‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 5 sur 17 · CAUSES ET BUT DE CE VOYAGE · texte numérisé non relu

CAUSES ET BUT DE CE VOYAGE

Tout le monde ne va pas en Sibérie, et ceux qui s’y rendent font rarement ce voyage de leur libre volonté. Ayant désiré entreprendre moi-même cette excursion, je crois devoir faire précéder le récit des événements qui l’ont signalée par un exposé rapide de sa cause et de son but.

Je remplissais, en 1807, les fonctions de professeur à l’école cathédrale de la petite ville de Ilillerüd, dans l’ile de Seeland, près de la résidence du roi actuel de Danemark , Frederiksberg, fondé par Christian IV. L’école reçut en présent d’un ancien élève deux globes d’un diamètre de deux pieds, construits

VOYAGE EX SIBÉRIE

par la Société cosniof^raphiquc d’Upsal. Le premier était un globe terrestre, sur lequel je découvris, dans le voisinage du pôle antarctique, une ligure elliptique indiquée sous le nom de Reyio maguclica auslralis (région magnétique méridionale). Aux extrémités du plus grand diamètre de cette figure, se trouvaient deux foyers, dont Tun, situé à vingt degrés environ du pôle antarctique de la terre et dans le voisinage du méridien qui traverse la terre de Van-Diémen, était appelé Regio fortior (région forte); l’autre, au sud-ouest de la terre de Feu, un peu moins éloigné du pôle de la terre,' était nommé Regio dcbilior (région faible). L’inscription du globe disait que cette région polaire magnétique avait été découverte par le naturaliste Wilcke, de Stockholm, à l’aide des observations sur la déclinaison de l’aiguille magnétique, e.xécutées par Cook pendant son second voyage, de 1772-75, quand il fit, avec le capitaine Fourneaux, le tour du pôle antarctique.

De la mer qui entoure cette région on apercevait un grand nombre de flèches indiquant les directions de l’aiguille magnétique, relevées pendant ce voyage; toutes ces flèches se portaient dans la partie méridionale de l’Océan indien, vers la Regio fortior, et dans la partie méridionale de la mer Pacifique, un peu à l’ouest de la terre de Feu, vers la Regio debilior.

J’en conclus que dans l’hémisphère septentrional il devait nécessairement se trouver une semblable région polaire magnétique, et je résolus de la cher-

VOYAGE EN SIBÉHIE. T.

l'her. Une grande quantité de descriptions de voyages, anciens et modernes, qui existaient dans la bibliothèque royale de Copenhague, des journaux des navires de la Compagnie des Indes orientales, et enfin des Mémoires des académies scientifiques de divers pays du globe me fournirent un certain nombre d’observations faites sur la déclinaison et l’inclinaison de l’aiguille magnétique, et je dessinai sur la carte de l’hémisphère septentrional des flèches indiquant la direction de l’aiguille magnétique dans les hautes latitudes du nord; elles se portaient vers les baies d’Hudson, de Baffin, et sur les cotes nord-ouest de l’Amérique, en un point peu éloigné de la mer Glaciale, à vingt degrés environ du pôle arctique de la terre, et à l’ouest de la partie occidentale de la baie d’IIudson. C’était bien, par conséquent, le foyer de la région polaire magnétique septentrionale. Pour la Sibérie, je ne trouvai cependant que quelques observations datées de 1803, et qui prouvaient que la déclinaison de Kazan jusqu’à Irkutsk était orientale, et que toutes les flèches, sans exception, convergeaient sur un point de la mer Glaciale sibérienne, située beaucoup plus près du pôle. La regio debilior était donc là, et la regio fortior, au contraire, près de l’Amérique.

Si on dessine en grand, sur une carte et aux en droits prescrits, toutes les déclinaisons observées dans le court espace de quelques années, en réunissant par des lignes courbes tous les points où la déclinaison est la même, on embrassera d’un seul coup

(l’œil toutl(' sysl(jnic de déclinaison de ce’ temj)s-là. Je construisis dix de ces cartes, pour des épcujiies différentes, entre les années 1000 et 1787. En les comparant, je reconnus que le système avait éprouvé de grandes variations d’une période à l’autre, c’està-dire un mouvement vers l’est dans l’hémisphère septentrional, et vers l’ouest dans le méridional. En suivant le même procédé pour les inclinaisons observées, on pouvait obtenir une carte d’un intérêt égal; réunissant donc toutes les données antérieures aux ol>servations plus parfaites faites par. Vlexandre dellumboldt pendant son voyage en Amérique, je construisis une nouvelle carte, qui, selon mes prévisions, devait indiquer le système d’inclinaison sur la plus grande partie de la sui face de la terre, pour l’année 1780 environ. Cette carte montrait que la terre est entourée d’une ligne dans le voisinage de l’équateur, où l’aiguille d’inclinaison (jui marque l’angle de la force magnétique avec l’horizon est horizontale. Cette ligne est appelée l’équateur magnétique. Plus on s’en éloigne, soit vers le nord, soit vers le sud, plusrinclinai.son est grande. L’équateur magnétique se trouve, dans la mer Atlantique et dans la merdes Indes, à dix degrés à peu près au sud et au nord de l’équateur de la terre, qu’elle coupe en Afrique, et un peu à l’ouest de la cote occidentale de l’Amérique.

Mais on ne savait pas si l’intensité de la force magnétique est égale sur toute la surface de la terre ou si elle augmente vers les pôles. Lorsqu’on détourne l’aiguille d’inclinaison de la ligne d’équilibre, elle

oscille des deux côtés de celte direction comme un pendule ; plus la force est grande, plus l’oscillation est rapide; on peut donc, de cette manière, examiner l’intensité de la force magnétique sur les divers points de la surface du globe. L’astronome français de Lamanon, qui accompagnait la Pérouse dans son voyage de découvertes, de 1785 à 1788, fut le premier qui exécuta des observations de ce genre; mais elles furent perdues par suite du naufrage du bâtiment à bord duquel il se trouvait. En 1791, le gouvernement français ayant envoyé à la recherche de la Pérouse une expédition sous le commandement de ‘l’amiral d’Entrecasteaux, des observations furent faites pendant ce voyage, par MM. Bertrand et Pierson, sur cinq points différents, entre le quarante-huitième degré de latitude septentrionale et le quarante-troisième degré de latitude méridionale, ainsi que dans le voisinage de l’équateur; ces observations prouvèrent que l’intensité magnétique était plus considérable dans les hautes latitudes septentrionales et méridionales que sous la ligne équinoxiale. Une série d’observations beaucoup plus complète fut entreprise peu de temps après par Alexandre de Humboldt, lors de son voyage en Amérique (1799) et les résultats en furent connus plusieurs années avant le voyage do d’Entrecasteaux, que le capitaine (plus tard contreamiral) de Rossel a fait paraître en 1808.

Au commencement de 1811 la Société royale des sciences de Danemark proposa pour sujet du prix ordinaire la question suivante : « Pour expliquer

les phénomènes magnétiques de la terre, est-on forcé de supposer plusieurs axes magnétiques, ou bien un seul serait-il suffisant? » Un an après, j’envoyai à la Société un atlas contenant les cartes dont j’ai déjà parlé, en les accompagnant d’une dissertation dans laquelle je tâchais de résoudre le problème en renvoyant aux deux régions polaires et eu posant une théorie d’après laquelle les trois phénomènes magnétiques : la déclinaison, l’inclinaison et l’intensité, pouvaient être calculés pour chaque point donné de la surface de la terre. Quoique le prix me fût décerné, la publication de mon ouyragt^ n’eut pas lieu, les finances des royaumes de ÎNor- ■ vége et de Danemark, unis à cette époque, étant dans le plus grand désordre par suite de l’attaque des Anglais sur Copenhague et de la perte de la flotte. Après l’union de la Norvège avec la Suède, le roi Chailes-Jean me permit de lui présenter mon atlas magnétique et de lui en expliquer les points les plus importants. Ce prince résolut de patronner la publication de l’œuvre, qui parut en 1818 sous ce titre : Untcrsuchungen nber dm Magnelimiis der Erdc {Recherches sur le Magnétisme terrestre).

En dessinant sur une carte, aux endroits indiqués, les intensités observées et en réunissant Ions ceux où l’intensité est la même par des lignes courbes, que j’appellerai lignes isodynamiques, on aurait pu également embrasser d’un seul coup d’œil le système de l’intensité. Mais, en employant les observations d’intensité exécutées depuis 1818 jusqu’à

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VOYAGE EN SIDÉRIE.

1820 par les capitaines Ross et Parry, dans leur voyage sur la mer Glaciale, et celles du colonel (aujourd’hui général) Sabine, entre le treizième degré de ^ latitude méridionale et le quatre-vingtième degré de latitude septentrionale, jointes aux précieuses données d’Alexandre de Humboldt et de d’Entrecasteaux, il ne me fut pas possible de tracer d’une manière satisfaisante mes lignes isodynamiques. Je recueillis donc moi-même des observations sur l’intensité pendant divers voyages que je fis en Norvège, en Allemagne et autour du golfe de Bothnie, et j’engageai plusieurs de mes amis, auxquels je remis les appareils nécessaires, à faire de semblables observations lorsque l’occasion s’en présenterait en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Les communications les plus importantes qui me furent adressées vinrent du capitaine anglais Philipps Parker King, auquel j’avais faitjiarvenir un de mes instruments, qui, dans les années 1826-1830, fit un voyage scientifique le long des côtes de l’Amérique méridionale jusqu’à Valparaiso. A l’aide de ces observations, je tâchai, pour la première fois, d’exposer le système de l’intensité sur deux cartes spéciales. L’une, du vingtième degré de latitude méridionale au quatrevingtième degré de latitude septentrionale, et du centième degré de longitude occidentale au soixantième degré de longitude orientale jusqu’à file de Fer, représentait les Hgnex isodynamiques de l’Amérique du Nord, d’une partie de l’Amérique du Sud, de l’océan Atlantique et de l’Europe entière ;

la seconde comprenait la Nouvelle -Hollande, Le système magnétique entier restait absolument inconnu dans tout l’empire Russe depuis Saint-Pétersbourg jusqu’au Kamtseliatka. .l’exposai, en au roi Charles-Jean combien il était dans l’intérêt de la science d’établir une théorie complète du magnétisme terrestre, et que, pour y arriver, il fallait connaître le système magnétique des vastes contrées où il n’avait pas encore été étudié, spécialement la Sibérie, en lui demandant de proposer au storthing norvégien l’allocation d’une somme suffisante pour atteindre ce but. Avec son penchant naturel pour les entreprises scientifiques. Sa Majesté vint au-devant de cette idée, et le budget suivant jirésenta un état approximatif des frais qu’entraînerait une semblable expédition; le storthing réuni en 1827 accorda unanimement la somme demandée, quoique l’entreprise n’offrît aucun avantage matériel pour la Norvège, Le roi donna en conséquence l’ordre au baron Palnistjcrna, son ministre à Saint-Pétersbourg, de négocier avec l’empereur de Russie les moyens d’exécution d’un projet si libéral : toutes ses demandes furent gracieusement accordées.

Notre savant géologue, le professeur Keilhau, avait exprimé le désir de m’accompagner dans ce * voyage; mais, ayant reçu la mission d’entreprendre un examen minéralogique de la partie septentrionale de la Norvège, il ne put accomplir ce dessein, circonstance fort regrettable, car la région de la Sibérie Orientale, autour du lac de Baikal et de la terre

Coogk

VOVAÉft: EN SIBÉRIE.

tungusc (que je visitai plus tard) offre une véritable mine de découvertes au géologue et au minéralogiste. Il m’eût été très-agréable d’avoir un compagnon d’un esprit cultivé et d’un commerce sûr; mais je trouvai fort heureusement un habile auxiliaire dans M. Due, jeune lieutenant de la marine norvégienne, qui avait quelque habitude de l’emploi des instruments. J’avais fait à Berlin la con- ' naissance du professeur Paul Erman, qui s’était beaucoup occupé des phénomènes magnétiques de la terre. Ayant appris par les journaux que le stor- , thing de Norvège avait accordé les fonds nécessai- * rcs, il me fit demander dans une lettre du 24 juillet 1827 si je voulais prendre avec moi son fds , Adolphe-Georges Erman, âgé alors de vingt et un ans, en qualité d’assistant. Je répondis que je n’avaïs besoin d’aucun aide pour les observations magnétiques et astronomiques, mais que, si le jeune Erman voulait s’occuper de botanique et de’ recherches minéralogiques, les choses pourraient s’arranger, le géologue sur lequel j’avais compté se trouvant retenu dans son pays. Une fois mes propg^itions acceptées, il fut convenu (jue nous nous rencontrerions à Saint-Pétei’sbourg au mois de juin suivant.

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