‹ Souvenirs d'un VoyageurChapitre 3 sur 9 · MARIÉS A RIMLNO LE 15 OCTOBRE · texte numérisé non relu

MARIÉS A RIMLNO LE 15 OCTOBRE

« La madone avait été fidèle à sa promesse :

c’est moi qui avais choisi mon sort; Cyriaque, c’est moi qui causais ton trépas ! Je me levai alors, et, cachant ma tête dans mes mains, je me jetai sur le chevet du lit, je baisai la place où la veille reposait Cyriaque, et enfin je pleurai. »

A ce moment Marina, qui jusque-là nous avait parlé d’une voix entrecoupée, se mit à fondre en larmes ; la petite fdle et sa mère n’attendaient qu’une occasion pour sangloter. Quant à moi, j’espérais faire meilleure contenance, sachant par éducation qu’il faut laisser aux femmes une telle faiblesse, et que tout au plus il est permis de s’attendrir au mélodrame ; mais j’eus beau regarder dans la campagne, me mordre les lèvres et ouvrir les yeux bien grands, il me fut difficile de garder longtemps ma dignité ; je crains d’avoir pleuré.

« Triste vie que celle d’une veuve, reprit Marina. Pendant les premiers jours les voisines s’occupèrent de moi ; mais leur ménage les réclamait, et d’ailleurs il y eut bientôt d’autres douleurs que la mienne pour occuper leur charité. Je restai seule, sans ressources, vivant comme un chien, de pain et d’eau, ou de quelques fèves séchées que Cyriaque avait achetées pour notre provision d'hiver. J’aurais pu comme autrefois aller à la

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plage ramasser des algues el chercher quelques coquillages ; mais je ne pouvais regarder la mer depuis qu’elle m’avait tué mon mari. Que devenir? que faire? je n’en savais rien, quand avant-hier sont entrés chez moi Giuseppe et sa femme. Giuseppe, toujours possédé du démon d’avarice, m’a fait sentir que je n’avais aucun droit dans une maison qui n’était plus la mienne, mais que cependant il serait disposé à faire par grâce quelque chose pour moi. « Je n’ai besoin de rien ayant « perdu Cyriaque, lui ai-je répondu. Je suis entrée « dans cette demeure n’ayant à moi que ma robe « de mariée ; j’en sortirai avec ma robe de veuve, « je ne veux rien de plus. »

« La Teresa a voulu réparer les dures paroles de son mari, mais elle n’est plus la môme pour moi. Quoi qu’elle fasse pour m’aimer chrétiennement, elle voit bien que c’est moi qui lui ai ravi son fils. Sans moi, il n’eût jamais pris le rude métier qui l’a mené si vite à la mort; sans moi, il ferait la richesse et la joie de sa maison. J’ai remercié la Teresa de sa bonté , mais mon parti a été pris aussitôt ; Giuseppe n’était pas rentré chez lui, que j’avais déjà quitté Ancône et sans retour.

« Comment gagner Rimino? Je n’en savais rien, quand au sortir de la ville j’ai trouvé David à qui

j’ai conté ma peine. « Je t’ai menée dans ta for- « tune et tu m’as payé, m’a-t-il dit ; aujourd’hui « que tu es malheureuse, je te reconduirai dans ta « famille et tu ne me donneras rien... et tu ne « seras pas à côté de moi, car les matinées sont «froides et tu n'es pas vêtue; je te mettrai « dans la voiture comme une vraie bourgeoise, tu « y trouveras de braves gens qui te feront volon- « tiers une place. »

« Ainsi a fait David; j’ai passé la nuit dans le carrosse, car je n’avais pas le moyen de payer une chambre; maintenant vous savez tout. »

Elle acheva son récit comme elle avait commencé, sans phrases, sans plaintes, sans demander môme de la pitié. Ce sont les heureux du siècle qui ont besoin qu’on les entoure, il faut qu’on les soulage d’un chagrin souvent bien léger et qu’emportera le premier souffle du monde ; le pauvre est trop habitué à la peine pour s’eflrayer de la douleur. Marina d’ailleurs ne voulait pas se con-

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soler, et ce n’était point dans une parole humaine qu'elle mettait son espoir.

« — Qu’allez-vous faire à Rimino? lui demandai-je.

— Si mes sœurs peuvent me donner un lit, je ne serai pas embarrassée de gagner huit à dix pauls par semaine en reprenant mon ancien métier. Je vis de peu et n’ai pas de désir. 11 n’est qu’une place que je voudrais avoir, mais elle est trop belle pour moi. Il y a des dames carmélites à Rimino ; c’est un couvent très-riche, où il n’y a que des religieuses de distinction; si elles avaient quelque pitié de moi, si elles m’acceptaient comme sœur converse, j’aurais là du pain pour le reste de mes jours, et une église toujours ouverte; mais je suis trop pauvre et trop ignorante pour servir ces bonnes dames, on ne voudra pas de moi. »

Il y a des émotions silencieuses, il en est d’autres qui ne peuvent se contenir. Ce sont deux écoles différentes. Les cœurs éprouvés par le chagrin sont de la première, la Ferraraise appartenait à la seconde; elle se mit à parler comme si elle n’eût rien dit depuis huit jours. Avec une volubilité fatigante, elle maudit la mer et les marins, nous conta toutes les histoires de naufrage qu’elle retrouva dans ses souvenirs, et enfin, sui-

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vant une pitié qui n’est que trop commune, elle écrasa la pauvre victime au lieu de la relever. Elle lui prouva que tout était de sa faute ; que, si elle ne s’était pas mariée, elle ne serait pas devenue veuve : et que, si son mari n’avait pas été un pilote, il ne se serait pas noyé. Puis, fière d’une sagesse qui n’est pas rare dans le monde, elle ajouta des paroles non moins consolantes sur la douleur humaine et son peu de durée ; un couvent n’était pas ce qui convenait à une femme de dix-neut ans ; elle le savait bien, elle qui avait vu à Ferrare des veuves dont chacun admirait le désespoir, mais qui, le deuil fini, avaient parfaitement recommencé la vie et oublié leur premier époux. En somme, c’était un esprit fort, à l’endroit de la fragilité des femmes, et qui n’ignorait pas :

Quanto in femmina fuoco d’amor dura Se l’occhio o't tatto spesso no’l raccende*.

Marina, ouvrant de grands yeux, admirait la faconde de la dame ; il était visible qu’elle ne comprenait rien à des idées aussi étranges pour elle, à une morale qu’elle entendait pour la première

* Dante, Purgatorio, vm, 70.

Combien le feu d’amour est durable en la femme,

Si l'œil et le toucher plus souvent ne l'enflamme.

(Traduction de Gbanoie».)

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fois. I.a Ferraraise, charmée (le faire briller son expérience et son esprit, et qui prenait sans doute notre silence pour une approbation, ne s’arrêta pas en si beau chemin, elle finit par dire crûment à Marina qu’il était ridicule de parler d’un couvent, que ses sœurs, plus sages qu’elle, lui présenteraient dans un an, après un délai tout à fait convenable, une personne qui la rendrait heureuse et lui ferait oublier tout le chagrin que lui avait causé Cyriaque. « Ma fille, dit-elle en finissant par forme de sentence, crois-en une femme plus sage que toi et qui a vécu plus longtemps. 11 n’est qu’un remède au veuvage, c’est un mari. »

A ce mot, l'Italienne se redressa, et nous regardant avec des yeux pleins d’étonnement et de colère : « Me marier! s’écria-t-elle; que dirait làhaut Cyriaque? Et quand je le retrouverai, que ferai-je? Faudra-t-il le laisser seul ou lui demander pardon de l’avoir trahi ? Non, ajouta-t-elle avec noblesse, du jour où Cyriaque m’a donné cette bague, mon cœur s’est fermé ; il n’y a plus de place que pour lui et pour Dieu ! » Après ces mots, elle retomba dans une espèce d’apathie, et ne dit plus rien du reste delà route.

On découvrait Rinuno quand un pauvre vint nous demander l’aumône ; je lui jetai une de ces masses de cuivre qu’on nomme pièce de cinq baïoques, et qui pour le poids ressemblent aux as du bon roi Servius. Tandis que le mendiant me recommandait à tous les saints du paradis, Marina me suivait d’un regard singulier. Puis je l’entendis chuchoter avec la Ferraraise, qui comparait la générosité des étrangers à ce qu’elle nommaitla ladrerie italienne: cinq baïoques à un pauvre, deux pauls pour un passe -port, c’était la prodigalité d’un prince. On parlait de moi, je n’en pouvais douter. Marina voulait-elle me demander quelque secours? Pour beaucoup de gens, cela eût gâté la noblesse de son récit ; les héroïnes ne mendient ni dans les romans ni au théâtre. Quant à moi, il me semblait tout naturel que Marina eût l’âme grande, et que cependant, misérable comme elle l’était, elle se crût un droit à mon appui. Pourquoi ne m’aurait-elle pas demandé ce que je brûlais de lui offrir? Déjà

je roulais un napoléon dans nies doigts, quand je songeai qu’avec sa détresse bien connue il n’était pas convenable qu’elle apportât à Rimino une richesse suspecte. Mais il me restait trois écus romains ; c’était un cadeau presque de même valeur et sans le même inconvénient, car on ne les verrait que l’un après l’autre ; je les pris dans ma main, ne sachant ni si j’oserais les lui offrir ni si elle oserait me les demander.

Le doute ne fut pas long ; au moment de descendre, elle laissa passer la Fcrraruise et me dit : « Monsieur, vous êtes charitable, et je suis malheureuse... » Je ne la laissai pas achever, et lui remis mon offrande. Elle se jeta sur les trois écus, les enfonça dans la poche de sa robe avec un geste convulsif, et resta immobile sans retirer sa main, sans me remercier.

— Eh bien, Marina, lui dis-je assez surpris, voilà qui vous permettra de vivre un peu mieux pendant quelques jours.

— Moi? dit-elle ; oh non! rien pour moi, tout pour mon Cyriaque. Il souffre peut-être ; une bonne messe, dite par un saint prêtre, peut le soulager, et il y a bien des messes dans cet argent. C’est moi qui ai causé sa perte, c’est à moi de le sauver.

Elle partit à ces mots, puis revenant de quelques

GO - SOliVEMRS DIX VOYAGEUR,

pas : « Demain, monsieur, j’entendrai la messe à votre intention; que Dieu vous récompense! » Et elle disparut.

Un instant, je l’avoue à ma honte, je regrettai mes trois écus. J’avais tort; sans le savoir, n'avais-je pas donné à Marina ce que, par une loi divine, le riche ne peut pas acheter pour lui-même, mais ce qu’avec son argent il peut presque toujours offrir au pauvre ; un peu de consolation, d’espoir et de bonheur'/

Quelques heures plus tard, après avoir passé deux ou trois misérables ruisseaux qui se disputent le nom tristement fameux de Rubicon, j’arrivais à Ravenne au travers de la Pineta. Mais dans ces lieux imposants par eux-mêmes et tout remplis du souvenir de la Francesea, je l’avoue, malgré Dante et son génie, malgré Scheffer et la tendresse de son pinceau, je ne pus rappeler à ma pensée l’image louchante de cette victime de l’amour; chaque fois que je rouvrais la Divine Co-

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(il

médie , je voyais se lever devant moi une figure triste et résignée : ce n'était pas la bien-aimée de Paolo, c’était la veuve du marin.

J’arrivai à la Spada un peu contrarié de ma faiblesse. Mon pèlerinage dantesque était perdu, et le voyage de Ravennc à recommencer.

• Paris, septembre 1854.

LE

JASMIN DE FIGLINE

Etre journaliste, c’est aujourd’hui un méfier qui excite peu l’envie, il ne mène ni à la richesse ni au pouvoir. Et cependant, qu’il a de douceurs secrètes pour une âme qui en sent le prix ! Je ne parle pas seulement de ces écrivains qui, semant la vérité dans un sillon ingrat, attendent avec une foi profonde que l’avenir fasse lever le germe que les sages du jour foulent aux pieds. Honneur à ces philosophes stoïques qui, sans se plaindre et même sans sourire, voient de temps en temps quelque homme d’État se parer des lambeaux de

leurs idées, et s’imaginer, comme d’autres acteurs, qu’à lui seul est tout le mérite de son rôle, parce qu’il est seul sur la scène et seul applaudi ! Mais pour ceux même à qui cette ambition n’est pas permise, et qui se contentent de défendre au jour le jour la justice et la raison, est-il une jouissance de la fortune qui vaille ces sympathies inattendues qu’éveille au loin la communauté des idées, des espérances, des regrets? N’est-ce rien que ces amis nouveaux qui du premier coup nous ouvrent leur âme, d’autant plus fidèles que ce n’est pas le hasard qui nous les donne, d’autant plus doux que leur suffrage nous fait illusion et nous permet un moment de nous croire de grands hommes... hors de notre pays?

C’est un de ces amis inconnus que j’allais visiter en Toscane au commencement d’octobre 1854.

Prêtre instruit, philologue poli, agronome sensé, patriote sincère, défenseur de cette sage liberté qu’on ne comprend d’ordinaire que quand on en jouit, le chanoine X... est justement estimé dans sa patrie ; j’avais hâte de voir un de ces hommes éclairés et courageux, moins rares de l’autre côté des Alpes qu’on ne suppose, qui soutiennent sans faiblir les cruelles épreuves sous lesquelles depuis si longtemps se débat en vain l’Italie. C’est à Fi-

glinc, dans le val d'Arno supérieur, à quelques lieues de Florence, que m’attendait le chanoine : Figline, jadis célèbre dans cette épopée de la liberté italienne qui a eu Dante pour Homère et Machiavel pour Thucydide, aujourd’hui bourgade obscure, recherchée des seuls géologues, et qui n’a plus pour elle que ce que les hommes n’ont pu arracher à l’Italie, l’éternelle beauté de la terre, des eaux et du ciel.

Le chemin n’est pas long de Florence à Figline. A peine des hauteurs de San Donato j’avais jeté un dernier regard sur ces collines ondulées au pied desquelles s’épanouit Florence, que déjà, au travers des oliviers, je descendais vers ce fond riant où Figline se cache dans ses murs crénelés, comme un oiseau dans son nid. Partout une campagne animée par le travail et qui ressemble à un verger ; partout des ouvriers qui récoltent, labourent et sèment en même temps ; partout, le long des chemins, des femmes qui portent sur leur tête le repas du laboureur, tout en tressant la paille qui formera le chapeau de nos élégantes ou en filant le fuseau de nos contes de fées ; partout une douce lumière, un air tiède qui jette en je ne sais quelle langueur. Je cherche quel paradis on peut promettre aux gens qui vivent sous ce ciel enchanté.

Arrivé à Figline, j’avais à peine demandé qu’on m’indiquât la maison du chanoine, que déjà chacun me montrait du doigt comme l’étranger qu’on attendait : « Monsieur, hors la ville, le grand palais à main droite. » Un palais ! ce mot m’eût ému si je ne savais par expérience qu’il est aussi dangereux de croire à la splendeur des palais italiens qu’à la simplicité des cottages anglais. Cependant une grille de fer surmontée d’armes découpées à jour et flanquée de beaux cyprès, une longue avenue montant vers un bâtiment de grande apparence, tout me fit croire un instant que j’entrais chez un prince de l’Église ; la vue de mon nouvel ami m’eut bientôt rassuré.

Je vis accourir au-devant de moi un vieillard vêtu à la française : habit noir, culotte courte, gros souliers à boucles d’argent. Des traits fortement prononcés, de beaux cheveux blancs, une figure ouverte, une parole animée, des gestes expressifs, tout annonçait en lui cette énergie qui ne tient pas moins à la santé de l’âme qu’à la vigueur du corps. Il m’embrassa avec effusion, et m’accueillit avec cette chaleur que ne connaît guère la froide politesse de nos villes. On eût dit qu’en recevant son hospitalité c’était lui que j'obligeais.

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À la campagne, et surtout en Italie, on n’est jamais mieux qu’au grand air ; une promenade fut aussitôt acceptée qu’offerte. Mon compagnon, armé d’une grosse canne et d’un vaste parapluie qui le défendait du soleil, marchait à grands pas devant moi, et, malgré son âge, gravissait les collines avec une vivacité qui lassait facilement la mollesse d’un citadin. Le long du sentier, on yoyait accourir les enfants qui se cachaient derrière les buissons pour regarder le nouveau venu ; les pères quittaient leurs bêches afin de saluer le patron qui pour chacun avait un mot aimable, un avis, une consolation. Combien notre vie parisienne, si seule au milieu de la foule, me semblait-elle triste auprès de cette communion constante qui faisait de mon hôte le conseil, le soutien, l’ami de tous ces braves gens !

Quand nous eûmes marché tout à notre aise, mon guide me conduisit au pont de l’Arno pour y jouir d’un de ces spectacles qu’on n’oublie jamais. En face de nous, des. collines pressées comme un troupeau s’élevaient en amphithéâtre jusqu’aux cimes de l’Apennin ; c’étaient comme des étages de verdure et de lumière où tous les climats se uecédaient, l’olivier et la vigne montant jusqu’aux châtaigniers, les châtaigniers et les prairies s’éle-

vant jusqu’à la sombre lisière des sapins. Le soir approchait, le soleil descendait derrière les montagnes de Sienne, nous le suivîmes avec admiration jusqu’au moment où le dernier rayon s’évanouit en pluie d’or derrière le dernier sommet. Rentrés à la maison, nous recommençâmes à causer de plus belle autour d’une table frugale, et Dieu sait quel chemin nous fîmes en peu de temps. En moins de deux heures nous avions remanié l’Europe, affranchi l’italie, guéri la maladie de la vigne, ranimé dans tous les cœurs l’amour de la liberté, et créé une nouvelle race de vers à soie, quand peu à peu la conversation se mit à languir. Après la fatigue d’une journée passée au grand air, je sentais mes yeux se fermer malgré moi ; par moments il me semblait que les besicles de mon hôte me lançaient des traits de feu. Quant à l’excellent chanoine, levé avant le jour, le plaisir de me voir ne pouvait non plus l’emporter sur la fatigue d’une causerie un peu longue, et ce fut, je crois, sans regrets qu’il me permit de me retirer.

Il me conduisit dans ce qu’il appelait ma chambre : c’était un appartement complet. A Paris, notre hospitalité est mesquine et jalouse ; quand nous avons gardé deux heures à dîner notre plus cher ami, notre magnificence est à bout. Là je

trouvai tout un étage pour moi seul : une antichambre qui ressemblait à une salle de gardes, un salon immense, une chambre royale; je me récriai sur cette splendeur ; le chanoine souriait de mon étonnement.

— - Voilà, me disait-il, voilà comment vivaient nos Florentins aux beaux jours de la liberté! Ce sont les Salviati qui ont bâti cette maison des champs, c’est ici la chambre que la célèbre comtesse habitait il y a bientôt deux siècles.

— Quelle célèbre comtesse? demandai-je.

— Celle qui fut si jalouse de son mari, me répondit le chanoine, qu’ayant surpris le nom d’une rivale, une simple camériste, elle la fit bravement assassiner sur ce seul soupçon, et envoya à son époux la tête de la victime.

— Et que fit-on de cette aimable comtesse?

— Elle était femme, elle était noble : on se contenta de la reléguer ici ; c’est dans cette chambre qu’elle a pu savourer pendant vingt ans le plaisir de la vengeance, si la vengeance est un plaisir et si elle console de n’être plus aimée.

— J'espère, dis-je en riant, qu’elle ne revient jamais.

— Non, reprit mon hôte, vous pouvez être tranquille. Dans la retraite d’un pauvre chanoine, il n’y

:<) SOUVENIRS D'UN YOYAfiEIR.

a point de place pour toutes ees passions des belles dames d’autrefois; dormez en paix, je vous recommande à Dieu.

Resté seul, je regardai ma chambre; elle était meublée à l’italienne, c’est-à-dire très-simplement. De grands murs blanchis à la chaux et encadrés d’arabesques, quelques fauteuils de paille, une petite glace vénitienne, en faisaient tout l’ornement. Au milieu de cette solitude, s’élevait dans un isolement majestueux un lit comme il n’y en a plus en France depuis Louis XIV, un lit où toute une famille aurait couché à l’aise. La seule difficulté était d’y monter sans échelle, car il était aussi haut que large, et on avait entassé, sans compter, d’énormes matelas de maïs. A l’aide d’une chaise je parvins à grimper sur celte couche immense, je m’y jetai avec délices, un peu fatigué, mais heureux d’une journée si bien remplie. A peine au lit, je m’endormis de ce sommeil profond que connaissent seuls les chasseurs, les soldats et les voyageurs.

Je ne sais depuis combien de temps je dormais, quand je me trouvai dans cet état qui n’est ni la veille ni le sommeil, et où, tout en rêvant, on a la conscience de son rêve. J’étais en Espagne, à Grenade, aux plus beaux jours de ma jeunesse, j’entendais la sérénade que quelque amoureux embossé dans son manteau soupirait aux grilles qui le séparaient de son inhumaine. Il me semblait reconnaître les voix traînantes, leson plaintifetjusqu’aux paroles qui m’avaient charmé dans Grenade, quand peu à peu, réveillé par un bruit véritable, je reconnus que j’étais en Italie et qu’on chantait au pied de la maison.

En me laissant glisser le long du lit, je parvins à terre sans accident, et je trouvai bientôt la fenêtre, que j’entrouvris. La nuit était sombre, la lune était voilée par un grand nuage dont les franges seules étaient argentées. J'écoutai ; un chœur d’hommes chantait à demi-voix, et terminait un refrain dont je ne saisis point les paroles. Le chœur fini, une

main invisible joua facilement une ritournelle sur le violon ; puis une voix de ténor, voix claire et ‘pénétrante, chanta les vers suivants dont je ne perdis pas un mot :

Dors en poix, ma douce espérance,

Dors en paix, et pense en dormant A ton amant;

On nous a pesés en même balance.

Belle, entre nous deux peu de différence!

Ah! si je pouvais l’avoir dans mon cœur,

(Pour moi quel bonheur! )

Ton regard de flamme!

Ah! si je pouvais l’avoir dans mon âme,

(Pour moi quel beau jour ! )

Ton regard d'amour ‘ !

Dire ce qu’il y avait de naïf et d’original dans ce chant populaire n’est pas chose aisée; ceux qui connaissent les mélodies de Gordigiani s’en feront une idée, car l’auteur est Toscan, et souvent il n’a fait que noter d’une main habile ce qu’il entendait

1 Voici le texte, qui vaut mieux que la traduction :

Dormi, speranza mia, dormi, speranza;

Dormi, speranza mia, riposa e pensa:

Siamo pcsali alla stessa bilancia,

Kra me o te c'é poca differcnza.

Se lo potessi aver net mio cure,

OH! che dolcezza! il tuu sguardo d’amoret Se lo polessi aver nel mio petto,

Oh! che dolcezza! il tuo sguardo dilctio!

La plupart de ces chants nationaux, si gracieux et si nouveaux dans leur air antique, ont étc recueillis et publiés par Giuseppe Tigri ( Canti popolari Tuscani. Florence, 1856).

le soir dans la campagne dePisloia : mais ce qu’il est impossible de rendre, c’est le charme secret de cette voix amoureuse, c’est ce mélange de douceur, de tristesse, de passion, qui allait au cœur et vous intéressait malgré vous à ce chanteur inconnu. Ce n’était pas une virtuose qu’on entendait; c’était bien plus, c’était un homme, et un homme qui souffrait.

Quand la voix eut cessé ainsi que le violon, le chœur reprit son refrain ; je reconnus un air que j’avais entendu quelques jours auparavant dans les rues de Sienne :

Qui donc t'aimera; si ce n’est moi, mon âme?

lit qui m’aimera, si ce n’est toi, mon bien?

Pourrais-je jamais aimer une autre femme?

Crois-tu retrouver un cœur comme le mien ?

Qui donc t’aimera, si ce n’est moi, mon âme?

Et qui rn’aiinera, si ce n’est toi, mon bien*?

A qui s’adressait cette sérénade? Je n’avais vu dans la maison qu’une gouvernante plus que canonique, ce n’est pas, d’ordinaire, après cinquante ans qu’on fait veiller les amoureux. Étais-je dans un palais enchanté? Est-ce à l’ombre de la méchante comtesse qu’on envoyait ces tendres accents

* Tigri a publié dans sa collection un Rispetto qui commence de môme (n° 332) :

Chi v’ amerà, ben miol se non v’ am’ io?

Clii în'amerà, sc non mi amale roi?

qui me ramenaient au siècle fies troubadours? Le chanoine m’avait-il caché quelque mystère? Je me penchais en avant, essayant, mais en vain, de faire pénétrer mon regard dans la nuit, quand tout à coup une fenêtre s’ouvrit brusquement au-dessus de la mienne.

— Gentimia! s’écria une voix aigre et tremblante, avez-vous bientôt fini votre sabbat, Sarrazins que vous êtes, ne laisserez- vous pas dormir d’honnêtes gens?

— Paix, paix, la mère! répondit une voix. Si la belle est endormie, dites-lui deux mots pour l'éveiller; dort-on quand vos amours sont là qui vous saluent d’un risprfto ?

— Cachez-vous, la vieille, cria un impertinent; c’est la rose nouvelle qu’il nous faut.

Onne répondit rien; mais,àla faveur d’un rayon delà lune, je vis passer devant mes yeux une lueur argentée qui brilla comme l’éclair ; puis j’entendis le bruit d’une flaque d’eau. C’était en prose que la duègne répondait à la poésie des amoureux. Un cri joyeux lui annonça que sa vengeance était trompée ; aussi fut-ce avec de nouvelles injures et des menaces à n’en plus finir qu’elle ferma sa fenêtre, poursuivie par des bravos moqueurs et des rires insolents.

Peu à peu, cependant tout rentra dans le silence ; je remontai dans mon lit, à demi-glacé par la fraîcheur de la nuit et fort intrigué. Je venais d'entendre le dragon du logis; mais il n’y a pas de dragon sans pomme d’or, pas de duègne sans princesse. Comment découvrir ce secret? J’en étais là sans pouvoir dormir, me retournant comme le divin Ulysse sur ses peaux de bœufs, et faisant craquer sous moi le maïs, quand, au moment où j’allais enfin retrouver lesommeil, j’entendis legrincement d’une guitare; une voix rude et profonde se mil à chanter les vers suivants :

Si j’avais la splendeur et la beauté du inonde,

Si j’avais les trésors de la terre et de l'onde.

T’en orner, t’en embellir,

T’en enrichir,

Ce serait tout mon désir,

Tout mon plaisir!

Oui, je voudrais avoir en ma puissance L’enfer, pour t’en fermer la porte au nez.

Le purgatoire, afin d’y charmer ta souffrance ;

Et, si lescieux m’était donnés.

J’irais au paradis t’y chercher une place Auprès de moi.

Sans toi je n’en veux pas. Que veux-tu que j’y fasse Sans toi ‘ ?

C’est sans doute une charmante chose qu’une

* Tigri, n° ‘27 1 :

Se iu fossi padion délié hellezze, etc.

sérénade, même pour un simple curieux; deux sérénades, c’est beaucoup pour un étranger accablé de fatigue et de sommeil. Aussi attendais-je avec impatience- que la fenêtre s’ouvrit et qu’une nouvelle ondée me délivrât de l’importun; mais tout resta dans le silence; la duègne dormait, si même elle n’était enchantée.

Ce silence, le chanteur le prit pour un encouragement, il se mit à gratter sa guitare pour recommencer.

La patience m’échappa. Je ne voyais pas ce que cet ambitieux pouvait encore offrir à sa belle, lui qui du premier coup avait disposé du monde, de l’enfer et du paradis; puis, l’avouerai-je? j’avais pris le chanteur en grippe. C’était une basse-taille, et au théâtre, qui est, dit-on, l’image de la société, j’ai toujours vu qu’une basse-taille est un monstre ou un tyran. Il n’y a rien de si noir qu’on ne puisse attendre d’un homme qui descend jusqu’au fa.

D’ailleurs il était évident que la vieille était sa complice; il y avait là une jeune héroïne abominablement sacrifiée.

« Voici, me dis-je, le moment de jouer le rôle de don Quichotte, et de venger l'innocence et la beauté tout en sauvant le reste de ma nuit. »

La duègne m’avait appris comment l’on conjure

et l’on chasse les démons amoureux, et j’avais remarqué une grande jarre dans un coin de la chambre ; j’ouvris doucement la fenêtre, et, prenant à deux mains l’urne magique, je lançai l’eau à toute volée.

Je ne l’entendis pas tomber, mais un juron terrible m’apprit que le charme avait réussi. Évidemment l’instrument était mouillé. Tranquille et satisfait, je regagnai ma couche, où cette fois il me fut permis de dormir jusqu’à ce que le chant du coq et les premiers rayons du soleil m’eussent averti qu’il était temps de me lever.

Une fois debout, j’eus quelque peine à mettre en ordre les incidents de cette nuit agitée; je me trouvais embarrassé pour savoir la vérité. M’adresser au chanoine, c’était chose inutile, il était clair que l’excellent homme ne savait rien ; la maison était si grande que de sa chambre il n’avait sans doute rien entendu. Je ne vis qu’un moyen de réussir, c’était de parler à la gouvernante.

Si vieilles et si dévotes que soient les femmes, quand il s’agit de choses d’amour, elles ont plus de sens dans leur petit doigt que tous les savants de la terre n’en ont dans leur cervelle ; j’allai droit à la cuisine et j’y trouvai la Maddalena.

Un prétexte, je n’en avais pas besoin, je lui demandai tout d’abord d’où venait cette charmante musique qui n’avait cessé de toute la nuit.

— Là, j’en étais sûre, s’écria Madeleine enlevant les bras au ciel, je te l’avais bien dit, Sandra *. Sandra, où es-tu ? Viens ici.

A ces mots, je vis sortir d’une chambre voisine la plus gracieuse des apparitions. Une jeune fille vêtue d’un simple jupon blanc à corsage lacé, les épaules couvertes d’un mouchoir de soie, entra dans la salle, et à ma vue voulut s’enfuir; Madeleine la saisit au bras et la traîna devant moi, comme on traîne un coupable devant le juge.

— Fille indigne, criait-elle, ne te l’ai-je pas répété cent fois cette nuit, qu’avec toutes tes amourettes tu empêcherais ce bienheureux monsieur de dormir! Vous la voyez, monsieur; vous pouvez dire si je suis une mère malheureuse ; il n’y a plus pour moi ni paix ni repos. Quelle charge qu’une fille de dix-sepl ans qui n’a ni tête ni raison!

‘ Sandra est le diminutif d’Alessandra ou Alexandrine.

Sondra rougissait en baissant le front, et ne disait mot. Pour moi, je la regardais avec étonnement: c’était une femme; il y avait si longtemps que je ne voyais que des poupées 1

Grande, droile, et, comme dit la chanson :

Larga di spalle et stretla in centurella *,

il y avait dans sa taille une noblesse naturelle : de grands traits, des yeux noirs, des sourcils en arc lui donnaient un air de reine ; en la voyant j’en voulus moins à ceux qui m’avaient empêché de dormir.

Sandra releva la tête.

— C’est monsieur, dit-elle, qui cette nuit...

Et ses yeux et sa bouche sourirent en même temps, malgré tous ses efforts pour garder un beau sérieux.

Ce sourire mit Madeleine dans un nouvel accès de fureur.

— Crois-tu qu’il n’est pas tempsquecela finisse? Crois-tu qu’une honnête maison comme celle du patron puisse être longtemps un nid d’amoureux?

— Mais, dis-je à mon tour, tout cela n'a qu’un temps ; c’est une saison qu’il faut passer, un bon mariage...

1 Large d’épaules, étroile de ceinture.

— Ah ! s’écria Madeleine, vous parlez d’or comme le roi Salomon. Un bon mariage! c’est ce que je répète tous les jours à cette tête ingrate et dure. Un bon mariage ! mais elle n’a qu’à dire un mot pour être la première à Figline et une dame à l’église. Je lui ai trouvé un mari qui l’aime, qui a un bel état, qui a un père très-riche...

— Je n’en veux pas, je n’en veux pas de ton forgeron, se mil à crier à son tour la Sandra. Et quant à son père, tu n’en disais pas tant avant que César me voulût épouser. Tu annonçais à qui voulait l’entendre qu’il trompait notre maître, etqu’avant le partage il avait toujours mis de côté quelques sacs sur la récolte. Je ne veux ni de son argent ni de son fils.

— Voilà, monsieur, voilà les filles du jour, reprenait Madeleine en haussant les épaules et en gesticulant; elles ne savent pas que l’amour commence avec des chansons et finit par des plaintes et des douleurs. Mais , quoi ! on a vu un blondin qui joue du violon et qui pleure en chantant, on ne s'inquiète pas s’il lui manque le pain, le vin, le sel et l’huile, ni s’il couche par terre faute de matelas. Toute la nuit on me tourne le dos dans le lit pour étouffer des larmes. Comprends donc, malheureuse enfant, que je veux te sauver de la

misère; je n'enlends pas qu’un jour tu t’en ailles, comme tant d’autres, le long des chemins un fuseau à la main, pour y garder quelque chétive pécore. Voyez, monsieur, continua Madeleine en élevant de plus en plus la voix, voyez si mes paroles la touchent, dites si ce sournois maudit ne l’a pas endiablée! Plus il lui en fait souffrir, plus elle lui veut de bien. Moi, je n’ai plus d’enfant; voilà le fruit de mes peines; voilà comme on récompense une mère qui vous aime trop.

Elle se mit à sangloter de façon à ébranler toute la maison.

La Sandra pâlit, et se jetant au cou de sa mère :

— Ne pleure pas, mère chérie, ne pleure pas. Tu sais que je deviens méchante quand on blâme mon Peppino. Je suis sa dame, jenepeuxpasenaimerun autre. Garde-moi avec toi, ne me parle de rien, je ne demande qu’à ne pas te quitter. Pourquoi veux-tu me renvoyer?

Tandis qu’elle couvrait sa mère de caresses, Madeleine, lui prenant la tête, l’embrassa avec une tendresse folle. Le peigne de la Sandra tomba, ses beaux cheveux noirs lui couvrirent toute la figure ; Madeleine les écartait pour baiser ses yeux tout en pleurs.

— Voyez, monsieur, me disait-elle en sanglotant

de plus belle, c’eslma joie, c’est ma vie. Oui, mon entant, oublions tout, reste avec moi; tu ne trouveras jamais personne qui t’aime comme le fait ta mère.

Au milieu de toutes ces tendresses, qui me gênaient assez, un coup de sonnette retentit fort à propos.

« Bon Dieu ! dit Madeleine, c’est le patron qui demande le déjeuner. Monsieur, au nom de la Madone, pas un mot. Si le patron savait ce qui s’est passé cette nuit dans une maison aussi rangée que la sienne, il ne souffrirait pas un pareil scandale.

— Monsieur, pas un mot, répétait Sandra d’une voix tremblante, en tournant vers moi de grands yeux suppliants.

— Pas un mol, répondis-je à voix basse, comme un conspirateur d’opéra, et ce fut sur la pointe du pied que j’entrai dans la salle pour y donner le bonjour à mon vieil ami.

J’étais à peine assis, que Madeleine me suivit, apportant des œufs frais et du thé. Le chanoine me regarda en souriant :

— J’ai mal dormi cette nuit, me dit-il, par une raison que je vous conterai tout à l’heure.

Madeleine tressaillit, je me sentis rougir malgré moi.

« Dans mon insomnie, continua le chanoine, je me suis proposé un problème: c’était de deviner votre déjeuner habituel. C’est un problème philosophique. Un voyageur, quel que soit son pays, doit prendre les habitudes de ces oiseaux de passage qu’on nomme les Anglais. Je vous ai fait faire un déjeuner à l’anglaise : me suis-je trompé ?

— Vous êtes la bonté même, lui répondis-je, et votre bonté vous a rendu sorcier.

Sandra entra bientôt, dans une toilette qui lui allait à merveille. Une jupe de laine bleue à gros plis, un corsage d’indienne à ramage sur fond rouge, un petit tablier large de trois doigts, fai-

saienl ressortir l’élégance de sa tournure. Ajoutez de longues boucles d’oreille, une croix en or, un collier de corail, un peigne de métal, vous aurez le costume toscan dans toute sa richesse et sa beauté.

— Bonjour, Sandra,luiditlechanoine. Monami, je vous présente ma filleule. C’est la joie de la maison. Pour nous autres qui n’avons pas de farçiille, les enfants de nos serviteurs, ce sont nos enfants. Mais, continua - 1 - il j laissez-nous. Je ferai bien le thé sans toi, Madeleine. Depuis trente ans et plus je suis sous ta tutelle, donne-

moi un jour de liberté; j’ai besoin d’être seul

Mon ami, me dit-il, celte nuit j’ai fait une sérieuse découverte, j'ai un secret à vous confier.

Les deux femmes se regardèrent en me lançant un coup d'œil qui eût désarmé un avocat général ; elles ne sortirent que sur un nouvel ordre du chanoine, qui mettait autant d’insistance à les écarter qu elles en mettaient à rester. Le chanoine fit le tour de la salle, ouvrit les portes pour s’assurer que les deux femmes n’étaient plus là, les referma avec soin, regarda par les fenêtres, et, sûr enfin que nous étions seuls et que personne ne nous écoutait, il me demanda la permission de me parler en français, langue que nous deux seuls nous entendions dans la maison.

— Parlez, lui dis-je un peu ému de ce préambule, el comptez sur ma discrétion.

— Mon ami, me dit-il, cette nuit même, à une

heure, j’ai fait une découverte énorme ; j’ai

trouvé trois mots étrusques I

« Avouez que vous ne vous y attendiez pas? s’écria gaiement le chanoine, qui s’aperçut de ma surprise, et qui était loin d’en deviner la cause ; cela vous étonne, vous autres Parisiens qui, croyez tout savoir, comme tout avoir ; mais nous autres paysans, dans notre obscurité, nous avons le loisir, la paix de l’âme et le pur amour de l’antiquité. Écoutez donc le récit de ma découverte :

« Vous rappelez-vous que dans Yarron, De lin- (jua latina, il est question d’un, certain poète toscan qui s’appelle Volnius? Ce Volnius prétendait que le nom des trois tribus primitives de Rome, Ramnes , Tities , Luceres, était étrusque. Varron, qui, malgré ses prétentions encyclopédiques, était un ignorant, je le soutiendrais à la barbe de Scaligcr,

Varron rapporte cette étymologie sans y faire attention, mais Volnius avait raison, voici comment je le prouve. »

Tandis que le chanoine ouvrait sa tabatière, je tournai la tête, j’aperçus la Sandra à une fenêtre et Madeleine à l’autre. Les mains de la mère, les yeux de la fille me disaient : « Sauvez-nous? » Tout en regardant mon ami face à face pour qu’il ne vit que moi dans la salle, je mis mes mains derrière mon dos et je me livrai à une pantomime des plus vives, ce qui signifiait, autant du moins qu’une main peut parler : « Il n’y a rien à craindre ; allez-vous-en. »

« Je prends le mot Tities, continua mon érudit en regardant ses deux doigts pleins de tabac ; n’y voyez-vous pas la finale en es du nominatif étrusque, ce qui nous donne le nom latin Titius , c’està-dire le prénom même du roi sabin Tatius, comme le prouve ce vers de notre ami Ennius, qui a été quelquefois mieux inspiré comme poète, mais non pas comme antiquaire :

O Tite! tute Tati tibi tanta, tyranne, tulisti!

« Dans Lnceres, Varron lui-même a reconnu la racine du mot Lucumo , ou roi étrusque ; quant à Ramnes ou Ramnus , car c’est la même chose, si

vous réfléchissez que les Etrusques n’avaient point d’o, qu’ils syncopaient tous les noms de la façon la plus étrange, et que d’Agamemnon, par exemple, ils faisaient Achmiem , vous voyez que nous en arrivons à la forme Romanus , et que... Bon Dieu! qu’y a-t-il? Est-ce que le feu est à la maison? »

C’était Madeleine qui enfonçait plutôt qu’elle n’ouvrait la porte, tandis que la Sandra se glissait par un autre côté. A l’éloquence de mon geste, elles avaient compris toutes deux que je les appelais.

— Vous avez fini, patron? dit Madeleine, qui se jeta sur la table pour ôter le couvert, tandis que la Sandra, rouge comme une cerise et se cachant derrière sa mère, empilait les assiettes avec l’ardeur du désespoir.

— S’il est possible d’être jamais tranquille dans celle maison, s’écria mon hôte. Quel singulier peuple que les femmes? vous les appelez, elles s’envolent; vous les chassez, elles accourent. Certes, mes enfants, c’est bien d’avoir du zèle quand je reçois un ami ; mais vraiment aujourd’hui vous en avez trop.

Il fallait couper court à toute explication.

— Savez- vous, dis-je au chanoine en lui montrant

la Saiulra, que rien n’est plus gracieux que le costume de vos contadine , surlout quand elles v joignent le grand chapeau de paille. Voici une jeune tille qui me rappelle les belles Siennoises que je suivais l’autre soir, tandis qu’elles faisaient le tour delà Piazza del Campo en chantant. Chantez-vous aussi, Sandra?

— Si elle chante, dit mon vieil ami, dont les idées prenaient aisément le cours qu’on leur ouvrait, si elle chante? Mais dans tout le pays il n’y a pas de voix plus belle ni plus sûre que la sienne. De San Donatoà Montevarchi on ne trouverait personne qui connût mieux nos vieilles chansons. Allons, filleule, donne-nous un échantillon de ton talent.

Sandra, un peu rassurée, ne se lit pas prier. L’air qu’elle choisit était traînant et monotone; mais elle avait une de ces voix graves et pleines qu’on ne rencontre guère qu’en Italie, et qui ont un charme particulier. Son chant n’était ni brillant ni léger, cependant il saisissait. C’était bien cette musique qui vous répond dans l’âme : chi nelV anima si sente , comme dit le poète. Sandra commença avec fermeté ; peu à peu sa voix trembla, le ton devint plus lent et plus faible, c’est à peine si l’on entendit le refrain. La pauvre fille

faisait un suprême effort pour ne pas pleurer en chantant ce qui suit :

Il est bon de chanter le soir à la fontaine ;

Le soir à la fontaine il est bon de chanter.

Voyez ce beau garçon à la mine hautaine.

Qui donc aimera-t-il! Est-ce vous Madeleine?

Est-ce vous? est-ce moi qui pourrons l’emporter?

Heureuse qui l’aura, ce beau lis de la plaine!

Pour elle le bonheur et pour d’autres la peine,

Une peine qui dure et ne peut s’arrêter.

Il est bon de chanter le soir à la fontaine ;

Le soir à la fontaine il est bon de chanter.

— Ta chanson n’est pas gaie et l’air est encore plus triste que la chanson, dit le chanoine en regardant la Sandra avec une attention qui la fit rougir. Tu ajoutes à ce rispetto des paroles que certainement ta mère ne t’a point apprises. Je ne sais ce que tu as depuis quelque temps, tu ne manges pas, tu pâlis, tu nous dis que tu as mal à la tête ; mon enfant, quand on a la conscience nette, on n’a pas cette figure-là ; je t’engage à voir ton confesseur.

Sandra cacha son visage dans son tablier pour étouffer des larmes. Hors d’état de se contenir, elle sortit bientôt, sans que le chanoine, tout occupé de me plaire, s’aperçut de cette retraite.

— Vous croyez vraiment, dis-je à mon ami, que

Sandra improvise en chantant? Cela serait merveilleux.

— Merveilleux? tous nos Toscans en font autant. Nous disons tous comme Ovide :

Quidquid tentabarn scribere, versus erat*.

Avec une langue qui n'a que cinq finales, nous faisons des vers malgré nous : ce qui nous est difficile, c’est d’écrire en prose. Madeleine improvisera quand vous voudrez.

— Ce que j’admire, repris-je, c'est l’élégance, je dirais presque la noblesse de vos poésies populaires. Nos paysans sont loin de parler une langue aussi pure ; si leurs sentiments ne sont pas moins vrais , l’expression n’en est point aussi raffinée.

— A l’égard de la langue, répondit mon hôte, c’est le privilège de la Toscane. Nos métayers parlent l’italien du trecento dans toute sa fraîcheur; Dante et Messer Cino, s’ils revenaient sur terre, pourraient causer avec eux sans s’apercevoir que le monde a vieilli. Quand j’ai quelque doute sur le vrai sens d’un mot, ce n’est point à la Crusca que je m’adresse, c’est à nos paysans. Le mot est bon s’ils l’ont reçu de leurs pères : la tradition ne les trompe jamais.

* Tout ce que j’e-sajais d’écrire était uu vers.

IM

« Quant à ce que vous nommez justement la noblesse de ces poésies, ne vous en étonnez pas. Le montagnard a de gros souliers, disons-nous ; mais il a la cervelle fine; mieux encore, il a le coeur honnête. Dans toute la fougue de la passion, il est rare qu’un de nos jeunes gens oublie la pudeur et le devoir , son amour va toujours au mariage ; souvent même la chanson donne des leçons de conduite à la bien-aimée. Avec cette simplicité de cœur, comment la poésie ne serait-elle pas pure et naïve? Mais, remarquez-le bien, si elle a autant de charme, ce n’est pas seulement parce que nos paysans vivent en communion constante avec la nature, ni parce qu’ils empruntent leurs plus belles images aux arbres, aux piaules, aux oiseaux, au ciel : non, c’est l’innocence de leur âme qui fait la délicatesse et la beauté de leurs chants.

« Connaissez-vous nos stomelli? Que dites-vous, par exemple, de celui-ci ?

Quand je t'aimais, tout t'ai niait sur la terre,

Plus pur était le ciel, plus doux était le jour,

Le flot te souriait, le vent semblait se taire;

Mais à présent te voilà solitaire,

F.t rien ne t’aime plus, car je n’ai plus d'amour.

— C’est un madrigal de Marino, répondis-je, ou une romance moderne.

— Non, non, reprit le chanoine ; tout cela est ancien, et, selon moi, tout cela nous vient par tradition des troubadours, qui souvent n'ont fait eux-mêmes que répéter de vieilles chansons. Nos jeunes gens ont chacun leur dame, la dama, comme les anciens chevaliers, et le fiancé se nomme le damo, mot charmant que la langue rustique a seule conservé. Si vous saviez avec quel respect ils parlent l’un de l’autre, quels noms gracieux ils se donnent entre euxl Celui qu’on aime est un lis, une fleur de muguet...

— Ah ! patron, s’écria Madeleine, quand mon pauvre homme vivait, il m’appelait toujours Fleur de Grenade, comme au premier jour.

Je regardai cette grenade un peu mûre.

— Et Sandra, demandai-je, comment s’appellet-elle?

— C’est le Jasmin de Figline, monsieur, répondit Madeleine en se rengorgeant, et il n’y a pas dans toute la ville une fille qui mérite mieux ce joli nom.

— Où donc est cette enfant, qu’a-t-elle? dit le chanoine, inquiet de sa pupille.

— Et vos pauvres, monsieur, interrompit la prudente Madeleine, les oubliez-vous aujourd’hui?

— Pardon, mon cher, dit le chanoine; permet-

tezqueje vous quitte : il ne faut pas que mon ami de Paris me fasse négliger mes amis de tous les jours. Madeleine, mon bréviaire et ma canne. Nous avons des pauvres, des vieillards, des malades ; je ne leur porte pas d’argent, l’argent les corrompt ; d’ailleurs je n’en ai guère ; mais je puis les aider de quelques secours en nature, et j’ai toujours de bonnes paroles à leur service. Je leur raconte la vie du saint du jour suivant le bréviaire; cette vie est toujours belle et consolante, car tous les saints ont été ou pauvres, ou malheureux, ou charitables; puis nous causons et nous prions ensemble. Quand on prie à deux, il semble que la prière est plus douce et plus puissante; elle est alors ailée, comme dit Homère : elle va droit à Dieu.

— Vous me donnez envie de lire le brévaire avec vous ; quel est le saint d’aujourd’ui?

— C’est saint François d’ Assise, un grand saint . Vous autres esprits forts, vous ne croyez pas aux épines qui se changent en roses quand le pauvre ermite veut y martyriser son corps; vous riez de ce bon loup de Gnbbio qui donne si honnêtement la patte en s’engageant à ne plus manger personne ; mais dans toutes ces légendes, produit naturel d’un âge d’ignorance et de foi, il y a une moelle nourrissante : c’est la charité, c’est le sacrifice, c’est la

divine folie de l’Évangile. Mon ami, jetons l’écorce, mais gardons le fruit. A tantôt, »

La journée était belle et chaude; je sortis pour mieux goûter ma liberté. Ordinairement le voyageur n’en a guère ; la curiosité l’asservit. 11 faut, surtout en Italie, il faut voir sans cesse, et se fatiguer l’esprit et les yeux. C’est pourtant chose bien douce que de se promener sans but, de jouir du soleil, des champs, et surtout de soi-même. On dirait que nous sommes toujours occupés à nous fuir; que voyager même ne soit qu’un moyen de nous oublier davantage. Notre philosophie ne va pas jusqu’à nous regarder en face ; cependant il serait bon de se connaître un peu, ne fût-ce que pour apprendre à vivre ou à mourir.

Je montai la première colline que je trouvai devant moi, cueillant les fleurs du chemin, remarquant des cultures inconnues, admirant le tronc tourmenté des vieux oliviers et leurs feuilles glauques toutes couvertes de fruits verts, quelquefois

PS

aussi songeant au passé et regardant le ciel. Peu à peu la chaleur me gagna, la sueur me tombait du front; je cherchais, mais en vain, un peu d’ombre où me reposer, quand je rencontrai une bonne femme qui faisait paître le long du sentier une ànesse que quelques lambeaux de toile défendaient assez mal du soleil et des mouches.

C’était à la fois une monture et un guide que m’offrait le hasard; j’en profilai. Le marché fut bientôt fait. C’était une bonne journée pour la vieille, et je n’étais pas fâché de causer avec une femme qui, à en juger par sou âge, devait savoir à fond l’histoire secrète de Figline.

— Vous habitez chez M. le chanoine, me ditelle. Ah! monsieur, si tous les riches lui ressemblaient! C'est le juste de Figline, celui-là! La Madeleine aussi est une brave ménagère, qui n’a pas fait sa main comme tant d’autres. Et la Sandra, voilà un bouquet de violettes blanches et brunes ! Il ne sera pas à plaindre celui qui se dira son mari.

— Y a-t-il beaucoup de prétendants?

— Je le crois bien ; il y a d’abord le forgeron de la ville qui ne souffle que pour elle. C’est un homme habile, qui sera riche un jour. Mais si fin qu’il soit, il s’est levé trop tard : la place est prise par un plus beau que lui. »

SOI VE.MIIS l»’UN VOYAUEUIt.

Montaigne, qui connaissait si bien les hommes, a remarqué quelque part 1 qu’il n’y a rien de dédaigneux, de contemplatif, de grave et de sérieux comme l’âne. Je sentis bientôt toute la justesse de cette observation. Ma monture s’arrêtait à chaque pas pour tondre quelque pied de thym ou de trèfle, et, comme elle n’avait pour toute bride qu’une corde passée autour du nez, elle ne semblait même pas s’apercevoir des secousses violentes que je lui donnais. Tout ce que j’obtenais c’était de la faire tourner de temps en temps sur elle-même sans avancer d’un pas. La vieille poussait la bête par derrière, en lui adressant les menaces les plus énergiques : Morirai dannata , tu mourras damnée, lui criait-elle; mais l’ànesse était un esprit fort, et n’en perdait pas une bouchée. Nous étions immobiles et sans espoir de démarrer, quand la bonne femme, ramassant un gros bâton sur le chemin, en appliqua un tel coup à l’animal, que soudain il partit au galop et m’emporta à travers champs.

Courir au milieu des terres labourées sur un âne sans bride et sans selle, se coucher sur la bête pour ne pas rester accroché à quelque branche d’arbre, c’est un plaisir plein d’émotions ; je pen-

1 Essais, liv. III, ch. vin, De l'art de conférer.

LK JASMIN DK FIGL1NK.

sais avec quelque pitié au pauvre Absalon, quand, aux cris de la vieille, un homme qui bêchait leva la tête, et, se jetant au-devant de l’ûnesse, nous arrêta court.

« Merci, Peppino, merci, mon fils, » cria la bonne femme tout essoufflée ; et levant le bras, elle châtia rudement l’animal, qui semblait étonné de cette récompense inattendue.

Le nom de Peppino me fit regarder mon sauveur avec attention. Ce devait être le beau lis de la Sandra ; du moins, à le voir, n’était-il pas indigne de ce nom. C’était un tout jeune homme, grand, mince, avec de beaux cheveux blonds et des yeux bleus d’une douceur extrême ; on l’aurait pris pour un paysan d’opéra, si sa poitrine brûlée par le soleil, son visage en sueur et ses mains poudreuses n’avaient montré un véritable ouvrier. 11 ramena l’ânessse au bord du chemin, tendis que je le remerciais du service qu’il m’avait rendu; là, s’asseyant sur l'herbe, il se mit à causer gaiement avec nous.

« Comme te voilà grand, mon fils ! disait la vieille, qui le regardait avec plaisir. Je te vois toujours quand tu nous arrivas de Sienne par la montagne, il y aura bien dix ans à Noël. Tu étais pieds nus et en haillons, mais déjà beau comme un

ange avec tes grands cheveux qui te tombaient sur

les épaules.

— Oui, dit Peppino, c’est vous, la mère, qui m’avez reçu la première et qui m’avez conduit chez M. le chanoine. C’est lui qui m’a consolé, pauvre orphelin que j’étais ; c’est lui qui m’a donné du pain. Aussi je ne l’oublie pas dans mes prières, et je ne vous oublie pas non plus.

— Tu n’es pas ingrat, mon fils ; tu réussiras. 11 y aura un jour une belle noce et deux beaux amoureux, quand les cloches sonneront pour toi et pour le Jasmin de Figline.

— Silence, la mère, dit Peppino en rougissant, on croit toucher le ciel du doigt, et souvent on trébuche dans l’abîme.

— Bah ! bah ! répondit la vieille, on est bien fort quand on est aimé. Madeleine n’est pas si mauvaise qu’elle en a l’air ; beaucoup de langue cache souvent beaucoup de cœur. Je la connais depuis cinquante ans ; je l’ai vue pas plus haute que mon genou, quand elle venait à la maison chercher des figues ou des châtaignes : j’étais riche alors, j’avais mon mari.

La causerie continuait sur ce ton familier, quand tout à coup déboucha du chemin un homme à barbe noire, qui tenait à la main des te-

LE JASMIN DE l'IGLINE.

nailles et un marteau, et portait sur le dos deux ou trois hoyaux fraîchement emmanchés. A ma vue il lit un geste de déplaisir et passa sans dire mot. Le tablier de cuir, le bout de pipe noirci qu’il tenait dans un coin de la bouche, sa façon de marcher en pliant les genoux, tout indiquait la profession du personnage. Le regard de la vieille, et surtout les yeux flamboyants de Peppino me dénonçaient un rival. Ce Cyclope aux manches retroussées, à la figure charbonnôe, aux bras velus, au poil hérissé, c’était l’ennemi commun que j’avais foudroyé.

Au bout de quelques pas, l’homme qui semblait n’avancer qu’avec peine, se retourna brusquement; il revint vers nous lentement, me regarda avec défiance, jeta ses outils à terre ; puis d’une voix étranglée, comme s’il surmontait une émotion violente :

— Si c’est ainsi que tu travailles nos champs, dit-il à Peppino, il te faudra du temps pour façonner ces oliviers.

— Tu sais bien, César, que je ne recule point devant la peine, répondit Peppino ; il y a assez longtemps qu’on m'emploie chez les tiens pour que lu ne l'ignores pas.

— Ce que je sais, dit le forgeron, en élevant la

voix, c’est que, quand on mange le pain des gens,

on ne doit pas les desservir.

— C’est mon avis, reprit doucement le jeune homme ; je crois que je ne manque ni de respect pour ton père, ni d’amitié pour toi.

— Ton amitié ! s’écria César, je n’en veux pas. C’est celle de Judas trahissant son maître. Ne fais pas l’étonné, ajouta-t-il en voyant Peppino tressaillir. Quant on a tant d’esprit pour plaire aux filles, il en doit rester assez pour comprendre un homme. Beau voleur des cœurs 1 , comme on t'appelle, faut-il que je te dise le nom de celle que tu aimes?

— Que t’importe ce nom? dit Peppino d’une voix émue. Es-tu curé pour confesser les gens? Fais-toi prêtre d’abord, tu confesseras après.

— Je n’empêche pas la Sandra d’aimer qui elle veut, reprit César avec dédain; mais j’ai le droit d'empêcher un valet d'outrager son maître, et je te signifie, au nom de mon père et au mien, que si tu ne renonces pas à cette fille, il n’y a plus d'ouvrage pour toi à la maison.

Le pauvre Peppino cacha sa tête dans ses mains, comme un homme accablé et sans force contre une douleur imprévue.

1 Rubacori.

— J’étais bien sûr, dit César d’un ton vainqueur, j'étais bien sûr que tu entendrais raison quand on te parlerait comme il faut. Tu m’as compris : je veux que tu renonces à la Sandra et que tu ne mettes plus les pieds chez le patron ; sinon tu redeviendras le vagabond que nous avons recueilli, sans savoir que nous réchauffions un serpent.

Peppino se leva ; il était calme et pâle.

— César, dit-il, j’ai pour toi une franche amitié, je sais tout ce que je dois à ton père ; mais ce que tu me demandes ne se peut. La Sandra seule ou sa mère a le droit de m’écarter; personne autre.

— Alors tout est fini, dit l’horrible forgeron.

— Tout est fini, répondit tristement Peppino.

Il enfonça dans la terre la bêche qu’il avait près de lui, et jeta sa veste sur son épaule.

— Où vas-tu ? reprit César.

— Que t’importe? Je ne suis plus à ton service, je n’ai plus d’ordres à recevoir de toi.

— Et moi, dit César, visiblement enhardi par tant de douceur, moi je te défends de retourner chez la Sandra, si tu ne veux pas t’en repentir.

Et il lui montrait un poing vigoureux.

— Point de menaces, dit le jeune homme. Je sais que tu es plus fort que moi, mais tu ne m’empêcheras ni d’aimer ni de voir celle que j’aime.

Quand la route serait faite de couteaux et qu’il y aurait à chaque pas un homme armé, j’irais où elle m'appelle. Si la mort est sur mon chemin, je passerai sur la mort. Adieu.

— Tu n iras pas, dit l’autre; et prenant le pauvre Peppino au collet, il le fil tourner sur lui-même et l’envoya tomber dans nos bras.

Je me levais pour arrêter une lutte inégale ; mais Peppino, debout devant moi, avait arraché le bâton des mains de la vieille.

— Prends un de ces hoyaux, cria-t-il à César, voyons si lu m’empêcheras de passer.

Et il fondit sur son adversaire en homme qui s’inquiète peu de ménager sa vie.

A mon grand étonnement, César n’attendit pas son rival. Fut-ce la résolution de Peppino qui le surprit? N’y a-t-il pas de diamant sans tache ni de héros qui n’ait un moment de faiblesse? Je ne sais : mais, malgré son nom, je vis ce foudre de guerre s’enfuir à travers champs, poursuivi par les malédictions de la vieille, tandis que Peppino, agitant son bâton, courait à toutes jambes vers la maison de sa bien-aimée.

A mon rclour, je Irouvai dans l’avenue les deux amoureux et Madeleine en grande conversation.

Peppino n'était plus ce vainqueur dont j'avais admiré la vaillance; il avait la tête baissée et recevait avec componction les reproches de la Sandra.

— Je t’avais défendu de te battre, disait la Sandra, les yeux brillants ; et s’il t’avait blessé ou estropié? et si un de ces jours il te donnait un mauvais coup? Tu dis sans cesse que tu es à moi et tu ne fais jamais que ce que tu veux.

— Va donc te mettre en ménage, criait Madeleine, qui élevait la voix à mon approche pour me prendre à témoin de sa sagesse, bel amoureux qui n’a rien, pas même de travail ! A présent que le père de César t’a renvoyé, crois-tu que quelqu’un t’occupera dans le pays et ira se mettre toute la parenté sur les bras ? Qu’est-ce que tii vas faire après ce beau chef-d’œuvre? Mais d’un écervelé que pouvait-on attendre, sinon des sottises.

Peppino me regardait d’un air misérable; j'es-

104 SOUVESIUS D’UN VOYAGEUR,

snyai de prendre sa défense en mettant tous les torts sur le compte de César : Madeleine m’écoutait avec impatience et n’en criait que davantage ; la Sandra ne disait mot. Au fond du cœur, quelle femme ne pardonne à celui qui se bat pour elle? Mais quand j’eus fini elle renchérit sur sa mère. Sandra avait plus d’amour que de vanité; la crainte de perdre son Peppino la rendait impitoyable; quant au pauvre garçon, tout surpris par cette nouvelle forme de tendresse, il se taisait en soupirant.

A ce moment arriva le chanoine; je me fis auprès de lui le défenseur de Peppino, et j’eus plus de succès. L’excellent homme ne comprit rien à cette querelle dont je ne lui disais pas le motif; pour lui, Peppino et la Sandra étaient deux enfants; il n’imaginait guère que l’amour troublât leur vie.

— Mon fils, dit-il à Peppino, tu aurais mieux fait d’avoir plus de patience et de ne pas oublier ce que tu dois au père de César. Que ceci te serve de leçon. Mais je ne t’ai pas pris dans la rue, il y a dix ans, pour t’y remettre aujourd’hui. Reste chez moi jusqu’à ce que tu aies de l’ouvrage. Madeleine te trouvera bien un coin dans la maison pour te coucher et un morceau de pain pour déjeuner. Mon

petit jardin a besoin d’une façon, tu la lui donneras. Et puis nous te chercherons du travail : Dieu aide les braves gens.

Madeleine, plus furieuse que jamais, grognait entre ses dents contre l’aveuglement de son maîlre; la Sandra, rouge de colère et de douleur, était plus belle que jamais ; Peppino, qui tournait son chapeau dans ses doigts, hochait la tête à chaque parole du chanoine, et regardait à la dérobée sa cruelle maîtresse, tandis que de grosses larmes lui roulaient dans les yeux. Chacun se taisait ; mais c’était le silence qui précède l’orage : il n’y avait que mon vieil ami qui ne songeât pas au lendemain.

Le soir, je me retirai de bonne heure, un peu fatigué d’une mauvaise nuit. Mais, ô vanité du cœur humain ! la veille j’avais maudit les sérénades et les amoureux, maintenant je regrettais ces chants pleins d’espérance ; je m’apitoyais sur un chagrin qui m’était étranger et qu’on n’eût pas changé contre tous mes bonheurs. Je me fis un beau sermon pour me prêcher l’égoïsme, et j’eus la consolation de m'endormir avant la lin du premier point.

SOUYE.NMS D’UN YOÏAGEUR.

vin

Los jours qui suivirent furent aussi tristes que des jours de pluie. Peppino, comme un oiseau effarouché qui va se briser les ailes aux angles du plafond, fuyait dans tous les coins pour échapper à la langue impitoyable de Madeleine. La Sandra n’était pas plus ménagée, quoiqu’elle ne quittât pas sa mère d’un moment. Si, en passant près de Peppino, elle levait les yeux, Madeleine lui reprochait son impudence ; si elle baissait la tête, Madeleine lui reprochait sa pitié. Ainsi séparé de sa maîtresse, tout en vivant près d’elle, le malheureux n’avait de paix qu’au jardin; cest là qu’en poussant de gros soupirs et en bêchant la terre avec désespoir, il cherchait un peu de solitude et de repos.

Je l’y voyais souvent et causais volontiers avec lui tandis que le chanoine visitait ses pauvres. Le hasard m’avait fait son confident; c’en était assez pour qu’il me recherchât. La jeunesse a

besoin de s’épancher quand elle aime : Peppino me demandait toujours quelque nouveau conseil pour les projets sans fin qu’il roulait dans sa tète. Demeurer chez le patron n’était ni convenable ni possible; il suffisait d’un mot de Madeleine pour qu’on l’éloignât. Rester dans le pays, il n’y fallait pas songer davantage : César était cousin de toute la ville; personnne n’oserait blesser un homme aussi nécessaire et aussi redouté que le forgeron. Mais partir, pour Peppino, c’était s’arracher à tout ce qu’il aimait; sa vie tenait à Figlinc; aussi ne savait-il que résoudre. Tantôt il voulait gagner l’Algérie pour s’enrôler dans la légion étrangère, et surtout pour se faire tuer, comme si la mort devait lui rendre sa chère Sandra. Plus souvent, et moins ambitieux, il voulait se mettre en condition à Florence; d’autres fois, il songeait à retourner dans son pays, où peut-être on ne l’avait pas oublié : de toute façon il lui fallait une fortune prompte, car il craignait les manèges de Madeleine et ne pouvait pas vivre loin de la Sandra.

— Ah! monsieur, me disait-il souvent, qu’on a de peine quand on aime ! Je suis né une fois et je meurs cent fois. Quand je vois ces beaux yeux qui sont toute mon espérance, mon cœur se fond comme le sel dans l’eau ; quand je ne la vois pas,

les larmes me partent de l’âme. Que faire? Mon

Dieu I que faire ?

Et il se tournait vers une fenêtre où il y avait quelques pois d’œillets et de basilic.

— C’est là, me disait-il, que je l’aperçois seule chaque matin. Lorsqu’elle paraît, tout s’illumine, il y reste encore une clarté quand elle n’y est plus. Je suis bien malheureux de ne plus la voir que de cette façon; mais quand je ne la verrai plus du tout, qu’est-ce que je deviendrai? Ah ! monsieur, si vous êtes un savant comme le patron, ditcs-moi ce qu’on fait chez vous quand l’amour vous prend. Est-ce qu’on n’en meurt pas ?

J’usais toute ma réthorique italienne pour donner à Peppino des conseils de sagesse auxquels je ne croyais guère. Le pauvre garçon, appuyé sur sa bêche, m’écoutait bouche béante, sans avoir plus de foi dans mes discours que je n’en avais moimême; mais cela lui faisait du bien d’entendre parler de son amour et de la Sandra. Je le laissais toujours moins abattu qu’à mon arrivée. La moindre lueur d’espoir, il la saisissait; la chance la plus impossible, il l’acceptait. A vingt ans, l’on veut aimer et l’on veut vivre ; on ne comprend ni l’abandon ni la mort.

Peppino n’était pas au bout de ses épreuves ; ce

LE JASMIN DE FlüLINE. 100

qu’il avait prévu, ce qu’il craignait, arriva bientôt. Inquiète et lassée de sa présence, Madeleine confia tout au chanoine, et, en femme rusée, lui fit l’éloge de l’ennemi qu'elle voulait perdre. Elle lui peignit avec feu les dangers que courait la Sandra auprès d’un homme aussi tendre et aussi aimable que Peppino. Après la première surprise, le chanoine parla de mariage. La Sandra ne lui semblait pas de si noble origine qu elle ne pût épouser celui qu’elle aimait. Madeleine opposa la jeunesse et la pauvreté de Peppino. Elle mit en avant l’autorité maternelle, elle pleura et lit tant que mon vieil ami s’excusa de l’imprudence qu’il avait commise en recevant chez lui un amoureux. Madeleine n’en voulait pas davantage. Quelques heures plus tard la Sandra, libre cette fois, venait toute en pleurs réciter à Peppino la terrible scène que lui avait contée sa mère. Le coup était porté. Peppino avait trop de fierté pour rester plus longtemps dans cette maison comme un lâche et un mendiant (c’étaient les mots ctuels dont Madeleine s’était servie); il écouta sa maîtresse sans dire un mot. Effrayée de ce silence la Sandra voulut le faire parler; tout ce qu’elle tira de lui, c’est qu’il la reverrait avant de prendre un parti.

SUlVEMRS D’IhN VOYAGEUR.

Le pauvre garçon eourut au jardin; c’était l’heure de notre rendez-vous, et j’étais son seul ami. J1 avait la tète perdue, il suppliait Dieu de lui ôter sa misérable vie. Je le laissai dire, attendant que sa douleur se calmât par l’épuisement et les larmes , quand un étranger s’avança gravement vers nous. C’était un homme de taille moyenne, brun, maigre, le teint basané. Un front bas, un nez busqué, des yeux d’aigle, des cheveux ras, d’épais favoris lui donnaient une de ces figures qu’on n'oublie guère. 11 était vêtu en paysan, mais avec recherche. Coiffé d’un chapeau gris à larges bords, il avait un gilet rouge à boutons de cuivre, une grosse cravate de soie, une culotte et une veste noires, une ceinture écarlate et de grandes guêtres de cuir jaune d’où sortaient des éperons recourbés. Il s’approcha de nous en se balançant sur les hanches, comme un cavalier ou un maquignon, et, se plaçant en face de Peppino, les jambes écartées,

LE JASMIN DE FIGL1NB. Mi

le poing sur le côté, il le regarda fixement sans parler.

— Bonté divine! c’est toi, Giacinto ! s’écria Peppino et il se jeta dans les bras du nouveau venu.

— Tu l’as dit, cousin, reprit l’autre d’une voix dure et avec un visage impassible. Dix ans ne font pas oublier un parent. J’avais besoin d’acheter quelques poulains par ici, je n’ai pas voulu passer si près de Figline sans revoir mon Peppino.

— Où vas-tu ? Que fais-tu ? demanda le jeune homme en regardant avec admiration le costume de son ancien camarade. Tu as réussi, à ce que je vois? ajouta-t-il avec un soupir.

— Où je vais? répondit Giacinto : à la Maremme, comme toujours. Ce que je fais? Je suis bûcheron, charbonnier, mineur, térrassier, forgeron, tout ce que tu voudras, et, continua-t-il en frappant sa ceinture où résonnait l’argent, comme tu dis, j’ai réussi. Et toi, où en es-tu?

— Moi, dit Peppino, je suis plus misérable qu’à Sienne; je n’ai plus d’état, plus d’amis, plus d’espoir.

Plus d’amis? dit le bûcheron sans s’émouvoir; me voilà: les anciens sont les meilleurs; plus

d’état? viens à la Maremrne, il y a place pour tout le monde.

— A la Maremme, ditPeppino en hésitant; on dit qu’il y a la fièvre et la mort; on y va, on n’en revient pas.

— Quelquefois, répondit l’homme noir. J’en ai laissé plus d’un aux environs de Grnssetto. Mais on n’est pas fait pour pourrir sur place comme un champignon. Voilà six ans que je vais à la Maremme; j'y ai fait delà potasse, j’ai défriché, j'ai endigué , tu vois qu’on n’y meurt pas toujours.

— Et on fait fortune à la Maremme?

— Oui ; le travail est rude, mais le salaire est bon. C’est une loterie; il y a de gros risques et de belles chances. Et puis, on n’est pas toute l’année dans le marais, on s’en va quand la fièvre arrive, on passe l’été dans son pays. Double travail et double peine, mais aussi double loyer.

— J’irai avec toi, ditPeppino, frappé de l’espoir d’une prompte fortune et d’un prochain retour; je te suivrai à la Maremme. Quand pars-tu?

— Ce soir. J’ai envoyé devant moi toute ma bande, que je dois rejoindre au pied deSan-Donato; je suis venu pour te serrer la main, rien de plus.

— Ce soir! s’écria l’amoureux en pâlissant; ce soir 1 et il nous regarda d’un air égaré.

— S’il y a ici quelque chose qui te retienne, dit Giacinto en souriant d’une façon étrange, ne te gêne pas ; conduis-moi jusqu’à la grille où mon cheval m’attend, et adieu !

— Non, non, je pars ; deux mots au patron, et je te suis. Emmène-moi, cousin, tu me donneras le courage dont j’ai besoin; car tu es fort, toi, Giacinto, et, quand j’étais enfant, c’était toujours toi qui me soutenais. »

Il prit le bras du bûcheron et marcha vers la maison. A son agitation, à ses gestes désespérés, et surtout à la façon dont il montrait à Giacinto la fenêtre de la Sandra, il était visible qu’il lui disait tout.

Les deux amis entrés, le chanoine, avec sa bonté ordinaire, encouragea Peppino à parler, l’écouta avec attention et se rangea de son avis.

« C’est un grand parti, lui dit-il, que d’aller à la Maremme, et, mon fils, tu cours plus d’un dan-

Ili SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,

ger ; mais lu n’y vas pas par cupidité, ta volonté est droite: Dieu, je l’espère, te protégera. Seulement je ne veux pas que tu sortes deFigline comme un fugitif ; tu vas atteler le baroccio, c’est moi qui te conduirai jusqu’à San-Donato. Nous traverserons la ville ensemble, pour que chacun sache que tu t’en vas en homme d’honneur et avec notre amitié à tous. Tous nos vœux, toutes nos prières t’accompagneront ; quand tu reviendras en mai, tu passeras dansFigline la tête haute, tu rentreras ici comme un ami. Ma maison sera la tienne, et j’espère que ce pays sera toujours le tien. »

Comme j’entrais en ce moment, le chanoine sonna deux coups; Madeleine et la Sandra accoururent. Ce fut lui qui annonça le départ de Peppino, en louant sa résolution, et sans faire allusion aux causes du départ. J’observais les deux femmes. Un éclair de joie passa sur le front de Madeleine; mais, comme si elle craignait qu’on ne lût sa mauvaise pensée, elle baissa la tête et se tut. Sandra nous regarda tous, allant de l’un à l’autre, comme pour demander une parole, un secours ; puis elle courut à Peppino qui gagnait la porte et fuyait cet œil menaçant:

« Tu vas à la Maremme? dit-elle d’une voix saccadée.

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— Il le faut, murmura-t-il en détournant les yeux, il le faut.

— Non, non, tu n’iras pas, cria-t-elle, en le saisissant par le bras et en le tirant au milieu de la salle. Je ne veux pas que tu me quittes. Tu ne partiras pas, ou tu me mettras le pied sur le visage. Mais dis donc que tu restes, situ m’aimes !

— Sandra ! » fit le chanoine d’un ton sévère.

La pauvre fille s’arrêta comme foudroyée et laissa tomber le bras de Peppino, qui disparut.

« Mon enfant, dit le chanoine en approchant de sa filleule et en lui prenant affectueusement les deux mains, mon enfant, il ne faut pas le retenir. Avant tout tu dois obéir à ta mère; c’est Dieu qui l’ordonne. Si le Seigneur t’envoie des épreuves, résigne-loi et remercie-le encore de sa bonté, car ces épreuves sont moins rudes pour toi qui restes avec nous qu’elles ne le sont pour un autre. Peutêtre est-ce pour ton bien que Peppino nous quitte ; quoi qu’il arrive, il fait son devoir, ce n’est pas à toi à l’en détourner. »

Tandis que le chanoine parlait, Sandra tremblait de tout son corps; on voyait qu’elle faisait un effort surhumain pour se dompter.

« Pleure, ma fille, lui dit le chanoine fort ému lui-même, cela te soulagera.

110 SOUYENUtS D'üN VOYAGEUR.

— Non, non, cria-t-elle en se roidissanl, il n’est pas temps de pleurer. Patron, vous le conduisez à San-Donalo; laissez-moi vous accompagner.

— Volontiers, filleule, répondit l'excellent homme après avoir fait un signe de tête à Madeleine ; lu vois que j’ai pleine confiance dans ton courage et ta raison. »

Madeleine sortit quelques instants et revint traînant une besace dont elle avait bourré les deux poches avec du pain, de la viande, des pommes et des olives. Son bon naturel prenait le dessus, et au fond peut-être en voulait-elle moins à Peppino qu’elle ne croyait.

Le baroccio attelé, nous montâmes tous quatre dans ce rustique équipage, composé d’une seule banquette suspendue par des lanières de cuir entre deux grandes roues qui vous couvrent de poussière. Le chanoine, qui conduisait, me fit asseoiren avant près de lui ; Peppino et la Sandra, qui nous tournaient le dos, prirent les deux autres places. Giacinto nous suivait de loin, monté sur un grand cheval noir. Au silence et à l’abattement des deux enfants, à la figure sévère de Giacinlo, on eût dit des condamnés qu'un gendarme escortait à la geôle voisine.

C’est au pas que nous traversâmes Figline. La

vue de notre équipage amenait plus d’un curieux, et le chanoine entendait que Peppino reçût les adieux de ses amis. Chacun faisait ses remarques à haute voix, et, comme les amours de Peppino n’étaient un secret pour personne, on n’épargnait pas Madeleine, malgré la présence de la Sandra. C'est chose singulière qu’en tout pays on raille ceux qui s’aiment, et qu’au fond on prenne leur parti.

Vers le milieu de la ville, j’aperçus une forge qui flambait. Sur une enclume en plein air, un ouvrier vigoureux faisait jaillir les étincelles d’un barreau de fer rougi qu’il façonnait en outil : c’était César. La voix publique lui avait appris le départ de Peppino ; le champ lui restait. Dès qu’il nous vit approcher, il laissa sa besogne et nous salua d’un air narquois qui me fit retourner. Il mit la main sur son cœur en regardant la Sandra ; puis, appelant son rival de je ne sais quel nom injurieux, il lui tira la langue et lui montra le poing. Tout abattu que fût Peppino, il se leva ; mais la Sandra le retint, il retomba sur la banquette en gémissant. Douleur, exil, outrage, tout l’accablait à la fois.

Le triomphe de César ne fut pas de longue durée ; la vengeance approchait sous la ligure de Giacinlo, qui d’un coup de fouet châtia le forgeron.

César, furieux, se retourna, mais pour heurter le cheval et rouler dans la poussière. Soudain il ramassa un caillou ; mais, avant que l’ennemi fût debout, Giacinto avait passé la jambe par-dessus le cou de sa monture, il était à terre, tenant d’une main le forgeron au collet, tandis quedel’autre il agitait le manche de son fouet. « Si la leçon ne te suffit pas, lui dit-il, je vais t’apprendre comment dans la Maremme on châtie un insolent. »

L’air de Giacinto, la rudesse de sa voix, la force de son poignet dégoûtèrent César d’une lutte inégale. Ce fut au milieu des rires de la foule qu’il rentra dans son antre pour y cacher sa fureur et sa honte. Grâce à l’amitié, la journée était encore une fois pour Peppino.

Le reste de la route se passa tranquillement. Le chanoine et moi nous causions de choses indifférentes; il avait trop vécu, il était occupé de pensées trop sérieuses pour s’effrayer outre mesure d’un chagrin amoureux ; peut-être faisait,-il effort sur lui-même pour me rendre agréable un voyage assez triste. De temps en temps je tournais la tête pour voir ce que devenaient les deux victimes. La Sandra avait gardé la main de Peppino dans la sienne, mais elle ne disait mot ; le pauvre garçon ne parlait pas davantage; il soupirait et regardait

LE JASMIN I)L F1GLINE. 11!'

d’un œil moi'ne la campagne, tandis que Giacintu, toujours à distance, fumait gravement sa pipe et ne semblait occupé que de son cheval.

En approchant de la colline qui monte à San- Donato, Giacinto passa devant nous pour rejoindre la caravane qui l’attendait dans une prairie. Il y avait là une troupe d’hommes qui chargeaient sur des juments tous les équipages nécessaires au pionnier des Maremmes : ici, de longs bâtons destinés sans doute à l’installation d’une tente; là, une forge de campagne et des outils de toute espèce; plus loin, des besaces pesantes, des barils, des sacs, des filets, des fusils. C’était une colonie en marche, mais une colonie sans femmes et sans enfants, ou plutôt c’était une armée qui allait combattre la malaria et la lièvre, et qui, elle aussi, ne devait emporter la victoire qu’en l’achetant du plus pur de son sang.

L’heure de la séparation était venue. Nous mimes pied à terre ; Giacinto amena un de ses chevaux pour y faire monter son cousin ; Peppino baisa la main du chanoine, reçut sa bénédiction et lui demanda ses prières ; puis il prit la main de la Sandra, et, avec cette indifférence apparente sous laquelle le paysan cache quelquefois tant de chagrin :

120 SOUVENIRS DTN VOYAGEUR.

« Adieu, Sandra, lui dit-il; recommandez-moi à votre mère.

— Adieu, Peppino, répondit-elle; que Dieu te donne un bon retour. »

Une fois Peppino hissé sur une selle dont les arçons étaient si hauts qu’il y enfonçait jusqu a la poitrine, on donna le signal du départ. La troupe s’ébranla ; chaque jument prit la file, tandis que les poulains en liberté couraient après leur mère et folâtraient le long du chemin ; Giacinto resta le dernier pour fermer la marche, et garda son cousin près de lui.

« Partons, me dit le chanoine, qui ne voulait pas prolonger une émotion pénible; la nuit approche, nous n’arriverons à Figline qu’avec les étoiles. »

La Sandra me regarda, comme une femme clouée au sol, qui ne veut ni ne peut partir.

Pour retenir le chanoine, je sentis la nécessité d’une diversion énergique.

« Mon ami, lui dis-je, j’ai pensé à vos Ramnes , je ne crois pas à voire découverte. D’abord, êtesvous sûrque les Étrusques n’eussent pas la lettre O dans leur langue ?

— Comment ? me dit-il, fort surpris de mon ignorance; ne connaissez-vous pas l’alphabet de Bomarzo? »

Et, avec sa canne, il se mit à tracer de droite à gauche la série des lettres étrusques, en accumulant les raisons les plus fortes pour me convaincre.

Je ne l’écoutais pas. Tandis qu'il parlait, je suivais des yeux la caravane, qui, en serpentant, montait la longue colline éclairée par un dernier rayon de soleil. Par moments, un pli de terrain nous cachait Peppino; puis on le voyait reparaître, tenant à la main son chapeau noué d’un large ruban bleu, souvenir reçu en de meilleurs jours. Peu à peu la troupe s'élevait sur la montagne et approchait de la cime, tandis que la Sandra, tout entière à son ami, le suivait du regard et du cœur.

Arrivés à la crête de la colline, Giacinto agita son chapeau, prit la main de son cousin et nous cria adieu d’une voix sonore : puis il disparut. Peppino, entraîné et hors d’étal de parler, se rejeta en arrière en étendant les bras, comme pour ressaisir dans une dernière étreinte tout ce qui lui échappait : patrie, bonheur, amour.

— Peppino ! mon Peppino I s’écria la Sandra.

Et elle se jeta en sanglotant sur l’épaule du chanoine, qui oublia les Étrusques pour consoler la pauvre enfant.

COlViMItS 1)’UN YuYAüttü.

Le retour fut sombre. Plus d’une fois j’essayai de distraire mon vieil ami ; ce fut en vain : le cri de la Sandra lui avait percé le cœur ; la vue de la souffrance lui faisait tout oublier.

Je pris les rênes qu’il laissait tomber, tandis que la Sandra pleurait à chaudes larmes et ne s’arrêtait que pour nous accabler de reproches.

— Vous le tuerez, disait-elle ; il ne reviendra pas ; il n’est pas tort, la fièvre l’emportera. Parrain, vous en répondez devant Dieu.

Le chanoine se taisait et semblait s’examiner lui-même ; c’était moi qui reprochais à la Sandra son ingratitude el sa lâcheté ; elle sanglotait alors en demandant grâce ; mais, dès qu'un arbre du chemin lui rappelait un souvenir, elle s’enflammait de nouveau : mon pauvre ami soupirait, et, me priant de ne rien dire, s’excusait de me mêler à de pareilles faiblesses.

Nous rentrâmes en silence à Figline ; la nuit et la latigue avaient abattu la Sandra; Madeleine

» nous attendait à la grille avec une lanterne; chacun de nous monta tristement dans sa chambre, sans même échanger un bonsoir. Cette maison, que j’avais vue si gaie, semblait maintenant un tombeau.

Le lendemain, après une journée qui me parut plus longue que de coutume, j’allai le soir à la ville. C’était l'heure de l 'Ave Maria; la cloche tintait, et dans l’ombre j’aperçus des femmes qui entraient dans la vieille église de Figline. Je les suivis. Selon l’usage, on y disait le rosaire. L’église était mal éclairée; on voyait à peine devant soi; un prêtre était à l’autel et commençait à haute voix des Pater e t des Ave que l’assistance achevait avec lui.

Pour qui est loin de son pays, les églises ont un attrait indicible : c’est la seule place où le voyageur ne se sente pas étranger. Je me mis à genoux près d’un pilier; quand j’eus fini ma prière et que mes yeux se furent habitués à l’obscurité,

j’aperçus la Sandra les bras levés, les mains croi- . sécs en face de la madone. A la sortie on l’entoura ; je fus touché de voir avec quelle douce pitié lui parlait chacune de ces femmes. Malgré moi je comparais cette bonté au bel esprit de nos grandes villes. Nous avons fait de l’amour une folie et un ridicule qu’il faut cacher à tous les yeux; là, au contraire, chacun n’y voyait qu’une maladie cruelle, chacun apporlait un peu d’espoir à ce cœur blessé.

Sandra reprit avec moi le chemin de la maison ; elle me parla tout d’abord de la Maremme et de la fièvre : ce fut en vain que j’essayai de la rassurer.

— Je n’ai plus confiance qu’en Dieu, disaitelle ; aussi je viens de prier la madone, qui est si bonne, et Gabriel, le plus beau saint qui soit en paradis, et saint Jean, le patron de la Maremme; c’est là -haut (elle montrait les étoiles), c’est là-haut que mon sort se décide.

Comme nous approchions de la maison, un homme en sortit : c’était César. L'avenue était trop étroite pour qu’il pût nous éviter ; il s’approcha, et d’une voix qu’il tâcha de rendre douce :

— Bonsoir, Sandra, lui dit-il, que Dieu t’accompagne.

Elle marcha droit au forgeron.

— - César, lui dit-elle avec une gravité étrange, César, tu viens de voir ma mère ; ne te laisse pas tromper par ses promesses. Vivant ou mort, Peppino sera toujours le maitre de mon cœur; si Dieu ne me le rend pas, nul autre homme ne sera mon mari. Je me ferai Clarisse 1 ; ce soir même, je l’ai juré à la madone. Cherche donc une autre dame, et que Dieu te punisse du mal que tu as apporté dans cette maison.

Cela dit, elle passa fièrement devant le forgeron, qui la regardait d’un air égaré.

— Sandra, s’écria le cyclope en rugissant, Sandra, que t’ai-je fait? Pourquoi m’ôter l’espérance? Je t’aime mieux et je te rendrais plus heureuse que ne fera jamais cet enfant 1

Quelques jours après ces événements, je quittai Figline; mon vieil ami me conduisit dans son baroccio jusqu’à Montevarchi, et chemin faisant me

I ( Ce sont des religieuses qui suivent la règle de sainte Claire, et qui dépendent de l’Ordre de Saint-François.

démontra jusqu’à l’évidence toute la grandeur de sa découverte. Je lui promis le secret jusqu’au jour où ce Mémoire, qui devait remuer le monde, parailraitdans le célèbre recueil de l'Académie degli Arrabiati, savante compagnie de philologues qui a des associés par toute l’Europe. Nous nous quittâmes après mille poignées de main et mille promesses de nous revoir une autre année à Figline. Tout le long de la route je pensai à la Sandra et à Peppino ; ni les merveilles de Pérouse, ni la cascade de Terni, ni le pont romain de Narni, ne purent les écarter de mon souvenir ; je les plaçais partout dans le paysage, et m’imaginais les apercevoir à chaque détour du chemin ; mais arrivé dans Rome j’oubliai tout. Quelle pensée ne s’efface en présence de ce- deuil éternel i

Je ne sais si Paris, comme l’a dit madame de Staël, est l’endroit où l’on peut se passer le plus aisément de bonheur, mais certes c'est le lieu du monde où l’on a le moins de temps pour songer à

scs amis. Dans ce pôle-mèle d’événements, de spectacles, de rumeurs, de travaux, de devoirs, les jours poussent les jours comme ces vagues que le vent d’ouest brise au rivage ; le flot vous emporte sans qu'on puisse se reconnaître au milieu de l’écume et du bruit. Pour la foule qui cherche à s’étourdir, Paris est peut-être un lieu de délices ; pour ceux qui aiment la paix, c’est une fournaise ; on n’y respire pas, on y brûle au milieu de toutes les passions et de tous les appétits déchaînés. En sortir, c’est être libre, c’est reprendre possession de soi-même, c’est vivre I

Aussi quelle fut ma joie lorsqu'en septembre dernier je partis pour revoir ma chère Italie I en même temps quelle fut ma surprise! Il y avait déjà deux ans que j’avais quitté Figline, et dans ce long intervalle j’avais à peine échangé une lettre indifférente avec mon vieil ami !

Florence me parut plus belle que jamais ; libre, je m’y sentais chez moi, il me semblait que lesRapliaëls delà Tribune et du Palais Pitti souriaient à mon retour; je courus auxCascines, j’admirai la richesse et l’élégance des nouveaux quais deTArno; j’admirai plus encore les archives que le chevalier Ronaïni vient de disposer avec tant de goût et de science dans le beau palais des Uftîzi. Grâce à lui,

grâce à un ministre éclairé*, Florence a retrouvé ses titres de noblesse, en recueillant avec un soin pieux les monuments de son antique liberté.

Malgré tant de séductions, je ne m'arrêtai pas longtemps à Florence; j’avais hâte de surprendre le chanoine, que je n’avais pas prévenu de ma visite, et ce fut avec bonheur que je montai eu voiture pour retourner à Figline.

11 y a un grand plaisir à voir un pays nouveau ; il y a un charme plus doux à revoir les lieux qu’on a aimés. Le voyageur laisse toujours un peu de lui-même aux arbres du chemin, c’est sa vie passée qu’il ressaisit en retrouvant ses souvenirs. Je quittais à peine San-Donato que déjà se réveillait dans ma mémoire cette scène d’adieux qui nous avait émus. C’est ici que Peppino nous avait salués pour la dernière fois; c’est là-bas que la Sandra avait poussé son cri de désespoir; j’étais dans ce fond avec le chanoine ; rien n’avait changé : môme beauté du ciel, même calme de la nature ; mais où étaient ces deux enfants que j’avais oubliés? Quelle était la tin de ce roman commencé sous mes yeux?

Je ne pus me défendre d’une certaine émotion quand j’entrai dans Figline, surtout quand jefrap-

* M. Baldasseroui.

pai à la porte du chanoine, en attendant Madeleine. Ce fut une étrangère qui m’ouvrit. Heureusement mon vieil ami était à la maison. Je traversai bien vite l’immense vestibule, et, sans permettre qu’on m’annonçât, j’ouvris doucement la porte du cabinet.

Il était là dans son grand fauteuil, lisant son cher saint Paul, avec cette figure calme dont rien ne peut rendre la sérénité. Au bruit de mes pas, il leva les yeux et me tendit la main en souriant. Nul reproche sur la négligence de mes lettres, sur cet oubli qu’on ne comprend guère à l’étranger; il était tout à la joie de me revoir, et se mit à causer avec moi comme si c’était de la veille que nous eussions laissé une conversation interrompue depuis deux ans.

L’absence de Madeleine et de la Sandra, la solitude que je sentais autour de nous, m’inquiétaient trop pour ne pas chercher ce qu’étaient devènus mes anciens amis; d’un autre côté, je craignais d’affliger mon hôte en réveillant quelque fâcheux souvenir, aussi ne fut-ce qu’après plus d’un tâtonnement que j’en vins à parler de Peppino.

— Vous vous rappelez ce brave garçon, me dit-il. De fait, vous étiez avec nous le jour de son départ pour la Mnremme Bien des choses se sont passées

depuis ce temps-là, ajouta-t-il, et il me sembla qu’il étouffait un soupir.

— Contez-moi tout, je vous prie ; vous m’avez habitué à considérer votre maison comme la mienne ; heureuse ou malheureuse, tout ce qui s’y passe me touche; vous savez d’ailleurs que j’aimais Peppino.

— Et la Sandra aussi, reprit-il en souriant; je ne sais quelles espérances vous lui aviez données, elle ne cessait de parler de vous. Mais je croyais que depuis longtemps vous aviez tout oublié et que nos histoires de village n’intéressaient guère les beaux messieurs de Paris. Ecoutez donc mon récit.

« Nous en étions restés au départ ; plusieurs mois se passèrent sans qu’on reçût de nouvelles. Écrire est chose rare pour nos paysans, ce fut seulement vers la fin de l’année qu’il nous arriva sur gros papier une lettre de Peppino. C’est à moi qu’elle était adressée; mais en l’ouvrant je vis qu elle était destinée à la Sandra. L’ honnête garçon

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avait voulu me faire juge de ses sentiments, sa lettre témoignait de toute la candeur de son âme ; aussi l’ ai-je gardée. La voici. »

Le chanoine tira d'un carton un papier gris, en tête duquel une main novice avait crayonné un cœur percé de trois flèches, j'v lus ce qui suit ; c’étaient des vers, ou du moins des lignes l imées :

« Des Maretmnes toscanes, décembre 18.M-.

« Espérance de mon cœur, lisez mon écrit.

« Depuis que je vous ai quitté, beau jasmin du paradis, je vis dans une mer de confusion ; je passe le jour et la nuit dans l’inquiétude, sans que rien me console. Mais j’espère que viendra la journée où chacun contera sa douleur. Quoique je sois loin, Sandra, je veux te dire que pour toi je suis né et que pour toi je veux mourir.

« Par la présente, Sandra, je vous donne nouvelle de ma bonne santé, j’espère en la grâce divine que vous aussi vous n’êtes pas mal. Du jour que j’ai quitté la colline, mon cœur a commencé de soupirer. Je songe toujours à vous, mon doux amour, et n’ai d’autre désir que de vous revoir.

« Je vis au milieu d’un bois, seul et sans amis. Tous les soirs, à VAve Maria , je sens combien le patron avait raison de nous faire prier pour ceux

132 SOUVENIRS D’UN VOÏAGBUR.

qui sont loin de leur pays. Ne m’oubliez pas dans vos prières, vous qui m’aimez ; mais, Sandra, ce n’est point ma solitude, c’est ton absence qui me pèse. Àh ! si je pouvais devenir oiseau, avoir des ailes et voler, je volerais vers cette fenêtre où tu travailles, j’y voudrais rester le jour et la nuit.

« J’espère que vous n’oublierez pas les paroles que nous nous sommes dites entre nous deux. Je vous ai promis amour, comme vous savez, et que je serais toujours à vous. Me rappeler votre visage si doux, penser au bien que je vous veux, c’est le seul baume qui calme les peines cruelles que je porte dans mon sein. Adieu ; je vous envoie des saluts plus qu’il n’y a d’étoiles dans un ciel d’été. J’espère que nous nous reverrons comme je le désire. Je plie le papier, et ici je vous dis encore une fois adieu, adieu.

« Votre Peppino. »

« Cette lettre rendit un peu de courage à la Sandra, qui, malgré tous ses efforts, avait grand’peine à contenir son inquiétude et à nous cacher son chagrin. Je lui fis remarquer que le péril s’éloignait; Peppino avait passé les fièvres d’automne, il s’était habitué au climat de la Maremme, son retour approchait : combien de motifs pour avoir

LE JASMIN DE l’IGLINE.

confiance en Dieu, pour espérer que la main divine nous rendrait ce brave garçon! La pauvre fille m’écoutait avec une joie qui n était que trop vive; je coupai court à ces consolations dangereuses et lui reprochai son peu de raison. Je lui prêchais l’obéissance et la résignation ; mais au fond du cœur, combien j’excusais sa faiblesse, moi vieillard qui me sentais ému par l'absence de l’orphelin que j’avais recueilli, et qui chaque jour priais Dieu de nous ramener cet enfant que j’avais laissé partir trop légèrementl

« Le premier jour de mai est une fête pour nos jeunes gens ; tous les garçons courent la ville, distribuent des fleurs à leurs dames, et les saluent de leurs chansons. C’était un cruel anniversaire pour la Sandra, qui restait seule et triste au milieu de la joie générale. Dès ce moment elle fut prise d’une anxiété qu elle ne se donna plus la peine de cacher; je la voyais aller sans cesse au

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bout de l’avenue, dans l'espoir d’y rencontrer quelque caravane revenant des Maremmes : mais nos paysans ne vont guère parla; ce sont des gens de Pistoia, de Lucques ou de Sienne, qui, plus avides de gain, s’engagent dans ces entreprises meurtrières. Le mois de mai se passa dans une vaine attente. Chaque matin devait nous rendre Peppino, chaque soir on se disait tout bas qu’il arriverait le lendemain. Juin est le dernier terme du retour : saint Jean, suivant notre dicton, est celui qui console les cœurs en ramenant au logis les derniers absents. Point de nouvelles! La Sandra pâlissait et nous jetait des regards dont je ne pouvais souffrir le reproche muet. Son inquiétude me gagna; je ne pouvais pas partir pour la Maremme, mais je savais que le compagnon de Peppino était de Sienne; dans un de mes voyages à Florence, je pris le chemin de fer, j’allai chercher Giacinto dans son pays.

« Ce ne fut pas chose facile que de découvrir le charbonnier ; enfin on m’indiqua sa demeure dans un des faubourgs de la ville. A ma vue il tressaillit et détourna la tète pour éviter une reconnaissance j’allai droit à lui et lui demandai ce qu’il avai lait de son cousin.

« — Mauvaises nouvelles, monsieur l’abbé, me

« dit-il, mauvaises nouvelles. J’ai eu tort d’emme- « ner cet entant à la Maremme. Il s’est bien tenu « jusque vers mai, il a résisté au premier soleil et « aux premières pluies, mais à la tin la fièvre l’a « pris, et... »

Giacinto s’arrêta en levant les bras.

« — Au moins il n’est pas mort, m’écriai-je.

« — Qui le sait? répondit le charbonnier. Je o crois que fout est fini. Pauvre garçon, il avait « trop de courage ; pendant quinze jours il a voulu « résister, mais la fièvre est une mauvaise bête, on « n’en a pas aisément le dessus. Il m’a fallu le « charger sur un cheval et faire trois jours de « route pour le mener sans connaissance à l’hô- « pital de Grossetto; là il est revenu un peu à lui « et m’a remis cet anneau d’argent, l’anneau de « sa mère, pour celle que vous savez. Il l’aimait « bien, et vous aussi, patron, il vous chérissait, « car tous les soirs il me répétait que, si on vous « eût écouté, tout eût été mieux. Enfin le délire « l’a pris, le médecin m’a dit que le malade n’irait « pas loin ; je ne pouvais pas rester à Grossetto : la « fièvre m’a chassé de la Maremme, et voilà. Et « dire que c’est moi qui ai tué mon parent, mon « ami ! ajouta-t-il en jetant son chapeau à terre et en s’arrachant une poignée de cheveux.

« — Pourquoi ne pas nous écrire? pourquoi ne pas nous avoir rendu cet anneaû?

« — Je n’ai pas osé. Vous porter cette bague, « c’était entrer chez vous couvert du sang de Pep- « pino ; vous l’envoyer, c’était envoyer la mort à « celte fille. Pour soi on a du courage, pour soi on « voit le trépas en face ; mais aller trouver une « innocente et lui donner du couteau dans la gorge, « j’ai eu peur.

« Je pris l’anneau et je revins à Figline. Tout le long de la route, je réfléchis comment je préparerais ma filleule à perdre le seul bien qui lui restât au monde : l'espérance ; je résolus de m’entendre avec Madeleine. J'arrivais tard, c’était toujours Madeleine qui m’attendait; j’avais donc toute la nuit pour régler ma conduite ; je frappai ; ce fut la Sandra qui m’ouvrit. En portant la lampe à ma figure, elle recula épouvantée.

« — Qu’avez-vous, parrain ? s’écria-t-elle ; vous n’étes pas malade? Non. AhI parrain, il est mort.

« Je lui dis tout. Ce fut un accès de désespoir, des cris, des convulsions, des larmes ; je la laissai pleurer : ceux-là seuls essayent de consoler qui n’ont jamais eu de chagrin, qui ne savent pas par expérience combien toute parole humaine est im-

puissante pour apaiser un cœur qui se nourrit de sa souffrance et qui ne veut pas qu’on lui arrache le seul, bien qui lui reste. Je pleurai avec elle ; et tout ce que je lui demandai après une heure de larmes, ce fut de prier avec moi et de recommander à Dieu l’âme de celui qui l’avait aimée.

o Elle me quitta la première, en me disant que j’avais besoin de repos, et rentra sans éveiller sa mère, qui, au matin, la trouva à genoux, les yeux secs et la figure égarée. »

« Le jour même, cnacun reprit ses occupations sans rien dire. Madeleine, qui était bonne mère avant tout, sentait que toute parole était dangereuse; Sandra renfermait sa douleûr, au moins en ma présence, et m’entourait de prévenances et de soins. Si quelque étranger fût entré dans notre maison, il en eût envié l’ordre et la paix : rien n’était changé; il n’y avait qu’un peu plus de silence, un calme plus profond qu’ autrefois. Mais e voir l'indifférence de la Sandra et la façon dont

elle regardait par moments l’anneau qu’elle avait au doigt, je ne pouvais pas me tromper sur le coup qu’elle avait reçu. Le chagrin est comme une religion secrète; les heureux du monde ne devinent rien ; ceux qui ont souffert se reconnaissent entre eux comme faisaient les premiers fidèles ; il leur suffit d’un regard et d’un mot.

« Malgré tout ce que m’avait dit Giacinto, la Sandra gardait un reste d’espérance, je faisais comme elle. J’écrivis à Grossetto ; on me répondit que le nom de Peppino n’était pas sur les registres mortuaires, mais que tous les jours il entrait à l’hôpital des fiévreux en délire , qui mouraient sans qu’on sut leur nom ni leur pays. « En mai, « nous én avons perdu beaucoup de cette façon, « ajoutait la lettre ; il n’y a plus personne à l’hô- « pital ; si le Peppino dout vous parlez n’est pas « de retour au pays, tenez pour certain qu’il « n’existe plus. » Ainsi s’éteignit la dernière lueur d’espérance, la Sandra prit le deuil de son bienaimé.

« A dix-huit ans, il n’y a pas de douleur éternelle ; la vie est si forte à cet âge, qu’elle nous emporte et nous domine malgré nous. La Sandra, entraînée par ses amies, rentra dans les réunions du soir. Nos paysans sont bons et affectueux; s’ils

ne consolèrent pas la pauvre affligée, du moins essayèrent-ils de la distraire. Elle évitait toujours qu’on lui parlât de Peppino, bientôt on cessa de toucher celle plaie vive, si bien qu’en apparence tout fut fini.

« Vers le milieu d’août, il y eut un mariage à Figline. C’était une des compagnes de la Sandra qui entrait en ménage. Pour assister à cette fête elle avait compté sur son amie d’enfance et sur moi. L’époux était un de mes métayers; ma présence était nécessaire : ne point paraître, c’était faire à ces braves gens un déplaisir et une injure. A force de tendresse et en faisant jouer mon autorité, Madeleine décida sa fille à m'accompagner. Depuis quelque temps César rôdait autour de la maison, et je crois que souvent Madeleine se reprochait devant Dieu de ne pas assez regretter la mort de Peppino.

« Au jour de la noce et à l’heure du festin, je descendis à Figline. Les deux femmes étaient restées en arrière pour fermer les portes de la maison, lorsqu’au milieu de l’avenue un mendiant s’approcha de moi. C’est chose trop commune en Italie pour qu’on y fasse attention ; j’entrevis des haillons, de la boue, une figure livide et bouffie : je tirai quelques crazie que je jetai dans le chapeau

du misérable, et je lui dis: « Mon ami, sortezd’ici; « si vous étiez du pays, vous sauriez qu’on n’entre « pas dans l’avenue. » L’homme me salua de la main, et, comme il marchait avec peine en se traînant sur un bâton, il me laissa passer devant lui.

« Une fois sur la route, je me retournai pour voir si la Sandra et sa mère me rejoignaient. Le mendiant était hors de chez moi ; appuyé contre un des piliers de la grille, le visage tourné vers la maison, il attendait sans doute une nouvelle aumône. La Sandra arrivait en courant, je lui faisais signe de se hâter, quand, à son passage, l’inconnu lui tendit une main suppliante ; presqu’en même temps, il glissa le long du mur, son chapeau roula par terre, sa tête s’inclina sur sa poitrine, puis retomba lourdement sur le pavé. La Sandra poussa -un cri terrible et se jeta à corps perdu sur le mendiant.

« C’est lui! criu-t-elle, c’est mon Peppino! Pau- « vie enfant, il revient ici pour mourir ! Au se- « cours ! au secours ! parrain, il est mort 1 »

« Je me penchai sur ce malheureux ; il me fu* impossible de le reconnaître. Vous ne savez pas ce que la fièvre des Maremmes fait de ses victimes ; c’est le plus horrible des empoisonnements. Pept pino était glacé; ses yeux à demi-ouverts étaien-

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sans regard, comme les yeux d’un mort ; sur son cou desséché on voyait l’artère qui battait à tout rompre : j’avais le cœur navré. Nous relevâmes ce Lazare toujours évanoui, nous le portâmes dans la maison. Un lit fut bientôt prêt; avec l’aide de Madeleine je dépouillai Peppino de ses haillons, je lavai ce cadavre. Ce n’était qu’une plaie : des jambes saignantes, des bras amaigris, tout le corps enflé, ulcéré, marbré de taches noirâtres. C’était chose incroyable qu’il se fût traîné jusqu’à Figline dans cet état de souffrance et d’épuisement.

« Il était là sans connaissance ; Madeleine étouffait ; la Sandra, à genoux au pied du lit, éclatait en sanglots, j’attendais l’agonie, quand le malheureux revint à lui. Il ouvrit des yeux hagards, d’une voix éteinte il appela Sandra. La pauvre fille se leva toute en larmes.

« — Oui, mon bien-aimé, me voilà.

« - Approchez-vous, lui dit-il; elle vint auprès de lui.

« — C’est bien toi, mon bon Peppino?

« — Oui c’est moi, murmura-t-il, et il se mit à pleurer.

« J’allai auprès du moribond, je lui dis qu’il devait se taire et rester tranquille ; qu’à ce prix seu-

lernent je laisserais la Sandra près de lui. Il me remercia d’une voix éteinte, et ne bougea plus. Quoiqu’il n’eùl pas la force de se tourner dans le lit, il suivait des yeux tous les mouvements de sa bien-aimée; chaque fois qu’elle le regardait, de grosses larmes lui venaient aux paupières. Quant à la Sandra, hors d’état de soutenir la vue de Pcppino, elle s’enfonçait un mouchoir dans la bouche pour étouffer son désespoir.

« Le médecin que j’avais demandé vint ajouter à nos inquiétudes ; il hocha gravement la tête et dit que ce serait l’affaire de plus d’un jour. Peppino, qui lisait son sort dans les yeux du docteur, m’appela près de lui.

« — Patron, me dit-il, est-ce qu’il faut mourir ?

« — Mon ami, tu es jeune, répondis-je, et Dieu est plein de miséricorde ; mais dans la maladie il il est toujours bon de se préparer à paraître devant lui.

« — Patron, me dit-il d’une voix éteinte, maintenant que je l’ai vue, je suis prêt.

« — Non, tu ne mourras pas ! s’écria la Sandra, qu’on n’avait pu emmener ; « tu ne me quit- « teras pas, mon Peppino, toi que j’aime ! Dieu « aura pitié de nous ! Parrain, ajouta-t-elle, je vous

W. JASMIN l)F. Fl G LIN F.

« prends à témoin, vous, un homme de Dieu. Pep- « pino, j’ai là ton anneau, je suis ta femme et ta « servante ; je veux qu’on nous donne la bénédic- « tion pour que j’aie le droit de te soigner, et je te « sauverai. C’est moi qui t’ai rendu malade, c’est « moi qui te guérirai. »

« C’en était trop pour Peppino : il sourit en pleurant, essaya de parler et s’évanouit . »

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