‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 4 sur 15 · RE U LIN · texte numérisé non relu

RE U LIN

Il avait des principes de morale et de conduite politique dont son fils aurait pu aussi hériter.

Une de ses maximes favorites était celle-ci : Fiat justifia, pereat mundus.

Il disait souvent aussi : « Nous devons avoir un empereur, nous devons rester attachés à la maison d’Autriche, et les princes d’Allemagne qui pensent autrement sont des coquins. »

Frédéric devait la vie à l’Autriche. Après sa tentative d’évasion, Guillaume l’avait fait condamner à mort par un conseil de guerre et voulait que cette sentence fût exécutée, comme celle du malheureux Kaltc qui s’était associé à ce projet de fuite. Les énergiques représentations de l’Empereur purent seules l’arrêter dans sa fiévreuse résolution.

Plus tard, Frédéric contracta une autre obligation envers l’Autriche. La modique pension que lui accordait son père ne lui suffisait pas. Il reçut secrètement à diverses reprises de la cour impériale, par l’entremise deM. de Seckcndorf,

' l’argent dont il avait besoin pour payer scs dettes.

Mais la reconnaissance peut, en certains cas, devenir embarrassante. Le philosophe de Sans- Souci crut devoir- se délivrer au plus vite de cet incommode fardeau. Au mois de mai 1740, il montait sur le tronc, et au mois de janvier suivant, il détachait de l’empire d’Autriche la Silésie.

Ses autres campagnes ne s’achevèrent pas si aisément. Il était jeune encore et inexpérimenté, et plus d’une fois son bon ami Voltaire, qui si bien l’adulait et le haïssait, rit de son rire de diable, le croyant perdu.

Mais peu à peu il acquit une rare connaissance des hommes et des choses, et il en vint à faire des conquêtes avec une habileté digne des Anglais.

On sait comment font les Anglais quand ils désirent s’emparer d’une île ou de quelque autre terre inexploitée. Ils commencent par envoyer là, avec les plus touchantes manifestations d’une

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religieuse philanthropie, un missionnaire de la société biblique, bien renté et bien équipé, ces sortes de missionnaires ne voyageant pas autrement.

Quand un brave délégué de l’active association a reconnu le pays et préparé le terrain, un marchand anglais va s’adjoindre à lui, puis un artisan et quelques autres industriels. Puis un jour arrive dans ces parages le man of war , le bâtiment de guerre qui épouvante les indigènes par ses canons et les séduit par des cargaisons de boutons de cuivre ou de verroteries; puis vient le consul, et au haut d’une case se déploie l’étendard de Saint-George, et voilà une nouvelle population tributaire de la Grande-Bretagne.

Quand l’impératrice Catherine conçut l’idée du démembrement de la Pologne, le roi de Prusse s’enthousiasma aussitôt pour cette iniquité. La part qui lui était offerte n’avait pas une grande étendue. Mais elle se rejoignait à la Prusse orientale et lui livrait l’embouchure de la Vistule.

Marie-Théi *èse, qui n’a point élé glorifiée par

les encyclopédistes, par les défenseurs du peuple, comme la Sémiramis du Nord et le roi philosophe, Marie-Thérèse, la vaillante impératrice, la mère de notre Marie-Antoinette, était révoltée de ce partage, et ne voulait à aucun prix le permettre; elle menaçait môme de prendre les armes pour l’empêcher. En face de la Russie et de la Prusse coalisée, elle céda, la noble femme, à la crainte d’une nouvelle guerre comme les deux guerres de Silésie, comme la terrible guerre de Sept ans, où tant de belles provinces avaient été dévastées, où, selon les calculs de Frédéric même, huit cent cinquante mille hommes avaient péri

1 The honext Maria Theresa {l'honnête Marie-Thérèse), dit un historien anglais, enthousiaste de Frédéric, et il cite un fragment de la touchante lettre qu’elle adressait à M. de Kaunitz : « Quand mes domaines étaient attaqués de toutes parts, je me sentais soutenue par mon bon droit et- ma conliance en Dieu. Mais à présent qu’il faut violer les lois de l'équité, ma conscience me torture; j’ai houle de moi, je n’ose me regarder en face. Toute seule, pourtant, incapable de résister à deux formidables adversaires, je laisse aller les choses, mais avec une profonde douleur. »

A un siècle de distance, un fait de même nature se reproduit. Même ardeur de la Prusse pour l'absorption du Holstein et du Schleswig. Même résistance de l’Autriche. Hélas! et celte fois la pauvre Autriche est cruellement punie de sa vertu.

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Après cette adhésion forcée, le partage étant résolu, très-secrètement , sans qu’on en eût le moindre soupçon dans les autres cours de l’Europe, Frédéric fit annoncer que la peste venait d’éclater en Pologne. Pour préserver ses États de ce fléau, il établit sur les frontières un cordon militaire. Peu à peu le cordon devint une armée, qui, en deux jours de marche, envahit le territoire dévolu à la Prusse.

Cari ayant fait ce long discours, resta un instant silencieux, le front baissé, absorbé dans ses réflexions; puis il me dit :

— Comme il a grandi, notre petit margraviat de Brandebourg, et quelles trouées nous avons faites pour nous agrandir encore!

Nous voilà au nord de l'Allemagne en possession d’une des longues côtes de la Baltique. Mais nous n’avons point de ports militaires. Ne faut-il pas que nous en ayons au moins un? Nous voilà par Munster, par Halle, par Erfurlh en pleine Allemagne. Mais quelques-uns de nos domaines sont encore enclavés dans d’autres principautés.

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Ne faut-il pas qu’ils soient tous rejoints l’un à l’autre? Nous voilà par Saarbruck à la porte de la France. Prenez garde à vous. Déjà deux fois, nous avons été en France, nous voudrions y retourner. Nos compatriotes pensent que par les campagnes de 1814 et de 1815, la défaite d’Iéna n’a pas été vengée, et nos petits Prussiens, qui étudient l’anglais dans les Realschulen et les gymnases, apprennent probablement avec une prédilection particulière ce vers de Shakespeare : « Le temps est venu où la France doit voiler son haut cimier empanaché. »

Un jour, Jahn, le fougueux Teuton, s’arrêtant devant la porte de Brandebourg dont les soldats français avaient élevé le quadrige, dit à un de ses élèves :

— Où est le char de la Victoire qui s’élevait au-dessus de ces colonnes? — À Paris, répond l’élève. — Et à quoi penses-tu en passant par celte porte? — À rien! — À rien! petit malheureux, s’écrie Jahn en colère, et lui appliquant un soufflet : Tiens, pense désormais que tu dois

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aider de toutes tes forces ceux qui veulent replacer là l’aigle de Prusse et la Victoire.

Si Jahn vivait encore, il dirait sans doute à quelque autre de scs disciples : Maintenant que nous avons reconquis notre char triomphal, pense que la France a enlevé à l’Allemagne deux do ses plus belles provinces, l’Alsace et la Lorraine, et que notre devoir est de châtier l'ambition de la France.

Il y a des Prussiens convaincus que le royaume providentiel du vieux Fritz est destiné à s’accroître de telle sorte qu’un jour Paris sera son point central et sa capitale.

Mais il y en a qui tiennent à leur cité de Berlin et la considèrent comme la plus magnifique ville qu’on puisse voir en ce monde.

Le fait est que Berlin dans son désert de sable, ainsi que Pétersbourg sur son sol humide, s’est développé comme une plante de serre chaude.

Au siècle dernier, à côté des somptuosités de la cour de Frédéric, on voyait errer dans les rues de pauvres soldats mal habillés, mal nourris, qui,

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