CONTE DE FÉES
L’an dernier, un bon génie protecteur des enfants nous avait envoyé pour Noël les Contes serbes de Wuk Stéphanowitch 1 ; j’espérais n’être pas moins heureux en 1856, et offrir à nos futurs abonnés une étrenne digne de leur plaire ; mais nous ne sommes pas dans un temps où l’on rêve :
1 Journal des Débats du 30 décembre 1854 et Études contemporaines sur V Allemagne et les pays slaves, pages 107 et suivantes.
rien n’est venu ni du Nord ni du Midi. Dans celte pénurie universelle, j'ai compris quel devoir m’étuil imposé, et, mettant de côté tout amour-propre d'auteur, j'ai cherché dans mes souvenirs si je ne trouverais pas quelque vieux conte pour le répéter à mon tour. En voici un que je crois peu connu, car il ne vient pas de France, et je ne 1 ai pas lu dans un livre ; je l’ai reçu de la bouche d’un enfant. Je dirai même comment et où j’ai entendu cette histoire pour la première fois. Peut-être ce récit, qui est un gage d’authenticité, ne sera-t-il pas désagréable au lecteur.
Il y a quelques années que, me frouvantàCapri, la plus charmante des îles du golfe de Naples, par une de ces belles journées d’automne, pleines de calme et de lumière, j’eus le désir de me rendre en bateau à Pæstum, en m’arrêtant à Amalfi et à Salerne. La chose ôtait aisée ; il y avait sur la plage des pêcheurs qui retournaient à terre et ne demandaient pas mieux que de prendre avec eux l’étranger. En entrant dans la barque, j’y trouvai quatre marins de bonne mine, bras nerveux, visages bronzés par le soleil, et au milieu d’eux une petite fille de huit ou dix ans, à la taille forte et cambrée, à la ligure colorée, aux yeux noirs et vifs, qui tour à tour commandait ou priait l’équipage
avec la majesté d’une Italienne et la grâce d’un enfant. C elait la fdle du patron ; je n’en pus douter au fier sourire avec lequel il me la montra quand j’entrai dans le bateau. Une fois en mer, et chacun à la rame, comme je me trouvais seul à ne rien faire dans la barque, je pris l’enfant sur mes genoux pour causer avec elle et entendre de ses lèvres mignonnes ce patois napolitain qui sonne si doucement à l’oreille.
— Parlez-lui, Excellence, me cria le patron d’un air triomphant; ne craignez pas non plus d’écouter la marchesina ; si petite quelle soit, elle est déjà savante comme un chanoine. Quand vous voudrez, elle vous dira l’histoire du roi de Starza- Longa, qui marie sa fille à un serpent, ou celle de Vardiello, à qui sa sottise procure la fortune. Aimez-vous mieux la Biche enchantée, ou l'Ogre qui donne à Antonio de Maregliano le bâton qui fait son devoir, ou le château de la Vie...?
— Va pour le château de la Vie ! m’écriai-je, afin d’interrompre un défilé de contes aussi nombreux que les grains d’un chapelet.
— Nunziata, mon enfant, dit le pêcheur d'un ton solennel, conte à Son Excellence l’histoire du château de la Vie, telle que ta mère te l’a récitée tant de fois ; et vous, ajouta-t-il en s’adressant aux
rameurs, tâchez de ne pas trop battre l’eau, afin que nous puissions entendre.
C’est ainsi que durant plus d’une heure, tandis que la barque glissait sans bruit sur l’onde immobile, et qu’un doux soleil d’octobre empourprait les montagnes et faisait scintiller la mer, tous les cinq, attentifs et silencieux, nous écoutions l’enfant qui nous parlait de féeries au milieu d’une nature enchantée.
Il y avait une fois, commença gravement Nunziata, il y avait une fois à Salerne une bonne vieille, pêcheuse de profession, qui n’avait pour tout bien et pour tout appui qu’un garçon de douze ans, son petit-fils, pauvre orphelin dont le père avait été noyé dans un jour d’orage, et dont la mère était morte de chagrin. Gracieux, c’était le nom de l’enfant, n’aimait au monde que sa grand’mère : il la suivait tous les matins avant l’aube pour ramasser
les coquillages, ou pour tirer le filet à la rive, en attendant qu’il fût assez fort pour aller lui-même à la pêche, et braver ces flots qui lui avaient tué tous les siens. Il était si beau, si bien fait, si avenant que, dès qu’il entrait dans la ville, avec sa corbeille de poisson sur la tête, chacun courait après lui; il avait vendu sa part avant même que d’arriver au marché.
Par malheur la grand’mère était bien vieille; elle n’avait plus qu’une dent au milieu de la bouche, sa tète branlait, ses yeux étaient si rouges qu’elle n’y voyait plus. Chaque matin elle avait plus de peine à se lever que la veille, elle sentait qu’elle n’irait pas loin. Aussi tous les soirs, avant que Gracieux s’enveloppât dans sa couverture pour dormir à terre, elle lui donnait de bons conseils pour le jour où il serait seul ; elle lui disait quels pêcheurs il fallait voir et quels il fallait éviter ; comment, en étant toujours doux et laborieux, prudent et résolu , il ferait son chemin dans le monde, et finirait par avoir à lui sa barque et ses filets; le pauvre garçon n’écoutait guère toute cette sagesse; dès que la vieille commençait à prendre le ton sérieux :
« Mère-grand, s’écriait l’enfant, mère-grand, ne me quitte pas. J’ai des bras, je suis fort, bientôt je
pourrai travailler pour deux ; mais si en revenant de la mer je ne te retrouve pas à la maison, comment veux-tu que je vive ? »
Et il l’embrassait en pleurant.
« Mon enfant, lui dit un jour la vieille, je ne te laisserai pas aussi seul que tu le crains ; après moi, lu auras deux protectrices que plus d’un prince t’envierait. Il y a déjà longtemps que j’ai obligé deux grandes dames qui ne t’oublieront pas quand l’heure sera venue de les appeler, et ce sera bientôt.
— Quelles sont ces deux dames? demanda Gracieux, qui n’avait jamais vu dans la cabane que des femmes de pêcheur.
— Ce sont deux fées, répondit la grand’mère, deux grandes fées : la fée des eaux et la fée des bois. Écoute-moi bien, mon enfant; c’est un secret qu’il faut que je te confie, un secret que tu garderas comme je l’ai fait, et qui te donnera la fortune et le bonheur. Il y a dix ans, l’année même où mourut ton père, où ta mère aussi nous laissa, j’étais sorti avant le point du jour pour surprendre les crabes endormis dans le sable; j’étais penchée à terre et cachée par un rocher, quand je vis un alcyon qui voguait doucement vers la plage. C’est un oiseau sacré qu’il faut toujours ménager ; je le
laissai donc aborder et ne remuai pas, de crainte de l’effaroucher. En même temps, d’une fente de la montagne, je vis sortir et ramper sur le sable une belle couleuvre verte qui allongeait ses grands anneaux pour approcher de l’oiseau. Quand ils furent près l’un de l’autre, sans qu’aucun d’eux parût surpris de la rencontre, la couleuvre s’enroula autour du cou de l’alcyon, comme si elle l’eût embrassé tendrement; ils restèrent ainsi enlacés quelques minutes; puis ils se séparèrent brusquement, le serpent pour rentrer dans la pierre, l’oiseau pour se plonger dans la vague, qui l'emporta.
« Fort étonnée de ce que j’avais vu, je revins le lendemain à la même heure, et à la même heure aussi l’alcyon arriva sur le sable, la couleuvre sortit de sa retraite. C’étaient des fées, il n’était pas permis d’en douter, peut-être des fées enchantées à qui je pouvais rendre service. Mais que faire? Me montrer, c'était leur déplaire et m’exposer beaucoup ; il valait mieux attendre une occasion favorable que le hasard amènerait sans doute. Pendant un mois je me tins en embuscade, assistant tous les malins au même spectacle, quand un jour j’aperçus un gros chat noir qui arrivait le premier au rendez-vous, et qui se cachait derrière le
rocher, presque sous ma main. Un chat noir ne pouvait être qu’un enchanteur, d’après ce qu’on m’avait appris dans ma jeunesse : je me promis de le surveiller. Et, en effet, à peine l’alcyon et la couleuvre s’étaient-ils embrassés, que voici le chat qui se ramasse, se gonfle et s’élance sur ces innocents. Ce fut mon tour de me jeter sur le brigand, qui tenait déjà ses victimes entre ses griffes meurtrières ; je le saisis malgré toutes ses convulsions, quoiqu’il me mît les mains en sang, et là, sans pitié, sachant à qui j’avais affaire, je pris le couteau qui me servait à ouvrir les châtaignes de mer, et je coupai au monstre la tête, les paltes et la queue , attendant avec confiance le succès de mon dévouement.
« Je n’attendis pas longtemps ; dès que j’eus jeté à la mer le corps de la bêle, je vis devant moi deux belles dames, l’une toute couronnée de plumes blanches, l’autre qui avait pour échai’pe une peau de serpent; c’étaient, je te l’ai déjà dit, la fée des eaux et la fée des bois. Enchantées par un misérable génie qui avait surpris leur secret, il leur fallait rester alcyon et couleuvre jusqu’à ce qu’une main généreuse les affranchit; c’est à moi qu’elles devaient la liberté et la puissance.
« — Demande -nous ce que tu voudras, me
dirent-elles, tes vœux seront aussitôt exaucés. »
« Je réfléchis que j’étais vieille et que j’avais assez souffert de la vie pour ne pas la recommencer, tandis que toi, mon enfant, un jour viendrait où rien ne serait trop beau pour ton désir, où tu voudrais être riche, noble, général, marquis, prince peut-être. « Ce jour-là, me dis-je, je pourrai tout « lui donner; un seul moment d’un pareil bonheur « me payera quatre-vingts ans de peine et de mi- « sère. » Je remerciai donc les fées et les priai de me garder leur bon vouloir pour l’heure où j’en aurais besoin. La fée des eaux ôta une petite plume de sa couronne ; la fée des bois détacha une écaille de la peau du serpent.
« Bonne femme, me dirent-elles, quand tu vou- « dras de nous, place cette plume et cette écaille « dans un vase d’eau pure, en même temps appelle- « nous en formant un vœu ; fussions-nous au bout « du monde, en un instant tu nous verras devant « toi, prêtes à payer la dette d’aujourd’hui. »
— Je baissai la tête en signe de reconnaissance ; quand je la relevai, tout avait disparu ; même il n’y avait plus ni blessures ni sang à mes bras ; j’aurais cru qu’un rêve m’avait trompée, si je n’avais eu dans la main l’écaille de la couleuvre et la plume de l’alcyon.
— Et ces trésors, dit Gracieux, où sont-ils, grand’mère ?
— Mon enfant, répondit la vieille, je les ai cachés avec soin, ne voulant te les montrer que le jour où tu serais un homme et en état de t’en servir; mais puisque la mort va nous séparer, le moment est venu de te remettre ces précieux talismans. Tu trouveras au fond de la huche un coffret de bois caché sous des chiffons ; dans ce coffret est une petite boîte de carton enveloppée d’étoupe; ouvre cette boîte, tu trouveras l’écaille et la plume soigneusement entourées de coton. Garde-toi de les briser, prends-les avec respect, je te dirai ce qui te reste à faire.
Gracieux apporta la boîte à la pauvre femme, qui ne pouvait plus quitter son grabat ; ce fut ellemême qui prit les deux objets.
— Maintenant, dit-elle à son fils en les lui remettant, place au milieu de la chambre une assiette pleine d’eau; au milieu de l’eau, dépose l’écaille et la plume, puis forme un vœu : demande la fortune , la noblesse , l’esprit , la puissance , tout ce que tu voudras, mon fils; seulement, comme je sens que je meurs, embrasse-moi, mon enfant, avant d’exprimer ce vœu qui nous séparera pour jamais, et reçois une dernière fois ma bénédic-
tion. Ce sera un talisman de plus pour te porter bonheur.
Mais, à la surprise de la vieille, Gracieux ne vint ni l’embrasser ni lui demander sa bénédiction; il mit bien vite l’assiette pleine d’eau au milieu de la chambre, jeta la plume et l’écaille au milieu de l’assiette et cria du fond du cœur : «Je veux que mère-grand vive toujours : parais, fée des eaux ; je veux que mère-grand vive toujours : parais, fée des boisl »
Et alors voilà l’eau qui bouillonne, bouillonne, l’assiette devient un grand bassin que les murs de la chaumière ont peine à contenir, et du fond du bassin, Gracieux voit sortir deux belles ieunes femmes, qu’à leur baguette il reconnut de suite pour des fées. L’une avait une couronne de feuilles de houx mêlées de grains rouges, avec des pendants d’oreilles en diamants qui ressemblaient à des glands dans leur coupe; elle était vêtue d’une robe verte comme la feuille d’olive, et par-dessus elle avait une peau tigrée qui se nouait en écharpe sur l’épaule droite : c’était la fée des bois. Quant à la fée des eaux, elle avait une coiffure de roseaux, avec une robe blanche toute bordée de plumes de grèbe, et une écharpe bleue qui par moments se relevait sur sa tête et se gonflait comme la voile
d’un navire. Si grandes dames qu’elles fussent, toutes deux regardèrent en souriant Gracieux, qui s’était réfugié dans les bras de sa grand’mère, et qui tremblait de peur et d’admiration.
— Nous voici, mon enfant, dit la fée des eaux, qui prit la parole comme la plus âgée; nous avons entendu ce que tu disais, le vœu que tu as formé te fait honneur ; mais si nous pouvons t’aider dans le projet que tu as conçu, toi seul lu peux l’exécuter. Nous pouvons bien prolonger de quelque temps l’existence de ta grand'mère ; mais, pour quelle vive toujours, il te faut aller au château de la Vie, à quatre grandes journées d’ici, du côté de la Sicile. Là se trouve la fontaine d’immortalité. Si lu peux accomplir chacune de ces quatre journées sans te détourner de ton chemin, si, arrivé au château, tu peux répondre aux trois questions que t’adressera une voix invisible, tu trouveras là-bas ce que tu désires; mais, mon enfant, réfié' chis bien avant de prendre ce parti, car il y a plus» d’un danger sur la route. Si une seule fois tu manques d’atteindre le but de ta journée, non-seulement tu n’obtiendras pas ce que tu souhaites, mais tu ne sortiras jamais de ce pays, d’où nul n’est revenu.
— Je pars, madame, répondit Gracieux.
— Mais, dit la fée des bois, tu es bien jeune, mon enfant, et tu ne connais même pas le chemin.
— N’importe, reprit Gracieux ; vous ne m’abandonnerez pas, belles dames, et pour sauver ma grand’mère j’irais au bout du monde.
— Attends, dit la fée des bois ; et, détachant le plomb d’une vitre brisée, elle le mit dans le creux de sa main.
Et voici le plomb qui se met à fondre et à bouillir sans que la fée paraisse incommodée de la chaleur, puis elle jette sur le foyer le métal, qui s’y fige en mille formes variées.
— Que vois-tu dans tout cela ? dit la fée à Gracieux.
— Madame, répondit-il, après avoir regardé avec attention, il me semble que j’aperçois un chien épagneul avec une longue queue et de grandes oreilles.
— Appelle-le, dit la fée.
Aussitôt voilà qu’on entend aboyer, et que du milieu du métal sort un chien noir et couleur de feu, qui se met à gambader et à sauter autour de Gracieux.
— Ce sera ton compagnon, dit la fée; tu le nommeras Fidèle ; il te montrera la route, mais je te préviens que c’est à toi de le conduire, et non
pas à lui de le mener. Si tu le fais obéir, il te servira; si tu lui obéis, il te perdra.
— Et moi, dit la fée des eaux, ne te donnerai-je rien, mon pauvre Gracieux ?
Et regardant autour d’elle, la dame vit à terre un morceau de papier que de son pied mignon elle poussa dans le foyer. Le papier prit feu ; quand la flamme fut passée, on vit des milliers de petites étincelles qui couraient l’une après l’autre comme des nonnes qui à la nuit de Noël se rendent à la chapelle, ayant chacune un cierge en main. La fée suivit d’un œil curieux toutes ces étincelles; quand la dernière fut près de s’éteindre, elle souffla sur le papier; soudain on entendit un petit cri d’oiseau ; une hirondelle sortit tout effrayée, alla se heurter à tous les coins de la chambre et finit par s’abattre sur l’épaule de Gracieux.
— Ce sera ta compagne, dit la fée des eaux, tu la nommeras Pensive ; elle te montrera la route, mais je te préviens que c’est à toi de la conduire, et non pas à elle de te mener. Si tu la fais obéir, elle te servira; si lu lui obéis, elle te perdra.
— Remue cette cendre noire, ajouta la bonne fée des eaux, peut-être y trouveras- tu quelque chose.
Gracieux obéit; sous la cendre du papier, il
prit un flacon de cristal de roche qui brillait comme du diamant ; c’est là dedans, lui dit la fée, qu’il devait recueillir l'eau d’immortalité : elle eût brisé tout vase fait de la main des hommes. A côté du flacon, Gracieux trouva un poignard à lame triangulaire. C’était bien autre chose que le stylet de son père le pêcheur auquel on lui défendait de toucher ; avec cette arme on pouvait braver le plus fier ennemi.
— Ma sœur, vous ne serez pas plus généreuse que moi, dit l’autre fée ; et prenant une paille de la seule chaise qu’il y eût dans la maison, elle souffla dessus. La paille se gonfla aussitôt, et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, forma une carabine admirable, tout incrustée de nacre et d’or ; une seconde paille donna une cartouchière que Gracieux se mit autour du corps et qui lui allait à merveille : on eût dit d’un prince qui partait en chasse. Il était si beau que sa grand’mère en pleurait de joie et d’attendrissement.
Les deux fées disparues, Gracieux embrassa la bonne vieille, en lui recommandant bien de l’attendre, et il se mit à deux genoux pour recevoir sa bénédiction. L’aïeule lui fit un beau sermon pour lui recommander d’être patient, juste, charitable, et surtout de ne jamais s’écarter du droit
chemin, « non pas pour moi, ajouta la vieille, qui accepte la mort de grand cœur, et qui regrette le vœu que tu as formé, mais pour toi, mon enfant, pour que lu reviennes ; je ne veux pas mourir sans que tu me fermes les yeux. »
Il était tard ; Gracieux se coucha par terre, trop agité, à ce qu’il croyait, pour s’assoupir. Mais le sommeil l’eut bientôt surpris; il dormit toute la nuit, tandis que la pauvre grand’mère regardait la figure de son cher enfant éclairée par la lueur vacillante de la lampe, et ne pouvait se lasser de l’admirer en soupirant.
De grand matin, quand l’aube pointait à peine, l’hirondelle se mita gazouiller et Fidèle à tirer la couverture : « Partons, maître, partons, disaient les deux compagnons dans leur langage, que Gracieux entendait par le don des fées ; déjà la mer blanchit à la plage, l’oiseau chante, la mouche bourdonne, la fleur s’ouvre au soleil ; partons, il est temps. »
LE CHATEAU DE LA VIE. iG7
Gracieux embrassa une dernière fois sa vieille amie, et prit le chemin qui mène à Pæstum ; Pensive voltigeait de droite et de gauche, en chassant les moucherons ; Fidèle caressait son jeune maître, ou courait devant lui.
Ils n’étaient pas encore à deux lieues de la ville, que Gracieux vit Fidèle qui causait avec les fourmis. Elles marchaient en bandes régulières, traînant avec elles toutes leurs provisions.
— Où allez-vous? leur demanda Gracieux; et elles répondirent :
— Au château de la Vie.
Un peu plus loin, Pensive rencontra les cigales, qui s’étaient mises aussi du voyage, avec les abeilles et les papillons ; tous allaient au château de la Vie, pour boire à la fontaine d’immortalité. On marcha de compagnie, comme gens qui suivent la môme route. Pensive présenta à Gracieux un jeune papillon qui bavardait avec agrément. L’amitié vient vile dans la jeunesse; au bout d’une heure, les deux compagnons étaient inséparables.
Aller tout droit n’est pas le goût des papillons ; aussi l’ami de Gracieux se perdait-il sans cesse au milieu des herbes ; Gracieux, qui de sa vie n’avait été libre, et qui n’avait jamais vu tant de fleurs ni tant de soleil, suivait tous les zigzags du papillon,
il ne s’inquiétait pas plus de la journée que si elle ne devait jamais finir. Mais au bout de quelques lieues, son nouvel ami se sentit fatigué.
— N’allons pas plus loin, disait-il à Gracieux ; vois comme cette nature est belle ; que ces fleurs sentent bon ! comme ces champs embaument !
restons ici ; c’est ici qu’est la vie.
— Marchons, disait Fidèle, la journée est longue et nous ne sommes qu’au début.
— Marchons, disait Pensive, le ciel est pur, l’horizon infini; allons toujours en avant.
Gracieux, rentré en lui-môme, fit de sages raisonnements au papillon qui voltigeait toujours de droite et de gauche; ce fut en vain.
— Que m’importe? disait l’insecte ; hier j’étais chenille, ce soir je ne serai rien, je veux jouir aujourd’hui. Et il s’abattit sur une rose de Pæstum toute grande ouverte.
Le parfum était si fort que le pauvre papillon en fut asphyxié. Gracieux essaya en vain de le rappeler à la vie, et après l’avoir pleuré, il le mit avec une épingle à son chapeau nomme une cocarde.
Vers midi, ce fut le tour des cigales de s’arrêter.
— Chantons, disaient-elles ; la chaleur va nous accabler, si nous luttons contre la force du jour.
Il est si bon de vivre dans un doux repos ! Viens, Gracieux, nous t’égayerons, et tu chanteras avec nous.
— Écoutons-les, disait Pensive; elles chantent si bien !
Mais Fidèle ne voulait pas s’arrêter ; il avait du feu dans les veines, il jappa tant et tant, que Gracieux oublia les cigales pour courir après l’importun.
Le soir venu, Gracieux rencontra la mouche à miel toute chargée de bulin.
— Où vas-tu? lui dit-il.
— Je retourne chez moi, répondit l’abeille, et ne veux pas quitter ma ruche.
— Eh quoi ! reprit Gracieux, laborieuse comme lu es, vas-lu faire comme la cigale et renoncer à ta part d’immortalité?
— Ton château est trop loin, répondit l’abeille, je n’ai pas ton ambition. Mon œuvre de chaque jour me suffit, je ne comprends rien à tes voyages; pour moi, le travail c’est la vie.
Gracieux fut un peu ému d’avoir perdu dès le premier jour tant de compagnons de route; mais en pensant avec quelle facilité il avait fourni la première étape, son cœur fut plein de joie ; il ea-
ressa Fidèle, attrapa des mouches que Pensive lui prenait dans la main, et s'endormit plein d’espoir en rêvant à sa grand’mère et aux deux fées.
Le lendemain, dès l’aurore, Pensive avertit son jeune maître.
— Partons, disait-elle. Déjà la mer blanchit à la plage, l’oiseau chante, la mouche bourdonne, la (leur s’ouvre au soleil ; partons, il est temps.
— Un moment, répondit Fidèle ; la journée n’est pas longue ; avant midi nous verrons les temples de Pæstum, où nous devons nous arrêter ce soir.
— Les fourmis sont déjà en route, reprenait Pensive : le chemin est plus difficile qu’hier et le temps plus lourd ; partons.
Gracieux avait vu en songe sa grand’mère qui lui souriait ; aussi se mit-il en marche avec une ardeur plus vive que la veille. Le jour était splendide : à droite, la mer qui poussait doucement ses vagues bleuâtres et les déroulait sur le sable en
murmurant : à gaucho, dans le lointain, des monlagnes bordées d’une teinte rosée ; dans la plaine, de grandes herbes toutes parsemées de Heurs, un chemin planté d’aloès, de jujubiers et d’acanthes ; en face, un horizon sans nuages. Gracieux, ravi de plaisir et d’espérance, se croyait déjà au but du voyage. Fidèle bondissait au milieu des champs et mettait en fuite les perdrix effrayées ; Pensive se perdait dans le ciel et jouait avec la lumière. Tout à coup, au milieu des roseaux, Gracieux aperçut une belle chevrette qui le regardait avec des yeux languissants, comme si elle l’appelait. L'enfant s’approcha ; la chevrette bondit, mais sans s’éloigner de beaucoup. Trois fois elle recommença le même manège, comme si elle agaçait Gracieux.
— Suivons-la, dit Fidèle, je lui couperai le chemin; nous l’aurons bientôt prise.
— Où est Pensive ? dit l’enfant.
— Qu’importe, maître? reprit Fidèle ; c’est l’affaire d’un instant. Fiez-vous à moi, je suis né pour la chasse; la chevrette est à nous.
Gracieux ne se le fit pas dire deux fois ; tandis que Fidèle faisait un détour, il courut après la chevrette, qui s’arrêtait entre les arbres, comme pour se laisser prendre, et bondissait dès que la main du maître l’efHeurait. « Courage, maître I »
cria Fidèle en débusquant ; mais d’un coup de tête Chevrette lança le chien en l’air et s’enfuit plus vite que le vent.
Gracieux s’élança à sa poursuite; Fidèle, les yeux et la gueule enflammés, courait et jappait comme un furieux ; ils franchissaient fossés, sillons, branchages, sans que rien arrêtât leur audace. La chevrette fatiguée perdait du terrain, Gracieux redoublait d’ardeur, déjà il étendait la main pour saisir sa proie, quand tout à coup le sol lui manquant sous les pieds, il roula avec son imprudent compagnon dans un piège qu’on avait couvert de feuillages.
Il n’était pas remis de sa chute, que la chevrette s’approchant du bord leur cria :
— Vous êtes trahis ; je suis la femme du roi des loups, qui vous mangera tous les deux.
Disant cela, elle disparut.
— Maître, dit Fidèle, la fée avait raison en vous recommandant de ne pas me suivre; nous avons fait une sottise, c’est moi qui vous ai perdu.
— Au moins, dit Gracieux, nous défendrons notre vie.
Et, prenant sa carabine, il y mit double charge pour attendre le roi des loups.
Plus calme alors, il regarda la fosse profonde
où il était tombé ; elle était trop haute pour qu’il en pût sortir, c’est dans ce trou qu’il lui fallait recevoir la mort. Fidèle comprit les regards de son ami.
— Maître, dit-il, si vous me preniez dans vos bras et si vous me lanciez de toutes vos forces, peut-être arriverais-je au bord; une fois dehors, je vous aiderais.
Gracieux n’avait pas grand espoir. Trois fois il essaya de pousser Fidèle, trois fois le pauvre animal retomba ; enfin, au quatrième effort, le chien attrapa quelques racines, et s’aida si bien de la gueule et des pattes, qu’il sortit de ce tombeau. Aussitôt il poussa dans la fosse des branches coupées qui se trouvaient au bord :
— Maître, dit-il, fichez ces branches dans la terre et faites-vous une échelle. Pressez-vous, pressez-vous, cria-t-il; j’entends les hurlements du roi des loups.
Gracieux était adroit et agile. La colère doubla ses forces; en moins d’un instant il fut dehors. Là, il assura son poignard dans sa ceinture, changea la poudre de son bassinet, et, se plaçant derrière un arbre, il attendit de pied ferme l’ennemi.
Soudain il entendit un cri effroyable : une bête horrible, avec des crocs grands comme les dé-
fenscs d’un sanglier, accourait sur lui par bonds énormes ; Gracieux l’ajusta d’une main émue, et tira. Le coup avait porté, l’animal tourna sur luiméme en hurlant; mais aussitôt il reprit son élan. « Rechargez votre carabine, pressez-vous, maître, » cria Fidèle, qui se jeta courageusement à la face du monstre, et le prit au cou à belles dents.
Le loup n’eut qu’à secouer la tète pour jeter à terre le pauvre chien; il l’eût avalé d’une bouchée, si Fidèle ne lui eût glissé (jans la gueule en y laissant une oreille. Ce fut le tour de Gracieux de sauver son compagnon ; il s’avança hardiment et tira son second coup, en visant à l’épaule. Le loup tomba ; mais se relevant par un effort suprême, il se jeta sur le chasseur, qu’il renversa sous lui. En recevant ce choc terrible, Gracieux se crut perdu ; mais sans perdre courage, et appelant les bonnes fées à son aide, il prit son poignard et l’enfonça dans le cœur de l’animal, qui, prêt à dévorer son ennemi, tout à coup tendit les membres et mourut.
Gracieux se releva couvert de sang et d’écume ; tout tremblant, il s’assit sur un arbre renversé. Fidèle se traîna près de lui sans oser le caresser, car il sentait combien il était coupable.
— Maître, disait-il, qu’allons-nous devenir? la
nuit approche, et nous sommes si loin de Pæstum.
— Il faut partir, s’écria l’enfant, et il se leva ; mais il était si faible, qu’il fut obligé de se rasseoir.
Une soif brûlanle le dévorait; il avait la fièvre, tout tournait autour de lui. Alors, songeant à sa grand’inère, il se mit à pleurer. Avoir oublié sitôt de si belles promesses et mourir dans ce pays d’où l’on ne revient pas, tout cela pour les beaux yeux d’une chevrette : quels remords avait le pauvre Gracieux ! Comme elle finissait tristement, celte journée si bien commencée I
Bientôt on enendil, des hurlements sinistres : c’étaient les frères du roi des loups qui l’appelaient et qui accouraient à son secours. Gracieux embrassa Fidèle; c’était son seul ami, il lui pardonna une imprudence qu'ils allaient tous deux payer de la vie ; puis il coula un lingot dans sa carabine, fit sa prière aux bonnes fées, leur recommanda sa grand’mère, et se disposa à mourir.
— Gracieux ! Gracieux ! où êtes-vous? cria une petite voix qui ne pouvait être que celle de Pensive.
Et l’hirondelle vint, en voltigeant, se poser sur la tète de son maître.
— Du courage ! disait-elle ; les loups sont en-
core loin. Il y a tout près d’ici une source pour étancher votre soif et arrêter le sang de vos blessures, et j’ai vu dans les herbes un sentier caché qui peut nous conduire à Pæstum.
Gracieux et Fidèle se traînèrent jusqu’au ruisseau, tremblants de crainte et d’espérance ; puis ils s’engagèrent dans le chemin couvert, un peu ranimés par le doux gazouillement de Pensive. Le soleil était couché ; on marcha dans l’ombre pendant quelques heures, et, quand la lune se leva, on était hors de danger. Restait une route pénible et dangereuse pour qui n’avait plus l’ardeur du matin : des marais à traverser, des fossés à franchir, des fourrés où l'on se déchirait la figure et les mains ; mais en songeant qu’il pouvait réparer sa faute et sauver sa grand’mère, Gracieux avait le cœur si léger qu’à chaque pas ses forces redoublaient avec son espoir. Enfin, après mille fatigues, on arriva à Pæstum comme les étoiles allaient marquer minuit.
Gracieux se jeta sur une dalle du temple de Neptune, et après avoir remercié Pensive il s’endormit, ayant à ses pieds Fidèle, meurtri, sanglant et silencieux.
Le sommeil ne fut pas long, Gracieux était debout avant le jour, qui se faisait attendre. En descendant les marches du temple, il vit les fourmis qui avaient élevé un monceau de sable, et qui y enterraient des grains de la moisson nouvelle. Toute la république était en mouvement. Chaque fourmi allait, venait, parlait à sa voisine, recevait ou donnait des ordres ; on traînait des brins de paille, on voiturait de petits morceaux de bois, on emportait des mouches mortes, on entassait des provisions : c’était tout un établissement pour l'hiver.
— Eh quoi ! dit Gracieux aux fourmis, n’allezvous plus au château de la Vie? Renoncez-vous à l’immortalité?
— Nous avons assez travaillé, lui répondit une des ouvrières ; le jour de la récolte est venu. La route est longue, l’avenir incertain, et nous sommes riches. C’est aux fous à compter sur le lendemain, le sage use de l’heure présente ; quand on a hon-
nêtement amasse, la vraie philosophie c’est de jouir.
Fidèle trouva que la fourmi avait raison ; mais, comme il n’osait plus donner de conseils, il se contenta de secouer la tête en partant; Pensive, ou contraire, dit que la fourmi n’était qu’une égoïste ; s’il n’y avait qu’à jouir dans la vie, le papillon était plus sage qu’elle. En même temps, et plus vive que jamais, Pensive s’envola à tired’aile pour éclairer le chemin.
Gracieux marchait en silence. Honteux des folies de la veille, quoiqu’il regrettât un peu la chevrette, il se promettait que, le troisième jour, rien ne le détournerait de sa route. Fidèle, l’oreille déchirée, suivait en boitant son jeune maître, et ne semblait pas moins rêveur que lui. Vers midi, on chercha un lieu favorable pour s’arrêter quelques instants. Le temps était moins brûlant que la veille, il semblait qu’on eût changé de pays et de saison. La route traversait des prés récemment fauchés pour la seconde fois, ou de beaux vignobles chargés de raisins ; elle était bordée de grands figuiers tout couverts de fruits où bourdonnaient des milliers d’insectcs ; il y avait à l’horizon des vapeurs dorées; l’air était doux et tiède; tout invitait au repos.
Dans la plus belle des prairies, auprès d’un ruisseau qui répandait au loin la fraîcheur, à l’ombre des platanes et des frênes, Gracieux aperçut un troupeau de buffles qui ruminaient. Mollement couchés à terre, ils faisaient cercle autour d’un vieux taureau qui semblait leur chef et leur roi. Gracieux s’en approcha civilement et fut reçu avec politesse. D’un signe de tête on l’invita à s’asseoir, on lui montra de grandes jattes pleines de fromage et de lait. Notre voyageur admirait le calme et la gravité de ces paisibles et puissants animaux. On eût dit autant de sénateurs romains sur leurs chaises curules. L’anneau d’or qu’ils portaient au nez ajoutait encore à la majesté de leur aspect. Gracieux, qui se sentait plus calme et plus rassis que la veille, songeait malgré lui qu’il serait bon de vivre au sein de cette paix et de cette abondance. Si le bonheur était quelque part, c’était là sans doute qu’il fallait le chercher.
Fidèle partageait l’avis de son maître. On était au moment où les cailles passent en Afrique ; la terre était couverte d’oiseaux fatigués qui reprenaient des forces avant de traverser la mer. Fidèle n’eut qu’à se baisser pour faire une chasse de prince; repu de gibier, il se coucha aux pieds de Gracieux, et se mit à ronfler.
Quand les buffles eurent fini de ruminer, Gracieux, qui jusque-là avait craint d’être indiscret, engagea la conversation avec le taureau, qui montrait un esprit cultivé et qui avait une grande expérience.
— Êtes-vous, lui demanda-t-il, les maîtres de ce riche domaine?
•- Non, répondit le vieux buffle; nous appartenons, comme tout le reste, à la fée Crapaudine, reine des Tours Vermeilles, la plus riche de toutes les fées.
— Qu’exige-t-elle de vous? reprit Gracieux.
— Rien que déporter cet anneau d’or au nez, et de lui payer une redevance de laitage, reprit le taureau ; tout au plus de lui donner de temps en temps quelqu’un de nos enfants pour régaler ses hôtes. A ce prix, nous jouissons de notre abondance dans une parfaite sécurité; aussi n’avons-nous rien à envier sur la terre ; il n’est personne déplus heureux que nous.
— N’avez-vous jamais entendu parler du château de la Vie et de la fontaine d’immortalité? dit timidement Gracieux, qui, sans savoir pourquoi, rougissait de faire cette question.
— Chez nos pères, répondit le taureau, il y avait quelques anciens qui parlaient encore de
ces chimères; plus sages que nos aïeux, nous savons aujourd’hui qu’il n’y a d’autre bonheur que de ruminer et de dormir.
Gracieux se leva tristement pour se remettre en chemin et demanda ce que c’était que ces tours carrées et rougeâtres qu’il apercevait dans le lointain.
— Ce sont les Tours Vermeilles, répondit le taureau; elles ferment la route; il vous faut passer par le château de Crapaudine pour continuer votre voyage. Vous verrez la fée, mon jeune ami, elle vous offrira l’hospitalité et la fortune. Faites comme vos devanciers, croyez-moi : tous ont accepté les bienfaits de notre maîtresse, tous se sont bien trouvés de renoncer à leurs rêves pour vivre heureux.
— Et que sont-ils devenus? demanda Gracieux.
— Ils sont devenus buffles comme nous, reprit tranquillement le taureau, qui, n’ayant pas achevé sa sieste, baissa la tête et s’endormit.
Gracieux tressaillit et réveilla Fidèle, qui ne se leva qu’en grommelant. 11 appela Pensive ; Pensive ne répondit pas ; elle causait avec une araignée qui avait étendu entre deux branches de frêne une grande toile qui brillait au soleil et qui était pleine de moucherons.
— Pourquoi, disait l’araignée à l’hirondelle, pourquoi ce long voyage? A quoi bon changer de climat et attendre ta vie du soleil, du temps ou d’un maître? Regarde-moi, je ne dépends de personne et tire tout de moi-môme. Je suis ma maîtresse, je jouis de mon art et de mon génie ; c’est à moi que je ramène le monde, rien ne peut troubler ni mes calculs ni un bonheur que je ne dois qu’à moi seule.
Trois fois Gracieux appela Pensive, qui ne l’entendait pas ; elle était en admiration devant sa nouvelle amie. À chaque instant, quelque moucheron étourdi se jetait dans la toile, et chaque fois l’araignée, en hôtesse attentive, offrait la proie nouvelle à sa compagne étonnée, quand tout à coup un souffle passa, un souffle si léger que la plume de l’hirondelle n’en fut pas môme effleurée. Pensive chercha l’araignée; la toile était jetée aux vents, et la pauvre bestiole pendait par une patte à son dernier fil, quand un oiseau l’emporta en passant.
Remis en marche, on arriva en silence au palais de Crapaudine ; Gracieux fut introduit en grande cérémonie par deux beaux lévriers caparaçonnés de pourpre et portant au cou de larges colliers étincelants de rubis. Après avoir traversé un grand nombre de salles toutes pleines de tableaux, de statues, d’étoffes d'or et de soie, de coffres où l’argent et les bijoux débordaient, Gracieux et ses compagnons entrèrent dans un temple rond qui était le salon de Crapaudine. Les murs en étaient de lapis ; la voûte, d'émail azuré, était soutenue par douze colonnes cannelées en or massif, qui portaient pour chapiteaux des feuilles d’acanthe en émail blanc bordées d’or. Sur un large fauteuil de velours était placé un crapaud gros comme un lapin : c’était la déesse du lieu. Drapée dans un grand manteau d’écarlate tout brodé de paillettes éclatantes, l’aimable Crapaudine avait sur la tête un diadème de rubis dont l’éclat animait un peu ses grosses joues marbrées de jaune et de vert. Sitôt
qu’elle aperçut Gracieux, elle lui tendit ses quatre * doigts tout couverts de bagues; le pauvre garçon 1 fut obligé, pur respect, de les porter à ses lèvres en s’inclinant.
— Mon ami, lui dit la fée avec une voix rauque qu elle essayait en vain d’adoucir, je t’attendais; je ne veux pas être moins généreuse pour loi que ne l’ont été mes sœurs. En venant jusqu’à moi, tu as vu une faible part de mes richesses. Ce palais avec ses tableaux, ses statues, ses coffres pleins d’or, ces domaines immenses, ces troupeaux innombrables, tout cela est à toi si lu veux ; il ne tient qu’à toi d’être le plus riche et le plus heureux des hommes.
— Que faut-il faire pour cela? demanda Gracieux fort ému.
— Moins que rien, répondit la fée : me hacher en cinquante morceaux et me manger à belles dents. Ce n’est pas là chose effrayante, ajouta-t-elle avec un sourire ; et regardant Gracieux avec des yeux encore plus rouges que de coutume, Crapaudine se mit à baver agréablement.
— Peut-on au moins vous assaisonner? dit Pensive, qui n’avait pu regarder sans envie les beaux jardins de la fée.
— Non, dit Crapaudine ; il faut me manger tonte
. crue ; mais on peut se promener dans mon palais, regarder et loucher tous mes trésors, et se dire qu’en me donnant cette preuve de dévouement on aura tout.
— Maître, soupira Fidèle d’une voix suppliante, un peu de courage ! nous sommes si bien ici.
Pensive ne disait rien, mais son silence était un aveu. Quant à Gracieux, qui songeait aux buffles et à Panneau d’or, il se défiait de la fée; Crapaudine le devina.
— Ne crois pas, lui dit-elle, que je veuille te tromper, mon cher Gracieux. En t’offrant tout ce que je possède, je te demande aussi un service que je veux dignement récompenser. Quand tu auras accompli l’œuvre que je te propose, je deviendrai une jeune fille, belle comme Vénus, sinon qu’il me restera mes mains et mes pieds de crapaud. C’est peu de chose quand on est riche. Déjà dix princes, vingt marquis, trente comtes, me supplient de les épouser telle que je suis ; devenue femme, c’est à toi que je donnerai la préférence ; nous jouirons ensemble de mon immense fortune. Ne rougis pas de ta pauvreté, tu as sur toi un trésor qui vaut tous les miens : c’est le flacon que t’a donné ma sœur. Et elle étendit ses doigts visqueux pour saisir le talisman.
— Jamais, cria Gracieux en reculant, jamais I Je ne veux ni du repos ni de la fortune; je veux sortir d’ici et aller au château de la Vie.
— Tu n’iras jamais, misérable! s’écria la fée en furie.
Tout aussitôt le temple disparut ; un cercle de flammes entoura Gracieux, une horloge invisible commença de sonner minuit.
Au premier coup, le voyageur tressaillit; au second, et sans hésiter, il se jeta à corps perdu au milieu des flammes. Mourir pour sa grand’mère, n’était-ce pas pour Gracieux le seul moyen de lui témoigner son repentir et son amour?
YII
A la surprise de Gracieux, le feu s’écarta sans le toucher : il se trouva tout à coup dans un pays nouveau avec ses deux compagnons auprès de lui.
Ce pays, ce n’était plus Hlalie ; c’était une Russie, c’était la fin de la terre. Gracieux était égaré sur une montagne couverte de neige. Autour de lui il ne voyait que de grands arbres couverts de
frimas et qui égouttaient l’eau de toutes leurs branches; un brouillard humide et pénétrant le glaçait jusqu’aux os ; la terre détrempée s’enfonçait sous ses pieds. Pour comble de misère, il lui fallait descendre une pente rapide au bas de laquelle on entendait un torrent qui se brisait avec fracas sur les rochers. Gracieux prit son poignard et coupa une branche d’arbre pour soutenir ses pas incertains. Fidèle, la queue entre les jambes, jappait faiblement; Pensive ne quittait pas l’épaule de son maitre, ses plumes hérissées se couvraient de petits glaçons. La pauvre bête était à demi morte, mais elle encourageait Gracieux et ne se plaignait pas.
Quand, après des peines infinies, on fut arrivé au bas de la montagne, Gracieux trouva un fleuve couvert de glaçons énormes qui se heurtaient les uns contre les autres et tournoyaient dans le courant. Ce fleuve, il fallait le passer, sans pont, sans barque, sans secours.
- Maitre, dit Fidèle, je n’irai pas plus loin. Que maudite soit la fée qui m’a mis à votre service et m’a tiré du néant !
Ayant dit cela, il se coucha par terre et ne bougea plus; Gracieux essaya en vain de lui rendre du courage, et l’appela son compagnon et son ami.
Tout ce que put faire le pauvre chien, ce fut de répondre une dernière fois aux caresses de son ! maître en remuant la queue, en lui léchant les /mains; puis ses membres se roidirent, il expira.
Gracieux chargea Fidèle sur son dos pour l’emporter au château de la Vie, et monta résolûment sur un glaçon, toujours suivi de Pensive. Avec son bâton il poussa ce frêle radeau jusqu’au milieu du courant, qui l’emporta avec une effroyable rapidité.
— Maître, disait Pensive, entendez-vous le bruit de la mer? Nous allons à l’abîme qui va nous dévorer 1 Donnez-moi une dernière caresse, et adieu I
— Non, disait Gracieux; pourquoi les fées m’auraient-elles trompé? Peut-être le rivage est-il près d’ici ; peut-être au-dessus du nuage y a-t-il le soleil. Monte, monte, ma bonne Pensive ; peut-être au-dessus du brouillard trouveras-tu la lumière et verras-tu le château de la Vie.
Pensive déploya ses ailes à demi gelées, et courageusement elle s’éleva au milieu du froid et de la brume. Gracieux suivit un instant le bruit de son vol ; puis le silence se fit, tandis que le glaçon continuait sa course furieuse au travers de la nuit. Longtemps Gracieux attendit ; mais enfin, quand il se sentit seul, l’espoir l’abandonna ; il se coucha
pour attendre la mort sur le glaçon qui vacillait. Parfois un éclair livide traversait le nuage ; on entendait d’horribles coups de tonnerre : on eût dit de la lin du monde et du temps. Tout à coup, dans son désespoir et son abandon, Gracieux entendit le cri de l’hirondelle : Pensive tomba à ses pieds.
— Maître, maître, dit-elle, vous aviez raison ; j’ai vu la rive, l’aurore est là-haut : courage!
Disant cela, elle ouvrit convulsivement ses ailes épuisées, et resta sans mouvement et sans vie.
Gracieux, qui s’était relevé en sursaut, mil sur son cœur le pauvre oiseau qui s’était sacrifié pour lui, et, avec une ardeur surhumaine, il poussa le glaçon en avant pour trouver enfin le salut ou la perte. Soudain il reconnut le bruit de la mer qui accourait en grondant. Il tomba à genoux et ferma les yeux en attendant la mort.
Une vague haute comme une montagne lui fondit sur la tète, elle jeta, tout évanoui, sur le rivage où nul vivant n’avait abordé avant lui.
Quand Gracieux reprit ses sens, il n’y avait plus ni glaces, ni nuages, ni ténèbres : il était échoué sur le sable dans un pays riant, où les arbres se baignaient dans une lumière pure. En face de lui était un beau château d’où s’échappait une source jaillissante qui se jetait à gros bouillons dans une mer bleue, calme, transparente comme le ciel. Gracieux regarda autour de lui ; il était seul, seul avec les restes de ses deux amis, que les flots avaient portés au rivage. Fatigué de tant de souffrances et d’émotions, il se traîna jusqu’au ruisseau, et, se penchant sur l’onde pour rafraîchir ses lèvres desséchées, il recula d’effroi. Ce n’était pas sa figure qu’il avait vue dans l’eau, c’était celle d’un vieillard en cheveux blancs qui lui ressemblait. Il se retourna... derrière lui il n’y avait personne... Il se rapprocha de la fontaine : il revit le vieillard, ou plutôt, nul doute, le vieillard c’était lui. «Grandes fées, s’écria-t-il, je vous comprends; si c’est ma vie que vous avez voulue pour celle de
ma grand'mère, j’accepte avec joie le sacrifice ! » Et, sans plus s’inquiéter de sa vieillesse et de scs rides, il plongea la tête dans l'onde et but avidement.
En se relevant, il fut tout étonné de se revoir tel que le jour où il avait quitté la maison paternelle : plus jeune, les cheveux plus noirs, les yeux plus vifs que jamais. Il prit son chapeau tombé près de la source, et qu’une goutte d’eau avait touché par hasard. 0 surprise ! le papillon qu’il y avait attaché battait des ailes et cherchait à s’envoler. Gracieux courut à la plage pour y prendre Fidèle et Pensive; il les plongea dans la bienheureuse fontaine. Pensive s’échappa en poussant un cri de joie, et alla se perdre dans les combles du château. Fidèle, secouant l’eau de ses deux oreilles, courut aux écuries du palais, d’où sortirent de magnifiques chiens de garde qui, au lieu d’aboyer et de sauter après le nouveau venu, lui firent fête et l’accueillirent comme un vieil ami. C’était la fontaine d’immortalité qu’avait enfin trouvée Gracieux, ou plutôt c’était le ruisseau qui s’en échappait, ruisseau déjà très-affaibli, et qui donnait tout au plus deux ou trois cents ans de vie à ceux qui y buvaient ; mais rien n’empêchait de recommencer.
Gracieux emplit son flacon de cette eau bienfai-
sanie, el s’approcha du palais. Le cœur lui battait, car il lui restait une dernière épreuve ; si près de réussir, on craint bien plus d’échouer. 11 monta le perron du château ; tout était fermé et silencieux ; il n’y avait personne pour recevoir le voyageur. Quand il fut à la dernière marche, près de frapper à la porte, une voix plutôt douce que sévère l’arrêta.
— As-tu aimé? disailla voix invisible.
— Oui, répondit Gracieux; j'ai aimé ma grand'mère plus que tout au monde.
La porle s’ouvrit de façon qu’on y eût passé la main.
— As-tu souffert pour celle que tu as aimée?
reprit la voix.
— J’ai souffert, dit Gracieux, beaucoup par ma faute sans doute, mais un peu pour celle que je veux sauver.
La porte s’ouvrit à moitié, l’enfant aperçut une perspective infinie : des bois, des eaux, un ciel plus beau que tout ce qu’il avait rêvé.
— As-tu toujours fait ton devoir? reprit la voix d’un ton plus dur.
— Hélas ! non, reprit Gracieux en tombant à genoux ; mais, quand j’y ai manqué, j’ai été puni par mes remords plus encore que par les rudes
épreuves que j'ai traversées. Pardonnez-moi, et, si je n’ai pas encore expié toutes mes fautes, châtiez-moi comme je le mérite ; mais sauvez ce que j’aime : gardez-moi ma grand’mcre.
Aussitôt la porte s'ouvrit à deux battants sans que Gracieux vit personne. Ivre de joie, il entra dans une cour entourée d’arcades garnies de feuillage; au milieu était un jet d’eau qui sortait d’une touffe de fleurs plus belles, plus grandes, plus odorantes que celles de la terre. Près de la source était une femme vêtue de blanc, de noble tournure, et qui ne semblait pas avoir plus de quarante ans ; elle marcha au-devant de Gracieux et le reçut avec un sourire si doux, que l'enfant se sentit touché jusqu’au fond du cœur et que les larmes lui vinrent aux yeux.
— Ne me reconnais-tu pas? dit la dame à Gracieux.
-T- O mère-grand, est-ce vous? s’écria-t-il; comment êtes-vous au château de la Vie ?
— Monerifant,lui dit-elle en le serrant contre son sein, celle qui m’a portée ici est une fée plus puissante que les fées des eaux ou des bois. Je ne retournerai plus à Salerne ; je reçois ici la récompense du peu de bien que j’ai fait, en goûtant un bonheur que le temps ne tarira pas....
— Et moi, grand’mère, s’écria Gracieux, que vais-je devenir? Après vous avoir vue ici, comment retourner là-bas pour souffrir dans la solitude?
— Cher fils, répondit-elle, on ne peut plus vivre sur la terre quand on a entrevu les célestes délices de cette demeure. Tu as vécu, mon bon Gracieux ; la vie n’a plus rien à t’apprendre. Plus heureux que moi, tu as traversé en quatre jours ce désert où j'ai langui quatre-vingts ans : désormais rien ne peut plus nous séparer.
La porte se referma ; depuis lors on n’a jamais entendu parler ni de Gracieux ni de sa grand’mère. C’est en vain que, dans la Calabre, le roi de Naples a fait rechercher le palais et la fontaine enchantés; on ne les a jamais retrouvés sur la terre. Mais si nous entendions le langage des étoiles, si nous sentions ce qu’elles nous disent chaque soir en nous versant leur doux rayon, il y a longtemps qu’ elles nous auraient appris où est le château de la Yie et la fontaine d’immortalité.
Nunziata avait achevé son récit que je l’écoutais encore: j’admirais ses yeux où éclatait une foi naïve dans les merveilles que sa mère lui avait récitées ; je suivais le geste de ces petites mains qui semblaient peindre les hommes et les choses.
— Eh bien, Excellence, me cria le pécheur, vous ne dites rien ? La marchesina vous a charmé comme elle en charmé tant d’autres. C’est qu’aussi ce ne sont pas là des contes ; nous vous montrerons à Salerne la maison de Gracieux.
— C’est bien, patron, lui répondis-je, un peu honteux de m’être amusé de pareilles fables, t’enfant conte agréablement, et pour l’en remercier, dès que nous serons à terre, je veux lui acheter un chapelet d’ivoire avec de gros grains d’argent.
Elle rougit de plaisir, je l’embrassai, ce qui la rendit plus rouge encore, tandis que le père me regardait et tournait vers ses compagnons des yeux brillants de joie.
— Demain, dit-il, demain, si vous le permettez,
mo
Excellence, elle vous récitera une histoire plus belle encore, et qui vous fera rire et pleurer.
Le lendemain, nous allions d’Amalfi à Salernc, et Nunziata... Mais ceci est un secret que je garde pour l’an prochain, si le conte de Gracieux n’a pas trop ennuyé le lecteur.
l’aris, le 1" janvier 1858.
LE
RÊVE DE JODOCUS