‹ Souvenirs d'un voyageurChapitre 7 sur 15 · I. KLEIST · texte numérisé non relu

I. KLEIST

Il y a c« en Allemagne, deux poètes du nom de Kleist, tous deux Prussiens, tous deux de naissance nobiliaire, tous deux à peu près sans fortune, et par là obligés de luüer contre les difficultés de la vie, tous deux enfin s’étant fait par leurs œuvres un nom assez notable dans l’histoire littéraire de leur pays. Mais avec ces similitudes, entre l’un et l’autre quelle différence !

Le premier, par la droiture de ses sentiments, par son courage, par la délicatesse de son esprit et la dignité de sa conduite, nous apparaît comme un des preux et galants chevaliers de l’ancien temps.

Le second, avec son irritabilité fiévreuse, ses ardentes résolutions, ses tristesses morbides et son désespoir, nous représente une des maladies morales de notre siècle.

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Ewald de Kleist, ayant fait de bonnes éludes dans un college de jésuites de Pologne, puis à Dantzig et à Kœnigsberg, n’aspirait qu’à se livrer paisiblement à ses goûts littéraires et scientifiques, sous le toit paternel, dans son agreste province de Poméranie. Déjà, il avait dans le cœur le plus doux stimulant du poêle. Il aimait et il était aimé. Dans ses rêves de jeunesse, il se faisait un paradis terrestre d’une maisonnette au bord d’un lac solitaire, à l’ombre des bouleaux. Sa famille formait pour lui de tout autres projets. Elle voulait qu’il suivît la carrière militaire, cl, comme il avait le sentiment du devoir filial, il obéit.

Après avoir passé quelque temps dans l’armée danoise, où ses parents comptaient pour lui sur des protections qui ne lui furent d’aucune utilité, il revint en Prusse, et entra avec le grade de lieutenant dans le régiment du prince Henri, frère du roi. Il fit bravement et sans accident la première campagne de Silésie. A la seconde, il lut dépouillé de tout ce qu’il possédait, dange-

rcuscment blessé, et faillit périr par la maladresse du chirurgien qui devait le panser. Il rentra dans sa morne garnison de Potsdam, màlade, sans argent, sans la moindre récompense pour ses loyaux services, oublié de ses chefs, tout seul au milieu d’une réunion d’officiers que le roi Guillaume avait façonnés à sa rude école, et qui ne pouvaient, dans leurs habitudes grossières, s’associer aux délicats instincts du jeune lieutenant.

Dans sa malheureuse situation, il conservait pourtant un espoir, une joie, une image idéale, l’image de sa chère Wilhelmine, et il apprit que la jeune fille à laquelle il pensait sans cesse venait de se marier avec un hahile homme, possesseur d’un joli domaine dont il tirait un bon revenu.

Kleisl reçut cette nouvelle avec une douloureuse résignation, et ne livra point son cœur à un autre amour. Celle qui l’avait charmé aux jours de sa jeunesse resta jusqu’à sa dernière heure sa Laure et sa Béatrice.

Pauvre, triste, délaissé, il exhala sa douleur

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dans ses vers. Il composa des chants plain tifs et des cantates religieuses dont une fut adoptée par l’armée. Puis un pocle vint à lui, le généreux Gleim, qui lui donna un nouvel élan par scs témoignages d’affection et ses encouragements.

Kleist acheva son travail capital, le Printemps , un poëme didactique dans lequel il y a encore un peu trop de bergers et de bergères, de rubans roses et d’images de convention ; mais à côté de ces défauts, des qualités essentielles, des descriptions très-bien faites, une douce sensibilité, et, en un très-grand nombre de pages, un vrai coloris.

Cette œuvre fut accueillie, dès sa première publication, avec une vive sympathie par tous ceux qui s’intéressaient au développement de la littérature allemande.

Le brave Kleist songeait que ce succès pouvait aider à sa fortune, et dans son nouveau rêve, il se trompait encore.

Une des ballades symboliques de Schiller nous

représente le poète errant à l’écart, absorbé dans

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ses rêves, tandis que Jupiter distribuait les biens de la terre, et arrivant près du dieu suprême quand le partage était fait.

Depuis cet âge olympique, le sort des poètes a peu changé. Ils ne se signalent guère par l’étendue de leurs propriétés territoriales, ni par leur influence dans les affaires des banquiers, et si jamais la malheureuse unité italienne peut se relever de l’abîme de son déficit, je ne pense pas que ce soit à l’aide de leurs capitaux.

En Allemagne, de notre temps, Goethe est devenu premier ministre de Weimar, et l’idyllique Matthisson, conseiller privé du duc de Wurtemberg. Les autres poêles n’ont pas fait fortune.

Au siècle dernier, ils étaient encore plus pauvres. lvlopslock n’aurait pu finir sa Messiadc sans la munificence du roi de Danemark, qui le gratifia d’une pension. Gleim, l’auteur d’un recueil de chants guerriers, qui fut longtemps Ircspopulaire, donnait des répétitions de grec et de lartin pour subvenir à ses besoins. Yoss, le Ira-

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ducteur d’Homère, était instituteur dans un village; ctBurger, l’illustre, l’infortuné Burger, sollicitait vainement un secours du grand Frédéric.

Mais il faut dire que de tous les souverains de l’Allemagne, nul peut-être ne connaissait moins que Frédéric, les productions littéraires de son pays. Il n’aimait que la littérature française. Un jour, un Français, passant à Potsdam et désirant être admis près de lui, s’avisa de lui adresser ces quatre mauvais vers :

Superbes bâtiments, goût, génie et beaux-arts,

Tout ici nous retrace une image de Rome.

Et si vous cherchez un grand homme,

Frédéric lui seul vaut les deux premiers Césars.

Immédiatement ce plat rimeur est introduit dans le palais de Sans-Souci. Un poëte allemand, avec les plus belles strophes, n’aurait pas eu le même succès.

En 1757, pendant son court séjour à Dresde, Frédéric cependant voulut voir Gcllert, le bon Gellert, dont tout le monde vantail à la fois les

œuvres cl les vertus. Il s’entretint quelques instants avec ce vénérable écrivain, lui fit réciter une de ses fables, puis dit froidement après l’avoir congédié: « C’est le plus raisonnable des savants allemands. »

Frédéric ne manqua pas de lire d’un bout à l’autre les Saisons, de Saint-Lambert, que l’hypocrite Voltaire, son rival près de madame Du Châtelet, proclamait :

l'heureux émule,

Du pasteur de Manlouc et du tendre Tibulle,

et qui a été tout autrement et justement caractérisé de nos jours par un excellent écrivain *.

Mais très-probablement, le même Frédéric ne lut jamais un des vers du Printemps de Kleist, qui avait mieux vu et mieux senti la nature que le galant marquis.

1 M. le comte de Puy maigre, à qui l’on doit plusieurs ouvrages où un vrai sentiment de patriotisme se joint à une juste érudition, à un esprit délicat et distingué. Nous citerons entre autres celui qui a pour titre : Poètes et romanciers de la Lorraine, et les Chants populaires recueillis dans le pays messin.

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Un jour vint pourtant où Je prince Henri prit intérêt à cet honnête Poméranien, qui joignait à un remarquable talent littéraire toutes les qualités d’un bon officier. Il résolut de le protéger, et après de longues années de service, Kleisl fut élevé au grade de major. Avec quelle joie il annonça celle nouvelle à son ami Gleim, et l’honneur d’être en vertu de son nouveau titre invité à dîner à la table du roi ! 11 avait fini par se passionner pour celte carrière militaire dans laquelle il était entré malgré lui, et il n’aspirait qu’à trouver une occasion de justifier son avancement par quelque acte éclatant de courage. Cette occasion, il ne l’eut que trop tôt, et ne la saisit que trop ardemment.

A Kunesdorf, dans l’une des plus terribles journées delà guerre de Sept Ans, au moment où lvleist s’élançait contre l’ennemi, une balle lui cassa le bras droit : un coup de mousquet tua son colonel. Il s’avance pour le remplacer; une balle lui fracasse la main gauche. Il n’en continue pas moins sa marche, entraînant avec lui

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ses soldats. Une troisième balle lui brise la cuisse, et le fait tomber de cheval. On l’emporte hors du champ de bataille ; un chirurgien s’approche pour le panser : à peine avait-il commencé son opération qu’il est tué par un éclat d’obus. Kleist reste sans secours. Le soir, des cosaques se jettent sur lui, le dévalisent et le laissent étendu par terre, hors d’état de se mouvoir. Le lendemain passent des Russes qui, avec une charité de Samaritain, étanchent ses plaies, allument du feu pour le réchauffer, lui font boire un peu d’eau-de-vie, et lui donnent une portion de leurs vêtements. Les cosaques reparaissent et de nouveau le dénudent. Enfin le pauvre Kleist, apercevant un officier russe, l’appelle et invoque son appui .

Cet officier, le jeune et brave comte de Stackelberg, le couvre de son manteau, le fait placer dans un fourgon et conduire à Francfort. Là, pour la première fois, un appareil chirurgical fut appliqué à ses fractures. Mais c’était trop tard. Affaibli par ses souffrances, épuisé par la

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perte de son sang, il succomba. Les Russes cl les Autrichiens qui se trouvaient à Francfort, rendirent hommage à ce vaillant ennemi, en assistant à scs funérailles. Sur son cercueil il n’y avait point d’épée. Le colonel Bulow y mit la sienne.

Ainsi finit la vie d’un noble soldai du siècle dernier.

I)ix-sepl ans après, dans cette même ville de Francfort-su r-f Oder, naissait un autre Kleisl, dont le sort devait être bien différent.

Comme son illustre homonyme, tout jeune, Henri de Kleist entrait dans l’armée. Mais avec sa nature inquiète et tourmentée, il ne pouvait s’assouplir à la discipline militaire, et il quitta le service, ayant le grade de lieutenant.

Comme son homonyme, il aima aussi uneWilhelmine, et se fiança avec elle. Mais il la fatigua par l’étrangeté de ses théories et la découragea par l’inconsistance de ses projets, si bien qu’elle finit par céder aux conseils de ses parents, (|iii rengageaient à rompre ses fiançailles.

Après avoir donné sa démission d’officier, il se relira à Francfort avec l’intention de se consacrer à l’élude des sciences et l’espoir d’obtenir quelque jour une place de professeur. Mais il était de ces esprits impatients et impétueux qui, du premier coup, voudraient atteindre le but qu’ils ambitionnent et s’irritent de ne pas posséder en un instant ce qui ne peut être acquis que par un long travail.

L’étude, qu’il entreprit fougueusement, sans méthode et sans suite, ne le réjouit point et n’appaisa point l’agitation doses pensées. Fatigué de ses impuissantes tentatives, il abandonna la vie dans laquelle il était entré, pour se jeter dans les abstractions d’une philosophie dont il ne pouvait approfondir le vrai sens, et par là il augmenta son trouble cl sa mélancolie.

Il était, le malheureux Klcist, en proie à une de ces maladies morales plus surprenantes que les maladies physiques, et souvent plus difficiles à guérir.

11 s’était détaché du sentiment religieux qui

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soutien! l’àme en ce monde et l’élève vers l’autre. Il s’était détaché de la rigoureuse loi du devoir, cette cuirasse de l’homme dans l’arène de la vie. 11 s’était aussi détaché de la jeune fille dont le candide amour aurait pu avoir sur lui une bienfaisante influence.

Ainsi seul, sans appui et sans direction, il flottait à l’aventure sur la petite barque de ses rêves : Pobre barquillal parfois avec une présomptueuse confiance, parfois avec une triste incertitude, ou un amer découragement.

Un jour il désirait entrer dans la diplomatie, persuadé qu’il y parviendrait à un poste élevé, puis il se révoltait à l’idée d’engager ainsi sa fîère indépendance, et il ne songeait plus qu’à gagner humblement sa vie, en donnant des leçons de grammaire ou de philosophie. Puis l’idée lui vint d’aller à Paris, étudier les sciences, tout autrement qu’il n’avait pu le faire à Francfort.

Pour accomplir ce projet, il aliéna la meilleure partie de son petit patrimoine. Il acheta un che-

val, une voiture et prit un domestique. Il voulait voyager à son aise. En partant, il écrivait à un de ses amis: « La vie n’a quelque valeur qu’à la condition qu’on en fasse peu de cas. Elle est méprisable dès qu’on y est trop étroitement attaché. Moralement on est mort lorsqu’on ne songe qu’à exister, et celui-là seul est capable de grandes choses qui peut aisément et gaiement sacrifier sa vie. »

Après avoir passé quelque temps à Paris, il écrivait à ce même ami : « Vivre, tant qu’on peut vivre, jouir de tout ce qui fleurit autour de nous, faire çà et là du bien où l’on trouve une jouissance, travailler pour augmenter sa jouissance, vivre et mourir, voilà ce qui nous est révélé par le ciel, et après cela plus rien. »

« Oui, insensé est celui qui ne sait pas, sur son coin de terre, profiter du moment qui lui est accordé. Si nous ne jouissions pas gaiement de la vie, nous n’aurions pas le droit de demander au Créateur pourquoi il nous l’a donnée. Il

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doit la jouissance de la vie à ceux qu’il fait naître, et nous devons en user. »

En quelques mois, il en était venu là.

Il avait pris en horreur les sciences, qu’il voulait naguère si ardemment étudier. Pour jouir pleinement de sa nouvelle philosophie, il ne songeait plus qu'à s’en aller en Suisse, acheter un champ et une maisonnette, et vivre là, aussi près que possible de l’étal primitif de l’homme, selon les belles maximes de Rousseau.

11 partit, en effet, pour la Suisse, et resta quelque temps près de Thun. Mais la solitude du pâtre, la tâche journalière du laboureur, ne lui parurent pas si agréables qu’il l’avait imaginé. Trompé de nouveau dans ses rêves incohérents, il retourna vers son pays.

À Dresde, il rencontra un homme distingué, pour lequel il se sentit tout à coup saisi d’une vive affection. Il le mena de nouveau en Suisse, puis à Paris. Là, il tomba dans une telle hypocondrie, que personne n’osait plus Rapprocher. 11 se sépara violemment de son ami, et

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reprit, malade et languissant, le chemin de l’Allemagne.

Pauvre Kleist ! il était une des victimes de son époque, de celle fatale époque sceptique et impie, sensuelle et sentimentale, railleuse et cruelle, qui, en riant de son rire insensé, troubla tant de consciences, pervertit et désola tant d’âmes; qui, au nom de la liberté, enfanta la plus effroyable des tyrannies ; qui, au nom d’un principe de régénération et de fraternité universelle, ravagea, dévasta, ensanglanta le sol de la France cl bouleversa l’Europe.

La malaria s’étend parfois au delà des maremmes d’où elle s’exhale.

Kleist subissait à son insu l’influence de ces temps de désorganisation morale et de désastres de la malaria révolutionnaire.

Dans son ardeur fiévreuse, dans sa soif de Tantale, il s’en allait cherchant de côté et d’autre la coupe décevante qu’il ne pouvait atteindre ou qui ne pouvait le rafraîchir.

Pauvre Kleist! plus d’une fois cependant on

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avait vanté la douceur de son caractère et les agréments de son esprit. Il avait le goût des lettres et des arts. Il était musicien et poêle. Et, chose singulière ! ce même homme, si souvent plongé dans une si noire tristesse, a écrit une des plus amusantes comédies qu’il y ait en Allemagne !

La guerre de 1800, la bataille d’Iéna, la déroute de la Piusse soulevèrent dans l’âme de Kleist une colère qui éclata en plusieurs chants farouches :

« I/ours et la panthère, dit-il dans une de ses compositions, ont été abattus, et l’on montre pour quelques deniers leurs petits enchaînés.

« La tête du loup est mise à prix. Partout où la faim l’entraîne, il est ardemment poursuivi.

« Le vautour est niché dans les cavités des rocs où l'homme ne peut pénétrer.

« On ne voit plus guère de serpents. On ne voit plus le fabuleux dragon.

« Seul, le Français se montre encore sur le

sol allemand. Frères, prenez vos armes, el fuiles-

le disparaître. »

Dans une ode frénétique, il nous représente la Gcrmania appelant ses fils au combat, et leur, disant : « Comme Favalanche se précipite du sommet des montagnes, et la cataracte du haut des glaciers, entraînant dans sa chute bois et rochers, allez, allez, abandonnez vos maisons, vos chaumières, précipitez-vous comme les vagues d’un Océan sur ces Français. Vengez vous, vengez-vous. Couvrez de leurs ossements les grandes roules cl les sentiers. Livrez leur chair aux bêles fauves, leurs entrailles aux poissons, ou, de leurs cadavres amoncelés, failcs une digue le long du llhin. »

En ce lemps-là, les cris de vengeance de la Germanie étaient un peu prématurés. En 1807, on ne prévoyait pas encore les événements de 1815. Depuis le Rhin jusqu'à la Yislule, depuis les rives de l’Adriatique jusqu’à celles de la mer du Nord, toute l’Allemagne était vaincue. Le royaume des llohenzollern, quia si bien profilé

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de nos désastres, et qui, aujourd’hui, s’avance si arrogamment jusqu’à nos frontières, était alors tout entier soumis. Nos généraux gouvernaient sa capitale, et, jusqu’à Memel, son souverain fuyait éperdu. En ce temps-là, pas plus qu’aujourd’hui, on n’aimait la France conquérante. Mais on la redoutait; on n’osait la braver, et on ne pouvait impunément l’injurier.

Kleist, ayant probablement manifesté son animadversion devant quelques infidèles témoins, fut un soir arrêté dans les rues de Berlin, conduit près de Pontarlier, au haut d’un pic escarpé, dans une de nos vieilles citadelles, dans l’enceinte du fort de Joux.

Là, il fut enfermé dans une des cellules occupées successivement par d’illustres prisonniers. 11 ne devait point y mourir, comme Toussaint Louverture. 11 ne devait pas, comme Mirabeau, y voir reluire, dans ses rêves, les beaux yeux d’une Sophie Monnier. Mais il pouvait y lire cette fière inscription d’un Espagnol, qui avait été là captif avant lui :

Este fuertc fuc el crisol Dondc proba la Francia La pacicncia y la conslancia Del oficial espanol.

Tan brillante como del sol ,

La gloria sera de aquel Que a su deber no fuc inlidel Que aqui muclio padecia E que sus males suiïria l’or a su rey serle fiel * .

Kleisl pouvait dire qu’il était fidèle à son roi, et la ferveur de son patriotisme, le sentiment d’honneur de sa persécution, peut-être aussi l’air balsamique des montagnes, la salutaire influence du doux pays de Franche-Comté, l’affranchirent de ses vagues tristesses, il fut moins malheureux dans sa prison qu’il ne l’avait été dans sa vie errante, et il travailla beaucoup.

Mais il ne resta que dix mois au fort de Joux. il fut de là transféré à Chalon-sur-Saône ; puis,

* Cette forteresse fut le creuset où la France éprouva le patriotisme et la constance de l'officier espagnol. Elle sera brillante comme le soleil, la gloire de celui qui ne trahit pas son devoir, qui souffrit ici beaucoup, et qui supporta ses souffrances pour rester fidèle à son roi.

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ayant recouvre sa liberté, il retourna en Allemagne et s’établit à Dresde, résolu de se dévouer entièrement à la littérature. Là, il eut le bonheur de rencontrer un homme d’une haute distinction d’esprit et d’un cœur excellent, le président Koerner, le père de l’illustre Théodore. Cet homme, qui avait aussi un ardent patriotisme, qui en donna la preuve en plus d’une occasion, et notamment lorsqu’il permit à son fils unique d’entrer dans le corps des volontaires, où l’héroïque poète devait chanter ses chants célèbres, et tomber tout jeune les armes à la main ; ce vénérable magistral, très-instruit et très-lettré, qui fut l’ami de Goethe et de Schiller, s’intéressa au jeune écrivain déporté, emprisonné par l’ordre d’un général français, et le reçut dans sa maison avec une bonté paternelle. 11 avait une fille gracieuse et belle dont Kleist devint amoureux et dont le cœur s’ouvrit à cet amour.

Kleist perdit follement ce nouveau moyen de salut providentiel. 11 exigeait, non par une pensée de perfidie, mais par un bizarre caprice, que la

jeune fille gardât, même avec son père, le plus profond secret sur leurs mutuels aveux. Elle ne voulut point consentir à ce mystère. 11 lui dit adieu et partit pour Berlin, expérant se consoler de l’abandon de son amour par ses œuvres littéraires.

Plusieurs de ses pièces de théâtre : Catherine de Heilbrom, le Prince de Homboury , la Cruche cassée, et plusieurs de ses histoires romanesques, entre autres Michel Kolhaas et la Légende de sainte Cécile, avaient eu quelques succès. Nul doute qu’il n’en eût obtenu de tous autres, s’il n’avait été moralement si malade, s’il avait pu maîtriser les écarts de son imagination et régler sagement son travail. Il avait de vraies qualités de poëte : l’invention, la sensibilité, l’entente de l’effet dramatique. Mais à ses plus justes conceptions s’adjoignaient des idées nébuleuses, des rêves étranges. Quelques-uns des principaux personnages qu’il a mis en scène se meuvent dans une sorte de somnambulisme, et quelques-unes de ses images favorites se décom-

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posent et se fondent dans les nuages comme des figures d’Ossian.

A Berlin, bientôt, il retomba dans sa morne * hypocondrie, et, par malheur, il rencontra une femme hypocondriaque comme lui. Elle était jeune, belle, instruite et riche, mais souvent triste et souffrante, convaincue qu’elle était atteinte d’une maladie incurable.

Klcist fut invité à faire de la musique cl y prit goût. Peu à peu, il en vint à l’aimer d’amitié, dit-on, rien de plus, et elle l’aima également. Tous deux se firent leurs confidences et s’exaltèrent l’un l’autre dans le sentiment de leur infortune, par leurs mutuels épanchements.

lin soir, après un de ces funestes entretiens, la jeune femme dit à Kleist : « S’il m’arrivait de réclamer de vous un très-grand service, voudriez-vous me le rendre? — Assurément. — Vous le jurez! — Je le jure. — C’est bien. »

A quelque temps de là, Henriette dit : « Vous rappelez-vous que vous m’avez fait une promesse? — Sans doute. — Voulez-vous l’accom-

plir? — Certainement. — Mais vous ne savez pas ce que j’ai à vous demander, ce que je ne puis demander qu’à vous? Quand vous le saurez, j’ai peur que vous n’osiez jamais... — Rassurezvous, répliqua Kleist.. Ordonnez et j’obéirai. »

Henriette ordonna.

Quelques jours après, par une sombre matinée de novembre, tous deux s’acheminaient vers Polsdam. A une lieue environ de cette ville, ils s’arrêtèrent dans une petite auberge rustique et y passèrent tranquillement la soirée. Le lendemain, ils sortirent comme pour faire une promenade, et se dirigèrent vers une forêt silencieuse et déserte.

Un garde, en faisant sa tournée habituelle, entendit, coup sur coup, deux détonations. Il courut vers l’endroit d’où elles partaient. Sur le sol sanglant, les deux insensés étaient étendus l’un à côté de l’autre, exhalant leur dernier souffle.

Kleist avait tué Henriette, puis s’était tué.

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