‹ Souvenirs d'un voyage en SibérieChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

SfjoiR A Tobolsk. — Une noce rufse. — Baptême d'une juive, etc.

Le 7 octobre 1828 nous étions à Tobolsk, ^)itak tic la Sibérie occidentale, où le gouverneur géné^. et un archevêque {arckhierei) ont leur résidence;|ro lendemain de notre arrivée, la première neige coinmençait à tomber et rendait les chemins diflîcileé. Nos voitures à roues devaient être placées sur des traîneaux; mais la saison ne permettait pas encore de le faire, et l'on nous conseilla d’attendre dans la ville qui nous offrait un séjour agréable et où se trouvent des ouvriers habiles, plutôt que de nous exposer à une halte dans quelque village dénué de toutes ressources. La neige, en effet, au lieu de devenir plus abondante, disparut tout à coup; l’IiiveMardait à se faire sentir, et nous ne pûmes son^' a continuer notre voyage avant le 12 décembre. ^Mriant * ce temps, que nous employâmes à recueillir (^^ombreuses observations, but principal de notre entreprise, et à compléter nos préparatifs par la confection de bonnets et de bottes en peau de renne, nous fûmes assez heureux pour faire la connaissance de deux aimables familles allemandes. C’étaient d’un côté

le docteur Fiandt, de Berlin, avec sa jeune femme, et, de l’autre, le colonel ingénieur Hirsch, également marié, que nous vîmes presque tous les jours, et qui nous comblèrent de politesses. Une servante du colonel épousa un charpentier pendant notre séjour à Tobolsk, ce qui nous procura l’occasion de connaître les cérémonies (juî accompagnent en Russie l’union des gens appartenant aux classes inférieures de la société.

Dès le moment qu’un Russe de bas étage désire se marier et a les moyens de soutenir son ménage, il s’adresse à une vieille commère appelée Svacha, espèce de pourvoyeuse, qui connaît parfaitement toutes les jeunes tilles de la ville ou des environs. Il la prie de lui trouver une femme honnête, possédant telles et telles qualités qu’il estime de préférence. Alors la Svacha va prendre ses listes, si elle sait écrire, sinon, et c’est ce qui arrive le plus souvent, elle cherche dans sa tête, et, toute réflexion faite, elle propose au postulant la fdle qu’elle croit pouvoir lui convenir. Ordinairement il n’a jamais vu la femme qu’on veut lui donner, et, de son côté, celle-ci n’est pas plus avancée. La Svacha se rend ensuite chez la jeune fille et lui fait savoir que le garçon un tel est décidé à se marier, s’il peut rencontrer une personne gentille, laborieuse et d’un bon caractère. Elle énumère les mérites de son candidat: sobriété, activité, etc.; et, si elle peut ajouter qu’il possède un samavarr ou une bouilloire à thé, cette circonstance plaide fortement en sa faveur.

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Lo Ihé est la boisson favorite du Sibérien : à n’iin- ])orte ([uelle benre de la journée, quand un bùte entre dans un ménage où il y a de l’aisance, on lui offre d’excellent thé, luxe assez rare chez nous. Lorsqu’un maître engage des domesti([ues, ils se réservent, la plupart du temps, une certaine quantité de tbé par jour. Être à la tête d’un samavari’, c’est un titre (pii fait valoir le paysan russe autant pour le moins que la possession d’une marmite recommande la paysanne danoise, qui est à [len près sûre alors de trouver un mari. Si la Svacha voit que la tille n’est pas trop rebelle à sa proposition, elle arrange une rencontre sur un terrain neutre, par exemple l’église, où les deux parties peuvent se voir. C’est le premier acte de la recherche en mariage, et on l’appelle smotrenië, ou la contemplation. La Svacha jirésente les futurs l’nn à l’autre; mais, le plus souvent, ils sont trop embarrassés pour pouvoir se dire un seul mot; ils s’en tiennent aux œillades, et ce silence prolongé explique suflisammcnt le terme dont on se sert pour désigner cette entrée en scène. Si les jiarties ne se déplaisent pas, et si l’aspirant trouve que la lillc a bonne mine, il supplie la Svacha de continuer les négociations. Elle déploie alors la plus grande activité, allant de l’un <à l’autre, et ne tarissant pas sur leurs qualités respectives. Dès que l’afLiire marche, on convient d’une petite réunion chez les parents de l’une des parties intéressées : là on s’examine plus à l’aise et l’on peut se dire quelques mots. C’est le second acte de la recherche, qu’on nomme xvklanir, ou la sc-

conde rencontre. Si le garçon n’est pas un sot, il fait de son mieux pour être agréable; mais, le plus souvent, tout se borne à quelques monosyllabes, malgré les efforts de la Svacha, qui cherche, comme en Noi-vége le maître de cérémonies des noces de nos paysans, à faire rire et causer la société. Elle continue ensuite ses bons offices et ne néglige rien pour que la fdle se décide. Si elle réussit seule ou avec l’aide des parents, la fdle lui présente la main et agit de même vis-à-vis du prétendant lui-même. C’est le troisième acte de la recherche, qui s’appelle rukohilië, ou la poignée de main. Dès ce moment, les jeunes gens sont regardés comme fiancés, et les parents de la fdle ou ses maîtres, si elle est en service, arrangent une petite fête à laquelle on invite les amies et les connaissances de la future. On chante des chansonnettes, on prend du thé, on danse quelquefois au son d’un unique violon ou d’un balaleïka, instrument ayant la même forme et se jouant de la même manière que le langelck de nos paysans de Norvège, et que l’on achète dans chaque échoppe pour cinquante kopeks. C’est le quatrième acte, qui se nomme deviisclmik, ou la soirée des demoiselles (le Polterahend ‘ des Allemands). La fiancée fait ses adieux à ses comiiagnes. On dénoue les tresses de ses cheveux, qui flottent sur ses épaules jusqu’au lendemain du mariage; alors ils sont de nouveau relevés, et, dès ce jour, restent couverts d’un bonnet. Parfois on les coupe entièrement. Im-

' VcUU'c lie iiocc.<.

médiatomcnl après la soirée des demoiselles vient la noce, ou svabda, cinquième et dernier acte de la pièce, qui, suivant les circonstances, deviendra une comédie ou un drame.

Afin que ce cinquième acte soit bien compris, il est nécessaire que je donne quelques détails sur le culte des images en Russie. Dans chaque chambre de la maison d’un Russe, il est de rigueur d’avoir une obvas ou l’image d’un saint. En général, cette image est placée vis-à-vis la porte d’entrée, un peu au-dessus de la hauteur d’un homme. La première chose que fait un Russe, dès qu’il est levé, est de se laverie visage et les mains; puis il fait trois fois le signe de la croix devant Vobras en s’inclinant. Lorsqu’il entre dans une chambre quelconque, il répète la même cérémonie sans ouvrir la bouche, et il serait inutile de lui adresser la parole en ce moment, car il ne volt, il n’entend rien. Les finnilles protestantes sont dans la nécessité d’avoir des obras dans leurs maisons, à cause de l’homme du peuple russe, qui resterait frappé de stupeur s’il ne trouvait pas une image devant laquelle il pût faire sa révérence. Il croirait être parmi des païens ou dans une étable à cochons. A cette image, ou à chacune de ces images, car plus il y en a, plus on est fier, on attache une bougie en spirale au moyen d’un long clou. Dans quelques familles aisées, ces minces bougies blanches sont remplacées par une belle lampe en verre, au moins devant l’image principale. Ces obras sont regardées comme les divinités tutélaires de la famille, et passent en héritage

VOYAGE EN'SlitÉfllE.

(le la mère à la fille pendant plusieui’s générations. Chez les pauvres, surtout en Sibérie, où l’art de la sculpture est peu cultivé, Vubi'as se compose simplement de petites tablettes en laiton avec des figurines à demi saillantes, ayant la forme des anciennes tables d’autels; elles ont deux ailes qui peuvent se fermer sur la tablette du milieu, où se trouve en général une image fort imparfaite de la Vierge; ces tablettes n’ont (pie troisà quatre pouces de long, sur autant de large. Les paysans qui les fabriquent les vendent pour quelques roubles. Plus tard on les fait consacrer par le pope. Sur le marché de Nischni-Novgorod, nous vîmes plusieurs échoppes remplies de ces obras à différents prix, et nous en achetâmes trois. Il y en a d’un style un peu plus recherché; ce sont des images assez mal peintes sur une tablette en bois de huit pouces carrés enduite d’un vernis luisant ; les plus élégantes ont une image assez soignée, mais caebée sous une plaque d’argent ou de cuivre doré, qui représente en demi-relief la draperie du portrait, avec une auréole au-dessus de la UHe, le tout environné de feuillages et d’autres enjolivements. La plaque de métal est percée à la place du visage et des mains, de sorte que l’on peut aisément voir la peinture; la tablette est de plus entourée d’un joli cadre que les personnes riches décorent souvent de perles et de pierreries. Les ornements de la célèbre image de la Vierge de Kazan, qui, si je ne me trompe, est suspendue dans une église du Kremlin, à Moscou, sont d’une immense valeur. Chaque Prasdnik ou jour de fête, dont le nombre est

considérable en Russie, on allume les bougies ou les lampes des obras, et au.\ grandes fêtes, par exemple le jour de Noël, les popes ou prêtres de rang inférieur, pris ordinairement parmi les paysans, vont en voiture de maison en maison, chantant à ipiatrevoix leur Guspodi pomiïio (Seigneur, ayez pitié de nous), devant les dieux tutélaires des familles, en arrosant dieux et profanes d’eau bénite, à l’aide d’une verge qu’ils trempent dans le bénitier.

Le jour des noces, les parties se rencontrent d’abord chez les parents du liaiicé, puis chez les parents de la fdle, dont on réclame la bénédiction ou consécration ; à défaut de famille ce sont les maîtres qui servent de parents. A la noce en question, le colonel Hirsch remplaça le père de la fiancée, et il fut chargé de la consécration. Une o6rax“ d’niviron dix pouces de diamètre, représentant la mère de Dieu avec l’enfant Jésus dans les bras, couverte d’une plaque d’argent découpée, était placée sur une table. Une bougie brûlait devant l’image. Un grand pain noir et rond se trouvait près de la bougie, et sur le pain il y avait une salière en verre poli, remplie d’un sel fin. Ouand ce sont de pauvres gens qui font la noce, on jette simplement une poignée de sel sur le pain. En avant de la table on remarquait un joli tapis de pied. La fiancée, jeune fille élancée et gentille, jiarut accompagnée de sa mère; elle était parée d’une robe de soie brune élégamment garnie (présent de madame llii-scb); ses beaux cheveux bruns flottaient sur ses épaules; elle avait un mouchoir bariolé noué autour

de la tête, des souliers eu maroquin jaune et des bas de coton blancs. Elle s’avança lentement vers le tapis, s’agenouilla et fit trois fois son pokorno, c’est-à-dire ti’ois humbles révérences devant Vobras. Cette révérence s’exécute de la manière suivante : d’abord ou fait le signe de la croix, avec les trois premiers doigts depuis le front jusqu’au creux de l’estomac et de l’épaule droite à l’épaul^gaucbe, le tout suivi de la révérence ordinaire; puisonsemet à genoux; les mains sont appuyées sur le plancher qu’on touche du front à chaque génuflexion qui se répète trois fois. Lanière aide sa fille à se relever, car l’acte doit être accompli lestement et avec grâce. Cette cérémonie achevée, M. Hirsch s’approcha, prit Vobras sur la table, et, en prononçant une bénédiction en langue ru-sse, il la fit passer en croix au-dessus de la tète de la fiancée, puis • au-dessus du pain et de la salière. La fille recommença ensuite ses révérences devant sa mère et devant M. et madame Hirsch. Celle-ci, tout émue, l’emhrassa. La pauvre fille avait l’air d’une victime parée et résignée. Elle avait vu son futur trois fois; le jour du svidanië, il ne lui avait dit que quelques mots; au devitsrlmkk, il avait été roide et embarrassé; elle avait beaucoup réfléchi et pleuré avant de consentir, mais enfin la Svacha et sa mère l’avaient persuadée. Le futur n’était nullement de son goût; après le devilschnick elle avait, en hésitant, demandé à madame Hirsch œmment elle trouvait son fiancé. Cette dame avait répondu qu’il lui faisait l’effet de pouvoir devenir un bon mari, qu’il avait seulement l’air un

peu gêné. Toute cette scène était très-touchante. Madame Hirsch regrettait de perdre une servante qu’elle aimait beaucoup, c’était un excellent sujet et elle n’était pas rassurée sur son bonheur à venir. Ses craintes se communiquèrent à toute la société, qui ressentait une vive sympathie pour cette jeune fille.

« Encore, disait madame Hirsch, elle n’est affligée que parce que la personne de Son fiancé lui déplaît, mais, si elle lui découvre chaque jour des défauts, que dcviendra-t-clle ? »

Une heure après on annonça que le futur était dans l’église. Un beau traîneau, orné de tapis de plusieui-s couleurs, reçut la fiancée. Le domestique de M. Hirsch, nommé Xavcr (ou plus ordinairemcpt Savka), ouvrit le cortège, Vobras entre scs deux mains et le pain avec la salière sur ses genoux, tandis qu’un autre domestique menait les chevaux. Après % la fiancée, nous venions avec la famille du colonel.

Nous trouvâmes dans l’église le fiancé en redingote d’un gris foncé de gros drap et fort mal coupée, une cravate à petits carreaux rouges et blancs, la figure .sèche et roide, de tout petits yeux, et des cheveux noirs qui pendaient comme des mèches de chandelle; en un mot, il avait l’air non-seulement d’un ouvrier en bois, mais d’une statue de bois. Après que l’on eut donné à chacun des conjoints une petite bougie ornée d’or battu, on les conduisit l’un vere l’autre. Le pope dit une messe basse avec son diacre et ses chantres; les anneaux furent ôtés des doigts des fiancés et placés sur l’autel. Les chants

recommencèrent, des prières furent lues, enfin les anneaux furent repris sur l’autel, puis échangés, et, pour finir, deux grandes couronnes en laiton furent apportées; le pope posa un certain point de chaque couronne, où se trouvait sans doute uu crucifix, sur les lèvres des mariés, il éleva ensuite les deux couronnes sur leurs têtes, unit leui's mains droites, et, les prenant dans la sienne, il conduisit en chantant les jeunes gens trois fois autour d’un petit autel. Enfin il leur fit baiser, ainsi qu’aux personnes présentes, un crucifix en argent, et le mari eut le droit d’emmener sa femme, avec laquelle il n’avait guère, jusqu’à ce moment, échangé que quelques paroles.

Savka ouvrit de nouveau le cortège avec Vobras, le pain et la salière, objets qui, dès ce jour, devenaient la propriété de l’épouse, et des reliques sacrées pouvant servir un jour à doter une fille à marier. Les domestiques du colonel avaient été invités au souper que donnaient les nouveaux époux; Savka servait à table; tous étaient mécontents de cette union et furieux contre la Svacha, Savka spécialement, qui avait été amoyreux de la jeune fille, et, comme serf, n’avait pu la demander en mariage. En effet, le serf est obligé de se soumettre à la volonté de son maître en toutes choses, et il ne peut épouser que la personne qu’on lui désigne; aussi quand Savka offrit les gâteaux, la Svacha fut la dernière servie, ce qui lui fit dire qu’il mériterait un bon soufflet. Son service fini, Savka s’approcha d’elle,

lui reprocha rinsuUe qu’elle lui avait faite, et, après l’avoir menacée de représailles, il ne craignit pas de la souffleter; la vieille s’enfuit avec rage. Elle avait aussi à se plaindre du mari, qui ne lui avait paspayl ses services d’une manière convenable. ^

Quelques joure plus tard, la jeune femme vint voir son ancienne maîtresse; elle lui dit « que son maii ne serait jamais bon à rien, vu que la Svacha, furieuse de sa mesquinerie, lui avait oté la parole. » Elle le croyait réellement ensorcelé, car les Russes sont comme les Français, naturellement vifs et jaseurs; aussi la jeune femme dut-elle voir, dans le silence obstiné de son mari, tm effet de la vengeance de la Svacha, ou un signe d’indifférence lorsqu’elle le comparait au beau Savka, qui se montrait plein de vivacité et avait toujoui’s une réponse toute prête. Le Russe de la basse classe est tout aussi superstitieux (pi’ignoraiit, grâce à ses popes à demi barbares et grossièrement intéressés.

Les marchands qui sont compris dans la classe des paysans ne connaissent ni motrenië, ni svidaiiur, ils ne se servent pas non plus d’une Svacha; les parents arrangent le mariage sans, prendre l’avis de leurs enfants; on ne leur demande ni s’ils désirent se marier ni s’ils ont fait un choix. Le rukobitic a lieu avec plus de solennité encore. Les promis sont conduits devant Vobras de la maison paternelle, où ils font leur pokùmo; leui-s deux mains droites sont liées avec un mouchoir blanc; si la fdle est contraire à l’union projetée, elle a pour dernière ressource de dire non,

quand le pope lui deniaude si elle consent à prendre pour époux riioinme qui est à son côte. Cependant, si les parents soupçonnent leur fdle capable d’une pareille résolution et qu’ils veuillent que le mariage ait absolument lieu, ils pavent le poj>e (pii fait semblant de ne pas entendre les dénégations de la liamîée, et achève la cérémonie.

Moscou, il parait qu’une sorte de marché se tient annuellement, pour les jeunes filb's des basses classes, à un certain jour de fête. Aprf's l’office divin toutes les filles à marier de l’endroit se placent sur deux rangs, et les épouseurs cherchent ce qui leur convient. La smotrenié devient inutile, ou plutiM c’est une smotrenié sous une autre forme et sans Svacha. Parmi les employés, qui tous sont comptés dans la classe delà noblesse, et qui tiennent un certain rang, la chose se fait absolument comme chez nous. Pourtant des mariages entre personnes qui ne se sont jamais vues se concluent quelquefois par des interméidiaires. Un major ingénieur, Svintizki, à Tobolsk, reçut, pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, le conseil de se marier; mais il opposait uses amis qu’il ne connaissait aucune dame qui pût lui^onvenir. On lui proposa alors uneorpludine, dont l’éducation avait été faite dans un couvent et qui jouissait d’un peu de fortune. Il ne l’avait vue de la vie, et elle n’était pas plus avancée à son égard. Il fit sa demande; il avait la réputation d’un galant homme; il n’y avait mot à dire sur le compte de la demoiselle; bref, elle accepta, et Us sont aujourd’hui mariés et fort heureux. Nous

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les vîmes souvent chez notre colonel, et passâmes même une soirée dans leur maison.

Dans l’Église grecque-catliolique, lebaptêmen’a ]>as lieu, comme chez nous, par l’aspersion; le sujet doit être plongé complètement dans l’eau. En général, ce sont les petits enfants qui reçoivent le baptême quelques jours après leur naissance. La chose se fait alors delà manière .suivante : le pope place l’enfant nu .sur sa main droite, et avec la main gauche il lui ferme les oreilles, les deux yeux, le nez et la bouche, en ajipliquant ses doigts sur tous les orifices, pour empêcher le passage de l’eau et prévenir toute suffocation. Puis on plonge l’enfant trois fois dans une cuve pleine d’eau. Cette eau ne doit pas être chauffée ai tificiellement, et elle est, par conséquent, glaciale en hiver; il faut qu’elle ait été consacrée d’avance par le pope, au moyen de prières et de divers signes. Dans les villes voisines d’une rivière ou d’un lac, les eaux sont con- .sacrées, un certain jour de l’hiver, de la manière suivante : on fait un grand trou carré dans la glace ; le clergé, avec ses grands dignitaires, tels qu’un archevêque ou un archimandrite (ahbé général ou prieur de plusieurs couvents), s’avance processionnellement, et un crucifix est plongé dans la .crevasse. Le peuple se presse autour de la croix, afin de recevoir les gouttes qui en découlent, et qui sont regardées comme saintes et d’heureux augure. Parfois un Russe plein de zèle se déshabille et se jette dans la crevasse afin de prendre un bain de cette eau consacrée, et, s’il y a dans le voisinage un enfant nouveau-né, on

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l’apporte afin de lui donner aussi le bénéfice d’une semblable immersion. Un pope prend le malheureux petit être et lui fait subir un supplice d'un nouveau genre, car après ce baptême le corps de l'enfant a la couleur d’une écrevissé cuite. Si le i)ope est ivre, ce qui n'est pas très-rare, il peut arriver qu’il laisse échapper l’cnfaut au milieu des glaçons; c’est un accident bientôt oublié.

Cette fois c'était une juive adulte qui devait recevoir le baptême, et l’immersion no pouvait se faire delamanièreordinairc, à moins quel'on n’eùttrouvé un pope do la taille et de la force de saint Cbristo})he. La juive était fiancée à un pelletier, qui nous avait fabriqué des bottes fourrées, des bonnets en cuir de renne et des pelisses. En Russie une juive et un chrétien ne peuvent contracter mariage èiisemble; or le pelletier était lui-même un juif baptisé, qui s’était fait protestant pour pouvoir épouser une fille de la ' communion réformée. Le mariage ne s’était pas réalisé, et le juif, ne pouvant pas revenir à son ancienne, religion, sa nouvelle fiancée fut forcée de se faire chrétienne. J’ai oublie pour quelle raison cette fille ne se convertit pas à la religion protestante; parla (die aurait évité à son mari bien des embarras, car l’Église russe s’empare toujours des enfants dans les unions mixtes. Du reste, notre pelletier n’était pas, je pense, un chrétien fort zélé; il avait au moins gardé une des qualités du juif trafiquant : il nous avait fait payer nos nécessités de voyage le doiibledeleur valeur.

De quelle manière la cérémonie du baptême pou-

vait-ello so faire avec une personne adulte? c’était audessus de ma concej)tion, et ces dames m’invitèrent à les acconipaf*ner à l’église, afin d’avoir la solution du problème. Il fiiisait ce jour là un froid de quinze à vingt degrés Réaumur. En pénétrant dans le temple, nous vîmes une feniiue debout prés de la porte d’entrée, les pieds nus sur le pavé et vêtue d’une chemise (iiie en coton blanc attachée au cou avec un ruban de soie bleue, à longues manches et descendant jusqu’au talon. C’était la nouvelle convertie. Cependant je dois dire que chaque église, en Russie, SC compose de deux bâtiments, l’un plus petit pour l’hiver, avec des poêles, on l’appelle teplajn znhva (église chaude); l’autre, plus grand, est sans poêles. Quoique chauffée ce jour-là, l’église était encore assez fi'oide pour que nous pussions, sans inconvénient, garder nos redingotes doul)lées de fourrures pendant toute la cérémonie. Le temple se remplit bientôt de spectateurs et de curieux, et les yeux noirs de la pauvre néophyte se promenèrent, effrayés et avec l’expression d’une vive attente, sur toute cette foule. C’était une femme à formes très-développées, d’une santé robuste, qui pouvait bien avoir une vingtaine d’années, portant des ebeveux bouclés et ayant de fraîches couleurs, mais trop solidement bâtie pour être appelée jolie, suivant les idées des hautes classes. Quelque temps après notre arrivée, deux popes s’approchèrent et commencèrent Ieui“s prières et leurs chants. Les représentants des parents de la néophyte prirent place à ses côtés; c’était une fort

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AGIÜ EN SIBERIE

belle dame russe iionimée Sclnikoflsky, et nu docteuieinuédceiue, M. Albert, Haiiovrieii de naissance, le rituel ne permettant pas aux parents juifs de la jeune fdlc d’assister à la cérémonie. D’ailleurs ils n’auraient pas voulu probablement être témoins d’un acte aussi regrettable à leurs yeux. Ajirès les prières et les cliants, (pii se prolongèrent pendant un (juart d'heure, la néophyte reçut de madame Schukofl'sky une belle chemise de chrétienne en line mousseline blanche, avec un large ruban rose flot tant sur s(*s épaules, et destinée à remplacer immédiatement le léger vêtement eu usage chez les juifs; puis b's deux popes se placèrent devant elle, et ce changement de toilette s’opéra sans difliculté. Avec un peu d’adressi', la chose peut se faire sans blesser la décence et sans qu’il soit nécessaire d’avoir des popes pour paravent. La jeune fille était, du reste, entourée d’un demi-cercle de spectateurs, de sorte que les pojies ue lui offraient qu’un abri iusuflisant. On eut enfin ratteutiou de lui faire passer des souliers. On lui lut ensuite une espèce de profession de foi qu’elle répéta, puis elle marmota rapidement quelqiu's prières, et se servit de l’ancien dialeÇte sla von, qui est la langue de l’Église en Russie. Ces divorees évolutions, acconqiagnécs de chants, d^^lteent bien un quart d’heure.

Ôans le chœur se trouvait une grande enve remplie d’eau, au bord de laquelle étaient attachées quatre bougies blanches allumées; du côté gauchi' était un escabeau dont la destination se devinait; je vis bien que la ^alheureuse devait être plongée.

L’observation, faite et répétée de bouche en bouche, reçut de tous côtés une réponse afnriuative; on pensait cependant que la pauvre fdle garderait sa légère draperie pendant l’acte du liajitèiuc. Elle nous faisait pitié, et, quelque peu iiupiiet de la tournure que prendrait la chose, je dénia ndai à nos dames si nous autres Ironuncs n’étions pas dans l’obligation de nous retirer. Madame llir.scb me répondit que je pouvais rester sans le moindre scrupule, attendu que madame Sebukoffsky n’aurait pas amené ses deux enfants si la cérémonie eût dù ol'frir ([uelque chose d’inconvenant. Tous les principaux acteui-sde la scène se rendirent au chœur, et les spectaleui-s suivirent. Le jiojiç ([ui était de service entonna une hymne près de la cuve et souflla, en forme de croix, sur la surface de l’eau. On conqiril que l’immersion allait avoir lieu. En effet, deux jiaravents furent apportés et placés en demi-cercle devant la cuve. Les deux popes avec les marraines restèrent en dedans, et les spectateurs en dehors, ainsi que le parrain, M. Albert. Cependant les deux dames de notre société se rendirent à une place d’où elles pouvaient apercevoir tout ce (pii se passait, et, comme les paravents fermaient mal, ceux qui voulurent, se donner un peu de peine virent trc.s-bicn entre les j(^iturcs. Le docteur Albert s’approcha sous le prétexte de boucher ces ouvertures, mais je n’oserais affirmer que ce fût son unique but. Enfin nous entendîmes une forte secousse dans l’eau, accompagnée d’un cri involontaire, puis trois autres secousses, et l’eau

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coula i>ar torrent sur les dalles. Deux minutes après, las paravents furent emportés et nous vîmes notre juive nu-pieds, tremblotante, mais fraîche et colorée comme une véritable rose pompon. Tes cheveux et le visage ruisselants d'eau, et la chemise se collant aux parties saillantes du corps mouillé. Les prières et les chants recommencèrent. Le pope, avec un pinceau trempé dans l’huile sainte, marqua une croix sur le front de la néophyte, sur ses oreiHes et sur .son sein à peine découvert, sur ses poignets et entin sur la plante de ses pieds. Le sens de cette onction était que les pensées, les actions et toute la vie de la nouvelle baptisée devaient dorénavant être comsacrées à Dieu. Ces symboles sont donc beaux et significatifs. Ensuite on jeta, à ma grande satisfaction, une mante en satin bleu sur les épaules de la jeune fille, car, à mon avis, il faut avoir une santé de cheval poursupporter une au-ssi longue et aussi rudeépreuve. La pauvre victime avait été réellement plongée dans l’eau, et à trois reprises ditTérentes, comme l’assurèrent nos dames. Je ne m’informai pas si c’était le pope qui tenait la jeune femme dans ses bras et lui mettait la tête sous l’eau, dans la crainte d( paraître indiscret, et, en me bornant à lacontcr a que j’ai vu et entendu, je laisse à l’imagination dt me^s lecteurs le soin d’achever la scène que je viens de retracer.

Depuis notre départ de Saint-Pétersbourg, personne de nous n’avait reçu de lettres de la patrie. Due avait fait mainte excursion aux bureaux de poste.

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mais toujours il revenait les mains vides et tout triste. J’avais indiqué à notre banquier de Saint- Pétersbourg, le baron Stieglitz, l’époque présumée de notre arrivée dans les villes de (piel(|ue importance, et il avait i)romis d’y envoyer nos lettres avec la suseriptiou ordinaire: I^oste rcxinule. A peine arrivés à Tobolsk, Due courut au bureau de poste. En le voyant reparaître et descendit' la rue à pas précipités, Erman s’écria : «Voilà le lieutenant avec des lettres, car ses pieds ont des ailes! » Il avait deviné juste. Il me remit deux grosses enveloppes, et attendit avecanxiélé, désirantsavoirsi elles necontiendraient pas quelque chose pour lui. En effet, chaque enveloppe renfermait deux lettres : nue pour moi, de ma femme, et une pour lui, de sa fiancée. Quoique leurs dates remontassent à trois mois, (dles n’en furent pas moins bien reçues. Erman seul resta sans missive.

Dans notre logement, chez une veuve près de l’église Roschdecsclitva, nous n’avions cpie deux chambres, dont une avait été cédée à Erman, mais il n’y avait pas déplacé pour nos domestiques, qui devaient .se tenir pendant le jour dans un petit corridor, et dormir la nuit dans les voitures. Nielscn se glissa dans le char de transport avec une lanterne, et ferma le couvercle sur lui; Gustave j)référa la britschka ouverte de M. Erman.

Nous eûmes tant d’invitations à diner et de bals, que nous commençâmes à trouver la chose fatigante. Le gouverneur général Wilielminoff, vieux garçon

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fort honnête, qui avait été nommé général à Tiflisen Géorgie, nous avait invités une fois pour toutes, et, si nous avions eu du temps et des forces, nous aurions pu avoir chaque jour pris. Telle est la vie de Tobolsk. A une fête que donna le directeur des postes, je rencontrai deux exilés ', l’ancien colonel Alabieff et le gentilhomme de la chambre Schatiloff, son beaufrère. Dans un banquet qui eut lieu à Moscou, ces messieurs avaient gagné à un fonctionnaire public qui voyageait avec une caisse de l’Ktat, et probablement d’nne manière peu loyale, une somme de vingl mille roubles. Comme ce dernier exprimait un doute sur la loyauté de leur jeu, Alabieff l’avait frappé à la tète avec une bouteille remplie de vin de Madère, puis il avait, en plein hiver, fait jeter rhomme blessé dans un traîneau pour qu’il continuût son voyage, et le malheureux était mort en route. L’affaire lit du bruit; mais ils étaient tous les deux fort riches, et surent si bien corrompre témoins et juges, qu’elle traîna en longueur pendant plusieurs années, et qu’ils étaient sur le point d’ètre acquittés. L’empereur Alexandre, qui avait cependant conçu des soupçons, ordonna une enquête sévère dont le résultat ne leur fut pas favorable. Ils perdirent leur rang etlenr noble.sse, furent exilés à Tobolsk et condamnés à faire pénitence publique trois fois par jour dans la cathédrale, c’est-à-dire à se mettre à genoux une certaine quantité de fois devant l’autel, à faire les signes de ci-oix

' Les ciinilanmés s'appellent ici, .avec une expression adoucie, iicsclitschnstlioiii, r'est-'a-dirc malheureux.

ordinaires sur le front «t la poitrine, à loucher le parquet (le la bouche et du front, et à inannotler des prières. Le lier Alahieff n’ayant pas voulu se soumettre à de pareilles génuflexions, le synode de Moscou ordonna de l’enfermer dans un couvent, dont les moines devraient veiller à ce que la sentence s’exécutât strictement. Mais les moines n’obtinrent pas plus de succès que les laïques.

En parlant de celte affaire, son compagnon d’infortune, Schatiloff, me dit un jour : «Je ne comprends pas pourquoi mon beau-frère résiste avec tant d’opiniâtreté à ces exigences ; c’est un uionvement fort sain qui convient parfaitement à une personne menacée d’embonpoint comme lui. » Cet homme si hautain et si dédaigneux était un musicien distingué; il touchait du piano cm virtuose; il était habile compositeur, et me fit cadeau d’un air composé par lui pour un enfant au berceau ‘. Alabieff était bel homme et robuste, avec des yeux de chef de brigands, ce qui se montra surtout un jour qu’il raconta à Due sa malheureuse dispute; il leva en l’air un poing convulsivement fermé, et s’écria avec un regard terrible : «Vous ne savez pas, monsieur, combien un Russe, est fort ! »

Le dimanche "26 octobre, jour de naissance de l’impératrice douairière Marie Theodorowna, on vit

• Dont le refrain était : Bdjev, bnjuski, bajes, imitation du son produit par le balancement d’un berceau. Cixi prouve qu’il ne faut pas toujours .se lii’r à la vieille sentence : Didicisœ fidelUer arles emollil mores, iicc siiiU esse feras.

VOYACE E.N «lUÉllIE.

(le nombreus(’s calèches parcourir U\s rues avec ih's messieurs en uniforme. Tout ce momie se rendit chez le gouverneur général, où nous nous présentâmes (‘gahnnent sur les neuf heures du matin, alin d’exprimer nos vœux pour Sa Majesté. Puis nous nous rendîmes à la cathédrale, où l’archevêque, accompagné d’une multitude do jnvtrcs dont les vêtements étaient hrodés d’or, présidait à l’oflice divin avec une grande pompe. Aucun sermon ne fut prononcé; il n’y eut que des céiamionies. A un certain moment, il fallut SC mettre à genoux avec tous les autres assistants. Lorsque tout fut terminé, le gouverneur se. rendit avec les Ibnctionuain's, aux rangs desquels nous nous mêlâmes, à la n'sidence de l’archevêque, grand hôtel en pierre situé près de la cathédrale, où un déjeuner fut servi. Mous échangeâmes quelques mots latins avec ce dignitaire de l’Kglise. Grand dîner, un peu plus tard, chez le gouverneur. Due et moi eûmes l’honneur d’être jdacés vis-à-vis de Son Excellence, (pd avait à sa droite l’archevêque avec trois prêtres de premier rang. Celui-ci s’efforça de me parler en latin et en franç^tiis; mais sa f(4rce n’étant pas gixinde dans ces langues, la conversation traîna" et fut rendue encore plus diflicile par la musique, qui ne cessa pas pendant le repas. Une salve accompagna le toast pour l’impératrice. Le soir, il y eut hal dans le cluh.

Cette vie luxurieuse me causa ujie indisposition; je restai chez moi quelques jours. Le ôl , je me rendis cependant à la résidence de l’archevêque, ayant su par un octogénaire, le colonel von Kriimer, que ce digni-

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VOYAGE.EN SlBEniE.

taire désirait savoir quelque chose sur notre voyage ef voir nos instruments. Je lui montrai les chronomèlres et les instruments astronomiques et lui donnai quelques notions sur la polarité magnétique de la terre. Cela ne parut pas l’intéresser, et il entra dans la politique, où je ne suis pas très-bien orienté. C’était un homme spirituel et vif, d’une quarantaine d’années, et, quoiqu’il ne fût pas aisé de s’entendre en latin et en français, cette visite me présenta néanmoins un intérêt réel. Ce doit être pourtant une bien triste existence, que celle de vivre ainsi en moine dans un vaste hôtel, prcstjue privé de la société de ses semblables.

Notre véritable bonne fortune à Tôbolsk fut, comme je l’ai déjà observé, d’y avoir trouvé des amis de cœur. Erman avait été chargé, par une dame de Dorpat, d’apporter des fruits secs à sa fille, domiciliée à Tobolsk. Celle-ci avait longtemps attendu avec impatience l’envoi de la maison paternelle; aussi, le premier soir de notre arrivée, un homme vint-il le réclamer. Ce fut notre ami Fiandt qui nous présenta à sa femme, brune délicate de dix-huit à dix-neuf ans, vive et rieuse. Le mari était de Berlin comme Erman, et ils cherchèrent aussitôt s’ils n’avaient pas quelques connaissances communes. L’unique point de rapprochement fut, le croirait-on, un grand chien que tous les deux avaient remarqué sous la ported’unecertainemaison, à Posldam. Fiandt nous introduisit près de son meilleur ami, le colonel Hirsch, né en Moravie, de parents catholiques.

VOYAGE EN «IBÉKIE.

Dèsson arrivée àSaint-Péter.sliourj', où il lui placé à l’École militaire, comme ou remarqua qu’il parlait allemaud, il fut élevé daus la religion protestante. Les mots Russe et Allemand ne servent pas, daus le langage familier, à indiquer la différence de politique, mais la différence de religion. Celui qui appartient à l’Église grecque est Russe, et celui qui professe un autre culte (en général le protestantisme, la plupart des étrangers étant Allemands et j)rotcstants) est appelé Allemand; le Russe du peuple ne se soucie pas beaucoup des opinions l’eligieuses de gens qui ne sont pas de sa propre Église. Il arrive donc souvent qu’un soi-disant Allemand ne comprend pas un mot de la langue germanique; mais s’il est né en Russie de parents allemands, il reste protestant, c’est-à-dire Allemand, même sans pouvoir en parler la langue. Si, au contraire, un des parents est Russe, il appartient de droit à l’Église grecque et s’appelle Russe, même s’il ne parle qu’allemand. On nous comptait ainsi parmi les Allemands.

Ce bon colonel et sa femme s’attachèrent tellement à nous, qu’ils étaient jaloux des instants que nous ne pouvions leiii’ donner. Si nous étions invisibles un jour, le colonel venait nous chercher, sa femme avait dit : « Voilà bien longtemps que nous n’avons vu nos bigarrés' ou les Allemands, » ou, comme on

* On nous doima ce nom parce que nous allâmes dans les mes avec des manteaux écossais à carreaux, ce qui fit que le pulilic, surtout les femmes, s’arrêtaient |iour nous reganler. Gustave nous raconta qu'une femme s'était écriée, en nous vovant ; a La fin du monde aiqunche, puisque les hommes commencent à porter des vêtements de femme. »

118 VOYAGE 'EX SICÉIUE.

nous appela plus lard, k la colonie norvég.icnnc. » Le 5 novembre, nous déménageâmes el primes un logis chez un juif; nous eûmes cinq chambres et une grande salle de billard où nous arrangi'ànies nos insli umeiits. Nous étions à même de commencer une série d’observations intéressantes. Ne pouvant )tas avoir à diner chez notre juif, il fallait nous organiser un ménage, et Gustave eut de nouveau l’occasion de faire parade de ses talents. Due, qui, en sa qualité de marin, était versé dans l’art culinaire, était le conseiller principal; quelquefois même il mettait la main à la pâte. Madame Hirsch avait jiromis de nous prêter des casseroles, mais elle tardait bien à tenir sa promesse, dans la crainte, dit-elle, de perdre ces objets. Je lui (mvoyai, dans nn billet, une espèce de serrure taillée dans une carte de visite, en lui mandant que, si elle était capable de l’ouvrir sans la déchirer, je la tenais quitte de sa parole, sinon que j’exigeais les casseroles. Elle travailla tout un jour, et enfin elle triompha. Nous eûmes cependant notre batterie de cuisine; mais madame Hirsch avait dit à son mari : « Laissez-les souffrir de la faim (juelques jours, ils nous reviendront. »

Le prix des vivres de toute espèce était plus que modeste : une livre de bœuf coûtait trois kopeks, et cinq aux époques de cherté. Un rouble-assignation équivalant, à cette époque, à un franc, et chaque rouble se divisant en cent kopeks, nn kopek représentait un centime. Le prix des autres denrées était (lans les mêmes jiroportions. Par cette raison, toutes les

VOVACK KN SinÉlUi:.

familles, même les moins aisées, pouvaient entretenir une nombreuse valetaille; elles avaient un cuisinier et (leux chevaux au moins, car les chevaux et leur nourriture étaient également à très-has prix; on évaluail la nourriture de deux bêtes à cim|uante roubles-assignation par an. Ce que l’on regrettait, c’était la bière, dont la fabrication, ainsi que celle de l’eaude-vie, est un privilège réservé, moyennant un imp(M élevé, à quelques capitalistes répandus sur tout le territoire de l’empire. On ne pouvait en acheter, et les familles ne sachant pas la faire à la maison, on buvait iequass dont j’ai déjà parlé. Je découvris cln^z un marchand du porter anglais dont nous achetâmes une bouteille; elle nous coûta cinq roubles. L’eau était peu limpide et désagréable à boire, et le vin que l’on pouvait se procurer chez les marchands était aussi cher que mauvais, et tirs-probablement médangé.

Par suite de celte facilité d’avoir dc’s vivres, les familles re(;oivent avec plaisir trois ou (piatre convives à leur table. Je rencontrai chez le colonel deux malheureux. L’un, qui était noble, avait commis le crime de donner, à la sortie d’une église de Saint- Pétersbourg, un soufflet à une dame (la maîtresse d’un ministre). En arrivant en Sibérie, il laissa pousser sa barbe et s’habilla en mu^chik (marchand russe de la plus basse classe). Il servait Hirsch en qualité de scribe. L’autre, appelé Menge, était un ancien quartier-maître de Pultava qui avait prêté l’argent de la caisse du régiment à quelques amis qui l'avaient trompé. Il avait demandé à servir en qua-.

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150 VOYAGE EN SlliÈltlE.

de simple soldat au lieu d’aller en Sibérie; il espérait bien s’élever, par son courage, à son ancien rang; mais il reçut une réponse tellement blessante, qu’il tomba malade, et fut à deux doigts de la tombe. Il avait l’espérance d'obtenir sa grâce l’année suivante; mais la douleur avait brisé son corps et surtout attaqué ses poumons, aussi, s’il réussit, n’y aurat-il gagné que de ])ouvoir mourir dans sa ville natale, au milieu des siens. Comme c’était un homme instruit, parlant allemand et français, je l’engageai en (pialité de j)rofesseur de langue russe. Il vint chez nous tous les matins. Nous lûmes un chapitre ou deux de l’ancienne histoire d'ficosse, écrite par Walter Scott pour son petit-fds et traduite en russe, et un chaj)itre d'Ivanhoc que j’étudiais le matin et le soir à l’aide d’un dictionnaire. Quoique j’eusse fait assez de ju’ogrês pour pouvoir lire un article du journal sans dictionnaire, j’étais à peine caj)able de dire quelques mots à un domestique, tant cette langue diffère de tous les autres idiomes d’Europe dans la construction des périodes ainsi que dans l’emploi des substantifs et des verbes; c’est une richesse inouïe d’expressions et une nuance d’idées dont le poète doit savoir tirer parti. Cettelangue, bien parlée par une personne quia un organe sonore, est assez agréable à entendre.

Avant notre départ, j’envoyai à M. Menge un billet dans lequel je le remerciais de la peine qu’il avait bien voulu se donner pour nous, en y ajoutant cent roubles-assignation. Je reçus une réponse où il se montrait tout pénétré de ma bonté; il n’avait pas compté

VOYAGE EN SlBÉllIE.

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sur la moindre gralilicalion, il était plus que pavé par notre société, et considérait la somme envoyée eomme un secours généreux qu’on lui offrait dans sa détresse. Le colonel me dit que le malheureux lui avait témoigné sa reconnaissance de l’avoir recommandé; il ajouta : « Je suis sûr qu’il en a coûté à ce pauvre Menge de recevoir votre argent. » Étant de l’ultava, ce monsieur nous avait raconté qu’un monument y avait été élevé eu mémoire de la victoire <les Russes sur Charles XU, et que riiomme du peuple des environs est si lier de ce souvenir triomphal, ^ju’un paysan à qui on demande de quelle conti-ée il est, répond lièrement : « So pod monimento » (<lu pays du monument).

Madame Hirsch avait l’hahitiide de ne servir le souper qu’à dix ou onze heures, ce qui ne me convenait pas du tout, d’ahord à cause de tous les j»lats chauds, puis parce qu’on ne se couchait qu’à minuit passé. Je lui en jiarlai. Un jour elle se confessa ; elle l’avait fait exprès pour nous garder plus longtemps. Je lui lis si bien entendre raison qu’elle céda en s’écriant : « Hélas! on est heaucoup trop bonne dans ce monde! » Je répondis en lui prenant la main : «Certainement, madame, la bonté est bien la qualité qui se [)aye le moins en ce monde! » Un autre soir, j’avais parlé à madame Fiandt de ces veilles fatigantes ■< hez son amie, et elle avait bien vite répété mes innocentes paroles. Madame Hirsch m’invita à diner eu ajoutant (pie si je voulais venir, (die me pardonmv rait toutes mes méchancetés de la veille. Étant ce-

1Ô2 VOYAGE EN SIPÉRIE.

pendant occupé à faire à notre gouvernement un rapport sur notre voyage, je priai Due d’y aller seul, et de porter nies excuses. Il revint avec la nouvelle que madame Hirsch s’était fâchée sérieusement contre moi.

Nous vîmes la famille Fiandt moins souvent, h‘ docteur étant absent une grande partie de la journée, de sorte que sa jeune femme restait toute seule; mais heureusement elle n’était plus on butte à toutes les difficultés qu’elle avait rencontrées dans les premiers tempsde son séjourà Toholsk. Elle nous raconta que, devant envoyer sa bonne au marché pour acheter une chose ou une autre, elle pleurait d’impatience lorsque, apres avoir cherché le mot dans son dictionnaire, l’avoir écrit et lu à sa servante, celle-ci lui ré- ])ondait le plus souvent : Ja nè pam’mo' jn, hairna (je n’enténdspas, madame). Entin, la domestiipie déclarait avoir compris, et s’en allait à la ville. Quelque temps après, elle revenait avec un tout autre objet que celui qui lui avait été demandé, ’et c’était continuellement à recommencer. M. Fiandt, outre sa pratique particulière, remplissait les fonctions de médecin de l’hôpital où étaient traités les exilés, qui, chaque vendredi, arrivaient sans escorte, pour aller, le lendemain, plus loin vers l'est. Je lui demandai comment il s’arrangeait quand, parmi ses malades, il rencontrait des Buchares ou d'autres races qui ne comprennent pas le russe. Il me répondit qu’il fallait les traiter comme on traite un cheval, qui n’est pas plus capable (ju’eux de rendre compte de scs souf-

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francos. 11 faut deviner et làelier de tomber juste.

Chez le directeur général des postes, Muller, qui portait le titre d'Excelleuce et qui était Allemand, c’est-à-dire protestant, car il parlait rallemaud assez mal, nous n’allàmes qu’une .seule fois, ne nous sentant pas fort attirés par ses prétentions et sa vanité. 11 était marié à une femme russe fort gentille, considérée comme un ange de bonté et de ]>atience dans tout Tobolsk. Ainsi que. beaucoup de femmes russes, elle était très-sévère pour elle-même en matière religieuse, peut-être même quelque peu bigote. Le mari était assez rustre pour la railler sur ses confessions et ses pénitences, en donnant souvent à ces actes la qualification de bêtises, ce qui, naturellement, devait la blesser profondément. Il est possible que de pareilles scènes aient été la cause d’une fausse couche qu’elle fit ])endant notre séjour. Quand un eiifimt est ne en Russie, un pope se rend aussitôt dans la maison de raccouchée et prononce près de son lit une prière dans la(juelle il remercie le Seigneur d'avoir eu pitié des souffrances de cette mère. Si, au contraire, elle a fait une fausse couche, il y a une phrase de la prière dans laquelle le Seigneur est ]>rié de pardonner à cette mère d’avoir tué son enfant. Cotte accusation de meurtre, adressée à une femme qui vient de sortir d’une lutte cruelle, et dont l’àmc doit souffrir toujours, est vraiment barbare. C’est un traitement qui ne saurait être supporté que par la serve russe. Une semaine après, madame Muller était cependant rétablie. Ces unions mixtes sont souvent très-malheu-

reuses, surloul si Tua des époux a un caractère j,u'üssier.

Une semaine après notre arrivée à Tobolsk, M. Ernian manifesta la résolution de nous quitter, alin de descendre l’Obi dans la direction du nord jusqu’à la bourgade de Beresov, située au soixante-troisième degré de latitude, et de là, si c’était possible, jusqu’à Obdorsk, sous le soixante-septième degré. Mais, ayant reçu la nouvelle que le fleuve Obi n’était que légèrement pris, il fallut suspendre ce voyage jusqu’à ce que la glace fut assez solide pour pouvoir porter des traîneaux. Le 28 octobre, l’biver se fit vivement sentir; nous eûmes dix-neuf degrés et demi de froid, et la neige tomba en abondance, aussi commençâmes-nous nos préparatifs de départ. Le colonel se chargea de faire mettre nos voitures sur les traîneaux; les roues furent placées borizontalement audessous des caisses. Nous lunes doubler nos pelisses <le renne, de même que nos bonnets, qui nous couvraient toute la tète ainsi que le cou, de sorte que nous n’avions que les oreilles et la bouche de libres. Mais, le temps étant encore passablement capricieux, on ne pouvait pas se lier à la durée de la neige, et il fallut encore suspendre le départ de quelque temps.

Le 21 novembre, M. Erman partit, a})rès avoir reçu du gouverneur général un Cosaque pour son service, avec une lettre de passe-port qui lui assurait un cheval pour son traîneau; il voyagea lui-même ilansun narUi, traîneau à chiens kamtschadales, qui

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est tiré ici par deux chevaux. C’est une cai.sse de bois ayant sept à huit pieds de long sur deux de large, avec quatre pieds de hauteur, recouverte, en dedans connue en dehors, d’un feutre gros'sier. Au milieu de l’un des cotés, il y a une petite porte par laquelle le voyageur s’insinue dans l’intérieur; plus loin, vers la partie de derrière, se trouve une petite fenêtre en pierre spéeulaire. Par devant, il y a une caisse de moindre dimension servant de siège pour le cocher, et dans laquelle M. Erman logea ses instruments et ses provisions. Le voyageur couche, la nuit, sur des peaux de renne, vêtu de pelisses et de longues bottes de même peau, qui couvrent les pieds et les cuisses. La pelisse de renne ostiaque a la forme d’une chemise surmontée d’un capuchon qui garantit la tête. Vêtu de la sorte, l’homme ressemble assez à un ours qui s’est levé sur ses pattes de derrière, et, afin de rendre celte ressemblance plus complète, on a cousu des oreillettes en peau noire des deux côtés de la coiffure. Les Ostiaques, regardant l’ours comme un animal sacré, n’ont pas hésité à en imiter l’extérieur. Si le froid est extrême, on s’enveloppe d’une seconde pelisse et on se chausse d’une seconde paire de bottes en peau de renne, et, habillé de la sorte, on peut résister à un froid de quarante degrés Réaumur. M. Erman me demanda de lui céder un de nos domestiques. Ne pouvant j»as me passer de l’interprcie Gustave, je proposai N'ielsen, qui, ne sachant ni le russe ni l’allemand, ne pouvait, par consé-

VÜYACK K.\ SIBÉRIE.

(jiicnt, lui èlro bon à rien. En définitive, je fus forcé de lui céder Gustave, quoique celui-ci craignît autant que Nielsen ce voyage fatigant vers le nord au cœur de l’iiivei'. Je me fis donner la promesse, par M. Ernian, qu’il veillerait à ce que Gustave ne souffrît pas trop pendant cette expédition, et qu’il me le renverrait sain et sauf.

Ayant de la sorte perdu notre interprète, il fallut engager un nouveau domestique pour le voyage d’irkulsk. Je choisis un compagnon menuisier exilé, né en Courlandc, nommé Jean IvanSchlau, qui nous fut recommandé par le prêtre luthérien réformé 'de Tobolsk, Walther. Ce domestique savait le russe et l’allemand; de plus,- il était fort habile cuisinier; chaque jour nous eûmes des plats excellents; de sorte (jue nous invitâmes nos amis Hirsch et Fiandt à un souper où on servit un prétendu potage à la tortue, du porter anglais et du bon vin. Madame Hirsch avait dit à nos convives : «Naturellement vous aurez faim en revenant de la colonie norvégienne, je vous attendrai avec (les provisions. » Ils partirent cependant parfaiteipent satisfaits de notre chère.

On donna, un soir, la répétition d’nn concert, à lacjuelle nous assistâmes; elle commença pai l’ouverture de Don Juan ; puis une pianiste de neuf ans joua un morceau avec acconqiagncment; ensuite un certain baron Krüdcncr, cousin de la femme si connue (lu même nom, exécuta un solo de Rhode sur le violon. Un jeune homme chanta un grand air, et, pour finir, madame ïschukovvsky joua avec beaucoup de

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VOYAGE EN SIliÉlUE. i:.;

goût, siirle piano, iinconccrlo de Mozart. C’élail iino jeune feinnie belle et gracieuse, qui dansait à ravir et parlait le français aussi bien que possible. .Mes compagnons désiraient vivement lui faire une visite; mais, le mari ne parlant que le russe, je refusai de leur complaire sur ce point. La premièi’c partie du concert était terminée. Dans rentr’acte, le préfet de police se présenta avec la nouvelle de la mort de l’impératrice Marie Feodorowna, mère de l’empcMCur, en s’opposant a la fin de la répétition aussi bien qu’au grand concert qui devait suivre. Nous perdîmes, en conséquence, une véritable jouissance. Ces morceaux avaient été si bien exécutés, que nos amateurs de Christiania auraient eu de la peine à s’en tirer de même.

Le D2 décembre, nous allâmes, poui’ la dernière fois, chez notre cher colonel, où nous trouvâmes nos autres connaissances. Duc et moi y écrivimes chacun une lettre, à ma femme et â sa liancée, pour leur faire s'avoir notre départ. Nous suppliâmes nos deux aimables amies, die Ilirschin et die Fiandtin ’, comme elles s’aj)pelaient réciproquement, d’y ajouter queli[ues mots. De retour dans mes foyers, j’a|)pris qu’elles regrettaient toutes deux notre dé|)art.

’ E’claifiil les noms des dames lliiscli cl Fiatidf avec des termiiiaiseir. fi’iiiinincs.

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