CHAPITRE II
0 Si'jour à Stockhülm. — DitîicuUcs avec la douane de Saint-Pétersbourg. — !.c minisfre comte Cancrin. — - L’omiral Krusciislern. — Le baron ^Yrangel. — Le général Scbubcrl. — Le tninislrc comte Speranski. — Le lliéùtrc russe.
, Le 19 mai, je partis pour Stockliolin, accompagné (lu lieutenant Due et ayant avec nous un domestique norvégien, xVnders Nielsen. Nous voyagions le long du canal de Gotha, dont la plus grande partie était déjà achevée, munis d’une lettre de recommandation du comte Platen, à cette époque statholdcr de Norvège pour tous les directeurs de cette construction importante,- dont ce grand fonctionnaire avait luiméme conçu le projet et dirigé l’exécution; nous arjgyâmes à Stockholm le 1" juin. J’avais résolu de me rendre de cette ville à Saint-Pétersbourg, en priv nantle chemin de Vbo, et, sachant combien il était diflicile d’échapper à la visite de la douane de la capitale de la Russie, je sollicitai le ministre russe à Stockholm, comte Suchtclen, de vouloir bien faciliter, autant que possible, mon entrée; et il me promit d’écrire, à ce sujet, une lettre au comte Cancrin,
* Ce litre équivaut à peu près à celu^e gouverneur général; le stitholder remplace oixliiiairemcnl le vicc-roi. * D. L. R.
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ministre des douanes et des finances. Malheureusement, je ne trouvai aucun vaisseau allant à Âbo, mais un navire suédois prêt à faire voile directement pour Saint-Pétersbourg, et, comme il m’était assez indifférent d’ariiver par tel chemin ou par tel autre dans la ville impériale, je fis avec le capitaine un accommodement dont j’eus lieu de me repentir.
Dans l’audience de congé que le roi voulut bien m’accorder, plusieurs admonitions paternelles me furent faites. « Souvenez-vous, monsieur, me ditil eu finissant, que le sol de la Russie n’est pas le même que le sol de la Norvège; ici vous pouvez dire tout ce que vous voulez, mais c’est autre chose en Russie. 11 ne faut pas .s’y mêler de politique.» Je l’assurai que je ne m’occupais jamais de la politique, à laquelle je- ne comprenais rien; que j’avais toujours cru qu’on devait s’en tenir à l’occupation pour laquelle ou sentait eu soi une disposition naturelle; et (}uc mes intérêts avaient une tout autre direction. 11 fit des vœux pour l’heureux résultat de mon entreprise, en témoignant l’espoir que je reviendrais sain et sauf de ce voyage laborieux, et il m’embrassa à mon départ. Je quittai cet aimable prince tout ému de sa conduite pleine d’aménité.
Le matin du 12 juin, nous nous rendîmes à bord du navire Sapho, et nous n’arrivâmes à Cronstadt que dans l’après-midi du 18. On sait qu’aucun grand navire ne peut aller jusqu’à Saint-Pétersbourg, mais, doit opérer son déchargement à Cronstadt. La quantité de bâtiments qui y étaient mouillés l’un à coté de
Tautrc était telle, que, regardant avec un télescope, nous croyions voir de loin une forêt de pins. Même en approchant, nous ne pûmes distinguer le ciel à travers tous ces mâts. Ouvrages de fortifications et bâtiments, toutétaitconstruitdans un stylegrandiose. Au dedans , des fortifications se trouvaient deux grands vaisseaux de guerre qui, pendant une crue d’eau extraordinaire, en 18!24, dans le golfe de Finlande, causée par des vents d’ouest peiiîistants, y avaient été jetés, et qui maintenant étaient dans l’impossibilité d’en sortir, A notre arrivée, nous fûmes assaillis par une bande de fonctionnaires douaniers, supérieurs et inférieurs, qui scellèrent nos coffres, les lucarnes du navire, même les parois de la cahute, avec de longs rubans et de la cire rouge, afin qu’aucun endroit secret, s’il en existait, ne pût être ouvert. Même nos sacs de nuit, qui, comme nous le finies voir, ne contenaient que des objets de toilette, quelques cbeniises et des bas, furent scellés, et on nous fit savoir que, pour chaque sceau rompu, nous aurions, à notre arrivée à Saint-Pétersbourg, à payer une amende de cent roubles. Le plus grand désagrément était encore que nous ne pouvions nous faire entendre par fous ces gens, qui de leur coté ne nous comprenaient pas mieux, de sorte que toute observation était inutile. 11 fallut nous adresser à un agent allemand de l’endroit, qui prit un état dotons nos effets; et, avant (}ue cette formalité et quelques autres eussent été exécutées, deux jours à peu près s’étaient écoulés. Nous ne pûmes continuer le voyage que le 20, vers
midi. Le vent étant changé, nous n’arrivâmes à Saint- Pétersbourg qu’à huit heures du soir, et finies notre entrée chez un hôtelier allemand nommé Heide, demeurant dans le Vasilji-Ostrov (une des lies sur lesquelles la capitale a été bâtie), sans avoir fait encore une ombre de toilette. La ville était plongée dans des Ilots de lumière. L’astre du jour était derrière nous, à l’ouest; et devant nous, à l’est, on apercevait l’immense ville impériale dans tout l’éclat du soleil couchant, dont les rayons étaient reflétés par les coupoles dorées et les toure pointues de la cité.
Des palais du style le plus large, tels que je n’en avais vu de la vie, tous construits d’un grès jaune pâle, plusieurs avec des toits presque vert-d’herbe, se présentèrent à nos regards éperdus et nous parurent d’un effet imposant.
Les diflicultés douanières, à Cronstadt ainsi qu’à Saint-Pétersbourg, furent telles, que j’aurais bésité longtemps à entreprendre ce voyage si j’en avais su le premier mot. En entrant dans la douane de Pétersbourg, nos coffres furent visités, et mes livres ••••• peu nombreux emportés, afin d’être envoyés à la commission de censure. J’avais beau montrer au fonctionnaire que ce n’étaient que des tables de logarithmes et des revues astronomiques qui ne contenaient que des chiffres, ainsi que quelques volumes de rapports astronomiques de Schumacher, avec une grammaire russe et un volume des sermons de l’évêque Munster : ils durent passer par la censure. Enfin nous arrivâmes à plusieurs cahiers
de papier ])lanc destiné à recevoir le résultat de nos observations : je. demandai s’il fallait aussi les envoyer à la censure; ils en furent pourtant dispensés. On voulait également s’emparer de mes chronomètres, afin de les déposer dans une remise avec les autres instruments. Je dis qu’alors il fallait aussi m’enfermer avec eux, parce que j’en avais besoin tous les jours; et, sur cela, on voulut bien me permettre de les emporter à l’hôtel. Pendant toute une semaine j’allai, alternativement avec M. Duc, à la Douane afin d’obtenir la sortie de nos effets, mais sans rien obtenir : nous étions chaque fois congédiés avec des réponses vagues. La plus grande difficulté était causée par une voiture de bagages que j’avais amenée de Christiania pour le transport de nos coffies, des instruments et des mille autres nécessiU's d’un voyage en Sibérie. Cette voiture n’avait pas été notée dans l’état pris par l’agent à Cronstadt, par conséquent elle devait être confisquée, et le capitaine fut condamné à une amende de cent roubles. Un jour, je rencontrai chez le baron Stieglitz, notre banquier, un conseiller privé nommé Druschini, qui travaillait sous le ministre Cancrin, et je lui racontai mon affaire. Il eut la bonté d’écrire eu français au ministre une lettre, que je signai, et il me promit de la faire immédiatement parvenir au bureau aimpétent, afin d’obtenir un ordre de délivrance : nul résultat néanmoins. Tout le malheur était que, le comte Cancrin ayant cru, d’après la lettre du comte Suchtclen, que j'irais par Abo et Viborg, avait
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donné l’ordre aux fonctionnaires douaniers de ces endroits de nie laisser passer sans les formalités usuelles; mais nous avions pris une autre direction, et aucun ordre n’avait été donné à notre égard à la douane de Saint-Pétersbourg. Enfin on me fit comprendre que l’unique moyen d’arriver à nn dénoiimeut était de m’adresser personnellement au ministre, qui donnait audience depuis quatre heures de l’après-midi. Je me décidai à me rendre à son hôtel, et le domestique russe, qui se trouvait à la porte me dit que Son Excellence était à la maison; je ne compris pas ce qu’il ajoutait encore : je frappai et j’entrai. Je trouvai le ministre en conversation avec un prêtre, et lui adressai ma réclamation. Il me répondit fort brusquement que c’était ma propre faute; sur ma déclaration que je voulais faire le voyage par la Finlande, il avait donné ordre aux douanes d’Abo et de !
Viborg de me laisser passer sans difficultés; si j’avais pris ce chemin, j’aurais bien vu avec quelle polite.sse on m’aurait traité; je pouvais demander ^ au docteur Erman comment on l’avait reçu à la ç . frontière russe à son arrivée de Berlin : les fonctionnaires russes lui avaient même donné uiÆ fêlesomp- . t tueuse. Je répliquai, en guise d’excuse ;« On ne peut jt commander à l’occasion, il faut la prendre comme elle ^ se présente. A l’époque où je quittai Stockholm, il ne s’y trouvait aucun navire destiné pour Abo, tandis * qu’il y en avait un prêt à faire voile pour Saint-Petersbourg; je n’avais pas la moindre idée des suites désagréables que pouvait entraîner ce changement '
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de projet. » Il s’en tint à ce qu’il avait déjà dit, et, jetant un coup d’œil sur une pendule, il ajouta : « Eh ! il n’est pas encore quatre heures. » Puis, me tournant le dos, je fus forcé de m’en aller sans avoir rien obtenu. Jamais je n’ai été traité avec autant d’impolitesse, ni avant ni après. Adieu notre dernière es- . pérance! plus de ressource : je ne pouvais plus remuer, ni aller en Sibérie, ni retourner en Norvège.
Quelques jours se passèrent dans cette situation révoltante, jusqu’à ce que je pris sur moi de faire une seconde tentative. On m’avait dit que le ministre donnait audience à quiconque avait affaire à lui entre neuf et onze heures une fois de la semaine. Le 4 juillet, j’allai donc encore à son hôtel le matin, et trouvai l’antichambre du ministre remplie d’une foule de malheureux, la plupart en pelisses de mouton, et de vieilles femmes pauvrement mises, tous placés en rond. Le ministre, en robe de chambre et fumant une longue pipe, parcourut le cercle, écouta les plaintes de chacun et dit quelques paroles consolantes. J’avais pris place au milieu de ces pauvres diables; mon habit noir et la croix de l’étoile polaire que je portais sur la iwitrinc attirèrent son attention. Eu s’approebant de la place que j’occupais, il jeta sur moi quchiues coups d’œil à la dérobée, et je m’aperçus que j’étais reconnu. Enfin il vint à moi, et me dit du ton d’une exquise politesse: « Pourquoi êtes-vous donc venu à cette heure où j’ai, comme vous le voyez, tous ces pauvres gens sur les bras? Pourquoi n’avez-vous pas choisi l’heure d’au-
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dicnce ordinaire, dans l’après-midi ? » Je répondis qu’ayant une fois gônéSon Excellence à celte heure je n’avais pas eu le courage de tenter une seconde démarche. Il me dit fort poliment : « Attendez seulement quelques minutes, j’ai deux mots à dire à ce monsieur (il me ’signa un homme en uniforme, l’unique individu bien vêtu qui fût dans la pièce) ; alors je serai à vos ordres. » Il emmena cet homme dans son appartement, et, peu de temps après, il revint me prendre. Il était devenu en ce moment aussi poli qu’il avait été brusque la première fois. Il me dit : « Mes douaniers ont bien agi; ils n’auraient pas osé SC conduire autrement; mais, maintenant, vous verrez combien la chose sera vile arrangée. » Il écrivit quelques mots sur un morceau de papier, sonna et donna l’ordre au domestique qui entrait de porter le billet â la Douane. Puis il me montra des cartes manuscrites de la chaîne del’Oural, sur lesquelles tous les endroits où l’on avait découvert de l’or étaient marqués en couleur jaune, en me faisant observer qu’ils se trouvaient tous sans exception sur la pente orientale, ce qui semblait indiquer qu’une immense masse d’eau avait autrefois déposé celle lourde matière sur un des côtés de cette chaîne alpestre. Il me pria aussi de lui signaler les abus que j’aurais occasion de remarquer pendant mon vovage. Je le quittai le cœur léger, et j’allai directement à la Douane, où je trouvai que le petit morceau de papier avait fait des miracles : tous mes eflets me furent délivrés avec la plus grande complaisance.
VOYAGE EN SIRÊIUE.
Le Icndoniain, nous allâmes trouver notre futur compagnon de voyage, qui était désolé de voir (|ue nous tardions tant à venir. Nous savions déjà cette circonstance par le baron Stieglitz; nous découvrîmes sa demeure en apercevant, au second étage d’une maison qui nous avait été signalée, un théodolite astronomique applicpié à la fenêtre. En montant rescalier, M. Due demanda en russe à un petit jeune homme à cheveux noirs, qui descendait en blouse bleue à petits carreaux avec une cravate de laine rouge, si le docteur Erman était chez lui. II nous regarda d’un œil scrutateur : je l’observai de mon coté avec attention et je reconnus en lui la personne que nous cherchions. Je me fis connaître, et il me sauta au cou; il nous conduisit dans sa chambre où il me montra un fusil à deux coups ave<; lequel il avait, le même jour, eu l’idée de se tuer de désesiioir de ne pas nous voir arriver. Malhcureuscmeut, dit-il, le ressort était cassé, et il avait été obligé d’ajourner son funèbre jirojet. Il demenrait chez un jeune savant livonien fort aimable, qui, d’adjoint qu’il était à cotte époque, devint plus tard membre de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg; il avait fait un voyage autour du monde avec le capitaine Kotzebue. nuchiues jours ajirès, le docteur Erman s’installait chez nous.
Longtemps avant notre arrivée à Saint-Pétersbourg, notre voyage avait été annoncé à toutes les autorités de la province tjue nous devions traverser avec ordre de nous jiréter aide et secours; nous re-
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VOYAGE EX SIÜÉIIIE.
çunics (‘gillenieiit des Ictlrcs ouvertes destinées à nous servir de passe-port de quelque côté que nous eussions dirigé nos pas, si nous venions à niodiliér notre plan. Le docteur Erinan, qui avait l’intention d’aller, s’il était possible, jusqu’au Kaiutscliatka, espérant, d’après ce que lui avait dit l’amiral Krusenstern, pouvoir faire le voyage de retour avec un bâtiment russe qui s’y trouvait, me supplia de lui faire obtenir, par notre ministre, de semblables lettres à son nom, pour le cas où il se séparerait de nous. Je m’adressai au baron Palmstjerna pour obtenir, par son influence, cette nouvelle faveur; H me fut répondu que le docteur Erman, en sa qualité de sujet prussien, devait s’adresser au ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg. Erman se trouva fort embarrassé, le ministre prussien n’ayant reçu de son gouvernement aucune instruction relative à ce voyage. Je fis enfin comprendre à Palmstjerna que ce jeune savant devait être regardé comme membre de l’expédition norvégienne et que sa nationalité était chose tout à fiiit indifférente. Il se rendit à cette considération, et M. Erman obtint la lettre qu’il désirait.
Parmi les connaissances intéressantes que je fis à Saint-Pétei'sbourg, je nommerai d’abord le capitaine <le vaisseau (maintenant amiral) baron Ferdinand VVrangel, qui, dans les années 1820 à 1824, avait fait un Voyage de découvertes le long de la côte nord delà Sibérie orientale et sur la mer Glaciale, fixé la position de plusieurs points importants et exécuté une
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série d’observations iiiagnéliques et métérologiquos dans ces contrées, visitées pour la première fois par un savant. Sa peinture de riiorriblc froid à quarante degrés Réaumur', qu’il avait eu à supporter, me fit frissonner en pensant à celui que j’aurais peut-être à subir en Sibérie, quoique je n’eusse pas l’intention de m’approcher, comme ce hardi navigateur, du soixante-dix-neuvième degré de latitude. A une température aussi basse, me dit-il, on ne saurait respirer qu’en tenant une peau d’ours devant sa figure et en aspirant l’air à travers les poils; et, même protégé de la sorte, il faut être avare de respiration pour ne pas trop exposer ses poumons. Wrangel me communiqua toutes scs observations magnétiques sur la déclinaison et l’inclinaison dans ces contrées septentrionales, acquisition, pour moi, d’un grand prix, et qui compléta celles que je fis plus tard dans les parties méridionales de la Sibérie. Je lui donnai de mon côté quelques-unes de mes cartes et de mes dissertations. Il me remit aussi une lettre pour M. Zcidler, gouverneur civil d’Irkutsk, dans la maison duquel il avait trouvé, en 1820 , une hospitalité parfaite, avec un rameau du chêne de Longwood à Sainte-Hélène, sous lequel Napoléon avait l’habitude de rester absorbé dans ses pensées. Je pris une feuille de ce rameau, et l’envoyai à ma femme dans une lettre, en souvenir du gêand homme.
‘ Nous crovoMS devoir faire observer que M. Ilanslceii se sert toujoure du thermomètre de Réaumur, le seul enqiloyé généralement dans le nord de l’Europe. D. L. R.
Dans la .soiréo du ôOjuin, j’allai voir, avec M.Erman, l’amiral Krusenstern, qui avait déjà fait le tour du monde. Nous le trouvâmes dans son jardin prenant du thé avec sa femme, le capitaine Kotzebue, qui avait fait trois voyages de circumnavigation, la première ayant Krusenstern pour chef, et les deux autres en qualité de commandant, sa femme, et le comte Manteuffel, père de cette dame. Je rappelai à l’amiral la triste opposition entre ses devoirs et ses désii's, qui signala le commencement de son expédition, ainsi qu’il le dit lui-meme dans l’introduction de son ouvrage. Il avait eu le projet d’un semhlahle voyage de découvertes depuis plusieurs années; mais, par suite d’obstacles survenus, il avait été renvoyé à une époque ultérieure. Tout d’un coup il reçut l’ordre de se mettre en route; c’était quelques jours après son mariage avec sa gracieuse femme, et les jeunes époux devaient se quitter avec le sentiment douloureux de ne se revoir peut-être jamais.
Je prêtai à l’amiral une carte eu deux*feuilles de la déclinaison de l’aiguille aimantée. Je l’avais construite d’après une quantité d’observations tirées, en 1819, des journaux de navires appartenant à l’amirauté de Londres; elle contenait le système de l’hémisphère oriental et de riiémis])hère occidental. Il voulut faire copier la carte. Une semaine plus tard j’allai de nouveau chez l’amiral, accompagné du docteur. Il nous remit quatre lettres : pour Irkutsk, Jakutsk et Okhotsk, et une pour le Kamtschatka. Dans cette dernière, il priait le chef de vaisseau Krotkoï,
qui (levait mouiller dans ces parages vers l’époque où M. Ermaiî était censé y arriver, de ramener mon compagnon de voyage en Europe. « Vous ne sauriez jamais avoir trop de ces lettres, » ajouta-t-il. En me rendant ma carte de déclinaiscm, il me dit : « Croiriez-vous bien que cette carte m’a rendu malade pendant den.x jours? » Il avait donné une des fouilles à copier à un jeune officier de marine, et, qnelques jours après, ce jeune homme étant entré dans son hureau en son absence, avait également pris l’autre. Un capitaine anglais, nommé Widall, vint voir Krusenstern, et, celui-ci voulant lui montrer la carte, la chercha parmi scs papiers; il les tourna et les retourna plusieurs fois, mais ce fut vainement; il ne put rien trouver. « La pensée, dit-il, que le travail d’un éti anger serait perdu par ma faute me tourmenta tellement, que j’en tombai malade, cl il fallut me mettre au lit. Ce ne fut que le lendemain, lorsque mou lieutenant m’apporta les deux feuilles, que je pus enlin me remettre. » Aprt*slui avoir fait nos adieux et déjà en vue de la Perspective de Nfnvski, ([ui c()toie le jardin de l’amiral, nous fûmes rejoints par un domestique, qui nous dit qu’il avait encore quelques mots à nous dire. Il nous attendait à la grille, et, avec des excuses tout aimables, il nous pria de vouloir liien revenir sur nos pas, sa femme désirant prendre congé de nous. En entrant, cette charmante dame vint à notre rencontre les larmes aux yeux, et fit des vœux pour notre pénible voyage. « Elle avait un fils, nous dit-elle, élève de marine sur le vaisseau (jui
probablement recevrait M. Erman à bord, dans le Kamtschatka, et, inquiète du sort de ce fils, elle s’était représenté en imagination tous les dangers auxquels une expédition comme la nôtre devait exposer. » Ému de cet adieu de cœur, je pris sa main et la portai à mes lèvres ; elle s’inclina et m’embrassa sur la joue. C’était la première fois que l’on me faisait connaître cet usage russe. Le ministre Suchtclen m’avait déjà parlé, à Stockholm, de cette femme comme d’un ange, et comme tel elle m’était apparue.
La connaissance du général Schubert, alors chef de l’état-major et directeur du dépôt des cartes, nous présenta aussi un vif intérêt. C’était le fils du célèbre astronome Frédéric-Théodore Schubert, mort dans l’année qui avait précédé notre arrivée à Saint-Pétersbourg, et qui avait fait en 1805, parle même chemin que nous comptions prendre, un voyage en Sibérie jusqu’à la frontière chinoise, où il avait exécuté plusieurs observations magnétiques. Le général voulut bien être notre guide dans tous les bureaux, établissements et ateliers de lithographie et de gravure de l’immense hôtel de l’état-major, et nous fit présent de la carte la plus récente de la Sibérie. J’exprimai le désir de posséder quelque tracé sur ce pays en caractères latins pour l’adresser à ma femme, afin de lui faciliter les moyens de me suivre dans mon voyage. Il fit immédiatement des recherches, et trouva bientôt trois planches de cuivre d’une ancienne carte, sur laquelle la notation des lieux était en français, et en fit tirer
une épreuve. Quoique celte carie fut envoyée par le courrier du cabinet (le Saint-Pétersbourg à Stockholm, elle n’est jamais parvenue à sa destination, ce qui me causa un chagrin très-vif; .sans nul doute, elle est tombée à Stockholm entre les mains de quebpie amateur. Le général nous montra également ce qu’on appelait les archives de fer ; un ancien théâtre ou salon arrondi, long de plusieui's pieds et d’une hauteur extrême, où tout, plancher, plafond, colonnes, bancs, etc., était en fonte. \ droite cl à gauche courait une galerie en spirale formant six ou huit tours. Dans les arcades de celte spirale se trouvaient des armoires en fer, dans h'squellesles archives delà guerre étaient di-posées. Entre les deux galeries l’obscurité était si grande, qu’il fallait de la lumière en plein jour. Celles du salon étaient surchargées de documents de toute espèce, mais modernes ; tout ce qui portait une date ix^culée étant envoyé à Moscou.
Une audience me fut accordée par le comte Speranski, ancien gouverneur général de toute la Sibérie, qui, pendant mon séjour, fut partagiic en deux gouvernements :1a Sibérie occidentale et la Sibérie orientale. Cet homme remarquable, fils d’un simple pope, s’était édevé au rang qu’il occupait par son seul mérite. Il avait publié un ouvrage sur la Sibérie et counai.ssaità fondée pays; il exerçait beaucoup d’inllucncc dans son administration et était en grande faveur auprès de l’enipereur par suite de sa haute instruction et de son noble caractère. Il nous donna
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VOVAGE EN SIBÉIUE.
iroxcellciits conseils pour notre voyage, nous prescrivit des mesures sanitaires pour les différentes saisons et nous fit la description dos diverses localités que nous aurions à traverser. « Los chemins, nous dit-il, sont maintenant dans le meilleur état, l’air, pendant l’iiiver, étant calme et parfaitement sec. Par cette raison, on souffre moins en Sibérie avec vingt-six ou vingt-huit degrés de froid qu’à Saint- Pétersbourg avec dix-sept. » Notre bon gouverneur nous engagea fort à ])rendre, pour notre retour à Irkutsk, une route plus méridionale; à laisser de côté Tobolsk et à passer par ïomsk jusqu’à la mine de- Kolyvan et la frontière chinoise; puis à suivre de là ce qu’on appelle la ligne kirgise, jusqu’à Orenbourg et Astrakan. Le comte Speranski nous fit avec beaucoup de chaleur la peinture de cos contrées, qu’il avait visitées lui-même et qu’il considérait comme la partie la plus intéressante de la Sibérie, et nous donna plusieurs lettres de recommandation en nous assurant que nous serions accueillis partout à bras ouverts, prophétie qui devait SC réaliser. Nous reçûmes également une lettre ouverte dans laquelle il était enjoint à tous les fonctionnaires des postes de nous transporter rapidement de station en station, niesurc de la plus haute importance, parce qu’elle nous fit gagner du temps et nous servit d’arme contre toute chicane.
Ayant résdlu de nous rendre le long de l’Oural vers le Nord, où le riche Demidoff possède la grande fabrique (Savod) de Nischni-Tagilsk et plusieurs la-
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voirs'd’or et do platine, nous allâmes voir M. Kolonoff, chef de son bureau, qui nous remit dos lettres pour radministratcur de ces possessions.
Parmi plusieurs autres objets d’art et richesses du palais Demidoff, on nous montra une jolie table ronde à ])ied de bois de JacaranJa, et formée de deux plaques en malachite polie; celle de dessous l)ouvait bien avoir un diamètre de quatre pieds, et celle de dessus un diamètre de deux pieds. Nous nommons en Norvège ces genre de tables des valets de chambre. Notre attention fut appelée sur un cercle gravé dans la première plaque, et sur lequel on raconte l’anecdotc que voici : Au milieu de la. fête que donna, à Paris, le prince Charles de Schwarzenbeig le 1" juillet 1810, à l’occasion du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, on sait qu’un terrible incendie éclata dans la salle même du bal et coûta la vie à la princesse Pauline de Schwarzenbeig, fille du duc d’Aremberg. Napoléon, présent lui-même à la fête, encourageait personnellement la garde occupée à éteindre le feu. S’étant approché de très-près dos flammes, il sent une soif dévorante et entre dans le palais voisin du prince Demidoff, où il demande un verre d’eau. On apporte une bouteille de champagne et un verre, et ces objets sont placés sur la table en question. L’empereur boit, pose le verre sur cette table, et vole de nouveau vere le lieu du sinistre. En souvenir de cette visite impériale, un cercle fut gravé par Kolonoff dans la malachite, autour du pied du verre, et toutes les personnes présentes se servirent
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du vcriT do l’oniporeur jusqu’à ce que la bouteille fût vidée.
Ayant vu plusieui's morceaux de platine qui pouvaient bien poser quarante livres russes, et la Russie possédant encore des mines d’argent et la plnpart 'des antres métaux, je fis observer à M. Kolonoffque sa patrie était bien le pays le pins l icbe de l’ancien monde, qu’on y avait trouvé le secret de fabriquer du vin de Champagne avec des vignes d’Astrakan, et qu’il ne }ui manquait plus, pour réunir toutes les magnificences de la terre, que des mines do diamant. Il me répondit : « Mais on en découvrira, monsieur. » Ct, eu effet, pendant le séjour de M. de Ilumboldt dans l’Oural, on a commencé à en recueillir.
Nous fûmes reçus avec une hospitalité toute gracieuse dans la maison de notre ministre Palmstjerna, ainsi (pic dans celle du banquier baron Stieglitz, dont le fils venait de revenir de l’université de Dorpat; Sterkey, consul général de Norvège et de Suède, fut également parfait pour nous. Nous vîmes plusieurs fois c,es messieurs dans leurs belles maisons de jilaisance, où nous trouvions toujours la compagnie la plus choisie et un luxe plein de goût.
Les environs de Saint-Pétersbourg sont déjà assez beaux par le fait de la nature, la ville étant bâtie sur plusieurs iles. Mais l’art encore l’a merveilleusement embellie, l'n dimanche soir, nous visitâmes le magnifique jardin du palais d’été, orné de nombreuses statiuîs en marbre cl de tout ce que la divinité des
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jardins produit de plus enchanteur. Le beau monde de Saint-Pétersbourg aime à se promener dans ces belles allées ombragées. Dans les salons bien tenus, on voit toujours une magnifique étagère de fleurs près d’une fenêtre. En général, on fait un arrangement avec un jardinier, qui, tous les samedis, remplit l’étagère de fleurs fraîcbcs.
Un soir, nous entrâmes au théâtre, où on donnait une pièce française en cinq actes, et jmis une opérette, traduites toutes les deux en russe. Quoique nous ne conqirissions rien au dialogue, nous ne nous amusâmes pas moins ])arfaitcment. Déclamation et mimique, tout marchait sans emphase et avec vivacité, de sorte qu’on était amené tout naturellement à comparer la manière de jouer la comédie en Russie et en France. Je crois en général avoir trouvé une certaine ressemblance entre les Russes et les Français : les deux peuples sont vifs, causeurs et faciles à vivre. Eu Russie, les cochers de voitures publiques et les portefaix ne peuvent s’aborder sans des colloques interminables; ils parlent et gesticulent avec véhémence, comme s’ils agissaient sous l’impression d’une passion vivement exaltée. Les matelots des navires, les ouvriers des chantiers, font un vacarme terrible : tout travail est accompagné d’un flux de paroles. Du reste, il ne faut pas trop croire le Russe de bas étage : il tâche toujours de faire des dupes. Uu marché avec des bateliers ou avec un des cochers de liacre, dont deux douzaines au moins sont stationnés dans chaque rue, est une véritable comédie. En se
promenant sur le trottoir, on est souvent attaqué par quatre, cinq, que sais-je? par une foule de ces cochers dont chacun offre son fiacre, entame l’éloge de sa voiture et de ses chevaux, et cherche à crier plus fort que scs voisins. Parfois ils ne peuvent s’empêcher de rire eux-mêmes de cette singulière campagne contre le promeneur elTrayé. On finit [lar s’entendre : le cocher demande trois ou quatre roubles; on répond brièvement : « C’est trop, beaucoup trop, » et on continue sa route. Il vous suit cl fait sa seconde offre un peu plus raisonnable; vous répétez votre otsclien dororjo (beaucoup trop cher), et vous poursuivez encore votre chemin sans tourner la tête. Le cocher est sur vos talons, et l’affaire marche de la sorte jusqu’à ce qu’il ait fait un rabais d’un quart au moins; vous fixez alors votre prix, qui le plus souvent est accepté avec un sadites (prenez place).
Le 7 juillet, jour de naissance de l’empereur, Saint-Pétersbourg était illuminé, ce qui avait lieu, du reste, presque chaque soir à l’arrivée des bulletins de victoires remportées sur les Turcs. Paris ce but on place de petits vases en pierre, remplis de suif et avec une mèche, le long des trottoirs. Ce genre d’illumination fait beaucoup d’effet dans les rues longues et larges.
Quelques jours avant notre départ, j’achetai une espèce de hritschka et engageai un domestique del’Es- Ihonic, nommé Gustave ftosenlund, en qualité d’interprète. C’était un serf né dans le voisinage de Revel, qui, pendant vingt-cinq ans, avait été au ser-
vice (rime baronne "NVrangel et (jni parlait plusieurs langues. Ses appointements furent fixt's à mille roubles pour le voyage, entier. La mission se composait donc, y compris maîtres et domestiques, de cinq personnes: savoir, M. Due, qui était dans la voilure avec moi ; le domestique norvégien Anders Aielsen, ayant sa jilace sur la voiture des bagages à (Mité du cocher ru.sse, et le docteur Erman, qui avait sa propre britschka avecriustave Uosenlund à iVdé du cocher. Le vendredi 11 juillet, nous quittâmes Saint-lV‘tersbourg, heureux d(( voir la fin de tous nos préparatifs, qui, avec force fatigues, avaient retardé notre voyage de vingt et un jours.