‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Séjour à Astrakan. — Affaire d'honneur avec un lieutenant russe. — Un fakir indien. — Style ampoulé des Persans, — Phénomènes en Géorgie et dons le Schirvan. — Ue feu éternel. — Sources de naphtc. — Montagnes croissantes. L'expédition des Argonautes échoue sur la glace.

Astrakan, une des plus importantes villes de l’empire russe, est située sur une île du Volga, appelée Dolgoi-Ostrov, ou île longue, à environ cinquante verstes de l’embouchure de ce fleuve, dans la mer Caspienne. Cette mer était autrefois plus rapprochée; mais le sable apporté par le Volga a formé peu à peu un grand nombre d’iles, ou une espèce de Delta, au sud de la ville; de sorte que le fleuve se jette, de nos jours, dans la mer Caspienne, par plus de soixante-dix bras différents. Les Tartares se sont établis sur ces iles; et, au moyen de digues et de canaux, ils amènent l’eau du Volga dans leurs champs, leurs prairies et leurs jardins, où ils cultivent de magnifiques melons et des fruits. Astrakan, placée un peu au nord du quarante-sixième degré de latitude, est donc de deux degrés et demi plus méridionale que Paris; aussi a-t-elle un été fort chaud, quoique, de même que dans les autres contrées de la Rus-

sic, les hivers y soient très-rigoureux. Pour profiter de la température de la belle saison, les habitants de la ville ont fait, à trois ou quatre verstes de distance, des plantations de vignes sur les pentes qui descendent vers le fleuve, en les entourant de hautes terrasses de terre. Dans chaque jardin , il se trouve une cabane élevée, dans laquelle un garçon fait la garde pendant tout le temps que le raisin mûrit, afin de chasser les corneilles et les pies. Les vignes sont arrosées au moyen de machines placées près de la rivière, qui conduisent l’eau en haut des jardins par des gouttières de bois. Ces machines sont mises en mouvement par des chameaux ou des chevaux. Les propriétaires aisés ont construit des moulins à vent dans ce but. On prépare avec le raisin plusieurs espèces de vins; on a même appris de France l’art de fabriquer une sorte de vin de Champagne rouge et blanc; et ce dernier nous parut presque aussi bon que le vin français.

On remarque à Astrakan une vieille citadelle {krciid) de la forme d’un triangle rectangulaire; elle est la résidence de l’amirauté, d’un bureau impérial des pêches, d’un évêque russe-grec et d’un évêque arménien. On y compte vingt-cinq églises grecques, deux couvents, un de moines, l’autre de religieuses, un séminaire pour les ecclésiastiques russes, deux églises arméniennes, un temple allemand luthérien, une église catholique romaine avec un couvent, di.xneuf mosquées et une salle de prière pour les Indous. La ville est habitée par des Russes, des Tartares, des

Arméniens, des Géorgiens, des Allemands, des Anglais, des Persans, des Indous, des Khivicns, des Turkeslans, et autres Européens et Asiatiques; elle comprend plus de trente mille âmes. Avec les étrangers qui affluent pour la pèche et le commerce du poisson, ce chiffre monte quelquefois à soixante-dix mille.

Cette place entretient un commerce important autant avec l’intérieur de l’empire russe qu’avec la Perse, Khiva, la Bucharie et l’Inde. Les importations .se composent de soie, de coton brut et filé, de peaux de loutre, d’étoffes, de soie de Perse, de marchandises précieuses de l’Inde, de miel sauvage, de peaux d’agneaux, de fourrures en peau de moutons des Tscherkesses du Caucase et de robes de chambre de Bucharie, de tabac, de blé de Turquie, de pois de Perse et d’une foule de fruits. Les exportations se composent de toiles, de cire, de savon, d’or et d’argent, de cuivre ouvré, de plomb, de fer, d’acier, de mercure, d’alun, de vitriol, de sel ammoniac, de maroquin, etc., fabriqué à Astrakan. C’est de cette ville que partent les riches produits des pêches faites dans la mer Caspienne et aux embouchures du Volga, du Terek et du Kur. On trouve dans la ville même plusieurs grandes vignes, un jardin botanique et un jardin pharmaceutique.

Après avoir passé le premier jour (15 février 1830) dans un logement fort modeste, une grande maison appartenant à un Arménien, située dans la partie septentrionale de la ville, nous fut indiquée le jour

suivant par la police, avec la faculté de prendre pour notre usage toutes les chambres qui nous conviendraient, le propriétaire n’y demeurant pas. Nous choisîmes une grande pièce pour notre salon et notre cabinet de travail, deux chambres à coucher pour moi et M. Due, ayec une quatrième pièce pour Gustave et Nielsen. Quelques jours après notre installation, quatre individus en jaquettes de toile fort sales, ayant l’air d’ouvriers très-communs, se présententet réclament notre appartement. Notre interprète fait observer que cela ne peut avoir lieu, puisque nous y avons été installés par ordre de la police; une vive altercation s’engage. En entendant ce vacarme, Due sort pour en connaître la cause; mais, un de ces intrus se permettant des observations impertinentes, Due lui donne un soufflet. Le battu s’écrie qu’il est oflicicr, et demande satisfaction de l’insulte. Due lui ré])ond que, s’il est officier, il aurait dû s’habiller et se conduire comme un oflicicr. Enfin ils se retirent, et nous croyons l’affaire finie. Le lendemain, en entrant dans notre salon, j'entends des personnes qui parlent allemand, et M. Due me présente au colonel Rehbinder et à un capitaine Küster, tous deux du corps des ingénieurs. Ces messieurs, assis sur des chaises près de la fenêtre, paraissent faire subir un interrogatoire à un personnage en uniforme, d’apparence grossière, debout et se tenant roide près de la porte, et recevoir ses explications en présence des déclarations de M. Due. On me fait savoir que l’individu placé près de la porte est le lieu-

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tenant qui a reçu le soufflet; qu’il s’en est plaint au colonel Rehbinder, premier chef militaire de l’endroit, et qu’il demande une satisfaction. Le colonel et le capitaine venaient pour approfondir la chose.

Je déclarai que, quant à moi, j’étais parfaitement étranger au débat, l’accident ayant eu lieu avant que je fusse levé. Souffrant depuis longtemps d’insomnie, pour faire respecter mon repos du matin, M. Due avait dù éloigner les personnes qui s’étaient introduites dans notre demeure. Après de longs pourparlers, il fut décidé que le lieutenant russe se contenterait d’une déclaration d’honneur. Après une légère hésitation, M. Due dit en russe « que, s’il avait su que le plaignant fût officier, ce « qu’il ne pouvait supposer d’après son costume et « sa conduite. Une lui aurait pas donné de soufflet. »

M. Rehbinder jugea que c’était tout ce que l’officier avait le droit d’e.xiger. Celui-ci restait toujours sans remuer et comme ayant quelque chose sur le cœur qu’il trouvait assez difficile d’expliquer; enfin il fit observer qu’une indemnité lui était bien due pour le soufflet, cinq roubles par exemple. Ces paroles étaient à peine sorties de sa bouche, que le colonel s’écria tout en furie ; « Fi donc ! c’est une infamie ! » Due refusa cette indemnité, et l’officier fut forcé de sejretirer. Je représentai à Due qu’il avait eu tort de ne pas payer ces cinq roubles; car, en acceptant cet argent, l’ofljensé aurait prouvé qu’il méritait bien ce qui lui était arrivé, et Due serait sorti triomphant de l’affaire. Le colonel, honteux de ce dénoùment, nous

dit : « Cet accident, messieurs, pourrait vous donner une opinion défavorable du sentiment d’honneur des officiers russes; mais ces gens sont des fils de paysans qui, après avoir servi pendant douze ans comme soldats, et plus tard comme sous-officiers, sans qu’il y ait la moindre chose à dire sur leur conduite, reçoivent ce rang de lieutenant; puis on les nomme commandants de quelques petites redoutes sur la frontière méridionale, mais ils n’entrent jamais dans la ligne. » Ces lieutenants s’arrangèrent plus tard de la brasserie de la maison. Quatre ou cinq jours après, Nielsen vint nous raconter en riant qu’ils avaient battu en retraite et que la brasserie avait été pour eux un logement fort convenable; car, le soir avant leurdépart, ilss’étaient grisés de telle sorte, que trois d’entre eux avaient passé la nuit sur le plancher, sans connaissance, et le quatrième avait été trouvé dans le ruisseau. Cette affaire d’honneur n’eut donc pas de suites sérieuses. Feu de temps après, nous reçûmes une invitation du colonel, qui nous fit faire la connaissance de sa femme, personne fort belle, et de deux petites filles ravissantes.

11 existe dans l’Inde, comme on le sait, des gens qui, en s’imposant volontairement toute espèce de tortures, croient s’élever à un état de sainteté qui leur donne le droit d’espérer une félicité toute spéciale après leur mort. Ils vivent dans la solitude et s'appellent fakirs. Quelques-uns d’entre eux tiennent leurs bras en l’air jusqu’à ce qu’ils perdent tout sentiment et se roidissent; d’autres serrent la main jus-

qu’à ce que les ongles sortent à travers cette main mutilée; d’autres, enfin, se couchent sur des planches garnies de clous aigus. On nous raconta qu’un de ces fakirs indiens vivait depuis de longues années sous une échoppe ouverte sur le marché, et l’envie nous prit de le voir. Nous engageâmes un ouvrier à nous y conduire; en ouvrant la porte, nous ne vîmes rien autre chose qu’une peau de mouton sale étendue sur le plancher. Notre guide prononça un mot, probablement le nom de l’Indou, et, à notre grande surprise, la peau remua, et une forme humaine couchée audessous apparut peu à peu dans une position assise, les deux bras tendus en avant. L’Indou leva la couverture, tandis qu’il jetait sur nous un regard sauvage de deux yeux injectés de sang. Son teint avait presque la couleur brune du café, effet de la saleté ou delà race à laquelle il appartenait. On nous avait dit que l’unique jouissance que l’on pouvait procurer à ce misérable était de lui donner du tabac à priser. Nous lui en présentâmes donc un cornet, qu’il saisit avec passion; il se bourra ensuite le nez d’une énorme prise, et puis se coucha de nouveau, la tête entre les jambes, en s’abritant sous la peau. Cette courbure de l’épinedudosauraitdifficilementpu être imitée parun acrobate; et, supportée surtout pendant de longues années, ce doit être une torture plus intense que le torticolis {krumslutten), appliqué autrefois comme punition militaire. J’étais étonné qu’il restât à ce fanatique assez de force dans les muscles pour se relever encore. Afin de ne pas être étouffé au-dessous de la peau, il

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y avait fait un trou précisément à la place du visage; on pouvait à peine passer deu.\ doigts à travers. A l’époque de notre séjour à Astrakan, le froid était de vingt degrés, et l’échoppe se composait de planches qui fermaient mal, de sorte que tous les courants d’air y pénétraient : on l’aurait prise volontiers pour le refuge d’un animal sauvage. Les voisins plaçaient tous les jours une cruche d’eau dans ce trou et y jetaient quelques morceau.x de pain, et chaque année on lui faisait cadeau d’une nouvelle peau de mouton, dont il tournait la laine du côté du corps. Nous demandâmes à notre guide depuis combien de temps cet homme existait dans cette position; il nous répondit : « Il est arrivé dans cette ville il y a douze ans; et, pendant toute cette période de temps, il a été fou {durak). » Il regardait donc cette aspiration vers la sainteté comme une véritable démence, et pouvait bien avoir raison. Que de belles choses une volonté aussi inébranlable n’aurait-elle pas enfanté, si elle avait été tournée vers quelque but sage et utile !

Parmi la grande foule d’Asiatiques de différents pays, domiciliés à Astrakan, ou qui y affluent pour le commerce, se trouvent quelques marchands persans. Les partisans de la vieille religion parse ou du culte de Zoroastre sont appelés par les mahométans Parsis ou Guèbres, c’est-à-dire incrédules, tandis qu’ils s’appellent eux-mêmes Behdim, ou croyants. Les Parsis adorent la divinité bienfaisante sous la forme du feu sacré, qui est entretenu dans des tem-

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pies destinés à cet usage; de plus, ils honorent les planètes comme des esprits célestes. Leur culte religieux se compose de prières d’après la prescription du Zend-AvesUt, leur livre saint, d’ablutions et de sacrifices, composés de viande, de fruits, de riz et de ileui-s. Ils exposent leurs morts dans un cimetière en plein air, et les laissent dévorer par les oiseaux de proie et les animaux sauvages, ne voulant pas profaner la'terre vierge par le contact d’un cadavre. Les ossements, une fois secs et blanchis, ne sont plus regardés comme impurs. Nous obtînmes la permission d’aller voir une salle de prière dans la maison d’un marchand parsi. Dans un grand salon se trouvait, adossée contre la paroi, une armoire à plusieurs compartiments , contenant différentes images de dieux en bronze, en fonte et en cuivre. Cette armoire avait des portes vitrées ouvertes. Sur un rebord saillant au-dessous se trouvait un vase de métal avec de l’esprit-de-vin en ignition, d’où montaient de grandes fiammes. C’est devant ce feu que les Parsis font leurs prières, en passant leurs mains continuellement à travers la flamme, comme pour les épurer elles sanctifier. Peu après, on nous permit de nous approcher de l’armoire sainte et de contempler les images, mais on nous défendit d’y toucher.

A Selenginsk, au sud du lac Baïkal, près de la frontière chinoise, j’avais fait la connaissance d’un missionnaire anglais, qui me donna une lettre pour un de ses compatriotes, nommé William Glen, également missionnaire et domicilié à Astrakan. J’allai

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le chercher. Je rencontrai quelquefois chez cet Anglais un Persan qui s’appelait Mirza-Abdullah Veziroff. Cet homme avait été vizir chez le shah de Perso; mais, une insurrection destinée à renverser le shah du trône, à la tête de laquelle il s’était trouvé, ayant été découverte, il se vit forcé de prendre la fuite, et se réfugia à Astrakan. Pour rappeler son ancienne grandeur, il avait adopté le surnom de Veziroff.

Il existe à Astrakan un gymnase pour l’enseignement des langues orientales parlées par les nations avoisinantes, ainsi que des principales sciences; Veziroff y obtint une place de professeur de langue persanne, et il aidait le missionnaire à traduire la Bible en persan. C’était un homme de haute taille, de véritable race persanne, avec des traits fortement prononcés, des yeux noirs étincelants et la démarche élégante. Dans la rue, il portait des pantoufles de bois à talons vernis, assez hauts, à l’empeigne verte, armée de figurines. Arrivé à la porte d’un appartement, il les laissait à l’entrée, et se montrait avec ses bas ou des chaussons de peau fine, vert clair. Quand je voyais ces pantoufles dans le corridor, je savais que Mirza-Abdullah était chez ce missionnaire. Je le priai un jour d’écrire son nom sur un morceau de papier, en caractères persans, en souvenir du premier Persan que j’avais rencontré pendant mon voyage, et de me le donner; comme il désirait aussi avoir le mien en retour, je trouvai plus commode de lui remettre une carte de visite imprimée, avec mon nom et mon titre : «Chr. Ilansteen, professeur de mathématiques appli-

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quécs et d’astronomie à ITniversité de Christiania. » Quelques jours après, il m’apporta deu.v feuilles inquarto, dont l’une contenait une transcription de ma carte de visite, faite avec tous les enjolivements d’une imagination persane, et ornée de fleurs et de fioritures orientales; l’autre renfermait une adresse également exagérée et empoulée, lue et présentée à M. dellumboldt, qui avait passé quelques jours à Astrakan, quatre semaines avant notre ai'rivée. Quiconque a lu « The Adventures of lladji Baba of Ispahan (les Aventures de Hadji Baba d’ispahan), par James Morrier, qui, pendant plusieurs années, avait été ambassadeur à la cour de Perse, reconnaîtra dans les pièces ci-dessous l’exagération orientale que Morrier, dans cette nouvelle, a peinte avec un naturel si mordant. Le missionnaire me donna une traduction anglaise de l’original persan, que je traduis à mon tour :

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