DONNA ANNA
Oruel ennemi, tu mens, tu mens!
don gonzaix», sortant l'épée à la main.
C’est la voix de donna Anna que j’entends.
donna anna, dans l'intérieur.
N’y a-t-il personne qui tue ce traitre, l’assassin de mon honneur.
DON GONZALO
Une telle audace est-elle possible? Son honneur mort! dit-elle; malheur à moi! Et sa langue estelle si légère qu’elle sonne ainsi cet affront? donna anna, dans l’intérieur.
Tuez-le.
(Sortent don Juan et Catalinon , les épées nues.) don jüan.
Qui est là? laisse-moi passer.
DON GONZALO
Passer? par la pointe de celle épée.
DON JUAN
Tu mourras.
DON GONZALO
Il n importe.
DON JUAN
Vois bien que je vais te tuer. (Ils se battent.)
DON GONZALO
Meurs, traître.
DON JUAN
Voilà comme je meurs! (Il le frappe.) cataunon, à part.
Si j’en réchappe, plus de folies, plus de fêtes.
don gonzalo, tombant.
Ah ! tu m’as donné la mort.
DON JUAN
C’est toi qui l'es ôté la vie.
DON GONZALO
De quoi servait la vie?
DON JUAN
Fuyons *.
* Tirso de Molina : Et Rurtartor rtc Scvitla, acte sejrundo, escèna XIII :
don a ana (denlru).
Falso ! noeres el marques Que me has engafiado.
don juan (denlrn).
Digo
Que lo soy.
dona ana (denlro).
Fier enemigo,
Mientes, mientes.
(Sale don Gomalo con la espada desnuda).
DON OTTAVIO
que la vida servia ? Pour être cité comme un
DON GONZaLO
l.a voz es De dona Ana que sicnlo.
posa ana (denlro).
Ko hay quien male este traidor, Homicida de mi honor?
no.v goszai.o.
Hay tan gran atrevimientol Muerto lionor, dijo : ay de mil Y es su lengua lan liviana,
Que aqui sirve de campana.
DONA ANA (deiitro).
Matadle.
[Salen don Juan ij Calalinon cou tau espadon destin dus.)
DON JUAN
Quién esta aqui?
Déjama pasar.
DON GONZALO
Pasar ?
Por la punta de esta espada.
DON JOAN
Moriras.
DON GONZALO
No importa nada.
DON JOAN
Mira que te he de matar.
(ftinen.)
DON CONZALO.
Muere, traidor I
DON JUAN
Desta suerte
Muero.
{Le hiere.)
CATALINON iAp.)
Ri escapo de aquesta,
No mas hurlas, no mas tiesta.
DON GONZALO
Ay, que me has dado la muertel
DON JUaN.
Tu là vida te quitaste.
DON GONZALO
De que la vida servia?
DON JUAN
lluyamos.
exemple de sublime, que manque-t-il à ce cri de l’honneur outragé, sinon d’avoir été poussé par notre vieux Corneille?
Tout entier au souvenir du poète espagnol, je fus quelque temps avant de comprendre les signes singuliers que Bruno traçait dans l’air avec sou archet et qui m’étaient adressés; c’était sa façon de m’indiquer l’entrée d’Oltavio. Certes, rien n’est moins fait pour prévenir en faveur d’un homme que de crier au prodige avant qu’il ait ouvert la bouche ; cependant je ne pus m’empêcher de rendre justice à la simplicité et à la tenue parfaite du nouveau venu. La façon dont il coupa le réritatif :
Tutto il raio sangue Verserô se bisogna,
me transporta en Italie. Sa voix était un peu voilée mais sympathique, et si bien ménagée, qu’on ne souffrait jamais pour le chanteur. L’acteur aussi était excellent ; les regards qu’il jetait sur donna Anna, la tendre pitié avec laquelle il accentua :
Donna Anna ! sposa, arnica, il duolo estremo La meschinella uccide!
le duo qui suivit; le cri :
Hai sposo e padre in me !
DON OTTAVIO
(ou I était pour moi d’un nlfel nouveau et saisissant. C’était toute une autre façon de comprendre le personnage de don Ottavio. Au lieu de cette figure blafarde qui semble n’être là que comme une espèce de confident, alin que donna Anna ne chante pas toujours seule, c’était un ami, un fiancé, un époux. Il me semblait voir un jeune homme, un pupille élevé jusque là sous l’aile d’un tuteur, et qui, jeté tout à coup au milieu des flots de la vie, va sans hésiter au-devant du péril, sachant qu’on ne transige pas avec l’honneur, et qu’il lui faut venger à tout prix l’injure de la fille et le meurtre du père.
Séduit par ce spectacle, je ne vis plus, je n’écoulai plus que don Ottavio. Ce rôle accessoire, mais parfait en soi comme tout ce qu’a écrit Mozart, devint pour moi le rôle principal. J’écoutai à peine don Juan; Elvire, sacrifiée comme toujours, me parut encore plus ennuyeuse et plus longue que de coutume ; la Zerline était lourde, et les lazzi du bailli, qui recherche l’assassin du commandeur, n’eurent pas le talent de m’égayer, malgré tout le plaisir que la salle prenait à ces plaisanteries épicées. Mais que don Ottavio rne parut beau dans la scène où donna Anna reconnaît le coupable, et fait à son fiancé le récit de la perfidie et de l’attentat
de don Juan ! J'en demande pardon à fous les ténors passés ; mais quand donna Anna, avec une vérité toute italienne, peint la brutalité du traître :
.... Cou una inano cerca D’impedire la voce,
E colU a lira m’afferra,
Stretla cosi die gia mi credo vinla;
il y a un per fui o ! e alfin ! un ohimè ! respiro! qui m’ont toujours paru d’un ridicule achevé ; mais mon Ottavio, serrant de la main gauche la garde de son épée, grave et immobile comme un homme qui attend un arrêt de mort, prononçant cet alfin! comme impatient d’en venir aux mains, et contenu cependant par l’amour et le respect, mon Ottavio faisait frissonner le spectateur. On sentait que, malgré son inexpérience et sa jeunesse, il irait chercher le fer de don Juan, et que ce ne serait pas lui qui pâlirait le premier. Victime volontaire, il périra sans doute ; ce n’est pas la main d’un enfant qui abattra cet infernal adversaire ; son sacrifice est fait; mais le ciel même prend la défense de l’honneur, et si la terrible statue entraîne don Juan dans l’abîme, ce n’est pas pour hâter une justice qui sait attendre, c'est pour sauver une seconde fois donna Anna en lui gardant Ottavio.
Le trio des masques fut aussi bien dit que le
DON OTTAVIO
permirent les éclats de voix des deux femmes, modérés cependant par l’excellent goût du ténor ; mais où le chanteur se surpassa, ce fut dans l’air d’il mio tesoro. J’ai entendu Rubini, j’ai admiré ce miracle de l’art; mais, je l’avoue à ma honte, ce morceau, qui arrivait comme un hors-d’œuvre, m’a toujours laissé froid ; ici, au contraire, ce chant qui respire la tendresse et la fureur, c’était l’expression redoublée des deux sentiments qui, pendant toute la pièce, agitent l’âme d’Ottavio ; dès le premier moment, il nous avait mis de moitié dans son amour et dans sa vengeance. Il dit les premières mesures avec une tristesse pénétrante ; puis, s’animant par degrés, il chanta avec une noblesse et une chaleur incroyables les paroles où il promet à donna Anna le prompt châtiment du perfide :
Dite lei ch’i suoi lorti , A vendicar io vado,
Oie sol di stragi e morti Nunzio voglio tomar.
Pour moi, ces accents partis du fond de l’âme me firent une impression que je n'ai jamais ressentie; non, l’art ne va pas jusque-là : c’est la nature seule qui parle ainsi. Non, cette colère n’est pas feinte ; non, ces pleurs sont véritables; il était
2iO
impossible de s’y tromper : ce que j’entendais, ce n’était pas un acteur, c’était un homme.
Transporté, hors de moi, je me mis à applaudir de toutes mes forces ; à ma grande surprise, j’étais seul, ou plutôt, pour comble de ridicule, j’étais seul avec Bruno, qui frappait des pieds et des mains à la fois. Je vis l’acteur qui me regardait et qui semblait me demander justice ; je redoublai mes bravos; cette fois j entraînai quelques voisins et bientôt la salle entière. Ottavio salua en se tournant de mon côté, comme s’il eût voulu me remercier. Suivant l’usage, les bravos redoublèrent, on redemanda le morceau. Nouveau succès ! Grâce au hasard qui m’avait fait applaudir, cette représentation, qui menaçait d ’êtrè un échec, devenait un triomphe pour l’acteur. 11 s’inclina à plusieurs reprises, et je le vis sortir, les larmes aux yeux.
Un peu étonné du rôle que j’avais joué sans le vouloir, je traversai rapidement la place pour regagner l’Hôtel des Quatre-Saisom ; j’allais monter à ma chambre, trop ému pour songer aux choses de la terre, quand une voix glapissante m’arrêta au passage. — Monsieur ne soupe pas ce soir?
monsieur ne désire pas qu’on lui monte du thé ? G’élait un des garçons, pardon, un des Kellner de l’hôtel, qui me faisait cette demande si contraire à
DON OTTAVIO
la discrétion des auberges d’Allemagne. Avec ses yeux à (leur de tète, sa face rose et bouffie, ses clic veux de foutes les nuances de l’orange, et sa grosse cravate blanche, ce garçon m’avait plu de suite : il appartenait à celte nombreuse et amusante famille qui fournit des actionnaires à la Bourse et des niais aux révolutions.
Je. le suivis dans la salle à manger, tandis qu’il grommelait entre ses dents je ne sais quels reproches, et je pris un journal en attendant qu’on me servit. Pour un voyageur, la patience est en Allemagne la première des vertus. Au bout d’un quart d’heure, mon homme arriva :
« Que veut monsieur pour souper? mayonnaise de volaille, compote, une chope de forster truminer , viandes légères, vins légers; je connais les Français.
— Comment s'avez-vous que je suis Français?
— Ah! me dit-il avec un sourire, je m’en suis aperçu de suite à la façon dont monsieur parlait allemand. »
Vanité des études humaines ! j’inclinai la tête, et je me tus.
« Quand on a servi comme moi à Leipsick et à Francfort, continua mon bavard, quand on a fait deux saisons à rhôlel de Bavière et au Cygne, on
connaît au premier coup d’œil le pays et le goût de chaque voyageur. Tenez, voyez là-bas cette famille en cheveux rouges qui lit la carte avec tant d’attention : ce sont des Souabes ; ils finiront par demander une salade de pommes de terre ; pour un Souabe, c’est chose aussi nécessaire que du thé pour un Anglais.
Sur quoi il sortit, me laissant tout le temps de lire la Gazette de Cologne jusqu’aux annonces. Quand il revint, d’une main triomphante il me montra sur un plateau cette salade si bien devinée; puis, prenant un à un les plais qu’il apportait, il leur fit décrire une courbe si hardie, que je craignis de voir leur contenu s’échapper par la tangente. Celte gymnastique, dit-on, constitue le Kellner achevé; du moins n’en est-il pas un qui, avec plus ou moins de succès, ne se livre à cet aimable exercice, par-dessus la tête du voyageur étonné.
Je n’avais pas fini de souper qu’il revint à moi, jetant autour de lui des regards mystérieux, comme un conspirateur qui se choisit un complice :
« Monsieur, me dit-il, vous l’avez vu ce soir; c’était bien lui.
— Qui, lui?
— Henri Birken, ce misérable qui se cache sous
DON OTTAVIO
le nom d’Oltavio. Il ose venir ici, il espère qu’on le souffrira !
— Qu’a-l-il donc fait?
— Monsieur ne le connaît pas? C’est juste, monsieur n’est pas de Francfort; mais il y a longtemps que nous le connaissons, nous, ce juif, ce bâtard ! C’est lui qui, dans un duel, en 1848, a assassiné un baron autrichien ; c’est lui qui, ici même, il y a trois ans, s’est conduit au jeu de telle façon qu’on l’a chassé de Wiesbade. Monsieur, c’est une honte que la police soit si mal faite et qu’on tolère de pareilles gens. Ce soir, le drôle avail monté une cabale pour se faire applaudir ; mais demain nous verrons. »
Et, jetant sa serviette sous son bras comme un marquis de théâtre y jette son chapeau, l’aimable Kellner disparut.
C’est une belle chose que la calomnie; le judicieux Basile a raison de dire qu'il en reste toujours quelque chose. Pour gâter toute la joie d’un honnête homme, il Suffit de l’envie et de la bave d’un sot. Au lieu d’achever doucement cette soirée si bien commencée, je rentrai dans ma chambre avec tristesse, mécontent d’avoir été trompé. J’ouvris la fenêtre ; devant moi la lune éclairait de sa pâle lumière le théâtre et la colonnade. Je me mis à re-
garder les étoiles qui tremblaienl au ciel. Klait-il possible que j’eusse été le jouet d’une illusion? Celte voix si tendre qui allait au cœur, c’était celle d’un fripon et peut-être d’un scélérat? Non, je ne crois pas au divorce de l’honnêteté et du talent; c’est un des tristes paradoxes qu’on a mis de nos jours à la mode, et que, suivant l'usage, le gros du public a adopté sans réflexion. C’est le contraire qui est vrai : l’acteur n’échappe point à la condition du peintre et de l’écrivain. Pour réussir, il ne suffit pas d’une heureuse nature ; il y faut joindre l’art , c'est-à-dire, sous un autre nom, le travail, la sobriété, la patience, toutes ces vertus qui doublent l’énergie de notre Ame et l’élévenl au-dessus de la foule. Le désordre n’a jamais rien produit ; ce que «lit Horace est vrai de tous ceux qui aiment la gloire et veulent la conquérir :
Qui sludet oplalam cursu contingerc metam,
Huila lulit fecitque puer, sudavit et alsit,
Abstinuit venere et vino 1 .
Sur cette belle citation, je m’endormis; mon sommeil n’en fut pas moins agité. Dans mes rêves
• Art poétique, v. 112. « Celui qui veut emporter le prix de la courte, a beaucoup enduré et beaucoup travaillé dans sou enrance; il a souffert la chaleur et le froid, il a renoncé à l’amour et au vin »
DON OTTAVIO
2tr»
je voyais Oltavio poursuivre don Juan d’un main vengeresse ; mais ce don Juan, qui reculait pour la première fois, c’était leKellneraux cheveux jaunes. Déjà Oltavio poussait le fer, quand je me jetai en avant pour détourner ce coup furieux. Tout ému, je m’éveillai. L’aube pointait; il était cinq heures. L’heure des épreuves avait sonné, j’avais un bain à prendre et six verres d’eau chaude à avaler. Déjà il me semblait quedans le lointain j’entendais frémir l’archet de Bruno, et une voix intérieure me chantait malgré moi :
La donna è mobile ;
c’était la tin des illusions.
Pour un homme qui a l'habitude et le besoin du travail, ce n’est pas chose facile que de supporter l’oisiveté des eaux ; il n’y a guère que la promenade qui permette de tromper l'ennui. J’allai ce jour-là déjeuner au Sonnenberg ; c’est un vieux bury à une lieue de Wiesbade, et, en Allemagne,
qui dit burg , dit en même temps un endroit où l’on dine; il n’y a pas de belle ruine si l’on n’y prend au moins le café. Je m’enfonçai dans celte allée verdoyante qui, par mille détours ombragés suit le ruisseau qui semble s’échapper du Sonnenberg. La ruine était solitaire, je pus jouir tout à mon aise du soleil et des champs. Il est si bon de reprendre possession de soi-même, loin des affaires, loin du bruit, loin des hommes, et de vivre avec les eaux et les fleurs ! Les fleurs, ce sont mes compagnes de voyage : elles ont pour moi un langage secret. Le cyclamen, la violette des Alpes, que je retrouvais l’autre jour dans les montagnes d’Ischl, me rappelait ses sœurs de Naples et me ramenait au bois des Camaldules. Voici mon vieil ami le bouton d’or, qu’enfantj’allais chercher dans les grandes herbes, quand un bourdon était pour moi un ennemi redoutable ; cette menthe qui embaume et borde les chemins, c'est celle qu’un jour, hélas 1 il y a bien longtemps, nous cueillîmes ensemble dans les prairies d’Aulnay 1 Tu es toujours belle, nature; mais pour nous combien il y a quelquefois de tristesse dans ta jeunesse éternelle et dans ton inflexible sérénité !
Il était près de midi quand je repris le chemin de la ville ; le temps était lourd, le soleil brûlant.
don omvio.
Je m’arrêtai au point le plus agréable de la promenade, à l’endroit où une prise d’eau faite au ruisseau amène la fraîcheur dans les prés par cent rigoles. Un banc bien ombragé, de l’eau tout autour de moi, je pouvais attendre que la chaleur s’adoucît. Je vis passer les dernières faneuses, la tête chargée du foin qu’elles avaient ramassé; personne dans les champs, point de bruit, à peine le cri d’un grillon tapi sous sa motte de terre: tout était lumière, silence, immobilité.
Les yeux demi-fermés, je rêvais au passé (je n’attends rien de l'avenir), quand j’entendis craquer le sable : un importun approchait. Quel était ce promeneur intrépide? C’était un homme, jeune de tournure, dont les traits étaient cachés par un chapeau gris à larges bords. Lui aussi rêvait en marchant, car il s’approcha du banc sans me voir et tressaillit quand il m’aperçut. Il voulut continuer son chemin, mais la chaleur était accablante; il n’y avait d’ombre que dans cette oasis : l’étranger se décida à s’asseoir près de moi.
C’est une belle chose que le silence quand on est seul ou dans la foule ; mais se trouver deux sur un même banc, et rester là chacun sans rien dire, c’est une vertu pénible, hormis pour des Anglais. Je pris ma canne, je traçai un carré, que je coupai
par deux diagonales, puis sur chacun des côtés j’élevai un arc de cercle ; mais quand j’eus fini cette figure géométrique un peu connue, je levai la tête pour regarder mon voisin qui s’essuyait le front; ce fut mon tour de tressaillir: c’était l’Ottavio. Ses traits fatigués, ses yeux éteints, le chagrin empreint sur toute sa personne, tout annonçait un homme qui a mal vécu ou qui a souffert. « Si je pouvais causer avec lui, pensai-je, je saurais bientôt la vérité. Même en parlant de choses indifférentes, une ôme pure se laisse aisément deviner, comme on reconnaît le vice à son hypocrisie; voyons si j’ai été la dupe de mon admiration, si j’ai bien ou mal placé mon estime. »
Engager la conversation avec un Allemand n’est pas chose difficile; il a deux côtés faibles: la nature et le tabac. Offrez-lui un cigare ou parlez-lui du soleil, des eaux et des montagnes, vous entrez dans son cœur par ses vices ou ses vertus. J’ai le malheur de ne pas fumer, mais il me restait le ciel. « Wunderschœn (c’est admirablement beau),» m’écriai-je en lui montrant les prés, tout coupés d’arbres qui resplendissaient de verdure ; wunderschœn est en allemand ce que yoddem est en anglais, si l’on en croit Figaro: c’est la clef de la langue.
„ Diail
DON OTTAYIO.
« Oui, » répondit-il ; et il laissa tomber la conversation.
Ce netait pas mon affaire ; au risque d’une indiscrétion, je l’attaquai plus directement.
« Le jour n’est pas plus pur en Italie. »
Ce nom d’Italie lui fit lever les yeux; il me regarda comme s’il cherchait à se rappeler mes traits.
« Pardon, monsieur, me dit-il, vous étiez hier au théâtre?
— Où je vous ai admiré.
— Et fort applaudi, ajouta-t-il avec un aimable sourire. Vous ne savez pas le bien que vous m’avez fait dans cette atmosphère accablante; je vous en remercie mille fois.
— On n’est pas juste avec vous, m’empressai-je de dire pour entrer en plein dans le sujet qui excitait si vivement ma curiosité.
— Non, dit-il avec un soupir ; et vous savez pourquoi? »
Je fis un mouvement involontaire.
« Vous l’ignoriez hier, s’écria-t-il, je le vois; aujourd’hui vous ne m’applaudiriez plus.
— Je ne sais rien encore ; quelques mots vagues, un duel, une querelle de jeu.
— Toujours, toujours la calomnie ! » Et il ca-
clia sa tête dans ses mains ; puis, la redressant avec vivacité et regardant le ciel : « Quel supplice! n’avoir au monde qu’un coin de terre auquel on tienne, et en être chassé par l’injustice des siens ! Quel homme a plus souffert et est plus innocent que moi? Qui m’entendra, qui me jugera? Vous, monsieur, qui hier m'avez applaudi avec tant de bonté et de courage, vous qui aimez la justice, j’en suis sûr, je le lis dans vos yeux ! Écoutez l’histoire de ma vie, dites s’il est personne ici-bas qui soit plus à plaindre que moi. Ne me refusez point, ajouta-t-il d’une voix émue ; si vous saviez combien il est dur d’être toujours seul, même avec la conscience de son droit ! Laissez-moi trouver en vous un juge, et peut-être un ami. »
Disant cela, il me tendit la main, serra la mienne en tremblant, et commença :
« Je suis le fils d’une Juive de Francfort, née d’une excellente famille, mais qui avait quitté sa religion pour épouser un jeune marchand qu’elle aimait. C’était un homme peu digne d’un tel sacrifice, car, après deux ans de mariage, quand ma naissance eut détruit la santé et flétri les traits de ma mère, il passa en Amérique, sous prétexte d’y chercher fortune, laissant sa femme exposée au
DON OTTAVIO
mépris des siens, et sans autre ressource qu’une maison dans la rue des Juifs, dernier débris d’une dot promptement dissipée. C’était bien peu de chose, car celte chétive maison était grevée de dettes, et chaque année, à l’échéance fatale, arrivait un certain Moïse, porteur d’un billet qu’on ne pouvait jamais rembourser. Ma mère s’enfermait avec son créancier ; mais j’entendais des prières et des larmes, jusqu’à ce qu’elle eût obtenu une prolongation onéreuse, qui, chaque fois, avançait notre ruine. Cependant, telle était chez ma mère la force de l’espérance, que, la crise finie, elle reparaissait plus ferme et, en apparence, plus confiante que jamais. Elle attendait toujours le retour de mon père, et l’annonçait à ses amis pour le jour où il aurait enfin réalisé cet argent qui devait nous sauver. Était-ce crédulité? était-ce désir de ménager et de défendre contre tous l’honneur du nom que nous portions ? Je ne sais, mais j’ai toujours cru que la noble femme voulait être seule à condamner celui qu elle avait aimé, le père de son enfant.
« Ma mère m’aimait comme on aime un fils qui vous a tant coûté. Me quitter d’une heure lui était impossible ; m’envoyer à lecole, c’était une séparation trop longue et trop dangereuse. Elle fut mon seul camarade et ma seule maîtresse; et connue
'j:>2 SOUVENIRS U'UN VOÏAÜfclR.
son esprit avait été fort cultivé, peut-ôtrc aussi à cause du sang oriental que je portais dans les veines, je fus bientôt plus avancé que les enfants de mon âge : à quinze ans j’étais presque un homme, et quand ma mère passait dans la rue en me donnant le bras, si jeune encore qu’on la pouvait prendre pour ma sœur aînée, je voyais briller son regard; j’étais sa consolation, son espoir: c'était moi qui devais lui rendre tout le bonheur qu’elle avait perdu.
« Le choix d’un état devint bientôt nécessaire ; si pauvre que fût ma mère, elle ne voulait pas faire de son fils un ouvrier : elle avait été trop bien élevée pour inc laisser déchoir; elle avait formé mon esprit mieux que celui d’un prince. C’est dans Gœthe qu’elle m’avait appris à lire; nous passions nos soirées avec Tieck, Uhland et Kœrner. Dès ma plus tendre enfance, elle m’avait montré à jouer du piano, à chanter, à dessiner, toutes choses qu’elle faisait à merveille : nous peignions des Heurs ensemble, et déjà assez bien pour que ma mère tirât quelque argent de notre labeur commun.
« Cette éducation avait coûté plus d’un sacrifice; mais ma mère eût donné le plus pur de son sang pour faire de son tils un homme digne d’elle ; elle
1)UN OTTAVIO
avait quitté le logement même où elle s’était mariée pour se réfugier tout en haut de la maison, dans deux chambres, meublées des restes de notre ancienne splendeur. Quelques vieux portraits, un fauteuil en tapisserie qui venait de mon aïeule, des paysages brodés en soie, un coucou en bois de rose qui avait fait l’amusement de mon enfance, un bahut que ma mère ne se lassait pas de frotter, deux tasses de Saxe, c’était là notre luxe. C’est dans ce logis que passèrent mes plus douces années; toute notre vie était concentrée dans ces deux pièces ; notre horizon finissait là. Deux pots de géranium ou d’œillets, un fuchsia tout étiolé, un cactus, présent de mon père, et dont on attendait la fleur comme un événement, c’était pour nous l’univers; l'un près de l’autre, notre pensée n’allait pas plus loin.
« Une fois cependant, c’est pour moi une grande époque, nous allâmes passer une saison à Scliwalbacli. Les médecins qui, chez nous, ont la manie des eaux, avaient déclaré qu’il fallait me fortifier ; ma pauvre mère, malgré sa fierté, se fit la complaisante d’une vieille amie quinteuse et bavarde, qui consentait à nous mener avec elle et à me faire prendre le grand air. Je ne voyais guère ce que ma mère souffrait à cause de moi ; j’étais si habitué à
me sentir aimer, que cet amour était pour moi une condition naturelle de la vie ; je ne sentais pas plus mon bonheur qu’on ne sent celui de vivre et de respirer. 11 faut la souffrance pour nous apprendre que nous avons été heureux I
« Mon éducation achevée, il fallut prendre un parti. J’avais une jolie voix et un certain talent sur le piano, mais ma mère n’entendait pas que je donnasse des leçons : c’était, suivant elle, un métier ingrat et servile ; son ambition, c’était de me voir peintre ; déjà, dans son espérance, notre grenier devenait un atelier célèbre ; un jour le Mécène de l’Allemagne, le roi Louis de Bavière lui-même, ne dédaignerait pas d’y monter. En attendant cette gloire prochaine, il fallait enlrer à l’atelier ; Dieu sait avec quelle inquiétude et quels conseils ma mère m’y conduisit, m’attendant chaque soir à la porte pour me ramener chez elle, et me rendant le courage quand elle me voyait ému par les railleries de mes camarades, qui se riaient de mon innocence et de ma timidité.
« Cette timidité, du reste, était d’une espèce singulière, elle tenait à mon éducation et à ma vie retirée; au fond j’avais le sang violent de mon père, il avait fallu toute la bonté et tout l’amour de ma mère pour adoucir ma nature sauvage et emportée.
DON OTTAVIO
Mais ma mère avait bien pris gardede nepas briser ma volonté, elle savait combien j’aurais à souffrir, elle voulait m’habituer de bonne heure aux épreuves. « La vie est un combat, me disait-elle souvent, « tout homme est soldat. » C’était une pensée qui l’avait frappée dans Gœthe, et qu elle me répétait sans cesse. Cette maxime, je l’avais écrite de ma plus belle main sur une page que ma mère avait fait encadrer, et qu’elle avait placée au-dessous du portrait de mon père; chaque fois que je m’indignais contre la résistance des choses, que je me laissais abattre, j’étais sûr qu’un doigt chéri me montrerait sur le mur ces deux vers toujours présents à celte pauvre victime, restée comme un blessé sur le champ de bataille de la vie :
Denn icli bin ein Mensch gewesen,
Und das lieiszt ein Kæmpfer sein !
« Mes progrès à l’atelier furent assez rapides pour que je fusse bientôt en état de faire par moi-même un portrait. Le modèle était trouvé depuis longtemps. Ma mère voulut se placer elle -même dans le grand fauteuil en tapisserie. Elle me regardait : un de ses bras laissait reposer cet éternel tricot qui ne la quittait jamais ; l’autre, tendu vers moi, semblait m’appeler et m’encourager. Que de fois je recom-
mençai l’esquisse ! par combien de caresses et de baisers j’interrompis mon travail i C’était toujours ma mère qui me rappelait à l’œuvre et me donnait des conseils. «Ne néglige aucun détail, marque bien « cette ride sur le front, ce pli sous les yeux ; fais- « moi telle que je suis : je serai toujours assez belle, « si on lit dans mon regard combien je l’aime. » Enfin, le tableau fut achevé ; ce jour-là on invita jusqu’à deux voisines, qui ne pouvaient assez admirer ce chef-d’œuvre; d’une voix unanime, on me prédit un grand avenir.
« Hélas ! j’appris trop tôt ce que l’avenir me réservait. Ma mère, toujours délicate, sentit sa faiblesse augmenter ; ce ménage, qui faisait sa joie, il lui fallut l’abandonner aux soins d'une servante qu’on avait grand’peine à payer. Chaque jour ma mère essayait de me tromper en donnant plus de grâce à son sourire ; chaque jour le mal avançait, et, dans mon ignorance ou ma légèreté, je ne voyais rien. La malade en vint à ne plus quitter son fauteuil, et, bientôt après, son lit. Je la veillais chaque soir : c’est le bonheur du pauvre, qu’il est soigné du moins par des mains amies ; je lui lisais les belles prières hébraïques que nos pères ont écrites pendant le long martyre du moyen âge, prières qui expriment si vivement leurs sou ffrances et leures-
DON OTTAVIO
poir en Dieu. « Le dieu des chrétiens, me répétait « ma mère, est aussi celui d’Abraham : il ne m’en « voudra pas de l’implorer dans la langue de nos « pères. »
a Un soir qu’elle paraissait plus abattue que de coutume, j’insistai pour prolonger la veillée que, dans la crainte de me fatiguer, elle arrêtait toujours à dix heures : pour la première fois elle ne s’y opposa point. Je me mis dans ce grand fauteuil où je l’avais si souvent regardée ; mais la jeunesse n’est point maîtresse de ses sens, bientôt le sommeil me surprit, ce sommeil qu’on a près des malades, et dans lequel il semble qu’on entende et qu’on voie. Tout à coup je sentis une main qui cherchait la mienne. « Queveux-tu,ma mère? » Elle ne répon. dit pas ; mais elle me tirait à elle par moment, a Au « nom du ciel, ma mère, qu’avez-vous ? ma mère,
« parlez-moi ! » m’écriai-je à genoux près de son chevet. Sa main alors montant le long de mon bras, passa un instantdans mes cheveux, qu’elle aimait à toucher, puis elle inclina ma tête et approcha mon front de ses lèvres : je sentis le souffle d’un baiser.
La main tomba, tout était fini.
« Si jamais vous avez perdu l’un des vôtres, fi- • gurez-vous le désespoir d’un homme de vingt ans, qui ne sait pas ce que c’est que la mort, à qui, tout
à coup, on arrache le seul amour qu’il ait au monde, et qui se voit sans parents, sans amis, sans conseil et presque sans ressources. Songez que, n’ayant jamais quitté ma mère, j’avais pris auprès d’elle les habitudes sédentaires, la sensibilité et la timidité d’une femme ; je n’avais pas ce rude courage que de bonne heure la vie commune donne aux enfants. Rien encore ne m’avait durci le cœur, rien ne m’avait sevré du besoin d’aimer, rien ne m’avait appris à ne compter que sur moi-même. Pendant près d’un mois, je restai seul dans cette chambre, regardant ce portrait qui semblait pleureravec moi, appelant ma mère à grands cris, la redemandant au ciel, non pas jeune et bien portante, non pas même dans son fauteuil de malade, mais dans ce lit où je la soignais, trop heureux d’approcher de ses lèvres tremblantes la potion qui lui procurait le repos de la nuit. Dans une de ces crises de désespoir, mes yeux se fixèrent sur les deux vers de Gœlhe, que ma mère m’avait fait écrire, sans doute en prévision de l’avenir et pour me parler encore quand elle n’y serait plus. « Je t’entends, m’écriai-je, il « faut vivre 1 » et je sortis de ce réduit funèbre où je voulais mourir. Mais pour moi cette chambre était un sanctuaire ; tout pauvre que j’étais, je ne voulus pas qu’un étranger profanât la demeure de
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ma mère ; en partant, je la fermai d’un double verrou .
« Alors, et pour la première fois, je réfléchis à ma position, et je sentis le besoin de prendre conseil d’un ami. Cet ami, je l’avais trouvé dans Bruno. Ne vous étonnez pas, monsieur; Bruno n’était point ce que vous le voyez aujourd’hui ; c’était alors un jeune homme de bonne mine, un joyeux et élégant compagnon, qui avait dans le monde une place meilleure que la mienne. Fils d’un Bohême, musicien de théâtre, qui lui aussi était venu mourir à Francfort, Bruno était depuis trois ans la première basse-taille de notre Opéra; il aimait trop le plaisir pour travailler beaucoup; mais le timbre excellent de sa voix, sa gaieté, son entrain, son goût, trompaient les connaisseurs mêmes ; il était le favori du public. Quoique ma mère l’éloignât de moi, par un pressentiment secret, Bruno m’avait toujours témoigné une grande affection, et, dans mon isolement, je crus ne pouvoir mieux faire que de m’adresser à lui.
« — Que vas-tu devenir avec ton barbouillage? me « dit-il. Avant que ton pinceau te soutienne, il te « faut encore cinq ou six ans de travail, un voyage « en Italie, des modèles, et que sais-je? Comment « vivras-tu cependant 1 Ce ne sera pas avec ce qui
« te reste de l’héritage de ta mère: elle seule y « pouvait suffire par ses prodiges d 'économie. Ven- « dras-tu au vieux Moïse cette maison qu’il con- « voite, pour te trouver un jour tout à fait misé- « rable? Non ; il faut prendre un état qui te nour- « risse dès à présent, un état qui te donne à la « fois l’aisance et une occupation sérieuse, qui te « sauve en même temps delà misère qui te menace « et du chagrin qui va te dévorer.
« — Et cet état ?
« — Cet état, c’est le mien ; je t’ai fait chanter « plus d’une fois ; je sais ce que vaut une voix de « ténor comme la tienne: avec la volonté que je te « connais et quelques leçons dont je me charge, « dans trois mois je te garantis un début heureux; « dès demain, si tu veux, tu seras engagé.
« Tandis que Bruno me parlait ainsi, je sentais toute la force et toute la vérité de son discours . Non , je n’étais pas né peintre. J’en savais assez pour reconnaître le beau, pas assez pour le rendre. Il y a dans l’art du peintre je ne sais quoi de ferme et de décidé qui m’était étranger. Ce n'est pas avec des signes queje pouvais exprimer mes sentiments, c’était avec des sons; lorsqu’une belle idée me traversait l’esprit, je laissais mes crayons, je courais au piano. Quant au théâtre, je n’y avais aucune
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