‹ Souvenirs d'un VoyageurChapitre 6 sur 9 · CONTE UE NOËL · texte numérisé non relu

CONTE UE NOËL

Quel est l’habitué de Lincoln’s-lnn qui ne connaisse la librairie de Jodocus Traugott? Est-il un barrister digne de ce nom qui puisse gagner Holborn sans s’arrêter devant ce sanctuaire de la vieille jurisprudence, sans admirer ces bouquins vénérables qui, sous leur cuir poudreux, gardent les sacrés mystères de la Common-Law? Plus d’un sergent de loi, plus d’un grand juge d’Angleterre n’a point dédaigné d’entrer dans celte boutique sombre pour y chercher quelque trésor inconnu. C’est là seulement qu’on peut toucher à son aise les vieux recueils de la loi normande, imprimés

dans la Savoy par les Toltel, avec leur devise galante : Ne moy reproves sans cause , car mon entent est de boue amoure. C’est là que, sans pouvoir deviner si je lisais de l’anglais ou du français, j’ai tenu avec respect : la Graunde Abridgement collecte par le judye très reverend Monsieur Anthony Fitz-Herbert , et les Plees del Coron , composées par le très reverend judye Monsieur Guillaume Staunforde Chivaler. Depuis que la bibliothèque du duc de Sussex a été jetée au vent des enchères, qui donc possède la première édition de Littleton allongé par Coke, ou le Touch-Stone ou les Termes de la Ley de William Ilastall, sinon l’heureux et l’habile Jodocus?

Aussi je ne crois pas qu’il y ait de banquier ni de spéculateur trois fois millionnaire qui sente mieux son prix que ne le fait maître Jodocus au milieu de ses richesses. A l’entrevoir au fond de son magasin, collationnant ces feuilles jaunies par l’étude et les années, à considérer avec quel soin paternel il rafraîchit ces vieilles reliures mangées des vers, nui ne peut douter qu’il n’ait devant soi un homme pénétré de la grandeur du rôle qui lui est échu. Jodocus hausse les épaules quand on lui nomme Chaucer, Shakspeare ou Milton; mais il s’anime quand on cite devant lui le seul ennemi

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qu’il ait au monde, un ennemi qu’il déteste de toute son âme : c’est Henri VII, ce roi sauvage, comme il l’appelle, qui eut la barbarie de moderniser les lois, en remplaçant une langue que les juges même avaient peine à comprendre par ce langage vulgaire qu’on parle jusque dans la rue. Avec des opinions aussi fermes, opinions partagées par les plus fortes têtes de la magistrature, par les esprits les plus délicats du barreau, avec une pareille religion, un culte aussi sincère de l’antiquité légale, comment s’étonner que maître Jodocus ait conquis une juste réputation et une honnête fortune?

Cette fortune, il l’a bien méritée. Depuis vingt ans qu’il a ouvert sa boutique,, nul ne l’a vu ailleurs qu’à son bureau, au milieu de ces livres qui font son bonheur et sa vie. Hormis le dimanche, jamais le sanctuaire n’a été fermé, et jamais amateur n’a été servi par une autre main que celle du maître. Deux fois seulement Jodocus s’est absenté : c’est le jour où il s'est marié et le jour où il a perdu sa femme ; mais chaque fois il était de retour à midi, disant avec une fierté romaine qu’au milieu de sa joie comme de sa douleur un homme public se doit au pays.

La vie d’un sage de cette espèce n’est ni plus

longue ni plus difficile à décrire que celle d’un chartreux qui ne sort pas de sa cellule. Rien n’en trouble l’uniformité. Pour nous, l’année qui s’écoule veut dire révolutions, événements tragiques, plaisirs ou chagrins ; pour Jodocus, un an passé, c’est un volume de plus à joindre au recueil de llansard 1 , ou à la collection des Statuts. Dans celle existence unie, chaque jour ressemble à celui qui précède, et c’est sans doute pour notre excellent ami qu’a été écrite autrefois cette règle empruntée de l’école de Salerne :

Lever à six, coucher à dix,

Diner à dix, souper à six.

Vous feront vivre dix fois dix.

Le dimanche n’est pas moins réglé que le reste de la semaine. Mener à l’office sa tille Marguerite, puis l’après-dînée faire avec elle le tour de la rivière Serpentine, et dans les beaux jours pousser jusqu’à Kensington ; deux fois l’an visiter le Jardin zoologique, et là hisser Marguerite sur les gradins pour qu’elle voie tout à son aise les grâces de l’hippopotame folâtrant au bain, ou même, dans un moment de faiblesse paternelle, la laisser monter sur ce bon éléphant qui se met si bien à ge-

* On sait que llansard publie les débats du parlement.

l.F, lll? VE DE JODOCÜS.

notix, et trembler d’effroi pendant cette innocente promenade d'un quart d’heure : voilà toutes les émotions que se permet Jodocus. Quoiqu’il soit né loin de l'Angleterre, dans le Holstein, au bord de la Baltique, il a oublié l’existence du continent. Pour lui le monde finit aux dernières maisons de Londres; partir pour Windsor lui semblerait aussi insensé que de s’embarquer pour la Chine. Le blâme qui voudra , il est heureux !

Et cependant, qui eût passé lundi soir devant cette petite maison, toujours silencieuse et sombre après dix heures, eût aperçu au premier étage une lumière vacillante. Jodocus veillait encore à minuit. C’est que la fin de l’année approchait, il fallait clore l’inventaire. Veiller, c’était une exception à la règle, mais c’était un nouveau sacrifice au devoir.

Ce devoir, l’honnête libraire le remplissait doucement. Dans une pièce toute garnie de rayons, tout encombrée de vieux livres, et où rien n’indiquait une chambre à coucher, sinon un petit lit de fer jeté dans un coin sous une voûte de papiers, on voyait briller un grand feu de charbon de terre qui jetait de tous côtés la lumière et la chaleur. Jodocus était assis sur un fauteuil de cuir, en face d’une grande table de bois noirci, garnie de deux

registres qu’il compulsait et pointait avec soin. A sa gauche, près de la lampe, sifflait et chantait la bouilloire. Un plateau placé devant lui portait un sucrier et une tasse de Chine, bijoux dignes d’un mandarin, s’ils n’avaient été un peu ébréchés. Près d’une théière de métal, plus luisante que l’argent, était un petit flacon de vieille eau-de-vie française, jaune et transparente comme l’ambre. A sa droite, Jodocus avait mis un sac de papier gris, sur lequel un nègre, avec un gros ventre et des yeux blancs, fumait un long calumet, en foulant aux pieds des rouleaux de tabac où les mots Canaster et Varinas tournaient en spirales. Près du sac était une grande pipe en bois de cerisier, avec un fourneau de porcelaine, chef-d’œuvre de quelque artiste inconnu d’Allemagne. On y voyait représentées deux jeunes filles agaçantes, ayant devant elles une choppe de bière et un plat de radis noirs. C’est ainsi, diton, qu’à Munich on peint la beauté.

On voit que maître Jodocus était un homme prudent et qui savait combattre le sommeil. Enveloppé dans une robe de chambre en flanelle grise émaillée de pois bleus, la tête couverte d’un bonnet de velours festonné de filets d’or, les pieds chaussés de pantoufles en tapisserie, chef-d’œuvre qu’avait brodé la main d’une fille, Jodocus, son

LE REVE DE JODOCUS

travail achevé, se mit à fumer doucement sa pipe, ne s’interrompant que pour boire à petits coups son thé, qu’il égayait d’une goutte d’eau-de-vie.

« C’est bien cela, disait-il; l’année se solde par cinq cent quatre livres sterling de bénéfice net. Tout payé, loyer, impôts, dépenses de maison, leçons de ma fille, il me reste bien cinq cent quatre livres, dont cinq cents livres déposées hier chez Gurney, une guinée donnée ce matin à Marguerite, et les trois pièces d’or que je tiens dans ma main. Le compte est exact. Qui m’eût dit, il y a trente ans, lorsque, pauvre orphelin, je venais à pied de Douvres à Londres, tendant la main le long de la route, et près de mourir de faim à Cantorbéry sans la charité d'un passant, qui m’eût dit qu’un jour je me trouverais à la tète d’une petite fortune qui, je l’espère, doublera plus d’une fois? Je me suis tout refusé, il est vrai; j’ai travaillé comme un forçat ; mais travailler c’est mon plaisir. Dieu m’a donné la santé, l’esprit des affaires, une fille charmante; qu’ai-je à désirer? Si je veux être riche, c’est pour toi, ma chère Marguerite ; c’est ta dot que je poursuis. J’ai déjà dans mon magasin pour plus de mille livres sterling de bons ouvrages, qui ne peuvent que gagner en vieillissant ; j’ai quinze cents livres bien placées en dehors de mes affai-

res; je suis connu, estimé; je n’ai pas cinquante ans : qui sait jusqu’où j’irai? Marguerite est délicate, comme était sa mère : je ne la marierai pas avant qu’elle ait vingt ans; j’ai donc cinq années devant moi ; en cinq années on fait bien des choses. Je lui chercherai un bon mari, un homme instruit, considéré, de bonnes manières : il faut cela pour elle. Si je pouvais lui trouver un jeune ministre, elle ferait bien dans une cure, elle si intelligente, si douce, si bonne 1 Avec une jolie dot, peut-être découvrirai-je à Brompton ou à Hammersmith quelque jeune vicaire, peu avancé sans doute, mais plein d’avenir ; qui sait si dans mes vieux jours je n’irai pas me reposer au foyer de ma fille, devenue la femme d’un chanoine de Westminster, peut-être même d’un doyen de Saint- Paul? Pourquoi sa mère ne sera-t-elle pas là pour jouir de cette fortune, qui sera mon ouvrage? Du moins j’aurai payé ma dette, et tenu largement la promesse que je lui ai faite à son lit de mort. » Sur ce, maître Jodocus baissant la tête, se mit à regarder ses pantouftles et à en suivre les arabesques de soie rouge et blanche qui serpentaient sur un fond vert comme un filet d’eau dans le gazon; puis il bourra sa pipe avec la négligence d’un homme dont les idées volent au loin et qui court

LE RÊVE RE JODOCUS

après elles. Trois fois il essaya de fumer, avant de s’apercevoir à sa grande surprise qu’il avait oublié d’allumer son cher instrument. Il tira alors de ses poches différentes lettres qu’il déposa avec respect sur la table ; c’étaient les ordres de ses clients ; mais à la vue d’un papier gras et chiffonné, ses traits se contractèrent, et il fit la grimace en lisant ce qui suit :

« Monsieur,

« Sans être connue de vous, j’ose m’adresser à votre charité éprouvée. Veuve d'un capitaine marchand, j’ai un enfant malade, et je suis sans ressources. Je n’ai ni feu ni pain ; demain, faute de dix shillings, on me chassera de mon grenier. La tête me tourne, et sans ma fille... Mais je sens que je ne pourrai pas toujours résister à tant de misère. La faim est mauvaise, monsieur, et donne de terribles conseils. Ayez pitié de nous ; venez, voyez, sauvez-nous.

« Élisabeth Warren,

« 30, Churchlane. »

« Maudite lettre! s’écria Jodocus en froissant le papier, je te croyais détruite. C’est elle que j’ai reçue ce matin ù déjeuner, et qui a fait p'eurer Maris

guerite. Cette enfant tient de moi : elle est trop sensible; j’ai été obligé de la gronder. Pauvre petite I elle prenait au sérieux cette épître fabriquée par quelque drôle qui vit de son inlamie. Londres regorge de ces misérables. Certainement ma charité est connue ; chacun sait que tous les samedis, je distribue deux shillings, farthing par farthing, ce qui ne fait pas moins de cent quatre shillings par an. Dieu sait ce que j’aurais gagné depuis dix ans rien qu’avec cette somme ! Quand je pense que j’ai acheté pour une demi-couronne l’édition princeps du Myrror of Justice, que j’ai donnée pour cent livres ! Enfin on est chrétien, on paye sa dette à la charité ; mais ce serait bien le moins que les pauvres vous laissassent tranquille chez vous et ne vinssent pas troubler votre maison. » Et Jodocus, déchirant avec impatience tout ce qu’il y avait d écrit dans la lettre, s’en servit pour allumer sa pipe; quant au reste, il le remit dans sa poche, n’étant pas homme à brûler inutilement un papier inutile ; puis il s’enfonça dans son grand fauteuil et se plongea de nouveau dans ses rêve ries. C’était toute sa vie qui se déroulait devant lui. Il se voyait enfant, chassé par la misère de la maison paternelle, où la mort avait frappé tous les siens ; puis mousse, luis mendiant, puis

LE RÊVE DE JODOCÜS

longtemps apprenti, et gagnant par un pénible labeur ce premier argent qui devait l’affranchir. Il songeait au jour où il ouvrit boutique, ayant mis ses dix ans d’économie et tout son espoir dans quelques vieux livres ; il se rappelait l’unique acheteur qui s’était risqué dans son magasin à la fin de la première semaine, et, tournant la tête, il regardait avec délices ces in-folio, ces in-quarto qui lui souriaient comme d’anciens amis, ces comptes en si bon ordre, cet or qu’il tenait dans sa main. Au souvenir des misères passées, il jouissait doublement de son bien-être, de ce doux silence qui l’entourait, de cette chaleur qui le pénétrait ; puis, fatigué , à demi engourdi par la veille et le tabac, il posa sa pipe sur la table, croisa les bras, inclina la tète ; il ne pensait plus, il dormait.

Au milieu de ce sommeil, il lui sembla qu’il voyait une de ces lueurs confuses que la lanterne magique jette au premier moment ; peu à peu cette demi-obscurité s’éclaira. Jodocus aperçut son magasin, ou plutôt ses livres les plus beaux et les plus chers, placés par étage et brillant d’un éclat singulier : ce n’étaient plus des livres, c’étaient des lingots d’or. Devant toutes ces richesses, Marguerite passait avec insouciance, plus vive,

plus belle, plus gracieuse que jamais. Un jeune ministre, en habit noir et en cravate blanche, lui parlait chapeau bas avec une tendresse respectueuse; Marguerite, rougissant et les yeux baissés, répondait, en fille bien élevée, qu’il ne lui appartenait pas de se prononcer sur des propositions aussi honorables, et qu’il fallait avant tout consulter son père. Jodocus s’avançait déjà pour tendre la main à un gendre qui lui plaisait à première vue, quand tout à coup les lingots perdirent leur éclat pour devenir ternes et sombres comme les pierres d’une prison. La muraille s’ouvrit, Jodocus entrevit une pauvre chambre, froide, humide, malsaine, où la pluie et le vent entraient de toutes parts au travers de la porte mal jointe et des vitres brisées. Dans ce misérable réduit, point de meubles, point de feu ; une femme, vieillie avant l’àge, les cheveux en désordre, les yeux caves, les traits usés, le teint échauffé par les larmes et les veilles, était assise sur une chaise boiteuse ; à la lueur d’une chandelle, elle essayait d’achever une broderie trop fine pour son regard fatigué. Une corde couverte de haillons mouillés traversait la chambre; derrière ces lambeaux on voyait un grabat où sur une paillasse gisait un enfant, une petite fille, sans draps, sans couverture, n’ayant pour

LE RÊVE DE JODOCUS

toute défense contre le froid qu’un jupon de laine noire qui lui enveloppait les pieds. A chaque instant une toux sèche et convulsive ébranlait le corps amaigri de l’enfant; la fièvre dévorait la malade : tantôt la sueur lui coulait sur le visage, et tantôt un frisson mortel la faisait trembler.

— Mère, disait -elle d'une voix entrecoupée, donne-moi à boire ; j’ai soif.

— Je ne peux pas, répondait l’ouvrière ; l’eau a gelé dans la bouteille; boire cette eau glacée te tuerait.

— Mère, reprenait l’enfant en toussant, j’ai froid ; donne-moi la couverture.

— Ma fille, tu sais que je l’ai engagée hier pour t’avoir un peu de bouillon et de feu.

— Donne-moi ton châle, alors; j’ai si froid I

— Chère petite, je l’ai vendu ce malin pour notre repas d’aujourd’hui. Hors cette vieille robe qui me couvre et ce jupon qui te cache les pieds, je n’ai plus rien.

— Mère, disait l’enfant tout en larmes, viens au moins te coucher près de moi ; tu me réchaufferas.

— Ma bien-aimée, tu sais que je ne peux pas dormir. Il faut que je reporte cette broderie demain matin pour que demain tu puisses manger,

et j’y vois si mal que la nuit ne sera pas de trop pour achever ce travail délicat.

L’enfant se tut ; la mère essuya une larme et se remit à l’ouvrage ; on n’entendit plus que le gémissement de la bise qui fuyait en sifflant ou se rapprochait en grondant. Tout à coup un souffle terrible, crevant le papier des carreaux, jeta au milieu de la chambre un tourbillon de neige et de pluie ; la malade effrayée et glacée, fut prise d'une toux violente. « Mère, mère, j’étouffe!... Mère, je meurs! »

La pauvre femme prit la petite fille et la mit sur ses genoux ; elle la serrait contre son sein, elle la couvrait de baisers, elle l’enveloppait de ses deux bras pour la réchauffer.

— Et ces lettres qui devaient nous donner du pain, où sont-elles? disait l’enfant en portant ses deux mains au visage de sa mère pour la caresser.

— On ne m’a pas répondu, mon amie; cependant ils sont riches; une guinée, qui n’est rien pour eux, nous eût sauvées.

— Maman, Dieu les punira, car ils sont méchants.

— Non, mon enfant, les riches ne sont pas méchants ; mais ils ne viennent pas nous voir, ils ne savent pas ce que nous souffrons.

LE LÈVE DE JODOCUS. 2M

— Et M. Jodocus, sur qui tu comptais, parce qu’il a été pauvre autrefois, et qu’il sait ce que c’est que d’être malheureux?

— Tâche de dormir, ma petite; je vais te remettre sur le lit.

— Pas encore, maman, j’étouffe; de l'air! de l’air !

Une convulsion fit trembler l’enfant, ses yeux s’ouvrirent d’une façon étrange, elle jeta ses bras en avant; une écume sanglante lui vint aux lèvres, puis elle pencha la tète comme une fleur dont on écrase la tige; morte ou évanouie, qui le sait?

— Ah! s’écria la mère en jetant l’enfant sur le lit, c’en est trop. Si tu es morte, je serai avec toi dans l’autre monde, nous y entrerons ensemble ; si tu es vivante, la paroisse le prendra. Elle soigne les orphelins, elle ne fait rien pour ceux qui ont leur mère. Puisqu’il n’y a plus d’espoir pour moi sur la terre, que Dieu me pardonne et qu’il ait pitié de moi.

Elle leva brusquement la fenêtre, et se penchant...

« Arrêtez! arrêtez! folle que vous êtes! cria Jodocus, il y a encore d’honnêtes gens. » Et, se précipitant dans la chambre... il se réveilla avec

un terrible battement de cœur et presque tombé de son fauteuil.

11 lui fallut quelque temps pour se reconnaître; le feu était mort, la lampe éteinte ; tout était, noir et silencieux dans cette chambre naguère si joyeuse. Quand il eut trouvé le briquet et allumé une bougie, Jodocus revint à lui, mais il était transi de froid et de mauvaise humeur.

« Quel cauchemar! s’écria-t-il. Voilà ce que c’est que de changer ses habitudes ! Deux heures et demie! et je suis sur pied; que penseront de moi mes voisins s’ils ne dorment pas? Le diable emporte ces mendiants imaginaires qui nous tourmentent le jour et la nuit! Vite, faisons notre prière et couchons-nous. »

Il mit une main devant ses yeux pour se recueillir, mais aussitôt il redressa la tête. « Qu’ai-je entendu? je me suis trompé, c’est impossible! » Ce qui le troublait, ce n’était rien sans doute ; il fallait l’oreille d’un père pour saisir un bruit si léger. Il semblait à Jodocus qu’au travers du mur, il entendait sa fdle qui toussait.

Pendant deux minutes il resta immobile, retenant son haleine, écoutant, les yeux levés vers le plafond; une seconde fois, il crut entendre la voix de Marguerite.

LF, IiÈVE DE JODOCUS.

« Voilà, cria-t-il, voilà comme a commencé sa mère ; mon enfant est malade, je suis perdu. »

Il monta tout tremblant le petit escalier qui menait à l’étage supérieur, il colla son oreille contre la porte de sa tille ; un silence complet. Sa figure se calma. « Vraiment, dit-il, je rêve encore; c’est ce songe abominable qui me poursuit. » Il descendit deux marches et s’arrêta tout à coup. Cette fois plus de doute, c’était Marguerite qui souffrait.

Jodocus entra pas à pas dans la chambre, mettant la main devant la lumière pour ne pas effrayer son enfant; arrivé auprès du lit de sa tille, il la trouva qui dormait, et se mit à la contempler avec autant d’amour que d’inquiétude.

On eût dit d’un ange endormi, et qui souriait au ciel en rêvant. De beaux cheveux blonds entouraient de leurs boucles un visage gracieux. Des traits réguliers, qui n’étaient plus ceux d’une enfant sans être encore ceux d’une femme, annonçaient une intelligence hâtive et peut-être, hélas ! un germe de maladie. Par moments il semblait que Marguerite allait s’éveiller; elle s’agitait, sa gorge était serrée, ses joues s’empourpraient ; le bon Jodocus, penché sur ce front brûlant, mesurant sa respiration à celle de sa fille, se sentait défaillir. Puis le calme revenait sur cette douce fi-

gure, et Jodocus, assis près de Marguerite, croisait les mains en regardant son enfant et semblait lui demander la vie.

Y a-t-il un baume divin dans l’amour d’un père? je ne sais, mais le sommeil de Marguerite devint tout à fait tranquille, et après une heure le pauvre libraire descendit dans sa chambre, un peu moins ému, mais non pas rassuré. Ce bonheur qui lui avait paru si solide, cette fortune qu’il plaçait dans l'avenir sur la tête de son enfant, tout avait disparu : ce qu’il voyait maintenant, c’était son premier amour, sa femme, belle aussi comme Marguerite, mais pâle, mais amaigrie, mais mourante; ce qu’il voyait, c’était la fille enlevée dans sa fleur comme l’avait été la mère, c’était la mort de tout ce qu’il aimait, et pour lui la solitude et le désespoir.

Trop agité pour se coucher, Jodocus alla prendre près de son lit un gros livre noir fermé avec des agrafes de cuivre ; c’était la Bible qu’on lui avait donnée en le mariant. Il ouvrit le premier feuillet et y lut :

Jodocus et Héléna, mariés le 15 avril 1859.

Marguerite, née le 20 novembre 1841.

Héi.éna, morte le 20 décembre 1841.

Jodocus se mit à pleurer, puis, ouvrant le saint

LE KÊVE DE JODOCUS. 215

livre au hasard, il tomba sur le chapitre ix de l’Évangile de saint Marc, aux versets suivants :

36. Jésus pris un petit enfant et le mit au milieu de ses disciples ; puis, le prenant dans ses bras, il leur dit :

37. « Quiconque reçoit un de ces petits en mon nom me reçoit, et quiconque me reçoit, ce n’est pas moi qu’il reçoit, mais celui qui m’a envoyé.»

Jodocus ferma le livre en soupirant; il alla près de la fenêtre qui donnait sur le square; la neige brillait à la clarté de la lune, le vent en dispersait les flocons. « Mon Dieu, dit-il, que les pauvres sont malheureux par un pareil temps, et que nous avons tort de les oublier ! »

Il se coucha tristement, mécontent de lui-même et plein d’inquiétude; mais la fatigue l’eut bientôt endormi. Son sommeil était agité, l’image de Marguerite lui revenait sans cesse devant les yeux, sous toutes les formes. Il revit celte chambre désolée par la misère ; mais celte fois, la petite mendiante couchée sur le grabat, coûtait sa fille en habits de fête, et sa fille brûlante, fiévreuse, près de mourir.

Auprès de Marguerite était une femme, une ombre vêtue de blanc ; c’était Héléna, c’était la mère qui venait recevoir l’âme de son enfant.

« Tu l’as voulu, disait elle à Jodocus avec un re-

gard de pitié. Il y a là-haut une loi d’éternelle justice qui attache la vie du riche à la vie du pauvre. Chacun de ces misérables que vous dédaignez emporte avec lui en mourant l’àme d’un des heureux du siècle. La petite mendiante qu’une guinôe eût sauvée est morte cette nuit : c’est le tour de notre enfant. »

Tandis qu’IIéléna parlait, Marguerite, pâle et diaphane, lui tendait les bras comme pour s’envoler avec elle.

— Mon enfant ! criait Jodocus en pleurant, mon enfant! vous ne me l’arracherez pas; je la veux...

— Qu’avez-vous, mon bon père? lui dit une douce voix qui le tira de son rêve. Êtes -vous malade, qu’à cette heure vous restiez encore au lit?

— C’est toi, Marguerite ! s’écria le pauvre père en prenant sa fille à deux mains et en la pressant contre son cœur; c’est toi, mon enfant 1 Tu n’as rien, tu ne souffres pas? Et ta guinée? où est ta guinôe?

• — Mon père, répondit Marguerite à demi ef-

frayée, je l’ai dépensée pour moi, comme vous me l’avez permis.

— Déjà?... qu’en as-tu fait?

— Vous le saurez plus tard. C’est une surprise

LL liÊVË DF. JODOCUS. 217

que je vous ménage. Venez vile, le déjeuner vous attend.

Jodocus se leva plus troublé que jamais ; il fit sa barbe de travers, se coupa deux ou trois fois et descendit. Au lieu de manger, il regardait sa fille avec des larmes dans les yeux. « C’est la taille et la grâce de sa mère, disait-il ; c’est la voix de mon Iléléna. » Et quand Marguerite, suivant son usage, apporta sur un plateau le café qu elle avait fait elle-même et que Jodocus n’aimait que de sa main, le bonhomme refusa pour la première fois la tasse que sa fille lui présentait, et avec un long soupir : « Marguerite, dit-il, qu’as-tu fait de ta guinée?

Alors parut derrière Marguerite une femme vêtue de noir, comme celle que Jodocus avait vue en rêve, elle prit en tremblant la main du libraire étonné.

« Mon bon monsieur, lui dit-elle, laissez-moi vous remercier du bien que m’a fait cette généreuse demoiselle qui est venue hier, en votre nom, m’apporter le secours que je vous avais demandé. Grâce à elle, ma fille a du feu et du pain ; grâce à vous, j’ai une semaine de loyer devant moi, et je peux espérer. Que Dieu vous conserve celle qui a sauvé mon enfant!

— Huit jours devant vous ! s’écria Jodocus ; dites

la

SOUVENUS D’UN VOYAGEUK.

un mois, dites deux mois, dites des années, dites toujours ! J’ai là trois guinées pour vous ; je payerai le loyer, je soignerai, nous soignerons votre enfant, moi et ma bonne Marguerite. Mais surtout ne vous abandonnez pas; occupez-vous de votre fille, et n’ayez pas la folle et criminelle idée de vous jeter par la fenêtre. Nous sommes là.

La pauvre femme regarda Jodocus avec surprise. Elle n’avait jamais eu la pensée d’en finir avec la vie; mais, d’un autre côté, comment douter de la raison d’un homme qui vous promet trois guinées? Elle baisa les mains de Jodocus et de Marguerite et partit pleine d’espoir et de joie, car on lui avait promis d’aller la voir dans la journée.

Jodocus tint parole, et ce fut avec une petite

charrette qu’il arriva. 11 mit deux matelas dans le lit et deux couvertures; il plaça lui-même une grille dans la cheminée, du charbon dans l’àtre, et attisa le feu jusqu’à ce qu’il flambât joyeusement. Marguerite, de son côté, ouvrit un gros paquet, qu’elle avait eu de la peine à monter, et qui contenait des draps, des chemises, des mouchoirs. Elle voulut elle-même laver, peigner, habiller l’enfant, tout en l’embrassant, elle lui mit une paire de gros bas de laine, deux ou trois camisoles et je ne sais combien de jupons. La petite malade, tout émue

LE RÊVE DE JODOCDS

de ces soins nouveaux, ne voulait plus quiller sa bienfaitrice. Pour comble de joie, le médecin de Jodocus examina l’enfant et ne lui trouva d'autre maladie que la misère et la faim, maladies incurables pour le pauvre, mais que le riche a toujours moyen de guérir.

La mère pleurait de joie en regardant les deux enfants; Jodocus faisait comme la mère. Trois heures passèrent ainsi, trois heures où, pour la première fois, Bracton, Britton et Blackstone restèrent dans la solitude; Jodocus oubliait tout; il fallut la sagesse de Marguerite pour le tirer de cette chambre où il avait trouvé deux misérables, où il laissait deux heureux.

Rentré chez lui, il prit sa fille sur ses genoux : « Mon enfant, lui dit-il, désormais tu seras mon aumônier. Occupé comme je suis, je ne pense pas assez aux pauvres; c’est toi qui t’y entends si bien, c’est toi qui désormais t’en chargeras. Je serai ton trésorier, et ne crains pas de me ruiner ; je comprends maintenant toute la vérité d’un vieux proverbe qui trop longtemps a été une énigme pour moi :

Wlio shuts his hand, lias lost his gold,

Who opens it, has it twice told.

Ferme la main, lu perds ton or ;

Ouvre-la, c'est double trésor.

220 SOUVENIRS Ii’UN VOYAGEUR.

« Si ta dot doit en souffrir, si lu n'épouses pas un révérend, Dieu nous récompensera d’un autre côté. »

Tout le jour, tout le soir, il regarda Maiguerite avec un amour infini ; il suivait chacun de ses pas, il admirait chacun de ses gestes. Mais quand elle fut couchée et qu’il se sentit Seul, il tira de son secrétaire un portrait à demi-effacé, celui d’Héléna, et il lui parla, comme si cette peinture pouvait l’entendre.

« Personne, lui disait-il, personne ne pense à toi, non, pas même cet enfant qui ne t’a point connue; mais moi je t’aime toujours, et dans cet enfant, c’est loi que je retrouve et que je chéris. Le rêve de cette nuit est-il un avertissement? je l’ignore; que la volonté de Dieu soit faite. Mais si cet ange doit bientôt remonter au ciel, ô mon lléléna, prie Dieu comme je le supplie, qu’il me fasse mourir le premier. »

Jodocus se coucha la tête un peu lourde, il n’était pas habitué à tant d’agitations ; cependant il dormit d’un seul trait et sans rêver. Le lendemain, -çn voyant la gaieté et la vivacité de Marguerite, il ne songea plus à ses inquiétudes et pensa même avec plaisir aux émotions de la veille. Il avait oublié ses deux passions : ses livres, son argent; ce-

LE Rh'vE DE JODOCUS.

pendant cette journée avait été la plus heureuse et la plus pure qu’il eût passée de toute sa vie. Il avait fait un peu de bien, il en était déjà trop récompensé. Pour un père, est-il rien qui vaille ce spectacle de la bonté naissante? et y a-t-il une jouissance plus douce que de voir s’ouvrir à la pitié ces âmes iàiles pour nous aimer?

l’aris, l* r janvier 1857.

DON OTTÂVTO

« C’est fini, je crois, pour aujourd’hui! m’écriaije avec un soupir de joie, et je remis mon verre sur la table toute chargée de cristaux de Bohême qui étincelaient d’or et de pourpre aux premiers feux du jour.

— Pardon, monsieur, dit la gardienne de la source, ce n’est que le quatrième ; » et sans pitié elle replongea le verre dans cette marmite infernale, qui, après le jeu, fait la célébrité et la fortune de Wiesbade.

Touché de cette attention désagréable, je regardai la femme de l’air d’un écolier pris en flagrant délit :

— Vous êtes bien sûre que ce n’était que le quatrième ?

— Parfaitement sûre. Jamais monsieur n’a fini avant la dernière reprise de la musique.

— Et la musique...

Je m’arrêtai, le doute n’était plus permis. Bruno était devant moi, me tendant le cahier où chaque matin je déposais mon tribut de six kreutzers.

Bruno, c’est le parfait modèle du musicien nomade, tel qu’on ne le trouve qu’en Allemagne ; des habits en désordre, la figure avinée, l’œil morne, sentant la pipe d’une lieue, à la fois servile et insolent, flatteur et goguenard. Malgré ces qualités, Bruno n’en est pas moins un artiste excellent ; ou plutôt c’est la musique en personne. Violoncelle le matin, flûte le soir, contre-basse au théâtre, chef d’orchestre au besoin, quand par hasard il n’est, pas ivre, c’est un singulier mélange de bassesse et de talent, une nature manquée, sinon une nature déchue. « Allons, Bruno ! » criaient les musiciens pressés d’en finir ; mais Bruno n’eût pas fait grâce d’une obole à ses débiteurs ordinaires ; il attendait patiemment qu’il me plût de m’acquitter. Celte quête du matin, c’était tout l’espoir de son déjeuner.

Débarrassé de cet importun, je regardai d’un œil

DON OTTÀVIO. « 825

indécis ce bouillon saumâtre, qui, disait-on, devait me rendre l'énergie de mes beaux jours. Heureux médecins, vous dont la fortune repose sur une base que les siècles n’ont point touchée : l'ignorance et la crédulité humaines, c’est sans doute un des vôtres, et des plus spirituels, qui, dans un de ses meilleurs jours, a écrit sur la porte de l’hôtel où j’habite cette niaiserie magniliquequi fait l’admiration des baigneurs érudits :

CURE VACl'US DISC ADEAS LOCUM UT MOHEORUM VACUUS ADIRE QUEAS; NON ENIM HIC CURATUR QUI CURAT*.

Qu’est-ce donc que ces maux qui se rient de votre science, sinon les chagrins et les peines qui usent notre faible enveloppe ? L’amour et ses violentes inquiétudes, l’ambition et ses ennuis, la mort de ceux que nous aimons, le regret de la liberté perdue, la haine de l’injustice, voilà les maladies qui nous tuent. Otez-nous ces soucis rongeurs, arrachez-nous du cœur ces pointes cruelles qui sans cesse irritent et grandissent la plaie, donnez-nous l’indifférence et l’oubli, alors, grands disciples d'Hippocrate, vous saurez ce que c’est

* « Toi qui viens ici, chasse les soucis si tu veux retrouver la santé; on ne puéril pas ceux qu’inquiètent les soucis; » ou, pour rendre en vieux français un jeu de mots qu’autreinent on ne peut traduire : « Il n’y a cure pour qui a cure. »

que guérir; mais ce jour-là, que fera-t-on de l’eau

chaude et des médecins?

Bruno avait fini sa tournée ; la recette était bonne, je m’en aperçus à la furie avec laquelle l’orchestre attaqua pour la seconde fois l’air favori, de Rigolelto :

La donna è mobile.

Depuis quinze jours que j’étais à Wiesbade, ce malheureux air me poursuivait sans cesse. A la source, au dîner, à la promenade, au bal, partout on nous chantait que la femme est chose inconstante. Tout changeait à Wiesbade, les baigneuses les joueurs, le temps, les plaisirs, tout, excepté ce refrain monotone. Décidément il faut que les femmes soient bien légères, et que les hommes aient un grand plaisir à le croire ou un grand intérêt à le dire, pour que depuis tant de siècles on ne se soit jamais lassé de cette éternelle accusation.

Libre enfin, je gagnai la pente de Gaisberg pour m’éloigner du bruit ; c’était une belle matinée de septembre, la vue était admirable. A ma gauche, le Rhin, tout couvert des vapeurs du matin ; à droite, la^Platte, dominant les noirs sapins de la montagne ; en facede moi, la chapelle grecque, dressant

DON OTTAVIO

au soleil ses coupoles d’or et ses croix enchaînées, un de ces monuments que sème la Russie partout où elle porte ses alliances, comme pour habituer l’Allemagne à son culte et à sa domination. Personne sur la colline, hormis quelques vignerons fouillant le sol dans cette pépinière où une administration intelligente a réuni tous les ceps d’Europe et leurs diverses cultures. Voici les raisins de Bourgogne qui donnent au Rhin son meilleur vin rouge, Y Ahrbleichart ; à l’Autriche un de ses crus les plus estimés, le Vœsslauer ; voilà le Riesling , d’où l'on tire les vins dorés de la Moselle et du Neckar. Chaque peuple a fait la vigne à son image, et, comme une épouse docile, elle s’est pliée à tous les caprices du maître qui la soigne et quelquefois la tourmente. Cette petite vigne si droite, si mince, si nette, sans une feuille de trop, c'est la française; cette autre plus grosse, plus forte, qui se soutient presque seule, étalant de tous côtés le luxe de ses pampres inutiles, c’est l’allemande ; ces rameaux qui s’étendent comme des bras arrondis, et qui cherchent un appui pour le couvrir de leur richesse et de leur amour, c’est l’italienne; cette vigne enfin, qui rampe à terre, vient d’un pays de chambellans; mais chut! ne manquons pas aux lois de l’hospitalité.

C23 SOUVENIRS D’UN VOYAUEl'Il.

« Encore six kreulzers, monsieur, me crie une voix trop connue; c’est Bruno tout essoufflé, qui me tend une des affiches qu’il porte au Gaisberg. Bon spectacle ce soir, monsieur ; non pas de la musique pour les Anglais ; bonne musique allemande, bons acteurs, Don Juan, de Mozart. »

Fincliè dal vino Calda tian la testa,

Una gran testa,

Fa preparar.

Et il s’éloigne en dansant

Don Juan, c’était une bonne fortune, non pas que j’attendisse merveille de la troupe de Wiesbade, mais il est de la nature des chefs-d’œuvre qu’on les entend toujours avec plaisir, surtout quand on a vécu avec eux. Don Juan, c’est un vieil ami, mes souvenirs les plus doux y sont attachés. A la première note, je vous vois renaître, charmants fantômes évanouis comme mes belles années. Zerline, c’est toi, Malibran ; coquette, tu vas séduire encore ce pauvre Mazetto que tu as aveuglé de ton amour; donna Anna, c’est toi, aimable Sontag, dans tout l’éclat de ta jeunesse ou plutôt c’est toi, ardente Falcon, qui faisais passer dans mon âme ton désespoir et les fureurs. Et à côté du Don Juan de Mozart, n'ai-je pas aussi celui d’IIofl-

DON OUA VIO.

manu ? La voilà, celle belle Anna, si fantastique el si vraie, que l’amour de ce misérable fera périr,, comme une fleur touchée par une main brûlante ; j’entends la corde qui casse, le cœur qui se brise ! Oh ! le bon temps où rêver c’était vivre ! qui me rendra le don d’admirer et d’aimer?

Quels seront les acteurs de ce soir ? ceux que je vois tous les jours? Non, il y a un étranger, ou plutôt, suivant une aimable expression allemande, un hôte. C’est un certain Ollavio, soi-disant premier ténor du théâtre impérial et royal devienne, qui jouera : als Gast, le rôle de don Ottavio. Après Rubini, c’est un peu d’ambition que d’aborder l’air à’Il mio tesoro; du reste, c’est un triste rôle que celui de don Ottavio ; quel que soit le talent du nouveau venu, il lui sera difficile de tirer parti de ce personnage effacé.

A six heures, j’étais au théâtre. La première figure que j'y trouve, c’est l’inévitable Bruno. Armé de sa contre-basse, il tourne le dos à la scène et fait face au chef d’orchestre, placé non pas au premier, mais au dernier rang des musiciens, comme un général prudent qui pousse son armée au combat. La salle se remplit lentement de spectateurs ennuyés; on ne compte pas sur un succès.

L’ouverture commence; à chaque motif nou-

veau, mes souvenirs reparaissent, comme ces volées d’oiseaux perdus dans les blés qui se lèvent devant la faucille du moissonneur. Le rideau s’ouvre. Voici Leporello.

Ce Leporello germanique est un paysan grossier qui n’a ni la finesse ni la grâce d’un valet italien ; mais il chante gaiement, et, après tout, son rôle est secondaire. Silence, voici donna Anna et don Juan; j’entends, ou plutôt je reconnais, au travers des paroles allemandes, ce cri qui me faisait frémir :

Non sperar, se non m'uccidi,

Ch’io ti lasci fuggir mai.

Ils entrent ; hélas ! ce ne sont plus les héros de mes rêves.

Don Juan a l’air d’un portrait de Rubens ; par moment on dirait que sa barbe rousse s’enflamme aux feux de la rampe; ses gestes sont violents ; en trois pas, comme Jupiter, il est au bout du monde ; sa voix est juste, mais rude ; son chant sans nuances et sans grâce. C’est un débauché vulgaire qui sort du cabaret ; ce n’est pas l’élégant libertin de Mozart. Qui me rendra cette ligure espagnole, pâle, mate, dédaigneuse, mais qui tout à coup s’éclaire dès qu’elle croit sentir une odeur de sang ou de femme? Où sorti ces narines qui s’ou-

DON OTTAVIO

vrent, ces yeux qui brillent d’un éclat étrange ? Où est cetle passion insatiable qui prend tous les tons et toutes les formes, tendre, gaie, furieuse? où est cette audace qui se joue du crime et qui insulte à la mort? Familier avec Leporello etMazetto, grand seigneur près de Zerline, hautain avec ceux qui lui résistent, plein de mépris pour ses victimes, buvant le plaisir à pleine coupe, et ne croyant qu’à la force de sa jeunesse et de son bras, don Juan est le désespoir des artistes qui cherchent à rendre l’infinie variété de ce rôle; mais à Wiesbade, on n’est point troublé d’un pareil souci : on chante la note, et le public est aussi satisfait que l’acteur.

La victime de don Juan ne vaut pas mieux que son séducteur : c’est une grande femme blonde qui lève sans cesse les bras au-dessus de sa tête ou les ramène en arrière, comme si elle allait s’élancer sur le perfide et le mettre en pièces. Bien en prend à don Juan d’être taillé en hercule ; autrement, c’est pour le ravisseur qu’il faudrait trembler. Point d’âme, point d'inspiration, mais des éclats de voix qui ébranlent la salle et qu’on applaudit à outrance. J’attendais mieux du goût allemand.

Et le commandeur? Plus chétif et plus décrépit que l’apothicaire de Roméo, il arrive en branlant

une tôle blanchie; je ne sais par quelle tradition on fait toujours un vieillard de ce père d’une fille de vingt ans. Le voilà frappé, il tombe ; ah î le malheureux! comme il chante! Meurs, misérable, mais au moins fais ta partie dans cet admirable trio !

Par quelle fatalité manque-t-on toujours à la scène ce morceau qui fait tant d’effet au piano? Une seule fois je l’ai entendu chanter comme il doit l'être, par Nourrit, Levasseur, et par un artiste pour qui le public français n’a jamais été juste, Dérivis. Là on sentait toute la beauté d’une des plus grandes inspirations de Mozart. Le désespoir du père, qui regrette moins la vie que la vengeance, la terreur de Leporello, la froide ironie de don Juan, tout était rendu avec une égale vérité, par la variété d’un môme chant. Sous l’insignifiance des paroles italiennes, Mozart a deviné les sentiments qu’un beau talent aussi, le créateur de don Juan, a exprimés avec une force admirable. Écoutez le vieux Tirso de Molina, vous verrez le trio en action ; le génie explique le génie.

donna anna , dans /’ intérieur.

Perfide, tu n’es pas le marquis ; tu m’as trompée.

DON OTTAVIO

don jl'an, dans l'intérieur.

Je dis que je le suis.

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