‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 3 sur 15 · UE II LIN · texte numérisé non relu

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aveugle de l’épée; l’homme paisible et l’homme faible ne craignent pas de devenir les victimes de la force brutale.

« L’empereur, prenant la coupe d’or, et promenant autour de lui un regard serein, dit aux assistants :

« — Voilà certes une belle fête, voilà un splendide festin; mon cœur doit être satisfait. Mais je regrette de ne pas voir le chanteur qui amène avec lui la joie ; qui par de doux accords émeut l’âme, et nous instruit par ses leçons. J’ai connu cette jouissance dès ma jeunesse, et ce que je cherchais, ce que j’aimais, quand je n’étais qu’un simple chevalier, je ne veux pas en être privé, maintenant que je suis empereur.

« Et voilà qu’au milieu du cercle des princes s’avance le chanteur couvert d’un long manteau ; sur scs tempes brillent ses boucles de cheveux blanchis par les années.

« — Une douce mélodie repose, dit-il, dans les flancs de la harpe; le poêle chante le pouvoir de l’amour; il célèbre les plus grandes, les meil-

Ieures choses, ce que le cœur désire, ce qui flatte les sens. Mais quels chants seraient dignes de l’Empereur en cette fête solennelle?

« — Je ne veux rien prescrire au chanteur, reprend le prince en souriant: il dépend d’un plus grand maître que moi ; il obéit à l’heure propice de l’inspiration. Comme le vent d’orage qui résonne dans les airs, qui vient on ne sait d’où, et comme la source d’eau qui s’échappe des cavités profondes, la chanson s’échappe du cœur du poète et éveille avec force les sentiments qui dormaient confusément dans les âmes.

« Le chanteur saisit sa harpe et en fait fibrer les cordes avec vigueur, puis il dit :

« — Un noble châtelain allait dans la montagne poursuivre le chamois fugitif; son écuyer le suivait avec son épieu. 11 était monté sur un fort cheval. En traversant un vallon, il entend de loin le son d’une clochette. C’était un prêtre qui allait à pied, précédé de son sacristain, porter à un malade le corps de Notre-Sci- <*neur.

BElt LIN.

«Le chasseur sc découvre humblement la tète et s’incline jusqu’à terre pour rendre hommage, en vrai chrétien, à celui qui a sauvé le monde. A travers la vallée coulait un ruisseau qui, grossi par les ondes d’un torrent, arrêtait les pas du prêtre. Il devait porter sur l’autre rive le saint sacrement; il oie sa chaussure et se prépare à traverser le ruisseau.

« — Que fais-tu? lui dit le gentilhomme qui le regarde avec surprise.

« — Seigneur, je dois me rendre auprès d’un mourant qui aspire à la nourriture céleste. Le torrent a renversé le pont qui s’élevait sur ce ruisseau. Pour aider au salut du malade, je vais passer à pieds nus.

« Le gentilhomme le fait asseoir sur son noble cheval) et lui remet entre les mains les rênes brillantes* pour qu’il puisse sans retard accomplir son pieux devoir et soulager le malade.

Puis, montant sur le cheval de son écuyer) il va gaiement continuer sa chasse. Le prêtre, ayant rempli sa mission, vient le lendemain le remer-

SOU VEN i H S b'ü-N VuYAGKlK.

cier et lui ramène modestement son cheval par la bride.

« — À Dieu ne plaise, dit le noble chevalier, que j’emploie maintenant dans des chasses ou dans des batailles le cheval qui a porté mon créateur. Si tu ne veux pas le garder pour toi-même, consacrc-le au service de Dieu. Je l’offre à celui de qui je tiens l’honneur des biens terrestres, le corps, l’Ame, le souffle, la vie.

« — QueleDieu tout puissant, s’écrie leprêtre, le Dieu qui entend la prière du pauvre, vous honore dans ce monde et dans l’autre, comme vous l’honorez. Vous êtes un vaillant chevalier, connu dans toute la Suisse par votre conduite chevaleresque. Vous avez six belles Allés; puissent-elles apporter six couronnes dans votre maison, et puisse votre splendeur s’étendre jusqu’aux générations les plus reculées!

«L’empereur écoule ce chant la lèlc penchée, cl comme s’il songeait au temps passé. En regardant le chanteur, il comprend le sens intime de ses paroles. 11 reconnaît les traits du prêtre, et cache

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dans les plis de son manteau de pourpre les larmes qui s’échappent de ses yeux. Tous les assistants le contemplent et reconnaissent en lui le gentilhomme qui a rendu cet hommage à la grandeur de Dieu. »

— Voilà, dit Cari, en finissant sa lecture, voilà comme le vrai poêle reproduit une page d’histoire, sans dénaturer les faits, sans altérer la tradition.

« A celle histoire du chef de la maison d’Autriche se lie celle de notre royale famille.

«Rodolphe accorde aux Hohenzollern l’hérédité du hurgraviat de Nuremberg.

«Au siècle suivant, un de ses successeurs, Charles IV, en promulguant la bulle d’or, leur confère le titre de princes de l’Empire.

« Au siècle suivant, Sigismond, dont souvent le trésor était vide, avait recours dans scs moments de pénurie aux riches seigneurs de son empire, entre autres à Frédéric de Hohenzollern, qui possédait de beaux biens, et savait en

ménager les revenus. Frédéric s’honorait de

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rendre service à son souverain, mais il désirait, comme on dit aujourd’hui, que son capital ne fût pas improductif; et d’abord, pour différentes sommes qu’il avait prêtées au fastueux empereur, il obtint le gouvernement de la marche de Brandebourg. Puis vint le concile de Constance; Sigismond voulait s’y rendre dans tout l’éclat de sa grandeur impériale, et il n’avait plus d’argent. Il en demanda encore à son fidèle vassal Frédéric, et pour la somme de 250, 000 florins d’or, lui donna à lui et à ses descendants la possession pleine et entière du margraviat de Brandebourg, avec le titre d’électeur et d’archicamérier de l’Empire.

« Le 50 avril 1415, Frédéric de Hohenzollern reçut à Constance, en une séance solennelle, l’investiture de sa principauté, et au mois de décembre de la même année il rentrait à Berlin, très-réjoui de sa nouvelle dignité.

« Voilà, en trois siècles consécutifs, nos trois anneaux d’alliance avec la dynastie des Habsbourg. Il y en a encore plusieurs autres. Au-

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jourd’hui, je vous citerai seulement le pacte en vertu duquel l’empereur Léopold concéda au onzième descendant de notre premier électeur le titre de roi.

«Petites causes, grands effets, dit votre célèbre Pascal. Que de fois dans les affaires de ce monde, on "reconnaît la justesse de celte remarque! Frédéric III, se trouvant un jour avec Guillaume d’Orange, ne pouvait avoir, selon les lois de l’étiquette, qu’une chaise, tandis qu’en sa qualité de roi d’Angleterre, Guillaume occupait un fauteuil. Il fut si humilié de celle différence, qu’il voulut avoir le diadème royal. Il l’eut, et avec quels transports de joie il alla se faire couronner au fond de la province dont il donnait le nom à son nouveau royaume, et avec quelle magnificence !

« En ce temps-là, notre bonne vieille Allemagne était dominée par la France, non point douloureusement comme elle l’a été depuis par les armes de Napoléon, mais volontairement et galamment par la magie du siècle de Louis XIY.

tôt! SOUVENIRS Ii’UN VOYAGEUR.

l)nns toutes les cours de l’Europe, on n’admet-

tait que la langue, la littérature, la musique, les mœurs de la France. C’élait le rêve d'une monarchie universelle réalise par les conquêtes de l’esprit et de l’élégance. Frédéric 111 avait celte passion pour tout ce qui venait de la France et des habitudes fastueuses. S’il avait donné tant' de fêtes et étalé tant de luxe, étant électeur de Brandebourg, que devait-il faire, étant roi ?

« Le 16 novembre 1700, il recevait le rescrit impérial en vertu duquel il allait être proclamé roi de Prusse, et dès le mois suivant il allait se faire couronner à Kœnigsberg, à cent lieues de Berlin, par une route sablonneuse, marécageuse, très-difficile à parcourir en plein été, presque impossible en hiver. Mais ni les longueurs, ni les fatigues, ni les ennuis et les frais énormes de ce voyage septentrional, dans la saison des neiges et des glaces, ne pouvaient arrêter son ardeur. Trente mille chevaux lurent mis en réquisition pour le transporter avec sa famille, ses officiers et scs valets, dans celle capitale de la province

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de Prusse. Quoique les relais fussent préparés d’avance, il n’employa pas moins de douze jours à faire ce trajet.

«Enfin, le 18 janvier 1701, il fut couronné.

Les chroniqueurs du temps ont décrit, avec une naïve admiration, les richesses qu'il portait sur lui : son habit écarlate couvert de broderies en or, et garni de boutons en diamants ; son sceptre et son diadème tout or et pierreries.

« À côté de lui, avec la même splendeur, apparaissait la reine, la belle, la gracieuse Sophie- Charlotte de Hanovre, l’amie de Leibnitz. On évaluait les diamants de sa robe et de sa couronne à trois millions de thalers (près de douze millions de francs).

« Nous voilà loin de l’esprit d’ordre et d’économie des anciens Hohenzollern. Mais le soleil de Louis XIV enflammait toutes les ambitions. Il n’était si petit prince qui ne voulût, dans son château, imiter les fêles de Versailles, et Frédéric III désirait sc montrer aussi magnifique que le grand roi.

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« Malgré son enthousiasme pour la France, quand éclata la guerre de la succession d’Espagne, il ad joignait aux armées du prince Eugène et de Marlborough un contingent de 26,000 hommes qui combattit contre la France à ïïochslædt, à Turin, à Ilamillies. En demandant les prérogatives de la royauté, il avait fait un traité d’alliance formelle avec l’Autriche. Mais quarante ans après, son petit-fils déclarait la guerre à l’Autriche et lui enlevait la Silésie. »

Ainsi parlait mon ami Cari, pour abréger ou pour éclaircir l’étude historique que j’avais en* treprise. Puis il ajouta :

— La maison d’Autriche est restée fidèle à son origine ehevaleresque et religieuse.

— Et celle de Prusse, lui dis-je?

— Celle de Prusse s’est faite protestante et s’est constamment agrandie.

— Pas toujours par des contrats pacifiques, par des héritages et des mariages, comme l’Autriche ?

Félix Austria, nube.

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— Non, par la guerre.

Cari, alors, exhala d’un air de défi deux ou trois bouffées de tabac; puis remarquant que je gardais le silence:

— À quoi songez-vous, me demanda-t-il.

— À peu de chose : à une vieille plaisanterie.

— Pouvez-vous me la dire?

— Rien ne m’en empêche. On raconte dans mon pays qu’un Gascon qui avait grande envie de devenir riche, faisait en ces termes son oraison : « Mon Dieu, je ne te prie pas de me donner « du bien. Fais-moi voir seulement où il est. »

— Que signifie cette réminiscence? Oseriezvous appliquer une telle comparaison?...

— Quelle idée ! comment pouvez-vous supposer... ? La Prusse ne se vante-t-elle pas d’avoir la meilleure organisation judiciaire? Ce n’est qu’aux royaumes où la justice n’existe pas que s’adresse celte sentence de saint Augustin : Ablata justitia , qui sunt régna, nui magna latrocinia?

— C’est bon. Une autre fois, je vous parlerai

de nos agrandissements, et je vous dispense de continuer vos citations.

— Aujourd’hui, je n’en ferai plus. Il est lard. Nous allons être encore obligés d’appeler le nachlwæchter.

Le lendemain, mon ami Cari était dans un de ses jours néfastes. Des le malin, il avait commencé par renverser son éeritoire sur un cahier qu’il venait de copier avec une patience de calligraphe; ensuite il avait vainement cherché, dans plusieurs bibliothèques, un livre qu’il désirait extrêmement lire; puis il s’était brûlé le doigt en cachetant une lettre, puis sa cuisinière lui avait fait pour son dîner un mehlspcise détestable. En voilà certes plus qu’il n’en faut pour troubler l’âme d’un philosophe. Voltaire et Frédéric, par leurs querelles de ménage, nous l’ont bien fait voir.

Le grand roi donnait au grand poète un traitement de ministre, un appartement au château, une table de six couverts, une provision de thé, de sucre, de café, de chocolat et deux bougies

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par jour. Le sucre aurait pu être plus blanc. Tel quel cependant, l’auteur de Mèrope voulait bien s’en contenter. Mais le chocolat était mal fabriqué, le thé avarié, le café honteusement mêlé de chicorée; et deux bougies par jour, quel chétif éclairage! Voltaire se plaignait. Frédéric s’excusait et promettait de punir les fournisseurs.

En attendant l’exécution de ces promesses, le héros de la littérature française entrait plusieurs fois, le soir, dans le salon de son ami le héros de Rossbach, et chaque fois y prenait un grand flambeau pour regagner son cabinet. Cela lui faisait une économie de bougies. Les petits ruisseaux font les rivières; les petites économies font les fortunes. Le sublime écrivain désirait augmenter ses capitaux. Il savait apprécier la valeur de son temps, et ne voulait pas travailler sans profit pour le roi de Prusse.

Un jour vint où, comme il gémissait encore en parlant du thé sans saveur et du café sans arôme, Frédéric lui dit de son ton familier et goguenard :

« N’employons pas à de telles bagatelles les précieux moments que nous pouvons consacrer aux muses et à l’amitié. Allons, mon cher ami, vous pouvez vous passer de ces vaines fournitures. Elles vous occasionnent des soucis indignes de vous. N’en parlons plus. J’ordonnerai qu’on vous les supprime. »

Quelle réponse! Naturellement le doux Voltaire en fut suffoqué. De là, dans son âme sensible, un grief plus gros que son dictionnaire philosophique; de là, des récriminations et des épigrammes qui irritèrent son bon ami ; de là, sa magnanime résolution de demander son congé en renvoyant au vilain roi sa clef de chambellan, avec ce madrigal galant :

Je la reçus avec tendresse,

Et je la rends avec douleur,

Comme un amant dans sa fureur Rend le portrait de sa maîtresse.

A quoi tiennent les choses éclatantes de ce monde ! Les deux hommes qui ont fait le plus

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Ho

de bruit au dix-huitième siècle, qui se rapprochaient l’un de l’autre par une merveilleuse similitude de sentiments et s’unissaient dans un même rayon de gloire, se sont brouilles pour quelques comptes d’épicier. Quel malheur ! Si le roi eût été moins parcimonieux, ou le poète moins avide, ces deux nobles amis auraient pu vivre encore longtemps ensemble dans une douce communauté d’idées, médire à qui mieux mieux des saints et de Dieu, démolir pièce à pièce tout le vieil échafaudage des principes surannés, remplacer le culte absurde du passé par la souveraine philosophie, et, dans leur admiration réciproque, s’ériger l’un à l’autre un joli tabernacle.

Je demande pardon pour celle longue parenthèse, et j’en reviens à mon ami Cari.

11 était, comme je l’ai dit, agacé par une fatale série d’accidents. De son fâcheux état d’humeur résultait le ton acerbe avec lequel il reprit notre entretien de la veille.

Je ne puis, sans ouvrir une nouvelle paren-

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tlicsc, que je tâcherai de fermer le plus tôt possible, raconter ce qu’il me dit.

Depuis la bataille deSadowa, la Prusse m’inspire une admiration qu’il faut que j’exprime. Évidemment, c’estce qu’il y a de plus prodigieux en ce siècle de prodiges. L’Italie même est dépassée. M. de Bismark me semble plus habile que M, de Cavour et le roi Frédéric-Guillaume plus imposant que Victor-Emmanuel. Seul, Garibaldi reste incomparable, surtout après celte campagne, où, avec son armée de volontaires, il a si vaillamment mis le feu à un village du Tyrol. Je m’étonne que ses sectaires ne l’aient pas encore proclamé le héros des deux mondes, puisqu’en Amérique il a aussi brûlé quelque chose.

La docte Allemagne a une quantité de professeurs d’histoire qui, chaque année, à jour fixe, doivent, selon le programme de leurs écoles, maudire le Faustrecht , et gémir sur le sort des peuples assujettis à ce droit du plus fort. Sans aucun doute, ces invectives et ces lamentations périodiques ne s’adressent qu’aux jours barbares

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du moyen âge, non point aux jours actuels, où nous n’avons que des merveilles à observer.

Il est vrai qu’en ces temps de sinistre mémoire, les seigneurs avaient souvent la lance au poing , et quand l’un deux pouvait s’emparer du château d’un de ses voisins, il n’y manquait guère. Prendre ainsi un château, après un combat intrépide, au péril de sa vie, quelle horreur ! Mais s’annexer à l’aide d’un demi-million de baïonnettes, une province, un royaume, c’est une très-juste, très-digne et très-honorable affaire.

Il y a des rieurs

On cherche les rieurs, el moi je les évite,

a dit la Fontaine, et il avait bien raison.

Il y en a pourtant qu’on ne peut écarter cl qui vous racontent des apologues dans le genre de celui-ci.

Un portefaix de Marseille, cheminant le long du port, aperçoit un enfant paisiblement assis par terre, el lui donne un énorme coup de pied.

HG SOUVENIRS D’UN V0YAGE.UR.

L’enfant se met à pleurer et lui dit :

— Pourquoi me battez-vous, puisque je ne vous ai rien fait ?

— Zuze un peu par là, petit coquin, réplique le portefaix, ce que ze te ferais, si lu me faisais quelque zose.

Vous comprenez la linesse de cette histoire.

L’innocent enfant, c’est le Hanovre, la Hesse, la libre ville de Francfort, la Saxe, la noble Saxe. Hélas! l’ancien vœu populaire :

Gott lasse Sacbsen Blühen und waehseu 1 .

* Quant au portefaix

Mais ce sont là les vains propos d’une classe de gens ignorants, irréfléchis, ou mal pensants.

Ceux-là sont bien mieux avisés qui s’inclinent

devant la fortune, saluent avec enthousiasme le

succès, et chantent leur ritournelle à tous les

pouvoirs nouveaux.

1 Uue Dieu fasse grandir

Et prospérer la Saxe.

1! ER LIN

Ce Galon, que Plutarque a placé dans son Panthéon d’hommes illustres, était un impie qui, en dépit de la volonté des dieux, se plaisait dans la cause des vaincus. Aussi a-t-il très-mal fini.

Nous avons à présent, grâces aux progrès des siècles, des principes meilleurs qui peuvent se résumer en trois petites phrases d’un laconisme lacédémonien.

D’abord l’inscription gravée sur plusieurs canons :

Ullima ratio regum.

Puis le cri de Brennus : Væ viclis!

El, en dernier lieu, l’argument sans réplique du fait accompli.

Avec ces louables principes, je ne m’aviserai pas, comme' on peut bien le croire, d’offenser la Prusse, la Prusse si victorieuse, la Prusse si triomphante.

Un jour, M. Mauguin, dans une de ses éton- nantes harangues où il passait en revue toute l’Europe, nous présentait la Franee « assise

tranquillement sur un million de baïonnettes. » Maintenant, c’est bien mieux : c’est la Prusse trônant sur un million de fusils à aiguille.

Mais quelle folle idée m’a passé par l’esprit ? Comment, moi chétif, serais-je en état d’offenser cette grande puissance? comment les pauvres vieux souvenirs d’un pauvre vieux voyageur pourraient-ils atteindre ces couronnes de lauriers qui préservent de la foudre ?

Me voilà rassuré , cl , celle foi , j’en reviens résolument aux entretiens ou aux monologues de mon ami Cari.

— Vous n’aimez pas, me dit-il, la situation de Berlin?

— J’avoue quelle me paraît un peu triste.

— Vous préféreriez celle de Dresde, de Prague, de Vienne?...

— Même celle de Stuttgart, de Francfort. ..

Et de bien d’autres : « Berlin, disent les courtisans de la Prusse, celte superbe capitale, celte Palmyre de l’Allemagne, cette Athènes du Nord! v Voyez-vous d’ici les palmiers qui ont

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donné leur nom à la reine du désert? Voyez-vous noire Parlliénon, nos Propylées, et du haut de notre Acropole, voyez-vous notre mont Hymelte et notre mer Egée !

Non, la seule ville à laquelle on puisse, je crois comparer Berlin, c’est la Mecque. Encore la Mecque a-t-elle sa sainte pierre d’Àbraham noircie par les péchés des hommes. Nous n’avons point un si antique trésor ; nous ne pouvons même guère répondre d’une façon satisfaisante à la poétique pensée de madame de Staël : « Il faut du passé sur cette vieille terre. » Nos plus glorieuses reliques sont à Polsdam, dans le palais de Frédéric.

Les pèlerins qui visitent celte Kaabah du Brandebourg n’y trouveront point une pierre, comme celle des musulmans, apportée par l’archange Gabriel. Quant aux péchés des hommes, ils y sont en bon nombre.

Autour de Berlin, pas une de ces récentes perspectives qui attirent les regards, et égayent la pensée. Du sable et des marécages, d’un côté

jusqu’à Memel ; de l’autre jusqu’aux frontières du Mecklembourg.

Dans la statistique humoristique de l’ancien temps, cela s’appelait le sablier du saint-empire romain. Au delà des colonnes doriques de la porte de Brandebourg, toujours du sable, et une forêt de pins rabougris : c’est notre Prater et notre bois de Boulogne. Entre cette porte et le vieux château, la vaste rue ombragée par des tilleuls: c’est notre boulevard de Gand, notre Broadway ; à peu près au milieu de la ville, le bassin de la Sprée, étroite et boueuse rivière qui n’a pas même la vertu de l’humilité, qui parfois se permet de déborder dans la Wilhemstrasse, et y jette un limon fétide. Comme rien ne nous protège contre la violence des saisons, en été, nous souffrons des chaleurs tropicales ; en hiver, des vents impétueux ci un froid glacial.

Quand on a passé quelque temps sur un tel sol, on comprend l’idée du marquis d’Argens.

— Que feriez-vous, lui disait un jour Frédéric, si vous étiez roi de Prusse?

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— Sire, répondit le méridional Sybarite, je vendrais mon royaume pour acheter une terre en Provence.

Cette situation, qui nous semble si mal choisie, est pourtant un des premiers éléments de notre grandeur, un des indices certains de nos hautes destinées.

— Comment donc?

— Par les difficultés et les devoirs qu’elle . nous imposait. Le margrave de Ballenstædt qui choisit cet emplacement pour y établir sa demeure, était un homme résolu et un homme de génie. Comme Pierre le Grand édifiait Pétersbourg pour prendre la Finlande et se rapprocher du mouvement de l’Europe, les successeurs d’Albert devaient d’ici étendre leurs conquêtes de côté et d’autre, et se rapprocher du centre de l’Allemagne.

La résidence d’Albert n’était pas une ville; c’était un camp où le sol ne donnait aucune récolte, où pour vivre il fallait combattre. Parla s’est constitué notre césarisme militaire; parla,

dans noire pays de sable, nous avons accompli comme des chimistes, dans un immense creuset, une double opération de dissolution et d’agrégation ; la rupture des liens qui attachaient l’une à l’autre diverses tribus septentrionales, et leur réunion à l’État de Brandebourg.

Notre tâche faite vers le Nord, nous la continuons vers le Sud. Ainsi que le tisserand, nous jetons un fil par-ci, un fil par-là. C’est le commencement de notre tissu. Nous avons à la fois, • chose rare, l’audace et la patience. Si nous devons nous arrêter dans nos tentatives de progrès, nous attendons. Un événement arrive qui réveille notre ardeur. Nous nous remettons à l’œuvre, et un succès nouveau nous conduit à un autre succès.

Regardez notre Sprée, celle chétive rivière.

C’est une image de notre travail d’extension. À l'est, un canal la rejoint à l’Oder, et par là nous recevons les minerais, les céréales, les laines de la Silésie. À l’oucst ; elle se rejoint au Havel, qui se rejoint à l’Elbe, et, par ce grand fleuve, à Hambourg, à Cuxaven, à l’Océan.

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D’âge en âge, nous nous sommes agrandis par l’action successive d’une lignée de princes, dont on ne trouverait peut-être pas un autre exemple dans l’histoire, tous animés d’une même pensée d’ambition, poursuivant constamment leur idée, et se léguant i’un à l’autre leur entreprise comme autrefois les bénédictins se léguaient leurs éludes scientifiques.

D’abord, le fondateur de notre dvnastie de Hohenzollern, qui gagna, dans la Marche, 580 milles carrés de terrain ; puis Jean Sigismond, qui nous donna la Prusse orientale ; puis le grand électeur, qui conquit Magdebourg, Halberstadt, Minden, Slettin, Stralsund. Ensuite, voici venir le fastueux Frédéric III, qui fut notre premier roi ; et, après, celui qui lui ressemblait le moins, son fils Guillaume, un des plus étranges personnages qui aient jamais existé, avare, grossier, brutal, tyran de sa famille, frappant à tour de bras, dans ses moments de colère, sa femme, ses enfants, ses ministres, abhorrant les lettres et les

arts, fuyant les lambris dorés de ses palais pour

sc réfugier avec scs intimes dans une affreuse tabagie, et y traiter parfois les plus grandes affaires, en fumant une quantité prodigieuse de pipes; un caporal, disait le roi d’Angleterre George II; un rude, cruel caporal, comme on peut le voir par les Mémoires de sa fille, la margravine de Bayreutli, mais avec un esprit d’ordre, un talent d’administration, un sentiment religieux et des vertus morales d’une étonnante fermeté.

Avec des qualités et des passions si différentes, ces deux souverains préparaient le règne de Frédéric : le premier par son commencement de royaume et ses rêves de grandeur; le second par l’argent qu’il recueillit, par les troupes qu’il organisa pour réaliser scs rêves.

En mourant à l’âge de cinquante-trois ans, Guillaume laissait toutes ses provinces en plein étal de prospérité, les domaines de la couronne agrandis, un trésor de plus de trente millions de francs, et une armée de soixante-quinze mille hommes, y compris ses fameuses compagnies de grenadiers qui lui coûtaient si cher.

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