, prononçaient avec une sorte de déclamation
VOVAGK EN SIDÉRIE.
chantante quelques vers probablement du Coran, criaient : Allfih liPifebér (le Seigneur soit loué!), se caressaient la barbe, et tournaient enün leur visage tout contre l’épaule gauche. Ce cérémonial fut répété le lendemain matin avant notre départ.
Les sultans avaient jjris avec eux deux petits chevaux supplémentaires. Aj)rès une assez longue course, le sultan Tauke fit mettre une selle sur une de ces bêtes pour se donner l’agrément d’une course à cheval; quand il eut satisfait sa fantaisie, j’éprouvai le désir d’en faire autant : je donnai l’autre cheval à Gustave; nous fîmes ainsi une assez longue traite. Quand les Ivirghises veulent mettre leurs chevaux au galop le plus rapide, ils poussent un certain cri aigu. Les sultans eurent l'idée, peut-être sur un encouragement de M. Due, de jeter ce cri afin de me fournir l’occasion de déployer mon habileté comme écuyer; les chevaux s’élancèrent avec une impétuosité sans égale, et, quoique le cheval kirghise soit fort et suide son pied, cette mauvaise plaisanterie eût facilement pu coûter la vie à un homme. J’allais à côté du , premier traîneau; Gustave était entre les deux. C’était chose impossible que d’arrêter cette course effrénée. Bientôt j’entends un cri; Gustave était tombé :1e traîneau qui était sur ses talons lui passa sur le corps, et je m’attendais à le retrouver mort. A mon grand étonnement, il se lève et regarde autour de lui, à moitié surpris, à moitié effrayé, comme pour s’assurer s’il vit encore. Les chevaux du traîneau avaient évité de le toucher de leurs pieds,
et, comme il était fort heureusement étendu le long du chemin, le traîneau l’avait à peine effleuré. J’éclatai bien un peu cependant, et dis au vieux sultan, dans mon meilleur russe, que je croyais avoir affaire à des gens sensés, mais qu’ils s’étaient conduits comme de jeunes fous.
Gustave avait assez de son cheval ; mais je restai sur le mien jusqu’à ce que nous fûmes près d’une maison isolée, où demeurait un marchand tartare, àseptverstes environ de la résidence du khan. De cette maison nous envoyâmes un billet à Karelin, puis nous nous occupâmes de notre toilette et prîmes du thé. Karelin arriva dans le traîneau magnifique du khan, attelé de deux chevaux kirghises, et nous ‘fûmes conduits à la résidence du prince.
Les ancêtres du khan passaient l’hiver comme l’été dans des kibitkes, comme les autres Kirghises; mais son père s'était, dans sa grande vieillesse, construit une maisonnette de bois où il cherchait un refuge contre les rigueurs de la saison. L’empereur Nicolas, ayant beaucoup d’amitié pour le khan actuel et pour son épouse Fatime, présente au sacre à Moscou, avait fait élever à ses frais cette belle résidence, dont le khan ne se sert cependant que dans la saison rigoureuse. Pendant l’été, il vil en nomade dans sa kibilke, allant d’un endroit à l’autre; quand, pendant les chaleurs, on ôte les tapis de feutre qui entourent la partie inférieure de la tente, elle est plus fraîche et plus aérée qu’un bâtiment de bois ou de pierre. Quelques marches conduisent de la cour à un
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vestibule dans lequel se trouve l’escalier qui mène au premier; il correspond également avec un grand salon à quatre croisées, du côté du steppe. Dans ce salon, l’office divin se répète cinq fois par jour, et là se tiennent les conseillers du khan {starscinm ou niiiés) et quelques Kirghises qui, au milieu de leur vie errante, s’arrêtent dans son palais. Du côté droit de. ce salon et du vestibule, il y a quatre chambres, deux tournées vers le steppe et deux vers la cour, dont l’une, où le khan se tient pendant le jour, communique avec le grand salon; les trois autres sont habitées par Fatime, son épouse. Du côté gauche il y a également quatre chambres, dont les deux premières, donnant sur le steppe, nous avaient été cédées, et les deux autres, sur la cour, étaient occupées par l'épouse kirghise du khan. Une des pièces, à deux croisées, était en même temps notre salon et ma chambre à coucher; l’autre, à une fenêtre, était une salle de billard, qui servait à M. Due de chambre à coucher. Le bâtiment avait des ailes, où se trouvaient le bureau du secrétaire, la cuisine et les chambres des domestiques. Les appartements étaient tapissés et avaient de jolis meubles en acajou, même de grandes glaces; de beaux tapis de Perse couvraient les planchers. Dans notre salon était le piano de l’épouse du khan; dans la chambre de Due, il y avait un billard avec tous ses accessoires.
Lorsque nous arrivâmes, le khan était un peu indisposé; nous lui fûmes cependant présentés quelque temps après. Nous trouvâmes en lui un jeune homme
fort poli de vingt-sept ans, ayant beaucoup de dignité et une figure assez intéressante; scs yeux et son teint portaient des traces de l’origine mongole; son éducation avait été faite dans une institution d’ Astrakan; il parlait et écrivait le kirghisc (tartare), l’arabe, le persan et le russe; nous n’étions capables de profiter que de ce dernier talent. Des cartes et un petit globe cc'deste en cuivre, orné d’inscriptions arabes, indiquaient qu’il devait connaître la géographie et même un peu d’astronomie; son costume était celui des Asiatiques; il avait de larges pantalons de velours violet avec des galons d’or le long des jambes, et, à ses petits pieds, des bottes fines à la manière de l’Europe; un cafetan de velours de la même couleur, avec des galons devant et au bas, couvrait la partie supérieure du corps; une ceinture lui serrait la taille; il portait une petite épée dont la poignée était décorée de grosses pierreries. Sa tête, rasée comme celle de tous les Kirghises, était couverte d’un bonnet pointu en étoffe d’or, garnie de zibeline; un grand médaillon en or, renfermant le portrait de l’empereur et entouré de diamants, était suspendu à son cou par un ruban rouge.
Il avait d’abord épousé une Kirghise qui lui avait donné un fils, et était morte peu de temps après; il s’était alors marié à la sœur de sa première femme. Mais l’épouse de son cœur, dans l’appartement de laquelle il se tenait presque la journée entière, était Fatime, fille d’un mufti tartare (ecclésiastique mahométan de haut rang) de Kasan et dont l’éducation
avait été dirigée par une femme de la colonie allemande deSarcpta, près du Volga, à environ trentesept milles norvégiens au nord-est d’Astrakan; de cette manière elle avait appris l’allemand, elle comprenait aussi le russe ' ; sa langue maternelle était le tartare. Son éloge était dans toutes les bouches. Karelin ne la nommait jamais sans ajouter : « Ah ! comme elle est aimable ! » Malheureusement pour nous elle était sur le point d’accoucher, de sorte que nous ne la vîmes pas du tout, ce que nous regrettâmes fort, car, parlant l’allemand, elle aurait pu devenir l’interprète le plus agréable entre le khan et nous. L’épouse kirghise, qui avait été prise par le khan, à un point de vue politique, pour ne pas blesser les susceptibilités de ses compatriotes, n’était qu’une Kirghise commune, née et élevée dans une kibitke, grossière et ignorante comme toutes les autres,* aussi lui était-elle parfaitement indifférente.
Le khan venait nous voir tous les jours dans nos chambres, il causait et jouait au billard avec Due et Karelin, et se montrait de première force dans cet exercice. Ce jeune homme savait concilier parfaitement sa dignité de prince régnant avec une certaine modestie vis-à-vis de deux représentants de la science européenne. Il avait fait venir pour nous d’ Astrakan diverses espèces de vins défendus aux mahométans, et il avait un cuisinier russe versé dans
' Diiiis le tiruii' il’uiie t;ible placée dans ma clianibro, je trouvai sa graininaiie nisse-allcinande, ipii portait des traces évidentes d’un fré- ((uoiit usaye.
l’art culinaire européen. Notre table était donc trèsbien servie, et M. Karelin nous assura que le prince aurait avec plaisir partagé nos repas, s’il n’avait pas été indisposé; il était possible d’ailleurs qu’il crût blesser les susceptibilités des Kirghises. Pour notre déjeuner, on nous servait du saucisson de cheval qui avait un aspect fort appétissant, et qui était d’un • goût exquis.
Les Kirghises ont beaucoup de bon sens naturel ; leur caractère a quelque chose de romanesque. Ils aiment l’extraordinaire, ils sont fiers, faciles à vivre, gracieux, et en général peu sanguinaires. Les mœurs de la petite horde dont nous parlons se sont épurées au contact des Russes. On prétend que leurs femmes sont douces et d’excellentes maîtresses de maison. Le Kirgliise subsiste de son troupeau; il n’a rien au monde à faire, sinon de veiller sur ses moutons, ses chevaux, ses chameaux et son bétail. Il passe donc sa vie sans grandes fatigues; pour se distraire, il va voir ses voisins sur le steppe, et il est toujours sûr d’ètre le bienvenu dans n’importe quelle kibitke qu’il porte les nouvelles du jour et se laisse régaler et fêter. Le moindre événement qui a lieu sur un coin du steppe, par exemple notre halte chez le khan, fut deux jours après connu sur tout le territoire; c’est là une naïve compensation de nos journaux. Le grand salon du khan était regardé comme une kibitke universelle où chaque passant a le droit d’entrer, de s’accroupir sur le tapis pour raconter ou se faire raconter les nouvelles du jour, et où il
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peut rester on temps plus on moins long, suivant sa coininodilé. A midi, on apporte mie grande quantité. de bols ou écuelles de bois eouteiiaut le mouton cuit pour CCS botes d’occasion, assis le long des parois, de même que pour les conseillers du khan. Le prince saisit souvent cet instant pour faire sa •ronde et causer avec tout le monde; pendant la nuit, on dort sur le plancher. En voyant ces mœurs primitives, ou se croirait transporté tout d’un coup aux temps de ces patriarches juifs dont nous parle l’Ancien Testament. La vie nomade ne paraît pas avoir subi la moindre modiücation dans les milliers d’années ipii nous séparent de l’antiquité. Le nomade n’obéit pas même aux ordres de son khan, si cela ne lui convient pas. En sa qualité de juge, le prince a cependant, avec ses conseillers, un peu plus d’autorité, chacun l’aidant à faire respecter les traditions. Je demandai un jour au khan s’il prononçait ses jugements d’après les lois, suivant d’anciennes règles ou d’après son appréciation personnelle. 11 me répondit : « Uniquement d’après ma volonté. » Il écoute pourtant l’avis de ses conseillers. Le roi Charles-Jean me demanda dans une audience qu’il m’avait accordée à Stockholm, après notre retour de la IUissie,.s’il se commettait plus de crimes chez les Kirghises que parmi les nations européennes; je répondis négativement, en observant que ni le vol, ni la fraude, ni le rapt, n’étaient connus parmi ces peuples vivant comme une seule grande famille. Sa Majesté s’écria avec beaucoup de viva-
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cité : O Voilà l’effet de la civilisation ! » Je racontai au roi que le khan avait beaucoup regretté de ne pas savoir le français pour pouvoir causer avec nous, et qu’il nous avait salués, le dernier matin de notre séjour, par un « bonjour » qu’il avait appris de son secrétaire. Avec sa charmante raillerie ordinaire, le roi s’écria : « Ma foi, il était bien avancé ! »
Le lit de Due se trouvait, ainsi que nous l’avons déjà dit, dans la salle de billard, précisément devant la porte de la khanesse kirghise; cette porte ne pouvait se fermer à clef; elle avait été attachée avec de la ficelle et couverte d'un rideau. Après nous être couchés un soir, nous fûmes frappés par un vacarme inusité dans l’appartement de la princesse. Due l’enteiidit crier pendant deux à trois heures : « Allah! Allah ! »
Tout d’un coup une foule de voix féminines répètent : « Allah hegebér! » aux cris d’un enfant nouveauné. Le bruit parvint également à mes oreilles, mais pas aussi distinctement qu’à travers la porte entr’ouverte. Je me lève et dis à Due de porter ses matelas dans mon appartement, un pareil tintamarre étant trop fort, même pour les nerfs d’un marin. En félicitant le lendemain le khan de la naissance d’un Jils, il ne me répondit pas; je suis sûr qu’il attendait avec une tout autre impatience un fils de sa Fatime bicn-aimée. Je lui racontai que j’avais six enfants, et que j’avais été fiancé depuis ma vingt et unième jusque vers ma trentième année. En échange de cette confidence, il me dit qu’il avait dix-huit ans quand
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sa première femme kirghise lui donna son premierné. J'observai que, marié d’aussi bonne heure que lui, j’aurais pu être son père, ayant quarante-cinq ans et demi, tandis qu’il n’en avait que vingt-six et demi.
L’office religieux, renouvelé cinq fois par jour dans le grand salon, était parfois accompli par le khan; mais, en général, c’était un mollah qui en était chargé. Pendant la prière, les Kirghises ôtent leur bonnet pointu et se coiffent d’un turban {schalina). Nous avions la permission de traverser le salon pendant l’office; seulement nous devions éviter de passer devant les Kirghises, qui tous avaient la tête tournée vers les fenêtres. Une fois, je vis un des <lomestiqucs kirghises du khan prendre à la dérobée une bouteille de vin qui, après avoir figuré à déjeuner sur notre table, avait été oubliée dans le salon. Cet homme la porta à ses lèvres et commit un grand péché pour un musulman, celui d’en prendre une bonne gorgée. Us n’ont pas non plus la permission de manger de la viande de porc, et cette défense est observée avec une telle rigueur, que, le prince ayant un jour reçu une cargaison de vivres d’Orenl)Ourg, tous les comestibles furent jetés comme profanes, parce que le commissaire russe avait eu rimprudence de placer deux jambons envoyés par madame Karelin à son mari dans la même caisse que les provisions du khan.
Un jour, il nous invita à prendre le thé dans son cabinet. Etant assis à côté de lui sur le canapé.
je lui demandai s’il trouvait dans mes trails quelque chose (|ui s’éloignât de la forme russe, de même que nous avions remarqué dans les siens des traces d’une autre origine. Après nous avoir regardés quelque temps, il me répondit affirmativement.
Ensuite je demandai à Karelin s’il croyait que nous fissions plaisir au khan en lui montrant quelques exercices de notre pays, une danse de paysans, par exemple.
Le khan fut enchanté de ma proposition. Le piano, que j’avais tâché d’accorder le malin, fut porté dans l’appartement.
Pour commencer, je me fis donner une bouteille, qui fut placée sur le tapis; je m’assis dessus, de façon que le cou de la bouteille était tourné vers mes pieds. Mon talon droit était appuyé sur le plancher, et le talon gauche sur le pouce du pied droit. Dans cette position difficile, je saisis de chaque main un chandelier d’argent, dont un seul avait une bougie allumée, et il s’agissait d’allumer l’autre sans autre point d’aj»pui; après quelques tentatives malheureuses, je réussis.
Le sultan Tauke, frère du khan, voulut imiter ce tour d’adresse, et fit beaucoup de plaisants efforts, mais sans résultats heureux. Après avoir heurté plusieurs fois le plancher, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre des deux chandeliers, et soufflé plusieurs fois la bougie allumée, il la heurta contre son nez, l’éteignit, et roula sur le tapis. Je pris ensuite une chaise, et me balançai un bras sur le
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siège, en branlant nies jambes par-dessus sou dos, puis je marchai sur les mains et fis des culbutes en avant et en arrière. M. Duc imita assez heureusement plusieurs de ces exercices; mais le sultan Tauke fut loin d’ètre aussi heureux; aussi ses tentatives furent-elles accueillies par des éclats d’un rire fou. C’était un petit personnage court et gros, avec de larges épaules et un abdomen fort saillant. Afin d’ètre plus alerte, il avait jeté son cafetan, et se présentait avec une jaquette de Manchester qui descendait sur ses cuisses potelettes couvertes de larges pantalons de toile resserrés dans une paire de lourdes bottes, avec un bonnet pointu pour compléter le costume : c’était un vrai paillasse d’Europe. Il montrait un certain entrain comique sans réussir en rien. Son bonnet roula sur le' plancher, et découvrit sa tète complètement rasée. Le khan riait à en perdre la respiration, et nous suivions fidèlement .son exemple. Les Kirghises réunis dans le grand salon, entendant tout ce tumulte, entr’ouvrirent la porte et montèrent sur les épaules les uns des autres, afin de mieux voir; et, lorsqu’un des spectateurs se laissait tomber à force de rire, notre gaieté prenait un nouvel essor. Pour en finir, j’engageai Due à jouer un joli haiiuKj norvégien. Pendant ma jeunesse, j’avais vu quelquefois nos paysans exécuter cette danse aux époques des marchés, et j’en pouvais imiter pas trop mal quelques passes assez singulières. Cette danse terminée, Karelin vint à moi, en me priant de recommencer. Je désirai connaitre le
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motif de sa demande: il refusa de me le dire: mais il insista, cl je ne pus refuser. Pendant la danse, je vis la porte de l’appartement de la khanesse Fatime s’entr’ouvrir, et, dans le salon à demi éclairé, je distinguai une forme blanche. Le lendemain, Karelin me raconta que la khanesse avait fait placer un fauteuil près de la porte pour pouvoir admirer le halling norvégien. Partout en Sibérie où on entendait la musique de cette danse, elle était accueillie avec enthousiasme. Je l’appris à plusieurs de mes amis, mais ils ne pouvaient réussir à la danser; il existe cependant, chez les paysans russes, une autre sorte de danse qui ressemble assez à notre halling.
Ne sachant pas jouer au billard et parlant mal le russe, j’employai les trois jours de notre séjour chez le khan à faire des observations magnétiques sur le steppe, tout près de la maison, et à exécuter également les observations astronomiques nécessaires pour fixer la position géographique (latitude et longitude) de la résidence du khan, tandis que Due se chargeait de nos civilités auprès du prince et de son secrétaire. La position de celte résidence, qui n’étail pas déterminée avant notre arrivée, figure depuis ce temps sur plusieurs cartes allemandes.
Le Kirghise d’une race élevée a l’habitude d’offrir à son hôte un présent comme souvenir. Dschanger s’étant consulté avec Karelin sur la nature de ce cadeau, tous les deux tombèrent d’accord sur un point; Le présent devait être de production kirghise. Le khan eut l’idée de nous offrir deux chevaux de la
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Kabardie, appelés Arrjamaks, et célèbres pour leui’s formes Unes et sveltes. Ils sont noirs et ressemblent assez au lévrier anglais. On prétend qu’aucun coursier d’Angleterre ne saurait l’emporter sur ces chevaux. Karelin lui représenta cependant les difficultés que nous aurions à les transporter sains et saufs dans notre pays. Il finit par m’offrir un knlat (robe de chambre ou cafetan de soie fort élégant), rayé de blanc et de bleu, qu’il avait porté quelquefois; puis il ôta de la tète de son fds ainé, âgé de neuf ans, un bonnet de velours rouge avec des galons d’or et garni de zibeline, et le mil sur ma tète. Voyant qu’il était trop petit, il ôta le sien, qui était en étoffe d’or, et voulut me le donner. Je protestai vivement. Il me dit qu’il ne voyait pas pourquoi il ne s’en ferait pas faire un autre. J’acceptai enfin le premier, qui pouvait aller à la tète de mon fds ainé. M. Due reçut, pour sa part, un costume kirghise complet, jusqu’au kantsrhu, ou fouet à bouton de métal, avec lequel le Kirghise accélère la course de son cheval et se défend en cas d’attaque.
Le 9 février, nous quittâmes cet intéressant séjour, accompagnés d’un officier de Cosaques, qui avait l’ordre du khan de nous suivre jusqu’à Astrakan . Nous passâmes quelques grands lacs de sel, et, trois jours après, nous étions dans la ville de Tschernoilarr, située prés du Volga; puis nous nous dirigeâmes au sud-est, le long do ce fleuve, vers Astrakan. Le khan nous avait recommandé d’aller voir un de ses amis, un knàs kalmouk, le prince Tiumén,
VOYAGE EN SIBÉIIIE
résidant sur une île du Volga, au nord-ouest d’Astrakan, et régnant sur une race de Kalniouks qui peuplent la partie occidentale du grand steppe, comme les Kirghises en peuplent la partie occidentale.
Dans la station qui précédait cette résidence, je trouvai un professeur de Dorpat, M. Parrot, qui avait été chargé, avec un étudiant de la même université, de fixer, à l'aide de deux baromètres, la différence de hauteur qui existe entre la mer Caspienne et la mer Noire. C’est une circonstance digne d’attention que, quoique la mer Caspienne soit un véritable lac n’ayant aucun débouché dans d’autres mers, et qu’elle reçoive le grand fleuve Volga, l’Oural et plusieurs autres cours d’eau de moindre importance, elle a cependant un niveau plus bas que celui de l’Océan; on ne saurait expliquer ce phénomène que d’une seule façon, savoir ; qu’une grande partie des eaux affluentes est absorbée par les déserts de sable environnants et s’évapore*. Parrot venait directement de la .Géorgie; il s’était, mais vainement, attendu à me rencontrer soit à Baku, soit à Tiflis ou à Astrakan, où il avait été pendant que nous subissions notre quarantaine à Orenbourg. Je lui persuadai de retourner avec moi de quelques dix à douze verstes jusqu’à la résidence du knâs Tiuinén, chez lequel je m’étais fait annoncer, afin que nous pussions avoir le temps
* Par des mesures gcométriiiues exactes, on a trouvé, en 1857, que le niveau de la mer Gas|iienne est de quatre-vingt-trois [lieds sept huitièmes anglais, ou quatre-vingt-un pieds un quart norvégien au-dessous de celui de la mer d’.Aïof.
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(le nous communiquer les résultats respectifs de nos observations. Il y consentit, et j’eus lieu de m’en féliciter, le knàs sachant aussi bien le russe que Parrot, de sorte que j’avais là un excellent interprète. Le knàs Tiumén était un homme grand et vigoureux, qui avait servi comme colonel dans la guerre contre Napoléon; il avait vu notre roi Charles-Jean à l’époque où celui-ci, devenu prince royal de Norvège et de Suède, avait dirigé les opérations de la guerre en Allemagne. C’était l’hôte le plus hospitalier et le plus poli du monde. Sa table était servie à l’européenne. Parmi ses armes, qu’il nous montra, se trouvait un des célèbres sabres damassés dont parle Walter Scott dans son roman le Talisman. Il prétendit qu’on pouvait fendre un clou du meilleur fer avec ce sabre sans l’endommager. J’avais sur moi un de ces bons couteaux fabriquésà Kongsberg, avec lequel je lui montrai que je pouvais enlever de jolies tranches sur une clef; il en fut fort étonné. Je lui proposai d’en couper une de son sabre, ce qu’il regarda comme chose impossible. Je savais cependant qu’un sabre, pour pouvoir supporter un coup terrible, et qu’un couteau, pour supporter un choc quelconque, ne doivent pas être composés uniquement d’acier pur; mais que deux plaques de fer mou sont soudées sur les côtés de la plaque du milieu, qui forme le tranchant. Je pris donc le sabre, et coupai avec mon couteau une portion assez notable de son large dos. Le knàs resta stupéfait. Ensuite j’appliquai à la dérobée mon couteau sur le tranchant du sabre, et il glissa comme
sur du verre, ce que j’avais bien prévu. J’avais sauvé l’honneur de la Norvège dans l’art du forgeron. Quand plus tard il nous donna comme souvenir quelques petits objets kalmouks, et entre autres une grande bouteille de cuir noir avec des figurines en relief, destinée à ètje attachée au pommeau de la selle, je lui offris, de mon côté, mon couteau norvégien et un joli briquet de la fabrique d’Eskildstuna, ayant le château de Stockholm représenté sur le revers. Après le diner, son frère cadet nous apprit une danse kalmouke, si on peut appeler danse les mouvements d’une personne qui reste à la même place en remuant ses bras et ses doigts en mesure comme un télégraphe, et en donnant parfois quelques légers coups de pied sur le plancher. La danse doit être l’expression de la joie. Celle des Kalmouks est aussi dépourvue de gaieté que ces danses modernes où le cavalier se promène sur ses talons à coté de sa danseuse, parlant continuellement, et tenant en général une conversation qui est aussi lourde que ses pas.
Les Kalmouks appartiennent, ainsi que lesBurètes des environs d’Irkulsk, à la race mongole, et ils professent comme eux le culte lamaïque. Ils se distinguent de notre race caucasienne par la forme du cran e, par des mâchoires fortemen 1 sailla n tes, pa r des yeux relevés obliquement et un teint jaune. Ils. sont nomades, de même que les Kirghiscs, et ont précisément les mêmes mœurs. On prétend que leur déménagement d’un pâturage exploité â un autre qui ne
l’est pas encore présente un coup d’œil pittoresque. Aussi loin que la vue peut s’étendre, le steppe est couvert de chevaux, de bétail et de moutons. Des hommes à cheval, en général armés de flèches et de carquois, et suivis de leurs chiens, parcourent les troupeaux et maintiennent l’ordre. D’autres, également à cheval, et formant des groupes d’hommes, de jeunes femmes, de garçons et de fdles, font résonner l’air des éclats de leur joie. Puis viennent des chameaux portant les matrones' et les femmes qui ont de petits enfants; ces derniers sont ordinairement suspendus dans des corbeilles, aux flancs de l’animal; d’autres chameaux sont chargés des feutres et des accessoires de la kibitkc, de chaudrons, des provisions et des fournitures de ménage. Les Kalmouks sont des chasseurs habiles, et se nourrissent de la chasse de toute espèce d’animaux, à l’exception de celle du chien, qu’ils appellent toujours (( l’ami de l’homme. » Ils mangent volontiers du pain quand les Russes leur en font cadeau, mais ils ne le préparent pas eux-mèmes. Lorsqu’on donne à un Kalmouk de bas étage un peu de farine, il la délaye dans de l’éau chaude, et ce mélange lui sert de boisson; les personnes de distinction en font aussi des gâteaux, et boivent volontiers beaucoup de thé. Dans l’après-midi, le knâs nous conduisit à un joli temple qu’il avait fait élever non loin de sa maison, et là, nous assistâmes à un office complet accompli par quarante lamas dans leur étrange accoutrement. La magnificence du culte déployée par les Burèles,
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voisins de la frontière chinoise, dépasse cependant de beaucoup celle de celte peuplade.
Nous avions prié le knâs de nous faire voir quel- (jues dames kalmoukes dans leur costume national. l>e lendemain, avant déjeuner, il nous mena d’abord dans la cour, où il fit sortir ses beaux chevaux, entre lesquels étaient deux superbes anjamaks; puis il nous pria de le suivre à une kibitke près de la maison. Nous trouvâmes là douze dames assises à côté l’une de l’autre, occupant un quart environ de la circonférence de la kibitke; un feu brûlait au milieu. Nous nous accroupîmes du côté opposé, et nous regardâmes à notre aise. Ces dames étaient richement vêtues en velours de différentes couleurs; mais leurs traits étaient affreux et elles paraissaient avoir une triste tournure. Elles étaient petites, et n’avaient pas ces formes arrondies qu’on aime dans une jolie femme. Les hommes nous parurent beaucoup moins laids, peut-être parce qu’on est moins exigeant pour notre sexe.
Le knas avait une très-belle apparence, et ses traits ne différaient pas assez des nôtres pour qu’il pût être exposé à des remarques désagréables dans une société européenne. Les dames ne comprenant pas le russe, nous étions obligés d’éviter toute conversation. J’ignore si elles étaient les épouses ou les filles du knas, mais je suppose qu’elles appartenaient à sa famille.
Pour notre déjeuner, on nous servit d’abord du caviar; et ensuite une véritable boisson kalmouke.
VOYAGE Eîf SIBÉRIE.
du kumis, espèce d’eau-de-vie fabriquée avec du lait de jument, nous fut offert dans une soucoupe de porcelaine. Cette boisson ressemblait à du petit-lait trouble et avait une détestable saveur de mauvaise eau-de-vie. Puis on apporta plusieurs plats de viande, que nous trouvâmes fort bons. Avant de se séparer de nous, le knüs nous remit un ordre écrit en langue mongole pour l’administrateur d’une terre qu’il possédait près du Volga, à quelques verstes au sud de sa résidence. D’après l’ordre du prince, ce fonctionnaire devait nous montrer ses grandes plantations. Les circonstances, toutefois, ne nous permirent pas d’en profiter. Une particularité de l’écriture mongole, c’est que les lignes ne se tracent pas horizontalement, comme chez les autres nations, mais de haut en bas'.
Le 15 février, nous entrâmes dans la ville d’Astrakan, remarquable sous bien des rapports, et nous y trouvâmes, après deux à trois mois d’une vive attente, une masse de lettres de la patrie.
* Nous faisons connaître les causes de celle singulai itd, et donnon.s quelques détails îi ce sujet en parlant de l'écriture chinoise.