‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Voyape <!c Sainl-Pclcrsbourg à Moscou. — Nisclmi-Novgoiod. — I.c grand marché. — Voyage à Kazan. — Kazan. — A'oj-agc à Kkalhciinenbourg et le long du côté oriental de la chaîne de l’Oural just^u’aux lavoirs d’or et de platine. — Ekalherinenbourg. — Voyage a Tolwlsk.

On avait comiuoncé à eonstriiiro, dfiSaint-PiHers- Ijourg à Moscou, une chaussée qui, aux endroits on elle était achevée, me parut le meilleur chemin que j’eusse vu de ma vie. Le long de toute la chaussée se trouvaient à certaines distances des hahilatioiis pour les gardes, eu dehors desquelles on apercevait des chareltes et tous les outils nécessaires pour l’entretien des routes; nous remarquâmes aussi sur le chemin de petites pyramides de pierres cassées, destinées à être étendues au premier besoin. A peihe cependant une moitié de la chaussée étaitelle terminée. L’ancienne route menait le voyageur à travers des sables profonds ou des marais, où Pou avait construit, afin (jue les voitures et les chevaux n’enfonçassent pas complètement, une espèce de pont avec de jeunes arbres jetés en travers. Dans

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les villages on rcneonlniit souvcnl d’affreux ponls de pierre On avaneail d’abord avec une lenteur de liniaeon. Puis on était si affreusement cahoté, que l’épine dorsale et les côtes s’en ressentaient longtemps après; les voilures et surtout les instruments souffraient beaucoup, car rien ne saurait résister à de semblables secousses, ni fei‘, ni cuir, ni bois. Un baromètre tomba de la main de M. Due; il fut cassé. Les réparations des voitures nous forcèrent presque tous les jours à des haltes de plusieurs heures.

Après avoir fait une coui-se de quatre-vingt neuf verstes et demie, nous passâmes la première nuit à , Pomeranië, dans une auberge élégante {Traclyr en russe). On ne trouve cependant nulle part des lits; le voyageur apporte lui-même ses matelas, ses couvertures et ses draps, et se couche sûr un canapé, s’il en découvre un, sinon sur le plancher. Nous cn- • treprîmes l’examen de nos instruments, et je vis avec peine que mon incliiiatarhim avait éprouvé une atteinte sérieuse. Heureusement j’avais apporté de Christiania deux caisses contenant divers outils, du fil et des lames de laiton, etc., afin de pouvoir réparer les instruments en cas d’accident. Sans cette précaution, le but de notre voyage eût été manqué. Nous ajournâmes toutefois cette réparation à notre

, ‘Un chemin de fer a, depuis celte époque, été construil enlie Saintrétersbourg et Moscou ; de sorte que le voyage entre la nouvelle cl l’ancienne capitale du tzar se fait aujourd'hui en peu de temps cl fort commodément.

Digitizea ^ Googic

arrivée à Moscou, où nous comptions faire une halle j)lus longue et trouver un séjour plus agréable.

En allant à ^Jovgorod-Véliki (la Grande), nous traversâmes, le lendemain, trois colonies militaires, chacune de soixante-dix bâtiments avec église et place d’exercice. Nous visitâmes ensuite un beau couvent près de cette ville.

Ap rcs avoir terminé nos observations dans la matinée du 15 juillet, nous parcourûmes une partie de cette vieille Novgorod, qui, après avoir été une ville de premier rang et la résidence de plusieurs grands-ducs russes, était tellement tombée en ruines, qu’elle faisait peine à voir. C’est la plus ancienne cité des Slaves en Russie, et de temps immémorial ce fut une célèbre place de commerce. Elle est baignée par la rivière Aolkhov. Sa puissance vit encore dans un proverbe populaire : « Qui oserait s’attaquer à Dieu et à Novgorod la Grande? » Au quinzième siècle elle était en rapport avec les villes d(^ la hanse Teutonique et l’un des entrepôts de leur immense commerce avec le Nord comme avec l’Orient; elle comptait environ quatre cent mille âmes, elle en a aujourd’hui à peine huit mille. Nous vîmes beaucoup d’églises, mais la plupart lézardées. Sur le lac limon, près duquel la ville est située, nous aperçûmes cependant un bateau à vapeur, témoignage d’un reste de vie. Pendant notre course, nous rencontrâmes une procession du clergé; deux moines portaient une grande image peinte de la sainte Vierge ; d’auti es prêtres avaient entre leurs

mains diverses images de saints. Le peuple se pressait entre les porteurs de ees images et s’avançait en rampant au-dessous du saint, acte d’humilité par lequel il croit gagner sa protection spéciale.

A trois heures nous quittâmes Novgorod, et nous arrivâmes vers le soir au village de Saitzova, où, pour la première fois, nous cherchâmes un gîte dans la maison d’un paysan russe, race avec laquelle nous étions sur le point de faire connaissance. Nous nous étions arrêtés et nous faisions demander si on consentait à nous recevoir, lorsqu’une jeune femme assez jolie parut à la fenêtre, et se mit à énumérer toutes les richesses qu’elle avait à nous offrir : thé, café, lait, qvass (espèce de bière aigre et légère), pain, etc. Notre interprète, Gustave Rosenlund, qui aimait à rire, lui dit : « As-tu aussi du lait d’oiseau? » Question qu’elle laissa tomber avec un « non » prononcé d’nn petit ton piqué. Nous entrâmes dans une chambre dn rez-de-chanssée, où les vieux grands parents étaient couchés dans une alcôve; la cuisine à côté avait un four dont les parois servaient en partie à clore notre petite chambre; la chaleur était, par conséquent, excessive, et, la jeune femme étant très-avancée dans son état de grossesse, la nuit ne s’annonçait pas d’une manière trop rassurante. Le docteur préféra rester dans sa voiture, et M. Due alla se réfugier au fenil; je restai dans la chambre en me faisant une couche de quelques chaises. Toutefois je fus moins tourmenté par la chaleur que par des nuées de mouches, de cousins

VOYACE EN SlBÉlllE.

et (le puces; et, la famille (“tant sur pied avant l’aurore, mon sommeil ne dura guère plus de trois heures, et je me sentis fort mal à l’aise. C’était l’avant-goùt dos surprises qui nous attendaient au fur et à mesure que notre voyage avancerait. Après avoir pris le thé, nous nous préparâmes à repartir. La vieille belle-mère était sous la porte avec une servante. En voyant que je tirais de ma poche un grand mouchoir de soie, elle s’écria : « Ah prekas ni plutaki (Oh! quel beau mouchoir!) » en le touchant de ses doigts. Je le suspendis sur sa tète ; elle s’en empara tout de suite, en déclarant qu’elle ne me le rendrait pas. Je le repris pourtant, mais c’était le jour de naissance de ma femme, et, ne pouvant présenter mon cadeau à cette chère personne, je trouvai que c’était toujours un hommage indirect que de commencer cette journée par un acte de générosité, et je jetai le mouchoir sur la tète de la jeune lillc en lui faisant entendre par signes qu’elle fKHivait le garder. Grande joie, et longs pourparlers entre elle et la vieille. Les femmes nous accusant toujours de n’ètre sensibles qu’aux belles personnes, j’ajouterai pour ma défense et pour celle de nion sexe que cette Annmchka (petite Anna) n’était rien moins ({ue belle.

Le peuple russe est, comme je l’ai déjà observé, vif et jascur comme les Français et les Orientaux. Quoique ici la beauté soit rare dans les classes inférieures, on trouve néanmoins des exceptions. Ouaiid une jeune fdlc est jolie, elle a des yeux pleins-de sentiment et d’espièglerie. Toutes sont, en général, assez

gracieuses et très-insinuantes. Le lendemain de mon exploit, M. Due fut également privé de son mouchoir. Dans un village, une petite friponne de la même espèce vint lui présenter une corbeille de baies des marais, qu’il acheta ; (pielqucs moments après, elle revintavcc d’autres fruits. Elle était gentille, et il entra en conversation avec elle; quant à nous, nous éi;outàrncs, quoique comprenant à peine cent jnols, ou jdutôt nous regardâmes la mimique, vraiment gracieuse, de cette petite paysanne. La manière de se servir de ses mains et le jeu de sa physionomie auraient été une étudedes plus instructives pour certaines actrices. Le mouchoir de Due parut par hasard, et la jeune lille pria notre ami d’une façon si engageante de le lui donner, qu’il le jeta sur son front. Elle s’en empara aussitôt en demandant s’il voulait a voir le sien en échange, et, comprenant qu’elle l’aurait sans rétribution aucune, elle dénoua vite celui qu’elle portait et attacha le nouveau sur sa tète. INielsen, qui était aussi spectateur, fut si enchanté de sa joie, qu’il eut la bonne idée de tirer de sa poche une boîte ayant un petit miroir dans son couvercle et de l’approcher du visage de la jeune fille, en lui disant en bon norvégien : aSee nu hvorvakkcr Du er. (Vois maintenant comme tu es belle.) » Elle devint pourpre et s’écria : « EtOy prekasno, prekasno. (Que c’est beau, beau!) » Elle baissa pourtant vite les yeux pour ne plus se voir dans la glace. Les jeunes paysannes arrangent leurs longs cheveux en une seule tresse qui tombe en guise de queue sur les épaules, et est encore allongée par

un ruban de soie de plusieurs couleurs attaché à l’cxtrciuilé de la tresse et formant un gros nœud qui descend presque sur les hanches. En apportant plus tard encore d’autres haies, elle reçut de Due quatre-vingts kopeks et la même somme du docteur. « Elle remploierait, nous dit-elle, à acheter un nouveau ruban poursa tresse; » et elle nous fit remarquer que, en effet, le sien était vieux et sale. Dieu sait ce qu’elle nous dit encore; pour sûr, nous aurions été fort contents de comprendi’e tout .son joli babil. Il est étrange qu’une jeune fille d’une classe inférieure sache ainsi faire tous les frais de la conversation pendant une demi-heure, sans être comprise et sans recevoir d’autre réponse que celle contenue dans trois paires d’yeux qui la regardent avec plaisir. Une pauvresse qui se trouvait là, mais qui, malheureusement pour elle, était laide, fut si émue de tous ces présents, qu’elle se mit aussi à nous adresser d’humbles suppliques afin d’avoir quelques kopeks pour s’acheter un ruban; notre docteur la congédia brusquement avec cette dure réponse: Sadik’ Tschort! (.\llez au diable!)

Le costume des paysans est assez pittoresque : les liommes portent, pendant la semaine, une chemise bleue rayée, et une cramoisie le dimanche. La fente n’est pas, comme pour nos chemises, au milieu de la poitrine, mais vers l’épaule gauche, et elle se ferme avec un tirant. Un pantalon de toile se trouve audessous de la chemise, qui est attachée à la taille avec une ceinture ou un ruban. Pendant l’été, ils ont audessus un cafetan en nanquin vert-olive, noué au-

tour de la taille avec une écharpe de laine rouge; en hiver, ils portent un cafetan, ou pelisse en peau de mouton, dont la laine est tournée en dedans. Les deux costumes ressemblent assez à une robe de chandne descendant jusqu’aux genoux et sans boutons. Ils sont chaussés de hottes vertes portées en dehors de la culotte, et, pour renq)laccr nos has, le pied et la Jambe sont enveloppés d’une longue bande de linge'. Chaque samedi le paysan met une bande ju’0|»re, qui reste sur son coi'])s jusiju’au samedi suivant, jour où il prend son bain de vapeur. Le paysan couche dans ses vêtements, ne se servant pas de lits comme nous le faisons. Les cheveux de la nuque sont coupés d’oreille à oreille d’après une règle uniforme, de soile qu’on voit le cou et le creux de la nuque, ce qui est d’un assez joli effet quand le cou est bien dessiné. Le chapeau a la forme d’une quille tournée en l’air et raccourcie, c’est-àdire large en haut, avec un ruban noué autour de la partie pointue, tout près du bord, et une grande boucle sur le front, ou bien quatre boucles, une au milieu, une à chaque oreille, et une sur la nuque. Les paysannes portentune chemise blanche et fine, en général, avec une bordure rose cubas; les manches sont larges et descendraient jusqu’au poignet si on ne les attachait pas au-dessus du coude, de sorte

* Dans quelques contrées, le paysan porte, pendant l’été, des pantoufles ti-essées d’écorce et attachées avec des cordes également d’écorce. L’eau et la boue entrent et sortent avec une extrême facilité. Cette chaussure reste aux pieds jusque ce qu’elle se disloque et tombe.

qu’elles sont largement bouffantes jusqu’au milieu du bras, qui reste découvert à son extrémité. Sur le haut du corps, elles ne poi-tent souvent que la chemise, ou bien un petit corsage montant jusqu’à l’omoplate et attaché avec une espèce de bretelle qui commence sur le dos, couvre en partie les épaules, et finit en croix au-dessous de la poiti ino: Le dimanche, elles mettent une jupe de serge blanche ou rouge, en y ajoutant des bas de coton blancs et des souliers de Torjok en maroquin rouge ou vert, avec la fine chemise blanche, et se.présentcnt avec ce costume d’une façon assez avantageuse. Elles ont pourtant la vilaine habitude d’attacher la jupe au-dessus du sein, ce qui en altère ou cache la forme ondulante. Leur costume ressemble, sous cé rapport, à celui des paysannes de quelques contrées de notre pays.

Nous passâmes par nue misérable petite ville, Kictzy, où nous changeAmes de chevaux. La maîtresse de la maison souffrant d’une rage de dents, et nous entendant appeler M. Erman docteur, elle crut que c’était un médecin, et le supplia de la guérir. Afin de ne pas être tourmenté par elle, il lui donna une petite fleur jaune qu’il avait trouvée dans les champs, en lui disant de la placer sur sa dent. « L’effet ne se fera guère sentir, ajouta-t-il, qu’après l’expiration d’un certain temps; » sur quoi nous partîmes. Nous arrivâmes, le 14 au soir, à la petite ville de Valdai. On parle, dans les géographies, de montagnes valdaises; cependant nous ne pûmes apercevoir autre chose que des collines de sable ou

VOYAGE EN SlBÉlilE.

de terre ayant à peine la liauteur de la soi-disant Ilimtnelbjcrg , ou montagne du Ciel , du Jutland. Pour être en Russie, la contrée était assez belle; il Y avait des bois de saj>ins, de bouleaux, d’aune,s et de saules qui réjouissaient l’œil fatigué de l’éclat du jour mieux qu’un paysage monotone, plat et sablonneux, couvert d’un gazon maigre ou de marais. Au moment du départ, le lendemain matin, nous fûmes entourés d’un essaim de jeunes fdles, pour la plupart assez gentilles, portant chacune une couronne de petits biscuits (appelés liarzschki) enlilés sur une corde, qu’elles balam;aient en l’air en essayant, avec leur éloquence habituelle et un luxe de paroles et de mines flatteuses, de nous les faire acheter. Les jeunes fdles valdaises, avec leurs biscuits,, sont passées en proveibe dans tout le pays; depuis un temps immémorial, elles ont l’habitude d’entourer le voyageur pour lui en offrir, avec un baiser par-dessus le marché. Quiconque est poli et ne désire pas être harcelé et sifflé achète et embrasse. Nous achetâmes, Duc et moi; mais, n’ayant appris que plus lard le tribut complémentaire, nous ne le réclamâmes pas. M. Ernian fut moins galant pour l’une de ces jolies enfants qui lui offrait sa marchandise : il lui jeta sa couronne à la tète.

Après une détestable course sur des chemins d<; sable profond et des ponts d’enfer, et, après avoir été retardés trois heures pour une réparation à notre voiture, nous arrivâmes â Torschok, où nous descendîmes chez un marchand de chaussures. Sa

VOYAGE EN SlBÊIllE.

maison était ornée extérieurement de colonnes, et intérieurement de bottes et de souliers brodés en or et en argent, de toute espèce de maroquin peint, que l’on prépare dans cette ville et transforme en chaussures ; j’en achetai (juelques paires pour les envoyer à ma famille.

Dans ce voyage de Torechok à Tver, nous rencontrâmes un bouvier venant de la Crimée avec une cargaison de vin de Champagne. On avait envoyé en France deux Cosaques, afin d’y apprendre la fabrication de ce vin précieux, et ils avaient fait de tels |)rogrès, que leur vin, préparé avec les vignes de la Crimée et deé environs d’Astrakan, est censé avoir un goût aussi picpiant et autant d’esprit que le vin de France. Nous achetâmes deux bouteilles, l’une de vin blanc, l’autre de vin rouge. A Mednojc-Jans, notre première station, nous fîmes sauter le bouchon, et trouvâmes, en effet, le vin excellent. La ville de Tver, située près du Volga, se présentait d’une manière pittores(iue au soleil couchant, avec scs nombreuses églises à coupoles dorées, vertes ou d’un blanc d’argent. Ces coujmles ont la forme d’un raifort la pointe en l’air, ornée d’une croix. Le cylindre qui porte la coupole est blanc ou jaune pâle quand la coupole est verte, et la croix est à jour, dorée et d’une hauteur considérable; au pied, on voit un croissant. En général, ces églises ont une coupole au milieu, avec quatre autres de moindre grandeur sur la pente du toit formé en pyramide. Devant le tcnq)le, on voit une tour isolée de

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forme toute différente, ayant une flèclie longue et pointue dorée ou vert pâle. Dans cette tour se trouve une incroyable quantité de cloches, dont les tintements retentissent à chaque fête d’un saint, c’est-àdire presque tous les deux joure, souvent pendant la journée tout eiitièn’. Ce tintement éternel, accompagné de nuées de mouches et de puces, est un véritable cauchemar pour le voyageur cpii soupire après le repos et un sommeil jtaisible.

La chaussée, interrompue un instant, recommence |)rès de la petite ville de Klin, et continue jusqu’à Moscou, où nous arrivâmes le 19 au soir, au milieu d’une averee, ce qui nous empêcha d’avoir, à une certaine distance, la première vue de cette ancienne capitale : Due put compter cependant quarante-trois pointes de tours. Les Moscovites disent que leur ville a quarante fois quai'ante {sorok soroks) églises, couvents et cha|telles, et il se pourrait bien que ce chiffre approchât de la vérité, eu y comprenant les oratoires d’un rang secondain'.

ÎN'os deux premiers jours, à Moscou, me virent occupé à confectionner, en qualité de faiseur d’instruments, un niveau neuf pour mon inclinatorium. J’étais plein de reconnaissance du soin et de la sagacité que mon ami Clausen avait développés à Christiania en m’équipant de tout ce qui était nécessaire en pareil cas. Je suspendis cependant mon travail le dimanche soir, et nous allâmes au théâtre. La salle était belle, bien éclairée et bien disposée, mais presque vide. La danse et le chant étaient ir-

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iTprochables, le jeu des acteurs vif et naturel, comme à Saint-Pétersbourg.

Un M. Einbrodt, pour lequel le docteui- avait une lettre de recommandation de Berlin, vint nous voir et nous offrit une petite maison de canniagne avec jardin tout près de Moscou (Sakolniki-Solé), où nous pûmes exécuter nos observations maguéti(pies ; cette maison fut, l’année suivante, habitée dans un [»areil but par Alexandre de Ilumboldt. Pour nous y transporter avec nos instruments, nous n’eùmes d’autre voiture qu’uu carrosse à quatre chevaux, précédé d’un coureur, dont on voulait nous faire paycivingt roubles après de longs pourparlers, le]>rix fut réduit à quinze. Nos deux domestiques produisirent un certain effet, Nielsen à côté du cocher et Gustave derrière la voiture. Les jours suivants furent presque exclusivement employés en oliservatioiis.

Le 22, nous fûmes invités à dincr chez le conseiller d’État, professeur Janisch, dont les observations magnétifjues, destinées à fixer la position géographique de Moscou, m’étaient connues par les Aslronomische Nachrichlen de Schumacher. Je lui dis que j’avais compté sur son assistance et sur ses conseils avant même d’arriver à Moscou. Sa femme, plus âgée que lui, était Russe et très-bonne personne. La fille de la maison, Caroline, âgée de vingt ans, ressemblait à son père; cette jeune demoiselle était très-active; outre le russe, elle parlait fort bien le français

* Vingt fl ancs à peu pics.

VOVACE EN SIBÉRIE.

ol l’alloinand, comprenait rilalieii et le polonais, et était pins versée dans la connaissance delà littérature européenne que ne le sont, en général, les jeunes filles. C’était son jour de naissance. Le service étîiit du meilleur goût, la conversation animée et agréable. Après le repas nous regardâmes les iieintures exécutées jiar le jicie, la inèie et la fille; trois portraits de cette dernière représentant ses amies, les demoiselles Kinbrodt, |)ionvaient un vrai talent. La mère touchait du piano et chantait comme nue artiste, dans le genre italien ; ([uelques chansons nationales russes nous intéressèrent le pins. La demoiselle dansa avec nn jeune Polonais une mazurka, espèce de sauteu.se ipi’aucun étranger ne saurait exécuter comme les Polonais de naissance. A la fin nous sautâmes tous, Erman, Due et moi, avec la jeune demoiselle et avec une tante qui était de la compagnie; on nous lit promettre de revenir le samedi suivant. « La ville est si grande, ajouta le père, qu’il faut fi.xer un jour où nos amis peuvent être sûrs de nous trouver. Si on fait une coui-se do cinq à six verstes pour voir une personne qui n’est pas chez elle, on est trop contrarié; aussi, chaque famille reçoit un jour de la semaine, et le samedi est notre jour. Mademoiselle Jânisch nous déclama un poème polonais qu’elle avait traduit en allemand. Erman se jiermit un petit larcin et garda le poème K pour lui servir de distraction au Kamtschatka, » dit-il.

Le docteur Eiuhrodt nous invita à dîner pour le

vendredi ‘25, diez sa mère, veuve d’un pharmacien. Nous trouvâmes une famille fort aimable : la mère, femme de méi ite, entre dcu.v âges, et (juatre fdles, dont l’iine était déjà mariée et l’autre sur le point de l’ètre ; la plus jeune avait, je crois, douze ans. C’étaient de jeunes personnes fort bien élevées, (pii parlaient l’allemand; mais, entre elles, elles causaient en russe. Le beau-frère, un docteur Fischer, avec sa sœur, fort bonne musicienne, le fiancé, et quehpu's jeunes gens encore, entre autres un mnsicieu, qui, le soir, accompagna le piano de mademoiselle Fischer, sur ce qu’on appelle le cor anglais, composaient le cercle. Cette demoiselle était une véritable virtuose, et le cor faisait un effet admirable. Nous passâmes une journée fort agréable; toutes les personnes présentes étaient affables, et, la conversation se faisant en allemand, nous pûmes facilement y prendre part.

Nous nous gardâmes bien d’oublier le samedi de réception de M. Janisch*; c’était le 2G. Sa fille m’ayant dit, à notre première rencontre, quelle avait tous les poèmes de notre Ohlenschlâgcr traduits en allemand , je lui fis observer que nous préférions l’original; ce soir-là, elle me montra une grammaire danoise , m’assurant qu’elle voulait apprendre la langue d’Ühlenschlâger afin de lire scs ouvrages en danois. Elle exprima le désir d’avoir un portrait du grand poète, et, s’il était possible, quelques mots de son écriture. Je lui répondis que je pouvais facilement lui procu-

iü VOYAGE E.\ SIRÉRIE.

rcr le portrait, mais que le second désir présentait quelques diflicultés; que si toutefois elle voulait écriie quelques vois au poète, je me chargerais de les lui faire parvenir, et qu’en recevant un pareil hommage d’une jeune dame, il s’empresserait sans aucun doute de lui répondre. Elle s’écria que le dieu de la poésie lui était apparu, sortit et revint peu de tenq>s a|)iès avec un joli petit sonnet. De retour à Christiania, je l’envoyai au jmëte du Nord dans une lettre où je parlai des talents de cette jeune personne. S’il en fut assez impressionné }>our aller audevant de ses vœux, c’est ce (jue je ne saurais affirmer. Une fort bonne musique remplit une partie de cette soirée. Aprèsavoir écrit quelques mots dans l’album de mademoiselle Jânisch, nous nous retirâmes.

Le dimanche suivant, nous reçûmes une invitation à dîner chez le conseiller d’État Fischer von Waldheim, profe.sseur de zoologie, homme jovial, ayant une femme aimable et quatre filles charmantes; on <lansa un peu au piano dans la soirée. Pendant ma visite de la veille, j’avais dit en plaisantant que je ])i‘éférais beaucoup un cordon de sûreté en perles vertes auquel M. le conseiller suspendait sa montre, à la vilaine corde de cuir à laquelle était attaché mon chronomètre de poche. Le repas fini, il suspendit autour de mon cou une belle chaîne en perles noires, tontes petites, fermée avec une serrure en or. Je demandai, tout étonné, d’oû cela me venait? Il me répondit ; « Je peux vous assurer que cela vient de très-jolies mains, voilà tout ce que vous avez be-

soin de savoir. » Je l’assurai que je porterais dès ce jour ma montre avec ce petit chef-d’œuvre, et que ce me serait un souvenir bien cher des aimables habitants de Moscou qui avaient eu la bonté de me témoigner quelque sympathie.

Il n’existait à cette éj)oque, dans cette antique capitale, aucune trace de l’incendie de ISl^; nous n’aperçùmcs qu’une seule maison en ruine dans un dos faubourgs. Quand on ne fait attention qu’aux églises, aux couvents et aux mosquées, cotte ville a un aspect tout asiatique. Un étranger venant de l’ouest de l’Europe doit nécessairement rester frappé de l’étrange forme de scs coupoles et de ses tours. Les maisons ont un air fort gai. Le jaune pale, avec des colonnes blanches, parait être la couleur favorite; ajoutez à cela un toit presque plat, recouvert de plaques de fer peintes en vert clair, et vous les voyez. On aperçoit aussi des maisons d’un blanc de neige ou couleur de chocolat, avec des toits peints en vert pâle, brun ou brun rouge. En plein soleil, c’est d’un effet fort riant.

Un jour nous allâmes voir la célèbre forteresse du Kremlin. Au-dessus de la porte cochère se trouve une plaque de pierre avec l’image de la sainte Vierge. Tout individu qui a l’intention de pénétrer dans la forteresse doit ôter son chapeau à quelque distance et passer sous la voûte la tète découverte, sinon il est renvoyé par les sentinelles. Nous fîmes tout ce qu’on nous demandait; notre domestique Nielscn, au contraire, eut des scrupules; il trouvait que

c’était de l’idolàti ie, et il resta dehors. On raconte comme un miracle ([uo la moitié de celte porte s’était écroulée on 1812, quand Napoléon fit sauter une partie des remparts, tandis que la ])artie supérieure de l’arc, où se trouvait l’image, resta intacte.

La tour appelée Ivan Veleki a été construite en 1600, sous le règne du czar Boris Godunoff, et a une hauteur d’environ deux cent soixante-dix pieds anglais: sa coupole, d'une hauteur de trente-sept pieds, est dorée en or de ducat. La croix de la flèche fut enlevée en 1812 par les Français, mais jetée pendant leur fuite avec le. bagage. Celle que nous vîmes en 1828 avait une hauteur de seize pieds anglais; elle était de bois recouvert de plaques de cuivie doré. Du haut de cette tour élevée on a un beau panorama. Au pied se trouve, dans un enfoncement ou sorte d’excavation, l’énorme cloche d’église élevée pour la première fois en 1G54, sous le règne du czar Alcxis-Michaelovich, mais tombée et endommagée dans l’affreux incendie du Kremlin, le 19 juin 1701 .Surl’ordre derimpératriceAnnaIvanowna,une nouvelle cloche fut fondue avec le métal de la cloche endommagée pesant huit mille puds, auquel on en ajouta un supplément de deux mille. Un pud étant l’équivalent de quarante livres russes, ou de seize kilogrammes un tiers, les dix mille pvds font un poids total d’environ cent soixante-trois mille six cents kilogrammes. La hauteur de la cloche est de vingt pieds sept pouces, et le diamètre en bas de vingt-huit pieds anglais huitpouces. Probablement on n’a pas trouvé le

VOYAGE EN SIBÉIIIE.

moyeu d’élever cette cloche monstre jusqu’au lieu de sa destination

A un autre endroit de la forteresse, nous vîmes deux énormes canons : le diamètre du premier était tel, qu’un homme de stature moyenne pouvait y être commodément assis.

Dans le nouvel arsenal, on nous montra les régalia du sacre, c’est-à-dire tous les trônes, sceptres et couronnes des empereurs, depuis le premier jusqu’à l’empereur régnant. Quelques-unes des couronnes sont décorées de gros diamants et d’autres pierreries; celle de Pierre le Grand, par exemple, est ornée d’aigles et de diverees autres figurines en diamants, surmontées d’une croix reposant sur un fort gros rubis; on y compte jusqu’à huit cent quarantesept diamants. On trouve dans la lourde Londres un salon appelé Jciccl office, qui ne saurait être comparé, à ce que l’on dit, pour la diversité des objets, avec les salons du nouvel arsenal, quoique sa valeur soit calculée à deux millions de livres sterling. Tous les costumes de sacre s’y trouvaient également au complet jusqu’aux bottes de l’empereur Nicolas.

Lorsque nos voitures eurent reçu une réparation complète, nous fûmes prêts à partir le 29. Nous étions tous d’accord sur un point : nous préférions Moscou à Saint-Péterebourg. Si je devais vivre en Russie, je choisirais certainement cette ville pour

• Elle a cppenilant etc mise, de nos jours, à la place qu'on lui dcslinail, par un Français, M. de Monlferrand, architecte de l’empereur Nicolas.

HO

VOYAGE EN SlItÉniE.

ma résidence. Les jouis suivants nous ne finies que de petites courses, par des chemins dcteslahles. Le 51 nous avions parcouru trois verstes, quand nous fûmes surpris par un orage dont je n’ai jamais vu d’exemple. Les chevaux s’arrêtèrent tout d’un coup en tournant la tête du côté opposé au veut. La tempête ne dura pas longtemps, et nous nous retrouvâmes sains et saufs dans notre calèche. Mielsen avait assurément plus que l’épiderme de mouillé, tandis que Gustave vint vers nous tout riant : pas une goutte de pluie ne l’avait atteint, vu qu’il s’était caché sous la couverture del’équipage de transport. Les paysans qui nous servaient de cochei's avaient marmotté hien des prières et fait force signes de croix jiendant l’orage, mais cette piété tomba comme par enchantement dès queles coups de tonnerre ne retentirentplus que dans le lointain, et ils fredonnèrent tout aussitôt des chansonnettes toutes mondaines. Nous finies avec beaucoup de gaieté un petit déjeuner dans la voiture, et nous régalâmes nos gens d’une ration d’eau-de-vie.

La campagne prit ensuite un aspect plus cultivé; ce n’était plus l’éternel désert de sable avec des marais pour toute variété., Le 1" août nous traversâmes Vladimir, et le soir nous ariivâmes â la petite ville de Sudogda, où mes deux jeunes compagnons de voyage eurent une altercation fort animée avec une vieille dame russe d’ancienne noblesse, qui s’était faite gardienne tellement jalouse d’une jolie jeune fille, qu’elle nous défendit l’accès de nos cham-

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brcs par le corridor (pi’cllft avait à traverser pour arriver à son apparteiiicnt. Alors ce fut une idée fixe pour ces jeunes gens de voir ce trésor caché, et ils tirent la patrouille dans la rue, sous les fenêtres. La mère s’en aperçut, ouvrit la croisée en leur faisant une verte l’éprirnande, et la discussion s’engagea; comme la dame ne comprenait que le russe, elle n’eut d’autre moyen de se tirer d’affaire que d’appeler sa fille, qui avait aj)prisle français dans une pension de Vladimir, afin de lui servir d’interprète. Mes amis avaient gagné la partie, et la paix fut bientôt conclue. J’étais resté neutre. Notre hôte voulait bien nous proposer de S 9 uj)er, mais dans l’hypothèse que nous avions un cuisinier; sur notre dénégation, celui de la vieille dame nous fut offert en signe de bonne et solide réconciliation, et il nous fit rôtir assez bien trois petits poulets.

Le "2 août, nous arrivâmes à Murom, petite ville fondée par les Tartares morduines, qui la visitent encore fréquemment et qui, par cette raison, nous offrait un vif intérêt. Elle a une belle position près de rOka, rivière large à cet endroit d’une demiverste, et à certains autres de vingt verstes, à l’époque des hautes eaux. La descente jusqu’à la rive était surtout pittoresque. Les bâtiments de la rivière présentaient un tableau presque tartare, par suite des étranges ornements chinois des mâts. La route, d’ici jusqu’à Nischni-Novgorod, côtoie presque toujours les bords de l’Oka et présente de fort beaux paysages, plusieui's plantes inconnues dans le Nord et beaucoup

de gibier : lièvres, canards, colombes sauvages, elc.

Les stations sont de grands édifices construits par l’État. Le chemin est large et a des deux côtés im trottoir garni de bouleaux. Ayant parcouru un espace de mille, verstes depuis Saint-Pétersbourg, nous célébrâmes cet événement avec deux bouteilles de champagne d’ Astrakan.

Le 4, nous atteignîmes, vere le soir, le village de Doskino, et fûmes logés chez un pope. La cour cl la partie inférieure do la maison ressemblaient plutôt à une étable qu’à une demeure de chrétiens. Pour arriver au second étage, nous eûmes à monter uiu'^ véritable échelle de poulailler; enfin nous troiivàme.sdeux chambres, dont l’une était presque convenable. Je choisis l’autre pour avoir du repos. Une porto qui fermait assez mal correspondait avec un gardemanger rempli de toutes espèces de comestibles russes fort puants, et le plancher sur lequel je m’étais arrangé un lit fourmillait d’insectes noirs d’im pouce de long, qui rampaient entre les planches si mal jointes que l’on pouvait passer la main entre les interstices. Je posai mon matelas sur quatre chaises contre la muraille. Cette, odeur pestilentielle et la crainte de tomber m’empêchèrent d’avoir le sommeil de l’homme fatigué. Je suppose que les tables de la maison étaient de la fabrication du pope, attendu que quatre pieds grossiers portaient une plaque carrée attachée par de gros clous et à peine rabotée.

Le pope, grand homme maigre, en robe de chaiu-

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lire ou cafolan gris, avec une grosse corde autour de la taille, avait tout l’air d’un rustre. Il fit luinièrne le service du soir, apporta la bouillotte à thé, etc. J’entendis Due lui demander s’il se trouvait dans la maison certaines commodités regardées dans toute habitation européenne, même la plus pauvre, comme d’une nécessité absolue, et recevoir, en guise de réponse, un « non, » prononcé avec hésitation, mais parfaitement articulé. Tous les oI>jets ordinaires d’une chambre à coucher manquaient également, et il était même impossible de se laver les mains. Le soir, il fut prié de nous faire rôtir cinq colombes tuées par mes compagnons de voyage; il refusa ; il paraît que c’eût été compromettre sa dignité de religionnaire. Après avoir, le lendemain matin, fini nos observations, je lui fis regarder, à travers la longue-vue du sextant, le disque solaire, tout rouge dans les verres. Due lui montra aussi l’effet de l’aimant sur les instruments, et il devint fort affable; il nous servit un rôti de mouton pas trop mal accommodé. Sa femme et sa fille avaient, selon le rapport de nos domestiques, l’air de paysannes ordinaires fort sales, et l’aspect dégoûtant de la partie inférieure du bâtiment où elles résidaient justifiait assez leur appréciation.

Nous entrâmes à Nischni-Novgorod le mardi, O août. La rivière Oka traverse le paysage sur une couche profonde en faisant plusieurs courbes ; pour arriver à ses rives, il fallait à cet endroit descendre une pente rapide; la ville se composait de deux par-

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tics : l’ancienne, située sur le plateau élevé par lequel on pénètre dans l’intérieur, et la nouvelle, au pied de l’autre, sur le bord du fleuve; c’est là que le grand marché a lieu. Les deux parties sont séparées par d’anciens inui-s de fortifications, qui nie firent l’effet d’avoir été construits aux temps des slrclilz. En entrant à ^’ovgorod, on ne voit rien de la partie basse. Nous arrivâmes très-beureusement pour le commencement du marché, qui, chaque année, se tient à une époque fixe, et offre vraiment un aspect grandiose. En approchant de la ville, nous avions, pendant plusieurs jours, dépassé des caravanes de cinquante, ou même d’un plus grand nombre de voitures attelées de bœufs et conduites par des Buchares, des Morduines, des Tartares et des Arméniens venant des environs de la mer Noire et de la mer Caspienne, ayant bien fait une course de quelques milliers de vcrstes. Quand, le soir, nous avions une forêt à traverser, c’était un spectacle curieux de voir une semblable caravane, campé(> près de la lisière du bois, à l’extrémité de quelque plaine, derrière un château fort de cent voitures, les bœufs en liberté pour pouvoir brouter et se reposer, et toute la scène éclairée de plusieurs feux de bivac. Au-dessus de chaque feu était suspendue une marmite bouillante au moyen de trois perches rejointes en haut, et, autour de cet âtre improvisé, on pouvait admirer tous ces demi-sauvages, bruns-noirs, dans leurs costumes étranges et avec leurs traits, tantôt barbares, tantôt fiere et impo-

sauts. Tous se trouvaient enfin près de Novgorod, but de leur long pèlerinage, où les bêtes, après quatre mois de marche, doivent avoir le droit de se refaire, si, toutefois, pour récompense, elles ne tombent pas sous la hache du boucher.

Sur la place du marché, nous regardâmes les milliers d'échoppes élevées çà et là, mais surtout cette, multitude de nuances si diverses. Les Arméniens sont beaux et fins; ils soignent et parent aussi leurs j)ersonnes. Une suite de baraques représentait une ville chinoise en miniature et s’appelait « boutiques chinoises. » On y vendait des thés, d(' la porcelaine, toutes sortes d’objets de bois veiaii, etc. Des échoppes plus communes contenaient (les peaux de la Sibérie, de la Bucharie et des grandes steppes. Tout marchand avait son nom écrit av(;c de la craie à l’eiitn-e de sa boutique en caractères arabes ou syriens. Nos orientalistes pourraient, an moyen de la parole vivante, apprendre plus de laiigu(‘s orientales ici, en quelques semaines, que dans leurs cabinets d’étude durant plusieurs anlu'-es. Quant à nous, nous n’avions d’autre moyen de communication avec tous ces êtres qu’une langue (‘gaiement étrangère à toutes les parties. Nous vimes ici une incdslicd (mosquée) avec 1e croissant sur la flèche; à certaines heures de la journée, un mollah crie du haut du minaret : « Allah, Allah vous appelle! n les mahométans n’ayant pas de cloches dans leurs mosquées. Tout près de leur temple s(j trouve une église grecque, qui, certes, ne manque

pas de sonneries pour appeler à la messe, et à une petite distance un temple pour les autres religionnaires. Le commerce entraîne à sa suite la tolérance religieuse. Un Buchare noir et bridé, arrivant de voyage, reposait sur les marches de la mosquée ; un autre était debout à son coté. Nous leur adressâmes la parole en russe; l’homme debout bégaya tant bien que mal une réponse; puis celui qui était couché, levant les yeux sur nous en faisant une grimace assez amicale, nous apprit, en se servant do la même langue, qu’il appartenait à un autre padischah (empereur) que nous. Probablement il nous faisait l’honneur de nous prendre pour des Russes et voulait nous faire entendre que, n’étant pas sujet du padischah russe, il n’était pas familier avec cet idiome. Nous pénétrâmes dans l’intérieur de la mosquée. Au rez-de-chaussée se trouvait une caserne de Cosaques. La mosquée ou le temple était audessus, ayant une tribune pour unique ornement; on n’y voyait ni chaises ni bancs, absolument rien. Le plancher était recouvert d’un tapis vert sur lequel les sectateurs de Mahomet prennent place, les jambes croisées. Nous montâmes aussi dans la tour; mais le Cosaque qui nous servait de guide nous fit savoir que nous n’avions pas le droit d’approcher de la grille du balcon assez près pour être vus d’en bas.

Dans une autre partie de cet immense bazar, il y avait des boutiques françaises remplies de coiffures de femmes et de tous les objets que l’on aperçoit

dans les boutiques du Palais-Royal. C’est un contraste bizarre que de passer d’une de ces ttdes à demi sauvages, aux traits jaunes et noirs, vendant des peaux de bêtes féroces, à une gentille modiste française assise dans sa belle boutique, entourée de chapeaux de soie, de rubans de mille nuances, de satins, de parfumerie, etc. Nous fdmes attirés malgi é nous j)ar deux yeux bruns sur une jolie figure de femme : il est inutile d’ajouter que nous ne la (piittàmes pas sans avoir fait des emplettes. J’avais besoin d’un seul article, un peigne d’ivoire, et je dis en allemand à Erman : « Icli ireiss lûclil v ie des vsrdammte Ding heisst ntif rimiych {Je ne sais pas comment cette diable de chose s’appelle en russe). » Il n’en savait pas plus long que moi, et la modiste avait la cruauté de sourire de notre embarras à nous exprimer en russe. Enfin elle dit, avec une mine toute comique : « Lasset uns lieber dcutsch sprechen (Parlons j)lutôt allemand). — « Vous parlez donc allemand, madame? répliquai-je aussitôt; pourquoi vous êtes-vous nnxjuée de nous?» — «Vous préférez peut-être le français, messieurs, et ne savez-vous pas <|u’un peigne s’appelle, en russe, t/rebeii, à votre service. » Erman la menaça de dures représailles si elle venait un jour dans notre pays sans comprendre un mot de sa langue. Elle nous raconta qu’elle était née en France, élevée à Metz, où elle avait appris l’allemand, et mariée à Moscou; qu’elle ne savait pas trop bien le russe, et n’avait pas l’intention d’en apprendre plus que le strict nécessaire. Il n’est

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pas rare que les étrangers domiciliés en Russie adoptent cette politique, qui me fut plus tard expliquée. A Ekatlierineidjourg, je rencontrai M. Kiq)ffer, alors professeur de rnniversité de Kazan, avec lequel j’étais dej)uis |dusieurs années en com;spondance. En lui faisant voir mon étonnement de ce que lui, professeur d’une haute institution russe, ne parlait qu’iinparfaitement la langue de l'Empire, il me répondit, comme notre modiste, (pi’il avait ses raisons |)onr n’apprendre que ce qu’il était indispensable de savoir. « Si je me présentais, me dit-il, au chancelier de notre université. Son Excellence un tel, j<^ le trouverais couché sui‘ son canapé, en robe de chambre et en pantoulles, le bonnet sur la tète, fumant une énorme pijH' dont la tète traîne sur le tapis. Si je m’adressais à lui en russe, il ne se lèverait pas et me congédierait bien vite; si au contraire je lui parle français, il est la j)olitesse même. » Le Russe de grande maison sait qu’un homme bien élevé n’a pas besoin d’aj)partenir à l’aristocratie pour être traité dans tout autre pays avecctmrtoisie, et il m* veut pas que les étrangers emportent l’idée (jue la noblesse russe est sans éducation et sans urbanité.

La plupart des négociants d’Asie n’étaient attendus (pie pour les semaines suivantes, de sorte que nous perdîmes le coup d’œil le jilus curieux. 11 est à l’emarqucr que la Russie, à demi barbare, parait être appelée, par son commerce, à servir d’intermediaire pour faire pénétrer un peu la civilisation européenne parmi ces bordes sauvages dont le torrent se renou-

vclle tous les ans, el qui voient ici toute la vie (ruin^ {fiandc ville, des comédies françaises données en Jusse, des danseurs de corde, des écuyers, des acrobates, etc. Une demoiselle Chiarini, assez belle personne, parut dans un cirque; c’était peut-être une sœur cadette de récuyère de ce nom qui s’est fait admirer par plusieurs capitales de l’Europe*.

C’est inouï (juelles quantités de marebandises venues de toutes les parties du monde sont aceuninlées à ce marché. Coinnuî contrasteî, je citerai seulement : des modes parisiennes à côté de cuirs de la Sibérie et de jeeaux de buflle et de cheval des steppes méridionales; des instruments et appareils des sciences physiques, à coté de joujoux de Nüremberg; des curiosités de la Chine, des tapis, des soieries magniliqnes, des robes de chambre et des bonnets brodés en or, de la Perse, et toutes sortes de riches articles de l’Arménie, à côté du suif et du savon des plaines de la Russie, pour ne pas parler des nombreuses boutiques d’images, etc., etc.

Nous étions logés dans une auberge grecque. En entrant, nous rencontrâmes un monsieur qui nous adressa fort |K)liment la parole en français; logeant dans le même hôtel et voyant que nous étions étrangers, il nous offrit ses bona officin. Il serait heureux, disait-il, de pouvoir nous être agréable. C’était le kmïs (prince) Dadyan. Le. lendemain, il s’annonça lui-même pour nous faire une visite. J’étais occupé dans une autre chambre, et pas encore habillé; parlant assez mal le français, je dis à mes jeunes

Cü

VOYAGE EN SIllÉniE.

A'onipugnons do le recevoir. Il déclara qu’il adorait les étrangers, cl serait très-flatlé de faire qucl- «jue chose pour nous. Pour connnencer, il nous proposa une promenade sur le marché dans sa voiture. Quelques heures après, ce bon prince nous lit demander si nous étions prêts. Je m’habillai vite, et nous nous empressâmes de lui rendre sa visite. Nous avions, le premier jour de, notre arrivée, reçu nue invitation à diner d’un parent de l’aimable famille Einhrodt, de Moscou, mais nous n’avions pas compris que c’était pour ce jour même. Au beau milieu de notre conversation avec le knâs, entre un jeune monsieur <jui nous dit que son père nous attend. Tout embarrassés, nous fîmes nos excuses au kniis, en regrettant beaucoup de ne pouvoir profiter de son obligeance.

En parlant de notre séjour chez le pope, à Doskino, j’ai fait observer que, dans la plupart des petites villes russes, et môme dans les grands hôtels, il y avait absence complète d’objets de commodités, regardés comme des nécessités dans toute l’Europe, quelques parties de l’Italie, peut-être, exceptées. Môme dans cet hôtel élégant, où un kniis demeurait à deux pas de nous, il n’existait dans toute la maison qu’une unique cuvette, et, dans la chambre à coucher, qu’un seul vase de nuit, qu’à ce que nous dit Gustave on ne put trouver à emprunter dans la ville qu’avec beaucoup de peine. Le voyageur russe traîne toujours avec lui une caisse appelée pogrehetsch (sorte de nécessaire à thé), contenant bouteilles et verres, lasses, cafe-

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lière, tliéièir, polà crème, cuillers, coulcau.\, fourchettes, etc. Nous avions apporté une senihlahlc caisse de Saint-Pétersbourg, ainsi cpi’unc autre avec une sainairarr. Il fallut y en ajouter une troisième renfermant deux bassins en fer-blanc mince.

Le 7, nous portâmes, Due et moi, une lettre de notre ministre à Saint-Pétersbourg au gouverneur général Bachmetreff, et reçûmes une invitation à dîner pour le lendemain. C’était un homme de haute stature, maigre, très-vif, plein d’aménité, et se servant de deux bé(piilles : il avait perdu une jambe à la guerre.

Le lendemain, après le dîner du gouverneur, nous allâmes voir M. Smith, docteur allemand, qui avait fait de longs séjours en Grèce, à Constantinople et à Alexandrie. Il me montra un petit recueil de poésies, écrites dans la langue grecque moderne, qui cependant avait tant de rapport avec le grec des classiques, (pie j’en compris au moins quelques mots ; l’alphahet est resté le même. Nous rencontrâmes chez le docteur un musicien de Posen nommé Walter, qui s'était fait entendre à Christiania sur la flûte deux ans avant notre départ. Due et lui se reconnurent à l’instant, et la joie fut grande des deux cotés. Walter était si enchanté de la Norvège, qu’il ne tarissait pas d’éloges et de questions. « Mais savez-vous ce que j’ai perdu depuis? » ajouta-t-il tristement. Un coup de fusil imprudemment tiré lui avait crevé le pouce de la main gauche, et il avait dû continuer son voyage pendant huit jours san.s

voy.\(;k en siBÉniE.

avoir do pansoluont on rôglo. L’aiinaldo artiste se rappelait encore qnelcpies mots de notre langue; il espérait revoir un jour Christiania. Il s’était fait faire une llùte pour sept doigts, et, au bout de huit mois de travail, il avait pu s’on servir.

Après avoir fait nos adieux à rexcellont prince üadyan, nous quittâmes Novgorod le 9 août. Le lendemain nous passâmes an milieu de charmants paysages pour arriver le soir dans un trou misérable, où nous ne trouvâmes rien, pas même de l'eau chaude, et tant bien (pie mal il fallut faire une sorte de cuisine dans une machine à beefsteak apportée de Christiania, et av(M’ nos maign's provisions. La nuit fut terrible : mouches, luikerlaqiies (“t hommes rivalisèrent pour nous la rendre détestable. Le lendemain on chauffa un four alin de nous faire bouillir, dans un pot d’argile, de l’eau pour notre thé.

Voici l’oceasion de dire deux mots de nos repas tontes les fois que nous avions de longs espaces à traverser avant de nous approcher de quelque ville un ]>eu importante. Nous avions acheté, à Nisc’ini-Novgorod, du sucre, du riz et du thé; la langue de bœuf fumée ne manquait jamais, et, dans les villes, nous faisions notre provision de pain, c’est-à-dire que nous nous munissions d’un énorme pain blanc. Avant de quitter notre gîte de nuit, nous prenions du thé, et, à dix heures du matin, nous nous arrêtions en chemin pour déjeuner avec des tranches de langue diî bœuf et du pain. La bière était invisible; une seule fois on nous offrit une espèce d’hydromel, boisson

VOYAGb: EN SlfiÉRlE. tiô

lîifrait'hissanio (jui sentait la rose, avait un petit goût sucré, quoi(iue faite sans une parcelle de miel, et ressemblait assez au (jingerbecr des anglais, avec une dose supplémentaire d’eau de rose. Un beurre mangeable est inconnu en Russie. La chose que le. Russe décore de ce nom est de la cième sortie d’un four, où elle est chauffée dans une cruche; l’huile à beurre se sépare, par ce procédé, des particules de fromage ; on la verse, et, placée dans une glacière, (>lle se jtrend. Mais ce beurre, n’étant pas salé, devient, en peu de tenq)s, rance, de mauvais goût, et ne saurait servir pour des tartines beurrées, régal du i-este ignoré des Russes. Le beurre préparé dans une baratte est appelé beurre finlandais, et on ne le trouve (|ue chez quelques familles aisées des grandes villes. Après notre déjeuner, il fallait attendre jus- (ju’au soir, où le même rejias se renouvelait, à moins (|ue notre bonne fortune ne nous fit trouver une pièce de gibier, que nos domestiques apprêtaient.

Dans l’après-midi, nous arrivâmes à un district liabité par les Tsclicremisses, peuple extérieurement converti au christianisme du temps de Catherine II, mais intérieurement resté aussi païen qu’autrefois. « Ces gens ne se montrent dans l’église que trois fois, me dit un maître de poste de ce district, pour être baptisés, pour être mariés et pour être enterrés. » En dehors de ces cérémonies, ils sacrifient à leurs propres dieux, dont le plus fêté est le malin exprit, qu’ils appellent Kramaii, et qui réside dans une forêt. Là on lui immole des poulain.s, des agneaux

(ii VOYAGE EN SlBÉniE.

et (raulres animaux de grandeur moyenne, car celle divinilé demande du sang. Ces sacrifices onl lieu dans une enceinte enlourée d’arbres el d’un diamètre de dix à vingt brasses, ayant trois entrées, une vers l’ouest pour les sacrificateurs, une vers l’est pour les victimes, et la troisième vers le sud pour ceux qui apportent l’ean. Cette enceinte porte le nom du dieu, et l’accès en est interdit aux l'emmes; les hommes prennent un bain et se dégagent de toute impureté avant de s’en approcher. I.e vendredi est destiné de préférence à cet acte solennel; tout travail est jiar conséquent suspendu. Les offrandes au bon esprit se font en pleins champs et ne se composent que de fleurs. Cette peiqiladea l’air honnête et bon, elle se distingue des autres villageois par un teint trèsfoncé et des cheveux noirs lustrés; elle parle un idiome assez semblable à la langue finlandaise. Dieu s’appelle, par exenqile, dans leur dialecte, Jiuna, en finlandais, Jumal. Ils sont vêtus d’une longue chemise ou d’un cafetan de. toile grossière qui descend jusqu’à la plante des pieds, sans fente en bas, avec une écharpe autour de la taille et un pantalon de toile au-dessous de la chemise, comme les Dusses. Les femmes sont presque vêtues de même, distinguées seulement des hommes par une grosse tresse de cheveux d’un noir de jais flottant sur les épaules comme une queue de cheval. Leur teint est encore plus foncé que celui des hommes. La propreté n’est pas précisément leur affaire.

Le lendemain nous arrivâmes au district des

VOYAGE EX SIBÉRIE

er.

Tschuvassches, peuplade ayant un autre idiome, niai.s également d’origine finlandaise, mêlé de tartare. Ils sont plus paresseux, plus sales et d’un esprit plus faible que leurs frères d’origine, les Tschcremisses, mais ce sont des gens tranquilles, bons, et si timides, qu’il est difficile de les aborder. Les femmes s’enfuient dès qu’on approche, et il suffit de fixer ses regards sur un homme pour qu’il cherche aussitôt à vous échapper. Leur habillement se compose aussi de longues chemises blanches, avec des bandelettes rouges cousues sur la poitrine et sur le dos. Par-devant, ces bandelettes vont en ligne droite des épaules jusqu’à la poitrine; mais au sein gauche, près du cœur, la bandelette est retroussée et forme un carré fermé, et, sur le sein droit, un angle ouvert; les bandelettes descendent sur le dos comme sur la poitrine, etsc dessinent également en angle, la pointe en bas. Sur la manche de dessus, près de l’épaule, se trouve une broderie très-compliquée en fils de plusieurs couleurs. Les femmes portent une semblable chemise ou blouse, mais un bout de la ceinture pend derrière et se termine par une broderie en fil noir et des houppes noires. Nous trouvâmes ce dernier ornement fort étrange et quelque peu incommode. Dans les grandes occasions on y ajoute une plaque de cuivre appelée hire. Elle doit avoir une signification, mais il nous fut impossible de la découvrir: toutes nos questions n’aboutirent qu’à cette phrase banale: Vous riez de nous et de nos habitudes.

Le 15, notre domestique Nielsen eut à subir une

Cfl

VOYAGB EN SIltÉniE.

épreuve assez sérieuse dans la petite ville de Sciàschsk. L’envie lui prend de voir une grande procession qui, après avoir passé la station, se dirige vers une église située sur une élévation voisine. Quelques popes portent un drapeau avec une image du Christ, accompagnes de la plupartdes habitants de l’endroit, tous tête nue, les fonctionnaires et les femmes en habits de gala. Nielsen se place, sans ôter sa casquette, près de l’église où la procession s’arrête. Le maires’aj)proche et lui découvre la tète d’un revers de main. Ayant satisfait sa curiosité, notre domestique songe à nous rejoindre devant la porte de la station, où nous causions en attendant que les chevaux fussent attelés. La pi’ocession reparaît; mais, se trouvant à la distance d’une centaine de pas, Nielsen avait cru pouvoir sans péché se couvrir la tète. Qu’arrive-t-il? Il est poursuivi par le maire et deux autres individus vêtus de noir. Il ôte vite sa casquette, et nous le voyons descendre la rue à grandes enjambées, la figure pourpre et la casquette à la main, ayant le maire et les popes sur scs talons. Tous s’arrêtent devant les voitures, et une véritable inquisition commence; ou veut savoir qui il est et ce que. nous sommes. Nous expliquons que c’est un domestique protestant, ne connaissant ni leur langue ni leui-s cérémonies religieuses, et qu’en pareilles circonstances U» ne peuvent être choqués de ce qu’un étranger n’observe pas les règles, attendu qu’il pèche par ignorance. Après quelques pourparlers et des menaces d’emprisonnement, ce qui eût retardé notre voyage. Due fit enfin voir

VOYAGE E\ SIÜÉIUE. Ü7

la loüro ovivortc du luiiiislfo de l’intérieur, le général Zakrewsky, et ce talisman à grand sceau produisit sou effet habituel. Le maiic se retira avec forces réviuences, déclarant avoir l’ordre de ses supérieurs de nous assister de tout son pouvoir et de ne pas mettre d’obstacle à notre départ. 11 lit même toutes sortes de vœux pour notre benreuse arrivée.

Le même jour, nous passâmes le Volga, eu lui faisant nos adieux, pour cette fois. Une caravane de plusieurs centaines deTartares, se rendant avec voitures et marchandises au marché de Nischni-Novgorod, était campée des deux cotés de la rivière. Une toute jeune femme, portant un enfant dans ses bras, attira notre attention. Elle nous raconta qu’elle était serve et avait été vendue ou donnée par ses anciens maîtres à une autre famille dans le gouvernement de Perm, et qu’elle avait une route de quatre à cinq cents verstes à faire avec son enfant pour atteindre le lieu de sa destination. J’étais tout triste de n’avoir pas d’argent sur moi, mon caissier Due étant encore de l’autre côté <le la rivière. Elle avait toutefois un air assez satisfait, et j’espérai la rencontrer encore une fois sur notre passage.

Enfin, nous approchâmes de Kazan. Ce nom > articule eu appuyant fortement sur la dernière syllabe, et s’écrit avec une consonne (Dsemla), prise «lu zêta grec, mais prononcée tout doucement comme ds ou comme s dans le mot allemand leixc. Nous étions donc sur le territoire des Tartares, régnant autrefois comme une nation grande et indépen-

VOYAGE EN SIItÉRlE.

danle sur tout le gouvernoniont de Kazaii, mais t|ui, après avoir été coiuiuise, eu 1552, par l’empereur, était descendue à une misérable existence de sujétion. Due fit un jour une course en fiacre ayant un prince tartare pour cocher. La ville, avec scs alentours, est d’assez belle apparence ; le Volga serpente dans scs murs, ainsi que la petite rivière Kazanka; un lac et un canal contribuent aussi à son embellissement. Elle tire son nom du mot tartare Kazan, qui signifie un chaudron. Un domestique dn fondateur, le khan Altin-Beck, venant chercher de l’eau pour le bain de son maître, laissa tomber son chaudron dans la rivière, qui prit le nom de Kazanka, transmis plus tard à la ville. De belles églises avec des coupoles et des tours, dont trois wcdscheds, quelques ruines imposantes du temps de la puissance tartare, présentent un coup d’œil intéressant en arrivant des hauteurs avoisinantes. Nous vîmes sur une plaine umv grande pyramide blanche en raccourci de la formedes pyramides d’Égypte ; c’était une église, ou plutôt un mausolée renfermant les ossements d’Ivan Vasiliévitsch le Grand, vainqueur des Tartares, et de ses guerriers tombés avec lui.

Nous atteignîmes Kazan le 15 au soir, et fûmes logés dans « le club des nobles, » bâtiment d’urt bel aspect extérieur, mais d’un intérieur mesquin.. Nous parvînmes à nos trois chambres par un étroit escalier tournant et offrant cette odeur nauséabonde que l’on rencontre dans les maisons russes, même les meilleures. Cependant le Russe est plus que raffiné

lorsqu’il s’agit des émanations de la cuisine dans ses appartements; pour s’en garantir, il la place dans un bâtiment particulier, du côté opposé à sa rcsi- «lence habituelle, et par conséquent la maîtresse du logis n’y met jamais les pieds, lai.ssant à un serf à longue barbe et en pelisse de mouton le soin des fourneaux, sur lesquels il règne en souverain.

Le 14 fut employé à la réparation d’un baromètre cassé sur la route, entre Saint-Pétersbourg et Moscou. Le soir, nous allâmes voir quelques professeurs de l’Université, dont la plupart étaient absents par suite des vacances. Nous portâmes une lettre de recommandation, que M. Erman s’était fait donner, pour M. Thiele, docteur en médecine. Il n’était pas chez lui; mais sa femme nous reçut et envoya chercher son mari. Cettedame, nécenFrance, avait été institutrice en Rus.sie, parlait le russe et passablement l’allemand, était vive et spirituelle, comme les Françaises le sont presque toutes, mais quelque peu tranchante moralement et physiquement, et non sans prétentions. Une scène assez touchante eut lieu dans cette maison. M. Erman était également chargé d’une lettre d’un docteur Evci’smann, de Berlin, qui avait vécu longtcnqis dans cette partie de la Russie, pour son fds, professeur de l’Université de Kazan et marié à Orenbourg, avec une grande dame fort riche, dont l’aïeul avait été prince tarlare. Son grandpère était le premier de ses ancêtres qui eût reçu le baptême. Cette dame avait vécu pendant un an et demi en .\llemagnc, suivant son mari à toutes

VOYAGE EN SIllElilE.

les eaux renommées, afin de lui faire relronver une santé compromise. Son amie, madame Thiele, lui fit dire qu’elle avait chez elle des étrangers qui apportaient des nouvelles de st)u heau-père et heaufrère, de Berlin. Le messager avait ajouté, peut-ètro après avoir été questionné, que c’étaient trois messieurs, dont l’un portait runiforme d’un pays étranger. Je ne saurais dire comment l’idée lui vint que le monsieur en uniforme était le frère cadet de son mari. Elle courut vers lui. Nous vîmes avec un certain étonnement entrer une belle Asiatique aux yeux bruns, élégamment mise et ayant presque perdu l’haleinc. Elle s’arrête tout d’uu coup, fait un effort pour parler, mais aucun son ne sort de sa poitrine oppressée; puis elle s’enfuit. Madame Tbicle la suit, et nous l’entendons du salon, dont la porte est restée ouverte, sangloter violemment. Qudqiu' teuq)s après, elle revint calme et sereine, et tout nous fut expliqué en français. Plus tard elle nous raconta qu’elle avait été sur le point de se jeter dans les bras de Duc, le beau-frère stq)posé. Ileureuscmcnt M. Erman, qui avait le dos tourné contre la porte, s’était levé, et la vue de ce visage inconnu l’avait fait réfléchir ; et, après avoir bien regardé, elle avait découvert sou erreur. Mais le sang brûlant de l’Asie ne pouvait se calmer qu’après un torrent de larmes.

Le lendemain, nous visitâmes l’université et l’observatoire qui possédait un cercle méridien provisoirement placé entre les colonnes de la salle, (.-t

dont on ne pouvait se servir encore, un instrument universel de Munich, un refractor de six pieds, et quelques autres instruments moins importants, les mêmes à peu près que ceux de notre université à cette époque. L’université était un magnifique bâtiment habité par les étudiants; dans le rcz-de-chaussée demeurait un régisseur-économe qui veillait à leurs besoins. L’ensemble des instruments de physique était fort intéressant, et ce n’était certes pas une collection de parade : on s’en servait beaucoup. Le reclor magnificus de l’université fut notre guide.

Plus tard, nous allâmes voir un marchand de thé de la vieille roche, qui nous offrit d’excellent caviai' et des liqueurs, et mit de plus, à notre disposition, son grand jardin, pour y faire nos observations. De là, nous fûmes conduits à un couvent de nonnes fort riche, où l’image de la sainte Mère de Kazan est gardée. Les religieuses nous permirent, quoique ce fût au milieu de la messe, de monter quelques marches de l’autel, afin de regarder l’image. Quiconque s’en approche est tenu de faire le signe de la croix sur son front et sur sa poitrine. C’est nn tableau de i)lus de deux cents ans et noir de vieillesse, mais tellement orné de perles et de pierreries, (pie sa valeur est portée à deux millions de roubles. L’église est, comme la plupart des temples russes, divisée en deux parties : l’une pour l’été et l’autn^ jiour l’hiver; cette dernière peut être chauffée.

Enfin Thielc nous conduisit à la prison {ostrog). entourée de palissades, où les condamnés qui vont

VOYAGE EN SlBÊniE.

on Sibérie passent la nuit pour continuer le lendemain leur triste pèlerinage. Chaque année voit transporter quatre mille de eos infortunés, dont deux mille sont en général malades et usés en arrivant à Kazan, où ils sont soignés dans un hôpital. Ils font, sur leurs pieds fatigués, environ trente verstes par jour, traînant encore leurs lourdes chaînes. Sur toute la route on a construit, à certaines distances, des ostrogs où cos malheureux sont gardés la nuit. Ils n’arrivent en général au lieu de leur exil qu’après un voyage d’un an et demi, et les deux tiers meurent en chemin. Les condamnés sont des deux sexes. Dans Vmtrog de Kazan, ils étaient enfermés d’après une certaine classification ; dans une chambre, par exemple, se trouvaient six à huit faussaires; dans une autre, des Tartares vagabonds; et ainsi de suite. Les femmes avaient leurs cellules séparées. Une femme laide, mais assez parée, avait été femme de chambre chez nne grande dame et lui avait volé une parure en diamants; une autre femme était très-avancée dans son état de grossesse. Je pense que le pèlerinage devait être rude pour ces malheureuses.

Après avoir dîné chez Thiele , nous allâmes voir la citadelle, fondée par les Tartares. Les murs et un grand palais existent encore; ce sont des ruines historiques du plus haut intérêt, témoignant de l’ancienne puissance de ces peuples. Le soir, en rentrant, une pipe nous fut offerte par M. Eversinann; sa femme, qui ne s’attendait pas à avoir du monde, était dans un charmant négligé à longues

VOYAOE EÏS .SlllÉltlE.

manches blanches, cmiiine les paysannes russes.

Après avoir, le IG, fail nos observations dans le jardin de notre vieux marchand et diné chez Eversmann avec toutes nos connaissances des derniers jours, nous allâmes, dans ra})rès-midi, voir ce qu’on appelle le faubourg tartarc; nous entrâmes dans la mosquée pendant l’office des niahométans. Ce temple était sans aucun ornement. Il n’y avait que la chaire et les tapis de rigueur sur le plancher. Ces tapis étaient tendus parallèlement du nord au sud; les Tarlares, en longues files, étaient assis dessus, les jambes croisées et le visage tourné vers l’est. I.c mollah avait le visage tourné du côté de l’assemblée.

Probablement ce temple n’avait pas été construit exactement dans la direction des coins de l’univei's, car les lapis n’étaient pas tendus parallèlement aux murs d’est et ouest, mais d’après une ligue un peu oblique et par conséquent irrégulière dans le carré. La chaire se trouvait dans l’angle sud-est. Tout musulman qui a une fois visité la Mecque a le droit d(> porter un turban blanc et le bâton blanc du pèlerin. La plupart des hommes présents étaient dans ce costume. Le mollah entonna une espèce de récitatif, qui tenait le milieu entre la déclamation et le chant, avec une accentuation musicale, molle et ondoyante. Je suppose que c’était une légende du Coran. Tous firent preuve d’une piété qui me parut profondément sentie. Enfin le récit cessa, et ils se couvrirent le visage de leurs mains, puis les plus âgés se caressèrent la barbe. Une pause suivit, tellement prolongée, que

7i VOYAGK B:.\ SIBÉIUIJ.

je m’atloiidais à (|iielque chose de nouveau. Mais un vieux inusuliuaii à barbe grise se leva el vint vers nous à la porte d’entrée, du côté de l’ouest, en disant poliment à notre guide : « Vous êtes des étrangers, vous êtes venus pour voir les cérémonies de notre culte; elles sont maintenant terminées, et il n’y en aura plus d’autre dans ce temple avant le coucher du soleil; revenez alors si cela vous plaît. » C’était une manière honnête de nous renvoyer, car le soleil était déjà couché; nous nous en allâmes tout doucement, sans songer à revenir. Dans le vestibule se trouvait un vieux mausolée mahonjétan ; un Tartare, tantôt à genoux, tantôt le front courbé vers la terre, y faisait sa dévotion. Nous étions tous singulièremeni émus de ce culte simple et vrai. Erman s’écria qu’il voulait se faire musulman le lendemain. Le vendredi, qui est leur jour de fête, le mollah parle de la chaire. Les Tartares sont une race, assez belle, de taille moyenne, le visage arrondi, les yeux vifs et le corps potelé. Leur costume se compose d’un cafetan avec ceinture; ils ont tes cheveux rasés et le sommet de la tète couvert d’une calotte de couleur. Au-dessus de celle-ci, tout mahométan qui n’a pas visité la .Mecque porte un chapeau grossier, pointu, ressemblant assez exactement au cbapeau blanc du Pierrot de la pantomime.

Le soir nous primes du thé chez M. Eversmann. Sa femme gagna les suffrages unanimes de tous les voyageurs sibériens; nous étions d’accord pour exprimer en norvégien et en allemand notre admiration de

VOYAGK El\ SIliKItlK. 75

son laissor aller tai tare et do sa parole chaleureuse.

Le diuiaiiche 17, nous reçûmes une invilalion à diner chez le vice-gouverneur Filippow; et, comine c(' haut fonctionnaire ne savait (pie le russe, j’cHais pirparé à des embarras bien pénibles; ma surprise fut donc fort agivable ipiand M. Thiele, a[irès (pie le gouverneur m’eut présenté à sa femme, me dit : « Voici (|uatre dames «[ni parlent frau(;ais et allemand. » Je fus mis en rapport avec une fort jolie femme, et nous entraînes aussiti'd en conversation. Le service était magnifique, et le gouverneur se tira d’affaire de la manière la plus adroite, en (auisaiit avec un Russe, son voisin. J’étais assis à ciMé d’une dame entre deux âges, au visage bien coupé, avi‘c de beaux yeux. Ajirès le dîner nous finies une promenade sur la forteresse. Due dessina la tour tartare. Erniaii et moi rentrâmes, mais Due avait (lis|)aru, et il ne rentra que fort tard. Il avait trouvé l’occasion deseglisser dansI’alniosphèreatlrayantcdemadameEvorsmanii : on l’avait vu de la rue, dit-il, et ou l’avait a[i|)elé. Le rapport (pi’il nous exposa de sa soirée me fil penser à mes petits enfants, ([uaïul ils me revenaient le soir d’une famille où on s’était royalement amusé, un cornet de bonbons et dos joujoux à la main, et ayant tant de choses à raconter (ju’ils ne savaient plus par où commencer. L’ami Due avait aussi son cornet rempli de fruits conüts que madame Eversmann avait reçus de sa mère [lar une caravane venins d’Orenbourg. lime pria d’ouvrir la bouche; d’abord il y lit entrer un abricot séché «pii s'appelle Uruk, [mis

7(i VOYAGli EN SIRÉRIE.

imaiili'o fniil du sud, Ali-lmhknrali, enfin du klxrhmhcli, fruit qui ressemble au raisin sec, mais sans pépins, et des pistaches. 11 était comme, les enfants; il ne tarissait ]>as sur les évéïiemcnls delà soirée.

Le lundi, IS, était pris par un diner chez un de nos nouveaux amis, le recteur Lobatschewsky, qui ;ivait fait tout ce que pouvait inventer un garçon pour nous le rendre agréable; Le vin était excellent, et on nous servit |)lusieui‘s délicatesses russes. Le soir, une partie de plaisir avait été organisée pour nous, parles dames, Thiele et Evcrsmaïui; mais, à notre grand regret, (die fut transformée en une excursion à une maison de paysans, située à quelque distance de la ville, et où un professeur, Fuchs, passait l’été avec sa famille. Nous fûmes reçus dans deux ctiand )res de la dimension la plus exiguë, et déjà toutes remplies. Je fus présenté à madame Fuchs, femme très-grande, à qui je donnai bien ses cin- ([uante ans, née en Russie, mais parlant français, et ayant des prétentions de poète : une madame de Staël russe. N’ayant aucune disposition pour la poésie et mallu'ureuscment non ])lus pour cette bidle langue française, je me retirai aussitôt que possible dans l’autre chambre. Plus tard on m’accapara de nouveau. Madame Fuchs voulait savoir ([uelque chose sur notre université de Norvège et sur ma position personnelle; je lui fis, tant bien que mal, le récit de ma fuite du Danemark, en 1814, dans un bateau ouvert, avec ma jeune femme; je lui dis comment nous avions été faits prisonniers

VOYAGE EN SIRÉllIE.

par un vaisseau de guene anglais, el M. Fuclis nous servit d’interprète quand je me vis forcé de m’arrêter, faute d’un damné mot qui m’échappait; mais, les difficultés se renouvelant un peu trop souveni, cette dame perdit patience, et s’en alla aussi mécontente (pie moi, je suppose, de notre conversation.

Le lendemain, Eversmann nous enleva pour dîner. Nous fîmes maigre, av(>c cimj plats, sans amnine espèce de viande : des fruits secs, dos pommes de terre, etc. Après nous être retirés quelques heures, nous revînmes pour le thé, et la soirée qui suivit fut si complètement lionne, que nous nous séparâmes enchantés de ces charmants époux, dont l’existence nous était inconnue quatre jours auparavant, et qui maintenant étaient pour nous comme un frère et une sœur. Nous étions enfin dans la rue. Tout d’un coup notre amie ouvre sa fenêtre et nous jette un papier rempli de fruits de son pays, que j’attrappai dans mon chapeau. Je lui dis que la jilus grande don-* leur du voyageur était l’obligation de quitter les gens aimables qu’il rencontrait sur son chemin, précis('“ment au moment où ils lui sont devenus chers. Elle me répondit tristement qu’il ne fallait pas ainsi se quitter sur cette terre, que c’était une méchante pensée. J’en convins, et ajoutai que, ne pouvant posséder tout, il fallait savoir se rcqonir de la seule idée de ce qui existe sur cette terre de bon et de beau et résister aux entraînements de son cœur. Le lendemain matin, madame Eversmann nous envoya encore deux melons, aussi gros que dos bombes. Nous lui écrivîmes

7S VUVACK i;.\ .SIliKIUK.

tous (iiK'lques mots sui* un i):t|>i(‘r, que nous sigiiAuies de nos li cusnonis. Ce fut notre adieu de Kazau.

f’versmanu est fort instruit dans sa s|)êcialité, riiistoire ualurelle, et possède une grande eolleelion d’insectes. Ayant dans ma jeunesse étudié rentomologie, je fus tout lier de pouvoir lui dire le nom d’un Elaler castaneus que j’avais dans ma collection, et qu’il n’avait pas encore classé d’après le système de Linné. 11 avait j)arcourii les steppes les plus impraticaliles de la Russie dans l’intérêt de la science, et, si on avait entrepris de conqder tous les vei’stes (pi’il avait traversés pendant ses différents voyages, on aurait eu un espace; plus long que la circonférence du globe. Il me lit présent d’un rapport im|u-imé sur les résultats de ses excursions. M. Eversmann (!st un homme de. haute taille, aux yeux doux et mélancoliejues. Nous fûmes tous d’accord pour déclarer que ces époux, cpii avaient pour enfants deux petits anges, étaient encore ce (pie nous avions trouvé de plus intéressant dans notri' voyage.

C’était là un avant-goût de. l’hospitalité sibérienne, ((uoique nous fussions encore assez éloigm^s de la chaiiie de l’Oural, (pii sépare l’Europe et l’Asie. « On vous recevra à bras ouverts, avait dit ïhiele, et on sera heureux de vous garder le plus longtemps possible. Et n’allez pas penser que c’est vous qui serez l(*s obligés : ce seront vos bûtes oux-im'mies qui vous auront de la reconnaissaïua; jiour les bons moments (|u’on vous devra. » Afin de faciliter encore notre

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VOYA(;i- E.\ SlIlÉItlE. 7U

voyago, lo tliroctcur géiu-ial des |)ostos, le prince Davidoff, nous donna un poslillon, vieux soldat on uniforme vert, avec sabre et giberne, et nn pistolet attaché à son côté avec un cordon de cuir. Il devait nous accompagner jusqu’à Tobolsk, nousservir de domestique à chaque station où nous ferions une balte un peu longue, nous faire avoir îles chevaux en un clin-d’œil, pousser les jüiimlitscliiks (paysans cochers) s’ils n’allaient pas assez vite, ce qui se voit rarement dans l’empire russe : bref, nous servir de toute manière. Arrivé à Tobolsk, il devait reprendre la voilure de poste, qui le ramènerait à Kazan sans rions coûter un sou, après avoir fait mille cinq cents verstes, uniquement pour nous être agréable.

Thiele nous dit : « Si vous donni'z à cet ancien un pourboire de vingt roubles pour cette petite excursion, il sera enchanté; s’il ne reçoit rien, il doit se montrer de même satisfait.» Le prince nous dit: « Es wird llinen (jar nkhls koslcn (cela ne vous coûtera absolument rien). » Un pareil postillon fait encure plus d’effet en voyage que les lettres ouvertes, lUarit une preuve en chair et en os de la protection du directeur général des postes.

Les environs de Kazan sont très-fertiles, ce que l’on doit aux inondations du Volga, qui, chaque année, avec la même régularité que le Nil en Kgypte, déborde et transforme, pendant cinq à six semaines, tons les districts, dans une étendue de deux lieues géographiques, en une mer unique à perte de vue. Ces débordements du Volga, ainsi que des autres

VüYACF. EA' SlIîÉUIE.

grandos riviôios do Vialka, Kania, Kinol ot Irgis, laissent souvent la terre couverte d’uu limon trèsépais qui contribue puissamment au développement des plantes. Pendant rinoudation, des navires à deux mâts, de six à dix petits canons, transportent souvent plus de cent voyageurs à travers plaines et vallées, jusqu’aux villes voisines situées sur les hauteurs. Dans les endroits plus bas, il reste, quand la rivière rentre dans son lit, des marais d’eau stagnante qui produisent, à l’époque des clialcurs, aux mois de juillet et août, une lièvre intermittente de trois en trois jours, qui se distingue de notre fièvre du Nord eu ce que le patient ne ressent aucun froid, mais une douleur vive sur l’épine du dos, suivie d’un feu excessif dans les autres parties du corps, avec pulsations irrégulières, b’bommedn peuple, superstitieux, croit que cette maladie lui vient d’un être féminin ou esprit malfaisant, qu’il appelle Lic/iorflt/iff.

Ktant occu[)és de nos observations dans les rues de la petite ville de Malmicb, nous fûmes abordés par un homme en uniforme, qui nous annonça fort poliment qu’il nous attendait depuis un mois, notre voyage ayant été annoncé par les journaux : il occupait une place dans l’administration des forêts. Le maître de l)ostc auquel nous avions demandé du café nous en fit servir, mais il fut impossible de lui en faire accepter le prix; il me montra ensuite sa collection, composée de minéraux sibériens, d’un porcépic, etc., et je fus forcé de reconnaître en lui un amateur zélé et passablement instruit des sciences

naturelles. L’autre monsieur nous pressa avec tant d’instance d’accepter chez lui un verre de vin, que nous ne pûmes le refuser. Nous objectâmes pourtant que nous n’étions pas en état d’étre présentés à sa femme avec nos costumes de voyage. Mais cette dame venait d’avoir une première couche très-laborieuse; l’enfant était mort presque en naissant, et le père nous exprima les regrets de la malade. Je lui dis que j’avais éprouvé une semblable perte, mais que j’étais consolé, le ciel m’ayant accordé six enfants vivants. Deux plats excellents, avec deux espèces de vin, dont l’un (Lunel} était excellent, nous donnèrent de l’appétit. Notre amphitryon nous supplia de descendre chez lui à notre retour. Le maître de poste, qui était son convive, appuya sa prière : nouvel exemple de cette bonne hospitalité sibérienne.

Le 22 août nous sortîmes du district des Tartares, et fûmes de nouveau au milieu des Russes. Bientôt cependant nous nous approchâmes d’une jieuplade appelée Wotiakes, d’origine finlandaise comme les Tschesmisscs et les Tschuicassches, race tranquille et modeste, cultivateurs laborieux, s’occupant aussi de chasse, de l’éducation des abeilles et de la confection de toutes sortes d’objets en bois. Leurs femmes filent et tissent. Ils se tiennent à l’écart des Russes et ne parlent pas leur langue. La plus forte partie de cette population a adopté le christianisme; l’autre est restée païenne, quoique fort zélée en matière religieuse. Son dieu suprême est appelé Inmar ou llmar, et le soleil est censé son séjour habituel. Parmi les esprits

ni(*chants, le SchaeUni, qui habile l’eau, occupe le premier rang. L’homme achète son épouse de ses parents. Les païens ont le droit d’avoir plusieurs femmes. La veille nous avions rencontré, vers le soir, toute une caravane, hommes, femmes et enfants, campée près de la roule; chaque famille avait sa voiture et son feu. Des enfants rampaient à quati’o pattes autour de l’àtre, et des hommes nus ou deminus étaient couchés tout autour et se roulaient pour se chauffer comme s’ils étaient à la broche.

Pendant la nuit la caravane nous devança; mais, dans la matinée du 23, nous rattrapâmes sa longue, file de voilures. Presque à chacune d’elles nous vîmes trois à quatre têtes d’enfants sortir d’un tas de fournitures de. lit; ici on apercevait une mère les jambes pendantes en dehors du char, un enfant sur le sein; là une autre dormait, ses enfants fourmillant auprès d’elle, tandis que le mari menait les chevaux, assis sur le siège. L’extrémité d’un des bancs de la voiture portait invariablement une perche, surmontée d’un petit toit, dont la destination resta longtemps pour moi une énigme. Enfin je découvris que cette espèce de cellule contenait des images de saints en ferblanc. Sur les derrières du char étaient attachés deux arcs-boutants, recouverts de nattes qui servaient de protection contre la pluie ou le vent, au moins pour la partie supérieure du corps des dormeui-s. C’étaient cent familles de paysans du gouvernement deTula, que le riche Démidoff avait achetées, afin de coloniser sa propriété de Nischni-Tagilsk, située sur le

VOYAGE EN SIBÉIUE.

«•ôtô oriental de la ehairie de l’Oural, au nord d’Kkafherinenbourg. Je retrouvai là la petite Tartare que j’avais vue avec son enfant sur le bord du Volga. Elle était assise sur un cbar, les jambes pendantes. Les uniques objets que ces pauvres gens dépaysés peuvent emmener avec, eux sont : leurs chevaux, leurs instruments de travail et quelques fournitures de lit, le nid dans lequel ils couebent leui's enfants, et le petit sanctuaire que chaque père de famille fabrique de sa propre main et décore d’une image de saint en fer-blanc, qui coûte à peine vingt kopeks.

Pendant la route, cette caisse et la perche avec laqueUe elle est fixée au banc servent de balustrade aux enfants, qui, à tout moment, regardent par-dessus le cbar. C’était un spectacle touchant que cette expropriation de chair humaine. Je dis à une vieille, qui me parut bien triste, qu’on m’avait fait l’éloge du seigneur qui les avait vendus, et qu’on m’avait dit qu’il traitait ses serfs comme ses enfants. « Dieu vous garde de pères pareils! s’écria-t-elle. Nous avons soixante ans, moi et mon mari ; (di bien, nous avons dû vendre, pour une misère, notre cabane, deux moutons et notre vache, nourrie de ma main, dej)uis 1e moment qu’elle vit le jour; vieux et usés, nouscpiitlons maintenant le beau pays qui nous était cher pour nous rendre à une terre froide et stérile ‘. Hélas ! c’est bien dur, cela ! » Plusieui-s avaient l’air désolé; d’autres me parurent résignés.

' Tula est situe U peu près au ciiiquantc-'juatrième degré de latitude; Tagilsk, au ciiiquante-huilièine.

Si VOYAGE EN SIBÉRIE.

Après avoir fait, le 25, nos observations devant notre porte, dans la rue d’une petite ville, Dubrova^ Erman avait posé sur les dalles du trottoir un petit étui brodé de perles de verre, contenant un cylindre d’acier aimanté, servant à déterminer la force magnétique de la terre, et il l’y oublia. En rentrant, il s’en aperçut et jeta l’alarme. Deux des paysans ou cochers crurent qu’une pauvresse en pelisse de mouton l’avait trouvé. Ils montèrent à cheval et atteignirent notre commère, qui était sur le point d’ouvrir l’étui. Elle fut ramenée vers nous; elle se traîna sur ses mains le long de la rue, afin d’embrasser les pieds de Due et de demander grâce. Erman avait appelé l’huissier pour faire donner le plel ' à la malheureuse, qui était dans un état de grossesse assez avancé. Due protesta contre cette punition, qui se donne sur le dos nu du patient, en demandant si, à Berlin, on avait l’habitude de torturer un, e femme enceinte pour un si léger crime. Une scène assez violente s’ensuivit entre les doux jeunes hommes; mais, enfin, la pauvre créature fut épargnée.

Eu quittant cette petite ville, où nous avions dîné, nous rencontrâmes un cortège d’exilés. Quelques femmes et les malades allaient sur des chai-s; les autres, à pied, accompagnés par de l’infanterie, des cosaques et des liascltkin â cheval, qui se tenaient en avant, au milieu et derrière le cortège. Toute cette

• Plet c.'îl un b:Hon auquel .sont atlacliées trois cordes carrées de cuir épaisses et dnrc.s, l'une à rextréiiiité de l'autre, et dont les coups décliircul le corps.

diaînc rampait comme le fait toujours l’esclave. Los traits des exilés exprimaient une douleur profonde ou le désespoir; d’autres semblaient braver la destinée, et quelques visages étaient terribles à voir.

Nous arrivâmes à Pcrm le 25 au soir. Les chemins de Kazan à Pcrm avaient été excellents ; nous avions passé presque toujours à travers des bois de pins mêlés d’arbres au feuillage tendre. Dès que l’on est placé dans la voiture, le jümslschik fait prendre le galop à ses bêtes, et ce train continue jusqu’à la station suivante, c’est-à-dire sur un espace de vingt-cinq à trente vei’stes; en général, toutes les fois que le pays est plat et que les chemins sont bons, il pousse son attelage en avant à l’aide du fouet et de cris aigus. Quiconque voit ce spectacle pour la première fois croit nécessairement que les bêtes ontprjs le mors aux dents. On ne .s’habitue pas vite à une course aussi rapide. La route était cependant si large et si unie, qu’elle n’offrait aucun danger. De Saint-Pétersbourg à Ekatherinenbourg, il n’existe d’autres pierres que celles apportées, à des prix fous, d’une distance de jdusieurs centaines de verstes pour servir de matériel de construction, de sorte que la voiture ne peut réellement verser. La fantaisie de s’emporter ne prend jamais à un cheval russe, qui est forcé tous les jours de courir ventre à terre, le fouet sur le dos. Nous avons souvent fait dix verstes par heure. Quoique nous nous arrêtassions plusieurs fois en chemin, tantôt pour faire une observation entre la station du matin et

VOVAUE EX SIBÉIUE.

celle du soir, tantôt pour nous restaurer et changer de linge, nous fîmes tout de même, depuis sept heures du matin jusqu’à cinq heures du soir, cent à cent seize vei-stes. Par suite de ces traites forcées, les chevaux étaient devenus si animés, qu’une demi-douzaine de paysans suffisait à peine pour les retenir pendant qu’on les attelait. Quand le cocher voit que les voyageurs sont prêts, il crie : « Savscinn (tout en ordre); les paysans qui tiennent les chevaux lâchent les rênes en courant de côté, et immédiatement ils se lancent follement, comme des hêtes fauves. Le paysan cocher est, de même que l’homme du peuple russe en général, très-bon enfant, et si par hasard on est mécontent de Ini, on n’a pas hesoiii de se gêner pour lui appliquer un coup de fouet ou une claque de la main, en y ajoutant le petit mot caressant : uSuIiliin Sin » (fils de cochon). Il n’existe réellement en Russie que deux classes : la nohlrs^c, dans laquelle est compris tout fonctionnaire figurant dans la hiérarchie, et les mitscliilis, ou paysans, bourgeois, artisans, commerçants, portant le cafetan et la barbe longue. Tout muschik est parfaitement résigné, quant aux coups et aux bourrades. Le règlement des rangs admet (piatorzi; classes, dont les dernières, depuis la huitième, sont, comme s’exprimait Erman, « prii-gclhar\ » On tiaverse, par conséquent, le pays trèsfiicilement, et, quand on a des lettres de ministre à montrer, j’ose prétendre (pi’il n’existe au-

* Caiiiiblcd'cticbiitlii.

VOVAGE EN SIBÉRIE.

cune contrée où l’on voyage aussi vite et où l’on soit aussi peu molesté par son prochain qu’en Russie.

Perm a quelque l’essemblance avec Trondhjem', en raison de ses larges rues et de s’es maisons basses. La ville n’est pas plus pavée que Kazan, mais elle est plus sèche, sa situation étant plus élevée; il y a des trottoirs de planches qui remédient un peu à cette imperfection. La Kama, belle et large rivière, dans laquelle nous prîmes le soir un bain, par le plus magnifique clair de lune, arrose la ville. Mes deux jeunes compagnons, en sortant de l’eau froide, allèrent directement avec Gustave dans un bain russe, dont les vapeiu’s avaient une température de quarante-cinq degrés Réaumur et en revinrent à demi cuits. Je les avais accompagnés, •nais je ne fis qu’eritr’ouvrir la porte et la fermai aussitôt sur moi, de peur d’être suffoqué; ils voulaient aussi séduire Nielsen, mais il refusa d’entendre parler de pareilles habitudes hérétiques.

Ce fut une grande satisfaction pour nous de voir, par nos observations journalières, que l’intensité magnétique augmentait de jour en jour, à mesure que nous nous rapprochions du pôle magnétique que je m’attendais bien à trouver en Sibérie. Elle était à Perm à peu près cinquante pour cent plus forte que sous l’équateur. Au méridien du cap Nord elle n’alleignait ce degré de force que dans le voisinage du Spitsberg. En voyant nos fougueu.v chevaux nous

* Qu'on appelle en France Dronllifiiii. D. L R.

VOYAGE EN SIBÉIUE.

«^nlraîiier comme l’éclair, je me disais parfois : M Voilà ces dix à douze bétes qui courent toutes haletantes après le pôle magnétique sans s’en douter. » Je vis une fois le sang jaillir de la narine d’un cheval, ce qui n’est pas rare, à ce qu’il paraît, quand le froid est extrême. Je lis observer au jamtschik qu’il fallait ménager l’animal, mais il s’en moqua. En parlant plus tard de cette cruauté avec un fonctionnaire allemand, il me dit : «S’il existe après notre mort une métempsycose, il serait vraiment dur d’être transformé en cheval de paysan russe. »

Le 28, nous quittâmes Perm dans l’après-midi, et arrivâmes vers le soir à une des stations construites par l’Etat, où nous trouvâmes un gîte très-confortable et une bonne cuisine, qui nous fut doublement chère, notre hôtesse de Perm ayant oublié de nous fournir nos maigres provisions ordinaires. On nous assura que nous serions partout fort bien couchés, véritable bienfait pour le voyageur, tout le long de la route jusqu’à Irkutsk. Le lendemain, nous traversâmes le premier paysage de montagnes que nous eussions rencontré en lUissie, signe que nous approchions de la chaîne de l’Oural. La population était remarquablement plus belle que dans les autres j)arties de l’Empire. La jolie petite ville de Kungur a (|uatre ou cinq églises. Le chemin, le plus souvent, passe au milieu de bois de pins, de sapins et de bouleaux. Le 50, nous atteignîmes un convoi de femmes envoyées en Sibérie, non à cause de leur vertu, je suppose, escortées par des Cosaques et des soldats. La

VOYAGE EN SIRÊllIE. 8'J

matinée du ôi , nous montâmes eu voiture pour la dernière fois en Europe. Après avoir fait dix vei“stes, nous nous trouvâmes sur un plateau qui forme la limite de l’Asie. Nous avions résolu depuis longtemps de fêter cet événement, et nous avions apporté dans ce but quelques bouteilles de champagne d’ Astrakan. Nous nous campâmes sur le gazon d’une petite colline, et fimes bombance. Nos deux domestiques et les quatre jümste/uVi’s furent régalés de jambon, de pain et d’un verre de liqueur. Nous fimes largement bonneur à notre champagne russe, et, exaltés encore par le plus magnifique temps, je proposai d’enterrer sur-le-champ une bouteille avec la lettre de rigueur. Erman écrivit une é{)ilre en latin, témoignant que tous les membres de l’expédition, supérieurs et inférieurs, en passant la frontière d’Asie pour aller examiner l’état magnétique de son sol, avaient vidé cette bouteille en guise d’adieux à l’Eu- ' rope, et l’avaient enterrée en souvenir de ce grand jour. La lettre fut signée de tous, y compris Gustave et Nielsen, qui s’en tint à une simple croix', ses talents en calligraphie n’étant pas fort développés. La lettre fut mise dans la bouteille, qui, après avoir été bouchée, fut enterrée la tète en bas, près du dixième poteau de Kirgisebansk, à l’aide de deux sabres ap-

' Terzky: Eiii Kmilz slclit liior. — Tiefe/ihach : l)js Kicutz hin ii'li. Isolani : Er kaiin iiiL-lit sclircil)on, iloili sein Kreutz ist gut uml wii-d itiii liniiorierl von Jud nnd Christ.

Tersky : Il y a ici une croix. — Tiefenbach : Celle croix, c'est moi. holani : Il ne sait pas écrire, sa croix est bonne poui tant et lui est honore par Juifs et Chrétiens. (Les Piccolomini de Schiller.)

VOYAGE Ei\ SIBÉniE.

j)arleiiant à Duo et au postillon. Une |)yianii(lo do pierres fut bâtie au-dessus; puis il y ont un salut do doux fois trois coups que notre ancien, entraîné pai' l’euthousiasme général, fit partir de son pistolcl rouillé. Le soir du Tri août, nous arrivâmes, par cette forêt, à la ville niontagneuso d’Kkathoriiienbourg; c’était un diinancbe.

Nous employâmes les deux premiers jours à nos observations magnétiques et astronomiepics. Je re- •ous la visite du professeur Kupffer, de Kazan, revenant d’un voyage à la cbaine méridionale de l’Oural. 11 était marié à une Parisienne, et avait l’intention de traverser pins tard la Sibérie dans l’intérêt de la science, voyage pendant lequel sa femme voulut bien consentir à l’accompagner. Je me présentai chez le docteur Wulff, où je trouvai une fort agréable com|)agnie. Un jeune noble russe, Salomiosky, attira toute ma sympathie. C’était un homme fort distingué, de manières presque imposantes, avec une ligure jdeine d’âme et des yeux bleus doux et beaux. 11 était tout cœur, et je fus ému de voir iin jeune homme de vingt-sept ans entrer avec moi, sur les problèmes les plus giaves de la vie, dans une conformité de sentiments singu- . licrc. Il avait pour les femmes un enthousiasme passionné et chevaleresque, beaucoup d’esprit, mais surtout une imagination ardente plus tournée vers la poésie que vers la science. Il était pâle comme un homme sortant de quelque lutte intérieure, ce qui donnait à son regard quelque chose de profond et de

VOVACE EN SIliKRIE. !tl

toiidiaiil. Quand il paraissait dans un salon, on Icrcmarquait aussitôt, et, s’il dansait, on le suivait des yeux. Il était physionomiste et regardait tout visage nouveau en observateur et avec un vif intérêt. Il j»arlait aisément le fraiiçais, mais, afin de me remlri'^ la conversation [dns facile, il eut la bonté de causeï' avec moi en allemand, ce qui lui coûtait quelque peine. Je rendrai ici ses confessions comme elles m(* furent livrées. Il était fils naturel d’un comte Tatstschew, alors ministre russe à Tienne, un des (‘sprits les plus remarquables de la llussie; sa mère ap|)artenait à la haute noblesse et vivait à Saint-Pétersbourg. Dès l’âge de six ans et demi, il fut jeté dans le monde. Malbeureux petit ètrcï n’ajipartenani à personne, il vécut |»auvrc et oublié dans une petite ville de Sibérie, dépendant de gens (|u’il ne pouvait aimer. 11 s’enfuit et arriva à un endroit où on lui fit couper du bois. Enfin il fut ))lacé à l’école militaire, et, ses cours terminés, il fut nommé officier. Peu de temj)s après, il devint amoureux d’une cousine, qui traita sa [)assiou d’enfantillage. La douleur lui apprit à réllécbir sur lui-nième. « J’étais bien le garnement le plus méchant et le plus mal élevé du monde, » dit-il. En contemplant les traits de cette^ personne chérie, il devint physionomiste; il tâcha de la dessiner, quoique n’ayaut pas a|)pris le dessin, et, après bien des essais, il fit, de mémoire, un polirait, qu’il me montra, avec quatre autres, et qu’il prétendait être très-ressemblant. « Ah! s’écria-t-il une fois en me parlant de la bouche et de son expres-

■sion, les lèvres (lui m’apprirent pour la première fois tout ee (ju'elles peuvent exprimer étaient-elles touchantes ! » Après avoir été ainsi repoussé, il s’enferma dans sa chambre, et n’en sortit qu’au bout de trois semaines. Pendant ce temps, il interrogea son cœur, et il tâcha d’exi)rimer ses sentiments dans des lettres adressées à des personnes imaginaires. Plus tard, il quitta la carrière militaire et entreprit raduiinislration d’une terre ; « Et je fus le maître le plus dur, » ajouta-t-il. Il eut l’étrange idée de se l’cgardcr dans un miroir chaque fois que de mauvaises j)assions s’emparaient de lui, et il fut effrayé de l’expression hideuse de ses traits. Il compara cette image convulsive à celle qui venait de s’entreteuir avec sou Dieu, et il prit la ferme résolution de vaincre tout ee (pi’il y avait en lui de mal, convaincu que .son visage garderait alors toujours le calme qu’il avait eu sortant de la prière. De physionomiste qu’il était, il fut porté vers les doctrines de Gall sur les organes. Enfin il essaya d’exprimer les pensées qui vivaient en lui, et envoya ses es.sais littéraires à un vieil écrivain de Moscou. Celui-ci déclara que c’était mauvais, que l’auteur ne possédait pas encore le langage et l’expérience.

Il reprit son œuvre et la corrigea pendant une année. Nouvel examen, même réponse un peu adoucie. Enfin il recommença pour la troisième fois, en traduisant son poème en vers. Le critique fut content, mais le, jeune poète ne l’était pas. Quand je le rencontrai, il avait retouché .ses écrits pour la quatriiîme fois, et

VOYAGE EiV SlHÉniE.

les avait adressés à Saint-Pétersbourg, probablcinenl pour être imprimés. Son poëmc était la contre-partie du Faust de Goethe. Celui-ci possède toutes les sciences, le cœur seul et l’amour lui sont inconnus. 11 vent en pénétrer les mystères, mais il tombe entre les mains de Méphistopbélès et il est perdu. Le poème de Salomiosky représente, au contraire, un homme qui, par l’amour, est conduit vers la science et vci*s l’art. Je n’ai pas hésité à rapporter cette confession, parce qu’elle présente un certain intérêt psychologique. Le jeune homme vivait à f^katherinenbourg en grand seigneur et possédait une propriété et des mines. Il avait un procès très- compliqué pour une grande fortune que sa mère voulait lui faire avoir, mais qui lui était disputée par les autres enfants nés pendant le mariage.

Le 5 septembre nous fûmes invités à dîner chez le préfet de police et de ville Nitshajeff. Cet bommeavait autrefois servi comme lieutenant à llelsingfors et dans la forteresse de Sveaborg, où il avait fait la connaissance de sa femme, née à Slockbolni. Dans ces séjours, il avait appris une douzaine de mots suédois, mais il les prononçait d’une si étrange manière, que la conversation avec lui était très-difficile. Sa femme ne voulait pas consentir à parler suédois, soit qu’elle eût oublié sa langue maternelle, soit qu’elle craignit de trahir, dans une conversation naturellement animée, les secrets de sa vie antérieure plus qu’elle ne le désirait. Elle n’avait pas reçu une éducation soignée, c’était clair; elle ne savait pas même le nom

1U VOYAGE EN SlltÉRIE.

<lu célèbre comique lljorlsberg, répété p;ir tout enfant de Stockliolrn, et encore moins celui d’autres notabilités, connue llerzelins, etc. Sa réputation n’élail pas sans tache dans le pays qui l’avait adoptée, et les histoires (|ui se racontaient de bouche en bou- < he sur son passé étaient fort coinproniettantes. Son mari nous mena à un bal public, où nous trouvâmes toutes nosconnaissances.Onparaissaits’amuserbean- »‘oup. Ouelques enfants dansèrent une contredanse sous la direction de leur maitre. On dansa aussi hr belle mazourka, <pii ressemble assez au PolskdantU (danse polonaise) de nos paysans, à peu près comme un homme bien élevé ressemble à un rustre.

Le ^ septembre nous quittâmes Ékatherinenbourg, jiccoinpagnés de Salomiosky, de Kupffer et du botaniste Claus, afin de nous rendre aux fabriques, usines, lavoire d’ai^ent, d'or et de })latinc, et à tous les xitvdili (lieux d’industrie) qui se trouvent sur le côté oriental de la chaîne de l’Oural. C’est une immense forêt habitée parles administrateurs elles ouvriei’s ({ossavodi, qui sont ou la proju’iété de l’Étal ou celle <le particuliers. Les ouvriei-s des premières sont des serfs, les autres en j)arlie des exilés qui travaillent enchaînés. Par cette raison, on ne trouve sur ce grand espace rien à acheter, et on ne saurait y voyager ou y vivre autrement (ju’en qualité d’hotc.

Les adininistrateairs ou inspecteurs des savodi particuliers, serfs à longue barbe, vêtus comme des paysans russes, un peu plus soignés pourtant, reçoivent une grosse so nme annuelle pour frais de repré-

VOYAGE E.N SIGÊniE

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sentation. Tout voyageur descend sans façon dans le snrod, se fait annoncer à rinspectenr, qui l’accueille fort poliment. Ou indique le rang que l’on occupe, et on est inscrit dans le protocole; le service est proportionné à vos dignités. Avant l’expiration de deux minutes, trois à quatre domestiques se mettent en mouvement, aj)portant du thé ou des liqueurs, du vin de Madère, du caviar, de la langue de bœuf, une espèce de rc/i7mry sibérien, avec du pain blanc, et l’on peut satisfaire sa première faim. Deux heures après vient un diner excellent, avec quatre ou cinq vins de première (pialité, jiuis le café. On s’arrange comme chez soi, on demande ce que l’on désire, et l’on est immédiatement servi. Vous restez plusieurs jours si cela vous convient, et vous demandez des chevaux et des voitures, quand c’est votre bon plaisir de continuer votre route. Dans les mvodi impériaux, on s’adresse au directeur des mines (Natschalnik), qui fournit le logement, veille aux besoins de chaque jour, donne deux Cosaques pour servir de domestiques, des chevaux et des voitures pour faire des excursions et des parties de plaisirs, invite les étrangers à diner tous les jours, les accompagne aux mines, organise des bals, etc.

Nous passâmes la première nuit à Neviansk, usine de fer appartemant au riche Jakovvleff, de Saint-Pétersbourg. Le corps de logis ressenïblait à une vieille maison de campagne seigneuriale. Il datait du temps de Pierre le Grand. On gardait un vieux carrosse donné à l’ancien propriétaire Démi-

VOYAGE EN SIBÉIUE.

(loff par Gagarin, gcnlilhoniiiie exécuté, sous le règne de Pierre le Grand, pour plusieurs crimes. Ce carrosse, dont les vitres étaient en pierre spéculaire, était un objet très-curieux, représentant l’enfance de la fabrication des voitures. Due dessina cette curiosité. Les rayons de la roue étaient cachés par un feuillage eu fer-blanc fortement doré, de sorte que chaque roue ressemblait à une rosette de fleurs. La caisse ne reposait pas, comme les voitures de nos jours, sur des ressorts, mais immédiatement sur les axes réunis d’une poutre grossière qui traversait le carrosse à la même hauteur que des sièges ordinaires, de sorte que la caisse était divisée en deux compartiments. Cette barrière était, comme tout l’intérieur du carrosse, recouverte en drap rouge; quatre personnes pouvaient y être assises, deux sur le siège de derrière et deux sur celui de devant, une de chaque côté de la poutre, sur laquelle on pouvait aussi se placer à califourchon. Le diner du lendemain fut excellentissime. Salomiosky avait eu l’attention, suivant les habitudes russes, d’inviter l’inspecteur (notre hôte) à partager notre repas, ce qu’il fit en se plaçant tout au bout de la table; on lui expliquait en russe ce qui pouvait l’intéresser; aussi montra-t-il sa gratitude, au moment de notre départ, en venant vers nous avec une bouteille sous chaque bras. Ce fut du Tokai qu’on nous servit, et nous bûmes à la santé du propriétaire absent. Jakowleff met chaque année, dit-on, cinq mille roubles ‘ pour la réception des

* Le rouble, en assignats, valait à cette époque à peu près un franc.

voyageurs à la disposition de son inspecteur, qui, toutefois, est tenu d’en rendre compte.

L’après-midi nous continuâmes notre coürse vers le nord. Notre caravane se composait de quatre voitures : la mienne, ainsi que celle de M. Erman, appartenaient au savod, attelées chacune de cinq chevaux : trois devant la voiture et les deux autres en tête avec un coureur. Salomiosky et Kupffer allaient dans leurs propres calèches à quatre chevaux. Le soir, nous arrivâmes à Nischni-Tagilsk, savod de Demidofî. J’avais, pour l’inspecteur, une lettre d’une jeune Russe appartenant à cette usine, revenant d’un voyage à l’étranger et rencontrée par moi chez le ministre de Russie à Stockholm. Mon intention était de porter la lettre moi-même, quoiqu’il fût tard; mes jeunes compagnons prétendirent cependant qu’on pouvait tout aussi bien l’envoyer, et, quoique je sentisse fort bien que ce serait là une impolitesse, selon nos usages européens, je laissai faire. Le lendemain matin, ce fonctionnaire, qui avait fait un séjour de deux ans en Angleterre dans l’intérêt de sa charge, pour étudier les machines de ce pays et qui parlait bien l’anglais, vint nous offrir ses services. R fut mon guide dans toutes les usines et fonderies, et j’eus l’agrément de pouvoir faire la conversation en anglais. Dans ce savod, d’énormes masses de fer et de cuivre sont roulées en plaques et en barres. On y recueille aussi une forte quantité d’or et de platine. La production annuelle était calculée à sept millions de roubles. Nous descendîmes dans

les mines de fer et de cuivre. Nous fûmes reçus partout avec somptuosité, pas cependant avec la magnificence de Neviansk.

Le 7 septembre, nous arrivâmes fort tard dans la soirée, au savod impérial de Kuschva. Notre logement nous fut indiqué parle préfet de police, qui le lendemain, vint nous offrir son assistance; l’inspecteur nous offrit aussi la sienne. Outre un Cosaque mis à notre disposition, nous eûmes, dans notre antichambre, celui qui était venu avec nous de Kaznn, le jeune domestique fie Salomiosky, et enfin un galopin de l’Université, que Kupffer avait emmené. Ces gens restaient là toute la journée sans rien faire, et, quand l’un de nous sortait, toute cette bande se levait spontanément. Si un homme passait sous nos fenêtres, il SC découvrait la tète par respect, quoique personne de nous ne se montrât. Quant au service, tout se faisait â la mode orientale ou indienne. Chaque matin, on nous demandait si nous désirions quelque chose, et il ne fallait qu’un signe pour tout obtenir. Des chevaux et des voitures étaient toujours à nos ordres.

Le matin du 9 septembre, nous allâmes visiter une certaine montagne de fer ou d’aimant appelée B1 a godât, où Kupffer voulait faire quelques observations magnétiques. Cette contrée avait été autrefois habitée par les Vogules, peuple dont la langue ressemble au finlandais et au hongrois. A Blagodat se trouvait un temple païen. En 1 750, un Vogule, nommé Stepan Tschumpin, se rendit à Ékatherinonbourg, où exis-

VOYAGE EN SIItÊIlIÉ.

tait déjà à cette époque une intendance des mines, et raconta qu’il y avait à Kuschva une grande montagne de fer pur. On commença de sonder le sol ; on trouva des pierres ferrugineuses, et peu à peu les Vogules furent dépossédés et chassés vers le nord. Afin de se venger de Tschumpin, ceux-ci allumèrent un ^luicher sur le point le plus élevé du Blagodat, et l’y brûlèrent vif une belle nuit, à la douce lueur de la lune. De nos joui-s, cette population s’est retirée vers la mer Glaciale. Quelques années avant notre arrivée, les Russes avaient élevé, au sommet de cette montagne isolée, en l’honneur de ce martyr, un monument en fonte avec une petite chapelle, dont l’effet est tout pittoresque. Une grande procession a lieu, de Kuschva à Blagodat, l’anniversaire de la mort de Stepan. D’abord vient le préfet de police en uniforme, ensuite le directeur des mines, avec tous ses fonctionnaires, puis 1e clergé dans ses mantes brodées d’or, portant des drapeaux et des images de saints, et enfin tous les habitants des lieux avoisinants, femmes et enfants, sur une longue file bariolée, en habits de fête. Cette bande franchit la montagne au son des hymnes des prêtres; elle traverse un pont en arc qui réunit deux pics séparés, dont l’un porte le monument et la chapelle. Après diverses cérémonies, cette longue procession revient par le même chemin.

Le mercredi 10, des chevaux du gouvernement nous conduisirent à Nischni-Tunnsk, lavoir de platine impérial. Mais c’était un jour de fête (les trois quarts des jours de l’année sont, en Russie, des jours de

fête), et, le travail étant par conséquent suspendu, nous ne pûmes rien voir. Nous continuâmes notre route après avoir diné chez l’inspecteur, et restâmes en voiture toute la nuit. Afin de trouver un peu de repos, j’acceptai une place dans la calèche commode de Salomiosky. Le matin du 1 1 , nous arrivâmes à la petite ville de Verchoturië, près de la rivière, de Tura: c’est une des plus anciennes villes de la Sibérie. Au moment où nous y fîmes notre entrée, un soldat accourut haletant auprès de notre voiture pour nous demander, de la part du préfet de police, si nous désirions qu’il nous procurât un logement. La Sibérie ne possédant pas d’hôtels, la charge de veiller sur les besoins des voyageurs retombe sur ce fonctionnaire. Nous passâmes la journée chez un ami de Salomiosky. Le lendemain, nous nous dirigeâmes encore vers le nord, pour voir le lavoir d’or et de platine de Pitalevskoië et puis le savod impérial de Bogoslavskoië, où nous fûmes logés dans une suite d’appartements bien meublés et tous éclairés. La latitude de ce dernier endroit est, selon mon observation, de cinquante-neuf degrés quarante-quatre minutes cinquante-cinq secondes. Toute culture y finit; plus loin au nord, on ne peut aller qu’à cheval; il n’y a plus de chemins.

Le 13, je rendis ina visite au directeur des mines, Allemand de naissance, mais qui avait oublié la langue de ses pères; sa respectable épouse la parlait encore assez bien. Ce fait se répète souvent parmi les fonctionnaires allemands au service de la Russie. Les hom-

mes, qui sont tenus de parler russe avec leurs inférieurs et de rédiger leurs rapports dans cette langue, oublient la leur, tandis que les femmes, disjiensécs de ce devoir, la gardent plus longtemps dans leur cœur. Toute la caravane se rendit, en compagnie du directeur, à la mine de Turinski-Ruduski, douze vei*stes plus loin vers le nord. Nous descendîmes avec lui et plusieurs ouvrière dans une profonde mine, d’où nous sortîmes couleui' de suie pour dîner chez ce fonctionnaire.

be 14, ce dernier nous donna un grand dîner suivi d’un bal. Deux dames polonaises touchaient fort bien du piano. Les bals russes s’ouvrent par une polonaise, sorte de promenade à laquelle jeunes et vieux prennent part. On fait le tour du salon, et l’on traveree tous les appartements, le cavalier causant avec sa dame. Puis viennent des danses anglaises et écossaises, la valse comme chez nous, et enfin la mazourka. La musique delà polonaise fut accompagnée d’un chœur de jeunes garçons, auquel se joignirent (juclques voix d’hommes. C’était un chant national, par conséquent étrange pour nos oreilles européennes, et offrant un vif intérêt. La partie instrumentale fut exécutée par les ouvriers du savod; quelques petits garçons figurèrent dans cet orchestre. Parmi les musiciens se trouvaient deux exilés, sans chaînes cependant.

Le lundi 15, nous descendîmes dans une mine moins sale que la précédente. Afin de procurer à Salomiosky la bonne fortune de voir des Vogules, le di-

roctpur avait, la veille, envoyé, à trente verstes, vers le nord, alin d’en faire venir quelques-uns. En physionomiste enthousiaste, et en fidèle élève de Gall, Saloiniosky étudia leurs visages et palpa leurs bosses. Il ressentit néanmoins comme nous une émotion plus intense dans la prison des exilés. On amène ici des criminels de toutes tes parties de la Russie. Quel spectacle ! Il sut se faire raconter, avec une douceur touchante, l’histoire de ces misérables. Il s’arrêta longtemps près de deux meurtriers, et, en regardant la main de l’un d’eux, il s’écria involontairement: « C’est pourtant affreux de tenir la main d’un assassin dans la sienne! » Pour se moquer un peu de lui, on avait mis trois honnêtes ouvriers dans la file des criminels, et, chose assez remarquable, il écarta les deux premiers en disant : « Ce n’est pas ici votre place. » Quant au troisième, il hésita. Un visage d’enfant, avec de bons et beaux yeux nous frappa ; le pauvre petit avait été enfermé pour un vol de peu d’importance. C’est une chose déplorable que tous les condamnés, n’importe le degré et le genre de leur faute, soient entassés ensemble, celui <jui a dérolxî un pain, avec le meurtrier et le brigand. Chasseur de pain équivaut ici à vagabond, et on désigne ainsi tout individu n’ayant pas un passe-port et ne voulant pas dire le nom de son propriétaire. Car chaque homme de la Russie a un maître, s’il n’est pas noble ou fonctionnaire, ou s’il n’a pas reçu une lettre de liberté de son ancien propriétaire. Quand un serf est traité trop durement, il arrive qu’il s’enfuit; s’il

est arrêté en route et qu’on lui demande le nom de son maître, s’il répond : «Je ne m’en souviens pas, » il est envoyé, sans plus de façons, dans les mines de Sibérie. Il est possible que le chasseur de pain cache un criminel, mais c’est tout aussi bien, et le cas se présente fréquemment, un malheureux maltraité, préférant l’ouvrage dans les mines à la tyrannie de son maître.

Le 16, nous retournâmes vers le sud, et nous étions le soir à Yerchoturic. Après avoir dîné chez le juge, nous continuâmes notre course toute la nuit, afin d’atteindre Nischni-Tunnsk, où nous arrivâmes le lendemain à midi. Dans ce pays, où les distances sont si énormes, le Russe voyage jour et nuit. Il s’arrange une couche dans sa voiture, où il dort la plupart du temps. De cette manière, il parcourt souvent deux cents à deux cent quarante verstes en vingt-quatre heures. Voilà ce qu’un Russe sait ûiire ; nos amis Salomiosky et Kupffer possédaient l’heureuse faculté de pouvoir dormirdansla voiture, ce dernier môme dans les positions les plus incommodes, sur un banc de bois, la main sous la joue, ce qu’il appelait : mis seiner Faust zu schlafenWouv nous autres, non. Due même, qui cependant avait le privilège des marins, de pouvoir dormir chaque fois que l’occasion se présentait, était incapable de sommeiller dans notre modeste voiture.

Le mercredi 17, nous retournâmes, le soir, à Kuschva. Le directeur, absent à notre première visite,

' Dormir sur son ]>oing.

lOi VOYAGE E:N SIBÉIIIE.

ôlail revenu de son voyage. C’était précisément la fête de sa sœur, qui, en Russie, se célèbre avec plus tle solennité que le jour de naissance. La maison était brillamment illuminée, et nous entendimes de la musique. Tout d’un coup, nos jeunes gens désirèrent se donner l’agrément d’une petite sauterie; les habits de gala furent tirés des malles, et on fit une visite à dix heures et demie du soir. Inutile de dire que toute la compagnie fut reçue à bras ouverts. Le directeur, qui était un homme gai et jovial, ne parlant que fe l’usse, sut toutefois se tirer d’affaire avec beaucoup d’aisance, de sorte que nous n’étions rien moins que gênés. 11 eut l’idée de me faire danser, et me conduisit vers une dame qui parlait assez bien allemand. Il repoussa sans façon nu cavalier prêt à l’inviter, et me plaça vis-à-vis de sa jeune danseuse. Nous nous amusâmes fort bien et fûmes régalés d’un magnifique souper, où l’on servit divci’ses espèces de vins russes fabriqués avec des groseilles, des baies jaunes de marais, dcs'sorbes, etc. Ces boissons s’appellent nalifka, et tiennent le milieu entre la liqueur et le vin. Elles sont préparées avec de l’eau-de-vie, du jus de fruits et du sucre, et ont un goût assez agréable; mais, de les boire à grandes doses comme du vin, c’est ce que je ne conseillerais point à celui qui n’en aurait pas l’habitude.

Notre intention était de partir le lendemain; mais ce jour-là, de très-bonne heure, notre ancienne connaissance, l’inspecteur Wolkoff, vint pour nous dire que c’était chez lui triple fête ; celle de sa femme, de

VOYAGK EN SIBÉRIE.

sa fille Cl (le sa nièce, et qu’il regarderait comnie une insigne faveur si nous voulions bien consentir à rester pour le dîner. Comnie nous nous montrions inflexibles, il nous apprit, avec un sourire comi(jue, qu’il était impossible de nous procurer di^s chevaux, et nous fûmes obligés de consentir. Un jeune bonime, fils d’un antre fonctionnaire, était présent, et lui dit en allemand : Zeit geiconnen, viel gewonnen '. Après le dîner, on s’ingénia pour nous faire assister au bal. Les avis étaient partagés. Due voulait rester, Erman, qui, jusqu’ici, avait glosé sur notre voyage traînant en longueur, se montra tout d’nn coup du même avis, tandis que nos Russes insistaient sur le départ. On résolut de se séparer. Les deux jeunes gens demeurèrent, et je me mis en route avec les autres. L’inspecteur avait promis des chevaux aux danseurs Due et Erman à quatre heures du matin, et ils devaient nous rattraper dans la journée; en effet, vers midi, nous fûmes rejoints par ces messieurs, qui nous firent le rapport suivant : Ils .s’étaient royalement amusés, avaient été portés en triomphe par les cavaliers et les (lames, avaient rc(;u deux bagues fondiu's à Kuscbva, en souvenir de la solennité, et, ce qui était le couronnement, ils avaient vu une danse nationale russe exécutée par rime des nièces de la maison et un jeune fonctionnaire du savod; Due ayant exprimé le vif d(;sir de connaître celte danse, le maîtredii logis ne dilrien; mais, peu de temps après, une musique russe se faitenrendre, deux portes s’ouvrent,

• Gagner du temps, c'est gagner beaucoup.

VOYAGE Ei\ SIBERIE.

Cl, de côtés opposés, s’avancent une jeune fille dans le costume national des paysannes et un jeune Russe avec le costume ordinaire, le cafetan et une écharpi* autour de la taille; la danse commence. C’est une espèce de pantomime; le danseur est galant, la jeune fille fait la cruelle, l’évite toujours et le repousse du regard. Après quelques efforts malheureux, il se fâche et la brave, se montre indifférent et danse devant elle, le chapeau sur la tête. Les rôles changent, jus- (ju’à ce que la danse finisse par un doux amoroso. Due ajouta que cette petite représentation l’avait fort intéressé. Le bal terminé, nos jeunes cavaliers s’étaient jetés dans la voiture tout échaulîés, avaient passé une matinée détestable, sans fermer l’œil, et arrivaient à nous enroués et la tète lourde.

Après avoir obtenu, à Aischni-Tagilsk, une tasse de thé pour tout déjeuner, nous allâmes, vers midi, à quelques mines de platine, sur le côté occidental de l’Oural. Nous arrivâmes affamés, ne vîmes rien qui en valût la peine et qui payât un voyage de cinquante verstes, primes en chemin un repas froid et insuffisant, qui devait nous soutenir toute la journée, et ne fûmes de retour à Tagilsk qu’à la nuit close. Je soupçonnais que l’inspecteur, fâché de ce que j’avais envoyé la lettre au lieu de la porlei- moi-méme, pouvait bien être au fond de tout cela. Vaincu par le sommeil, Erman avait perdu un journal dans lequel toutes ses observations étaient notées. On s’en aperçut le lendemain matin, et, désespéré, presque jdeurant, il dut se mettre en voiture avec notre vieux

postillon ot voler vci’s Kuschva , tandis que nous autres continuions le voyage vers Nevransk. Entre trois à quatre heures nous arrivâmes et demandâmes vite quelque chose pour assouvir une faim féroce. Le grand plateau connu avec les liqueurs, le vin de Madère, le caviar et le reste, paraissent aussitôt, puis le thé; on fait du punch avec du madère et de l’arac. Plus tard un dîner superbe avec du vin de Porto, de Madère, du Rhin, de Champagne, et, poui' finir, de Tokay. La gaieté et la joie viennent souvent comme par enchantement aux gens qui sympathisent de cœur, et, le dirai-je, à la honte de notre nature animale, elles renaissent de préférence lorsque, après un jour de jeûne et de fatigue, le corps est bien dorloté. Erman, qui produisait pai fois une légère dissonance, était absent; les autres étaient des gens doux et bons. Un sentiment de bien-être ineffable se communiqua à toute la compagnie après notre entrée dans l’antiipie salon voûté de ce savod hosj)italier. Le champagne y porta encore son stimulant, et le rire et la gaieté retentirent de tous les côtés. C’est étrange qu’il faille faire un voyage en Sibérie pour connaître les vins les plus <;xquis de l’almanach des gourmands; mais le long transport de trois à quarante mille ventes à terre ne saurait se payer que pour les vins les plus précieux. Le prix d’achat n’est rien, comparé aux frais de transport; ce serait, par conséquent, absurde de s’occuper des qualités moyennes. « L’Italie et la France produisent les vins; la Sibérie les boit, » est ici un bon

mot répôté sans cesse. La position de ces inspecteurs desavodicst étrange. Aujourd’hui ils commandent on maîtres absolus à plusieurs milliers d’ouvriers; des millions de roubles passent chaque année entre leurs mains, ils vivent en grands seigneurs comme de riches propriétaires. Demain le maître mécontent les prive de tout ce qu’ils ont mis de côté pour eux-mêmes et les envoie travailler dans les mines, car ils no sont que des instruments dans sa main comme tout serf. Nous ne sommes pas liabilués à nous figurer le servage accompagné de talent et de l'ichesse. l’n maître découvre-t-il chez un jeune serf d’heureuses dispositions, il l’envoie en France, en Angleterre, avec l’oidre d’étudier la chimie, la physique, les sciences mécaniques, etc. Le serf travaille, apj)rend les langues, suit les cours pidjlics avec une énergie de volonté et de mémoire telles que les professeurs s’étonnent de ses progrès rapides et prédisent qu’il deviendra une lumière dans son pays, où il portera le flambeau des sciences. Suprême erreur ! Retourné dans sa patrie, le maître l’accapare et le met sous le joug comme une bête de somme qu’on traîne où on veut. Un beau jour, il est mécontent; il arrache au serf le harnais de seigneur et le rejette dans la bande ouvrière. A A'ischni-Tagilsk nous trouvâmes un de ces malheureux pour lequel Erman avait une lettre de recommandation d’un professeur de Berlin, qui connaissait sa capacité. Il ))arlait français comme nn indigène et s’était distingué à Paris par .ses travaux chimiques

VOYAGE EN SIBÉIllE.

reconnus supérieurs par les hommes du métier. Il était vêtu comme un gentleman d’Europe, sans la barbe russe; mais Demidoff pouvait, à sa fantaisie, le faire travailler dans les mines ou le vendre à un autre. On raconte queM. dellumboldt, qui vint l’année suivante à Tagilsk, s’était écrié en parlant de C(‘ jeune homme, dont le haut rang scientifique lui était connu : « Ce serait pourtant bien étrange si on demandait : « Qui possède BerzeHus, Orsted ou Ara go? »

Nous nous mîmes en route après dîner pour Ekatherinenbourg, où nous arrivâmes le lendemain vere midi. La traite avait été rude, et je m’étais bien promis que ce serait la dernière fois que je suivrais la mode russe de voyager toute une nuit, à moins de nécessité absolue, surtout après un repas de Sybarite, arrosé de vin de Champagne. Le corps a besoin de repos et les nerfs sont douloureusement surexcités quand le sommeil est rendu impossible par mille obstacles extérieurs.

Le temps que l’on croit avoir gagné par cotte coui-se nocturne est tout de même perdu. On n’est que l’ombre de soi-même, avec la migraine et une lassitude qui ne vous rend bon à rien. On a, de plus, passé une nuit terrible, tandis que, resté dans son lit, on eût pu continuer le voyage de grand matin, dispos et alerte, et arriver le soir au gîte avec les forces nécessaires pour l’œuvre à laquelle vous ôtes appelé. Mes compagnons de voyage se montrèrent, à mon avis, très-peu sages. Us avaient toujours une grande

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hâte d’arriver aux .savodi, et ils perdaient des journées entières pour avoir un diner et du bon café; ' puis ils voyageaient la nuit pour recommencer le lendemain la longue halte par laquelle il fallait encure acheter le diner. Pour moi le choix n’était pas difficile entre le pain et le lait pour ma nourriture du jour, avec du sommeil pour ma nuit, et une journée passée dans un savod avec du vin de Champagne et une veillée détestable sur les grands chemins.

Le dimanche ‘2 1 , Salomiosky nous emmena au club. J’y restai une heure; Due ne s'y amusa guère. Le lendemain, Ermannous rejoignit à demi mort de froid et de fatigue. La perte de son journal, le voyage qu’il venait de faire en courant, la solitude dans une voiture incommode, la privation de tous les petits secours qu’il trouvait parmi nous, et qui sont surtout regrettés par des gens peu pratiques, avaient produit sur lui uu effet salutaire, et il devint beaucoup i)lus facile à vivre. Use sentait si soulagé d’être de nouveau au milieu de visages amis dans une chambre doucement réchauffée, et Salomiosky, qui lui en imposait, le tenait, de plus, si strictement dans les bornes de la politesse, en lui faisant sentir d’une manière si supérieure son défaut de savoir-vivre, que nous nous promimes. Due et moi, les plus heureux fruits de cette excursion.

Le même jour nous renvoyâmes à Kazan notre postillon sexagénaire. 11 était devenu d’une extrême impatience depuis l’expédition inattendue d’Ekatherinenbourg, le long de la chaîne de l’Oural. Le pauvre

vieux n’avait certes pas toujours été heureux avec nous; il avait dû surtout souffrir beaucoup de la chasse faite au journal de M. Erman, et il commençait à craindre que nous ne le tinssions trop longtemps éloigné de sa jeune épouse. Il se rendit donc chez le botaniste Clans, et lui demanda, au nom de leur vieille connaissance de Kazan, de plaider sa cause auprès de moi et de lui faire avoir un large pourboire. « Sinon, dit-il en tirant son chapeau et faisant une révérence, accompagnée d’une grimace peu agréable, on me dira : Prostschai potzschtillionl (adieu, postillon!) » Plus tard, il avait encore dit à Clans qu’il avait fait bien des voyages, mais jamais d’aussi durs. « Et, ajouta-t-il, ce ne sont pas même des chrétiens. » Clans lui assura que nous l’étions aussi hieii que lui. « Cependant ils ne voyagent pas comme des chrétiens, » avait-il répondu. Resté seul avec Erman, il s’était montré récalcitrant, il s’était dit malade et n’avait pu fournir la dernière station. Tout domestique placé directement sous les ordres de M. Erman menait certes une vie de chien, car il pensait aussi peu aux autres qu’aux bêtes qui le traînaient. 11 lui était parfaitement indifférent que son domestique dormit et mangeât ou non. Il ne s’occupait jamais de ses effets et ne prenait même pas le .soin de faire sa malle. Aussi vivait-il au milieu du désordre le plus complet. Le lendemain de son retour, le vieux postillon nous rejoignit, s’attendant à des coups, et non à un pourboire. Je lui fis donner par Due trente-cinq roubles, et Gustave lui dit qu’il

VOYAGE EN' SIBÉIUE.

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aurait eu plus s’il s’tHail mieux conduit. La surprise lui lit faire (leux profondes révérences en touchant la terre des doigts de sa main gauche. Il dit plus tard à Gustave (pie j’étais Lien le meilleur de tous, et qu’il avait aussi remarqué que j’étais un vrai chrétien. 11 désira me faire ses adieux; je fus forcé de sortir pour les recevoir, et il me baisa la main en m’adressant mille remercîments.

Le mardi 25, nous dînâmes chez le docteur Wulff avec Claus et Kupffer, et le soir nous donnâmes la dernière poignée de main à ces hommes de science si méritants, qui retournèrent à Kazan. Je fus trèscontent d’entendre KuplTer dire qu’il avait appris beaucoup eu voyant mes dispositions pratiques sur l’emballage des instruments et leur transport, sur la grandeur et l’ordre des journaux modèles, destinés à la transcription de nos diversesobservations, etc. Sauf le niveau, cassé le premier jour de voyage à Saint-Pétersbourg, et un tuyau de baromètre brisé quelque temps après, aucun instrument n’avait reçu le moindre dommage; pas un seul de nos nombreux effets n’avait été perdu.

Le lendemain soir, le préfet do police nous proposa de faire réparer nos voitures dans le savod de l’Ktat. Il nous en procura une pour aller à la mine d’or de Benzofsky, à quinze verstes d’Ekatherineubourg, où les particules d’or se trouvent dans un girs jaunâtre et relâehé. Nous ne nous y rendîmes que le lendemain, et, après avoir visité les mines et les lavoirs, le reste de notre journée fut donné à une

agréable famille allemandes Le 16, jour de ma naissance, fut passé chez Salomiosky, qui lut à haute voix à Erman un portrait qu’il avait esquissé de lui, et qui certes ne ressemblait pas mal. Erman écoutait avec beaucoup de patience, et, en retour, il nous fit la lecture de la partie d’une lettre qu’il adressait à son père, à Berlin et où il décrivait la personne de Salomiosky. Ce dernier prit avec un pantographe tous nos profils dans l’intérêt de ses études physiognomiques.

Après avoir diné le lendemain chez le préfet de police, je résolus de prendre un bain russe au logis. Chaque ménage russe possède deux nécessités absolues : une salle de bains et une glacière. Le bain tne plut tellement, que je pensai à en établir de semblables dans l’Observatoire que l’on avait, à cette époque, l’intention d’élever à Christiania. La glacière eut également mes suffrages. Quoique les bains russes soient maintenant connus dans plusieurs villes de l’Europe, j’en donnerai néanmoins ici une courte description. La maison des bains, petit bâtiment en bois, est, en général, située dans un coin de la cour ou dans le jardin. Elle se compose d’une antichambre, avec un banc sur lequel on se déshabille, et d’un salon de bain où se trouve un énorme poêle. Sur une grille de fer sont placées plusieurs grandes pierres. On allume du bois au-dessous et on le laisse brûler jusqu’à ce que les pierres deviennent presque rouges.

Le baigneur, après avoir quitté ses vêtements.

entre. Un valet, également nu, jette de l’eau sur ces pierres rougies, ce cpii produit, à l’instant, une vapeur chaude qui remplit tout le salon. Cette vapeur est surtout brûlante sous le plafond, qui est fort bas. Une terrasse, avec un escalier de quatre à cinq marches de la longueur d’un homme est adossée à un des murs, et le baigneur a le choix de s’étendre en haut ou en bas, suivant le degré de chaleur auquel il veut s’exposer. S’il respire difficilement à travers toutes ces vapeurs, il place près de son visage un bassin rempli d’eau froide, et, en s’arrosant la figure, il supporte mieux l’air (jui environne sa bouche, et qui semble moins étouffant. Le valet, armé d’une brcfese de crins, imbibe bien de savon et fi'otte tout le corps du baigneur. Puis il prend une verge de branches de bouleau avec leurs feuilles, la tient suspendue au milieu des vapeurs les plus ardentes, et fouette le dos du patient de haut en bas. On se croirait presque touché par des étincelles de feu. Cette irritation de la peau, jointe aux vapeurs chaudes, produit une telle transpiration, que la sueur ruisselle en abondance. Le baigneur se place alors sur le plancher et reçoit sur la tète un torrent d’eau presque froide, qui s’écoule d’un réservoir spécial, rafraîchit les membres et fait éprouver une sensation très-agréable. La douche se répète ])lusieurs fois, et le plancher de bois est percé de petits trous pour l’écoulement de l’eau. L’homme du peuple court dans la neige pour s’y rouler et rentre ensuite au milieu des vapeurs. L’asjx'rsiou terminée, on se sèche.

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on s’enveloppe d’une pelisse et l’on regagne son appartement; mais la transpiration dure encore trèslongtemps. On ne doit sortir que deux ou trois heures plus tard pour ne pa^ s’opposer à de graves maladics- Par cette raison on prend en général le bain le soir, afin do pouvoir se coucher immédiatement après; on évite ainsi les rhumatismes. J’en ai fait l’expérience personnelle. Dans les villes des autres contrées, où de pareSlIte maisons de bains se trouvent en général dans les faubourgs, la longue course que le baigneur est forcé de faire en sortant de cette étuve peut avoir des suites dangereuses-

Le dimanche, 28 septembre, Salomiosky vint prendre Due et Erman pour assister à un bal dans le sokraniê (le club). Le lendemain, nous étions invités, Erman et moi, chez un Irlandais qui s’appelait Major, minéralogiste distingué, marié à une Allemande, et qui avait passé par des positions bien différentes dans plusieurs pays. Je lui racontai que j’avais connu un de ses compatriotes portant le môme nom ; je crus même apercevoir une certaine ressemblance entre les traits de son fds et ceux des enfants de son homonyme en Norvège. Il me répondit que ce pouvait bien être son frère aîné, qu’ils avaient tous les deux joué un certain rôle dans une insurrection et avaient été obligés de prendre la fuite.

Le I" octobre, nous fîmes nos adieux à ce cher et aimable Salomiosky, qui dut aller à Moscou, vers l’ouest, tandis que, notre course était tournée vers Tobolsk, dans la direction de l’est. De retour en d 850,

je le vis un instant au théâtre de Moscou. Quant au préfet de police, nous apprîmes qu’il avait été déposé de sa charge par suite des exactions, dont les malheureux fonctionnaires inférieurs russes se rendent souvent coupables en raison de l’insuffisance de leurs salaires. Une personne haut placée m’a raconté qu’ayant indiqué à l’empereur Nicolas cette cause de la corruption des fonctionnaires russes. Sa Majesté lui avait répondu que l’état des finances ne permettait pas d’accorder des appointements plus élevés au nombreux personnel des fonctionnaires de son vaste empire. Cela fait penser à la note que Frédéric II écrivit au-dessous de la supplique de quelques douaniers, réclamant un petit supplément de traitement : « J’ai attaché ces ânes à la mangeoire, pourquoi ne mangent-ils pas? »

A Ékatherinenbourg, il se trouve un polissoire de pierres bien remarquable. Les plus magnifiques objets d’art sont confectionnés par des paysans rus.scs à longue barbe et en pelisse de mouton. Dans quelques ateliei’s, de grands blocs de jaspe et de marbre sont taillés en plaques de tables, chapiteaux de colonnes, vases et ornements divers; d’autres sont destinés au travail des pierres fines, et il était curieux devoir les procédés peu compliqués avec lesquels on savait produire les facettes les plus variées. De beaux camées et cntaglios sont polis d’après les antiques copiés sur des gravures. Je me fis faire un joli cachet d’un beau cristal de roche, mon nom entouré d’un fil elliptique de perles, sur le modèle d’un cachet de

laiton que j’avais apporté. Je reçus plus tard à Oreng une petite boîte d’argent sous le couvercle de

. aile était logé un camée représentant une tète [anche de Minerve, avec casque, sur un fond vert

collier d’améthystes à facettes, plusieurs paires de boucles d’oreilles, des pendeloques et trois croix d’argent, ornées à jour d’une pierre précieuse, appelée parles Russes Tàscheloretxch, ou pierre lourde, bien supérieure au cristal de roche, et dont le jeu ressemble à celui du diamant. J’envoyai ces olqets d’irkutsk à ma famille.

Le directeur de la compagnie commerciale d’.\mérique à Saint-Pétersbourg m’avait donné des lettres de recommandation pour divers commissionnaires de la compagnie en Sibérie, chez lesquels nous pûmes toucher de l’argent, afin de ne pas traîner avec nous une trop grosse' somme en assignats. De plus, il avait instruit d’avance ces messieurs de l’affaire. La veille de notre départ, un homme à longue barbe, babillé à peu près comme le paysan russe, se présenta et fut reçu sans façons hors de la porte. Il s’annonça comme négociant et commissionnaire de la compagnie d’Amérique, domicilié dans la ville de Tiumen, entre Ékatherinenbourg etTobolsk; il nous apprit que le directeur de la compagnie lui avait donné avis de notre arrivée, et nous offrit fort humblement ses services. Nous lui demandâmes seulement de nous procurer un bon logement à Tiumen. En y arrivant dans la soirée du 5 octobre, nous fûmes invités

foncé, poli à Ékatherinenbourg. Je commandai un

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par le garde à descendre chez le marchand un tel. C’était une maison fort élégante, où nous fûmes l’instant régalés de cet excellent thé des caravaneS^|| que l’on trouve partout en Russie ou en Sibériei^^, Notre commissionnaire vint en personne nous faire mille excuses de n’avoir pu nous recevoir dans son domicile, qui était fort exigu, et nous inviter cependant à diner pour le lendemain. Le matin il revint avec trois voitures attelées de magnifiques chevaux, afin de nous montrer les curiosités de la ville. G’étaît précisément jour de marché. Je refusai pour pouvoir faire mes observations, tandis que mes jeunes compagnons le suivirent. Vers midi, ils revinrent tous me prendre. Ils ne tarissaient pas sur les choses étranges qu’ils avaient vues. Le marché attirait des milliers de Tartares, de Kirghiscs, de Baschkirs,etc.; c’était vraiment un spectacle curieux et bizarre. Je . fus très-vivement frappé de toutes ces figures et de CCS costumes et idiomes, si différents de ce que nous étions habitués de voir et d’entendre.

La maison de notre hôte était un petit bâtiment en charpente, peu symétrique, avec lequel les plus misérables cabanes des faubourgs de notre ville natale pourraient rivaliser. Par une longue échelle, véritable casse-cou, nous montâmes à une espèce de vestibule ouvert; nous passâmes ensuite une petite porte en nous inclinant, pour ne pas nous faire une bosse à la tête, et entrâmes dans , des appartements petits, mais propres, ornés, suivant une habitude chère aux paysans, de mauvaises gravures, de quelques tableaux^

chinois cncoce plus détestables et des images ordinaires de saints. La maîtresse de maison était habillée comme une respectable paysanne, avec un mouchoir de soie autour de la tête, des bas de coton et des souliers de couleur. Nous lui baisâmes la main, et elle nous embrassa sur les deux joues. Un docteur en médecine, qui ne parlait que le russe, faisait partie des convives. La conversation fut donc peu animée et assez insignifiante. Après avoir pris du caviar, avec un verre de liqueur, nous vîmes entrer l’archimandrite d’un couvent de la ville, homme de grande taille, avec une mante noire, une espèce de mitre ou cliapeau à deux ailes, une chaîne d’or autour du cou, à laquelle pendait une croix d’or entourée de pierres vertes, et tenant à la main un chapelet composé de pierres rouges et bleues, séparées par des houles d’or. Après les révérences accoutumées devant les images, il marcha, avec beaucoup de majesté, vers Due, qu’il prit pour le principal personnage de la compagnie, parce qu’il portait un uniforme et des épaulettes. En Russie, on a l’habitude de baiser humblement les mains d’un prêtre. Il avança la siennej ipais, comme Due ne fit aucun mouvement, il la retira aussitôt et commença, en russe, une série de .questions : Si nous étions des étrangers? où nous allions? quel était le but de. notre voyage? La table était surchargée d’argenterie et abondait en plats exquis et en vins de toute espèce, depuis le vin du Rhin jusqu’au champagne et au tokai. La maîtresse de la maison ne parut pas pendant le dinerj elle resta dans l’appar-

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tement voisin, dont la porte était ouverte, pour veiller au service. Pendant le repas, l'archimandrite perdit peu à peu ses grands airs, après avoir vidé quelques verres, et se montra passablement gai et gaillard. Sa conversation se traînant lourdement en russe, nous eûmes tous recours au latin. Erman, fort bon latiniste cependant, avait la tète remplie de russe, et les mots restaient sur ses lèvres. L’archimandrite parlait aussi mal que possible, le docteur russe à peine un peu mieux, de sorte que je n’eus aucune honte de mon latin, rouillé depuis vingt-six ans. La conversation prit une tournure fort comique. Les moines et leur supérieur l’archimandrite, en un mot tous les prêtres qui portent la mante noire, n’ont pas le droit de se marier; mais c’est un proverbe répandu euRussie, qu’aucune femme n’est dorlotée comme la femme d’un pope. Si elle meurt, il ne peut pas conclure un second mariage. En pareille matière, l’archimandrite, une fois stimulé par le vin, se plut à entrer dans des explications très-délicates; mais, afin de cacher certaines pensées mondaines à son respectable hôte, il eut soin de parler latin. Il me demanda si j’étais marié. «Certainement; et j’ai six... — Sex uxorcsl {six femmes) s’écria-t-il en riant, mais c’est trop! » J’expliquai mon cas en finissant la phrase : «.scx Uberos (six enfants). » Sur quoi il se pencha confidentiellement vers moi : « Melius est vxorem dticerc, quant, — Hé! hé! kak? kak? — cœlebs vitam degere (se marier est mieux, hé! hé! comment? comment? que de passer sa vie en garçon). » A chaque hé! et à chaque kaki

VOYAGE EN SIBÉniE.

il jetait un regard suppliant sur le médecin, qui lui Iburnissait le maudit mot rebelle, après avoir cherché quelque temps lui-même. Bref, les allusions devinrent si transparentes, que M. Erman s’écria en allemand : « Je savais hieit que la conversation tournerait au leste dès qu’un prêtre russe s’en mêlait. » L’archimandrite ne mangea que du poisson, de la pâtisserie et des fruits. Notre hôte était un homme charmant et modeste, se sentant fort honoré de la compagnie que son heureux destin lui avait amenée, ainsi que de la lettre du directeur de la Société. Toute sa conduite fut celle d’un homme bien élevé, qui, une fois sa barbe rasée, eût été admis partout. En nous retirant, nous imitâmes les maîtres de la maison eu baisant la main de l’archimandrite, qqi était blanche et délicate. Il nous invita à entencfi*'e la messe du lendemain, puis à dîner chez lui. Mais nous avions déjà assez de la ville, et notre départ était fixé au matin. Archimandrite et médecin prirent le thé chez nous le soir.

Dans le village de laschakova, où nous arrivâmes le 5, nous entrâmes dans une maison de paysans, où des jeunes gens des deux sexes étaient réunis pour danser. Après avoir regardé quelquesdnstants, nous fûmes renvoyés par le maître de la maison, qui s’aperçut que Due avait une pipe^ quoiqu’elle ne fût pas allumée. En Sibérie, il existe divers sectaires {Rasholniki), dont les uns, appelés N/ari-ucn (anciens croyants), ont, entre autres bizarreries, celle de regarder comme une occupation satanique de fumer

du latac. Un des paysans présents s’écria : « Viens danser chez moi, on y aura de la lihfu'té. » Nous acceptâmes sa proposition. La chambre du paysan, en Sibérie, est un tout petit espace carré. Le long des deux parois court une corniche; et ce lit reçoit toute la famille pendant la nuit; même le jour, (luclques membres s’y blottissent, cherchant à laisser aux autres le i»lus de place possible. La porte d’entrée est an-dessous do rune des corniches, de sorte (ju’on est obligé d’avancer à quatre pattes jusqu’au milieu de l’ap})artement, où enfin on a l’agrément de pouvoir rester debout. Le carré a tout au j)lus un diamètre de trois aunes*; c’était là que la danse devait avoir lieu! Les filles étaient assises sur les genoux l’une de l’antre. 11 y avait une vingtaine d’hommes et de femmes pour sj)ectatcurs. Des chandelles étaient collées aux bords de la corniche. Nous finies venir deux pintes d’eau-de-vie; les garçons furent servis d’abord, [mis les filles, qui refusèrent deux fois le verre du geste, et la troisième fois le vidèrent d’un trait. La danse était pou compliquée. Toutes les filles formèrent, avec quelques hommes, un rond en se donnant les mains, et tournèrent dans le petit espace en chantant une chansonnette, la plupart du temps sur un seul ton, mais sur différents octaves. Parfois d’autres voix adoptaient un rhythme particulier. A chacune des strophes de la chanson, le cercle allait tantôt à droite, tantôt à gauche; les

' L’:>unc norvégienne est égale à 0"', C27. D. L. R.

VOYAGE EN SlBÉiUE.

liojiijmcs admis à la ronde baltaicnt énergiquement les dalles de leurs jdeds, afin de rendre danse cl nuisi((ue plus animées. Ils nous offrirent de partager leurs jeux, mais nous l emerciàmes. Enfin deux gaillards jouèrent du bulaleihu, instrument à quatre cordes de métal, et se cliargèrent de la partie musicale de la fête. Bicmtôt après, la véritable danse du pays commença, mais elle ne fut exécutée que par deux partenaires à la fois. Ils changeaient de place à loul monienl; c’était une espèce de dos-à-dos. La fille faisait (piehpies évolutions avec son mouchoir et glis.sail légèrement sur le panpiet; le garçon, au contraire, tordait ses pieds, tantôt en dedans, tantôt en dehors, et frap|)aitles dalles en désespéré. C’était une exécution imparfaite de cette belle danse nationale que Due avait vue à Kuschva.

Le lendemain, nous traversâmes la rivière Tobol en compagnie de (|uelques-unes de nos danseuses de la veille, et, le 7 octobre, nous aperçûmes enfin les dix-huit églises de Toholsk, dont les tours nombreuses, les flèches vertes et les coupples dorées font beaucoup d’e/fet. Nous travei-sàmes là rivière Irtysch, qui se jette d^ le Tobol, tout près de la ville. Nous nous fîm^^ annoncer au jiréfet de police, qui nous indiqua à l’inSfant un logement et nous invita à dîner pour >le lendemain.

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