‹ Souvenirs d'un VoyageurChapitre 4 sur 9 · XV!H · texte numérisé non relu

XV!H

« La Sandra n’était pas une tille ordinaire. Si elle avait le cœur plus tendre que Madeleine, elle n’avait pas une volonté moins forte; quelques jours plus tard elle épousa ce moribond. Elle se fit sa servante, comme elle l’avait dit ; à force de soins et d’amour, elle le sauva. Le bonheur et la jeunesse sont deux médecins plus puissants que les hommes; Peppino se remit lentement et non pas sans plus d'une rechute ; mais enfin la fièvre céda ; trois mois après son retour, il se promenait dans le jardin, appuyé sur le bras de sa femme, et nous contait par quel miracle de courage, toujours pour-

suivi par la fièvre et toujours près de mourir, il s’était traîné pendant quatre mois d’hôpital en hôpital, de cabane en cabane, luttant contre le délire et la misère , n’ayant qu’une pensée : revoir Sandra et mourir à ses pieds. Avec quelle joie il nous parlait de ses douleurs passées î avec quel intérêt nous l’écoutions! 11 avait cruellement souffert, mais il était guéri et aimé. Dieu, il se plaisait à le répéter, l’avait traité en enfant prodigue, et ne l’avait éprouvé que pour le rendre plus heureux.

— C’est sans doute une fin des plus douces pour Peppino et la Sandra, dis-je au chanoine; mais vous, mon ami, vous vous êtes sacrifié comme toujours ; cette jeunesse insouciante vous a laissé, elle jouit quelque part de son amour, tandis que vous voilà seul dans votre vieillesse, abandonné par ceux que vous avez comblés de vos bienfaits.

— Comme vous allez vite, vous autres têtes françaises 1 me dit le bon chanoine. Que parlez-vous de sacrifices? vous oubliez toujours qu’il y a là-haut un père et un ami qui met notre bonheur dans notre devoir et qui mesure le vent à la toison de la brebis. Sans doute j’étais embarrassé de Peppino; je n’étais pas assez riche pour l’établir, et je ne voulais pas en faire un valet ; la Providence a tout

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arrangé. Depuis le départ de Peppino, et surtout depuis son retour, César était mal vu à Figline, il voulait en sortir. Il a trouvé à Arezzo une forge plus considérable, et, dit-on, un mariage avantageux. Son père, habile homme, qui s’est enrichi dans un métayage dont l’autre moitié me laisse pauvre, son père a voulu le rejoindre; il a pris làbas une ferme plus grande que la mienne. Peppino est donc devenu mon métayer. Cela m’a coûté quelque chose. Il y avait un premier élablissement auquel le pauvre garçon ne pouvait suffire, et l’ancien métayer n’avait guère ménagé les terres qu’il laissait ; mais, d’un autre côté, la Sandra était ma filleule, j’avais toujours compté que je la doterais. Peppino est un honnête homme, la Sandra une bonne ménagère. Madeleine, qui les a suivis, les surveille tous les deux : ma récolte y gagnera ; déjà celte année nos vers à soie ont bien réussi.

— C’est-à-dire que vous avez donné votre excellente graine à Peppino et partagé votre bien avec lui.

— C’était juste, répondit le chanoine, puisqu’il fournissait la feuille. Si vous aviez vu avec quelle ardeur les deux femmes ont soigné cette éducation! Venez que je vous montre la graine de l’an prochain : vous verrez si la maladie peut atteindre une race aussi bien constituée.

— Mon cher agronome, lui dis-je, je serai charmé de voir votre graine de vers à soie, mais j’aimerais encore mieux voir les heureux que vous avez faits. En voyage, c’est double plaisir que de retrouver le sourire de ses amis.

— Eh bien, reprit le chanoine, allons dîner chez eux; du même coup je vous ferai les honneurs de la métairie, que vous ne connaissez pas. J’envoie un enfant les prévenir, nous allongeons un peu notre promenade et nous dînons à la paysanne. Prenez votre chapeau ; voyons si cette année encore, tout vieux que je suis, je ne vous lasserai pas en marchant.

Après deux heures de promenade et de causerie, le chanoine me montra une petite maison sise à mi-côte et bien exposée au levant. Elle était séparée de la route par un potager en pleine culture, planté de pommiers qui pliaient sous l’abondance de leurs fruits. Un l’avait décorée du haut jusqu’en bas avec des grappes de maïs qui ca-

chaient le mur; le contour des portes et des fenêtres était marqué par de grands festons d’oignons rouges qui tranchaient sur le fond doré des épis.

«Vous voyez, médit mon hôte, qu’il y a des provisions pour l’hiver. Par malheur la vigne est toujours malade, nous n’aurons que demi-année ; mais l’olive est bonne, et j’espère que les enfants seront à flot dès l’an prochain. »

Ce fut avec u ne joie bruyante que Madeleine reçut le seigneur français ; la Sandra rougit de plaisir en me montrant son ménage ; son mari était sur la colline à prendre des grives pour notre dîner. Rien n’était propre et élégant comme la salle basse qui faisait tout le rez-de-chaussée de la maison. Sur le manteau de la cheminée brillaient de grands plats vernissés, qui nous rappelaient que nous étions au pays de la faïence ; des chaudrons dorés, des casseroles bien étamées montraient que Madeleine n’était pas sortie seule de son ancien domaine ; des outils rangés avec soin le long du mur, un fusil, des bouteilles enroulées dans des tresses de paille, un beau buffet ciré, tout indiquait le travail et déjà l’aisance ; tout riait dans cette aimable demeure, où semblaient ne pouvoir entrer ni le chagrin ni l’ennui.

Peppino arriva pendant que nous admirions ses

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richesses, il me serra la main à la briser, du reste sa joie fut muette; quand il eut souri deux fois, il lui sembla qu'il avait tout dit. Que pouvait-il faire de mieux? Dans l’air qui l’entourait on sentait le bonheur; chacun de ses gestes semblait dire : « Je suis heureux. »

La table était mise en plein air sous un grand figuier qui jetai t une odeur pénétrante aux derniers rayons du soleil ; tout autour de nous bourdonnaient des milliers d’insectes qui par moments étincelaient dans une trainéedelumière. Madeleine, heureuse et fière de son ancien talent, s’était surpassée. Elle nous servit une soupe fumante au riz et aux choux, suivie d’une friture de l’ordre composite, fritto composito , disait-elle, où du hachis poivré se mêlait à des tranches de courges et à des croquettes de riz très-sucrées. Nous eûmes pour rôti des grives embaumées de genièvre, c’était la chasse de Peppino, et enfin pour dessert des pommes, des châtaignes, et d’excellent fromage, qui permirent au chanoine de me citer son poète favori :

Sunl nobis initia poma,

Castaneæ molles et pressi copia laclis 1 .

•Virgile, Ecl. I, 81. « 11 y a chez nous des fruits mûrs, des châtaignes tendres et du lait pressé dans les corbeilles. »

« A pédant, pédant et demi, » pensai-je en moiinéme, et je m’écriai à mon tour :

Et jam summa procul villarum culmina fumant, Majoresque cadunt altis de montibus umbræ'.

Déjà la nuit nous surprenait au milieu de notre causerie. Les étoiles scintillaient dans le ciel, et semblaient chasser devant elles un crépuscule plus doux que l’aurore. Tout était silence et mystère. C'était l’heure du repos, moment cruel pour ceux qui souffrent, moment bien doux pour ceux qui sont heureux. Poussé par je ne sais quelle émotion secrète, je pris la main de mon vieil ami, je lui fis contempler son ouvrage. Peppino, assis sur le seuil de la maison, mangeait une énorme écuelle de soupe avec l’insouciance d’un homme qui n’a plus rien à désirer. Madeleine, essuyant sa vaisselle derrière Peppino, nous montrait l’indolent en haussant les épaules. Quant à la Sandra, debout contre la porte, c’était son mari qu’elle admirait et qu elle couvait du regard. Ce n’était plus la jeune fille à la taille élancée, elle avait peine à croiser les bras sur sa taille arrondie ; mais dans ses yeux brillaient la pudeur et l’orgueil d’une jeune mère, la joie d’une

1 Virgile, Ecl. I, 8.". « Déjà fument au loin les toits des métairies, et les ombres s'allongent en tombant des hautes montagnes. B

femme qui aime : c’était plus que jamais et dans toute sa fleur le beau jasmin de Figline.

Cher ami, heureux époux ! en écrivant ces lignes il me semble que je suis près de vous. Au milieu du brouillard et de l’ennui, je ferme les yeux pour revoir celte petite maison dorée par le maïs, ce bonheur qui rayonnait sur votre visage, cette douce amitié qui réchauffait mon cœur vieilli et fatigué. Nous nous croyons habiles parce que chaque jour nous nous créons unevie factice et des besoins nouveaux; mes bons amis, que vous êtes plus heureux et plus sages î Dans votre simplicité, vous avez gardé les seuls biens qui fassent le prix de la vie, ces biens qui donnent le bonheur ou qui du moins adoucissent toute blessure, ces biens que Dieu offre à tous et que notre vanité repousse : le travail des mains, la prière et l’amour 1

Paris, février 1857.

LE

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