‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 5 sur 15 · UY · texte numérisé non relu

UY

lorsqu’ils avaient par hasard quelques deniers, achetaient un morceau de pain blanc, et se régalaient en mangeant ce pain blanc avec leur pain noir.

Au siècle dernier, le successeur de Frédéric, le brutal Guillaume, qui professait un profond mépris pour les lettrés et les savants, adressait à l’Académie des sciences cette question :

« Pourquoi le vin de Champagne mousse-t-il plus que les autres ? »

Et les humbles académiciens répondaient que, n’ayant pas le moyen d’acheter du vin de Champagne, ils ne pouvaient résoudre le problème.

Maintenant nos soldats sont superbes. Nos oflicicrs paradent avec leurs grands sabres comme des conquérants. Nos académiciens connaissent parfaitement le vin de Champagne et les autres vins.

Maintenant rien ne nous manque de ce qui constitue une des réelles capitales des temps modernes : ni les sciences et les arts, ni les haines littéraires et les passions politiques, ni le jeu de

BERLIN

i or.

la Bourse et de la loterie, ni l’orgueil des financiers et la platitude des courtisans, ni le journal caustique, ni le gamin aussi agressif que celui de Paris, ni la lorette et le pick-pocket, ni le luxe effronté et la misère.

Nous avons même, par le privilège de noire nature allemande, des phénomènes dont on ne peut voir en France que d’imparfaites contrefaçons. Ici, Hoffmann, en fumant des quintaux de tabac et en vidant des tonnes de bière, a écril ses Contes fantastiques. Ici, Hegel a creusé l’abîme incomparable de ses systèmes. Ah ! vous croyez avoir des philosophes dont les idées et le style nécessitent une patiente étude, et vous dites que, dès le siècle dernier, notre Frédéric, notre vieux Fritz (comme l’appelle le peuple) essayait en vain de comprendre cette phrase de Diderot : « L’esprit humain ne peut être saisi que par luimême. »

Mais que sont ces mièvreries de votre langage philosophique, et d’autres telles que « la nature naturant, et la nature naturée, » si on les

1(îi SOUVENIRS D’UN VOYAGEUR,

compare à la profondeur du génie de Hegel, qui, à sa dernière heure, réunit autour de lui ses douze disciples favoris, ses douze apôtres, et leur adressa ces paroles suprêmes : « Je m’en vais, hélas ! je m’en vais avec une profonde douleur. Vous qui avez si longtemps suivi mes leçons, vous ne m’avez pas compris. Un seul d’entre vous m’a compris, et il m’a faussement compris.

(Und er hat mich fuhch verstanden.) »

Pour que rien ne nous manque, nous avons aussi nos drames dramatiques. En voici un qui a fait du bruit.

Vous avez vu au théâtre une belle personne qui joue magnifiquement les rôles de grandes dames. On admire son talent. On a longtemps rendu hommage à sa vertu.

Un jour, par malheur, son mari, rentrant au logis à l’improvisle, trouve cette fière reine assise près d’un jeune officier dans une tendre soumission. Il s’élance furieux et menace d’assommer les deux coupables. L’officier lire son épée, la lui plonge dans la poitrine et se sauve.

Page 1